Le spectre de M. Imberger

Frédéric Boutet · Chapitre 14 sur 21

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Le spectre de M. Imberger

Les Plumes du Paon

—L’affaire d’Arthur Harris est une des plus drôles que j’aie jamais vues,—nous raconta l’illustre détective londonien Barnay.—La police, tout d’abord, s’est laissée mettre dedans comme tout le monde, mais ça n’a pas profité au jeune Harris.

Il était acteur de son métier, mais n’avait aucun talent et aucune chance, si bien qu’après quelques mois de cours de déclamation, où il n’avait acquis que des prétentions, il avait, sans succès, essayé du théâtre, puis du music-hall, et enfin en était réduit à faire le pître dans des bastringues de dernier ordre pour ne pas mourir de faim.

Cette misérable existence lui pesait d’autant plus que sa pauvreté extrême contrariait ses amours. Il avait, en effet, une jeune amie aussi vertueuse que belle, qui s’appelait Edith et était institutrice. N’ayant pas le sou, les deux jeunes gens ne pouvaient se marier et pouvaient craindre de rester fiancés toute leur vie, ce qui les désespérait.

Un jour enfin, Arthur Harris ayant lu dans les journaux qu’un impresario américain avait offert à un assassin célèbre des appointements de 2.500 francs par semaine au cas où, acquitté, il consentirait à se montrer sur son théâtre, eut une idée qu’il trouva géniale.

—Chère Edith, dit-il à son amie, le dimanche suivant, seul jour où il leur était possible de passer quelques moments ensemble, j’ai trouvé le moyen de faire fortune et de donner à ma personnalité l’éclat que l’injustice du sort lui refuse. Il faut d’une façon ou d’une autre porter son nom aux oreilles du public. A notre époque, la réclame est tout: sans elle, le génie périt, étouffé sous l’éteignoir de l’indifférence; j’ai découvert le seul moyen d’obtenir gratuitement une formidable publicité… Allons prendre une tasse de thé, je vous passerai mon plan…

 

*

 

Le semaine suivante, tous les journaux de Londres commencèrent à s’occuper d’une affaire qui parut tout de suite sensationnelle: une jeune institutrice, miss Edith Evans, âgée de vingt-trois ans, avait disparu inexplicablement trois jours avant, c’est-à-dire un vendredi. Elle était sortie, les enfants ayant congé à cause d’une fête familiale, et elle n’était pas revenue. Le seul indice était qu’avant de partir, elle avait dit à la femme de chambre qu’elle pensait rencontrer son fiancé.

Le lendemain, on avait le nom et l’adresse du fiancé: Arthur Harris, et on esquissait sa biographie en ajoutant que la police le recherchait pour des renseignements, mais qu’il n’avait pas paru depuis le matin du vendredi à son restaurant habituel, non plus que dans son petit concert où on était tout étonné de son absence.

Et le jour suivant le «Beau Crime», le crime sensationnel, éclatait à la première page de tous les journaux. On avait fait une enquête au domicile d’Arthur Harris et elle avait amené d’affreuses découvertes.

Les voisins avaient été catégoriques: le jeune acteur était rentré chez lui ce vendredi tragique vers 4 heures en compagnie d’une jeune femme dont le signalement répondait exactement à celui d’Edith. Ils s’étaient enfermés et quelques minutes après on avait tout à coup entendu des cris et des plaintes, mais les voisins, accoutumés aux hurlements d’Arthur lorsqu’il apprenait ses rôles, ne s’en étaient pas émus. Le jeune homme était descendu vers 7 heures et était peu après remonté avec un bidon d’alcool à brûler. Dans la nuit, vers 2 heures du matin il était descendu (la voisine d’en dessous, qui ne dormait pas ayant mal aux dents, avait reconnu sa démarche qu’aucun autre pas n’accompagnait, elle en était sûre). Depuis lors, nul n’avait eu la moindre nouvelle d’Arthur Harris non plus que de la jeune personne qui était montée chez lui.

Les magistrats avaient fait forcer la porte du logement fatal et les découvertes les plus sinistres avaient été faites: taches de sang sur le parquet et qui transparaissaient malgré un récent lavage, corde suspendue au plafond, baquet, couperet, coutelas et la scie à main récurés tout fraîchement et surtout, dans le poêle de fonte, des fragments à demi carbonisés d’ossements. Le crime était patent. Harris avait attiré chez lui sa victime et l’avait assassinée pour un motif encore inconnu, mais sans doute passionnel. Il l’avait ensuite coupée en morceaux dans l’espoir de dissimuler les preuves de son forfait. L’alcool à brûler avait servi à brûler une partie du cadavre dont l’assassin indubitablement avait emporté le reste dans sa valise qu’on ne retrouvait pas.

