Le saucisson à pattes II Le plan de Cardeuc

Eugène Chavette · Chapitre 3 sur 4 · partie 3/3

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Le saucisson à pattes II Le plan de Cardeuc

—Nous avons bien une heure devant nous…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Il ne contenait que cette seule ligne:

Aubert a été guillotiné ce matin.

Et c’était signé: Un clerc.

Une dernière fois, j’allai tâter les mains de la comtesse. Elles étaient glacées et nul souffle n’expirait de ses lèvres déjà décolorées.

Madame de Biéleuze était bien morte!

Je pris sur la table le petit portefeuille qu’elle m’avait indiqué; j’y enfermai la lettre dont la teneur tragique lui avait donné le coup de la mort et, après un dernier regard sur le cadavre de celle qui, pour ainsi dire, m’avait nommé son exécuteur testamentaire, je rentrai dans ma chambre, après avoir pris soin de rajuster, tant bien que mal, la porte de communication.

Le lendemain, au petit jour, je descendis pour seller mon bidet et continuer ma route.

Le premier que je rencontrai dans la cour fut l’aubergiste qui, en m’apercevant, eut un souvenir:

—Ah! à propos! hier soir, quand vous étiez monté à votre chambre, Garnier, le cocher de la comtesse, m’a chargé, si je vous voyais avant lui, à votre départ, de vous transmettre une commission qu’il avait oubliée de vous donner… celle, puisque vous serez arrivé à Paris avant lui, attendu que sa maîtresse malade voyage à petites journées, d’aller prévenir son cousin Croutot de sa très prochaine visite… Croutot, vous rappellerez-vous ce nom?...

—D’autant mieux que je connais l’individu. Un tout petit homme qui est de Beaupréau, où je l’ai vu traîner la savate avant son départ pour la capitale… Seulement, Paris est grand. Où le cocher a-t-il dit que je trouverais son cousin?

—Il ne m’en a pas soufflé mot, avoua l’aubergiste.

Il eut un moment la velléité d’aller réveiller Garnier, mais il se ravisa:

—Bast! bast! fit-il, partez tout de même. Tant pis pour lui! Hier, quand il m’a parlé de son cousin, il était déjà si ivre qu’il ne se souviendrait pas de m’avoir donné la commission.

Trois jours après, j’arrivai à Paris où je descendis rue Salle-au-Comte, à l’auberge de l’Âne-d’Or.

Vous comprenez que j’avais un peu oublié le but premier de mon voyage, celui de m’informer de la récente invention du tannage des cuirs par les procédés chimiques qui menaçait mon industrie. Je ne pensais qu’à madame de Biéleuze et à ses étranges et à peu près inintelligibles dernières volontés que la mort m’avait empêché de m’expliquer.

La comtesse venait-elle bien à Paris pour le soin de sa santé? Je le supposais, mais en même temps, j’étais convaincu que son voyage avait un double but. Elle arrivait aussi pour voir le notaire Aubert à qui la liait un intérêt mystérieux et de telle importance, qu’elle avait été frappée à mort par la nouvelle de l’exécution du tabellion.

Le portefeuille, que j’avais consulté, m’avait vaguement éclairé. Évidemment, un mot m’eût suffi pour deviner tout; mais ce mot me manquait et il me fallait le chercher.

De ces dernières paroles que la comtesse avait balbutiées en sa crise suprême, bon nombre se dressaient en énigme devant ma mémoire.

«Mon fils sait tout au sujet de Julie… Le pavillon rustique… Enfoui là…» Tout cela était de l’hébreu pour moi.

Je savais, par ouï-dire à Beaupréau, que le fils de madame de Biéleuze habitait Paris où, ajoutait-on, il menait folle vie.—Mais j’ignorais l’adresse du jeune homme.

Je ne trouvais de bien compréhensible qu’une seule des dernières recommandations de la morte.

«Allez voir le successeur d’Aubert,» m’avait-elle dit.

Oui, j’étais tout disposé à aller le voir, mais que pourrais-je lui dire? N’y aurait-il pas imprudence à raconter toutes les circonstances de la mort de la comtesse? Ne fallait-il pas tout d’abord tâter le terrain pour m’assurer si ce successeur était au fait du mystère concernant la comtesse et le précédent propriétaire de l’étude?

Il m’était nécessaire aussi d’inventer un prétexte pour rendre visite au nouveau tabellion; mais, sur ce point, je ne fus pas longtemps embarrassé. Les rapports qui avaient existé entre Aubert et la comtesse me persuadaient que je pouvais m’adresser en meilleur endroit qu’à cette étude pour avoir l’adresse du jeune vicomte de Biéleuze.

Je m’enquis auprès de mon aubergiste parisien de l’Âne-d’Or.

—Oh! oh! fit-il, on leur rend le métier dur aux notaires en ce moment.

Et quand je lui eus nommé Aubert.

—C’est un notaire à trente sous, un nommé Taugencel, qui occupe la place. Si vous avez affaire en cette étude, vous n’aurez pas loin à aller: c’est là tout près, à deux pas, dans la rue Françoise, m’indiqua-t-il.

Je m’y rendis aussitôt.

Quand j’atteignis la maison, un jeune homme, arrêté devant la loge, écoutait le portier qui était en train de lui dire:

—Inutile de monter, citoyen. Si c’est personnellement au notaire que vous avez à faire, vous ne le trouverez pas, il est à un inventaire.

En apprenant ainsi par ricochet l’absence du tabellion, j’allais donc me retirer, quand j’entendis le jeune homme, qui, semblait contrarié du retard, demander encore, afin de ne pas renouveler une démarche inutile.

—Demain, n’est-ce pas, je puis être sûr de rencontrer Me Taugencel?

—Oui, très sûr.

—À quelle heure la visite de ses clients laisse-t-elle le plus de chance de le trouver seul dans son cabinet, insista le jeune homme.

