L'enfant taciturne

Magali-Boisnard · Chapitre 1 sur 2 · partie 2/3

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L'enfant taciturne

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Tant d’ongles fouisseurs ont attaqué tant de sépulcres que les cadavres ont rejailli hors de la terre enveloppante. Ils ont été rongés, rongés, rongés…

Maintenant, tout ce que les mâchoires voraces ne purent broyer est entassé dans l’ombre verte; monceaux de fémurs et de tibias, de vertèbres et de clavicules vides, monceaux de crânes dont les dents luisantes sont l’unique clarté du lieu.

Ici les femmes n’aiment point à errer ni à échanger les bavardages coutumiers des cimetières islamiques et les hommes hésitent à prier. L’habituelle sérénité de la mort musulmane y prend un profil macabre et s’y drape de réalisme, cruellement. Absente la douceur blanche et bleue des nécropoles méditerranéennes, toutes faïences et badigeon clair. Absente la chaude sécurité des terres désertiques où les tombes restent égales dans l’argile conservatrice et le sable gypseux. Absents le parfum prodigieux des roses et des marjolaines et l’odeur ensoleillée de la terre sèche. Seules stagne la senteur fade des moisissures anciennes et s’accuse la dureté de lignes des têtes anonymes qui, n’ayant plus de regards ni de pensées, conservent la suprême ironie d’un rire infini.

 

*

 

Dans la vallée où régnaient les vivants, une pouliche bondit tout à coup, une pouliche couleur de henné au chanfrein busqué, au petit œil fauve, la crinière et la queue rasées selon l’usage montagnard. Autour d’elle cavalcadaient des poulains noirs ou gris tourterelle que suivait, d’une marche pesante, mais infatigable, une très vieille jument blanche recouverte d’une housse balayant les traces de ses sabots sans fers. Des gamins à demi nus fouaillaient les poulains endiablés pour conserver l’allure et les distances que leur imposait l’Enfant, montée sur la pouliche rousse.

Cette cavalerie juvénile avait aisément franchi la croupe de la montagne difficile et galopé en file indienne dans les sentiers abrupts des corniches et des ravins.

Au milieu de la vallée, l’Enfant agrippa sa monture par les oreilles et l’arrêta net. Alors, les grands cavaliers, les hommes, ses féaux, poussèrent le cri guttural de l’enthousiasme. L’un d’eux mit pied à terre, l’enleva brusquement dans ses bras et la posa sur le dos de son étalon harnaché d’une selle de velours cramoisi brodé d’or pâle. L’amazone n’atteignait pas aux larges étriers damasquinés, mais ses genoux serraient le corps de la selle avec une violence heureuse. Elle saisit la longue lanière de la bride aux œillères faites de deux morceaux de peau de panthère. D’un à-coup brusque du mors barbare, elle enleva le royal étalon, et, dans le tintement des étriers libres, parmi la poudre, le vacarme et le soleil, l’Enfant mena la fantasia de la folie des hommes et des bêtes.

 

*

 

Les feux flambaient devant chaque abri. L’obscurité chassait déjà le crépuscule bref des replis de la vallée. L’Enfant avait décidé de passer la nuit parmi les pèlerins et un messager s’en alla prévenir les parents de cette fantaisie.

Lasse de son jeu équestre, guettant avec l’apaisement du tumulte des humains le recommencement du tapage nocturne de la forêt, un moment, elle circula suivant la lisière des bois, puis vint s’asseoir dans le silence et le jardin de l’ombre de la mort. Le contour des arbres s’amollissait. Ils éprouvaient comme une détente de n’avoir plus à étirer leurs rameaux serrés pour les opposer aux rayons du soleil. Les entassements sinistres, qu’on distinguait encore, paraissaient plus blafards et plus immobiles. Peu à peu, ils revêtirent des aspects de larves et de chrysalides. Il fallait des yeux de félin pour ne perdre aucun de leurs détails.

L’enfant imagina de nouvelles créatures spectrales, mais vivantes et animées, sortant de ces amas horribles sur lesquels la dissolution n’avait plus de prise et qui s’éterniseraient dans l’ossuaire.

Malgré l’ombre toujours plus dense, elle voulait scruter l’inscrutable, les orbites sans prunelles dont le nombre regardait partout à la fois. Pensive dans son infrangible orgueil, elle confrontait sa personnalité, marquée de féodalité physique et intellectuelle, avec ces éléments d’humilité et la secrète leçon d’effroi qui s’en dégageait.

Au temps de leur rôle dans la charpente humaine, ces ossements assemblés avaient été les grands-pères de ses serviteurs et de ses vassaux d’aujourd’hui. Puisqu’elle dominait sur les fils et les petits-fils, elle pouvait à son gré fouler ces débris sans que nul osât le lui défendre. Mais elle n’abusait point de son pouvoir pour des choses basses ou iniques.

Si les débris de quelqu’un de ses ancêtres avaient fait partie de ces débris, elle se fût laissé envahir peut-être par la mélancolie. Elle eût considéré la fragilité de sa forme et la valeur éphémère de son règne dans l’inéluctable acheminement vers la fin naturelle, à travers les hasards que suscite la destinée. Sachant la qualité de ces morts, dans la nuit dont elle n’éprouvait aucune crainte, tandis que se précisait sous bois le mouvement multiple des bêtes du soir, elle mesurait seulement le bondissement de son sang plein d’allégresse, la pérennité de son plaisir de vivre et la richesse et l’étendue des manifestations de sa vie. Cela d’autant mieux qu’elle percevait obscurément, sans rien en déterminer, les forces mystérieuses, latentes, de sa féminité.

Elle savait à peine qu’elle deviendrait une femme, et qu’elle posséderait alors une puissance sans limites, et qu’elle s’enivrerait de cette puissance pour jouir et pour souffrir, pour faire œuvre créatrice ou dissolvante, porteuse du genre humain et subtile esclave de l’homme afin de dominer sûrement dans tous les siècles! Mais elle sentait prendre source en elle le fleuve profond de l’avenir.

Entre les draperies et les tapis tendus, l’Enfant s’était saoulée à respirer les parfums des femmes, à ouïr les fabuleux récits et les sensuelles musiques. Maintenant, les paroles des mélopées aux traînantes plaintes d’amour, les mouvements des danseuses, qui s’exaltaient jusqu’à l’hypnose en l’honneur du saint, viraient et bourdonnaient dans sa tête pleine de sommeil. A travers le flottement des voiles et le rythme serré de la danse, elle ne dénombrait plus les bras secouant des foulards de soie et heurtant de pesants anneaux d’argent ciselés d’antiques dessins. Ils s’élevaient et s’abaissaient sans répit, marqués de tatouages berbères si anciens, que plusieurs finissaient par être peu à peu défigurés et se stylisaient ayant perdu les contours exacts des formes originaires.

