L’enfant Mystérieux

Vinceslas-Eugène Dick · Chapitre 24 sur 44

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L’enfant Mystérieux

IV. Où la Démone revient d’une excursion aux portes de l’enfer.

IV. Où la Démone revient d’une excursion

 

aux portes de l’enfer.

 

On se rappelle le cri de désespoir échappé à Ambroise Campagna, lorsqu’il vit la masure de la mère Démone flambant comme une botte de paille.

– On nous a devancés, avait-il dit… Cette fois, la petite An-na est bien décidément perdue !

Ces deux phrases indiquent suffisamment que le brave jeune homme voyait là s’évanouir sa dernière espérance de re-trouver la fille de son ami Bouet ; elles ne laissent pas de doute sur la conviction enracinée chez lui que les auteurs du rapt n’étaient autres que la vieille sorcière et maître Antoine.

Or, le beau parleur, ayant eu vent, selon toute probabilité, de ce qui se tramait contre lui, venait de faire disparaître sa complice, en mettant le feu à l’officine où elle tripotait ses malé-fices.

Pendant quelques secondes, Ambroise demeura immobile, se rongeant les poings de colère. Puis une voix demanda :

– Qui peut nous avoir devancés ?

– Suffit ! je m’entends… répondit Campagna.

– Qui sait si la vieille n’est pas là-dedans, qui brûle comme une sorcière qu’elle est ? observa une autre personne.

 

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– Bien sûr qu’elle y est ! grommela Ambroise : c’est même ça qui me chiffonne.

– Peut-être serait-il encore temps de la sauver ! hasarda un troisième.

– Es-tu fou, Cyprien ? fit-on… Holà !… Aïe !… que fais-tu Ambroise ?… Au secours !… Il est perdu !

Ces exclamations avaient, certes, leur raison d’être. En ef-fet, à la supposition qu’il serait peut-être temps de sauver la Démone, Campagna n’avait fait « ni un ni deux »… Il s’était élancé dans la maison, enfonçant la porte d’un coup de pied, et avait disparu au milieu des nuages de fumée.

Dix secondes, dix siècles, s’écoulèrent ; puis on vit surgir Campagna par la porte opposée, tenant dans ses bras un in-forme paquet, qui n’était rien moins que le corps de la sorcière.

Toute cette scène – l’arrivée sur les lieux, les phrases échangées et le sauvetage – s’était accomplie en moins de deux minutes ; et pourtant le vieux toit de pieux entrelacés de chaume s’effondra aussitôt qu’Ambroise fut sorti.

Il était grand temps… Mais à quoi bon ce coup de bra-voure ? La Démone était morte, sans aucun doute, à moins que les sorcières ne soient à l’épreuve du feu.

Voilà ce que disaient les compagnons d’Ambroise, tout en lui reprochant amicalement sa folle témérité.

Sans s’occuper de leurs observations, Ambroise déposa sur le gazon le corps de la vieille, acheva d’éteindre le feu qui avait pris à ses jupes et en dégrafa le corsage, de manière à laisser pénétrer librement l’air dans la poitrine. Cela fait, il pratiqua, pendant cinq bonnes minutes, la respiration artificielle – opéra-

 

– 209 – tion qu’il avait vu tenter avec succès sur un noyé, par le médecin de l’Île.

Cette opération, très simple, du reste, consiste à rappro-cher les coudes en avant de la poitrine, puis à les projeter en arrière, de façon à simuler aussi exactement que possible le jeu naturel des poumons.

De temps à autre, Campagna penchait son oreille sur le cœur de la vieille, cherchant à surprendre le moindre batte-ment, le plus faible indice de vie. Puis il reprenait son mouve-ment de va-et-vient avec les coudes. Les autres frictionnaient, frictionnaient, avec la plus louable émulation.

Un docteur en médecine n’eût pas mieux fait.

Mais, hélas ! la tireuse de cartes avait, sans doute, rendu son dernier horoscope, car, malgré ces soins intelligents, aucun tressaillement n’agita ses vieux membres, aucun souffle ne vint à ses lèvres.

L’arrivée de voisins et voisines sur le lieu de l’incendie – ar-rivée qui s’annonça par les exclamations les plus variées – obli-gea Ambroise à suspendre la médication.

Il enleva le corps dans ses bras et dit à ses compagnons :

– Sauvons-nous… Je ne veux pas qu’on nous voit ici.

– Mais… fit observer Cyprien Langlois, tu n’es pas, je sup-pose, pour emporter ce cadavre ?

– Je ne l’abandonnerais pas pour cent louis, au contraire.