Le portier le regarda comme s’il entendait une demande saugrenue, puis il secoua la tête en disant:

—Me Taugencel n’est jamais seul.

Le questionneur prit cette réponse pour une exagération du zèle du portier à vanter le tabellion, son locataire. Il eut un sourire en répliquant:

—Si grande que soit l’affluence de ses clients, j’aime à croire qu’il est seul quand il dîne.

—Jamais seul! répéta le portier.

Le jeune homme ne voulut pas avoir le dernier mot et il reprit en raillant:

—Même quand il dort?

—Jamais seul! appuya le portier.

Puis il articula cette laconique explication à l’appui de son dire:

—Attendu que Me Taugencel est soumis à un ange gardien.

—Ah! vraiment? fit le questionneur que cette réponse, inintelligible pour moi, parut convaincre et qui s’en alla sans plus insister.

Après son départ, je demandai au portier, alléguant mon ignorance de provincial, de m’apprendre ce qu’était un ange gardien. Quand je le sus, je regagnai mon auberge, fort désappointé en songeant combien ce que j’avais à dire au notaire n’avait pas besoin de tomber dans l’oreille d’un tiers.

Je n’avais plus mon libre arbitre. Cette grave et triste mission qui m’était échue si inopinément m’obsédait. Elle était ma préoccupation de tous les instants. Il me tardait, d’une façon ou d’une autre, d’en avoir fini. Bien qu’un pressentiment m’avertît qu’il y avait danger à m’en remettre trop franchement à ce notaire Taugencel, je n’y pus tenir et, au bout de deux jours, je repris le chemin de l’étude.

Cette fois, le portier m’assura que je trouverais le patron en son étude.

En entrant dans l’étude, je pris mon tour d’attente après quelques clients qui m’avaient précédé. Un à un, avant moi, le notaire devait leur donner audience dans son cabinet où, en ce moment, il recevait le premier arrivé.

Comme je venais de m’asseoir, ce premier client sortit du cabinet du notaire, accompagné par ce dernier qui, traversant l’étude à son côté, le reconduisit jusqu’à la sortie.

Après avoir fermé la porte derrière le partant, quand le notaire se retourna, je me sentis plein de confiance à la vue de sa tête respectable, aux cheveux presque blancs, car il approchait de la vieillesse.

Mon examen fut interrompu par un incident qui détourna brusquement mon attention. Derrière le tabellion et le client, était sorti du cabinet une sorte de nain qui marchait sur les talons de Taugencel. Il s’était arrêté en même temps qu’eux à la porte, écoutant les adieux; puis, lorsque le notaire avait rebroussé vers son cabinet, où s’était déjà installé celui des clients dont c’était le tour, le petit homme avait aussitôt emboîté le pas au tabellion et, derrière lui, il était rentré dans le cabinet dont la porte s’était refermée sur eux. Ce fut seulement à la rentrée dans le cabinet, lorsqu’il referma la porte derrière Taugencel, que je pus entrevoir son visage.

—C’est Croutot! me dis-je, fort étonné, en reconnaissant le vaurien que j’avais vu jadis traînant ses allures louches dans les rues de Beaupréau et pour qui son cousin Garnier, à Laval, m’avait fait transmettre, par l’aubergiste, la commission de le prévenir de sa prochaine arrivée à Paris, mais en oubliant de me donner l’adresse du pygmée.

Ainsi donc Croutot était ce qu’on nommait l’ange gardien de Taugencel, chargé de ne jamais le quitter d’un pas. Il exécutait sa consigne avec une conscience et une ténacité hors ligne. Dix clients défilèrent avant moi et, dix fois, je vis le nain escortant le tabellion à chacune de ses sorties du cabinet. Taugencel n’aurait pas eu le temps de dire: flûte! sans être entendu par celui que la loi attachait à sa personne.

Enfin mon tour arriva!

Je croyais n’avoir pas été reconnu par le nain qui, à toutes ses allées et venues par l’étude à la suite du notaire, ne m’avait fait aucun signe.

Pourtant, à peine fus-je assis dans le cabinet que ce fut lui qui, avant que Taugencel pût parler, m’adressa la parole:

—Comment va le citoyen Pitard?

Alors il me montra le notaire, en ajoutant d’une voix qui semblait peser sur les mots:

—Le citoyen est établi à Beaupréau.

—À Beaupréau! répéta Taugencel avec une sorte de vivacité qui m’étonna à ce point que je me retournai vers Croutot pour lui demander, du regard, compte de cette intonation étrange.

Mon mouvement avait été si rapide que je surpris un clignement d’oeil par lequel Croutot rappelait le tabellion à la prudence.

Il est des circonstances, dit-on, où un rien vous met sur le qui-vive. Il en fut ainsi pour moi qui, en une seconde, fus éclairé par une remarque soudaine.

Il aurait dû arriver que Taugencel, irrité par cet espion qui, de jour et de nuit, était attaché à sa vie, eût pour lui une haine sourde qui lui rendît sa présence odieuse. Pas du tout! Rien qu’à ce clin d’oeil de Croutot, ma méfiance me les montra s’entendant comme deux larrons en foire.

Tout à l’heure, j’avais été, de prime abord, séduit par l’air vénérable de Taugencel. À présent, que la prudence aiguisait mon observation, je relevai son air faux et ses yeux rusés.

—En quoi puis-je vous être utile, citoyen Pitard? me demanda-t-il d’un air doucereux.

Je trouvai immédiatement mon thème.

—Je viens pour vous demander une adresse.

—Tout à votre service, si je connais la personne que vous cherchez. De qui s’agit-il?

—Du vicomte de Biéleuze.

