Le spectre de M. Imberger
Quelques Chantages
UN CHANTAGE
Grande, svelte et souple dans son tailleur parfait et simple, Marie-Anne d’Hauberive se tenait debout contre la cheminée de son petit salon. Elle allait sortir pour sa promenade matinale quand sa femme de chambre lui avait remis la carte d’un visiteur qui insistait pour être reçu.
Entra un petit homme corpulent et âgé, vêtu de noir, à la face rasée, aux yeux aigus et froids à travers des lunettes aux verres ronds. Il s’avança, obséquieux, saluant à chaque pas, souriant, très à l’aise.
—Très honoré je suis madame… commença-t-il quand la femme de chambre eut refermé la porte.
—Qu’est-ce que cela veut dire? interrompit avec un calme méprisant et hautain Mme d’Hauberive, qui tenait entre ses doigts la carte du visiteur: qui êtes-vous?
—Relisez ma carte, madame, prenez cette peine: M. Mathieu, homme d’affaires. Et je me suis permis d’indiquer que je viens pour les bonnes œuvres de la rue Raynouard… Je n’avais pas l’espoir sans cela d’être reçu, n’est-ce pas… C’est un peu ancien, mais nous pensions bien que vous vous rappelleriez…
Aucune ombre n’avait passé sur le beau visage dédaigneux de Marie-Anne d’Hauberive.
—Je ne comprends pas, dit-elle.
—Si, si, vous comprenez très bien, sans quoi vous ne m’auriez pas reçu… Mais je puis vous aider dans vos souvenirs et je vais me permettre de le faire… Personne ne peut entendre n’est-ce pas?… M. d’Hauberive bien entendu ne se permettrait pas d’entrer chez vous sans vous en faire demander permission… Ma démarche est confidentielle et délicate… Alors madame il y a…—mais pourquoi préciser, c’est désobligeant pour une reine de la beauté et de la haute société,—il y a… mettons plus de quinze ans, oui c’est cela: plus de quinze ans—peut-être dix-huit ans, peut-être vingt ans,—quand vous vous appeliez encore Mlle Marie-Anne Bellève, fille du président Bellève… eh bien vous avez fréquenté la rue Raynouard, vous vous en souvenez madame, n’est-ce pas?… Vous aviez eu le malheur de perdre Madame votre mère dès votre enfance; Monsieur votre père, pris par les devoirs de ses fonctions, vous surveillait peu… Votre gouvernante vous obéissait sans discussion, autant parce qu’elle vous redoutait que parce qu’elle était intéressée et que vous lui faisiez des cadeaux généreux… Et vous aviez dans le monde rencontré Jacques Piétry, un jeune homme, un colonial… Il était très beau, très intéressant, très énergique, très fort… des explorations en Afrique l’avaient rendu presque célèbre… Mon Dieu! l’âme des jeunes filles est enthousiaste et vous avez toujours eu tant de fierté et d’indépendance… C’est si naturel qu’en rencontrant pour la première fois un homme qui vous semble digne de vous… Bref, pendant presque une année vous avez été le voir dans le petit pavillon qu’il habitait rue Raynouard… Vous vous souvenez, vous veniez presque chaque jour, vous montiez parfois par le Passage des Eaux… Vous entriez furtivement, il vous avait donné une clé… Tout cela est très émouvant et prouve la puissance de l’amour… D’ailleurs, n’est-ce pas, vous comptiez bien l’épouser… Mais il était presque pauvre… du moins vis-à-vis de vos goûts, de vos habitudes, de votre fortune… Et puis s’appeler Mme Piétry… vous hésitiez… Bref, il est reparti pour une nouvelle mission… et vous l’avez laissé repartir… Et puis voilà, ça s’est fini là… Deux ans après vous avez épousé M. d’Hauberive, un diplomate très riche, très important et qui est maintenant ambassadeur… M. d’Hauberive vous admire et vous vénère, madame; vous êtes un modèle d’élégance, de dignité, de hauteur… nulle médisance n’a jamais osé vous effleurer… le passé n’est connu de personne, votre gouvernante est morte… Jacques Piétry est sans doute mort aussi…
Il s’interrompit. Mme d’Hauberive, sans prendre la peine de lui répondre, étendait la main vers la sonnette.
—Un moment… pas d’imprudence, n’est-ce pas, cria M. Mathieu dont la figure ronde et blême n’était plus joviale mais menaçante. Vous oubliez, chère madame, que pendant l’année où vous avez été la maîtresse de Jacques Piétry vous lui avez écrit… Oui, lorsque vous avez passé un mois au château de Lavernière… Et quelles lettres… quelles lettres… intimes, tendres, passionnées, enflammées même… précises… détaillées… Ah, vous l’aimiez bien… et complètement… ma parole, moi qui suis un vieil homme, j’ai été impressionné en les lisant ces lettres… Il y en a six, les plus… émouvantes… Les autres, Jacques Piétry les a brûlées; il me l’a juré… car il n’est pas mort du tout, seulement les colonies ne lui ont pas réussi… Oui… le voyage, qu’il a fait après vous avoir connue… de ce voyage-là, il n’est pas revenu tout de suite, parce qu’il avait compris que vous ne l’aimiez pas assez pour l’épouser… et que lui vous aimait trop pour accepter un à peu près… un partage… Alors il est resté je ne sais où, dans une contrée perdue, à s’abrutir d’alcool et d’opium… Il n’est revenu qu’il y a un an, usé, démoli, sans le sou. Il habite une petite chambre dans la maison où, moi, j’ai mon cabinet d’affaires… c’est comme cela que nous nous sommes connus… Je suis sociable… Cet homme m’a intéressé… Je l’ai aidé… Il a fait pour moi des copies, des comptes… Dame, il n’avait pas de quoi manger tous les jours!… Et un soir où je lui avais offert à dîner, il m’a tout dit… Vous savez un verre d’alcool délie la langue… Bref, il m’a demandé de m’occuper de ses affaires… Il m’est reconnaissant, n’est-ce pas, je l’ai empêché de mourir de faim… Et vous… dame il trouve que vous avez brisé sa vie. J’ai beau lui dire que vous avez agi en femme pratique qui fait passer la raison avant le sentiment, il ne veut rien entendre. Alors une question se pose: combien estimez-vous que ça vaut pour vous ces six lettres?
Il avait parlé avec calme, aisance et naturel.
