L'enfant taciturne
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Leurs femmes et leurs filles passaient pour fort belles, mais aucune jamais ne venait avec eux. Ils ne fraternisaient pas avec les pâtres de la forêt.
L’Enfant en fit aisément des transfuges des armées de Carthage et leur découvrit une filiation avec les clans mercenaires, qui servirent, puis trahirent la fortune fabuleuse de la prodigieuse cité. Ce fut en eux qu’elle méprisa l’asservissement.
Ils vivaient aveuglément soumis à ceux des leurs qui les menaient. Chaque chantier constituait un çof avide de bénéficier des choses au préjudice ou en dehors du çof voisin. Ils avaient le masque cupide, âpre et servile à la fois, des salariés volontaires. Pendant les heures de repos, leur face s’imprégnait d’hébétude, de déception vague et de lassitude extrême. Beaucoup portaient un front plissé de rancune et de réflexion désenchantée.
Sans doute n’étaient-ils que nostalgiques, en évoquant dans leur mémoire la contrée des olives, non les fruits de l’oléastre, ce «zebboudj» amer, croissant dans le maquis et les zones basses de la montagne des lièges, mais du grand «azemmourt» assez fécond pour être partagé entre plusieurs propriétaires. Sans doute revoyaient-ils les femmes et les enfants ramassant, dans l’ombre bleuâtre et légère des rameaux, les fruits piqués par la mouche parasite. Peut-être souhaitaient-ils respirer encore l’odeur sensuelle de ces oliviers en fleurs, pleins de guêpes, ou bien entendaient-ils toujours, mélancolique et familier, le grincement de l’humble pressoir aux meules antiques.
Les gamins de l’Enfant et l’Enfant elle-même taquinaient volontiers les travailleurs obtus, qui n’avaient ni chansons ni sourires, dont ils ne comprenaient point le langage et desquels ils n’étaient pas compris.
Un de leurs amusements consistait à dérober les hachettes des démascleurs et à découper le manche poli, taillé en biseau, le rendant ainsi inutilisable. C’était aussi l’infernale ruée des poulains montés, à l’heure où les Kabyles, groupés dans leurs cantonnements, allumaient les feux de cuisine sous les instables gamelles, pleines d’un bouillon de tortue ou de hérisson, relevé d’huile forte et de rouge piment.
Les Kabyles récriminaient entre eux sans oser s’en prendre directement aux coupables; mais, souvent, l’instinct de l’Enfant percevait que c’était sur elle seulement et l’élément de domination qu’elle représentait, que s’accumulaient les lentes rancunes inexprimées de ces gens.
Il arriva cette chose inouïe que l’un des gamins prit parti pour les tourmentés contre la troupe espiègle et turbulente des tourmenteurs. Alors, l’Enfant découvrit que cet être la haïssait et ce lui fut une surprise sans bornes.
Elle revécut, dans son souvenir exact, toutes les phases de leurs jeux, cherchant les raisons de ce sentiment inexplicable et trouva ceci:
Un jour, joutant avec la bande des poulains, elle avait fixé comme but de la course, à l’extrémité de la Grande Clairière, un défilé serré dans le lit encaissé et sur le bord escarpé de la rivière. On ne pouvait passer là que l’un après l’autre et les chevaux laissant de leur poil et de leur crinière contre les parois d’argile dure. Il fallait arriver dans ce couloir le premier et crier victoire sur l’autre bord. Or, le plus ardent des jouteurs, celui qui, parfois, avait semblé vouloir mener la troupe des gamins, puis, sous le regard et l’autorité incontestée de l’Enfant, s’était cantonné dans un rôle de commandant en second, Draïdi, le fils unique d’un chef de fraction montagnarde et dont le père servait comme garde particulier sur le domaine, Draïdi, ce jour-là, défia l’Enfant à la course.
—Et vous êtes tous défiés par moi! répondit-elle en s’adressant à la bande toute entière.
Ils s’élancèrent, partis sur un même rang. Bientôt l’Enfant les distançait. Au bout de quelques minutes, sa monture se détendait avec moins d’effort ne sentant plus sur sa croupe ou contre ses flancs les naseaux haletants des autres. Mais, soudain, voici qu’un poulain pris de vertige tenait l’allure du sien à moins d’une demi-longueur; c’était celui que montait Draïdi.