Rien qu’à sa physionomie, je devinai que Taugencel allait me donner cette adresse sans aucune difficulté. Mais, au moment de parler, son regard rencontra Croutot. Le petit homme dut lui adresser quelque signe imperceptible. Tout aussitôt son visage se fit contrarié et avec un accent qui s’excusait:

—Je regrette de ne pouvoir vous satisfaire, dit-il; mais la personne en question m’est complètement inconnue.

Je me levai en disant:

—J’en serai quitte alors pour ne pas remplir ma commission.

—Ah! fit-il, avec hésitation, une commission donnée à Beaupréau sans doute?

—À Beaupréau même, dis-je en reculant ma chaise pour m’éloigner.

Je voyais bien que mon prompt départ le contrariait et qu’il avait à me tirer des vers du nez. Il chercha à me retenir, en me demandant:

—Puis-je savoir ce qui vous a incité à croire que vous trouveriez cette adresse en mon étude?

—La personne qui m’a donné la commission supposait que le vicomte devait être de vos clients.

Taugencel hésita plus fort cette fois. Il parut se tâter avant de poursuivre. Enfin, il finit par dire:

—Cette personne, n’est-elle pas sa mère?

J’aurais bien répondu oui, puisqu’on somme c’était la volonté dernière de madame de Biéleuze qui m’avait fait venir chez le tabellion, mais je ne sais quel instinct de prudence me retint.

—Je ne connais pas la mère du vicomte de Biéleuze, affirmai-je.

Et je fis un pas vers la porte.

Décidément, le notaire tenait à m’arracher un nom, car il reprit en insistant:

—Sans doute alors quelque message d’amour?

Je n’avais pu pénétrer le secret de madame de Biéleuze, et je sentais qu’en ce moment, les questions du notaire tâtaient un terrain qui m’était inconnu. Ma conviction s’était faite subite et profonde sur Taugencel. Cet homme était un coquin. J’avais conscience que me fier à lui serait contraire aux intérêts de la morte. Je répondis donc sèchement:

—La personne qui veut avoir l’adresse ne m’a pas autorisé à la nommer.

Je me dirigeai vers la porte de sortie.

Ce mouvement me mit en face d’une glace qui me montrait le notaire et Croutot derrière moi.

J’aperçus le nabot faire au tabellion un geste de main qui l’invitait à lui céder la parole. Comme j’avançais la main vers le bouton de la porte, j’entendis Croutot s’écrier:

—Comment, Pitard, vous vous en allez ainsi?

Et quand je me fus retourné, il continua:

—Que maître Taugencel n’ait pu vous procurer l’adresse que vous cherchez, c’est un malheur. Mais est-ce une raison pour m’en punir? Vous vous en allez sans me donner une pauvre petite nouvelle de notre ville de Beaupréau que je n’ai pas vue depuis deux ans… Je suis certain que j’en aurais pour plus de deux heures à vous questionner sur tous ceux que j’ai laissés là-bas?

L’idée me vint que j’apprendrais quelque chose par Croutot en le séparant du notaire.

—Qu’à cela ne tienne, dis-je. Je suis descendu à l’auberge de l’Âne-d’Or; venez, aujourd’hui m’y demander à dîner et nous causerons tout à l’aise.

—Hélas! impossible! soupira-t-il.

Il me montra le notaire et continua:

—Ignorez-vous que mes fonctions m’interdisent de quitter le citoyen Taugencel d’une semelle et pendant une seconde? Où qu’il aille, il me faut le suivre.

Il éclata de rire en poursuivant:

—Tenez! Quiconque l’invite à dîner en ville, doit aussi préparer mon couvert.

C’était me dire indirectement d’inviter Taugencel. Mon but étant de séparer les deux hommes, je feignis de ne pas comprendre.

—Alors interrogez-moi tout de suite et je vais vous répondre ici même, proposai-je.

—Et mes clients qui attendent leur tour d’entrer dans mon cabinet, objecta le notaire en souriant.

—Croutot et moi, nous passerons dans une pièce voisine, avançai-je.

Là-dessus Croutot secoua la tête tristement et répéta:

—Mes fonctions m’interdisent de quitter monsieur d’une semelle.

Je voyais qu’ils me jouaient une comédie et j’en attendais le un mot. Ce fut Taugencel qui me le donna.

—Je vous propose un moyen, dit-il. Mon ange gardien doit même partager mes repas. Asseyez-vous aujourd’hui à ma table, citoyen Pitard. En dînant, vous causerez de Beaupréau.

Immédiatement je devinai le but que visaient les deux renards en me proposant de m’asseoir à la table du notaire. Ils voulaient me tenir à l’écart, loin de témoins importuns.

Évidemment ils me croyaient instruit de ce mystère qui concernait le nom de Biéleuze. En me voyant m’enquérir de l’adresse du fils de la comtesse, j’avais, sans savoir en quoi, éveillé leurs soupçons, et ils avaient l’espoir de me soutirer une révélation.

Comme vous le comprenez, leur curiosité irritait la mienne. Dans l’ignorance où je me trouvais, un mot, un fait, une question suffisait pour me mettre sur la trace, et je pouvais l’attendre de ces deux hommes qui, en voulant me faire parler, m’éclaireraient la voie que je cherchais.

Avec une joie que je me gardai bien de laisser voir, j’acceptai l’invitation du notaire.

—Je reviendrai donc à l’heure de votre dîner, dis-je à Taugencel, en me préparant, cette fois sérieusement, à quitter le cabinet.

—Je compte donc sur vous à cinq heures, appuya le notaire.

—À cinq heures, sur le point, je mettrai le pied dans l’étude, promis-je.

Mon dernier mot lui rappela une recommandation à me faire.

—Non, non, dit-il vivement, n’arrivez pas par l’étude qui, à cette heure, après le départ des clercs, sera fermée. Vous monterez par le petit escalier particulier qui dessert mon appartement.