L’émotion causée par ce qu’on appela «l’Affaire de l’Institutrice coupée en morceaux» fut considérable. La férocité du crime, la figure sympathique de la victime et l’énigme offerte par la fuite du meurtrier qu’on recherchait en vain, firent une cause célèbre qui passionna Londres, l’Angleterre et le monde entier. Les plus habiles policiers lancés à la recherche d’Arthur Harris, les enquêtes les plus actives menées dans les gares et les consultations demandées aux maîtres de l’instruction criminelle, ne rapportaient aucun indice. Le signalement de l’acteur fut expédié dans toutes les directions et son portrait reproduit par tous les journaux. Arthur Harris alors, et pendant plusieurs jours, occupa, on peut le dire, le monde civilisé, il fut adopté comme sujet d’actualité et sa célébrité—comme criminel, il est vrai—fut universelle.

 

*

 

Un matin, on apprit que Harris était arrêté. Ce jeune homme au lieu de s’enfuir pour un lointain pays comme l’opinion générale le pensait et comme il l’aurait peut-être fait pour corser l’aventure, s’il avait eu assez d’argent pour cela s’était tout simplement retiré dans une auberge des bords de la Tamise et, sous un faux nom, passait ses journées à pêcher à la ligne. Un de ses voisins occasionnels, mis en défiance par certaines demi-confidences échappées à l’acteur sous l’influence, semblait-il, d’une demi-ivresse, avait prévenu la police régionale, laquelle, ravie d’une telle chance, s’était aussitôt emparée du criminel que la foule, rassemblée et mise au courant par le policier amateur avait à moitié assommé tout d’abord.

Harris, en très mauvais état, avait été ramené à Londres, soigné et interrogé avec les égards dus à un assassin de son importance. Mais alors le mystère si effrayant qui passionnait le monde s’était en un instant crevé comme une bulle de savon. Le jeune homme, lorsqu’on lui formula l’accusation portée contre lui et qu’il ne semblait pas avoir encore comprise, avait montré une figure stupéfaite sous les noirs qui la marbraient et expliqué qu’il n’y avait pas eu le moindre crime, attendu qu’Edith s’était retirée en province pour soigner une vieille tante qui se mourait et que lui Harris, en son absence, et vu la poursuite de créanciers acharnés, avait réalisé un petit emprunt et fui, sans rien dire à personne, se reposer au bord de l’eau. Il n’avait depuis lors pas lu un seul journal ni avisé qui que ce soit de sa retraite.

On lui parla des indices recueillis par l’enquête. Il expliqua que les cris entendus provenaient d’une leçon de déclamation donnée par lui à Edith, que celle-ci était descendue avec lui dans la nuit, à l’heure d’aller prendre son train, que la corde pendue au plafond avait servi non à suspendre un cadavre mais à faire des exercices de gymnastique, que l’achat de l’alcool avait été nécessité par la cuisson du dîner et que les os dans le poêle étaient ceux d’un lapin. Quant au sang par terre il provenait d’une coupure qu’il montra à son doigt. Le tout fut reconnu exact. Edith, du fond de sa province, répondit qu’elle se portait très bien et que si elle était partie sans prévenir c’était pour échapper aux assiduités gênantes d’un oncle des enfants qu’elle instruisait!…

Voilà l’histoire! Harris, vous le comprenez, avait tout imaginé pour se rendre célèbre et il avait réussi à mettre tout le monde dedans et moi tout le premier, qui avais été chargé par la police de sûreté de diriger l’enquête. Le plus drôle, du reste, c’est que le jeune homme, comme bénéfices, ne récolta que la terrible rossée que la foule lui infligea quand on l’arrêta et les quelques jours de prison qu’il fit. Il fut mis en liberté au milieu du mépris public et sa gloire prit fin en même temps que sa captivité. «Vous êtes innocent, vous n’avez aucun intérêt», lui dit avec dégoût un impresario auquel il avait demandé un emploi, en se targuant de son renom, et il dut quitter Londres pour n’y pas mourir de faim et se réfugier en province, auprès de la fidèle Edith, dans la maison laissée par la vieille tante.