Si proche le but à atteindre! Et, couchée sur le col de son cheval, la sauvage enfant lui mordait l’oreille à pleines dents. La bête bondit. Elle s’engageait dans le couloir. Une poussée brutale, la ruée sournoise de l’adversaire, et Draïdi prenait le passage…
Campé sur la berge haute, il cria victoire. Les gamins entendirent cela, stupéfaits. Au pas, suivie de la troupe des petits cavaliers muets et des poulains écumants, l’Enfant traversa la rivière. Ils furent sur la berge, face à Draïdi.
—Descends, lui dit lentement la maîtresse des chevaux.
Il mit pied à terre, n’osant pas encore résister. L’Enfant frappa le poulain libre sur la tête et le chassa.
—Celui-ci ne courra plus avec nous; c’est un traître. Pour toi…
Elle poussait sa monture vers le gamin félon qui ne bougeait pas, les yeux mi-clos, la lèvre retroussée sur une mâchoire de jeune chacal.
—Pour toi…
Le poitrail du cheval touchait presque à la poitrine du gamin. Sous le talon de l’amazone, il fit encore un pas et jeta Draïdi dans la rivière.
—Elle a raison, conclurent simplement les autres.
Et ils tournèrent bride avec l’Enfant.
Draïdi s’étant relevé rentra dans le gourbi de son père, le bras brisé d’une mauvaise fracture que prétendirent soigner les rebouteux et qui devait le laisser estropié.
L’Enfant n’avait point envisagé la disproportion de ce châtiment, dépassant sans doute celui qu’elle voulait lui infliger. Confinée dans la primitive logique de son acte, elle n’éprouvait aucun regret…
Ce fut un autre jour. Un de ces orages diluviens, qui éclatent vers la fin de la saison chaude, s’abattit sur la montagne. Les torrents rebondirent hors de leur lit. Les cours d’eau s’épandirent en crue magnifique.
Il y avait, parmi les Achabas, un chef d’entre les chefs et un homme d’entre les hommes dont l’Enfant aimait la face impassible, les yeux calmes, la parole nette, brève et colorée, tombant d’une bouche hautaine et tendre pourtant dans une barbe grise rituellement taillée. On ne lui donnait presque jamais son nom, préférant le désigner sous celui de Rahmani, car il appartenait à la confrérie des Rahmanïa, qui sont une secte nationale nord-africaine et ont de puissantes zaouïas sur les confins du désert.
Depuis les premières années où l’Enfant, dans les bras du maître, avait été présentée aux vassaux du domaine, le Rahmani l’aimait sans aucune raison bien précise, mais parce que c’était écrit dans la destinée.
Pour aller au campement de l’Achaba, il fallait traverser un étroit torrent sur deux fragments de roche. L’Enfant franchissait quotidiennement le torrent. Mais, ce jour-là, son pied glissa sur l’argile détrempée qui avait recouvert la roche pendant l’orage, et l’eau jaune, vague après vague, submergea sa tête. D’un mouvement d’instinct désespéré, elle agrippa des branches pendantes qui traînaient au fil de l’eau, des ronces cruelles, que ses deux mains serrèrent convulsivement. Par sursauts, elle respirait entre chaque vague. Elle eut la sensation qu’elle ne pourrait pas se maintenir longtemps ainsi et qu’il lui serait infiniment plus facile de s’abandonner à ce courant, de consentir et de disparaître.
Elle desserra l’étreinte de ses doigts crispés, pénétrés par chaque épine. Ses yeux s’ouvrirent largement, ses yeux qui avaient enfermé tant de visions et distillé tant de puissance avant l’âge où il est donné à de rares humains d’être puissants.
Elle vit tout le paysage… Et elle vit, accroupi sur la roche de laquelle elle s’élançait tout à l’heure avec tant d’insouciance, elle vit Draïdi, le bras en écharpe.
A côté de lui, se tenait un chien qu’il immobilisait de sa main valide, un de ces chiens habituellement attachés de court au seuil des huttes et que l’Enfant ne caressait jamais, car elle n’estimait pas leur race soumise et leur préférait les chats félins et indépendants.
La bête et le gamin contemplaient le spectacle de son agonie.
