Le Voluptueux Voyage

comte de Aimery de Comminges · Chapitre 5 sur 13

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Le Voluptueux Voyage

Chapitre V

 

—Verona! Verona! Le chef de train s'égosille. Dix heures du soir. Nuit profonde. Floche se lève, regarde à travers les vitres.

—Ô Poésie! Ô tombeau de Roméo et Julietta! Voyons un peu. Elle ouvre la fenêtre.—Quoi? Vérone, cela? Mais, Seigneur! Que c'est laid! C'est tout noir, c'est tout plat; on ne voit rien, pas une église... c'est infect!

Elle dit et se rasseoit.

Onze heures; même nuit noire.—«Venezia! Vene-zia!»

—Ah! mes chers amis, nous y voilà donc, dans le Paradis!

Et Floche se pencha à la portière.

—Je m'y reconnais, je m'y reconnais!!! Elle rassembla les Pèlerins et d'une voix de guide qui explique:

—Ça, voyez-vous, c'est la digue; là, par terre, la lagune, à gauche, la mer; en haut, le ciel... et en bas, la lune qui se reflète dans l'eau. «Ah! Venezia! Venezia!» chantonna-t-elle, les bras en l'air.

Le calme inhérent à la ville qui les entoura sur le quai dès la sortie de la gare, cette absence de tout bruit urbain, cette sorte de subite intimité, après le vacarme du train et la bousculade vers les issues trop rares, envahirent Avertie agréablement. Aussitôt qu'elle eut mis le pied dans une gondole et qu'elle se fut assise sur les excellents et profonds coussins de cuir noir, elle se sentit tout à fait heureuse.

Où était l'impatience fébrile qu'on met généralement à retirer ses bagages pour rentrer au plus vite chez soi? Ici on jouait déjà la «Romance», on se laissait vivre et on n'avait, à dire vrai, que cela à faire. La féerie commençait.

Tout alentour, dans les gondoles voisines, d'autres couples attendaient, eux aussi. Subitement silencieux, calmés, pénétrés par le charme de la cité, des eaux douces qui clapotaient le long du bordage, ils semblaient tous des amoureux en bonne fortune: Venise voulait cela.

Le Peintre et Floche, causant à demi voix, s'étaient mis à fumer.

—Que c'est donc bon d'en griller une en gondole! disait Floche.

Avertie se retourna, dégoûtée; fumer à Venise, la nuit, en gondole, comme au café! Ah! qu'ils avaient bien un cerveau-Arménonville! Elle les entendait débiter mille lieux communs sur les arrivées classiques, la nuit, sous la lune et les étoiles. Elle se rappela que, lors d'une exposition de peinture à Bruges, plusieurs de ses petites amies, se piquant de bas-bleuisme, lui avaient, à son retour, posé cette seule question: «Tu as été à Bruges? As-tu vu la lune?» Non, elle n'avait même pas pensé à regarder la lune, elle y allait pour voir des tableaux. Mais l'insistance spécialisée de ses amies l'avait intriguée; elle s'accusait d'avoir, peut-être, manqué une éclipse. Un jour qu'elle parcourait le «trottoir roulant» d'un journal quelconque, elle retrouvait, dans une tartine sur Bruges (la morte, naturellement), toute la lune de ses petites amies. Ah! mon Dieu! Elle l'avait manquée, elle, Avertie, dans le ciel de Bruges, sans doute point sur l'I au clocher du Saint-Sang. Que «l'imprimé» jouait donc un fort rôle dans la vie artistique de ses petites amies et des grandes!

—Tiens, une église! dit soudain Floche, dont les yeux s'habituaient à l'obscurité. Savez-vous son nom, Avertie?

—L'Église de la Gare, répondit celle-ci sur un son détaché, comme si elle eût parlé d'une auberge.

—Oh! très joli, très joli! Madame est maussade. Sans doute parce que nous attendons encore nos bagages. Tra là là là! Mon cher, cette femme n'a aucune poésie dans l'âme. C'est dommage. Tirez-moi donc les «Petits beurres» du sac jaune. J'ai une faim de loup; c'est déjà l'air de l'Adriatique qui m'appète.