Je me fis, du reste, un plaisir de lui envoyer comme souvenir, pour lui rappeler l’enquête inutile qu’il m’avait fait faire, une traduction de la fable de votre grand La Fontaine, vous savez, le geai qui prend les plumes du paon…

 

L’HÉRITAGE

 

Mme Lefertin, ce soir-là, cousait dans la salle à manger auprès de la table mise, quand M. Lefertin rentra. Elle le vit si pâle et si agité qu’elle se dressa, laissant tomber son ouvrage.

—Octave, mon Dieu! es-tu malade?

—Personne ne peut nous entendre?

—Non! L’oncle Blaise est dans sa chambre, les enfants dans la leur et la bonne dans la cuisine… Mais qu’y a-t-il?

M. Lefertin se pencha vers elle.

—Il est ruiné, souffla-t-il, tragique.

—Qui ça? Explique-toi: qui est ruiné?

—L’oncle Blaise! Je l’ai appris aujourd’hui, par hasard, au bureau. Son banquier, tu sais bien? cet excellent Deveuse, ce noble vieillard, ce financier éminent, cet ami d’enfance en qui il a toute confiance, qu’il nous vante, qu’il nous prône, qu’il nous a obligés d’inviter à dîner vingt fois et de traiter comme un prince, eh bien! ce phénix a fait de mauvaises affaires, il a joué, il a… est-ce que je sais!… Bref, il vient de lever le pied en laissant un passif formidable, et l’oncle Blaise, qui lui avait confié malgré mes conseils tous ses capitaux, est ruiné à plat. Il lui reste en tout et pour tout sa pension viagère, à peine de quoi manger du pain dans un asile…

—Voyons, tu es bien sûr?…

S’il était sûr!… Il haussa les épaules et, accablé, se laissa tomber sur une chaise.

—Mon Dieu! c’est affreux, dit Mme Lefertin. Alors, mous allons devoir nous réduire! Alors, nous sommes, pour toute notre existence, condamnés à la médiocrité! Alors, les enfants pour qui nous endurons tout, depuis six ans, dans l’espoir de leur assurer cette fortune…

—Il n’y a plus de fortune!

Tous deux échangèrent un regard navré. La catastrophe les atterrait. La seule espérance de leur vie morne s’écroulait; l’héritage de l’oncle Blaise, dont l’attente leur donnait du courage dans les heures difficiles et du prestige aux yeux de leurs relations, n’était plus… Mais ils songèrent au vieillard lui-même, et une semblable fureur les saisit.

—Il n’y a plus de fortune, reprit M. Lefertin d’une voix sifflante, mais il y a toujours l’oncle…

—Il ne sait rien, naturellement, puisque depuis trois jours sa goutte l’empêche de sortir… et comme il n’a pas reçu de lettres. Alors, tu vas le prévenir?

M. Lefertin eut un ricanement.

—Pas du tout! Il apprendra cela demain ou après; probablement, on en parlera dans les journaux, ou bien, peut-être, sera-t-il convoqué… je ne sais pas… En tout cas je veux qu’il soit obligé de nous avertir lui-même. Il sera peut-être un peu moins arrogant et moins hargneux que d’ordinaire. Jusque-là, nous ignorons tout, c’est bien entendu…

—Quand je pense à ce que nous avons supporté depuis qu’il vit avec nous! Quand je pense à ses exigences, à ses grossièretés… Il nous met plus bas que terre! Il nous déshonore aux yeux de nos amis… On a beau dire qu’il est vieux et qu’on le supporte par bonté… Non, il nous en a fait trop! Et c’est la plus belle chambre, et c’est tous les jours une scène pour les menus, et il traite les enfants… j’en ai les larmes aux yeux… Et sous prétexte qu’on ne se gêne pas en famille, il agit ici comme il n’oserait pas le faire dans un hôtel garni! Quant à moi, c’est bien simple, il me parle comme je ne parle pas à ma servante…

—Et les vieux gâteux qu’il appelle ses amis et qu’il nous impose! Et tu te rappelles quand je lui ai demandé de m’avancer cinq cents francs, cette histoire!…

Ils continuèrent à évoquer, avec une exaspération croissante, leurs rancunes. L’oncle Blaise, revêche, autoritaire, égoïste et exigeant, les tyrannisait effectivement depuis six ans. Mais tous deux jusque-là, fascinés par l’héritage, avaient fait de leur mieux pour n’y point prendre garde. Maintenant, ils s’étonnaient eux-mêmes d’avoir tant de griefs; ils s’exaltaient au souvenir de mille blessures supportées patiemment pour l’amour de l’argent; ils s’émerveillaient, de bonne foi, d’avoir eu tant de mansuétude.

