Le saucisson à pattes II Le plan de Cardeuc
—Courons-nous un danger sérieux?
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Me réservant de n’allumer une bougie que quand je serais arrivé dans le cabinet, je suivais donc le couloir de dégagement sur la pointe du pied et en pleine obscurité, lorsque, en longeant une porte, je vis une lueur filtrer sous cette porte.
C’était la chambre de Césarine qui, cette lumière me le prouvait, ne dormait pas encore à cette heure avancée de la nuit.
Ma main, qui tâtait, rencontra la clef sur la serrure. À ce contact, le diable me tenta et je fis jouer la clef. Par malheur, j’opérai à contresens et je donnai le double tour. Il me fallut donc tourner à l’inverse. Ces deux mouvements n’avaient duré que vingt secondes, mais ils avaient évité une surprise à Césarine ou, pour mieux dire, à l’amant qu’elle avait reçu dans sa chambre.
Quand enfin je poussai la porte, la Faublin, qui s’était jetée à bas du lit, avait déjà fait trois pas à ma rencontre.
—Tiens, c’est toi, Bas-des-Reins? dit-elle à mi-voix. Est-ce que tu viens me demander quel vent souffle en Suisse?
Puis, aussitôt:
—Qu’as-tu donc à la main? demanda-t-elle, le regard subitement attiré par le reflet lumineux que la lueur de la bougie donnait à l’acier poli des clefs du trousseau que je tenais, un doigt passé dans l’anneau.
Un coup d’oeil lui suffit pour ne pas attendre ma réponse.
—Ah ça, reprît-elle, on dirait les clefs du patron. Et, en riant, elle débita:
—Est-ce que, parmi tes fonctions d’ange gardien, il en est une qui consiste à aller visiter la caisse du patron pendant qu’il ronfle?
Tout en me parlant, elle avait reculé de quatre ou cinq pas dans la chambre et j’avais avancé d’autant, de sorte que j’avais dépassé la bougie, posée sur le somno, qui, à ce moment, m’éclairait le dos, envoyant mon ombre sur la muraille.
Tout à coup, au-dessus de ma silhouette, je vis se dresser une autre ombre gigantesque. Un homme de la plus haute taille avait surgi derrière moi.
Je n’eus pas le temps de faire volte-face. Un bras venait de se nouer autour de mon cou avec une telle vigueur que je fus presque suffoqué. Puis une énorme main, aussi large qu’une éclanche de mouton, emmanchée à un autre bras, vint me retirer le trousseau des doigts.
—Césarine, ouvre le placard, commanda une voix rauque.
Quand la Faublin eut obéi, je fus soulevé de terre tout aussi facilement qu’une plume, par ces deux mains terribles qui, en paralysant si bien mes mouvements qu’il m’était impossible de me retourner pour voir mon enleveur, me portèrent dans le placard, la face contre la muraille. Avant que je pusse tourner la tête, la porte s’était refermée, la serrure avait joué et je me trouvais claquemuré dans la plus complète obscurité.
De celui qui venait de me jouer ce mauvais tour, je ne connaissais que sa haute silhouette, vue sur la muraille, qui m’avait appris que c’était un géant.
Dans mon trou, j’entendis quelques chuchotements, puis la porte s’ouvrit et, si grand soin qu’il prît d’assourdir sa marche, il me fut facile de deviner que le géant s’éloignait.
—Il va se servir des clefs, me dis-je.
La Faublin était restée dans la chambre. Une petite toux me trahit sa présence.
Je frappai doucement à la porte en disant d’une voix suppliante:
—Césarine, ouvre, laisse-moi m’en aller.
—Oh! oh! fit-elle en goguenardant, comme c’est peu galant de ta part, Bas-des-Reins! Tu m’as tracassée toute la journée pour venir cette nuit dans ma chambre et, à cette heure, à peine y es-tu entré que tu veux décamper. Vrai! ce n’est pas galant.
Sa raillerie m’exaspéra. Je frappai du poing contre la porte à plusieurs reprises.
—J’ai oublié de te donner un avis, reprit-elle d’un ton alarmé par ce tapage. François m’a chargé de te prévenir que si tu ne te tenais pas gentil dans ta boîte, il t’étranglerait à son retour.
Sauf de savoir que le colosse, amant de Césarine, se nommait François, je n’avais rien gagné à ma tentative. Je restai donc muet et immobile.
Au bout d’une longue demi-heure, j’entendis le géant rentrer. Cette fois, ils furent moins prudents qu’au début où ils avaient chuchoté. Bien qu’il baissât la voix, le mécontentement fit oublier au colosse de mieux la surveiller, car je l’entendis qui disait:
—Pas un sou dans la caisse! C’est un vrai raffalé, ton notaire. Dans le bureau, pas un liard.
—Le meuble ne possède-t-il pas de cachette?
—Si, deux. Avec mon expérience d’ancien ébéniste, je n’ai pas été long à les trouver. Elles ne contenaient rien autre qu’un méchant chiffon de papier que je t’apporte… Le voici.
—La belle avance! Je ne sais pas lire? grogna la Faublin hargneusement.
—Je te le lirai la prochaine fois.
—Pourquoi pas tout de suite?
—Parce que voici le jour et que j’ai tout juste le temps de détaler.
Et il partit après cette recommandation dernière:
—Attends au moins un bon quart d’heure avant d’ouvrir la cage à ton oiseau et préviens-le que s’il ouvre le bec, je lui tordrai le cou.
Suivant sa consigne, la Faublin laissa passer dix bonnes minutes avant de me délivrer de mon placard.
—Allons! ouste! retourne à ton lit… et, tu sais? dans ton intérêt, motus devant le patron, me recommanda-t-elle en me poussant vers la sortie de la chambre.
Un souvenir me fit résister.
—Et mon trousseau de clefs? dis-je.
—C’est, ma foi vrai! François l’a emporté sans y penser, fit-elle un peu ébahie.
À ce moment, un sifflement, modulé prudemment, monta de la rue sous la fenêtre. Césarine, à ce signal, se hâta de me dire:
—C’est lui qui revient. Il se sera aperçu de son oubli et il rapporte les clefs. Attends un peu. Je vais descendre pour aller te les chercher.