L’Enfant gagna l’abri où elle devait dormir seule, car les femmes ne se lassaient point de leurs divertissements, pas plus que les hommes qui, non loin, jouaient, dansaient et chantaient aussi.

Elle se trouva dans une cabane obscure, dérangea quelques poules perchées sur des nattes repliées ou couchées à même le sol, et atteignit aisément le lit qu’on lui avait fait en superposant les plus épais tapis et les plus souples couvertures. Un voile de femme, embaumant la rose et les épices, servait de drap.

Elle allait s’anéantir dans le sommeil. Déjà, elle n’entendait qu’en rumeur diffuse le heurt des tympanons, les voix humaines, le roucoulement ou la stridulation des flûtes pastorales ou guerrières. Quelque chose d’infiniment doux, insaisissable et véloce, passa contre sa joue, à travers ses cheveux. Ses yeux, qui se fermaient invinciblement, reprirent toute l’acuité de leur regard accoutumé aux ombres comme à la lumière. Une lueur, sensible à peine, auréolait l’ouverture unique de la cabane.

La dormeuse à demi-éveillée discerna chacun des petits tas de plumes qui étaient les poules endormies. Une d’elles caqueta subitement, puis eut un gloussement brusque achevé dans un gargouillement bizarre. L’Enfant pensa que cette humble volaille rêvait un rêve de peur ou de colère.

Peu après, une autre poule cria, d’un cri semblable, et dont ses congénères ne s’émurent pas davantage. Et ce fut une autre, et une autre encore, celle-ci à portée des petites mains, celle-là qui ébaucha des battements d’ailes.

Son instinct forestier en alerte, l’hôtesse de la cabane se mit à ramper et à tâtonner dans l’obscurité, entre les poules qui ne firent pas un mouvement. Bientôt elle flaira ure odeur étrange, désagréablement musquée.

—La genette…

Et elle s’immobilisa, guettant à la manière d’un chat sauvage.

—La genette…, celle avec qui conversait l’Homme nu…

Elle percevait des glissements, des frôlements et comme une imperceptible, minuscule et implacable fatalité rôdant dans l’espace étroit et choisissant son instant et sa victime. Une œuvre irrémédiable s’accomplissait silencieusement. L’Enfant se sentait vue et surveillée par la bête qu’elle épiait et ne parvenait pas à voir.

Enfin lasse du guet, elle finit par s’endormir tout à fait, parmi les petits tas de plumes des poules inertes…

L’aube: une éclosion rapide du jour; l’Enfant s’éveille à même le sol, après le sommeil profond qui lui fit si doux le repos sur la terre plutôt que sur les tapis laineux.

Une dizaine de poules, les ailes étendues, les pattes roides, gisent autour d’elle, mortes. Toutes ont, près de l’oreille, une blessure identique, une morsure; leur crête pâle témoigne qu’il n’est pas resté de sang dans leur corps. Et, parmi ces cadavres, mince dans sa fourrure zébrée et gracieuse dans son abandon, une genette de Barbarie dort encore, ivre de sang, ivre à en avoir perdu la vigilance de l’instinct.

L’Enfant saisit le voile féminin embaumé, le replia en triple et s’en servit comme d’un filet pour s’emparer de la bête calamiteuse. Celle-ci se débattit peu, en dépit de la vigueur et de la férocité de ses défenses naturelles. Alors, l’Enfant sortit de la cabane et de l’espace clos par les draperies. D’un seul appel, elle rassembla les gamins de son clan.

En voyant la genette, ils acclamèrent l’héroïne de la chasse imprévue, lièrent d’une cordelette le fin museau du petit fauve jusqu’à faire pénétrer le lien dans la chair fragile. Les quatre pattes furent immobilisées de la même façon.

—Nous allons lui trancher la tête, dit le grand cavalier qui, la veille, avait juché l’Enfant sur son étalon sellé de velours cramoisi.

Le regard de celle-ci le couvrit d’un mépris immense.

Repoussant sa horde d’un geste impérieux, elle s’éloigna gravement et marcha vers le jardin de l’ombre de la mort. Dans l’ossuaire, elle parla pour la bête captive et douloureuse:

—Ta scélératesse et ton courage sont également profonds. Tu as tué… des poules destinées au couteau; mais tu as affronté, pour ta soif et pour ton ivresse, le nombre et le bruit des hommes. Tu es ma prisonnière après m’avoir défiée toute la nuit. Cela suffit. Ouvrière de mort, sois libre avec les morts.

Elle délia vivement la genette et s’en alla sans plus s’en soucier.

 

La mule couleur étourneau a le chanfrein moucheté de touffes de poils blancs. La trace des cordes de son dressage à l’amble marque ses jarrets, cicatrisés de cercles noirs indélébiles. Ses pattes sont rayées comme celles d’un chat-tigre. Son propriétaire, Ali le courrier, n’est pas beaucoup plus sûr de l’âge de sa monture que du sien.

Une fois par semaine, dès la première prière de l’aube, il jette sur le bât de la mule un double «tellis», enfouit la correspondance du maître dans les plis du sac de laine, se hisse au-dessus et, d’une allure allègre et soutenue, la mule s’enfonce dans la forêt.

On n’est jamais bien certain de voir revenir Ali; il s’égare et s’attarde volontiers dans des régions où l’amour volage le mène et le retient; mais la mule couleur étourneau revient toujours dans des délais qui ne varient point.

On la dirait sensible et réfléchissant à la valeur des circonstances et des responsabilités, à cause du fardeau spécial renfermé dans le tellis qu’elle porte.

Quelle que soit l’aventure advenue, au hasard de la traversée des bois et des embûches de la montagne, la mule ponctuelle est toujours présente à l’arrivée de la diligence qui charrie la poste jusqu’au lointain petit village de colonisation perdu dans les plaines. Le lendemain, elle est toujours de retour à la même heure devant la maison du maître. Son sabot, dur et lisse, adroit comme celui des chèvres, parcourt d’une allure égale et sans arrêt des étapes qui crèveraient le meilleur cheval.

Mieux que les chasseurs et les bergers, elle connaît tout de la forêt. Au temps où les bêtes parlaient le langage des hommes, elle aurait pu conter les plus vraies et les plus belles histoires de lions.