Sur cette recommandation, il m’ouvrit la porte du cabinet, me céda le pas et, comme il l’avait fait pour les clients qui m’avaient précédé, m’accompagna jusqu’à la sortie de l’étude. Ainsi que je l’avais déjà vu pour les autres visiteurs, Croutot marchait aux trousses du tabellion.

Jusqu’à cinq heures, je fus dévoré par l’impatience de me retrouver en présence de ces compères. Qui savait si, en voulant me sonder,—et ils y perdraient leur latin puisque j’ignorais tout,—la curiosité ne leur ferait pas lâcher quelque parole imprudente qui serait pour moi un trait de lumière?

À l’heure dite, je revins chez le notaire et, comme il me l’avait recommandé, je pris le petit escalier.

Le tabellion demeurait au second étage.

Comme je sonnais à la porte de l’appartement, j’entendis quelqu’un qui s’engageait sur l’escalier que je venais de gravir.

La porte, qu’une servante m’ouvrit, détourna mon attention de ce fait et, tout aussitôt, je fus accaparé par le notaire et Croutot qui, à mon coup de sonnette, étaient accourus à ma rencontre dans l’antichambre.

—Voici ce qu’on peut appeler un homme exact, s’écria Croutot.

—Et qui mérite qu’on ne fasse pas languir son appétit, ajouta gaiement Taugencel.

Sur ce, il s’adressa à la servante qui, étonnée de cette chaude réception, oubliait de refermer la porte d’entrée, qu’elle m’avait ouverte.

—Sers-nous vite, ma fille, commanda-t-il.

Comme s’ils craignaient que leur proie s’échappât, l’un et l’autre me prirent le bras, puis, avec un joyeux empressement, ils m’entraînèrent dans la salle à manger où Croutot me poussa sur un siège, devant un des trois couverts mis, en me disant:

—On vous a fait préparer un petit repas fin dont vous vous vanterez à Beaupréau, citoyen Pitard.

—Croutot m’a annoncé que vous étiez un homme d’esprit. Or, comme tous les gens d’esprit sont gourmands, j’ai commandé mon menu en conséquence, me lança Taugencel, dont la face jubilait d’une satisfaction énorme.

Par malheur, chaque médaille a son revers. Cette face si contente, je la vis soudainement se contracter et pâlir de la plus complète façon.

Tout frissonnants, les deux hommes échangèrent un regard plein d’épouvante.

C’était que, dans l’antichambre, se faisait entendre une voix sonore, qui demandait à la servante:

—Qu’est-ce qui te prenait donc ma belle, de me refermer la porte sur le nez? Est-ce que tu ne me voyais pas monter?

—Tu viens pour dîner, citoyen représentant? demanda la servante.

—Oui, et j’aime à croire que j’arrive à temps.

Et, dans le pas lourd qui se dirigea vers la salle à manger, je reconnus celui que j’avais entendu monter l’escalier derrière moi.

Il ne se passa pas dix secondes avant l’apparition de ce convive; mais elles suffirent pour que Croutot pût me souffler à l’oreille d’une voix qui tremblait de peur:

—Dites que vous êtes mon frère!

Costumé de la façon théâtrale alors à la mode, le membre de la Convention fit son entrée. C’était un homme grand et maigre, au visage sévère, à l’oeil dur.

Taugencel, domptant sa terreur, s’était élancé vers lui en s’écriant d’un ton enchanté:

—Ah! que c’est donc aimable à toi, citoyen représentant, d’arriver me surprendre à pareille heure!... Car tu viens pour dîner, n’est-ce pas?

—Oui, pour dîner et causer, dit le membre de la Convention d’une voix bourrue.

Et il me sembla que son organe s’accentuait menaçant lorsqu’il ajouta:

—Surtout pour causer.

Alors il m’aperçut. Son regard s’attacha sur moi plein de méfiance et, sans mot dire, il m’examina. Ma présence à la table du tabellion devait n’être pas réglementaire, car, dédaignant de s’adresser à moi, il demanda à Croutot, fort cavalièrement:

—Dis-moi donc un peu, l’ange gardien, ce que ce pierrot-là fiche ici?

—C’est mon frère, déclara le nain. Il est arrivé il y a deux jours de Beaupréau, notre ville, pour m’apporter des nouvelles de la famille. Comme mon devoir m’attache à chaque seconde au citoyen Taugencel, je n’aurais pu causer avec lui, si l’idée ne m’était venue de le faire dîner à la table de mon surveillé. Pendant que le citoyen notaire mange sous mes yeux, j’ai cru qu’il m’était permis de bavarder du pays avec mon frère.

Le conventionnel, il me fut donné d’en juger, n’était pas de ces timides qui craignent de formuler carrément ce qu’ils ont à dire, car il répondit tout net:

—Ah! tu es le frère de Croutot, toi, tant mieux! Il n’y a pas de mal à ce que tu entendes ce que j’ai à dire… quand ce ne serait que pour que tu puisses faire comprendre à ton frère qu’il est en train de filer un mauvais coton.

Cela dit bien en face à Croutot, le conventionnel se tourna vers le notaire en achevant ainsi sa phrase:

—... et d’en faire filer un tout aussi mauvais à certain autre qui n’est pas loin d’ici.

Tabellion et ange gardien, chacun avait sa part de cet avis qui devait contenir une sérieuse menace, car tous les deux pâlirent un peu plus.

Ils protestèrent néanmoins:

—J’ai fait mon devoir! affirma Taugencel.

—Pas tant que ça, puisqu’il a fallu te donner un ange gardien, gouailla le membre de la Convention.

—Pas un instant, je ne me suis relâché de ma surveillance, soutint Croutot.

Le représentant eut un mauvais rire en répondant:

—Toi, mon bout d’homme, j’ai la conviction que tu triches. On t’a mis près de Taugencel pour l’empêcher de chiper certain morceau dont il se régalerait volontiers et je suis persuadé qu’au lieu de lui dire: «Ne touche pas,» tu lui souffles: «Part à deux!»