Et elle s’éloigna. Sitôt seul, mon premier soin fut de chercher si, dans la chambre, je n’apercevrais pas ce bout de papier que le géant avait trouvé dans la cachette du bureau et qu’il avait remis à Césarine en renvoyant à plus tard de lui en faire la lecture.
Au lieu de le mettre en poche, la Faublin l’avait déposé sur le somno, au pied du bougeoir.
Je m’élançai vers lui pour le lire.
C’était bien, comme l’avait dit François, un chiffon de papier, car c’était un fragment de lettre. Peut-être que ce coin de papier, retenu par quelque obstacle du compartiment, s’était déchiré de la lettre quand Aubert, probablement à la hâte, avait vidé la cachette des papiers qu’elle contenait, pour les anéantir.
Voici ce que je lus sur ce fragment de lettre:
«... Si je venais à mourir, le marquis de la Brivière, que j’en ai averti, ou mon fils, qui sait tout, vous indiquerait le caveau où j’ai tout enfoui, avec les trois cent mille livres que je destine à ma Julie et dont, comme nous en sommes convenus, vous…»
Là s’arrêtait la teneur du papier dont le verso était blanc.
J’eus le temps de lire ces lignes deux fois pour mieux me les mettre en mémoire avant la rentrée de Césarine, qui reparut tenant en main le trousseau de clefs.
—C’était bien pour les clefs, que François était revenu sur ses pas, m’annonça-t-elle.
—Alors, donne-les-moi, dis-je, en avançant la main.
—Pas de ça! pas de ça! mon roquet, fit-elle moqueusement. Je veux t’éviter la tentation d’aller fourrer ton nez dans la caisse de Taugencel. Je les rendrai au patron lui-même demain matin, en lui disant les avoir trouvées sur sa descente de lit où elles seront tombées d’une poche de son gilet.
J’aurais dû lui répondre qu’après la visite du François je n’avais plus que faire au bureau ou à la caisse, mais c’eût été lui apprendre que, du fond de mon placard, j’avais tout entendu de leur conversation, si bas qu’ils eussent baissé le ton.
—Soit, fis-je simplement.
—Ouste! ouste, retourne à ton chenil, roquet, dit-elle en me poussant alors hors de sa chambre dont elle referma la porte.
XVDu fond de leur caveau, Meuzelin, Fil-à-Beurre, Pitard avaient écouté attentivement le récit que, là-haut, le notaire Taugencel faisait au Marcassin et à Suzanne des exploits de Croutot.
Les sourdes détonations d’armes à feu avaient cessé, ce qui témoignait que le général Labor avait fini de fusiller ses prisonniers et qu’il devait s’être mis à la recherche de ceux des bandits qui lui avaient échappé.
Bien que maintenant, et puisque Pitard s’était fait fort de les faire sortir de leur retraite, Meuzelin pût aller retrouver sans crainte le général, il lui tardait sans doute moins de savoir comment Labor s’était tiré d’affaire que de connaître la fin de l’histoire de Croutot, car, après avoir consulté sa montre, il murmura à son voisin Fil-à-Beurre:
—Si nos coquins de là-haut attendent la nuit pour se soustraire au général, il s’en faut encore de cinq heures. Le Notaire a le temps de filer un long chapelet sur le compte de Croutot. Écoutons toujours.
* * * * *Cependant, Taugencel, dans le caveau supérieur, avait continué sans se douter du supplément d’auditoire à l’affût de ses paroles:
—Vous devinez avec quelle attention j’avais écouté mon ange gardien me racontant son aventure de la nuit.
Ces quelques lignes, lues par Croutot, sur ce fragment de lettre trouvée par François dans le compartiment secret du bureau ne nous mettaient-elles pas sur un commencement de trace du trésor?
Du moment que l’existence du compartiment secret nous était révélée nous n’eûmes pas de peine, à le trouver et à en découvrir le mécanisme.
Il était bien vide!
Au dernier moment, peut-être bien même quand ceux qui venaient l’arrêter frappaient à sa porte, Aubert, pour les jeter au feu, en avait retiré les papiers compromettants et, dans sa précipitation, il n’avait pas vu, déchiré probablement par une ferrure du mécanisme, ce lambeau de lettre que le colosse avait apporté à sa maîtresse Césarine.
—Par qui cette lettre peut-elle avoir été écrite? m’écriai-je quand Croutot, une seconde fois, m’eut récité le passage qu’il avait retenu en sa mémoire.
Tout à coup la figure du nabot s’illumina d’une joie immense. Il demeura l’oeil fixe, rêveur et murmurant de souvenir:
—Marquis de la Brivière… mon fils… caveau où j’ai tout enfoui… trois cent mille livres de Julie.
Et, brusquement, la lumière s’était faite en son esprit; il bégaya d’une voix brisée par une satisfaction indicible:
—Les millions d’Aubert ont été remis à madame de Biéleuze, l’ex-maîtresse du marquis de la Brivière, dont elle a eu, disent les mauvaises langues de Beaupréau, cette Julie dont elle a confié la première enfance à la vieille Faublin, la mère de Césarine.
Et, avec une conviction profonde, il ajouta:
—Oui, c’est madame de Biéleuze qui tient en dépôt les millions d’Aubert.
Alors je secouai la tête en disant:
—Le malheur est que Césarine connaîtra ce secret aussitôt qu’elle saura le contenu de ces lignes que son amant a promis de lui lire à leur premier rendez-vous.
—Nenni! nenni! lâcha Croutot triomphant le grand butor en sera fort empêché, attendu que j’ai volé le papier… tenez, le voici.
—Oui, mais le François, lui, doit l’avoir lu, objectai-je en prenant l’écrit qu’il me tendait.
—S’il en avait connu la teneur, il aurait eu tout aussi court de l’apprendre à sa maîtresse que d’en renvoyer la lecture à plus tard, me répliqua Croutot.
Il avait raison. Nous en conclûmes que le colosse, comme sa maîtresse, devait ignorer le contenu de ce fragment de lettre.
Nous étions donc à peu près certains qu’Aubert avait confié ses millions à la comtesse de Biéleuze mais cela ne nous faisait guère une plus belle jambe. Notre devoir était d’aller dénoncer la dépositaire à la Commune. Or, la Commune aurait fait couper le cou à la comtesse et confisquer le magot, qui nous aurait passé sous le nez.