Mme d’Hauberive ne laissait rien voir sur son visage des sentiments qui l’agitaient. Elle ne répondit pas. M. Mathieu, au bout d’un moment, reprit:
—Les affaires sont les affaires. Ces lettres pour nous—c’est-à-dire pour mon client et pour moi,—c’est comme des billets de banque puisqu’elles viennent de vous. Alors si vous ne nous les achetez pas, nous ferons une proposition à votre mari… Vous pensez bien qu’il paiera ce que nous voudrons, rien que pour nous empêcher d’en envoyer, avec explications, des copies dactylographiées à diverses personnalités. Vous vous les rappelez bien ces lettres, n’est-ce pas?… Vraiment elles sont intimes et détaillées… Il y a de ces mots… de ces évocations… ah, sapristi, vous étiez vraiment une jeune fille ardente…
Il eut un rire gras, insolent, puis poursuivit:
—Ce n’est pas la peine que je vous fasse perdre votre temps. Nous, c’est-à-dire moi et mon client…—il veut vous revoir, c’est son idée à ce garçon…—nous vous attendrons ce tantôt, à 4 heures. Voilà l’adresse. Ne manquez pas, sans quoi demain je reviendrai ici pour faire marché avec M. d’Hauberive.
Il prit congé, redevenu obséquieux, et partit, reconduit par la femme de chambre qu’avait sonnée Mme d’Hauberive. Celle-ci, seule, demeura immobile, toujours impassible en apparence, avec au coin de la bouche à peine un léger pli d’amertume. Le dégoût, la crainte qu’elle éprouvait, la menace qui pesait sur elle, étaient moins cruels que la pensée qu’il était devenu cela, lui Jacques Piétry, le seul souvenir d’amour qu’elle eût dans sa vie consacrée tout entière au décor et à l’apparence… Le souvenir qu’il avait d’elle c’était cela: le moyen d’un chantage… Et c’était à un tel homme qu’elle avait failli jadis donner toute son existence, sacrifier toute son ambition. Elle eut un frémissement de colère et de honte… Et au fond d’elle-même elle avait l’ardente curiosité de savoir ce qu’il était à présent… Puis elle se demanda avec angoisse comment elle ferait pour trouver l’énorme somme d’argent que sans doute on exigerait d’elle.
C’était dans une petite rue tortueuse et escarpée, voisine du Panthéon. Mme d’Hauberive, au seuil d’une maison assez mal tenue, vit M. Mathieu qui l’attendait. Il la salua jusqu’à terre et la précéda dans un couloir obscur. Il descendit trois marches, ouvrit une porte. Mme d’Hauberive sans hésitation entra dans une pièce étroite, à peine meublée, où très peu de jour verdâtre filtrait à travers une petite fenêtre qui donnait sur une cour pareille à un puits. Dans un coin plus sombre que le reste de la pièce, un homme était assis derrière une table. Elle le regarda avec épouvante et répulsion: était-ce lui ce fantôme aux joues caves, au front chauve, à la barbe grise et hirsute qui fixait sur elle, sans paraître la voir, des yeux ternes, larmoyants et sans expression. Elle pensa qu’il était ivre et eut peur, sans cependant perdre son attitude majestueuse et dédaigneuse.
—Mon cher ami, dit M. Mathieu, vous voyez que nous n’avions pas trop présumé de l’esprit pratique de madame. Elle a compris; elle vient; nous allons nous entendre.
«Madame, voici les six lettres, là, dans cette enveloppe, sur la table… Non, inutile de les relire, vous vous en souvenez certainement. Et vous me semblez une personne de décision et d’initiative hardie, permettez-moi donc de demeurer entre la table et vous. Oui comme ceci, c’est bien… Chère madame, nous avons estimé ces lettres trente mille francs pièce, trois fois six font dix-huit; mettons en chiffres ronds deux cent mille francs. Nous vous remettrons ces six lettres en échange d’une somme de deux cent mille francs en billets de banque. Quand serez-vous en mesure de faire cet achat? Nous ne pouvons pas attendre très longtemps. Mettons dans huit jours d’ici…
—Vous êtes fou…—Mme d’Hauberive employait toute son énergie à rester calme—où voulez-vous que je trouve cette somme dans un si court délai sans qu’on sache?…
—Vous plaisantez, la fortune de votre mari est considérable, vous avez des parents riches, vous avez des bijoux… vous pouvez emprunter… Je vous assure que dès demain M. d’Hauberive paierait beaucoup plus cher.
M. Mathieu était souriant et menaçant. Elle faillit se lever, partir, révoltée d’être là, de discuter ainsi… mais la peur d’une humiliation plus forte, définitive, qui ne lui laisserait d’autre ressource que de disparaître, dompta son orgueil. Pour la première fois, elle cessa d’être hautaine, tenta de fléchir ce vieil homme gras, sinistre et jovial.
—Voyons, monsieur, dans votre intérêt comme dans le mien, laissez-moi un délai plus long et abaissez le chiffre de vos exigences…
—Non, madame, ce qui est dit est dit, répliqua M. Mathieu, qui se frottait les mains. Nos prétentions sont modérées. Vous paierez ou bien un autre paiera. C’est votre avis, n’est-ce pas, mon cher client? Allons, chère madame, êtes-vous décidée?
Marie-Anne d’Hauberive ne répondit pas. Elle suffoquait d’angoisse. Elle ne pouvait pas trouver en une semaine une telle somme d’argent sans en expliquer l’emploi. Elle comprenait qu’elle aimerait mieux mourir que de tout avouer à son mari. Haletante, elle demeurait immobile, sans pleurer, mais le visage crispé par une détresse horrible.
Elle tressaillit. Le fantôme qui, derrière la table, était jusque-là resté sans mouvement, sans regard et sans voix, image de l’abrutissement, soudain s’était levé, avait fait en vacillant deux pas et s’était laissé tomber sur M. Mathieu qu’il avait saisi dans ses bras.
—Les lettres, cria-t-il en même temps à Mme d’Hauberive. Là, sur la table, l’enveloppe… Marie-Anne, brûle-les… Je ne veux plus… Je ne veux plus… Dépêche-toi, Marie-Anne, brûle-les… Les allumettes sont sur la cheminée… Je le tiens… Brûle-les… Ne t’en va pas avec, il va m’échapper et te rattraperait dans la rue…
Mme d’Hauberive saisit l’enveloppe, vérifia si les six lettres s’y trouvaient, les froissa, y mit le feu et les jeta dans l’âtre éteint.
—Idiot, voleur, imbécile, allez-vous me lâcher! hurlait M. Mathieu, qui essayait en vain d’échapper à l’étreinte de son adversaire. Deux cent mille francs, idiot!…
Tous deux avaient roulé par terre. Mme d’Hauberive, qui regardait les lettres achevant de se consumer, recula vers la porte.
—Va-t’en, Marie-Anne, cria Jacques Piétry d’une voix faiblissante. Va-t’en…. Je vais le lâcher… Va-t’en et n’aie pas peur, vis tranquille…
Elle s’enfuit.