Après avoir ainsi rivé le clou de chacun, le conventionnel se résuma en prononçant d’une voix sèche:

—Bref, vous jouez à vous faire couper le cou dans un mois.

Et, tout lentement, avec son même mauvais rire, il articula:

—Car je ne vous accorde plus qu’un mois pour dénicher les millions d’Aubert.

En plus de la frayeur que leur inspirait la parole du membre de la Convention qui m’avait l’air de ne pas plaisanter tous les jours, j’avais remarqué encore chez Taugencel et Croutot, à mon égard, une étrange appréhension. Chaque fois que le redoutable conventionnel avait pris la parole, tous deux m’avaient lancé un regard rapide et anxieux pour juger de mon attention, comme s’ils redoutaient que, de la bouche du représentant, sortît une phrase que je ne devais pas entendre.

Quand ce dernier parla des «millions d’Aubert», leurs yeux se tournèrent involontairement et tout brusquement vers moi, pleins d’une consternation rageuse.

Il était indubitable pour moi qu’ils eussent payé cher pour qu’il n’eût pas été question, en ma présence, des millions du prédécesseur de Taugencel.

Je ne bronchai pas. Quand le conventionnel avait parlé, j’étais en train de boire. J’achevai de vider mon verre que je reposai sur la table en faisant claquer ma langue sur mon palais, en homme qui vient d’être uniquement distrait par le plaisir de déguster un bon vin.

Et, pourtant, le coeur me battait ferme.

Car la phrase du membre de la Convention venait de m’apporter la clef du secret qui avait lié la comtesse de Biéleuze au tabellion guillottiné.

En une seconde, le jour s’était fait dans mon esprit et, alors, bien claires, bien compréhensibles, étaient devenues pour moi ces instructions données par la comtesse mourante, qui, tout à l’heure encore étaient inintelligibles.

—Je te jure que, dans les papiers de mon prédécesseur Aubert, que j’ai lus un à un et jusqu’au dernier mot, il n’existe rien qui atteste un dépôt de plusieurs millions dans l’étude, affirma vivement Taugencel.

—À d’autres! fit d’un ton sec le conventionnel. Aubert faisait les placements d’un tas d’aristocrates qui lui ont laissé leurs écus en partant pour l’émigration. Qu’est devenu cet argent? C’était à toi de le découvrir pour le compte de la Nation. On t’en a averti en te donnant l’étude.

—À défaut d’une seule ligne d’écriture qui m’indiquât où je trouverais ce trésor, j’ai fouillé toute la maison et fouillé les caves. J’en suis arrivé à croire que ces millions n’existent pas, débita le tabellion de la voix désolée d’un homme qui s’afflige qu’on lui ait donne à chercher un merle blanc.

Mais le conventionnel ne se payait pas de raisons pareilles. Tout ironique, il répliqua:

—Ah! vraiment, tu en es arrivé à croire! Eh bien, mon bonhomme, je t’engage à changer de croyance avant la fin du mois, que je t’accorde! car au terme du délai, si tu n’as pas trouvé le magot, je te jure que je te ferai guillotiner.

Taugencel protesta en désespéré.

—Oui, oui, répéta-t-il en geignant, oui, je le soutiens: quand Aubert a été arrêté, il ne possédait pas un sou de ces prétendus millions.

—Ça, c’est possible, accorda le conventionnel. Aubert était un malin. Prévoyant son sort, il a eu la même prudence que ceux de ses confrères qui, comme lui, ont passé sous le rasoir national. Il s’était avisé de confier son magot à un sous-détenteur.

Taugencel souleva une objection:

—Qui sait, dit-il, si Aubert, avant d’être arrêté, n’avait pas eu le moyen et le temps de faire sortir l’argent de France et de l’envoyer aux émigrés à qui il appartenait.

—Aubert n’a rien fait sortir de France. Il a tout remis à une personne de confiance, affirma le membre de la Convention, qui me sembla s’impatienter un peu des si et des mais de Taugencel.

Ce dernier avait beau protester de toutes ses forces, ce qu’il disait sonnait faux à mon oreille. J’avais la conviction, comme l’avait dit le représentant de la Convention, qu’il trichait. Certes oui, il était désolé de n’avoir pu dénicher les écus, mais c’était parce que, malgré le danger qu’il courait à jouer le coup, il les aurait tout bonnement gardés.

—J’en suis pour ce que j’ai dit, reprit-il, Aubert avait déjà fait sortir l’argent de France.

—Et moi je te soutiens qu’il y a un sous-détenteur.

—Rien ne le prouve.

—Si, une preuve existe. Aubert à été condamné pour connivence avec l’étranger à la suite d’une de ses correspondances qu’on a interceptée. Dans le paquet se trouvait une lettre adressée à certain duc de Valmois, contenant cette phrase: «J’ai pris mes précautions pour mettre tout hors de la portée de griffes trop rapaces. Si je ne suis plus là quand vous rentrerez en France, votre bien vous sera remis par la personne en qui j’ai mis ma confiance entière.» Voilà ce qu’avait écrit Aubert. C’est cette phrase, dont il a refusé l’explication, qui lui a valu l’échafaud. Quel est ce tiers? Où se trouve-t-il? En quel endroit a-t-il caché les millions? C’est ce que je te donne à avoir trouvé dans un mois.

Cela dit, le conventionnel fendit l’air du coupant de sa main, en ajoutant:

—Ou sinon, psssit!

Le «psssit!» était si éloquent que je vis frissonner le notaire.

Le représentant s’était retourné vers Croutot qui, pendant le dialogue précédent, s’était tenu le nez dans son assiette.