—Il faudrait pouvoir attirer la comtesse à Paris. À défaut d’un aveu que nous n’aurions pu obtenir adroitement, nous le lui arracherions par la peur, en la menaçant d’une dénonciation, proposai-je.
Oui, comment faire accourir la comtesse du fond de son pays sans exciter sa défiance? Aubert seul aurait eu ce pouvoir.
Un bienheureux hasard nous vint tout à coup en aide.
Le lendemain, je reçus de province une lettre adressée à mon prédécesseur Aubert. La difficulté des communications faisait alors que les événements de Paris… quand une chance extraordinaire les faisait connaître dans les départements… n’y étaient appris que deux, voire trois mois plus tard. Donc celui qui avait écrit à Aubert ignorait encore que celui-ci était mort depuis six semaines.
Jugez de notre joie quand, après avoir ouvert cette missive, nous la vîmes signée de madame de Biéleuze. Je vous en résume le contenu. La comtesse écrivait au tabellion de vouloir mettre ordre à ses affaires et elle annonçait son intention de venir à Paris. Puis elle ajoutait cette phrase: «À moins qu’il ne règne à Paris, comme on me l’assure, quelque maladie pernicieuse qui m’en rendrait le séjour dangereux. En ce cas, veuillez m’en avertir par un mot qui m’attendrait à l’auberge du Grand-Chêne, à Laval, où je dois très prochainement aller. Si votre lettre m’annonce que je peux me risquer sans crainte, je profiterai, alors du chemin fait et je continuerai ma route jusqu’à la capitale.»
—Ça, c’est une phrase à lire entre les lignes, dit Croutot, après en avoir pris connaissance. La comtesse, sachant qu’Aubert est surveillé, veut simplement lui dire: «Afin d’éviter les soupçons, pour vous comme pour moi, est-il imprudent que j’aille à Paris? Voilà le vrai sens.
—Et elle va aller attendre la réponse à l’auberge du Grand-Chêne de Laval… où elle l’attendra longtemps, si c’est défunt Aubert qui doit jamais la lui faire, ajoutai-je en riant.
—Aussi faut-il la faire nous-mêmes, proposa l’avorton.
Il prit une feuille de papier sur laquelle il écrivit ces quelques mots: Aubert a été guillotiné! et signa: Un clerc.
—Diable! fis-je après avoir lu, cela n’encouragera pas la comtesse à venir à Paris.
—Bien au contraire. Une terrible inquiétude la torturera à ce point que, coûte que coûte, elle voudra savoir à quoi s’en tenir. Si prudent qu’elle ait connu Aubert, elle n’en craindra pas moins qu’un papier, non détruit par le défunt, la compromette et vous la verrez accourir ici, ne fût-ce que pour voir en quelles mains est tombée l’étude.
Nous fîmes partir la lettre et, rongés par l’impatience, nous comptâmes les jours.
Il faut vous dire que le lendemain de l’aventure nocturne du nabot avec Césarine, cette dernière, au moment du dîner, m’avait annoncé qu’elle quittait mon service.
—Je retourne au pays. Tu n’as rien à faire dire à Beaupréau, Bas-des-Reins? demanda-t-elle à Croutot en attachant sur lui un mauvais regard.
—Non, rien, dit le petit homme.
Le soir même, elle avait quitté la maison. Le nain, au lieu d’en être satisfait, me sembla craintif.
—C’est drôle, fit-il. Césarine a dû s’apercevoir de la disparition du papier que je lui ai volé et elle ne m’en a soufflé mot aux quatre ou cinq fois que je me suis trouvé seul avec elle avant son départ.
Deux semaines s’étaient écoulées depuis que nous avions expédié la lettre à l’auberge de Laval, et madame de Biéleuze n’avait pas encore fait son apparition dans l’étude.
Enfin, un matin, à l’heure où je recevais des clients dans mon cabinet, entra un homme que mon ange gardien reconnut aussitôt. C’était un de ses pays, nommé Pitard, établi tanneur à Beaupréau. Il se présentait, disait-il, pour savoir de moi l’adresse de M. de Biéleuze, le fils de la comtesse.
À Croutot comme à moi vint immédiatement le soupçon que madame de Biéleuze, avant de s’aventurer à Paris, avait envoyé ce Pitard pour tâter le terrain.
Nous demander l’adresse du fils, c’était bien clairement indiquer qu’il était l’agent de la comtesse. Croutot sut si bien s’y prendre que, le soir même, le tanneur de Beaupréau accepta le dîner à ma table.
Fourchette ou verre en main, nous nous promettions de tirer les vers du nez de notre homme, quand un trouble-fête vint s’asseoir à notre repas. C’était le membre de la Convention chargé de nous surveiller dans notre recherche des millions. Tout en dînant, le butor parla si bien du magot à dénicher et de la guillotine qui nous attendait si, dans un mois, nous n’avions rien découvert, qu’il donna l’éveil au Pitard, lequel, avant la fin du dîner, leva le siège pour partir avec le conventionnel.
Une heure après, Croutot allait le relancer à son auberge, sous prétexte de le conduire au théâtre pour y finir cette journée que le représentant était venus si malencontreusement interrompre. Quand le nabot entra dans sa chambre, Pitard tenait en main un portefeuille qu’il se hâta de faire disparaître dans sa poche, mais pas assez vite pourtant pour que Croutot ne pût reconnaître, imprimées en or sur une des faces, les armes des Biéleuze.
Il me l’amena au théâtre de la Cité, et si le Pitard qui, pour la première fois de sa vie, mettait le pied dans un théâtre, n’avait été profondément accaparé par la pièce, il se serait aperçu que Croutot lui volait son portefeuille.
À l’entr’acte, l’avorton sortit pour aller lire le contenu de son vol pendant que je m’évertuais si bien à distraire le tanneur qu’à la rentrée de Croutot, qui lui remit le portefeuille en place, il aurait juré que, jamais, l’objet n’avait quitté sa poche.
Quand, après avoir reconduit le tanneur à son auberge, nous revînmes à mon domicile, la conviction de Croutot était complète.
—Oui, me dit-il, toutes les lettres du portefeuille prouvent que madame de Biéleuze est la dépositaire des millions qu’elle a enfouis dans un caveau.
—Un caveau de son château? appuyai-je.