MÉMOIRE…
—Oui, mon cher Vardot, j’ai vu ces messieurs ce matin et je puis vous affirmer que c’est chose faite: vous serez nommé maire. Nulle candidature ne vous sera opposée. N’est-ce pas juste, voyons? La fabrique que vous dirigez avec tant d’autorité n’est-elle pas une source de prospérité pour notre ville? Quand votre père, son fondateur, est mort, n’avez-vous pas sans hésiter quitté Paris, ses plaisirs et ses ambitions, pour venir ici continuer son œuvre? La reconnaissance du pays vous est acquise et Mme Vardot en a sa grande part… Autre chose, mon cher ami: je vais être indiscret, mais à Paris, la semaine dernière, me trouvant au ministère, j’ai appris qu’un témoignage officiel de la haute estime où l’on vous tient… Oui… le ruban rouge à votre boutonnière…
Du coup, Vardot faillit laisser tomber sa tasse de café. Sa large face, que noyait un poil gris et rude, s’empourpra. Il se dressa, bégaya:
—Monsieur le député… ma gratitude… mon cher ami, c’est vous, c’est votre influence…
—Oui, oui, c’est vous qu’il faut remercier, monsieur Terbil, j’en suis sûre, dit Mme Vardot.
—N’est-ce pas mon devoir, comme député, de signaler… mais les mérites de M. Vardot sont de ceux qui s’imposent… Mon Dieu, deux heures et demie déjà. Chez vous, madame, on commet le péché de gourmandise et on s’attarde… très agréablement! J’ai malheureusement mon train.
Il s’était levé, prenait congé. Soudain:
—Mon cher Vardot, j’oubliais: mon protégé, pour qui vous avez bien voulu me promettre cet emploi de surveillant dans votre fabrique, est arrivé. Je l’ai vu ce matin. Il se présentera ce tantôt, vers quatre heures, avec un mot de moi, dans vos bureaux… Voici son nom que je ne vous ai même pas dit, je crois, tant vous avez accueilli avec empressement ma requête. Je vous en remercie encore.
Il écrivit deux mots sur un papier, et le remit à Vardot qui protestait:
—Me remercier, allons donc… Tout à votre service, voyons, je suis trop heureux…
Quand il eut reconduit son visiteur jusqu’à la grille du jardin, Vardot revint auprès de sa femme. Au milieu de leur grand salon vert et or, une des admirations de la ville, Mme Vardot était debout.
—Eh bien, ça y est, dit-elle à son mari.
—Oui, ça y est. La mairie, la décoration. Tout ce que nous voulions…
Ils exultaient. Leur importance allait croître encore, devenir définitive. Ils régneraient dans cette petite ville qui, pour eux, était le monde.
—C’est mardi, aujourd’hui, c’est mon jour, dit Mme Vardot. Est-ce qu’il faut que j’annonce à ces dames?…
—Pour la mairie, on t’en parlera, sois-en sûre. Tu diras que je suis aux ordres de mes concitoyens.
—Et pour ta Légion d’honneur, je ferai des allusions adroites…
—C’est ça. Maintenant je vais à la fabrique. J’ai des ordres à donner. Et puis je dois recevoir le protégé de M. Terbil. Il m’a demandé l’autre jour un emploi chez moi, un emploi quelconque, pas difficile à remplir, parce que c’était pour un vieux bonhomme ruiné, pas capable de grand’chose, qui mourrait de faim à Paris. Alors tu penses, je n’aurais pas eu de place libre, j’en aurais créé une pour faire plaisir à Terbil, mais justement le père May prend sa retraite. Je vais donner sa place à ce bonhomme.
Il déplia le papier que lui avait remis Terbil et lut le nom.
—Qu’as-tu? lui dit sa femme.
Il avait tressailli. Il était devenu blême, puis rouge. Il hésita et lui tendit le papier. Elle lut tout haut:
—Melchior Bostelette.
—Eh bien, dit Vardot d’une voix étranglée, tu ne te souviens pas?… Autrefois?…
Elle s’empourpra aussi. Oui, brusquement, elle se souvenait.
—Oh!… oh!… fit-elle, atterrée.
Entre eux, il y eut un silence cruel. Mme Vardot qui, maintenant, dans l’auréole de sa vertu majestueuse, trônait avec autorité parmi les dames de la ville, Mme Vardot, que le percepteur, vieillard lettré et galant, comparait depuis tant d’années à la chaste Junon,—en cet autrefois qu’évoquait Vardot, s’était appelée la grande Caro et avait cherché fortune, peinte et empanachée, en s’asseyant le soir aux tables des cafés du boulevard Saint-Michel. Vardot l’y avait connue un soir de fête, une bande de camarades l’ayant entraîné là. Après une adolescence morne, au fond d’un collège provincial, il se trouvait depuis peu lâché dans Paris, finissant ses études avec la maigre pension allouée par un père sévère et économe. Laid, brutal et timide, il ignorait tout des femmes qu’il redoutait, mais Caro l’ayant inexplicablement distingué, s’était plu, ce qui ne présentait pas de grandes difficultés, à le conquérir d’abord, à le garder ensuite. Pour lui, il n’y avait jamais eu au monde d’autre femme qu’elle, peut-être parce qu’il n’aurait jamais osé s’adresser à une autre. Après quelques années d’une liaison de plus en plus étroite, il l’avait enfin épousée, dans l’espoir de l’avoir toute à lui, sans dégoût d’ailleurs de ses antécédents, déclarant aux rares camarades qu’il voyait encore de loin en loin, qu’elle était une victime du sort et plus respectable que bien des personnes hautement considérées. Vers ce temps-là, le père Vardot, qui ne savait rien de l’aventure, était mort. Immédiatement, Vardot et sa femme, quittant Paris sans esprit de retour, étaient venus s’établir dans la petite ville, lui heureux de s’endormir dans une existence paisible, large, réglée d’avance, sans autres soucis que ceux de diriger une entreprise qui marchait toute seule; elle, ivre de joie de voir réaliser ce qui avait été, pendant tant d’années de hasardeuse galanterie, son rêve secret: être une respectable bourgeoise, qui s’occupe de sa maison, qui est entourée de la considération générale, et pour qui le mot amour, en dehors du devoir conjugal, n’a pas de sens… Et c’était parmi ce bonheur, qui durait maintenant depuis vingt ans que venait de tomber ce nom: Melchior Bostelette. Car Melchior Bostelette jadis avait été de la joyeuse bande du Quartier latin. Plus âgé et plus riche que les autres, viveur déjà fatigué, il se plaisait alors parmi ces jeunes gens et se montrait plein d’une galanterie indulgente pour leurs passagères compagnes…
—Mais ce n’est peut-être pas celui-là, murmura enfin Mme Vardot.
—Si, si, c’est celui-là. Il n’y a pas deux hommes au monde qui s’appellent Melchior Bostelette.