– Tu es drôle… Qu’en veux-tu faire ?

 

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– Ce que j’en veux faire ?… L’instrument de la justice di-vine.

– Comprends pas.

– Je n’ai pas le temps de t’expliquer… Plus tard… Mais fuyons vite, sans être vus.

Et Campagna, pressant dans ses grands bras le corps ina-nimé de la Démone, comme si c’eût été un trésor, prit sa course dans la direction de la forêt.

Cyprien l’entendit murmurer :

– On ne sait pas… J’ai vu des noyés revenir à la vie, après deux heures de mort apparente. Langlois répondit, tout en em-boîtant le pas :

– Oh ! pour ça, mon garçon, elle est bien morte, j’en ré-ponds. On arriva sans encombre à la lisière du bois. Ambroise commanda une nouvelle halte. Il déposa son sujet près d’un ar-bre et recommença, sur nouveaux frais, l’opération de tout à l’heure. Les autres crurent, cette fois, qu’il avait un « coup de marteau » et le laissèrent faire, sans lui aider.

Le fait est que maître Campagna y mettait de l’acharnement et que, par cette nuit noire, il avait pas mal les allures d’un vampire.

On le laissa donc opérer seul, non toutefois sans se tenir à une distance respectable et sans jeter des regards furtifs sur le bois sombre, où, la nuit, errent les loups-garous et les esprits follets.

 

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– Nous aurions fait mieux de rester chez nous, murmura Cyprien Langlois à l’oreille de Johnny Fiset. Ambroise fait des choses !…

– Crédienne ! à qui le dis-tu ! Je donnerais bien de quoi pour me voir dans mon lit.

– Sauvons-nous.

– Non pas. J’ai peur, mais je reste. Je n’ai pas envie de mettre tous les loups-garous à mes trousses.

– Au fait… soupira Langlois, ils n’y manqueraient pas, par une nuit comme celle-ci. Les deux amis restèrent donc, mais ils n’étaient pas gros, satané corbillard ! Cependant, Ambroise Campagna, qui opérait en toute conscience depuis un temps assez long, s’arrêta tout à coup. Quelque chose comme un tres-saillement avait traversé le corps de la Démone. Il alluma vive-ment une allumette et l’approcha des lèvres de la… morte. Les lèvres s’agitaient imperceptiblement ! Il colla son oreille sur le cœur…

Le cœur paraissait être le siège d’une sorte d’ébranlement ; il semblait travailler sourdement à sa propre résurrection !

Ambroise joignit les mains et s’écria :

– Elle vit !… Merci, mon Dieu ! Une demi-heure plus tard, la Démone reposait dans un bon lit, chez Ambroise Campagna. Ce lit avait été installé dans l’endroit le moins visible de la mai-son, au fin fond du grenier, car il entrait dans les plans du sau-veur de la sorcière que tout le monde crût à sa mort.

Au moment de se séparer de ses compagnons, Ambroise leur dit :

 

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– Mes amis, je vous demande le secret le plus absolu sur les événements de cette nuit… Il s’agit de choses plus importantes que vous ne le pensez… Jurez-moi de ne pas souffler mot de ceci à personne… à personne au monde, vous entendez ?

– Nous le jurons ! firent les insulaires.

– Bien. Maintenant, séparez-vous et inventez une histoire quelconque pour expliquer votre absence.

– Sois tranquille : on se tirera d’affaire sans bavarder.

– Merci. Au revoir.

– Bonne nuit. Ambroise ferma sa porte au loquet et remon-ta vite auprès de la moribonde, où se trouvait déjà sa vieille mère, l’unique habitante de la maison, à part lui, en temps ordi-naire. Ambroise était garçon, vieux garçon même, car il allait avoir quarante ans. Le teint blanc, quoique un peu bronzé, les cheveux blonds, les traits accentués, mais corrects et de joviale expression, il aurait pu, sans doute, trouver femme plutôt dix fois qu’une, s’il avait voulu, parmi les filles à marier de Saint-François ; mais il avait préféré vivre seul avec sa mère, veuve depuis douze ans, et garder sa chère liberté. Car il était d’humeur un peu vagabonde, ce grand garçon. Cultivateur, pê-cheur, marin, il faisait un peu de tout, ne s’arrêtant à la même besogne que juste le temps indispensable pour ne pas la finir tout à fait. Aussi ne se faisait-il pas de rentes, oh ! non !… Mais, enfin, il vivait bien, tout de même, d’autant plus que sa mère et lui n’étaient pas exigeants. Tel était Ambroise Campagna, le deuxième voisin à main droite, en regardant le fleuve, de notre vieille connaissance Pierre Bouet.