—Oh! non, fit le nabot après avoir un peu réfléchi. Elle est trop avisée pour ne pas s’être précautionnée contre une perquisition à son domicile. M’est avis qu’elle a dû songer au domaine de son ancien amant, le marquis de la Brivière, aujourd’hui émigré. C’est un ancien château fort où les souterrains sont si vastes qu’il faudrait une année entière pour les fouiller à fond… Comment a-t-elle pu y pénétrer, par exemple? Je n’en sais rien. Mais qu’importe pour nous; c’est un détail… L’important nous est de savoir que le trésor est à la Brivière et de l’y chercher.
C’était bel à dire, mais, surveillés comme nous l’étions, il y allait de notre tête à vouloir quitter Paris et puis, comme le prétendait Croutot, ne fallait-il pas une année entière pour fouiller l’immense labyrinthe qui s’étendait sous le château?
Le seul moyen de tomber juste au bon endroit eût été d’arracher son secret à la comtesse. Oui, mais pour ce, il eût fallu tenir madame de Biéleuze en notre pouvoir.
Devant notre impossibilité d’agir, nous pestions depuis quatre jours, n’ayant même plus la ressource d’interroger le tanneur Pitard, qui avait quitté Paris pour retourner à Beaupréau, quand, un matin, nous vîmes apparaître, plus soûl qu’un cent de grives, un cousin de Croutot qui arrivait du pays pour chercher fortune dans la capitale.
Au milieu des divagations de l’ivresse, ce garçon nous apprit que le dernier emploi qu’il avait exercé avait été celui de cocher de madame de Biéleuze. Il ajouta qu’il l’amenait à Paris, quand, à Laval, à l’auberge du Grand-Chêne, elle était morte subitement, en pleine nuit, sans personne pour la secourir.
Ainsi la comtesse était morte! et le trésor était toujours enfoui sans personne pour le surveiller.
—Oh! personne, personne, répéta moqueusement Croutot pour éteindre ma joie, en admettant que Pitard n’ait pas reçu les révélations de la comtesse mourante, n’oubliez pas que le papier nous a appris que le fils de madame de Biéleuze sait tout.
Vous dire ce que nous enragions de ne pouvoir aller là-bas chercher le magot!!! Mais notre surveillant le conventionnel était toujours sur notre dos, nous promettant sans cesse la guillotine. Par bonheur, le coup de Thermidor arriva, qui emporta Robespierre et les siens au nombre desquels était notre conventionnel.
Enfin nous étions libres! La surveillance avait cessé! Nous comptions pouvoir bientôt aller à la Brivière!
—Au lieu de perdre notre temps en longues recherches, ne serait-il pas plus court de savoir l’endroit précis en tâchant de surprendre le secret de M. de Biéleuze, qui le tient de sa mère? proposa Croutot.
—Et quand vous saurez la vérité, nous partagerons toujours? demandai-je au nabot.
—En loyaux associés, promit-il.
Au bout d’une semaine, l’avorton avait su entrer, comme valet de chambre, au service de M. de Biéleuze.
Il me fallait donc patienter. Pour tuer le temps, il me prit l’idée de profiter du désarroi apporté dans toutes les affaires par la révolution de Thermidor, pour tenter une petite opération en réclamant le remboursement d’une fourniture faite aux armées que je prouvais pièces en main… pièces fausses, depuis la première jusqu’à la dernière.—Hélas! l’homme n’est pas parfait. La vanité me perdît en me poussant à vouloir faire apprécier par Croutot mon joli de talent de faussaire.
Le roquet ne rata pas une si belle occasion de se débarrasser de l’associé avec lequel il lui faudrait partager le magot de la Brivière. Une bonne petite dénonciation anonyme me fit arrêter, juger et condamner aux travaux forcés à perpétuité.
J’aurais bien pu rendre sa politesse au roquet en racontant à qui de droit l’aventure des millions. C’eût été stupide! Mieux valait laisser au raton tout le temps de me tirer les marrons du feu, et, à la belle heure, en maître Bertrand, m’échapper du bagne pour venir les lui croquer sous la patte.
Je m’en allai donc bien tranquillement faire mon petit tour au bagne de Rochefort, laissant Croutot, je le répète, me tirer les marrons du feu. J’étais comme un gros propriétaire qui part aux eaux après avoir confié à son intendant le soin de ses intérêts.
Le moucheron resta deux années au service du vicomte de Biéleuze à se manger la bile. Il avait beau épier son maître, comptant surprendre le fameux secret, il y perdit sa ruse. Le jeune homme menait la vie à grandes guides, affolé qu’il était d’une fort jolie femme dont Suzanne, ici présente, pourrait nous donner les plus fraîches nouvelles.
—Passez! dit d’un ton sec la courtisane, qui s’impatientait à entendre parler de l’ancien amant qu’elle avait conduit à la ruine, au déshonneur et au suicide.
Certain matin, on rapporta au logis mourant le vicomte qui venait de se tirer un coup de pistolet sous les fenêtres de sa maîtresse. C’était bien un suicide prémédité, car, avant d’exécuter ce beau coup-là, il avait écrit quelques lettres qui, après sa mort, devaient être adressées aux destinataires.
Au nombre de ces lettres, s’en trouvait une pour une demoiselle Julie.
Rien qu’à la suscription, Croutot comprit que c’était Julie, la bâtarde de madame de Biéleuze, la Julie dont il était question sur le fragment de lettre trouvé dans le compartiment de mon bureau; bref, cette Julie qui était mêlée au mystère du trésor sur lequel, disait le papier, elle avait droit à une somme de trois cent mille francs.
Trompant la surveillance de celui qui avait ramassé M. de Biéleuze dans la rue et l’avait rapporté au logis, un homme à tournure militaire, Croutot vola adroitement la lettre adressée à Julie.
Une heure après le vicomte enterré, le nain se mit en route pour le château de la Brivière. Ce ne fut qu’à quelques lieues de Paris qu’il ouvrit la lettre, et de prime abord, sa lecture le fit capot.
Voici ce qu’elle contenait:
«Quand tu liras ces lignes, ma bonne Julie, je me serai tué. Un démon fatal a traversé ma vie, et tant que la passion folle qu’il m’avait inspiré m’a dominé, je n’avais pas conscience de mon infamie. À cette heure, qu’un honteux amour ne m’aveugle plus, je comprends que je ne puis plus vivre. Celui qui va mourir te supplie de lui pardonner son indigne conduite à ton égard, et de garder, au plus profond de ton âme, le secret qu’il t’a confié.»