—Peut-être ne se souviendra-t-il pas… J’avais les cheveux roux, dans ce temps-là… Et puis, il ne pensera jamais…
Elle s’arrêta, rouge de nouveau. Vardot n’osa lui poser aucune question sur les rapports qu’elle avait eus jadis avec M. Bostelette. Il était, autant qu’elle, amèrement gêné. Ce passé que tout le monde autour d’eux ignorait, ce passé qui concernait deux êtres qu’ils n’étaient plus, qu’ils se souvenaient à peine d’avoir été, les humiliait hideusement, les épouvantait en les menaçant de sa fange. La cruauté du sort qui l’évoquait à l’heure même de leur triomphe les révoltait. Ils éprouvaient une haine sauvage à l’égard de ce témoin surgissant soudain et qui pouvait les couvrir d’opprobre. Ils le voyaient racontant à toute la ville… Mais Mme Vardot se reprit.
—Ecoute, dit-elle à son mari, il y a toutes les chances possibles pour qu’il ne se souvienne pas de ton nom et, en tout cas, n’établisse aucun rapprochement… D’après ce que t’a dit Terbil, ce doit être une épave, un gâteux presque… Du reste, si c’est lui, à l’âge qu’il doit avoir et s’il a continué longtemps à faire la noce comme jadis… Bref, tu es obligé, à cause de Terbil de le prendre, mais surtout n’aie l’air de rien. Agis avec l’aisance et l’autorité d’un patron qui engage par charité un employé infime et dont il n’a pas besoin. Sois bienveillant, du reste… En quoi consiste la place exactement?
—Il garde les bâtiments. Il pointe l’arrivée des ouvriers. Il a pour cela le logement et de petits appointements… Il fait aussi à l’occasion des petites courses, il écrit des adresses pour le catalogue… Mais ça, je le lui paye à part tous les mois… Evidemment, ça ne lui rapporte pas de quoi vivre dans le luxe, mais comme travail, c’est une sinécure…
—Eh bien, traite-le comme tu traitais le père May, exactement… Et maintenant pars; ce soir, tu me diras…
M. Vardot, agité, gagna sa fabrique qui était dans les faubourgs. Quand le soir il en revint, il semblait un peu rassuré.
—C’est lui, dit-il à sa femme. Je l’ai reconnu, mais je suis à peu près sûr qu’il ne m’a pas reconnu et qu’il ne se doute de rien… C’est un homme fini, il parle à peine. A tout, il répond «oui, oui», d’un air abruti… Nous n’avons, je crois, rien à craindre.
—Tant mieux, dit Mme Vardot exaltante. Si tu savais toutes les félicitations que j’ai reçues de ces dames.
Elle raconta ses triomphes à Vardot qui s’épanouissait. Il insista de son côté sur le gâtisme évident du sieur Melchior Bostelette, et les jours suivants, Mme Vardot put s’en convaincre en rencontrant celui-ci dans la ville. Elle reconnut avec peine dans ce vieillard loqueteux, chancelant et raviné, l’élégant Bostelette des anciens soirs. Il passa sans paraître la voir. Il menait à la fabrique la vie morne d’un incurable dans un hospice, et ne gagnait même pas ses faibles appointements, disait M. Vardot, méprisant et tranquillisé.
La surprise de ce monsieur fut grande, quand, à la fin du mois, Bostelette lui présenta le compte, tracé d’une écriture tremblante, de ses travaux supplémentaires. Ahuri par le total, M. Vardot en parcourut vivement le détail. Les premiers articles: courses et copies lui parurent justes. Au dernier article du compte, il tressaillit. Il lisait: Silence mensuel: 500 francs.
M. Vardot releva les yeux sur le vieillard. Dans les yeux habituellement éteints de Melchior Bostelette, il y avait une lueur lucide et narquoise. Et M. Vardot paya.
UNE RÉPUTATION
—Monsieur, c’est un monsieur qui vient de la part d’une société philanthropique de Paris.
—Eh bien! faites-le entrer, dit M. Blestat. Il replia son journal, secoua dans le feu la cendre de son cigare et se renversa dans son fauteuil.
Introduit par le domestique, parut un personnage long et blême, râpé et grisonnant.
—Monsieur, j’ai bien l’honneur, dit-il avec aisance en prenant un siège que lui indiquait M. Blestat. Charmante habitation que vous avez là, monsieur; une des plus belles de la ville; votre jardin doit en été être un paradis, un vrai paradis; votre salon, que je viens de traverser…
—Auriez-vous la bonté de m’apprendre le motif de votre visite, interrompit M. Blestat.
—Merci de me le rappeler. Voici: vous êtes bien, n’est-ce pas, M. Théodore Blestat, négociant, veuf, âgé de cinquante-cinq ans, père d’un jeune homme de vingt-huit ans, M. Philippe… Non, ne vous impatientez pas, vous allez me comprendre. La société philanthropique, n’en parlons plus, n’est-ce pas. C’était pour être reçu… Il s’agit d’autre chose. Donnez-moi cinq minutes, vous verrez, vous verrez! Votre fils, mon cher monsieur, est fiancé à Mlle Claire Verralive. Le dîner de fiançailles a eu lieu hier. Le mariage aura lieu prochainement. Belle alliance, très belle alliance. Jeune fille ravissante, de la fortune, des relations et surtout quelle respectabilité! M. Verralive, le père, est un homme d’un autre âge. Il est pur, rigide, intègre, intransigeant. Sa vie est un cristal, son nom sert d’exemple…
M. Blestat s’impatientait.
—Je connais aussi bien que personne les mérites et la juste réputation de M. Verralive…
—Alors, mon cher monsieur, que penserait-il de votre frère Auguste?
M. Blestat sursauta et devint livide.
—Mon cher monsieur, rien qu’à vous voir en ce moment-ci on n’a plus de doutes, observa le visiteur avec satisfaction. Causons tranquillement, reprit-il après une pause.
«La démarche que je fais ici peut paraître un peu délicate, mais mon but c’est d’éviter, dans votre intérêt, les histoires fâcheuses. Je ne demande qu’à traiter à l’amiable, et, remarquez-le, je ne suis qu’un intermédiaire… Les gens qui m’envoient—ils n’habitent pas cette ville, ils habitent Paris—eh bien! les gens qui m’envoient ont connu votre frère. Ils savent… Oui, oui, tout… Ses histoires à Nantes, ses histoires à Paris, et puis, à Bordeaux, la grande histoire: le faux, l’escroquerie, le procès, la condamnation… C’est vieux tout ça, vingt ans… Après ce temps-là, on peut croire que tout ça est oublié, surtout quand on a changé de ville comme vous l’avez fait en quittant Nantes pour venir ici… Et puis il est mort là-bas, ce pauvre Auguste, pas encore libéré… Oui, on pourrait croire tout ça oublié… Qu’est-ce que vous voulez, mon cher monsieur, il y a des gens qui s’en souviennent et qui choisissent ce moment-ci pour m’envoyer vous dire: «M. Blestat, est-ce que M. Verralive sait que votre frère a été au bagne? Le lui avez-vous dit? C’est le premier point. Maintenant, si M. Verralive savait ça, laisserait-il sa fille épouser votre fils?… Voilà le second point.» Mon cher monsieur, je vous le dis tout de suite, rien n’est plus injuste que ces scandales si longtemps cachés qui ressortent pour éclabousser des innocents. Bien entendu, vous êtes l’honnêteté même, une vie parfaite, rien à vous reprocher. Votre fils est un jeune homme hors ligne. Il ne s’agit pas de ça. Nous sommes entre gens d’affaires. Vous avez saisi ce que je vous demande… Et tenez, ne prenez pas la peine de me répondre. La vérité est écrite sur votre figure: il n’y a qu’à vous regarder. Alors troisième et dernière question: combien offrez-vous pour qu’on se taise?… Dites votre chiffre, je dirai le mien, c’est-à-dire celui qu’on m’a chargé de vous dire, puisque je ne suis qu’un intermédiaire…
Il y eut un très long silence.