—Quel français, par-dessus le marché! murmura Avertie.

Quand les bagages furent proprement arrangés à l'arrière, le gondolier demanda:

Due o solo gondoliere, Signora[1]?

La voix caressait; elle passa sur la peau d'Avertie avec un frôlement de grosse mouche en velours.

«Ce pays est doux; ce pays arrondit les angles des mots, il n'est que volupté!» et Avertie se retourna pour regarder la tête d'où cette voix d'or était sortie! un Bellini à cheveux longs et soyeux, au masque sévère, à la bouche jeune et joyeuse; il poussa le cri rauque déjà oriental, avec lequel les gondoliers se croisent: «A-o-é!» et son grand corps s'inclina sur la rame dont l'effort silencieux ébranla la gondole.

Le long des petits canaux, la voix d'amour retentissait encore avec son cri sauvage, ou bien, joyeusement, elle saluait la gondole rencontrée, souhaitant la buona notte.

—Addio, addio, Carlo! répondait-on.

Puis, Carlo s'essaya à chanter, mais sa voix était sourde. Il toussa, racla sa gorge et cracha épais dans la lagune.

—Ah! tant pis! dit Avertie tout haut.

—Vous dites? demanda Floche.

—Je dis, tant pis, parce qu'il a craché.

—Qui a craché? Carlo? Qu'est-ce que cela vous fait? D'abord, c'est plus sain pour lui, et puis il y a déjà tant de cochonneries dans la lagune!

Avertie le savait bien, mais son Bellini s'était dépoétisé par trop subitement.

Bientôt, l'eau sur laquelle voguait la gondole parut lourde et plus grasse. Les palais et les maisons se dressaient, vastes ossuaires sous cette lune froide, évadée par instant des nuages. Mais Carlo, de sa belle voix maintenant harmonieuse et qui s'éparpillait le long des hauts murs en ondes décroissantes, expliquait le chemin parcouru, le petit canal, le raccourci, le théâtre qu'ils dépassaient en faisant monter l'eau clapotante, sur ses marches de marbre.

Dans les canaux plus intimes, tout devint sonore; les gouttes d'eau, elles-mêmes, qui tombaient de la rame, trouvaient leur écho; la gondole rasait les murs; jouant au voleur ou au Borgia, les Pèlerins parlaient à voix basse.

Ils débouchèrent enfin sur le grand Canal. «La lune y épousait la lagune», tandis que la perspective s'offrait aux voyageurs théâtrale, ornée de la parure de tous ses palais, d'une beauté d'Orient dans la nuit. Au fond, vers la haute mer, semblables à des fûts de forêt brûlée, se dressaient les mâts de la Giudecca. Enfin, derrière eux, devant les vulgaires becs de gaz, émergea l'Hôtel Britannia.

Dans le hall, sur les fauteuils et les banquettes, des voyageurs somnolaient, châle au bras, sacs en main.

—Nous n'avons plus un lit de disponible. Ces dames ont-elles retenu leurs chambres? s'informa le gérant, debout sur le ponton et prêt à en barrer l'accès.

—Oui, dirent ces dames.

—Non, avoua le Peintre.

Le gérant le renvoya avec un geste d'homme repu.

—Monsieur, intervint Floche, il est impossible que vous expulsiez ce jeune homme. Un lit, un simple matelas, et voilà de quoi le coucher! Où voulez-vous qu'il aille, ce pauvre garçon? Faites-lui mettre n'importe quoi par terre. Ma chère Avertie, nous ne pouvons l'abandonner ainsi. Nous le prendrons plutôt dans notre chambre.

Elle gesticulait, excitée, parlant très fort. Quelques endormis du hall soulevèrent des paupières vindicatives. L'un d'eux jura. Avertie détestait l'esclandre. Elle se sentit subitement un cœur très dur.

—Taisez-vous donc. Vous faites scandale, vous dites des choses absurdes. Que le Peintre se débrouille.

Le pauvre Peintre, poussé au derrière par la décision d'Avertie, regagna sa gondole et, «A-o-é!», disparut dans la nuit.