L’Enfant considérait la mule comme fort privilégiée; car elle-même n’avait pu voir qu’une seule fois le royal nomade de l’Atlas, sans trop de crainte ni trop grande admiration d’ailleurs, surtout satisfaite et fière de se sentir exempte de la peur générale. C’était un soir, avant les mois d’hiver où les gorges s’emplissaient de neige et les taillis de bourrasques. La Grande Clairière retentit brusquement de hululements et de vociférations où dominaient les voix féminines. Des enfants entrechoquaient tous les ustensiles de fer-blanc découverts dans les tentes et dans les huttes. Les hommes heurtaient les tambours et les tympanons de fête et de fantasia. Nul coup de feu ne devait être tiré. D’invraisemblables injures éclataient dans l’air et retombaient sur une personnalité visée, annoncée avec fracas, mais qui ne se montrait pas encore à cette foule furieuse et pleine d’une audace procédant de l’effroi.

Soudain parut le fauve admirable, seigneur chevelu de l’antique forêt. Il descendait lentement le long des berges de la rivière. Aux derniers reflets du soleil couché, il ressemblait à un soleil errant. Sa démarche balancée exprimait l’indécision. Il fut tout près des gens menant le tintamarre et ceux-ci reculaient devant lui en redoublant les injures vociférées. Il s’arrêta et bâilla avec un suprême ennui: ce bâillement grondait si formidable qu’il fit vaciller les plus braves et les plus acharnés défenseurs des troupeaux. Cependant, le lion n’insista point. Obsédé, il se détourna, rebroussa chemin avec la même lenteur et rentra dans les bois. Pour cette fois il renonçait à prélever sa dîme sur les bergers, dîme de voyage, car les derniers lions nord-africains ne séjournaient nulle part et habitaient rarement la même caverne pendant deux journées. Suivant les crêtes et les ravins boisés, ne s’écartant à droite ou à gauche de leur route régulière que pour prendre un poulain ou une génisse dans un campement, ils venaient des profondes forêts kroumires et s’en allaient vers les monts marocains pour en revenir quelquefois.

Il y avait, sur le territoire de l’Enfant, un défilé obscur, au plus haut col de la montagne, où les neiges d’hiver, fréquentes à cette altitude, persistaient jusqu’au printemps. C’était là le passage traditionnel des lions et leur caravansérail. Les os des bêtes dévorées hérissaient les alentours.

L’Enfant savait donc que le prince des fauves haïssait le bruit et que les montagnards, qui ne veulent point se risquer à combattre contre lui, pouvaient souvent s’en défendre rien qu’en menant un grand tapage. La mule aussi connaissait le lion comme un animal sérieux, dont la majesté est à ce point ennemie du vacarme et de l’agitation que même la turbulence des lionceaux l’importune. Au cours de sa longue carrière, de temps à autre, elle l’avait éventé, tapi derrière un rocher ou la suivant ou la précédant en lisière de la piste. Alors, dominant le premier réflexe désagréable, elle se mettait bravement à braire, lançant sous bois une fanfare éperdue. Et le lion laissait passer au galop cette espèce crâne et retentissante.

Elle savait encore que le seigneur ne voyageait guère isolément, mais plutôt accouplé et, en général, très islamiquement pourvu de deux épouses. La mule préférait ne point avoir à faire avec celles-ci, qui sont de caractère moins franc et moins généreux que leur mâle, et vaniteuses, et fantasques en tant que chasse et appétit.

Un matin d’entre les matins où la mule prenait la piste familière, elle aperçut un lion couché qui barrait le passage, simplement. Sur le bât, Ali somnolait et ne vit rien. Un instant, la mule arrêtée, vaillante, mais inquiète, et le lion, paresseux et repu de son butin de la nuit, se dévisagèrent. Puis, tacitement, ils convinrent qu’il n’y avait pas lieu d’en venir aux extrémités. Le lion se leva, s’éloigna, abandonnant la sente à la postière, qui, d’un saut, franchit la place qu’il avait occupée, plutôt que de marcher dessus. Cela réveilla Ali, qui faillit choir et la fouailla sans comprendre. La mule en conçut un profond ressentiment.

Quand des feux-signaux s’allumaient de campement à campement dans tous les «douaïrs» de la montagne, quand les panthères cessaient de miauler et les chacals de glapir, c’est que le lion circulait dans la brousse.

Une nuit, tandis que la mule logeait par faveur dans les écuries des chevaux dressés, un seigneur fauve s’aventura jusqu’aux terrasses de la maison, rendant les chiens muets de terreur. Il marqua sa large empreinte sur le sable des allées et flaira l’écurie. Mais le gardien avait barricadé la porte. Le lion comprit qu’il ne gagnerait rien de ce côté. Il se contenta de s’étirer en appuyant ses pattes contre la porte close; ses dix griffes creusèrent dans le bois dix sillons également profonds, et il s’en fut prendre une vache dans le troupeau des serviteurs. Au milieu des chevaux grelottants, le poil mouillé, suants d’épouvante, la mule étourneau, placide, continuait à broyer sa provende. Elle appréciait la valeur d’une porte bien fermée et solide contre un lion qui n’insiste pas, puisque un nombreux bétail dort à la belle étoile dans les clairières et que des hardes de cerfs et de sangliers parcourent la forêt dans tous les sens.

Or, les lions disparaissaient; les lions étaient morts. On en avait beaucoup détruit, certes, mais, sans doute, comme pour nombre d’autres espèces et sans réelles causes apparentes, leur race se trouvait-elle vouée à la disparition. Parmi ces bêtes viriles, il naissait aussi trop de mâles, pas assez de femelles, et, pour une lionne dont ils devenaient amoureux, deux lions s’écharpaient réciproquement…

 

*

 

En ce temps, Ali le courrier se rendit coupable d’une action vile vis-à-vis de sa mule.

L’une portant l’autre, ils s’en revenaient, lui, de plus en plus nerveux, elle, de plus en plus rapide, parce que, depuis une petite heure, un fauve invisible,—quelque hypocrite panthère,—dont ils saisissaient les foulées coupées d’arrêts et de bondissements, se frayait dans la broussaille une voie parallèle à leur sentier.

Tout à coup, la mule buta, son sabot pris dans la lanière nouée de la bride qu’Ali, troublé, laissait maladroitement traîner. Alors, il profita de ce qu’elle était à terre sous sa charge, enleva rapidement les sacoches contenant les lettres et gagna au large, persuadé que la bête opiniâtre qui les filait festoierait plutôt de la mule que de lui-même.

Ainsi la vaillante se trouva abandonnée et dépouillée du dépôt précieux, commis à sa garde bien plus qu’à celle de son maître.