Oui, l’avorton demeura grandement capot après avoir lu cette lettre, qui ne contenait aucun mot des fameux millions. Il la relut dix fois en y cherchant la petite bête et finit par demeurer en arrêt devant la dernière phrase du vicomte suppliant Julie de lui garder, au plus profond de son âme, le secret qu’il lui avait confié.
Quel était ce secret?
Et comme, d’habitude, on arrive à croire à la réalité de ce qu’on espère, Croutot en vint à se dire:
—Parbleu, il s’agit des millions d’Aubert. Madame de Biéleuze, la première dépositaire, avait chargé son fils de remettre plus tard leurs écus aux légitimes propriétaires revenus de l’émigration. Au moment de sauter le pas, mon vicomte a repassé la commission à Julie.
Sur ce raisonnement, Croutot conclut:
—Donc, la donzelle sait où est enterré l’agréable magot.
Quand il arriva au village de Saint-Florent-le-Vieil, il se dirigea tout droit vers la cabane de la mère Faublin.
Après la mort de madame de Biéleuze, qui l’avait recueillie, la Julie, privée de sa protectrice, avait dû retourner près de la bonne femme qui avait eu soin de sa première enfance.
—Tiens! c’est toi, Bas-des-Reins! s’écria la personne qui ouvrit la chaumière au nain.
C’était la Césarine Faublin.
—Eh bien, quoi? fit-elle de sa voix trivialement railleuse, quand tu me regarderas comme une savate trouvée dans la soupe. Qu’y a-t-il d’extraordinaire à ce que je t’ouvre cette porte qui est la mienne? Est-ce que je ne suis pas chez moi depuis que la mère Faublin est morte?
Croutot profita du biais qui lui était offert pour s’informer de Julie.
—Chez toi, chez toi, répéta-t-il, et un peu aussi chez ta soeur, car elle ne doit pas être morte aussi, celle que tu appelais la bâtarde de maman Faublin.
Au lieu de relever le propos, Césarine le regarda dans les yeux et lui demanda:
—Est-ce que c’est à Julie que tu as affaire?
—Du tout, affirma le nabot, je connais fort peu la jeune fille. J’arrive au pays. J’ai pensé à toi et je suis venu pour toi… uniquement pour toi.
Pour amener la conversation sur un autre terrain, le marmouset débita galamment:
—Pour toi que je retrouve plus belle encore et, assurément, toujours aussi inhumaine.
—Ah ça! tu en tiens donc toujours? ricana Césarine.
—Toujours! appuya Croutot.
—Comme à l’époque où, te demandant ton pesant d’or pour t’écouter, tu me répondis que ce n’était pas impossible à trouver… Est-ce que tu me l’apportes, ton pesant d’or!
Et la Césarine éclata d’un rire railleur qui témoignait de son peu de confiance en la promesse du moucheron.
—Tu as tort de rire, prononça gravement le nain qui hocha la tête. Ce pesant d’or, je puis l’avoir bientôt. Cela dépend de toi.
—En quoi?
—Tu me prêteras ton aide.
—Pour?
C’eût été bien long à expliquer. Croutot concentra sa réponse en cette seule question:
—Qu’est devenue Julie?
Une lueur de haine brilla dans le regard de Césarine, dont la voix s’accentua féroce pour demander:
—Tu en veux donc à la pimbêche? C’est que, vois-tu, sur ce point-là, je ne renâclerai pas pour te prêter l’aide que tu réclames.
—Est-ce dit? demanda le nain vivement.
Césarine, avant de répondre, posa cette étrange condition:
—Y aura-t-il des oeufs cassés… du grabuge pour la mijaurée?
Croutot répondit d’un signe de tête affirmatif.
—Alors, c’est dit, Bas-des-Reins, prononça la Faublin avec un sourire cruel.
Puis, se faisant tout à coup prévenante et empressée, elle dégagea le seuil de la chaumière qu’elle barrait au marmouset, en disant d’une voix gaie:
—Mais entre donc, mon petit; tu ne comptes pas que je vais couronner ta flamme sur le pas de la porte?
Au moment où Croutot passait devant Césarine qui s’était effacée pour lui livrer passage, elle lui souffla vite:
—Tu vas rencontrer quelqu’un de ta connaissance. En sa présence, pas un mot sur la Julie.
En effet, Croutot, à son sixième pas dans la chaumière, vit se dresser devant lui un homme de taille colossale qui, à son aspect, s’écria en riant:
—Eh! mais c’est l’oiseau que j’ai, jadis, logé dans un placard!
De son côté, Croutot devina dans ce géant le nommé François, cet amant que Césarine recevait autrefois la nuit chez Taugencel.
Bien qu’on fût au fin fond de la province, le colosse parut être au courant des nouvelles de Paris, car il ajouta:
—Ils l’ont fourré au bagne, cet excellent notaire. Un rude finaud, tout de même! Si jamais il s’échappe de Rochefort, il n’a qu’à venir à moi, je lui trouverai de l’ouvrage dans ma troupe.
—Sa troupe? pensa Croutot, ce doit être un directeur de saltimbanques.
XVIQuand Croutot était venu frapper à la chaumière, Césarine et son amant étaient sur le point de se mettre à table.
—Allons, la belle, une assiette pour ton visiteur, commanda le colosse en montrant la table où se trouvaient trois couverts déjà mis.
—Le troisième couvert doit être pour Julie, pensa le nain, s’attendant à la voir apparaître.
Mais cet espoir lui fut enlevé par François qui s’attabla avec empressement tout en disant:
—Fais vite, Césarine, il faut que dans une heure je sois en route, si je ne veux pas manquer le passage du coche d’eau qui me remontera jusqu’à Angers.
La Faublin l’examina une seconde au visage d’un oeil défiant, puis demanda:
—Alors nous n’attendons pas Julie?
—Au diable la retardaire! Je ne puis rester plus longtemps. J’en serai quitte pour ne pas lui faire mes adieux, dit le colosse sans y mettre malice.
—À moins qu’elle ne soit embusquée sur la route pour les recevoir sans témoins, tes adieux, accentua Césarine d’un ton hargneux.
Le colosse, à ces mots, abattit son lourd poing sur la table en grondant avec impatience:
—Est-ce que tu vas recommencer ta scène de jalousie stupide? Je t’ai dit que je ne songe pas à elle.