Avertie eut un sursaut de répulsion en entrant dans les chambres, offensantes par leur papier sombre, leur plafond de guinguette à liserons peints, leurs meubles chocolat et leurs marbres poisseux de crasse humide.

—Heureusement, dit Floche en soupirant, nous aurons toujours la vue du Canal! et elle s'approcha de la fenêtre qu'elle ouvrit: horreur! Relents de cuisine, de friture froide, de marc de café! Sur le toit voisin, à hauteur de l'œil, pelures d'oranges et vieux citrons. Et en face, à le toucher, un mur écru barrant l'horizon.

—Pouah! fit-elle, pour le coup, c'est trop fort! Mais où est donc le Canal?

Elle se dirigeait déjà vers la chambre d'Avertie pour proposer l'échange. Le gérant l'arrêta et, d'une voix plutôt hostile:

—Pour le prix des chambres, Madame, il n'y a pas de vue sur le Canal.

—Eh bien, je vous en fais mon compliment, Môssieu! C'est complet! Dans votre hôtel Britannia (et elle fit vibrer les n avec impertinence), on se croirait vraiment chez des pauvres, à Grenelle!

Le gérant se retira... à reculons.

—Vos amis américains sont des brutes. N'auraient-ils pas dû surveiller votre commande et se mettre en quatre pour vous, puisqu'ils vous aiment tant! Vous ne me ferez jamais croire qu'il n'y ait pas d'autres chambres, à Venise!

—Ah! que vous êtes fatigante, ma pauvre Floche! Ne pourriez-vous vous taire? Quand je pense à tous ces gens qui sont en bas, sans lit, au peintre qui vogue encore peut-être, je crois que nous devrions nous estimer bien heureuses que ces brutes d'Américains nous aient trouvé ces deux turnes!

—Turnes, vous l'avez dit. Vous êtes intelligente, au moins, si vous avez un sale caractère. Des turnes, oui! On ne vient pas à Venise tout de même pour s'enfermer dans des «gogues» et respirer les eaux grasses!

—Oui, bien sûr! Vous voudriez, pour cinq francs par jour, un premier étage avec salon, billard, bain préparé au lait d'iris... et la vue sur «tout Venise» illuminé, par-dessus le marché, hein?

—Adorable! fichez-vous tant que vous voudrez, nous n'en sommes pas moins des dupes.... Tiens, le lit est propre... oh! mais il a l'air parfait. Nous allons dormir comme des plombs!

Au petit réveil, devant le mur écru, les toits, les pelures d'orange et de citron, elles se réveillèrent reposées et d'humeur charmante. Une lettre de Maud, impatiente de revoir une amie après dix ans de séparation et son mariage avec un Italien, annonçait à Avertie sa visite à l'heure la plus proche.

Cette dernière était encore à sa toilette—quand Maud entra. Joie d'Avertie malgré l'encombrement dès patron-minette d'une chambre trop petite. Après les premières effusions, l'idée d'une exploration en groupe nombreux la navra. À l'avance, elle sentit son âme indépendante comprimée en cette mésaventure comme un pied en des bottines neuves et vernies. Elle se fit belle pourtant afin de plaire à Maud qui, en Américaine de race, aimait «les élégances». Grands dieux de l'Italie! une robe à traîne et un toquet à plumes pour tournailler dans Venise par une journée de sirocco! Aussi, dès la sortie de l'hôtel, Avertie fut la proie de ses nerfs exaspérés par la processionnelle ballade.

Il fallut se rendre sans perdre un instant à la Piazzetta, où les attendait le mari de Maud... et aussi Saint-Marc, heureusement. Par des ruelles amusantes, si étroites qu'une ombrelle ouverte en frôlait les murs, ils arrivèrent à San Moïse, la petite église paroissiale du quartier.

