L'Émigré
Lettre XX.
Le Marquis va toujours de mieux en mieux; heureusement que l'os n'était point entamé, et dans peu de jours il se servira de son bras. Nous voyons avec peine approcher le moment où il nous quittera. Il a l'air de se plaire parmi nous, et la reconnaissance qu'il nous témoigne surpasse de beaucoup nos soins. Je ne sais quelquefois si je dois m'applaudir d'avoir fait connaissance avec le Marquis, et si je n'éprouverai pas pour la société, ce qui arriva à votre père pour la bonne chère. Il fit à Vienne, chez l'ambassadeur de France, un très-bon dîner accommodé à la Française, et il fut quelque temps à trouver la cuisine Allemande détestable. Je n'avais pas idée de la conversation avant d'avoir connu le Marquis. J'ai entendu disserter; mais converser agréablement sans s'appesantir sur les objets, mêler l'enjouement à la gravité, se proportionner aux personnes qui écoutent, prêter de l'intérêt aux sujets arides, approfondir les objets en ayant l'air de les effleurer, savoir passer d'un ton à un autre, voilà, ma chère Emilie, ce que je trouve dans la conversation du Marquis, et j'ai passé des heures délicieuses avec lui, sur-tout lorsque vous étiez en tiers: mon cœur et mon esprit alors n'avaient plus rien à désirer. Adieu, mon Emilie; je vous embrasse bien tendrement.
LETTRE XX.
M E
C L .
Combien votre amitié me touche, ma chère Victorine, et combien m'a été utile en ce moment votre officieuse prévoyance! Je venais de lire la gazette qui met au nombre des blessés mon cher Baron; j'étais toute entière à l'inquiétude la plus déchirante lorsque votre lettre m'est arrivée. Vous avez prévu la douleur qui m'accablait, vous ne vous êtes occupée que pour la guérir, je vous dois mon repos, et qu'un bienfait a de prix quand il vient d'une main chère! Mais, ma tendre amie, rassurée en ce moment sur le passé, que l'avenir est inquiétant! Cette malheureuse guerre durera-t-elle encore long-temps? Les transes continuelles qu'elle me fait éprouver ne peuvent se décrire; des grades, des rubans peuvent-ils servir de compensation à tant d'inquiétudes. La paix, l'union, les douceurs d'une tendre intimité ne sont-elles pas mille fois au-dessus du vain plaisir de faire parler de soi, d'entendre les autres parler de ce qu'on aime? Je ne suis pas politique, peut-être les intérêts de mon cœur font-ils illusion à mon esprit, mais je suis bien tentée d'être de l'avis d'un homme d'esprit, qui soutenait chez ma mère, que les Puissances n'auraient pas dû se mêler des affaires des Français, qu'il aurait été plus sage de laisser se consumer leur feu dans l'intérieur et ne pas, disait-il, en citant un ancien, l'attiser avec l'épée. On dit que c'était le sentiment de l'impératrice de Russie; si cela est, je dois être bien fière. Ce sentiment n'est peut-être pas celui du marquis de S . A . Les Emigrés veulent que les Puissances
fassent les plus grands efforts, déploient toutes leurs ressources pour détruire jusqu'au germe de la révolution Française, dont la contagion suivant eux, menace tous les pays; peut-être ont-ils raison; peut-être aussi sont-ils aveuglés par leur ressentiment et l'intérêt, qui leur inspirent une impatience bien excusable. Je pense comme eux qu'il importe à l'humanité d'éteindre l'incendie qui consume la France, et peut s'étendre dans le reste de l'Europe; mais je diffère avec eux sur les moyens. La guerre est le plus grand des fléaux, et la main de tout souverain qui signe un manifeste pour la commencer doit trembler. Il faudrait dans un tel instant mettre sous ses yeux le tableau d'un champ de bataille, où le sang coule de toutes parts; des monceaux de cadavres, des milliers de blessés, remplissant l'air des cris de la douleur; il faudrait lui peindre les angoisses des femmes, des mères, des sœurs d'une partie de ses sujets, attendant l'arrivée de chaque courrier avec une inquiétude déchirante, osant à peine parcourir les détails même des victoires, et fixer leur regards sur des lauriers teints du sang de leurs proches et de leurs amis. Les plus brillans succès sont-ils un dédommagement de tant de désastres. Souvenez-vous, ma chère Victorine, qu'en lisant le siècle de Louis XIV, nous lui fimes l'application de ces vers sublimes de C .