—Qui êtes-vous? demanda M. Blestat, d’une voix sourde.
—J’ai été témoin, au procès de ce pauvre Auguste. J’ai même failli… Bref, nous étions des amis. Il m’avait parlé de vous trois ou quatre fois… A tort ou à raison il trouvait que vous l’aviez lâché et il vous en voulait… Et ma foi, je vous dis franchement que j’en ai pris mauvaise opinion de vous… C’est entendu, on est honorable, on ne veut pas être compromis, mais un frère c’est un frère, que diable!… Oui, je sais bien, vous aviez un fils à qui vous vouliez cacher… et ce pauvre Auguste n’avait pas de mesure… Qu’est-ce que vous voulez, c’était un fantaisiste, comme moi… Vous, vous êtes un régulier, tant mieux pour vous, mon cher monsieur… Bref, j’ai repensé à vous ces derniers mois… Je me trouvais dans une très mauvaise passe… A tout hasard j’ai cherché et j’ai appris que vous étiez gros négociant par ici. Des amis m’ont conseillé, on a formé entre nous comme une petite société pour exploiter l’idée. Ils m’ont trouvé de l’argent. Je suis venu ici. J’ai fait ma petite enquête… Justement je tombais bien. J’ai attendu que le moment soit tout à fait favorable à cause du mariage… et me voilà… Alors puisque je vois que vous ne voulez pas dire votre prix, je vais vous dire le nôtre: Cent mille! C’est un chiffre rond, sans importance pour vous… Je dis bien sans importance… Vous êtes très riche… Non, je vous en prie, ne discutons pas, mon cher monsieur, réfléchissez. Je reviendrai vous voir demain. Vous me direz oui ou non. Si c’est non, j’irai raconter la petite histoire de ce pauvre Auguste à M. Verralive… il me donnera bien quelque chose pour ma peine… et puis je la raconterai aussi un peu en ville… Si c’est oui, et je pense bien que ce sera oui parce que vous aimez votre fils et que vous tenez à la considération du monde, eh bien! si c’est oui, je touche et je reprends le train. Tout le monde est content. Le mariage se fait et vous n’entendez plus jamais parler de moi… Mon cher monsieur, je vous en donne ma parole d’honneur, acheva-t-il avec un grand sérieux.
Il salua avec aisance et s’en alla sans attendre la réponse. Son pas, au dehors, cria sur le gravier et la grille du jardin retentit en se refermant derrière lui. M. Blestat restait assis dans son fauteuil, son cigare éteint aux doigts. Il était atterré. Mieux encore que son impudent visiteur il savait l’effet que produirait une telle révélation et la déconsidération, injuste sans doute, mais inévitable, qui en rejaillirait sur lui. Il pensait à ses amis et à ses ennemis, à la société prude, stricte et riche de cette ville de province où tout le monde se connaissait, où il tenait une place importante et qui était son univers. Il pensait à M. Verralive, chef incontesté de cette société et dont il était si fier d’avoir obtenu l’alliance. Il pensait à son fils Philippe, qui adorait Claire Verralive… L’ombre du forçat, parmi tout cela, se dressait menaçante, évoquée par la canaille qui venait de sortir et dont le chantage, s’il lui cédait, sans aucun doute, se renouvellerait à l’infini.
M. Blestat réfléchit longuement, et à plusieurs reprises changea de décision avant d’en arrêter une définitivement. Il se leva, prit son pardessus et son chapeau, mais au moment de sortir hésita encore, il souffrait cruellement. Enfin il partit à grands pas.
Un quart d’heure plus tard il était en présence de M. Verralive, et celui-ci, qui avait une imposante prestance, de longs cheveux gris et un noble visage à l’immuable sourire, grave et paisible à la fois, l’écoutait appuyé à la cheminée de son cabinet de travail.
M. Blestat était venu pour dire la vérité: il le fit. Il révéla brièvement l’histoire de son frère, ses folies, ses malheurs, ses fautes, sa condamnation, se mort au bagne. Puis il dit la visite qu’il venait de recevoir et la tentative de chantage. Il parlait d’une voix blanche, et la honte l’étranglait. Après quelques considérations d’ordre général sur l’injustice d’étendre à une famille entière l’opprobre d’un de ses membres, il ajouta quelques mots pleins d’émotion sur l’amour mutuel de Philippe et de Claire. Puis il attendit la tête basse, et il souffrait autant qu’à l’époque où son frère avait été condamné.
M. Verralive avait écouté moins souriant qu’à l’ordinaire, mais calme. Il ne prit la parole qu’au bout de quelques minutes interminables. Son visage s’était peu à peu éclairé.
—Pourquoi n’avez-vous pas donné les cent mille francs? demanda-t-il enfin.
—Je vous l’ai dit: parce qu’il aurait continué à me faire chanter, parce que c’eût été une menace constamment suspendue sur moi, sur mon fils; enfin parce que j’ai reconnu que j’avais eu le plus grand tort de vous cacher cet événement.
—Ce n’est pas pour la somme elle-même?
—Non. La somme ne m’importe pas. J’aurais préféré donner trois fois plus pour…
Il n’acheva pas sa phrase: «pour éviter l’humiliation que j’éprouve en ce moment»!
—On voit que vous êtes riche, dit M. Verralive. Mon cher monsieur, vous avez très bien fait de refuser. On ne se laisse pas tondre ainsi. Je ne vous cache pas que cette histoire est très ennuyeuse… Mais je vous estime et j’estime votre fils. Ni vous, ni lui n’êtes coupables. Quand ce maître chanteur reviendra demain, flanquez-le à la porte en le menaçant de la police. S’il ose venir ici, j’en fais mon affaire. Nous ne lui permettrons pas de clabauder dans la ville. Qui le croirait d’ailleurs lorsque moi, Hippolyte Verralive, je démentirai hautement.
M. Blestat renaissait. Une grande reconnaissance le soulevait:
—Merci! du fond du cœur, merci!