—Ce qui ne t’a pas empêché, pendant ces trois jours que tu as passés ici, de chercher à la pincer toujours dans un coin. Que pouvais-tu donc avoir à lui conter, à cette chipie maudite?
—Ça, c’est mon affaire, avoua François, mais il ne s’agissait pas de ce que tu crois.
Et supposant s’être amplement justifié, le géant commanda d’une voix pressée:
—Vite, la soupe, ma fille, il me tarde de partir.
—Dis donc qu’il te tarde d’aller la rejoindre au rendez-vous où elle t’attend, débita rageusement la Faublin.
Encore une fois, le colosse frappa du poing sur la table, en s’écriant d’un ton menaçant:
—Tu sais? toi… il y a des claques dans l’air. Prends garde de te trouver sous l’averse.
La Faublin devait connaître son homme et savoir bien juste jusqu’où on pouvait appuyer sur la chanterelle, car, elle se le tint pour dit et s’en alla chercher la soupe dans la cuisine.
—Est-ce que vous allez loin en partant d’ici? demanda Croutot à François pendant qu’ils étaient seuls.
—Jusqu’au pays chartrain où j’exerce mon industrie, répondit le colosse en souriant.
—Quel genre d’industrie?
—Viens-y voir, appuya François d’un ton goguenard.
Le dîner se passa gourmé et rapide. La Faublin boudait. Son amant mangeait en homme qui se garnit la panse pour une longue route. Entre eux deux, Croutot se tint neutre, évitant tout mot qui pût rappeler la querelle assoupie.
Enfin, le géant se leva, prit un énorme gourdin dans un coin de la chambre, et vint à la Faublin, en disant:
—Adieu, la belle, je pars! Il est bien entendu que, dans un mois, tu me rejoindras à Chartres.
—Aussitôt ma cabane vendue, promit Césarine.
—Pour me retrouver, tu t’adresseras à Doublet qui tient l’auberge du Bon-Repos.
Avant de l’embrasser, la Faublin demanda avec hésitation:
—Tu n’as plus rien à me recommander?
—Non, fit le colosse après avoir paru consulter sa mémoire.
—Est-ce qu’il ne va plus lui parler de Julie? Hum! hum! c’est suspect! l’un et l’autre ne jouent pas franc jeu, pensa le nabot, qui, silencieux dans son coin, écoutait les adieux.
Était-ce que le Beau-François ne pensait vraiment pas à l’absente Julie? Était-ce aussi qu’il évitait de prononcer le nom pour ne pas réveiller au dernier moment la jalousie de sa maîtresse? Toujours est-il qu’après avoir encore réfléchi, il reprit:
—Non, je n’oublie rien.
—Alors, adieu, dit Césarine, dont le regard, en même temps qu’elle l’embrassait, s’alluma d’une colère sombre.
Le nain vit le regard.
—À ne pas parler du tout de Julie, le colosse a dépassé le but. Un si complet oubli n’a fait qu’exciter les soupçons de la Faublin. Elle étouffe de colère et de jalousie, la mâtine! se dit Croutot.
Au seuil de la porte, François se retourna vers l’avorton.
—Sans adieu, clampin. J’ai comme une idée qu’un jour ou l’autre, nous nous reverrons, dit-il en riant.
Il partit de son pas lourd qui résonnait sur le gravier de la route. Derrière lui, la Faublin avait refermé la porte, mais au lieu de s’avancer dans la salle, elle était restée derrière le panneau, l’oreille tendue au bruit de la marche du géant qui s’éloignait.
—Il va droit à la Loire par le chemin creux, murmura-t-elle d’un ton sec, qui frémissait de rage.
Ensuite, elle se retourna vers Croutot.
—Attends-moi là, Bas-des-Reins. Dans un instant je serai de retour, lui dit-elle.
Et, après avoir retiré ses sabots, elle s’élança pieds nus sur les traces de François.
—En voilà une qui, à tort ou à raison, a voué une haine solide à la Julie, pensa le nain resté seul.
Au bout de dix minutes, il lui sembla qu’un cri de douleur venait de retentir au loin.
Puis, bientôt, il vit rentrer Césarine, livide, la face contractée, les dents serrées, à demi aveuglée par le sang qui lui dégouttait d’une blessure au front.
Elle vint se placer devant Croutot, et d’une voix qui grinçait de furie:
—Je lui ai réglé son compte, à la bâtarde qui, après m’avoir jadis privée des caresses de ma mère, voulait encore me voler l’amour de mon homme, bégaya-t-elle.
Tout en essuyant son front ensanglanté, elle éclata d’un rire de joie féroce, puis elle reprit.
—Je guettais la gothon. J’étais certaine qu’elle irait se poster sur le passage de François à son départ… Ça n’a pas raté! Quand je suis entrée dans le chemin creux, je l’ai aperçue à l’autre extrémité qui faisait sa bouche en coeur avec mon homme. J’ai attendu, car François eût été capable de me rosser pour défendre la chipie. Après leur séparation, comme elle revenait, je l’ai happée au passage d’un bond si violent, qu’en roulant avec elle dans le sentier, je me suis ouvert le front sur un caillou du sol… Oh! alors, des pieds, des mains, des dents, je lui ai payé d’un seul coup le présent et le passé… Elle avait beau faire sa voix douce et suppliante, la gaupe, j’ai réglé nos comptes.
Elle frémissait d’une satisfaction terrible qu’elle ponctua d’un nouveau ricanement sinistre; puis elle ajouta railleusement:
—Tu sais, Bas-des-Reins, si tu es venu ici pour parler à la Julie, tu la trouveras dans le chemin creux, mais hâte-toi, mon bonhomme, car je crois bien qu’elle va tourner de l’oeil.
Croutot, sans mot dire, partit en courant.
À gauche de la chaumière s’ouvrait le chemin creux, sorte de crevasse qui conduisait à la Loire. La nuit claire permettait de voir à vingt pas.
—La voici, pensa le nain quand, au bout de cinq minutes de marche, il aperçut une masse noire étendue sur le sol en travers du sentier.
C’était le corps de Julie.
Le premier mouvement du pygmée fut bon, car il se précipita sur la jeune fille pour la secourir et put aussitôt constater son état. Morte, il s’en fallait. Elle avait seulement perdu connaissance.