Des jours passèrent pendant lesquels on voulut espérer une miraculeuse réapparition de la mule couleur étourneau. Puis on dut conclure qu’elle avait été mangée et par le fait d’une grande fatalité, car son courage connu valait mieux que cette fin.

Mais comme c’était le temps où les Achabas[1], les grands pasteurs nomades, remontent des steppes sahariennes pour faire pâturer leurs troupeaux dans la montagne, l’Enfant, parcourant leurs campements, reconnut la mule étourneau parmi des bandes de dromadaires.

[1] On nomme achaba l’exode estival des Sahariens possesseurs de bétail, et l’on dit aussi, un Achaba, des Achabas, des individus qui le composent.

—Et pourquoi n’être pas revenue à la maison, je te prie? O la sauvée des lions et de la panthère!

Les babines de la mule effleuraient les petites mains et elle secouait ses longues oreilles.

Elle consentit à regagner l’écurie, mais ne voulut jamais reprendre le chemin tant de fois parcouru ni le fardeau tant de fois porté.

Et l’Enfant caressant la bête rétive lui disait:

—Je comprends, ô l’Étourneau, la chère et la courageuse; c’est à cause de l’ingratitude et de la lâcheté; tu as raison.

 

Au tournant de la voie ouverte dans la forêt, au passage du col d’où l’on aperçoit la Route et les plaines, avec des villages et des cités, l’Enfant souveraine est à cheval entourée de ses serviteurs.

Sur le seul chemin qui traverse la forêt, impénétrable par ailleurs dans ses maquis en friche et ses hautes futaies, ils attendent les gens du Sud pour dénombrer les troupeaux transhumants et désigner les parties forestières louées aux Nomades comme pâturages d’été.

Les serviteurs ont mis pied à terre. L’Enfant reste sur son grand barbe pommelé.

Elle se remémore quelques précédentes années, peu nombreuses, mais si belles, parce qu’elles suivirent son évasion hors de la sollicitude étroite des femmes et de la maison, son entrée virile dans la liberté active de sa vie et toutes les latitudes qui lui furent peu à peu consenties par le chef de la famille. C’est par trois fois déjà que sont montés et redescendus devant elle, maîtresse de la forêt nourricière et détentrice du droit de pacage, les troupeaux et les bandes du désert en exode.

«A chaque instant des caravanes d’âmes, par milliers, se dirigent vers Elle et passent comme le vent du matin.»

Ainsi les voit-elle s’acheminer lentement. Elle n’est point encore initiée à toute la poésie du mystique Iranien qui grava cette phrase; mais, l’ayant lue, citée en quelque endroit de ses lectures touffues, elle la conserve dans sa mémoire, devise et symbole à elle destinés. La lyrique image de Feghani, désignant l’ascension humaine vers la Divinité, ne pouvait-elle l’appliquer à l’ascension des Nomades vers la suzeraine des sommets?

Avec une grave nonchalance, sans retard ni hâte sensibles, tout un peuple en marche, levé des steppes invisibles, progresse sans effort, gravit les pentes des coteaux abrupts et des collines chevelues, vers les cimes où l’on pourrait dresser les autels des Hauts-Lieux:—grande migration humaine et animale dont il semble à l’Enfant qu’elle représente le but unique, caravanes d’âmes, de corps et de richesses, convergeant vers Elle, la toute petite et la toute puissante.

 

*

 

Les serviteurs signalèrent l’avant-garde de chevaux et de dromadaires précédant les longues théories. Et les Achabas apparurent. Troupeau après troupeau, file après file, on les voyait sourdre subitement au tournant de la brèche creusée dans les vertes murailles de la forêt. C’étaient les moutons aux museaux poussiéreux, les chèvres au poil ras, fines comme les antilopes ou les gazelles avec lesquelles elles broutaient le même buisson du désert. C’étaient les ânes, qui activent leur pas menu parallèlement aux longues foulées des dromadaires, et afin de pouvoir bénéficier, contre le soleil des chaudes étapes, de l’ombre opaque des grands corps.

File après file, troupeau après troupeau, les cavaliers cavalcadant et les palanquins, qui recèlent des femmes et des jeunes filles, se balançant à l’allure dolente des chamelles, ils s’avançaient dans le vent du matin ou l’accalmie du soir. Ils contournaient la Grande Clairière, qu’ils ne devaient point traverser, s’allongeaient ou se resserraient sur les lisières, s’engloutissaient dans les fraîches ténèbres de la vivifiante forêt.

Il arrivait que plusieurs tribus et un certain nombre de leurs fractions composassent ces caravanes. Or, le féodal usage voulait,—mais c’était surtout à cause d’une patriarcale tendresse,—qu’en passant devant l’Enfant, et après qu’ils avaient payé aux serviteurs, pour chaque tête de bétail, le droit de pâturer pendant la saison,—l’usage voulait que chaque chef de fraction offrît à la suzeraine le dernier-né des agneaux de son troupeau. Don grave et charmant, inspiré d’une douceur archaïque, se nuançant de déférence avertie et d’une familiarité distante et affectueuse à la fois.

Le défilé pouvait durer toute la journée et se prolonger le lendemain et le surlendemain. Des intervalles de deux ou trois jours existaient parfois entre les caravanes; car la plupart des Nomades ne quittaient pas les confins septentrionaux du Sahara avant d’avoir fait leurs moissons d’orge et de blé; et le grain des uns mûrissait plus tôt que le grain des autres, parce que la séguïa d’irrigation était plus abondante, ou les faucilles plus nombreuses pour la récolte, ou les bêtes de somme plus actives au dépiquage.

 

A la fin de chaque été, l’Enfant demeurait enchantée, ensoleillée pour toute la durée de la saison hivernale, par le souvenir des récits et les innombrables et nouvelles choses que lui rapportaient les Achabas.

Près de la tradition fruste et du cerveau somnolent des montagnards, leur imagination et la poésie de leurs coutumes pétillaient et illuminaient tel un beau feu. Ils connaissaient une faune et une flore différentes de celles de la brousse, depuis l’alligator des sables et le lézard des palmiers jusqu’au minuscule et féroce «netinn» et à la jaune «lefâa», qui sont le zorille et la vipère cornue, depuis le «chîh» amer et odorant jusqu’au «keddad» qui n’est qu’épines.

Elle chérissait la sérénité de ce peuple avec lequel se complaisait sa propre sérénité. Amoureux du panache et toujours subjugué par le geste fier, qui brave, récompense ou châtie, susceptible, prompt à la colère, mais désinvolte, ses sentiments les plus chaleureux, spontanés, ou paraissant définitifs, se modifiaient instantanément sous l’influence d’une parole éloquente et fleurie et devant un acte de chevalerie ou de bravoure.