D’abord, elle ne vit que l’animal, la présence et l’attitude de Draïdi lui paraissant invraisemblables.
D’où venait la bête? A quel berger ou à quel campement nomade appartenait-elle? Elle ne reconnaissait pas ce chien ou reconnaissait en lui toute une race veule. Prétendait-il donc lui aussi à quelque assouvissement de vieilles rancunes contre elle? Las du servage et du mépris, revendiquait-il tout à coup l’égalité dans les gestes de vivre? Mais que devenaient en cela l’instinct de supériorité et la loi féodale,—les seuls dont l’Enfant connût l’application,—et le droit de haute et basse justice dans la forêt qui lui avait été dévolu par privilège de race, de fortune et de naissance?
Était-il, ce chien, de ceux qu’elle fit souvent molester pour leurs aboîments intempestifs, qu’elle blessa d’un jet de pierre ou d’une ruade quand ils hurlaient aux sabots de son cheval? Était-il là, servi par sa mémoire, pour se rassasier de lâche vengeance? Pourtant, il ne semblait pas possédé d’une animosité particulière, mais voyait s’accomplir la fatalité avec un patient regard de soumission.
L’Enfant dévisagea celui qui avait amené le chien, Draïdi, l’audacieux, le rebelle et le félon. Alors, elle ne voulut pas mourir devant ces deux-là! Le corps arqué, dans un effort tragique, à pleines mains elle reprit les ronces pendantes.
Soudain son buste se dégageait de la gangue de pierre, d’argile et d’eau. Miraculeusement, elle s’arrachait à la sinistre emprise, se retrouvait sur le bord.
De ce miracle, le gamin vindicatif eut une si irrésistible peur qu’il s’enfuit entraînant son comparse.
L’Enfant voulut reprendre le chemin du logis. Elle avait subitement froid dans ses membres gourds et douloureux. Elle s’appuya contre un rocher, le contourna difficilement.
A ses pieds, il y eut un grognement féroce et un bondissement forcené. Au large, mais manifestant l’évidente intention de revenir, une hyène cahotante, hargneuse, inquiète et intimidée, se ramassait et retroussait les babines.
L’instinct du chasseur et du forestier secouait déjà l’Enfant grelottante. Elle fixa l’hyène à la dure crinière hérissée parmi le poil beige et grisâtre. Celle-ci ne détalait pas suivant l’habitude de son espèce. L’Enfant sauvée des eaux avait-elle à ce point l’air chancelant et misérable que la bête poltronne osât l’affronter?
L’hyène se mit à grogner doucement. Ses yeux, éblouis de lumière, clignotaient vers la base du rocher. L’Enfant suivit la direction de ce regard, écarta les ronces et les graminées, et vit trois petits d’hyène dormant dans le tranquille repaire.
Devant son geste, la mère eut un hoquet d’angoisse et de menace, prête à bondir. Mais voici que son courroux s’apaisait et qu’elle se rapprochait, comme rassurée par la fraternité tacite de la forêt et du tête-à-tête avec une créature pitoyable, sans armes; tout cela, parce que, sans la quitter des yeux, l’Enfant refermait les herbes et les lianes au-dessus du berceau des fils de la méprisée.
Et près du nid de l’hyène domptée, l’orgueilleuse pleura à cause de la haine de Draïdi.
Dans une robe de laine arabe, blanche et molle, posée comme un pigeon au rebord d’angle des terrasses, l’Enfant regardait passer le bref et modeste exode de la famille de Draïdi. Deux mules, sur le bât desquelles s’enroulaient des tapis formant un nid profond, portaient les deux plus jeunes épouses du père avec un dernier-né vagissant. Sur une autre bête, la première femme, vieille, mais vénérée étant la mère de Draïdi, avait pris soin de s’entourer des plus précieux objets de la famille; petits coffres peinturlurés où l’on renferme les bijoux barbares et les foulards de soie des coiffures, longs coussins tissés qui servent de sacs et contiennent la garde-robe féminine, les gandourahs roulées et les bernous du seigneur. Deux ânes, poussés par un serviteur, étaient chargés du reste des bagages, les piquets de la hutte, les outres et les nattes, et, sur son maigre cheval dansant, le père avait pris le fils en croupe.
L’Enfant, ne voulant plus tolérer cette présence vindicative, avait demandé l’éloignement de la famille du rebelle; le garde aurait la surveillance d’une autre partie du domaine.