—Pas du tout, voyons, pas du tout! dit M. Verralive avec rondeur. N’en parlons plus. Alors le mariage c’est pour le mois prochain. A ce sujet, mon cher ami, j’avais une petite chose à vous dire. Nous sommes entre gens d’affaires, et je m’explique franchement. Il s’agit de la dot de Claire. Par suite de circonstances imprévues, je me trouve un peu gêné dans mes disponibilités. Je ne pourrai pas faire tout ce que j’espérais, mais je ne veux pas que ces enfants pâtissent par ma faute. Alors j’ai compté sur vous, mon cher ami, pour me remplacer. Ce n’est pas bien important pour vous, du moins, simplement cent mille francs… Naturellement cela ne souffre pas de difficultés? acheva-t-il d’un ton net.
—Mais aucune, naturellement aucune, balbutia M. Blestat, réussissant à sourire malgré sa stupeur.
UNE ENQUÊTE
—Denise, quelle bonne surprise! Tu viens passer l’après-midi avec moi, n’est-ce pas? Tu vois, je cousais vertueusement… Mon Dieu! mais qu’as-tu?
Yvonne Vertel qui, pour accueillir Denise Cartier, avait posé son ouvrage—c’était une combinaison de crêpe de Chine rose dont elle réglait avec la plus grave attention la longueur—resta stupéfaite. Denise, dès que la bonne qui l’avait introduite eut disparu, avait éclaté en sanglots.
—Je suis malheureuse! il faut que tu me conseilles. C’est affreux, Gaston ne m’aime plus.
—Ton mari ne t’aime plus? Voyons, Denise, tu es folle!
—Non, non, je dis la vérité… Il ne m’aime plus… Mon Dieu! et moi je l’aime tant!…
Elle se laissa tomber sur un fauteuil et cacha son joli visage dans ses mains.
—Ma petite Denise, mais tu es folle, répéta Yvonne. Voyons, explique-moi…
—Il me néglige, balbutia Denise en relevant la tête. Il me cache quelque chose… Oui, tous les après-midi il disparaît sans que je sache où il va… Il revient le soir absorbé, préoccupé… Cela dure depuis le commencement du mois dernier… Et maintenant il prend aussi l’habitude de sortir le matin… Aujourd’hui, il n’est pas rentré déjeuner. Il m’a téléphoné pour me prévenir, sans me donner d’explications… Alors, n’est-ce pas, c’est clair: il a une liaison… Mon Dieu! qu’est-ce que je vais faire?…
Elle pleurait toujours avec un grand désespoir qui lui donnait l’air enfantin. Yvonne lui prit les mains.
—Ma chérie, avant de te désoler, il faut être sûre de… de ce que tu crois… Je suis persuadée que tu es dans l’erreur. Ton mari a certainement des motifs…
—Quels motifs? Ses affaires industrielles ne l’ont jamais empêché de déjeuner avec moi et ne l’ont jamais retenu d’un bout à l’autre de l’après-midi… Je suis sûre qu’il en aime une autre à qui il consacre son temps… Quand je lui ai demandé pourquoi il s’en allait ainsi… il a ri et m’a répondu: «Ce ne sont pas des affaires qui regardent les enfants…» Il affecte toujours de me traiter en petite fille sans cervelle… Avant, cela m’amusait… Mais maintenant je comprends bien que je ne compte plus pour lui… Il faut que je sache ce qu’il fait. Il le faut… Alors, donne-moi un conseil. Comment faire pour apprendre? Je ne peux pas le suivre moi-même. A qui m’adresser?
—Oh! Denise, tu veux vraiment?…
—Oui. Je suis trop malheureuse… Il y a des gens, n’est-ce pas, qui se chargent de cela? Où les trouver? Sont-ils consciencieux? Voyons, Yvonne, donne-moi un conseil…
—Mais si tu essayais d’interroger adroitement l’associé de ton mari.
—Herbin? Non, par exemple. Gaston et lui sont à peu près brouillés…
—Alors, voyons, puisque tu es décidée… Ecoute… je crois… oui j’ai une idée. T’adresser à une agence de renseignements, c’est un peu gênant pour toi peut-être… D’autre part, il faut quelqu’un de sûr… Je crois que je peux t’indiquer… Oui, c’est un parent de mon mari… un vague cousin… un peu bohème, mais très amusant et très débrouillard… Nous le voyons rarement parce que, comme il est toujours sans le sou, il emprunte souvent de l’argent à mon mari… Mais ce n’est pas un crime que d’être pauvre, et justement, tu pourras discrètement le récompenser…
—C’est parfait! s’écria Denise. Où le verrai-je?
—Ici, après-demain. Je vais le faire venir…
—Mais acceptera-t-il?
—Oh! oui, c’est un homme très serviable.
Quand Denise arriva le surlendemain chez Yvonne Vertel, celle-ci vint lui ouvrir elle-même et la fit entrer non sans mystère dans le salon.
—M. Betonneau, présenta-t-elle.
M. Betonneau se leva d’un fauteuil. Il était de belle taille et élégant quoique râpé. Une raie correcte partageait au milieu de sa tête ses cheveux qui étaient blonds et longs. Son visage au teint frais, aux yeux vifs, au grand nez bourbonien produisait une énorme barbe dont le flot descendait jusqu’au milieu de sa large poitrine. Son allure était noble et ses façons courtoises.
Il accepta sans hésiter la mission que les deux jeunes femmes lui expliquèrent avec force détails et en parlant soit successivement, soit simultanément. Quand il eut bien compris, il prit congé en promettant de s’attacher, dès le lendemain matin, aux pas de M. Gaston Cartier. Il se faisait fort d’être très vite renseigné.
—Je crois qu’on ne pouvait vraiment trouver mieux, dit Yvonne lorsqu’elle fut seule avec son amie.
—Je te remercie encore, répondit Denise avec effusion. C’est un homme parfait… Mon Dieu! mon Dieu! je voudrais déjà savoir… Et pourtant j’ai si peur… Je serai si malheureuse quand je ne pourrai plus douter…
—Et si heureuse d’apprendre que tout cela n’est que chimère, dit Yvonne en l’embrassant.
M. Betonneau reparut le cinquième jour. Denise, prévenue, le rencontra comme la première fois chez Yvonne. Tremblante, torturée par l’angoisse, elle l’interrogea ardemment:
—Eh bien! monsieur, qu’avez-vous appris? Parlez vite!
—Madame, soyez pleinement rassurée, prononça M. Betonneau. M. Gaston Cartier, votre mari, consacre au travail tout le temps qu’il passe loin de vous. Il a acheté récemment une usine en banlieue et la fait installer. Je suis au courant de tout; l’affaire offre des dessous intéressants pour un observateur.