Les fils du désert resplendissant devenaient la grâce et la chanson des monts taciturnes où les pâtres forestiers n’apportaient qu’une rude présence, une voix rare et gutturale. Eux, les pasteurs des steppes sablonneuses, ils étaient tous des rapsodes et des conteurs de merveilles!

L’Enfant les observe avec ses facultés de jugement et de déduction. Elle établit des parallèles, souligne la lointaine et occidentale mélancolie d’une page de Bersot, traitant Du Bonheur, et qui fait sur son esprit l’impression d’un soupir, résigné, mais douloureux:

«L’homme n’est pas né pour être heureux, il est né pour être un homme à ses risques et périls.

«… il faut donc aller à la vie comme on va au feu, bravement, sans se demander comment on reviendra, et si on est mortellement blessé, je crois, pour moi, qu’il y a quelqu’un qui voit nos blessures.»

Ces gens-ci se trouvaient-ils jamais en posture d’épiloguer de la sorte et d’avoir à se consoler de risques et de périls qui, semblait-il, en suivant la quiète et belle allure de leur vie traditionnaliste, ne rencontraient pas d’occasion de les atteindre? Dans la perpétuité de la plus ancienne et de la plus facile manière de vivre, en naissant pour devenir des hommes, ils couraient le minimum de risques et ne redoutaient aucun péril inévitable, si ce n’est le seul qui ne s’évite pas, la commune mort. Qu’avaient-ils besoin de philosophie stoïque ou mystique? Ils croyaient en un Dieu, juste excellemment, et rémunérateur.

Depuis toujours et à jamais nomades, pour eux, toutes les contrées se transformaient en patries. Ils ne s’exilaient en aucun lieu puisque, partout, ils recréaient instantanément le même campement, étant ceux-là qui emmènent non seulement tous les membres de la famille et leurs proches, mais les mobiles demeures et les troupeaux errants.

Rassemblés à chaque printemps pour faire route vers les hautes terres, à chaque automne, le même rassemblement les remettait en marche vers le Sud. Ils redescendaient ainsi, emportant parfois jusqu’à leurs morts; car si l’un d’eux expirait au moment du départ, on ne l’ensevelissait pas dans la montagne. Étroitement plié dans de triples linceuls, maintenu par des branches, on le fixait au bât d’un dromadaire qui réglait l’allure du mort suivant l’allure des vivants. Il reprenait la piste éternelle, avec les autres, et le Sahara n’était pas frustré de sa poussière.

Les femmes et les filles des Achabas se différenciaient également des montagnardes, qui sont volontiers bruyantes, s’agitent inutilement et beaucoup pendant un instant, puis redeviennent muettes et passives, dépourvues de charme. Fières et ombrageuses sans sauvagerie, les Sahariennes avaient la réputation de créatures de plaisir et de fête, au sang alerte et aventureux; tous leurs mouvements et leurs attitudes s’imprégnaient de nonchalance élégante et langoureuse, de maligne séduction, aussi naturellement que se balancent les palmes et fleurissent les grenadiers. Elles ne s’empaquetaient point de haillons comme les femmes des huttes, mais elles se drapaient de larges et souples étoffes dont les couleurs étaient un ravissement. Elles ne menaient pas l’existence sédentaire et laborieuse de leurs sœurs musulmanes de la forêt, qui naissaient et mouraient près de la même touffe de diss sans rien connaître ni pressentir au-delà. Elles vivaient l’errance facile, portées dans leurs palanquins de légende, au pas égal et doux des dromadaires, d’un horizon à l’autre horizon.

Les Achabas savaient d’adorables choses et des choses prodigieuses, comme cela est naturel quand on a pour pays d’élection la contrée où tout est prodige, l’eau, le sol et l’oasis. Ils les répétaient pour l’Enfant qui hantait leurs tentes et s’en faisait une demeure choisie.

Ils savaient toutes les légendes de Salomon, maître des esprits et des puissances mystérieuses. Ils vénéraient ce roi, ce sage et ce savant, qui «proposa trois mille paraboles, composa cinq mille odes, parla sur les arbres depuis le cèdre du Liban jusqu’à l’hysope poussant sur les vieilles murailles, parla sur les bestiaux, sur les oiseaux, sur les reptiles, sur les poissons, tandis que tous les peuples accouraient pour entendre la sagesse de Salomon.»

L’Enfant redisait d’eux ce que Théophraste avait dit des Juifs:

«Pendant la nuit, ils observent les astres, et à force de les étudier, ils entendent des voix divines.»

Cependant, ils se défendaient de connaître ou d’ouïr quoi que ce fût de surhumain. Aux questions brèves de la maîtresse des bois, ils répliquaient:

—Tu te trompes, ô notre sœur, la petite et la précieuse, tu te trompes. Si tu nous vois passant la nuit les yeux ouverts, c’est à cause de la vigilance et parce que nous craignons les fauves pour nos chamelons.

—Ici, reprenaient-ils, nous ne voyons ni n’entendons rien, excepté nous-mêmes, n’étant pas sur la terre de nos morts. Descends une fois avec nous au désert, alors tu verras et tu entendras des choses inouïes que nous t’apprendrons. Tu deviendras l’amie des génies des eaux qui galopent sur les dunes, mêlés aux bandes de gazelles rim. Tu rencontreras le ghoul El-Anka et tu comprendras ce que racontent les palmiers solitaires, qui sont les vieux meddahs dont on aima jadis les vers et les histoires. Poètes errants, transformés en arbres sédentaires, ils ont cessé d’errer après leur mort humaine; mais ils n’ont pu cesser ni de parler ni de chanter, car Dieu leur a laissé la miséricorde du vent pour les animer et les inspirer encore. Ceux qui savent écouter reconnaissent toutes les paroles de leurs chants et de leurs récits de jadis. Tu te nourriras des dattes de lumière et l’ombre même de la forêt s’effacera de ta mémoire.

L’Enfant songeait, à demi-crédule, et des mots la hantaient en obsession:

—… l’ombre même de la forêt s’effacera de ta mémoire…

Sacrilèges inconscients, ceux qui proféraient cela!

—Ils ne peuvent pas comprendre; moi seule je sais toutes les voix de la forêt. Et c’est ici la terre de mes morts, celle qui ne peut être oubliée!…

Sous le cèdre funéraire, elle évitait de se rappeler que, dans d’innombrables tombeaux, renversés ou debout encore, l’innombrable suite des mânes de ses pères et des ancêtres de sa race veillaient sur l’autre rivage de la mer latine, lui gardant le sol gaulois, véritable fief de son hérédité.

