Le théâtre japonais
Acte VI
A VI
Tableau unique: Intérieur de la maison de Gorozô. Il est près de
midi.
Gorozô fatigué de son exploit de la dernière nuit n'a pas encore
paru. Ses serviteurs et ses clients qui l'attendent s'en étonnent. Il y avait dans l'ancien Japon une puissante organisation de clientèle qui rappelle dans une certaine mesure la constitution sociale des Romains. Les liens qui en résultaient étaient sans doute moins savamment combinés en droit, mais en fait ils étaient peut-être plus
solides44.
Enfin Gorozô paraît. Il vient de se lever; il est à peine réveillé et
il le manifeste par certaines contractions musculaires qui, étant naturelles, sont, de tous les pays. Il entend ses gens s'entretenir du meurtre d'Oju dont on ne connaît pas l'auteur. Déjà le récit de l'événement a été imprimé et se vend dans les rues. Etonnement de Gorozô qui se demande s'il rêve ou s'il est au milieu d'une bande de fous. Il y a eu meurtre; il le sait bien, puisqu'il est le meurtrier. Mais la victime n'est pas Oju; c'est sa femme Satsuki qu'il a tuée. Pourtant il garde ses réflexions pour lui, ne voulant pas se dévoiler. Il fait causer ses serviteurs pour voir jusqu'où ira leur méprise. L'un d'eux lui passe le libelle racontant l'aventure: il l'a acheté, dit-il, parce qu'il s'intéresse à Oju; cela lui a coûté cinq rin avec une chanson qui a déjà été composée sur le sujet. Notez le soin du serviteur de dire le prix qu'il a payé ces petits papiers. Cette mesquinerie fait ressortir par le contraste la situation morale de l'ancien Keraï.
Gorozô lit et graduellement sa surprise augmente. Pourtant le
doute ne lui vient pas encore; il est si sûr! Il croit à une erreur de la police et du public: la tête ayant été enlevée, on n'aura, pense-t il, pu constater l'identité de la victime. De là quiproquo. Il craint toutefois que cette fausse nouvelle colportée par la ville ne nuise à Oju et qu'il ne s'attire ainsi la colère de l'amant de cette femme qui est son seigneur et dont il dépend encore bien que chassé par lui. Il se demande s'il ne devrait pas rétablir les faits. Il a besoin de réfléchir et congédie ses gens.
Tandis qu'il réfléchit, sa vieille mère aveugle arrive à tâtons. Il se
passe entre eux une scène touchante destinée à préparer un nouveau contraste ressortant d'un ordre d'idées différent. Tout à l'heure c'était une petitesse qu'on mettait en regard de la grande agitation morale. A présent on lui oppose la pure et sainte tendresse du sentiment maternel et l'amertume rétrospective d'une vie douloureuse. La pauvre femme raconte sa triste existence; ses chagrins lui ont fait perdre la vue; elle a tant pleuré dans sa vie! Mais maintenant qu'elle est auprès de son fils, elle se sent heureuse: «Je souhaite, dit-elle, en terminant, que ce bonheur dure et qu'il ne t'arrive aucun malheur.» Elle sort en marmottant des prières. Mais ses dernières paroles ont produit sur Gorozô un effet singulier. Le
doute s'empare de lui45. Il jette un coup d' il à toutes les issues pour constater qu'il est bien seul et qu'il n'y a pas de regards indiscrets. Il va fiévreusement ouvrir une petite armoire où il a caché le paquet contenant la tête. Il défait les linges, regarde et tombe renversé en reconnaissant les traits d'Oju. Il s'y reprend à trois fois ne pouvant en croire ses yeux et chaque fois sa stupéfaction et sa terreur s'exprime en crescendo. Jeu de scène superbement rendu par l'acteur, le même du reste qui, au troisième acte, avait si bien rempli le rôle de la belle-mère du daïmyo.
Gorozô se désole et cherche encore à s'expliquer son erreur.
C'était pourtant la lanterne de sa femme, c'étaient ses vêtements que portait celle qu'il a tuée. Le morceau d'étoffe qui enveloppait la tête est là pour en témoigner. Enfin il décide qu'il n'a plus qu'à mourir en brave samuraï. Il doit le sacrifice de sa vie aux mânes d'Oju, la maîtresse de son seigneur. D'après les anciennes m urs, il n'avait pas à hésiter. Libre à lui de tuer sa femme; personne n'aurait eu à redire. Mais par erreur c'est la concubine du maître qui est tombée sous sa main; il serait flétri à jamais, s'il ne s'ouvrait le ventre. Il va chercher sa boîte à pinceaux et se met à écrire son testament.
Satsuki, qui est au courant des événements, s'approche de la
maison en se désolant. Elle s'accuse; elle se sent coupable, elle aussi, de la mort d'Oju. «Il faut, dit-elle, que je meure.» Elle entre et veut parler à Gorozô de ce qui s'est passé. Il ne l'écoute pas, la repousse et lui dit enfin: «Je n'ai que faire de la vie.» Là-dessus il la jette brutalement dehors; elle va rouler au milieu de la rue. La vieille aveugle, qui a entendu les derniers mots de l'altercation conjugale, rentre en scène et demande à son fils ce qu'il se passe. «Rien», répond celui-ci. Elle insiste. En manière de réponse Gorozô, dont l'impatience augmente graduellement, oubliant tout sentiment filial, envoie sa pauvre mère dans la rue sans y mettre plus de formes que tout à l'heure pour sa femme. Elle tombe à terre non loin de celle-ci. Gorozô ferme la porte et se barricade à l'intérieur de la maison; il ne veut plus être dérangé. Ayant achevé d'écrire son testament, il apporte une petite table d'offrandes au milieu de la pièce; il y place la tête d'Oju face au public; il va prendre au petit sanctuaire domestique quelques flambeaux et des vases de fleurs artificielles qu'il disperse de chaque côté de la tête coupée. Il allume les cierges. Tous ces préparatifs s'exécutent sans la moindre agitation apparente. C'est au moment de mourir qu'un samuraï doit surtout être calme.
Cela fait, il tire son sabre du fourreau, vérifie le bon état dé la
lame et de la pointe et va s'asseoir en face de l'autel funèbre dressé à la tête de sa victime. La position assise, les jambes croisées, était réglementaire pour le harakiri ou suicide par ouverture du ventre. Gorozô commence cette opération suivant les rites: il y a des rites pour tout. Contrairement à une idée préconçue généralement adoptée en France, on ne s'ouvrait pas le ventre d'un seul coup. Le suicide de folie ou de chagrin était alors peu répandu au Japon, peut-être parce que l'autre y tenait assez de place. Le suicide y était non un acte de désespoir, mais une affaire d'honneur. Or l'honneur exigeait que la mort volontaire fût lente, parce qu'il y a plus de courage à souffrir et à voir venir la mort qu'à mourir. Ce sentiment était si profond et les samuraï avaient un tel respect de leur propre honneur que, même s'ils s'ouvraient le ventre à huis clos, ils le faisaient aussi posément que devant un public. Parfois un brave se découpait la peau et se labourait l'abdomen pendant plus d'une heure sans expirer. Il tombait épuisé, mais respirant encore; souvent alors un ami bienveillant lui donnait le coup de grâce. L'honneur n'en souffrait pas.
Pendant que Gorozô martyrise sa chair, sa femme, sans quitter
la place où elle est venue tomber dans la rue, se plonge un poignard dans le sein droit. D'après les rites, c'est ainsi que les femmes devaient se suicider. Chacun de son côté proclame qu'il s'immole aux mânes d'Oju. La vieille mère aveugle, qui gît à terre auprès de Satsuki, ne comprend pas ce qui se passe. Elle demande des explications. Sa belle-fille, surmontant sa souffrance, lui raconte comment elle est coupable du crime de lèse-majesté envers le daïmyo, ayant par inadvertance causé la mort de sa maîtresse. Elle ne l'a pas tuée elle-même, mais c'est cachée sous ses vêtements et en portant sa lanterne qu'Oju a été frappée. Elle lui doit donc sa vie et elle lui paye ce qu'elle lui doit. La vieille femme, en palpant Satsuki, vient de sentir le fer fixé dans sa poitrine. Elle veut l'arracher. Lutte entre la blessée et l'aveugle: le désespoir de l'une aux prises avec la résolution de l'autre.
Mais Gorozô commence à râler. Sa mère l'entend; elle
comprend que, lui aussi, il est en train de se tuer. Elle l'appelle; il ne répond pas. Il n'est pourtant pas évanoui, car on le voit toujours occupé à sa sinistre besogne. L'aveugle, poussant des cris lamentables, cherche l'entrée de la maison. Elle fait fausse route, revient sur ses pas; enfin elle sent la porte sous ses doigts; elle appelle encore; même silence de son fils. Par un effort désespéré elle enfonce le panneau et tombe à l'intérieur de la chambre. Elle a dû se fracasser quelque membre, mais elle n'y pense pas: elle est mère et son fils va mourir! Celui-ci lui explique alors pourquoi il faut qu'il meure. Ses raisons sont si concluantes que l'aveugle se calme: mère d'un samuraï, elle connaît les règles de l'honneur. Aussi bien elle sait qu'aucun raisonnement ne pourrait changer la résolution de son enfant. Pendant ce temps, Satsuki s'est traînée jusque dans l'appartement.
Deux serviteurs de Gorozô accourent en toute hâte. Ils
apportent une bonne nouvelle et la disent malgré l'émotion que leur cause l'état de leur maître: Hoshikage, à qui Gorozô a eu affaire la veille et qui est la cause première de tous les malheurs qui arrivent, a été arrêté; il va être jugé. Cette nouvelle est bien accueillie des
deux mourants: «C'est un présent de départ46.»
La mère, ayant compris qu'il y a au fond de tout cela une
querelle entre les époux, tente de les réconcilier in extremis. Son rôle est profondément touchant. Ses enfants ne se rendent pas du premier coup à ses instances; mais ils s'entretiennent une dernière fois: ils se rappellent le temps où ils s'aimaient et où ils faisaient ensemble de la musique. Un air surtout, l'air des jours heureux, leur revient à la mémoire. Ils décident de quitter la vie en le jouant. On bande la blessure de la femme; on relève les lambeaux sanglants du mari, on bouche le trou tant bien que mal et on y applique un linge serré autour du corps. On apporte à celui-ci sa flûte, à celle-là son koto. Ils jouent, lui soutenu par un serviteur, elle, par sa belle-mère. Entre eux est le petit autel funèbre avec la tête coupée; cette tête semble écouter. L'exécution de la scène est parfaite: les acteurs y obtiennent avec un art merveilleux l'association de l'horrible et du touchant. Par moments le souffle manque à Gorozô et sa flûte moribonde reste comme en suspens au milieu d'une note. Mais par un effort de volonté, il reprend la mesure. Enfin le vague de la mort s'empare de l'un et de l'autre à là fois. La flûte tombe; le koto ne vibre plus. La pauvre aveugle cherche à tâtons les mains des deux époux; elle les saisit et les met l'une dans l'autre. Ils échangent un mutuel regard de pardon et meurent unis.
Il est huit heures. Le drame est fini; il a commencé à dix heures
du matin. Pourtant le publie n'est pas rassasié; il faut qu'on lui serve encore «la danse des sept dieux», sorte de ballet pantomime assez grotesque qui est le complément à peu près obligé de tout grand spectacle. Les divinités de l'Extrême-Orient y exécutent, chacune suivant ses moyens et ses aptitudes, quelques pas allégoriques et reçoivent encore l'approbation enthousiaste de spectateurs qui les admirent peut-être pour la centième fois. Mais ces spectateurs, ne l'oublions pas, sont un peuple d'enfants et n'avons-nous pas tous, dans nos jeunes années, réclamé sans merci cent fois la même histoire?
Logo
Vous avez terminé Le théâtre japonais
André Lequeux
Des livres comme celui-ci
-
La civilisation japonaise conférences faites à l'école spéciale des langues orientales
-
L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale
-
Hokousaï L'art japonais au XVII Siècle
-
L'Empire Japonais et sa vie économique
-
Considérations générales sur l'état actuel du Japon
-
De Napoléon
Après le livre
Pages fournies avec cette édition, gardées ici pour référence.