Avertie, qui n'allait pas à un rendez-vous d'amour, regardait curieusement les alentours, quand, en levant le nez, elle se crut démente.... Quoi! de la neige sur cette église? Elle se tâta, vit le ciel bleu, le soleil éclatant, et ajustant son face-à-main, elle constata avec dédain que ce qu'elle avait pris pour de la neige était l'amas des fientes de pigeon, agglomérées sur les corniches et les toits. Tout de suite, elle fut mieux disposée et trouva la ville d'une grande séduction. En passant devant la poste, pourvoyeuse des chères lettres du B.-A. (car le B.-A. restait encore le Bien-Aimé), elle fredonna, avec son dégoût particulier des choses communes, les vers du bourgeois et subtil Nadaud:

Celle qui frappe à ma porte

Et dont je suis tant épris,

C'est la duègne qui m'apporte

Les billets que tu m'écris....

Mais sous le sirocco soufflant par les arceaux de la Piazzetta, il lui fallut maintenir ses jupes et son toquet branlant, et marcher ainsi sur les dalles de la place admirable, sans rien voir, au milieu des pigeons et du soleil, pour rejoindre Sténo, le mari de Maud.

Sténo proposa de suite de «faire un tour». Avertie, sans désir, souple et prête à tout, résignée à ne rien voir, à ne ressentir aucune émotion, suivit, docile, le troupeau qui, bientôt, s'augmenta du Peintre. Ils s'en furent donc, en bande Cook, au pont des Soupirs où Maud les photographia gravissant les marches, «en souvenir de cette charmante matinée».

Avertie caressa de la main le marbre blanc et poli des pommes de pin échelonnées sur la balustrade. Elle les aima d'avoir une forme sobre, un dessin ingénieux, divers et charmant.

Plus tard, elle se rappela qu'on l'avait traînée dans la cour des Doges, au bord d'un puits, au fond duquel elle avait machinalement regardé, sans y voir la Vérité dont, naturellement, chacun avait parlé; qu'on s'était extasié aussi devant l'Ève nue de Rizzio, ronde, faussement pudique en son geste gauche, le ventre déformé par la gestation de Caïn et d'Abel, les seins flasques, mais femme de grande noblesse et d'une dignité Louis XIV! Et qu'enfin, comme on se quittait, elle était tombée en arrêt devant le Lion della Carta.

Campé en fronton au-dessus de la porte du palais ducal, une patte sur l'Évangile, les ailes déployées, la queue fière (pas jusqu'à la trompette cependant!), la gueule entr'ouverte, amère, il surveillait les entrées. Son œil était sombre, tragique, presque dur et mortellement triste. Et c'était encore le regard de Dick! Avertie défaillit presque, comme si elle se fût trouvée en réel face à face avec le jeune Anglais. Clouée devant cette image, oubliant l'ambiance Cook, elle lui vouait, inconsciente, ses désirs accumulés. Cette fourrure de pierre, elle la sentait contre sa poitrine; ces flancs, elle en comptait les battements sur sa peau, et ses seins à elle s'embrouillaient dans la toison fauve; ses bras frêles et ronds, colonnes rosées de Venise, encadraient le mufle bysantin, ses mains s'enfonçaient dans la gueule baveuse.... Et elle eût presque été reconnaissante d'une morsure.

Midi sonna. L'habitude de se ployer aux usages journaliers, aux petites choses de la vie, la tira de ses divagations. Elle s'achemina vers les arcades et, avisant un marchand de photographies, elle acheta l'image de ce lion, si suggestif de l'être désiré. Puis, la cachant sur sa poitrine à côté du petit sachet de soie bleue, elle s'en fut au Vapore rejoindre ses amis.

 

***

 

La Vapore est un restaurant indigène, assez vulgaire, mais typique, où gens du pays et Allemands de classe moyenne ont leurs habitudes. Pendant les repas, un vieux chasseur gras, à terribles moustaches, naïf sosie de Garibaldi, sanglé dans un multi-boutonné spencer de groom, leur offre d'un air paternel et farceur des hors-d'œuvre bizarres et compliqués. Silencieux et engageant, il fourre tout à coup sous le nez des convives son plateau garni de crabes farcis, de moules, de homards, d'huîtres, de crevettes, de canocci, tous fruits de la lagune.