 

Le gourbi des bergers s’isole entre des roches dures, dénudées par d’anciens ruissellements de torrents. C’est une hutte basse, écrasée, faite d’une irrégulière muraille de rameaux de myrtes, entrelacés aux branches solides des lentisques, retenus par des liens de genêt que rien ne rompt et couverte de diss.

Au seuil, deux chiens féroces et tragiques, maigres et comme hérissés d’une perpétuelle horreur, alternent leur rauque aboîment. Des cordes de laine tressées les attachent de si près à un pieu fiché dans le roc que l’endroit où ils bondissent et hargnent n’a pas la longueur de leur corps.

Devant le trou creusé dans le sol et qui sert de foyer, une femme se tient assise, toujours.

Dans le temps où elle était très petite et aimée des chiens fauves qui, maintenant, la redoutent, déjà on la voyait à cette place, berçant sur ses minces genoux repliés le dernier-né de sa mère. Adolescente, on l’y retrouvait faisant le simulacre d’allaiter l’enfant d’une sœur aînée. Jeune épouse, et durant les nombreuses saisons qui ruinèrent son corps et son visage, là encore maints nourrissons épuisèrent son lait. Désormais, vieille, si vieille, et comme ayant atteint au-delà des limites de la vie des hommes, elle abandonne une mamelle parcheminée au fils de sa petite-fille morte pour avoir enfanté. De ses gencives sans force, le nouveau-né misérable, affamé, mâche vainement le sein vide. Dans son inutile effort pour boire à la source tarie, il s’en va à son tour vers la mort. Ses cris, où l’instinct de vivre se révolte contre la faim, ont peu à peu cessé d’être perçants pour se fondre en une plainte continue, presque un râle, que l’aïeule écoute sans l’entendre, sans ralentir ni précipiter le bercement de ses bras et de ses genoux.

L’Enfant a voulu essayer de donner du lait de chèvre au petit moribond; trop tard; il faut le laisser mourir dans le bercement ininterrompu.

L’Enfant n’a jamais vu la mère des bergers que sous son aspect de vieillesse séculaire et de fatalisme absolu… Souvent, lasse d’une course ou d’un jeu, elle vint, comme aujourd’hui, s’asseoir près de la nourrice éternelle, sous le regard des yeux creux où subsistaient en reflets divins, tendrement animales, et farouches un peu, des lueurs de maternité. Alentour régnait la claire sécurité de l’espace vide, isolant le groupe fragile de l’ombre méfiante et guetteuse des fourrés…

L’Enfant sait que toutes les petites et les adolescentes de la montagne finiront par ressembler à cette femme, sauf celles qui mourront jeunes ou quelqu’une qui partira peut-être avec un Achaba ne la dédaignant point. Et il pourrait en être de même pour elle, si sa race supérieure et son caractère hautain ne la situaient dans une autre zone des possibilités humaines…

 

*

 

La forêt s’enveloppait de son grand silence du jour. L’aboiement rauque et indiscontinu des chiens et le ronronnement lamentable du petit agonisant restaient sans écho dans ce silence. Cela pesa soudain sur l’Enfant. Elle redressa son buste mince, sa tête violente.

—Parle, ordonna-t-elle à la vieille.

La nourrice éternelle se courba davantage sur son nourrisson et sous l’impérieuse parole. Au rythme de son bercement, elle murmura une chanson sans air:

«La forêt! «ô la forêt! «Il y a trop de lions «pour les chevreaux et les génisses. «La forêt, «ô la forêt! «Il y a des vers sous l’écorce des arbres.»

Le soleil avait cessé d’être visible et le crépuscule coulait sur les pentes frisées des monts. Du large de la Grande Clairière où pâturait le bétail du maître, le troupeau des bœufs et des vaches remontait vers le gourbi des bergers et le vaste enclos d’épines de jujubiers sauvages qui, selon la coutume montagnarde, constituait la seule étable. Il remontait lentement, se conduisant lui-même au lieu du repos accoutumé. Des taurillons jouaient entre eux, les fanons humides du dernier abreuvoir dans la rivière. Le roi du troupeau, le petit taureau gris à crinière noire, s’avançait isolément ou s’arrêtait pour répondre aux autres taureaux des troupeaux indigènes, disséminés dans la contrée, et dont le mugissement mélancolique errait à travers l’épaisseur des bois. Par intervalles, les mugissements s’exaspéraient, muaient en appels brefs aux sons de trompes d’alarme, puis devenaient des sortes de rugissements pleins de menace et de fureur combative.

—Certainement, il se battra cette nuit encore, dit le berger.

Il offrait à l’Enfant une tasse de terre brute que remplissait un lait fumant et répétait:

—Certainement, il se battra cette nuit… Jusqu’à la mort…

Il alla écarter un faisceau d’épines pour livrer aux bêtes le passage dans l’enclos. L’Enfant le suivit.

—Il ne manque pas une tête, dit le berger surveillant le défilé. Certainement, la meilleure manquera demain.

Le taureau gris hésita un instant avant d’imiter les autres. Subitement, il consentit.

L’Enfant entra dernière lui et s’immobilisa devant l’animal. Il apparaissait monstrueux dans sa petite taille, avec un col et un garrot informes, plaqués de sang coagulé, suintant des stries rouges de sang frais, des lambeaux de peau arrachée effilochés comme des franges, lacérés dans une confusion de chair, de cuir et de poils, pendaient sur ses épaules. Son front dur aux cornes droites et courtes était intact. Son mufle d’un noir luisant aspirait avec force. Il grattait la sombre terre d’un sabot fébrile; la poussière de l’enclos, soulevée par les piétinements multiples, poudrait ses profondes blessures.

—Il pourrait se contenter de se battre contre des taureaux, redisait le berger d’un accent admiratif.

La bête sanglante flaira le sol attentivement. Les lanières de sa chair déchirée se souillèrent de terre tandis que les suintements rouges ruisselaient. Sa fébrilité s’apaisa; il fixa doucement l’Enfant.

Elle le revit alors tel qu’il était au milieu du troupeau, dans la clairière. Il broutait, à la fois tranquille et vigilant. A l’heure de la méridienne, quand le bétail descendait jusqu’aux bas-fonds de la rivière et somnolait les quatre membres baignant dans la fraîcheur de l’eau, lui, circulait sur la berge à la manière du lion qui rôde. Lorsque le soleil baissait et que le troupeau s’acheminait par les pentes déboisées, il s’arrêtait, levait haut ses cornes solides et tendait le cou dans la direction d’un point unique de la forêt, toujours le même, là où ne s’aventuraient pas les troupeaux domestiques…

Des moustiques attaquèrent ses plaies. Il frissonna comme font les gens qui ont la fièvre.