Sans détourner la tête, ces gens passèrent, les yeux fixes, devant l’offensée, sans un cillement de paupières, sans qu’un muscle bougeât dans leurs faces sérieuses.
Elle ressentit de cette attitude une injure nouvelle. Qu’étaient-ils donc ceux-là, voués à la soumission par la loi de conquête et le besoin de vivre? Qu’étaient-ils pour subir avec cette hauteur dédaigneuse une juste punition? Il lui semblait qu’en ce moment la fierté de ces gens dépassait son orgueil; elle en fut outrée et troublée aussi.
Les pères du père de Draïdi, avant la création du domaine et la vente de leur territoire morceau après morceau, avaient toujours régné sur ce district de l’immense forêt, y imposant à leur guise le droit du seigneur. Une destinée de défaites, d’impuissance et de pauvreté, changea leur domination en servitude. Nul ne sut comment ils en souffrirent ni la nature de cette souffrance. D’ailleurs, un grand fatalisme héréditaire les secourait. Mais l’Enfant songea que la rébellion de Draïdi procédait d’un réflexe de l’indépendance de ses aïeux, s’exprimant tout à coup en lui, et que ce départ, dans une obéissance hautaine, reflétait bien leur ancienne dignité.
Elle en demeura rêveuse, avec d’imprécis regrets qui n’allaient pas sans un sentiment vague d’admiration mêlé de tardive et sauvage amitié. Elle s’apercevait que le gamin révolté avait été supérieur aux autres en toute chose. Elle se repentait d’avoir manqué de sympathie pour lui et, en même temps, de ne pas l’avoir humilié davantage, écrasé, enseveli sous le geste d’une impitoyable souveraineté.
Des questions, les insolubles questions des responsabilités humaines et de l’inégalité des sorts, se présentaient obstinément à son esprit qui ne les accueillait pas avec sa sérénité coutumière.
Cependant, elle ne rappela point ceux qui s’éloignaient dans leur orgueilleux silence, et jamais elle ne permit à Draïdi de se retrouver devant elle.
A l’ombre du promontoire des livres, dans la bauge des sangliers, au creux du ravin, une laie joue avec ses petits.
Étendue sur la terre rouge et penchée sur la verte profondeur, l’Enfant observe leurs jeux.
Ils sont dix également rayés de brun et de fauve, lestes et rebondissants. On discerne entre eux des préférences et des contrastes. Par boutades, ils échangent des frottements de groins fraternels et entreprennent des querelles qui s’achèvent en grognements, à l’abri des flancs de leur mère, ou en chutes joyeuses dans la boue.
La laie renifle et bougonne, sentencieuse et tendre. Elle gratte énergiquement les rudes soies de son échine contre un tronc d’arbre renversé. Elle s’étend dans la bauge, la hure allongée, le groin ruisselant, l’épiderme parcouru de frémissements voluptueux. Son petit œil sauvage clignote plein de vigilance, de plaisir égoïste et de maternelle jubilation.
Ces dix sont les fils parfaits du solitaire aux défenses d’ivoire qui labourent le sol aussi profondément qu’un soc de charrue. Ces dix sont les fils du sanglier brutal, sagace et agile, et les fils de la laie redoutée des chiens!…
Or, un chien surgit, ayant rompu sa corde de laine au gourbi des bergers. C’est un chien affamé, repris par l’instinct primordial de la chasse et de la proie vivante. Il s’élance parmi la troupe joueuse; la femelle n’a que le temps de proférer un grognement furieux; il tient déjà l’un des marcassins à pleine gueule. Les cris perçants de la victime déchirent l’atmosphère. La laie va foncer sur le chien. Mais, brusquement, elle s’arrête, flairant le vent, le poil hérissé de terreur plus que de colère. Elle est secouée d’un tremblement d’indécision tragique entre le mal présent et l’invisible danger qu’elle évente.
Soudain, elle prend un parti suprême. Elle rassemble sa bande d’un grognement bref, ébauche encore un mouvement violent contre le chien, qui cherche à entraîner le marcassin faiblissant, puis, dans un renoncement stoïque, chasse rapidement devant elle la troupe affolée de ses petits.