Ah! ces répugnants canocci, ils fascinaient Avertie comme les noyés à la Morgue hypnotisent les femmes du peuple. La méchanceté de leurs petits yeux noirs et durs subsistait malgré le gonflement de leurs corps de gras scorpions et rose mal cuit. Que ne vendait-on leur photographie, Avertie l'eût achetée sur-le-champ.

Le déjeuner propre, confortable, le café excellent, l'humoristique du lieu, l'amabilité du patron reposèrent les trois amis et c'est fort bien disposés qu'ils repartirent pour l'Académie des Beaux-Arts.

Tous trois, certes, avaient la passion, la religion de la peinture; ils s'entendaient à merveille sur ce sujet et comptaient parmi les meilleures les heures passées aux Musées. Consciencieux, ils regardaient, notaient, appréciaient les Italiens jouisseurs, jongleurs d'art, aux âmes un peu superficielles. Mais la beauté ils l'avaient sentie aussi et rendue d'une façon si instructive, si intense et joyeuse que le critique sans peine pouvait donner quitus à leur génie de tout ce qui lui avait manqué.

Les tableaux du Carpaccio, surtout, ravirent les pèlerins. C'est dans leur vrai pays qu'il faut voir ses personnages séparés par un mur seulement de ce grand Canal dont ils étaient, quelques siècles auparavant, l'âme et la vie.

L'histoire de sainte Ursule parut à Avertie vivante, gaie; elle en fut si pénétrée qu'elle s'identifia à la Sainte. C'était elle qui circulait à la cour d'un Roy de la Grande-Bretagne, accueillait son fiancé avec aménité et tristesse à cause de son vœu, puis s'enfuyait en barque. Elle dormait dans un grand lit à colonnes, recevait la visite de l'Ange du Seigneur et enfin se laissait massacrer, sans regrets, sans frayeur, tout naturellement, au milieu de la chaude coloration du tableau et des jambes adorablement minces des personnages.

Aussi fut-elle un peu étonnée quand elle entendit Floche ainsi interpeller le Peintre:

—Vous voyez sainte Ursule dans son lit? Eh bien, Peintre, c'est tout à fait Avertie le matin quand elle se réveille au milieu de ses cheveux roses... toujours fraîche, elle. Et l'Ange qui touche deux mots à la Sainte, c'est moi, sauf que je suis fanée comme une patte de tortue ou une cuisse d'éléphant adulte, très adulte même!

—Pardon, Floche! Vous êtes bien l'ange qui touche deux mots le matin à sainte Ursule, mais c'est pour lui faire et sonner la femme de chambre et veiller à l'eau chaude et ouvrir la fenêtre et travailler au petit fourbi! riposta sainte Ursule en riant.

Il fallut partir, le musée fermait. Avertie eut le soupir de regret avec lequel on quitte ceux qu'on aime. À la sortie, ils retrouvèrent Maud et le sirocco.

Ah! l'œil que fit Avertie, harassée, lorsque Floche demanda à faire un tour à pied dans quelque quartier peu fréquenté! Maud les conduisit à San Trovaso, où la célèbre échoppe d'Opéra-Comique étalait sa gloire printanière en un balcon rutilant de glycines trop lourdes.

—Oh! bella, bella glycina della Punta lungo! s'écria Floche. Et puis, ce qu'on est heureux de retrouver en «chair et en os» ce qui vous bassine aux vitrines, sur les cartes postales et les poncives aquarelles! Au moins, ici, on est sûr de ne pas être volé! Voilà qui n'est pas du chiqué!

Ils continuèrent vers San Sebastiano. L'absence des touristes, la blancheur, la séduction de ce quartier, avec ses petites loqueteuses dans les haillons desquelles traînait toujours un bout de chiffon vif, charmèrent les visiteurs. Ils furent vite entourés d'un essaim d'enfants, familiers, collants comme des mouches d'orage.

Tout le long du quai de la Maritima, les maisons s'offraient à la rivière et les petits canaux se succédaient, étroits, mystérieux, pittoresques. En face, c'était la Giudecca, ses bateaux, ses navires, et ses barques... et partout, tout autour des pèlerins, l'horrible sirocco. Il tordait les plumes de leurs chapeaux, gonflait leurs jupes et leurs joues presque.