—Enfin, à quelque chose malheur est bon, conclut Mme Lefertin. Cette histoire va nous débarrasser de lui, bien entendu.

—Tu peux y compter! D’ailleurs, lui-même, quand il apprendra qu’il est ruiné, n’aura certes pas l’audace de s’imposer davantage. Et je le verrai partir sans regrets ni remords, je t’assure. Il nous a assez souvent menacés de nous quitter, d’aller vivre ailleurs… Mais en attendant, puisque personne ne sait rien, ni toi, ni lui, ni moi… je vais dès ce soir lui dire son fait. Parfaitement, je me donnerai le plaisir de lui exprimer ma façon de penser… Oh! sans violence, sois tranquille, c’est un vieillard!… Je resterai calme, mais je veux ma revanche… Chut, voilà son pas…

Un vieillard parut, osseux, les mâchoires hérissées d’une courte barbe grise, les yeux vifs sous des sourcils touffus.

Il portait une redingote noire dépenaillée, des pantoufles vertes, et, au cou, un foulard sale.

—Te voilà encore à coudre à côté du couvert, pour fourrer des épingles dans les assiettes, dit-il, hargneux, à Mme Lefertin… Enfin, est-ce qu’on dîne? Il est sept heures et demie et je n’aime pas attendre! Jacques! Paul! cria-t-il en se tournant vers la porte, arrivez-vous, galopins?

Deux garçons de huit et dix ans étant, à cet appel, accourus, on se mit à table. L’oncle Blaise parlait seul. Il proférait despotiquement des vérités politiques hostiles aux convictions de M. Lefertin; il eut, pour Mme Lefertin, des mots blessants à propos d’une blanquette de veau dont la sauce était sans moelleux; il rudoya la servante qui ne lui donnait pas assez vite du pain.

Mme Lefertin restait calme. M. Lefertin se contenait, soutenu d’ailleurs par la perspective d’une prochaine vengeance.

—Allez dans votre chambre finir vos devoirs avant de vous coucher, dit-il à ses fils quand, après le dessert, la bonne eut apporté la camomille de l’oncle Blaise.

Celui-ci alluma une courte pipe dont l’odeur forte emplit la pièce. Mme Lefertin toussa.

—Qu’est-ce qui te prend? dit l’oncle. En voilà des grimaces! La fumée te fait tousser, maintenant!

—Je vous prie de parler à ma femme sur un autre ton, interrompit sèchement M. Lefertin.

L’oncle sursauta.

—Quoi? Qu’est-ce que vous dites, vous?

—Je dis que nous en avons assez! Je dis que nous avons trop longtemps, ma femme et moi, supporté votre despotisme! La fortune ne donne à personne le droit d’être impoli. Nous avons patienté à cause de votre âge, espérant que vous comprendriez, un jour ou l’autre, qu’agir ainsi est une lâcheté de votre part. Oui monsieur, une lâcheté, je maintiens le mot…

—Oui, c’est une honte, prononça Mme Lefertin, frémissante de rancune, une honte, vous entendez, mon oncle!… Du reste, je vous renie et je demande pardon à mon mari de lui avoir trop longtemps imposé… Mais la coupe déborde! Il faut nous séparer! Tant pis, nous en avons assez!

L’oncle tout d’abord avait paru ahuri de l’attitude nouvelle des Lefertin. Soudain, d’un coup de poing, il fit trembler la table.

—Bravo! cria-t-il, j’aime ça! Oui, saperlipopette, c’est bien! c’est très bien! Parfaitement, ça me dégoûtait de vous voir avaler toutes mes avanies sans piper parce que je suis riche. Vous vous rebiffez, vous avez de la dignité, vous m’envoyez au bain en vous fichant des conséquences, ça me va! C’est chic! Je crie bravo! Et soyez tranquilles. Je reste avec vous. Je ne m’en vais pas, et je serai poli et gentil comme je l’aurais été si je ne m’étais pas fourré dans la tête dès le premier jour que vous étiez trop à plat ventre devant mon argent pour jamais vous regimber!… Et n’ayez pas peur, je vous laisse tout. Pas plus tard que demain, je fais mon testament. J’hésitais encore, je vous le dis franchement! Maintenant ça y est, mes bons amis, je vous laisse tout!

Avec une cordialité expansive qu’il ne leur avait jamais témoignée il leur tendit les mains. Et eux, ne sachant que dire, se regardaient, gênés, honteux, furieux, pendant que l’oncle, qui n’avait plus rien, répétait avec effusion: «Mes bons amis, je vous laisse tout. Je vous laisse tout…»