—Écoute bien, toi, l’ange gardien, dit-il. Quand on a suspecté Taugencel de n’être pas franc du collier, on t’a attaché à sa personne.

—Crois bien, citoyen représentant, que je surveille, débita le nain d’un ton à faire croire que le tabellion avait Argus en personne attaché à ses talons.

Mais le citoyen représentant éclata de rire, et reprit d’une voix railleuse:

—Tu surveilles! dis-tu, moucheron… Oui, mais de la manière dont surveille un voleur pendant que son camarade crochette une porte. Vilaine besogne, mon drôle, que je t’engage à ne pas continuer. À vouloir fourrer la tête dans le même bonnet que Taugencel, on ne te la laissera pas le temps de la retirer le jour où on lui fauchera le cou, et tu profiteras de l’occasion.

Et il répéta son geste de main et son Pssit!

En plus qu’il avait la plaisanterie sinistre, il n’en était pas avare, car il m’en offrit ma part:

—Toi, le provincial, attends encore à Paris un mois et tu pourras emporter la tête de ton frère dans ta malle.

Là-dessus, il se leva de table.

—Comment, tu n’achèves pas de dîner! s’écria Taugencel, avec une surprise qui semblait navrée.

Au lieu de répondre, il s’adressa à moi.

—Veux-tu un bon conseil! me demanda-t-il d’un ton un peu moins bourru. Crois-moi, ne reste pas où tu n’as que faire… Détale d’ici au plus vite; laisse ces deux cadets-là méditer en paix ce que je viens de leur annoncer.

Sans me laisser le temps de dire un mot, il me fit passer devant lui dans l’antichambre et, au moment de franchir le seuil de la salle à manger, il se retourna pour dire aux deux hommes qui le reconduisaient obséquieusement:

—Toi, notaire, trouve le dépositaire. Toi, l’ange gardien, file droit… Vous êtes avertis. J’aurai l’oeil sur vous. La Convention m’a délégué ce soin.

Et sans se soucier d’être accompagné plus loin par eux, il leur referma sur le nez la porte de la salle à manger.

Quand nous arrivâmes dans la rue, le conventionnel me regarda dans les yeux:

—Tu n’es pas plus le frère de Croutot que mes bottes, me dit-il sous le nez. N’oublie pas mon conseil: Évite bien de retourner là!

Je revins à mon auberge de l’Âne-d’Or où je me remis à lire les lettres contenues dans le petit portefeuille qui me venait de la comtesse de Biéleuze. Maintenant que j’avais connaissance des millions que défunt Aubert avait fait disparaître, ces lettres, toutes écrites à mots couverts dont il fallait avoir la clef, me semblaient claires et compréhensibles sous leur sens mystérieux.

C’était madame de Biéleuze qui était la dépositaire de ces millions dont il n’était plus trouvé trace dans l’étude d’Aubert par son successeur Taugencel.

Et, ce trésor, je savais où le retrouver, car je n’avais qu’à me souvenir de deux des phrases murmurées par la comtesse soupirante:

«Pavillon rustique!... Enfoui là!» avait-elle dit.

Venant d’apprendre qu’Aubert avait été exécuté, et sentant qu’elle-même allait mourir, elle avait voulu que ces millions fussent connus de quelqu’un qui, plus tard, pût les rendre à leurs propriétaires légitimes. Voilà pourquoi, avant de me faire ces confidences, que la souffrance de l’approche de la mort avait rendues si brèves, madame de Biéleuze avait balbutié:

—Fasse le ciel que vous soyez un honnête homme!

J’en étais là de mes réflexions, quand on frappa à la porte de ma chambre. Je crus que c’était quelque garçon de l’auberge et je criai d’entrer.

Alors je vis apparaître Croutot dont, immédiatement, le regard s’arrêta sur le portefeuille de la comtesse que je tenais encore à la main.

Le regard de Croutot sur ce portefeuille, dont le cuir portait le blason des Biéleuze, n’eut que la durée de l’éclair, mais je l’aperçus et, involontairement, je me sentis inquiet. Je me hâtai de faire disparaître le portefeuille dans ma poche, en regardant s’approcher le petit homme.

—Je viens vous chercher, me dit-il en souriant.

—Pourquoi?

—Pour achever notre soirée au théâtre de la Cité, où le notaire et moi nous avions décidé de vous conduire après notre dîner si malencontreusement troublé par ce matamore que vous avez vu.

—Euh! euh! matamore! fis-je en raillant cette épithète, donnée derrière son dos, à celui qui, de face, l’avait fait si fort trembler.

Il eut un air d’étonnement:

—Vrai! dit-il, vous avez pris au sérieux les menaces de cet homme qui vise à l’important personnage, quand il n’a aucune autorité?... Une vraie mouche du coche qui me fait hausser les épaules de pitié.

—Alors, pourquoi donc ne les avez-vous pas haussées les épaules à son arrivée, au lieu de me supplier, tout pâle et la voix tremblante, de passer pour votre frère?

Croutot laissa tomber mon observation en s’empressant de reprendre d’un ton convaincu:

—On se soucie peu des menaces quand, comme moi, on accomplit strictement son devoir.

—Êtes-vous bien certain, Croutot, de faire strictement votre devoir? demandai-je en riant d’un aplomb pareil.

—Je ne crois pas avoir été une minute, une seule minute en faute, affirma-t-il.

À cette réponse, je promenai mon regard autour de la chambre, puis sous les meubles.

—Que cherchez-vous donc? me demanda-t-il avec surprise.

—Parbleu! je cherche le notaire que vous commande de ne jamais quitter d’un pas, ce même devoir qui, dites-vous, ne vous a pas trouvé une seule minute en faute.