Fatiguée par la lutte, Avertie refusa d'entrer dans l'église de San Sebastiano. Elle s'abattit sur la borne du seuil. Les enfants qui l'avaient suivie, opiniâtres, les femmes en châles, aux regards hardis, dévisageaient cette élégante à plumes, assise sur une pierre.

Elle goûtait ces choses avec tranquillité, hantée par ses souvenirs. Elle pensait que, dans tant de pays déjà parcourus elle avait presque toujours trouvé un quartier analogue à celui-ci et des femmes de ce même type particulier à la race gitane. Ces femmes étaient encore plus intéressantes ici, à cette heure, dans le décor de ces ponts Renaissance, avec le désordre de leur chevelure, la nudité de leurs pieds traînant dans des socques, et le geste courbe de leurs bras pendus à la chaîne de ces puits inouïs de recherche d'art.

Mais bientôt elle entendit ses compagnons ouvrir brusquement la porte lourde de l'église.

—Ma chère, dit Floche en sortant, vous êtes une folle de ne pas être entrée. Vous n'avez donc aucune santé, aucune résistance? Venir jusqu'à la porte de l'Église de Véronèse et s'asseoir sur une borne quand on a derrière son dos pour plus de cent millions de peinture!... Ma parole, je ne vous comprends pas! Vous ne savez pas voyager.... Moi, j'ai vu tout cela de plus que vous—et elle fit couler sous son pouce les feuillets de son cahier de notes—j'en aurai, au moins, pour mon argent. Avez-vous seulement regardé cet amour de garçon en beurre frais, là juste au-dessus de votre tête? C'est saint Sébastien, ma chère! Je vois tous ses trous... ah! une merveille encore et quelles jambes!

À ces mots, Avertie retrouva sa vigueur pour se repaître de la vue des jambes longues, minces, musclées dans leur pose lasse, et des mains et des bras, langoureux de cette trop facile sensualité italienne. La patine éburnée, ce que Floche appelait le beurre frais, en faisait le plus grand charme. Énervée, elle bâilla.

Floche s'enquit:—Vous avez faim, ma chère? ou vous vous ennuyez?

—M'ennuyer, vous rêvez? Mais quelle heure est-il donc?

—L'heure du tea! dit le Peintre d'une voix de sacrificateur de petits enfants.

Alors Maud proposa d'aller se reposer au tea room, établissement extra-dry et où «on s'amusait beaucoup avec tous ces Yankees».

On sauta sur l'idée, chacun, sans l'avouer, en ayant assez, pour ce jour-là, de «vibrations d'art».

Le tea room était bondé; cela sentait un médiocre mélange de café, de thé et de cacao, tandis qu'un orchestre pauvre, piano et violon, feutrait le bruit des cuillers et des tasses.

Avertie s'assit près d'un bow-window, sous un bouquet de lilas énorme, de tulipes et d'anthuriums couleur sang et qui jetait une tache éblouissante dans la salle. Les fleurs, par la chaleur, s'étaient largement épanouies, perlées de sueur embaumée. Il y avait tout un frais poème dans ce paquet de printemps.

Alentour, ainsi que Maud l'avait dit, c'était l'Amérique for ever. Types réellement sains et beaux, mais si uniformes qu'il eût été difficile de choisir la plus jolie femme. Toutes étaient belles, aucune n'avait de séduction.

Tout à coup, sous le nez d'Avertie passa une bouffée de tabac blond mélangé d'arôme de vétiver. Elle se pencha vers le bouquet. Mais non, ce n'était pas cela. Où donc avait-elle déjà senti pareille effluve douce? Elle revit dans un éclair la Suisse, les petits volets verts, Lucerne, le wagon... son œil dansa dans la pièce.

Au fond, du tea-room, sous les arcades qui, formant boudoir turc, cachaient à demi les consommateurs, Avertie remarqua une main paresseuse éventer d'un immense foulard indien un visage inaperçu.