Le premier voisin n’était autre que la mère du capitaine Hamelin, encore une veuve, encore une femme qui avait à pleu-

 

– 213 – rer la perte d’un époux, dans une de ces noyades malheureuse-ment trop fréquentes à l’île d’Orléans.

Ambroise se rendit donc auprès de la moribonde qu’il ve-nait d’arracher aux flammes.

Si elle n’était pas morte, elle n’en valait guère mieux. Froide, exsangue, raidie sur sa couche, elle respirait pénible-ment. Des soubresauts agitaient son maigre corps et, de temps à autre, ses yeux s’ouvraient démesurément, puis se refermaient soudain, comme pour fuir quelque vision terrible.

Vers l’aube, elle parut s’assoupir ; mais son sommeil ne du-ra guère plus d’une demi-heure. L’agitation la reprit avec un redoublement d’intensité… Ses mains, sans cesse en mouve-ment, ne faisaient que tirer les couvertures, comme pour les ramener sur sa tête… Puis les pieds se mirent de la partie, se trémoussant alternativement, pendant que la poitrine était sou-levée par une respiration courte et comateuse.

Le cerveau s’engageait…

C’était la crise, la lutte suprême entre la vie et la mort !

Cela dura près de quinze jours, avec des alternatives de mieux et de pire, qu’Ambroise suivait avec une étrange anxiété. Il semblait que ce grand garçon, transformé en garde-malade, eût identifié sa vie avec la vie de la Démone, tant il mettait d’âpreté à combattre la maladie de sa patiente.

Quand les choses avaient l’air de prendre bonne allure, le digne homme devenait tout épanoui et murmurait, se frottant les mains.

– Allons ! encore un peu de temps, et je saurai tout… Elle parlera… Pourvu qu’il ne soit pas trop tard !

 

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Mais, dans les phases critiques que dut traverser la malade, il en était tout autrement, et Campagna jurait comme un trou-pier.

– Cré nom ! grommelait-il, le diable s’en mêle, c’est sûr… Il attend sa proie et s’impatiente… Cette vieille païenne est capa-ble de crever sans ouvrir la bouche.

Et le pauvre garçon se décourageait, s’arrachant les che-veux et maudissant le sort, qui tenait muette la seule langue de femme qu’il eût voulu voir déliée.

Une nuit, cependant, Ambroise éprouva une violente émo-tion et eut une lueur d’espoir.

Il était une heure du matin. Campagna, qui avait provisoi-rement transporté son lit auprès de la malade, afin de recueillir ses premières paroles, Campagna, disons-nous, se roulait dans ses draps, ne pouvant dormir. Soit qu’il fît trop chaud, soit que le flot de ses pensées le tînt éveillé, il avait les yeux grands ou-verts, il jonglait…

Tout à coup, la vieille s’agita sur sa couche et se prit à mar-motter des mots sans suite et mal articulés : « La mort… l’enfer… pénitence… Antoine… Oh ! »

Ses mains s’agitèrent, comme pour chasser une apparition ; elle se tordit sur son lit ; une sueur abondante mouilla ses che-veux blancs… Puis elle parut se calmer et tomba bientôt dans un sommeil de plomb.

Le lendemain, quand Ambroise voulut l’interroger, elle ne put lui répondre, mais son regard avait moins d’égarement, et il y avait une lueur de raison dans sa fixité.

 

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Le jeune homme se reprit à espérer…

Le mieux se déclarait, et la centenaire allait vivre.

Depuis lors, il ne la perdit pas de vue une seule heure et ne cessa de la questionner sur la fille adoptive de Pierre Bouet.

La vieille s’habituait à ce nom d’Anna, qui semblait arriver jusqu’à son intelligence et y faire naître un travail remémoratif.

Enfin, une nuit – celle du 21 au 22 juillet – vers deux heu-res du matin, la Démone se redressa dans son lit, se mit sur son séant et, portant les deux mains à son front, s’écria d’une voix terrifiée :

– Vite !… Le voilà !… Il vient ! il vient !… Le Sauvage !… L’île à Deux-Têtes !… Pauvre Anna ! Puis elle retomba sur sa couche, en proie à une crise effrayante. Ambroise Campagna sauta à bas de son lit, s’habilla à la hâte, prit son fusil et s’élança vers la grève. Un quart d’heure plus tard, sa chaloupe, toutes voiles hautes, filait vers l’île à Deux-Têtes. La Démone avait par-lé !

 

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