—Mon Dieu! quel bonheur, quel bonheur! balbutia Denise qui avait l’impression de s’éveiller d’un affreux cauchemar. Et vous êtes certain, monsieur Betonneau…
M. Betonneau sourit d’un air supérieur.
—Oh! madame, certain… N’ayez aucun doute… D’ailleurs, nul en vous voyant ne pourrait croire que le trop heureux mortel qui est aimé de vous songe à…
Il sourit encore, galamment cette fois, et reçut avec dignité une enveloppe que Denise, rougissante, lui glissait et qui contenait la récompense promise.
—Cette affaire que prépare M. Cartier m’a beaucoup intéressé, reprit-il. Je la suivrai…
Il regarda Denise et ajouta:
—Les jolies femmes ne comprennent pas toujours très bien les questions d’intérêt… J’avais songé à vous en parler, mais, tout bien considéré, je préfère en traiter directement avec monsieur votre mari… Et soyez assurée, chère madame, que je ne vous compromettrai aucunement à ses yeux. Comptez sur la discrétion d’un homme d’honneur.
Il se retira avec majesté.
Denise ne comprit ce dernier discours que quelques jours après. Son mari qui, de coutume, était de caractère enjoué, rentra un soir si visiblement soucieux qu’elle lui demanda anxieusement ce qui était arrivé.
—Une histoire désagréable, ma petite Denise, lui dit-il en s’efforçant en vain de lui sourire. Je ne te parle pas en général de mes affaires parce que cela n’est vraiment pas intéressant pour toi, mais il m’arrive un très grave ennui… Herbin, mon associé actuel, est un forban qui me laisse tout le travail et tire à lui tout ce qu’il peut des bénéfices. Je veux me séparer de lui, et j’ai pris mes dispositions pour me passer de son usine… J’en ai installé une autre et c’est pourquoi j’ai été si souvent absent depuis deux mois…
—Tu aurais mieux fait de me l’expliquer, remarqua Denise…
—Pour quoi faire, ma chérie?… Et puis, vois-tu, je ne voulais pas que cela soit su et ma petite Denise est un peu bavarde et ne peut pas toujours garder un secret… Bref, je prenais de grandes précautions pour cacher mes intentions et voilà qu’un individu a tout appris. C’est un certain Betonneau, une canaille finie. Je ne le connais pas, je ne sais comment il a eu l’idée de me surveiller, de faire une enquête… Toujours est-il qu’ayant découvert l’usine que je fais aménager et ayant appris mes projets, il m’a fait chanter purement et simplement en me menaçant de tout dire à Herbin, ce qui me ferait un tort considérable…
—Et alors? demanda Denise.
—Et alors j’ai dû me soumettre, que veux-tu, et faire ce que voulait le Betonneau, c’est-à-dire l’engager par contrat, comme surveillant, à des appointements importants, je t’assure. C’est exaspérant… Avoir chez soi une telle canaille et ne pouvoir s’en débarrasser… Comment a-t-il eu l’idée de me surveiller, je me le demande…
—Mon Dieu! comme c’est ennuyeux pour toi, dit Denise… Tout cela, c’est de la faute d’Yvonne… Mais tu ne peux pas comprendre… Alors, écoute, ne me parle plus jamais de cela, veux-tu?
L’AMATEUR
Marcel Chambrun rentra de soirée vers deux heures du matin.
Dans le confortable petit hôtel particulier qu’il habitait avec sa mère, il pénétra sans bruit avec le souci de n’éveiller personne. Il gagna sa chambre et fit rapidement ses préparatifs. Il resta en smoking et pardessus, mais chaussa des souliers à semelles de caoutchouc. Il ouvrit un secrétaire fermé à clé et y prit une petite lampe électrique, un masque de soie noire et plusieurs outils de précision genre pince monseigneur ou fausses clés qu’il répartit dans ses poches. Il se munit aussi d’une assez grande boîte rectangulaire qu’il dissimula dans une serviette en maroquin. Puis, avec précaution, il ressortit et se dirigea vers la bijouterie qu’il avait résolu de cambrioler.
Il l’atteignit en cinq minutes. Le rideau de fer baissé semblait inaccessible, mais Marcel connaissait admirablement la maison et son plan était bien étudié. C’était samedi, et il savait que ce jour-là le bijoutier allait coucher chez son père qui habitait la banlieue.
Le jeune homme sonna à la porte cochère, bredouilla le nom d’un locataire pour le vieux concierge sourd, et se glissa jusqu’au fond du vestibule.
Il était violemment ému. Son cœur battait à grands coups. «C’est vraiment stupide, ce que je fais là», se dit-il dans un éclair de raison. Mais, tout frissonnant d’excitation, délibérément, il se lança dans le crime.
Tout d’abord il mit son masque, ce qui était parfaitement inutile. Puis il reconnut avec sa lampe la porte du bijoutier: un seul battant, une serrure et un verrou. Pour la serrure, ses fausses clés lui donnèrent satisfaction dès le premier essai. Le verrou offrait plus de difficultés, mais Marcel pratiquait l’école scientifique. De la boîte dissimulée dans sa serviette, il sortit une sorte de puissant thermo-cautère qu’il mit en incandescence. Il ouvrit, pour dissiper l’odeur de brûlé, la porte du vestibule sur la cour intérieure et, avec la pointe rougie sans trop de bruit ni de temps et sans avoir été dérangé par personne,—les locataires étaient des gens sérieux qui ne rentraient jamais si tard,—il découpa dans la porte du bijoutier une ouverture suffisante pour y passer le bras. Il put ainsi atteindre le verrou et le tourner.
En une seconde, il eut rangé ses instruments et collé un papier brun sur le trou qu’il venait de faire afin de le dissimuler. Il pénétra dans l’entrée de la bijouterie, referma la porte et poussa un soupir de satisfaction.
«Comme c’est facile, se dit-il en se dirigeant à gauche, vers le magasin. Ceux qui se font prendre sont des imbéciles.»
A la lueur de sa lampe, les vitrines étincelaient. Il fit sauter le couvercle de la première venue et fit main basse sur des chaînes de montre qui justement étaient en doublé.
—Bougez plus, ou je tire! ordonna une voix derrière lui.
Il sursauta, se retourna. Le bijoutier était là, vêtu seulement d’une chemise de nuit et de pantoufles. Ses cheveux jaunes tombaient ébouriffés sur sa face blême. Dans sa main gauche, il tenait un bougeoir, dans sa main droite, un énorme revolver ancien modèle, une sorte de canon qu’il braquait sur Marcel.
—Levez les mains, ordonna-t-il encore. En habit! rien que ça de chic!—Il ricana.—Mais… Otez votre masque! Otez-le, ou je tire!
Marcel, affolé, obéit.
—C’est bien ça, constata le bijoutier avec satisfaction. Vous êtes Marcel Chambrun, le fils de ma propriétaire… Bougez pas, ou je tire!