Croutot demeura un peu ahuri, mais reprenant vite son assurance, il riposta d’une voix amicalement grondeuse:

—Oui, j’ai laissé Taugencel chez lui. Mais est-ce bien à un ami de me reprocher une peccadille dont il est la cause première, puisque je ne suis venu que pour vous faire achever votre soirée au théâtre?

J’affectai la plus grave inquiétude, en répliquant d’un ton alarmé:

—Songez-y donc, Croutot, si, pendant votre absence, le tabellion allait faire disparaître les millions dont votre consigne est d’empêcher le départ?

—Oh! les millions! lâcha-t-il en haussant les épaules avec dédain.

—Est-ce que vous ne croyez pas du tout à leur existence, Croutot?

—Si, parfaitement.

—Eh bien, alors?

—Mais je suis convaincu qu’il y a déjà belle lurette qu’ils se sont envolés de l’étude. Quand Aubert a été arrêté, il avait lâché ses oiseaux.

—Où ont-ils bien pu aller?

Croutot, involontairement, jeta un regard sur la poche où j’avais placé le portefeuille de madame de Biéleuze, puis il répondit:

—Je l’ignore.

—Et, comme l’a affirmé Taugencel, en dînant, au membre de la Convention, rien, dans la visite des papiers de l’étude, n’a mis sur la trace du secret d’Aubert?

—Rien! prononça Croutot d’un ton qu’il affectait de rendre indifférent. Un instant, nous avons cru pourtant avoir flairé la piste à propos d’un nom… ou plutôt, un prénom de femme.

—Lequel?

—Julie.

En prononçant ce prénom, Croutot avait plongé son regard dans mes yeux comme s’il y cherchait l’indice d’une émotion subite.

—Est-ce que le misérable se doute de quelque chose? me demandai-je en imposant à mon visage un air d’indifférence.

* * * * *

Pitard, à cet endroit de son récit, fut interrompu par Meuzelin qui l’arrêta d’un geste de main en disant:

—Écoutez donc!

Tous tendirent l’oreille. Des coups très sourds, très affaiblis arrivaient dans les profondeurs du souterrain.

—On dirait des détonations de fusil. On se bat donc là-haut! avança Fil-à-Beurre.

—Est-ce que la bande du Beau-François, que nous avons laissée maîtresse des lieux, aurait maille à partir avec celle de Coupe-et-Tranche, arrivée plus tard au pillage du château dégarni de troupes, supposa Meuzelin.

—Si j’allais aux nouvelles? proposa Barnabé.

—Tu te perdrais dans les méandres du souterrain. Mieux vaudrait y envoyer Pitard qui les connaît à s’y retrouver sans lumière, objecta le policier.

—Accepté, prononça l’ogre sans hésiter. Dès qu’il se fut levé de terre, il dit:

—Il faut reficeler Croutot.

—Pourquoi? il se tient pourtant bien sage, fit Barnabé, plaidant pour le prisonnier.

Le fait était que Croutot, pendant le récit de Pitard, avait été d’une conduite exemplaire. Il n’avait ni plus parlé, ni plus bougé qu’une statue. Guéri du besoin d’interrompre par Fichet, qui avait promis de «lui intercaler Bec-Fin fils dedans son individualité», l’avorton était demeuré aussi impassible que s’il n’eût pas été un des héros de l’histoire du pique-assiette.

Seulement, alors que les autres écoutaient, lui n’avait cessé d’étudier des yeux la partie des murailles et de la voûte du caveau que la lueur des deux bougies faisaient sortir de l’obscurité.

Et son regard avait brillé d’une joie vive quand Barnabé avait proposé d’aller aux nouvelles; car, en sortant du caveau, l’échalas allait lui apprendre un mystère qui l’intriguait depuis qu’à l’arrivée dans leur retraite, on lui avait dégagé la tête de l’étoffe qui l’entourait.

—Il faut reficeler Croutot, répéta Pitard en insistant.

—Soit! accorda Meuzelin qui fit signe à Lambert et Fichet de procéder à l’opération.

L’oeil toujours joyeux, l’avorton se laissa faire sans mot dire et sans opposer la plus faible résistance.

—Que vous pouvez avoir la superbité de vous congratuler qu’un roi il ne serait pas plus mieux dans sa ligature, lui débita Fichet après avoir serré son dernier noeud.

Sitôt le nain rattaché, Pitard demanda:

—Vous avez des briquets?

—Oui, dirent Meuzelin, l’échalas et les deux soldats qui, croyant à un emprunt, portèrent chacun la main à sa poche pour offrir l’instrument demandé.

—Non, non, gardez… Vous allez comprendre le but de ma question, dit vivement Pitard.

Sur ce, il se baissa et souffla les deux bougies qui éclairaient les compagnons. Alors, dans la profonde obscurité survenue, il ajouta:

—Il est inutile que Croutot sache comment on sort de ce caveau et on y rentre… et c’est pourquoi je vous prie de ne pas rallumer avant mon retour.

L’ogre avait deviné juste. Ce qui avait rendu Croutot joyeux, c’était d’apprendre la façon de pénétrer dans le caveau où ne se découvrait aucune issue.

Telle fut sa rage d’être dans l’impossibilité de rien savoir, que l’avorton ne put retenir un grondement sourd qui, aussitôt, lui fit demander par Fichet:

—Que c’est des araignées qu’elles folâtrent sur votre figure? Disez-le sans timidité, et avec le coupant de Bec-Fin fils, je me chargerai de vous les hacher de dessus la peau, nonobstant que l’obscurité elle manque de clarté.

Cette offre, qui sonnait comme une menace sérieuse, ne tenta nullement Croutot. Il se tint muet et immobile.

Il y eut un silence pendant lequel on entendit le craquement d’un ressort qui jouait, puis Pitard prononça dans l’ombre, à peu de distance:

—À bientôt.

Quelque trappe devait être ouverte qui laissait arriver plus distincts les bruits extérieurs.

