Le Voluptueux Voyage
Chapitre XIII
Ils reprirent le train de France. Floche bavardait joyeusement et le Peintre l'écoutait.
Avertie ferma les yeux sur l'Italie et les ouvrit sur elle-même. Son âme avait repris sa tenue de retour. Demain, les chères habitudes, les livres sous la lampe et les fleurs apprivoisées des serres parisiennes, la présence du B.-A. calmeraient les derniers tumultes de son cœur.
Mais Floche la tira par la manche hors de sa rêverie.
Elle était furieuse contre le Peintre, qui n'appréciait pas la Suisse:
—Comment peut-on être assez snob, disait-elle, pour ne pas admirer ce pays si universellement goûté? Ainsi, le Gothard, n'est-ce pas un site créé exprès par Dieu pour le chemin de fer?
—Tenez le voilà justement, votre Gothard, avec ses «éternelles neiges»...
—Où ça? où ça? Je veux le voir... Je veux voir le trou du Gothard!
Et elle vit le trou du Gothard à une courbe de la voie et elle admira les petits villages de boîte à joujoux...
À la nuit, chacun s'installa pour dormir. Floche gagna les secondes par économie et quand, à Bâle, l'employé cria: «Tout le monde descend!» la voyageuse avisée demeura introuvable. Il fallut que le Peintre et Avertie débarquassent ses personnels et innombrables colis qu'elle avait laissés dans leur compartiment. Ils eurent cependant le bon cœur de la plaindre:—Elle aura filé sur l'Allemagne, la pauvre!—Allons aux Trois-Rois, c'est un grand hôtel il y aura certainement de la place.
Il était minuit quand, chargés comme des portefaix, ils tombèrent sur les banquettes de l'omnibus. Du fond de la voiture une voix les accueillit qui glapissait:
—Mes chers amis, c'est encore moi qui vous sauve la vie. J'ai retenu trois chambres...
—Vous nous sauvez la nuit, soit! Mais ne vous en vantez pas trop...
—Ne pas m'en vanter! J'en piaffe d'orgueil, au contraire! Le train était plein de sales Anglais... Je les ai devancés au galop. Je savais que vous seriez assez intelligents pour vous débrouiller avec les paquets et pas assez pour retenir les chambres. J'ai un cerveau, moi! Et c'est un Te Deum que vous pourrez chanter en mon honneur dans les chambres 17 et 22! Et puis, vous savez, continua-t-elle délibérément, demain le Peintre et moi nous filons sur l'Allemagne. Vous rentrez, vous?
—Oh! oui, je rentre! répondit Avertie. Bonsoir. Amusez-vous bien, mes amis.
***
Le lendemain matin, dans le rapide de Paris, Avertie relut ses notes de voyage, regarda des photographies, effrita quelques fleurs séchées. Au fond de son sac, elle vit briller les petites mains de cuivre de la gondole. Hors de l'ambiance sérénissime et mirifique de Venise, elles lui parurent lourdes, grossières, «matérielles», sans aucune grâce...
Comment avait-elle pu attacher quelque prix à ces objets vendus par douzaine à tous les gondoliers?
Aussitôt, l'image de Dick s'offrit à ses yeux, déjà lointaine, dépouillée du prestige de son quasi-exotisme, déjà déformée par l'absence.
Et Avertie n'éprouva aucun remords de l'avoir fait souffrir, ni aucune pitié, sauf, peut-être, rétrospective et plutôt pour elle-même. Son esprit, repris par le seul B.-A., évoqua bientôt les heures charmantes de cet amour ancien et encore si frais. N'était-il pas, pour elle, comme un jardin que les années et les soins passionnés embellissent, où chaque printemps met un charme plus fort et rend les verdures anciennes plus vivaces?
Et elle s'émut, en pensant que, ce soir, quand, parée, rose et vibrante, elle tomberait dans les bras du Bien-Aimé, il cueillerait, dans son âme et sur son corps, les fleurs et les fruits dont les autres—les Arts et les Hommes— l'avaient parée en ce dangereux pèlerinage.
FIN
————
ACHEVÉ D'IMPRIMER
Le trente novembre mil neuf cent six
PAR
BLAIS ET ROY
À POITIERS
pour le MERCURE DE FRANCE
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comte de Aimery de Comminges
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