Un premier glapissement de chacal stridula parmi la brousse. Le berger refermait l’infranchissable haie épineuse et la vieille nourrice ne chantait plus. L’aboiement des chiens en hargne ripostait au glapissement de l’adversaire nocturne.

Tout à coup, ils se turent. Dans la forêt, quelqu’un passait dont on pressentait plutôt qu’on ne percevait le souple glissement et les bondissements silencieux.

—La panthère, prononça laconiquement le berger;—car c’étaient les signes qui annoncent la grande rôdeuse.

Dans l’enclos, le taureau gris recula lentement, prit du champ, s’élança et franchit la haie. Au petit trot, la queue fouettant ses flancs, il redescendit la pente. Ainsi il traversa la clairière, puis, à la lisière des arbres, se mit au pas, déjà engagé sur le terrain de son duel obstiné avec le fauve…

 

*

 

—Il avait tant d’amour-propre!

—Et c’est pour le plaisir, pour le plaisir qu’il s’est battu jusqu’à la mort!

—Pour le plaisir…

—Certes, il était le fils d’un lion!

—O le généreux et le seigneur du troupeau!

—O le maître du courage et le plus aimé!

—O celui qui s’est battu, et qui tua, et qui fut tué, pour le courage et pour le plaisir!

L’Enfant et sa légion de gamins psalmodiaient devant le cadavre du petit taureau.

Ils s’étaient mis en quête dès le matin, dès que les bergers eurent annoncé que deux panthères avaient miaulé toute la nuit et que le taureau gris n’avait pas rejoint le troupeau comme de coutume. Ils le découvrirent au bord d’un ravin, dans le bouleversement du sol et la dévastation des broussailles qui témoignaient de l’acharnement du combat.

Une panthère éventrée, les reins brisés, gisait dans le précipice. Le félin avait été vaincu par la bête robuste et brave, adroite au combat. Mais les traces d’un second fauve se relevaient nettement et c’est celui-ci qui égorgea sans gloire le taureau ivre de fatigue, aveuglé de sang. Le vainqueur sans noblesse s’était rassasié de chair noble, abandonnant le reste à la faim des chacals qui pillèrent la dépouille. Seule demeurait presque intacte, contre le squelette âprement rongé, la dure tête aux yeux vitreux, aux cornes luisantes.

Sur l’ordre de l’Enfant, les gamins psalmodiaient encore:

—Et c’est pour le plaisir, pour le plaisir qu’il s’est battu jusqu’à la mort…

Entre les cornes du taureau, gravement, elle jeta une poignée de feuillage.

 

—Aaha!… Aaha!…

Le lamento des hommes marque la lourde allure du cortège. Les chasseurs de panthères reviennent de leur nocturne aventure et l’Enfant est avec eux.

Comment eût-elle laissé impunie la mort sanglante du petit taureau. Elle avait appelé ceux qui n’hésitaient jamais à dresser un affût, et revendiqué sa place avec eux tous pour la chasse vengeresse.

Maintenant, dans les herbages élyséens où doivent revivre les taureaux morts vaillamment, le taureau gris mugissait de contentement puisque son meurtrier ne hanterait plus la forêt.

—Aaha!… Aaha!…

Le lamento scande la marche du cortège,—cortège des temps primitifs, quand les hommes, hardés comme cerfs et sangliers, luttaient sans trêve contre les bêtes sauvages, pour se défendre et pour se nourrir.

En tête s’avance une mule tremblant de ses quatre membres, grelottante d’effroi, les reins ployés sous le poids du fauve qu’elle porte en trébuchant. Derrière elle, des hommes soutiennent sur leurs épaules une civière de branches fraîches et le corps gisant de l’un des leurs grièvement blessé.

Ce fut une belle chasse vraiment!

Les chasseurs avaient observé les traces et les habitudes du félin présumé coupable, choisi le lieu favorable et préparé les postes d’affûts sur les chênes. Ils attachèrent une chèvre à portée de leur coup de fusil. Infailliblement, la panthère devait venir étrangler la chèvre qui bêlait d’épouvante. Ils étaient prêts dès le crépuscule, avant le lever de la lune, et la légère carabine de l’Enfant prétendait ne point faire grâce.

La lune luisait entre les feuilles quand la panthère se montra. Elle éventa les chasseurs et fit un bond pour disparaître. Quelqu’un la tira au hasard; le coup avait porté, car elle miaula et cracha de colère et de douleur. Elle s’engloutit dans les fourrés où nul ne pouvait la poursuivre.

Il fallut attendre le jour. Alors, en découvrant les traces du sang et la traînée d’une lourde patte sur les fougères, les chasseurs connurent que la bête devait avoir l’épaule brisée.

—Mon fusil était chargé de sept balles, dit celui qui l’avait tirée.—Il brandissait un vieux «moukhala», de canon invraisemblablement long, blindé de bandelettes de fer-blanc et qui supporta cette charge de plomb et de poudre sans éclater!

Tous suivirent la piste de retraite de la blessée. Ils pensaient la trouver presque morte quand ils la rejoignirent au pied d’un rocher. Elle était couchée et comme endormie. L’homme au long moukhala tira encore une fois, avec une seule balle. Elle parut s’éveiller d’un profond sommeil, leva la tête et gronda, mais sans bouger autrement. Un vieux, qui avait un solide couteau de chasse, s’avança. La panthère fermait les yeux et respirait à peine. Quand il se trouva tout près d’elle, elle se redressa d’un bond, fut debout comme un homme et retomba sur l’audacieux. Sa griffe valide lui arracha la cuisse et ses mâchoires lui broyèrent la main jusqu’au dessus du poignet. Criblée de coups de couteau, elle expira enfin, mais sans avoir lâché cette proie et sa vengeance contre le guet-apens des chasseurs.

Le cortège s’est arrêté devant les terrasses. On jette la panthère à bas de la mule. Sur la civière, le blessé agonise, sa face brune devenue exsangue et cendreuse. Le maître le fait porter dans la maison.

L’Enfant reste près du corps du fauve et, engourdie par la rude nuit, s’assied d’abord, puis se couche contre la fourrure encore tiède où semblent persister des frémissements.