Ils disparaissaient dans les fourrés lorsque le chien, hérissé à son tour prit la fuite, la queue serrée, l’œil torve, laissant sa proie, emportant sa faim.
Alors parut un serval, type charmant et féroce de cette féline espèce qui ne s’apprivoise jamais. Car la grande panthère nord-africaine, à taille de lionne, s’accoutume à quiconque l’élève et la nourrit, tandis que le serval, même pris au gîte dès sa naissance, ne se soumet point. Plus petit, plus mince et plus souple encore que la panthère, avec un pelage aux mouchetures plus rapprochées et plus régulières, il glissait hors de l’abri des hautes fougères.
Sidéré par l’approche de l’ennemi mortel, le marcassin blessé et gisant ne criait plus. Le serval étendit sa patte flexible, ses ongles rétractiles, taillés et luisants comme des silex. D’une griffe lente, voluptueuse, il attira la victime à portée de ses dents cruelles et l’étrangla avec douceur. Il flaira dédaigneusement la plaie faite par le chien, retroussa ses babines et caressa sa joue et son menton contre le corps tiède; ensuite il le déchiqueta sans hâte. Humectant son mufle de sang frais, il mangea un peu, se détourna bientôt des reliefs de ce festin, et rampa jusqu’au bord de l’eau, là où elle coulait transparente, impolluée.
A ce moment, il leva la tête vers le sommet du promontoire de grès rouge et le visage ardent penché sur lui dont il savait, dès auparavant, la présence attentive. Avec une sécurité quelque peu méprisante, mais pleine de grâce, rasé, les flancs au sol, les yeux mi-clos, guettant malgré la quiétude du lieu, il lapa l’eau pure à petits coups.
Il semblait boire dans cette eau l’image réfléchie de la figure humaine. Et l’Enfant souriait de ce que le fauve redouté ne parviendrait pas à faire disparaître ce reflet dans l’eau perpétuelle.
Au galop, l’Enfant avait traversé le chantier des Kabyles dans le soir tombant.
Elle restait frappée des regards hostiles ou méfiants qui l’accueillirent et la poursuivaient. Pas un qui l’eût saluée, pas un qui se fût écarté sur son passage; ils s’offraient au heurt de son cheval et c’est elle qui dut détourner la bête pour ne pas écraser un homme.
Elle galopait, pensive, dans le crépuscule, moins offensée qu’inquiète pour la première fois. Instinctivement, elle déchiffrait une menace grave dans l’attitude des démascleurs et l’insolence des faces obtuses de ceux qui se postèrent sur son passage. Sa rapide chevauchée lui avait laissé le temps de percevoir que cette ruche humaine, presque muette d’habitude, était profondément en rumeur. Mais elle en ignorait les raisons.
Comme les nombreux torrents qui ruissellent de la montagne après l’orage, un matin, les Kabyles sortirent des bois et se répandirent dans la Grande Clairière.
Ils dévalèrent par tous les sentiers et toutes les foulées de la forêt. Ils marchaient d’un pas ferme, mais inégal, pleins de résolution, mais sans certitude. Ils agissaient volontairement, pensaient-ils, mais sans être sûrs d’avoir raison. Ils ne suivaient pas ceux qui les avaient mis en marche, mais c’étaient ceux-là qui les suivaient.
Ils s’égaillèrent, environnant les dépendances et le parc, sans oser gravir la pente ni s’engager dans le chemin large conduisant à la maison du maître. Avec toutes ses fenêtres ouvertes, la blanche maison, sur ses terrasses étagées, dominait et veillait, avertie par les bergers arabes, qui entendent tout et savent tout ce qui se trame dans la brousse, du pacte des lions et des chacals aux complots des hommes.
Il y avait, dans la clairière, de grandes meules, réserves de fourrage pour l’hiver. Les Kabyles échangèrent quelques coups de fusil avec les serviteurs préposés à leur garde, puis les incendièrent. Ils incendièrent de même les dépendances dont le personnel s’était enfui et les écuries d’où les chevaux s’échappèrent. Cela fait, se rassemblant et se détachant par petits groupes, ils s’assirent en rond, tels des sauvages au conseil, attendant ils ne savaient exactement quoi.