Il allait soulever l’évanouie, quand il s’arrêta pour tendre l’oreille. Il lui avait semblé entendre un caillou rouler sur un des talus qui encaissaient le sentier. Était-ce que quelqu’un le guettait derrière les broussailles qui bordaient la crête de la pente? Était-ce Césarine qui, de là-haut, épiait ce qu’il allait advenir de sa victime?
Le nain eut beau écouter, le bruit ne se répéta plus. Ce devait être le résultat d’un affaissement de la terre du talus détrempée par la pluie des jours précédents.
Le nabot rassuré revint à Julie.
—Si violemment, maltraitée qu’elle ait été, il n’y a pas encore danger de mort. Avec de longs soins, la jeune fille peut en revenir, se dit-il.
Après cette réflexion, il eût été à croire que Croutot allait secourir Julie. Pas du tout; il se redressa lentement et, les yeux attachés sur le corps couché à ses pieds, il répéta tout rêveur:
—En revenir.
Après la comtesse de Biéleuze morte et son fils suicidé, cette Julie n’était-elle pas la dernière à laquelle eût été transmis le secret des millions? Et Croutot se rappela ces derniers mots de la lettre, volée par lui, que le vicomte, avant de se tuer, avait écrits à la jeune fille: «Celui qui va mourir te supplie de garder, au plus profond de ton âme, le secret qu’il t’a confié.»
Donc elle connaissait ce mystérieux trésor dont lui et Taugencel savaient aussi l’existence.
Taugencel était au bagne où il crèverait. De lui, le nain ne se souciait plus.
Restaient donc Julie et lui.
Pourquoi ne serait-il pas seul?
Croutot se posa deux fois cette question, puis il se pencha vers Julie, souleva le corps et, faisant appel à toutes ses forces, il le chargea sur ses épaules. Alors, suant et soufflant sous son fardeau, il suivit le sentier dans la direction de la Loire. Au bord du fleuve, se trouvaient amarrées quelques embarcations, d’habitants de Saint-Florent-le-Vieil. Il en détacha une, après y avoir déposé la jeune fille dont de sourds gémissements annonçaient le retour à la vie. Avec les avirons trouvés dans la barque, le nain gagna le milieu de la Loire. Quand il fut en plein courant, il souleva encore Julie et, bien doucement, la fit glisser dans l’eau.
À ce point de son récit, le notaire fut interrompu par Suzanne qui demandait anxieusement:
—Comme j’aime à croire que Croutot ne s’est jamais vanté de cet exploit, comment, diable! Taugencel en avez-vous eu connaissance?
—Parce que j’en ai été témoin. Je venais de m’évader du bagne de Rochefort. J’avais gagné la Loire et je battais le pays en quête de la demeure du Marcassin, à qui la franc-maçonnerie du bagne m’avait adressé. C’était moi qui, sous mon pied, alors que j’étais caché dans les broussailles, avais fait involontairement rouler, sur le talus du sentier, cette pierre qui avait donné l’éveil au moucheron. Le beau fait de Croutot était le troisième acte du drame auquel j’avais assisté dans mes broussailles. J’étais déjà là quand le Beau-François, qui partait, s’était rencontré avec Julie. Puis j’avais vu l’assommade de la jeune fille par Césarine, jalouse. Enfin Croutot avait terminé la représentation.
La curiosité de la courtisane la fit revenir à la charge avec une nouvelle question:
—Puisque vous avez surpris l’entretien de Julie avec le Beau-François, vous savez si le géant en contait à la donzelle. En un mot, Césarine Faublin avait-elle raison d’être jalouse?
—Pas le moins du monde.
—Alors pourquoi ces poursuites qui avaient irrité Césarine?
—Parce que le Beau-François chassait le même lièvre que Croutot, attendu que lui aussi connaissait l’existence du trésor d’Aubert. La nuit où il avait enfermé le nain dans le placard de la chambre de Césarine pour venir, avec mon trousseau de clefs, pris au nabot, qui me l’avait volé, fouiller la caisse et le bureau de mon cabinet notarial, le colosse avait bel et bien menti. Quand il avait affirmé à Césarine, qui ne savait pas lire, n’avoir pas eu le temps de prendre connaissance du fragment de lettre trouvé par lui dans le compartiment secret du bureau, le géant avait avancé un énorme mensonge. Lorsqu’il l’avait rapporté à sa maîtresse, il avait tant lu et relu la teneur de sa trouvaille, qu’il aurait pu réciter de mémoire ces lignes écrites par madame de Biéleuze: «... Si je venais à mourir, le marquis de Brivière, que j’en ai averti, ou mon fils, qui sait tout, vous indiquerait où j’ai tout enfoui, avec les trois cent mille livres que je destine à ma Julie et dont, comme nous en sommes convenus, vous…»
En conséquence, le Beau-François avait jugé parfaitement inutile d’avertir sa maîtresse de la révélation que contenaient ces lignes, se disant que si un bon lopin en devait résulter, mieux était qu’il fût seul à le rafler.
Aussi, à sa visite suivante, quand il avait voulu retirer le papier des mains de Césarine pour qu’elle ne pût s’en faire donner lecture par un autre et que la Faublin, qui l’avait vainement cherché dans sa chambre, lui avait avoué qu’elle soupçonnait Croutot de l’avoir volé, le colosse avait gardé sa discrétion prudente à l’égard de cette fille, tout en se promettant de repincer plus tard l’avorton.
Au bout de deux années écoulées, le Beau-François, devenu chef de la bande d’Orgères, avait eu son temps si bien occupé, qu’il avait négligé de suivre ce qu’il avait appelé «l’affaire Julie». Puis, un beau jour, un revenez-y d’amour l’avait pris pour la Faublin, dont il s’était séparé et qui était retournée en son pays. En plus de la femme qui lui tenait au coeur, le géant avait apprécié, en Césarine, une audace et une rouerie qui en faisaient une auxiliaire des plus émérites pour sa bande et il était venu la relancer en son village de Saint-Florent-le-Vieil.
Alors, il s’était trouvé en présence de Julie et, durant les trois journées de son séjour chez la Faublin, chaque fois qu’il avait pu surprendre la jeune fille à l’écart, il avait cherché à tirer d’elle une révélation sur ce secret dont il n’avait soufflé mot à sa maîtresse.