—Ce sont certainement des coups de fusil, dit l’échalas en reconnaissant, bien incontestables, les détonations qui crépitaient rapides et nombreuses.

—Pitard! fit vivement le policier pour arrêter celui qui allait s’éloigner.

—Qu’est-ce? demanda l’ogre.

—Assurez-vous donc, en partant, si l’appât est toujours à l’hameçon? recommanda Meuzelin en riant.

À cette phrase énigmatique, Pitard répondit:

—Soyez tranquille, il est solidement fixé. Sitôt le ressort fermé, le piège se retrouvera tendu.

—Très bien! approuva Meuzelin sans plus insister.

Un nouveau craquement du ressort qui, cette fois, se refermait, annonça que le pique-assiette était sorti du caveau.

On aurait pu rallumer les bougies, mais c’était s’exposer, si l’absent rentrait en pleine lumière, à apprendre à Croutot le secret de l’issue du caveau. Mieux valait donc, comme l’avait recommandé Pitard attendre son retour pour jouer du briquet.

—Que la noirceur de l’obscurité ténébreuse elle ne surexcite pas à des colloques, avança Fichet au bout de quelques instants de silence.

—Alors, citoyen Fichet, contez-nous vos amours, proposa Barnabé.

Fichet était un homme de moeurs sévères qui répondit:

—Que les amours, sans que je crachasse dessus, je les succède à d’autres qu’ils s’en délectent le tempérament avec le sexe enchanteur.

Tant il est vrai qu’une idée en amène une autre, Fil-à-Beurre, au lieu de persister dans son idée de faire chanter ses amours à Fichet, s’écria vivement:

—Est-ce que ce ne serait pas le véritable quart d’heure pour demander à Croutot pourquoi et comment nous l’avons trouvé à la place du Beau-François, notre prisonnier?... Allons! citoyen Croutot, jouez de la langue. Nous sommes tout oreilles.

L’avorton refusa de jouer de la langue.

Alors, à défaut de langue, il joua du gosier en poussant, tout à coup, un cri de douleur.

—Fichet, que viens-tu donc de lui faire? demanda Meuzelin, suspectant le soldat d’être pour quelque chose dans ce cri.

—Que j’ai l’innocence de ne pas lui avoir insufflé la moindre fichaise. Que c’est lui, au contraire, qu’il a eu la méchanceté de vouloir, avec sa fesse, casser la pointe de Bec-Fin fils, déclara Fichet, qui était beaucoup trop modeste pour se faire gloriole de son idée d’éveiller l’éloquence de Croutot en lui lardant le derrière.

Cette façon d’encourager, chez Croutot, la soif des confidences, n’obtint pas l’assentiment de Meuzelin.

—Laisse-le en paix, Fichet, ordonna-t-il.

Puis, s’adressant au nain:

—Tu refuses positivement de nous dire comment il s’est fait que nous t’avons trouvé à la place du Beau-François? demanda-t-il d’un ton sec. Prends garde à toi, mon drôle; j’en sais au moins autant, si ce n’est plus, que Pitard sur ton passé… car j’ai connu Césarine Faublin, celle qu’on avait surnommée la Saute.

—La Saute, répéta Croutot dont on entendit trembler la voix.

—Oui, celle qui fut ta complice dans la mort de la pauvre Julie, dont la justice ne t’a pas encore demandé compte, continua Meuzelin.

Il parut que dès qu’on le menaçait de le mettre en présence de la justice, l’avenir, pour Croutot, ne se teignait pas positivement en rose, car il répondit enfin:

—Je parlerai; mais à une condition que je dirai à Pitard.

—Attendons alors son retour, concéda le policier.

—Et vous n’avez plus à l’attendre, prononça en ce moment une voix qui n’était autre que celle du pique-assiette, revenu sans qu’on y eût pris attention.

Puis on entendit claquer le ressort de cette ouverture secrète qu’aurait tant voulu connaître le nabot.

—Alors, nous pouvons rallumer les bougies? demanda Barnabé.

—Oui, fit Pitard.

Puis, d’une voix prudente:

—Mais, chut! fit-il, écoutez plutôt.

En effet, la sonorité du souterrain leur apportait le bruit de pas pressés et nombreux.

—Qu’est-ce? demanda Meuzelin.

—Par une entrée, qui ouvre sur la campagne, une troupe de gens a pénétré dans le souterrain.

—Quels gens?

—Je l’ignore. Peu s’en est fallu que le passage me fût barré lorsque je revenais vers vous. Ils allaient tourner l’angle d’une galerie quand la lumière dont ils s’éclairaient m’a révélé leur approche. Je n’ai eu que tout juste le temps de faire jouer le ressort et de rentrer.

—Peuvent-ils découvrir notre retraite? souffla Meuzelin, imitant l’ogre qui avait parlé à voix basse.

—Ils passeront vingt fois à côté de notre cachette sans soupçonner son existence.

Et, riant, Pitard ajouta:

—Demandez plutôt à ce cher Croutot qui, dans les nombreuses recherches qu’il a faites en ce labyrinthe, n’a jamais pu arriver à la trouver… et cependant c’était la seule chose qu’il cherchait… N’est-ce pas, Croutot?

Mais ledit avorton qui, tout à l’heure, moyennant condition, semblait disposé à parler, devait être revenu sur sa détermination, car il garda le silence.

L’oreille tendue, il écoutait le bruit des pas qui s’entendaient au-dessus de sa tête et sans doute qu’ils lui apportaient une révélation, car il se dit:

—Nous sommes donc plus bas que les galeries?

—Chut! chut! répéta Pitard tout bas au policier, s’il leur est impossible de nous découvrir, ils peuvent tout au moins nous entendre.

—À charge de revanche, pensa Meuzelin qui, pour ne pas donner l’alarme à ses compagnons, souffla dans l’oreille du pique-assiette: