Le théâtre japonais

André Lequeux · Chapitre 3 sur 9

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Le théâtre japonais

Chapitre III

 

Nous ne pourrions mieux compléter cet exposé de l'art

dramatique au Japon que par le résumé d'un drame qui se jouait l'hiver dernier dans un grand théâtre de Tokio.

Les artistes célèbres se partagent les publics de Tokio et de

Kyoto. En dehors de ces deux villes, il n'y a guère que des troupes de second ordre, troupes de province plus ou moins habiles suivant l'importance et le goût artistique des populations. Osaka même, qui dépasse en nombre d'habitants, l'ancienne résidence impériale, est, au point de vue théâtral, moins bien pourvue. On est trop affairé dans cette ville de commerce et d'industrie pour qu'il reste du temps à consacrer au spectacle. Au Japon, le théâtre n'est pas, comme en France, un délassement du soir mérité par le labeur du jour, mais bien l'occupation, l'absorption même de toute une journée.

Les premières salles de Tokio contiennent jusque deux mille

personnes. Mais la population de cette ville est si nombreuse et si fanatique de drame, qu'une pièce peut tenir l'affiche et faire salle comble pendant plusieurs mois. Il faut bien qu'il en soit ainsi pour qu'on s'en tire, car la mise en scène est fort coûteuse.

La pièce que nous allons essayer de raconter est divisée en six

actes et treize tableaux. Son titre est: «Ume no haru tate-shi no go sho zome». Comment traduire cela? Décomposons la phrase en mot à mot, suivant la construction grammaticale japonaise: go sho zome = tentures garnissant un appartement à la cour; no = de; tate-shi = une partie d'une grande habitation; ume no haru = le printemps des pruniers. C'est tout ce que nous en avons pu tirer, après avoir consulté les interprètes les plus expérimentés. C'est là un titre énigmatique. Il en est fréquemment ainsi au Japon. Les titres des uvres de théâtre n'ont souvent aucun rapport avec la pièce qu'ils désignent, mais ils ne sauraient guère se passer de là tournure poétique et le «printemps des pruniers» est mentionné par notre drame afin que cette règle y soit respectée.

Je dois confesser qu'il m'est impossible de parler des deux

premiers actes d'après mes souvenirs; je ne suis arrivé qu'au troisième; mais c'est celui-ci et le dernier qui contiennent les plus belles scènes. J'invoque en outre, comme circonstance atténuante, que, tout compte fait, je suis encore resté au théâtre ce jour-là au moins sept heures consécutives. En France, sept heures de drame noué feraient coucher à trois heures du matin. Au Japon, la pièce entière en dure dix; en supposant l'ouverture à notre heure, on en aurait pour toute la nuit, jusqu'au lever du soleil, même en hiver. Notez que les Japonais arrivent au théâtre avant le premier acte et jusqu'au bout ne perdent pas une scène.

Abordons ce compte rendu du «Ume no haru etc. » Qu'on nous

permette de transcrire le résumé sommaire des deux premiers actes, d'après la traduction d'un livret. Il sera peut être intéressant d'avoir sous les yeux un ensemble complet de la pièce: on saisira mieux de la sorte la suite du drame et on verra, par ce spécimen, en quoi consistent ces analyses imprimées dont nous avons déjà parlé.

Distribution d'après l'affiche:

Personnages principaux Noms des artiste

Asama, le daïmyo Sakato.

Hototogisu, concubine du daïmyo, fille de Issaï Nakamura

Fukusuke.

Yukieda, jeune samuraï (allant en pèlerinage id. au 2e acte)

O Sugi, mère de Gorozô Ishikawa Jubizo.

Nakamura

Asoheï, serviteur de Hanagaki

Tsurugoro.

 

Yakuro, keraï du daïmyo Nakamura Dengoro.

 

Satsuki, courtisane, femme de Gorozô Kawabara Saki Kunitaro.

 

devenu voleur Nakamura. Hoshikage, ancien keraï du daïmyo, chassé,

 

Hototogisu Iwaï Matsu Nos'ka. Oju, courtisane, fille de Issaï, s ur de

Hanagaki, fidèle keraï du daïmyo Kikusaburo. Issaï, maître de thé du daïmyo Iwaï Shige Matsu.

Nadeshiko, femme légitime du daïmyo Yeinos'ke.

Ouokami Matsu

Takekuma, médecin du palais

Nos'ke.

Seppei, domestique d'Issaï Sakato.

 

du daïmyo Kikugoro. Yuri Nokata, mère de Nadeshiko, et belle-mère Nagoheï, chasseur, en réalité voleur id.

Gorozô, ancien keraï disgracié id.

L'acteur qui figure le dernier sur l'affiche et qui remplit trois rôles

est, sans contredit et à juste titre, l'artiste le plus célèbre de la troupe. Les disputes de préséance au programme, entre comédiens, sont inconnues au Japon.