Dick, attablé avec la plus somptueuse américaine du lieu, était assis nonchalant, presque étendu, dans sa pose affectionnée. Sa compagne avait une carnation trop riche, une poitrine trop forte, des cheveux trop luxuriants, des yeux trop gros, et une élégance provocatrice. Tous deux s'ennuyaient sans vergogne.

Avertie les fixa avec effronterie.

Le jeune homme avait repris sa pipe; par sa bouche entr'ouverte, il s'ingéniait à faire sortir des anneaux de fumée bleue. Il y apportait toute son attention. Ses lèvres, courtes et épaisses, se fermaient à intervalles réguliers et ses dents larges se posaient sur elles, comme des amandes fraîches sur des fruits rouges.... Avertie eut envie d'y goûter.

Quand la pipe fut finie, il la rangea dans son étui et posément la mit dans sa poche, puis il prit un crayon, griffonna quelque chose sur un programme qui traînait sur la table, plia le papier en quatre, en huit, en fit une cocotte, s'amusa à la faire sauter de l'ongle et finalement la garda dans la main.

La belle Américaine bâilla en montrant une gueule saine de jeune fauve et, se levant, donna le signal du départ. Pour sortir, Dick devait passer près d'Avertie. Il s'attarda un peu à payer, se leva enfin, fixa Avertie qui sentit

son âme lui tomber du corps...[2].

Négligemment le jeune homme s'approcha d'elle, et sur la table glissa la cocotte en papier. Avec une dextérité qui la surprit elle-même, sans regarder si quelqu'un l'observait, Avertie l'escamota. Son entourage n'avait rien vu. D'ailleurs, tout ne s'était-il pas passé avec un naturel et un flegme admirables? Mais cette cocotte, que signifiait-elle après tout? Une allusion impertinente, peut-être?... Qu'en savait-elle?

Cependant son cœur continua de battre; elle eût voulu quitter le tea-room et rentrer à l'hôtel pour déplier au plus vite le papier. Les autres, heureux de se reposer, s'éternisaient en oiseux et amusants propos. Alors Avertie, pour tromper le temps, s'intéressa à classer les gens qu'elle voyait, d'après les peintres qui les eussent le plus volontiers pris comme modèles.

Plus tard, enfin, rentrée dans sa chambre, elle sortit de son carnet de notes la petite cocotte en papier. Elle la déplia fiévreusement et, dans un de ses angles, elle lut:

Demain, dix heures matin, aux Arméniens.

DICK STRATHMORE B RNT

GRAND HOTEL

 

***

 

Au matin, 6 heures, hôtel du Lido.

Les Pèlerins ont déménagé. Avertie, fatiguée, dort profondément. Floche s'est déjà levée, a ouvert la fenêtre et s'est recouchée. Bientôt, irrespectueuse du sommeil de sainte Ursule, elle réveille sa compagne.

—J'ai sonné la bonne. Pstt! Hé! Avertie! Vous avez le sommeil lourd, mon amie, comme une naïve paysanne! Et vous avez fermé la porte à clef hier soir! Quelle sotte manie! Pour les voleurs qu'il y a ici... Et après, le matin, il faut se lever pour aller ouvrir, c'est esquintant. Allons! Ouste! un peu de nerfs! Vous allez, n'est-ce pas? Très bien! Puisque vous êtes debout, passez-moi mon crayon, mes notes, mon pet-en-l'air... Pas celui-là! Quelle empotée vous faites... L'autre, le sale! Ah! que c'est fatigant tout cela! Et cette matinée, quand j'y pense, quel calvaire! Voyez-vous, pour voyager, vous aurez beau dire, il faut être jeune, car lorsqu'on a tous ces soins à donner à un vieux chicot, à un vieux corps, c'est infernal! (La bonne apporte l'eau chaude.) Hé! Mademoiselle, ne vous sauvez pas ainsi! Elles ont toutes le feu au derrière, ces Italiennes! Apportez de l'eau chaude, cinq ou six brocs, et un peu vite, s'il vous plaît!