De ces sortes de conciliabules, auxquels sa répulsion pour le colosse avait poussé Julie à se soustraire, était née la terrible jalousie de Césarine. La fatalité avait voulu que la pauvre fille, rentrant à la chaumière après en avoir cru François parti, le rencontrât dans le chemin creux. De là était résulté le drame dont elle avait été victime, drame commencé par Césarine et achevé par l’aimable Croutot.
Quand, une semaine plus tard, on retrouva le cadavre de Julie, entraîné par le courant de l’eau à plus de trois lieues de l’endroit du crime, il y avait déjà cinq jours que la Faublin, après avoir vendu sa chaumière, était partie pour rejoindre le Beau-François au pays chartrain, qu’il exploitait avec sa bande.
La place restait donc bien nette à Croutot. Nul ne pouvait plus l’inquiéter dans la recherche des millions d’Aubert.
Comment le nabot découvrit-il une des issues extérieures des souterrains du château? Je l’ignore; mais la vérité est que, trente fois, il s’est glissé, la nuit, dans le dédale dont il a interrogé chaque mur, sondé partout le sol sans pouvoir arriver à découvrir l’endroit où devait avoir été enfoui le magot.
Cependant, je m’étais présenté à lui. Inutile de vous dire la fort vilaine figure qu’il fit à celui qu’il croyait encore au bagne de Rochefort et avec lequel, en cas de réussite, il allait falloir partager ces écus qui lui donnaient tant de mal à dénicher.
Il eut pourtant l’air de s’exécuter de bonne grâce:
—Il est toujours bien convenu que nous partagerons, me promit mon ancien ange gardien.
—Oui, fis-je; mais en admettant qu’ils aient été cachés dans le souterrain, êtes-vous certain que les millions n’en aient pas été enlevés?
—Par qui? me demanda Croutot en haussant les épaules en homme plein d’assurance. La comtesse, son fils et Julie qui s’étaient transmis le secret, ne sont-ils pas morts… et bien morts?
—La Julie surtout, appuyai-je en riant.
Et je lui contai comment j’avais assisté à sa petite promenade sur l’eau avec la jeune fille qu’il avait jetée dans la Loire.
—Qui veut la fin veut les moyens, me répondit-il sans chercher à nier.
Il avait vraiment l’air si certain de son affaire que je finis par me laisser reprendre à son espérance.
—Ne vous mêlez de rien, laissez moi faire. J’arriverai à déterrer le magot. Ce n’est plus qu’une affaire de temps me dit le roquet opiniâtre.
Le laisser faire? Au fond, c’est ce que j’avais de mieux à exécuter. Je lui abandonnai donc la bride sur le cou. C’est justice à rendre à ce marmouset qu’il veut bien ce qu’il veut. Il passa un bon tiers de son temps à poursuivre ses fouilles dans le labyrinthe… Ce matin même, pendant que nous l’attendions à la métairie et que, d’un autre côté, il était aussi attendu par le général Labor, qui l’avait envoyé chercher à Beaupréau par un hussard, Croutot était venu chercher encore une dernière fois. Par malheur, il s’est rencontré avec le Beau-François qui, ayant une revanche à prendre à son sujet, lui a joué un mauvais tour.
—Est-ce qu’il l’a assommé? s’informa le Marcassin qui, depuis qu’il s’agissait des faits de la matinée, s’était pris d’un plus vif intérêt pour le récit de Taugencel.
—Non, dit l’ex-notaire en riant. Même s’il avait eu la velléité d’assommer le myrmidon, le Beau-François n’aurait pu donner suite à son désir.
—Pourquoi? fit Suzanne.
—Parce que quand Croutot s’est rencontré ce matin avec le Beau-François dans le souterrain, il a trouvé le colosse solidement lié des quatre pattes, ni plus ni moins qu’un veau qu’on va mener à l’abattoir.
—Et, dans cet état, vous dites, Notaire, que le géant a joué un vilain tour à Croutot? insista la courtisane étonnée.
—La preuve en est qu’un quart d’heure plus tard, c’était le crapoussin qui était ligotté à la place du Beau-François. Une carotte de tabac n’aurait pas été mieux serrée en ses feuilles que l’était notre imbécile de Croutot, répondit Taugencel en riant de tout coeur.
—Mais, interrompit le Marcassin avec surprise, si la scène s’est passée en plein souterrain, comment se fait-il, Notaire, que vous la connaissiez?
—C’est le Beau-François lui-même qui me l’a contée, il y a quelques heures, un peu avant que cet animal de Labor vînt renverser nos quilles.
Cardeuc allait demander au Notaire comment il se faisait qu’il se fût rencontré avec le Beau-François, mais il n’en eut pas le temps car Taugencel poursuivit:
—Figurez-vous que le géant qui, cette nuit, avait pénétré dans le souterrain, s’était perdu si complètement dans ses méandres obscurs qu’il n’avait d’autre perspective que de mourir de faim. En cherchant à tâtons dans les ténèbres, il finit par trouver une issue, mais une issue qui débouchait dans l’intérieur du château, car il entendit, de l’autre côté de la porte, deux individus qui causaient. Quand je dis qu’ils causaient, erreur, attendu que l’un de ces individus faisait à l’autre un long récit. Ce n’était pas le vrai moment pour le colosse de forcer cette porte. Mieux valait attendre que ces hommes eussent quitté la chambre.
François patienta donc.
Mais comme il tombait de fatigue, il finit par s’asseoir sur le sol et tendit l’oreille au bavardage du conteur. Dans le commencement, ça alla bien. Le causeur contait à son compagnon où et dans quelles circonstances il avait connu un certain vicomte de Biéleuze qui, à la suite d’une partie de creps à Frascati, s’était flanqué un coup de pistolet et que lui, le conteur, avait rapporté à son domicile.
Tout cela, le Beau-François l’avait attentivement écouté; mais la fatigue, ou plutôt le sommeil, eut raison de lui. Il eut beau se pincer pour ne pas s’endormir, force lui fut de succomber et il s’assoupit au moment où l’autre venait de conter qu’il soupçonnait un domestique du vicomte, nommé Croutot, véritable nain, d’avoir volé une lettre que M. de Biéleuze, avant de se tuer, avait écrite pour être remise après sa mort, à une demoiselle Julie.
—C’est bon à savoir! pensa le Beau-François, à l’instant où le sommeil triomphait de lui.