Mais déjà Marcel à genoux, effondré, sanglotant, expliquait qu’il n’était pas un vrai voleur, qu’il avait plus d’argent qu’il ne lui en fallait, mais qu’il s’était emballé comme un enfant sur ces sensationnelles aventures de voleurs ou de policiers que le feuilleton et l’écran ont mis à la mode,—et qu’alors il avait voulu voir si lui aussi serait capable de mener à bien une entreprise difficile, périlleuse et coupable… S’il aurait l’énergie du crime!… Toute une histoire naïve et vraie de grand gamin, qui s’est puérilement passionné pour des héros invraisemblables et des exploits impossibles, qui a rêvé de les imiter en trouvant plate sa vie trop heureuse et qui, peu à peu, a glissé à la réalisation sans en comprendre la gravité, qui a préparé son coup comme un petit garçon prépare une expédition imaginaire contre des Peaux-Rouges, et qui enfin l’a essayé bêtement sans croire que ça pourrait devenir sérieux, par amour de l’aventure et fanfaronnade envers lui-même!
Il suffoquait d’angoisse et de honte. Il offrait des dédommagements, parlait de sa mère si rigide, de sa sœur, mariée à un homme grave, de son nom sans tache, de déshonneur impossible à supporter.
—Laissez-moi partir, suppliait-il. Je vous donnerai tout! Je vous croyais à la campagne. Je vous aurais renvoyé demain vos chaînes avec de l’argent pour payer les dégâts. Je vous en supplie, laissez-moi partir!
Il vidait ses poches, offrait sa montre, son portefeuille.
—Approchez pas, ordonna le bijoutier. Posez ça sur la table!
Il s’était assis sur une chaise devant la porte, sans lâcher son revolver ni son bougeoir. Il regardait en dessous Marcel pantelant. Il comprenait on ne peut mieux la situation, et elle le remplissait d’une indicible allégresse.
«Cet idiot-là m’est envoyé par le ciel pour me tirer d’affaire. Ce n’est pas encore cette fois-ci que je ferai faillite», se disait-il en songeant qu’il n’avait pas été ce jour-là à la campagne parce qu’il ne savait comment, le surlendemain, 15 octobre, payer une échéance non plus que son terme.
—C’est malheureux de voir ça! dit-il à haute voix. C’est jeune, c’est solide, c’est instruit, ça roule carosse pendant que les honnêtes gens s’échinent, et ça vient brûler des portes pour cambrioler un pauvre homme… Et puis, quand c’est pincé, ça joue la comédie, ça se tortille et ça pleure!…
—Mais je vous dis que je ne suis pas un voleur! gémit Marcel.
—Oh! assez de blagues, interrompit le bijoutier avec lassitude… Votre histoire… on la connaît… Pris la main dans le sac, tous des petits Saint-Jean… Vous êtes un professionnel et vous savez travailler… J’aurais été à la campagne, ça y était—rasé! Et ça se dit un homme du monde! C’est probablement comme ça que votre famille a gagné ses rentes, pas?
—Qu’est-ce que vous dites? cria Marcel révolté.
—Bougez pas ou je tire!… Oh! en l’air seulement, pour appeler la police! Hein? vol avec effraction, la nuit, dans un endroit habité…
—Laissez-moi partir, suppliait Marcel. Je suis innocent! je vous jure que je suis innocent!…
—Comme je danse! dit le bijoutier…
Il garda le silence un moment.
—Vous êtes jeune, reprit-il enfin, songeur… Peut-être que vous pourrez encore vous repentir, revenir dans le droit chemin… Et puis, vous avez beaucoup d’argent. Je ne sais pas comment il a été gagné, mais on peut faire beaucoup de bien avec… beaucoup de bien… Laissez ce que vous avez mis sur le table, ça sera pour les pauvres.
Il réfléchit encore.
—Je suis trop bon, reprit-il enfin, mais tant pis, j’ai jamais pu m’en empêcher… Ouvrez le secrétaire! Là, à droite! La plume, l’encre, le papier! Écrivez! Dites la vérité: Racontez votre cambriolage… Avouez tout… Datez. Signez.
Marcel, désemparé, n’ayant qu’un désir: être dehors, obéit.
—Voilà qui est fait, dit le bijoutier en prenant le papier. C’est très bien, vous pouvez partir. J’irai vous voir demain…
Il le mit dehors.
Et Marcel, en s’en allant, assommé par l’horreur de la situation, se dit avec angoisse:
«Qu’est-ce qu’il va faire maintenant?»
Et une voix intérieure lui répondit prophétiquement:
«Il va te faire chanter!»
*
Pour le bijoutier aux abois, Marcel était venu comme un don de la Providence. A partir de cette nuit funeste, l’infortuné jeune homme ignora le repos. Il eut des échéances: celles du bijoutier; un loyer: celui du bijoutier; des vices à satisfaire: ceux du bijoutier; un vieux père à entretenir: le propre père du bijoutier, car ce bon fils prit auprès de lui ce vieillard qui s’ennuyait à la campagne.
Sur les épaules de Marcel pesaient les soucis d’une maison de commerce qui ne va pas. Il donna tout ce qu’il avait et ce n’était pas grand’chose, car il était mineur et sa mère le tenait assez serré. Il vendit, engagea, emprunta, connut toutes les affres de l’argent…
Sous la pression de pareils tourments qui se prolongèrent pendant cinq mois, sa vie, exclusivement faite d’amertume et d’épouvante, peu à peu lui devint à charge. Il haïssait le bijoutier d’une haine sauvage. Tous les jours il le voyait venir, compromettant, insatiable, hypocrite, entremêlant ses exactions de jérémiades moralisatrices où revenait l’éternel refrain:
—Les honnêtes gens travaillent, les gredins se la coulent douce. Si j’étais méchant, vous seriez au bagne!
Et son doigt désignait sa poche, où était le papier fatal qui ne le quittait pas.
Mais il alla trop loin, ne sut pas ménager sa victime. Un moment vint où Marcel se dit que, d’une façon ou d’une autre, il fallait en finir.
Une nuit, comme le bijoutier, qui avait laissé son excellent père à la garde du magasin, revenait fort tard de quelque débauche de bas étage, au moment où il tournait le coin de sa rue déserte, une ombre se dressa derrière lui. Un foulard lui serra la gorge, le renversa en l’étranglant, une grêle de coups l’étourdit à demi, une main arracha de sa poche son portefeuille et y fouilla avec vivacité.
Et la voix de Marcel, qui, ce soir-là, n’agissait pas du tout en amateur, gronda sourdement:
—Ça y est! je l’ai! Et maintenant, mon bonhomme, attention! Au premier mot, je vous fais coffrer pour diffamation et chantage!
Le bijoutier comprit la force de ce raisonnement. Il se releva et répondit avec le ton de reproche et d’affliction d’un bienfaiteur méconnu:
—Si c’est ça tout votre remerciement pour la bonté que j’ai eue de ne pas porter plainte…
Et il rentra chez lui tristement pendant que, pour Marcel triomphant, le clair soleil de la délivrance illuminait la nuit brumeuse.