Elle est morte, la sœur sédentaire des lions nomades, celle dont la descendance résistait à la destruction systématique et à toutes les embûches humaines. Combien de fois a-t-elle bondi sur le sanglier solitaire? Combien de fois s’est-elle laissé choir des branches d’un chêne sur les cerfs hardés? Combien de fois a-t-elle franchi les haies de jujubier pour voler une brebis? Elle vient de témoigner qu’elle savait se défendre, mais elle n’avait point aimé attaquer l’homme.

L’Enfant, oubliant le meurtre pour lequel elle voulut châtier, perçoit une noblesse flottant autour de ce cadavre. Et elle découvre aussi la lâcheté du geste collectif des hommes; ils sont allés nombreux contre le fauve qui se défendit seul et que le petit taureau affrontait seul…

Elle s’allonge entre les pattes, souples et pesantes à la fois. Elle pose un doigt délicat sur les profondes entailles des couteaux. Elle appuie sa joue contre la gorge où elle croit entendre encore un formidable ronronnement. L’odeur la plus sauvage émane de ce corps au pelage merveilleux. Et l’Enfant éprouve un chagrin farouche qui s’enivre et s’exalte de cette odeur.

Elle prend entre ses bras le cou de la panthère morte et s’endort rêvant que, pardonnées toutes les deux d’une double action mauvaise, elles courent ensemble la nombreuse aventure des bois.

 

Les équipes des Kabyles du Djurdjura arrivaient à la saison du démasclage. C’était quand les arbres à liège doivent être dépouillés de l’écorce, choisie et mûre, ayant assez d’années d’épaisseur pour pouvoir être enlevée au chêne sans dommage et servir à l’industrie.

Ils arrivaient telle une invasion ou tel un exode de la préhistoire, issus des cavernes. Ils portaient des sandales de peau de chèvre comme les montagnards, mais l’ensemble de leur costume synthétisait l’hétéroclite rebut des souks, dépouilles européennes et indigènes, vêtements civils et militaires, réserves indéfinissables des revendeurs. Ils remplissaient la forêt de leurs gestes disparates, des échos discordants de leurs onomatopées, des glapissements et des coassements de leurs intraduisibles paroles.

Chaque bande possédait son contremaître, désigné par avance dans la personne de celui qui avait été l’instigateur du départ en campagne et le guide pendant le voyage. Ils s’entendaient avec le propriétaire forestier, choisissaient une sorte d’intermédiaire général entre eux et lui, et prenaient leurs chantiers dans les parties marquées pour la récolte des lièges de l’année.

Ils construisaient des abris moins primitifs que ceux des Italiens, avec des toitures de diss et de basses murailles en pierres sèches. Cependant ils préféraient les tentes de toile, du modèle des tentes de soldats en campagne, lorsqu’on pouvait leur en fournir un nombre suffisant. Ils transportaient des provisions d’huile épaisse et fruitée, de piments et de figues sèches pour leur nourriture. Une gamelle leur était l’indispensable ustensile et nul mieux qu’eux ne savait faire un feu de cuisine dans un trou de terre où brûlaient, fumeuses, des brindilles vertes.

Sous leurs mains, bientôt, les arbres saignaient, le tronc mis à nu, le tannin rouge intact sur ces grands corps végétaux qui restaient debout avec un aspect de chair musclée dépouillée de l’épiderme. Les mêmes arbres, sept années auparavant, avaient déjà subi l’épreuve; de jeunes chênes en étaient atteints pour la première fois. Ils ne mouraient point, mais ils exprimaient une sorte de souffrance permanente, muette, amère d’être sans grandeur tragique. Quand, après des mois, les troncs sanglants brunissaient; quand, après des années, une écorce se reformait, solide, ils n’étaient point consolés pour cela; cette enveloppe reconquise n’avait aucune ressemblance avec le manteau gris, somptueux, fourré de lichens et de mousses, qu’ils revêtaient en naissant. Ce second vêtement, désormais voué à l’exploitation mathématique par les hommes, figurait sur eux comme une livrée humiliante, quelque misérable sayon d’esclave. Et de nouveau la livrée serait arrachée, et de nouveau les troncs saigneraient entre les arbres fiers de futaies inviolées.

Sous l’effort de la hachette et de la scie des Kabyles, l’écorce gémissait en se détachant. Mais ces chantiers-ci ne présentaient pas la physionomie fatale et mortelle des chantiers d’abattage. Les uns pouvaient faire songer à un sinistre dépeçage de corps morts; les autres ressemblaient à une chambre de torture des arbres vivants. Et si l’Enfant ne bannissait pas encore les tortionnaires de son domaine, c’est qu’elle aimait l’odeur des écorces fraîchement rompues, le va-et-vient des muletiers affairés au débardage, et ces contingents mercenaires qui s’ajoutaient au nombre de son peuple.

Dans ses livres, à travers l’histoire des races, elle cherchait, curieuse, tout ce qui concernait ces éléments montagnards dont les coutumes et le langage, bien que puisés aux mêmes sources, différaient si profondément d’une montagne à l’autre montagne.

Sur son territoire, les indigènes sémites ou sémitisés suivaient une stricte loi koranique et se servaient, en locutions sommaires et dans un vocabulaire simplifié, de la langue commune à tout l’Islam. Mais les démascleurs, islamisés pourtant depuis des siècles, préféraient relever de leurs «kanouns» locaux plutôt que de la législation intégrale du Prophète et s’entretenaient dans une langue spéciale, dont les origines se retrouvaient, à travers une poussière de dialectes, parmi les alphabets indéchiffrables qui ne figuraient plus que sur les stèles funéraires datant de plusieurs millénaires.

L’Enfant lisait que des blancs d’Asie et des blancs d’Europe, peuplades celtiques ou celtibériques, vinrent sur le littoral de l’Afrique Mineure, y dressèrent des menhirs et des dolmens et de ces sortes d’enceintes mégalithiques comme il en subsistait d’innombrables dans toutes les régions montagneuses. Les anciens Égyptiens, apprenait-elle encore, faisaient savoir qu’il y eut, en Afrique Septentrionale, des Nomades blonds aux yeux bleus, qu’ils nommaient Tdmahout et dont ils eurent à repousser une invasion sous la XIXe dynastie, seize cents ans avant Jésus-Christ. Les Kabyles du Djurdjura sont des Berbères, affirmait-on par ailleurs, et, déjà un mélange de vieilles races en exode.

De quels autochtones et de quelles peuplades errantes ces démascleurs descendaient-ils donc? Ils étaient blonds, avec des yeux verdâtres où l’Enfant croyait parfois retrouver la nuance des siens. Ils étaient roux, avec des visages criblés de taches de bistre, ou bruns, avec des faces de pierre mal taillée ne rappelant en rien les figures brunes des Arabes du Sud, coulées dans le bronze.

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