L’enfant Mystérieux

Vinceslas-Eugène Dick · Chapitre 34 sur 44

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L’enfant Mystérieux

II. Exploits… chevaleresques de Ti-Toine.

 

 

Deux années s’écoulèrent de la sorte, sans amener de chan-gements notables dans la situation respective de nos personna-ges.

Antoine tissait sa trame et attendait son heure.

Campagna observait.

L’orpheline, elle, souffrait sans se plaindre.

De toutes les petites persécutions, à peine voilés mainte-nant, qu’elle avait à endurer, la plus ennuyeuse, la plus aga-çante, la plus tenace lui venait de son cousin Ti-Toine, le gros joufflu que l’on sait.

Secrètement encouragé par ses parents, cet idiot-là prenait son rôle de prétendant au sérieux – quand ce n’était pas au tra-gique.

Dieu sait pourtant qu’il n’avait pas le physique d’un héros de roman, Ti-Toine !… Gros, court, la tête énorme, des yeux bleus faïence à fleur de peau, le nez busqué en canard, la bouche lippue, il aurait été parfaitement chez lui dans quelque coin perdu de la Forêt-noire, quand le bon Lafontaine écrivit son Paysan du Danube.

Avec cela, amoureux comme un berger et jaloux comme un Espagnol !

 

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Anna ne pouvait faire un pas sans l’avoir sur les talons ou sans se heurter à lui. Il la couvait sans cesse de son regard sans lumière et la contemplait béatement, la bouche entrouverte.

Cela devenait énervant, horripilant, au point que la jeune fille prenait souvent « ses jambes à son cou » et courait sans vergogne pour échapper à ce cauchemar vivant.

Alors, Ti-Toine se mettait à pleurer et allait confier ses cha-grins d’amoureux au giron maternel.

Pas besoin de se demander si la douce Eulalie bondissait et si l’étrangère en attrapait des bordées d’injures… sans les en-tendre, cela se conçoit.

Antoine, à son tour, était mis au courant par sa femme, qui ne manquait pas de charger le tableau outre mesure et de de-mander les plus noires vengeances.

La plupart du temps, le mari se contentait de dire :

– Patience, femme : ça viendra ; il faudra bien que ça vienne !

Eulalie, qui connaissait son homme et savait de quoi il était capable, refoulait son ressentiment et se calmait pour un temps.

Mais c’était sans cesse à recommencer, car le gros Ti-Toine devenait plus amoureux et plus bête d’un jour à l’autre… Il avait constamment la larme à l’œil et ne finissait pas de pleurnicher dans le tablier maternel.

C’est le fouet qu’il aurait fallu donner à ce braillard imbé-cile… Mais la tendre Eulalie était loin de partager cet avis, – je vous prie de le croire.

 

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Elle s’attendrissait d’abord sur le chagrin de son gros fils ; puis, sans transition, elle entrait dans des colères folles contre sa filleule, – laquelle était bien à cent lieues de se douter des tempêtes que soulevait son indifférence à l’endroit du cousin Ti-Toine.

Cependant, une note gaie traversait parfois le hourvari de ce concert en bémol.

C’est ainsi qu’une après-midi du mois de juillet, Ti-Toine arriva comme une bombe à la maison… Il pleurnichait à chau-des larmes et se précipita, sans crier gare, sur les genoux poin-tus de sa mère.

Le cœur de la douce Eulalie en fut tout chaviré, – à tel point qu’elle n’acheva pas une série d’invectives fortement sa-lées qu’elle était en train de servir à son mari.

– Qu’as-tu, mon gros Toutou ? demanda-t-elle vivement à son fils, tout en relevant avec ses deux mains la trogne ruisse-lante du désolé garçon.

– J’ai… que je veux aller me périr dans le puits, là ! répli-qua Ti-Toine entre deux sanglots.

– Te périr, sainte Eulalie, ma patronne !

– Oui, oui… et pas plus tard que bien vite.

– Et pourquoi te périr, mon chat ?

– Parce que… elle ne veut pas m’aimer.

– Qui ça, mon chéri ?

– Anna, donc !

 

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– Eh quoi ! cette petite engeance ?

– Justement… Elle m’a dit de cesser de la suivre comme un chien…

– La gueuse !

– Et de ne plus me cacher dans les sapinages pour la guet-ter quand elle va chez les Campagna.

– La pimbèche ! Comme si ton regard la salissait, cette de-moiselle !

– C’est que… je lui fais peur, vois-tu.

– Tu lui fais peur !… Comment ça, mon garçon ?

– Voilà !… Hi ! hi ! hi !… Je me cache dans les branches, le long du chemin… Puis, quand elle passe, je me sacre « à quatre pattes » devant elle en hennissant et ruant comme un poulain… C’est drôle, ça, pourtant ! Eh bien, elle, ça la fâche. Si elle m’aimait, ça lui ferait plaisir, au contraire. Pas vrai, m’man ?

La mère ne pouvait répondre, et pour cause. Renversée en arrière sur sa chaise, elle riait d’un rire tellement aigu, que les vitres des châssis en tintaient.

Antoine, lui, avait la figure coupée en deux par un sourire d’une oreille à l’autre.

Ce que voyant, Ti-Toine éclata à son tour si formidable-ment, que le chien se mit à japper, le chat à miauler et que Ma-ria-Claudia descendit du grenier pour s’enquérir de ce qu’il y avait de si drôle « en bas. »

 

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Cette explosion d’hilarité durait encore, quand Anna fit son entrée.

– Comme vous voilà joyeux ! dit-elle.

– Ha ! ha ! ha ! beugla Ti-Toine.

– Hi ! hi ! hi ! glapit sa sœur.

– Hé ! hé ! hé ! miaula Eulalie.

– Hem ! hem ! toussa Antoine, reprenant le premier son sérieux.

– Qu’y a-t-il donc de si amusant ici ? demanda de nouveau l’orpheline, avec un pâle sourire.

– C’est de moi que nous rions tous ensemble ! put enfin dire Ti-Toine, qui se reprit à éclater comme un tonnerre.

– C’est de toi que tu ris tant que ça ! fit remarquer l’orpheline avec étonnement.

– Eh oui, justement ! fit Ti-Toine avec un naïf orgueil. C’est que c’est cocasse, va… Tu sais bien… quand je fais le poulain dans le chemin du roi : hi-han !… hi-han ! !

Et, se précipitant à quatre pattes, Ti-Toine envoya vers le plafond trois ou quatre ruades des mieux conditionnées, avec accompagnement de hihan ! hihan ! si bien réussis, qu’une ju-ment s’y fût trompée.

Malheureusement, dans la sincérité de ses efforts, le brave garçon perdit tout contrôle sur son ventre, – lequel en profita pour faire entendre, lui aussi, un hi-han de sa façon, qui n’était

 

– 349 – pas dans le programme, à coup sûr, quoique supérieurement… henni.

Ce coup de… jarnac termina la représentation ; car Ti-Toine, « riant jaune, » cette fois, enfila la porte et prit la clé des champs.

La figure de l’oncle Antoine se rembrunit.

Celle de la tante se pinça.

Quant aux deux cousines, elles en eurent pour jusqu’au coucher à pouffer de rire dès qu’elles se regardaient. L’auteur de tout ce vacarme ne rentra qu’à la nuit noire, bien décidé à ne pas recommencer de sitôt ses exercices… chevaleresques.

 

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