Elle se lève, lave la cuvette, le verre à dents, le bidet, fourbit, astique, en parlant de microbes, de la contagion et s'ablutionne ensuite à grande eau. Maladroite et cosaque, elle s'enduit d'une épaisse couche de savon qui mousse, mousse et gonfle et coule de ses membres tout autour d'elle comme de la pâte à frire. On dirait Max und Moritz sortis du pétrin de M. Boeck! La mousse de savon gicle et crépite sur tous les objets de toilette. Par terre, ce sont des lagunes, des rigoles fines; les serviettes traînent çà et là sur les meubles, dans les flaques, partout, toutes «commencées»... Cependant la comtesse Floche ne s'est pas lavé les pieds depuis Paris! Quand Avertie s'en étonne, abasourdie:

—Oh! ma chère, qu'est-ce que cela signifie de se laver les pieds quand on a la peau sèche? Et je vous prie de croire que je l'ai sèche, moi! Cela donne des cors de se laver les pieds, ça «tendrit» la peau... Les fantassins ne se les lavent jamais, eux! c'est défendu.

Sa chemise passée, elle noue, en petite nonnette ronde, glacée de sucre rosé, les rubans de satin entre ses seins un peu mûrs. Puis, soigneusement, elle s'enduit la figure de pommade.

—Ma pauvre amie, pouvez-vous me passer votre glace? J'ai la tête si grosse qu'elle ne tient pas dans la mienne.

Elle se coiffe avec soin, se fait une auréole bouffante de cheveux d'or autour de son masque gouaché et commence à s'habiller.

—Pouvez-vous me sangler, Avertie? Savez-vous?... Vous êtes la complaisance même et la vie avec vous doit être adorable. Je sens que je ne pourrai plus me passer de vous après le voyage. Baptistine, à côté de vous, sera de la crotte de lapin! Ce que je souffrirai, n'y pensons pas! Sanglez! allez, encore! jusqu'à la petite marque de crasse sur le lacet rose; c'est le cran. Ouf! il me faut absolument maigrir, Altmar n'aime que les joncs!

Le masque blanc se retourne vers son arrière-train pour voir si tout est bien correct et s'échappe sans remercier Avertie.

Celle-ci consulte sa montre: 9 heures, et tant de choses à faire encore! Par quel miracle avait-elle pu finir sa toilette et s'habiller à son tour? Elle prend la glace, regarde sa nuque, y passe une main remplie de bergamotte, s'en inonde le cou et les épaules, endosse une blouse légère, un costume court, pose son canotier sur ses cheveux couleur d'ambre, prend ses gants, un châle, une ombrelle.

—Quoi! vous partez? lui demande Floche interloquée. Qu'allez-vous faire à cette heure? Un Vendredi Saint! Ah! oui, vous confesser...

La voix de Floche résonnait encore dans la chambre qu'Avertie descendait l'escalier.

Sur le mica scintillant de la lagune, fraîche comme une opale en son noir écrin, Avertie voguait dans sa gondole. Ses yeux, fixés sur le couvent des Arméniens, semblaient vouloir en percer les murs aveuglants de soleil. Elle souhaitait glisser, patiner, voler sur les eaux... Jamais elle n'arriverait assez vite. Et pourtant elle savourait l'attente délicieuse de la minute où elle retrouverait Dick. Elle ne regardait ni les jolies voiles latines inclinées là-bas sur l'horizon bombé, ni le geste pittoresque et monotone du gondolier penché sur le mouvement régulier de la longue rame...

Enfin les cyprès se détachèrent tout autour de l'îlot, semblables à ces minces chandelles de fête entourant les gâteaux de son enfance. Puis ce furent la petite maison blanche égayée par la floraison des arbres fruitiers et les pilotis d'un bleu criard, l'enceinte du couvent rouge pompéïen et l'image réfléchie de toutes ces choses dans l'eau huileuse.

Sous le porche désert la gondole accosta mystérieusement.

Avertie perçut encore le clapotement de l'eau sur les marches, puis tout disparut: Dick, flegmatique et beau, la reçut dans ses bras.