Deux ou trois contremaîtres, à l’esprit de Phéniciens retors, avaient préparé ces primitifs pour des actes irréparables. Chargés de remettre à chacun la paye hebdomadaire, ils retenaient depuis longtemps le salaire des travailleurs et, peu à peu, persuadaient les équipes de démasclage que le maître, déloyal et avare, exploiteur des humbles, se refusait à payer le prix de leur exil et de leurs sueurs.
Ainsi mirent-ils les chantiers en état de fermentation intense jusqu’au moment propice au vol général, au meurtre peut-être, au pillage des biens du dominateur et du plus favorisé du destin. Manœuvre facile, révolte éternellement renouvelée de celles de l’ergastule et des rameurs de galère, indignation spontanée des simples dont la cupidité, les besoins et le sentiment inné de justice, se croient lésés à la fois.
L’Enfant glissa doucement sa main dans la main de son père et sortit avec lui de la maison.
Gravement et lentement, ils descendirent les degrés des terrasses et prirent le chemin de la Clairière. A portée de voix des félons, le maître en appela quelques-uns par leurs noms. D’un premier mouvement accoutumé, ils allaient obéir, puis ils se souvinrent de ce qu’ils voulaient faire, de ce qu’ils avaient déjà fait, et se rassirent.
—Que prétendez-vous et que signifie votre action criminelle, demanda le maître d’une voix haute, impérative, en désignant du geste les meules et les bâtiments qui brûlaient encore.
Ils s’entreregardèrent et, dans cet instant, ils escomptaient que leurs meneurs répèteraient les raisons qui les poussèrent à la révolte et renouvelleraient les promesses par lesquelles ils furent tentés. Mais ceux-ci se taisaient ou prononçaient à tue-tête et de façon véhémente des mots sans importance dans le seul but de couvrir la voix nette qui s’élevait.
—Ai-je jamais eu quelque tort envers vous? Vous ai-je spoliés en quoi que ce soit? Voici de bien longues années que vous êtes mes collaborateurs annuels et que je rémunère intégralement vos services. De quelle chose avez-vous donc à vous venger et dans quel but vous conduisez-vous comme des scélérats?
Mais il s’exprimait en arabe et les meneurs se gardaient de traduire. Ils parcoururent les groupes, affirmant que le coupable n’était venu à eux et ne parlait que pour leur demander merci et qu’il convenait de ne pas faiblir. Alors, les Kabyles commencèrent à douter de ces guides parce que l’expression du visage et l’attitude du maître leur révélaient le véritable sens de ses paroles.
—Dans toute la montagne, y a-t-il un seul homme à la requête duquel je n’aie pas fait droit chaque fois qu’elle était justifiée? Que l’un d’entre vous s’avance donc et m’expose vos griefs!
Il y eut du flottement parmi les groupes. Plusieurs ayant saisi quelques mots et la signification du geste voulurent obéir. Les plus excités se récrièrent avec fureur. Les vieux fusils, volés ou acquis secrètement des contrebandiers de la frontière tunisienne qui rôdaient dans les forêts, se levèrent. Il plut des chevrotines et quelques balles autour du père et de l’Enfant, mais l’indécision des tireurs ou le hasard providentiel firent qu’elles manquèrent le but.
Le maître prit un revolver dans sa poche et tira. Un homme croula, la tête fracassée. Puis, il en tomba deux, trois, d’autres encore; ce n’était plus le maître qui tirait.
Sur le flanc des bandes kabyles, des chevaux cavalcadants, montés par les Achabas, resserraient un cercle vengeur. Ils visaient bien, les chasseurs de gazelles, et la balle prompte de leurs fusils était douée d’une vue mystérieuse qui la dirigeait infailliblement.
L’Enfant qui, tout à l’heure, frémissait de courroux devant l’audace meurtrière des Barbares, maintenant, criait de joie!
Certes, le combat eût pu durer longtemps entre les Berbères et les Arabes, et jusqu’à l’extermination des uns ou des autres; mais la lutte s’engageait entre les bandes kabyles elles-mêmes. L’une d’elles, un çof tout entier, courut sous les balles, rejoignit le maître, demanda grâce au nom de l’Enfant. Enfin, ils vinrent tous. Les meneurs étaient morts sous le feu des Nomades ou bien leurs propres partisans les avaient tués. Alors tout fut expliqué selon la justice et la vérité. Il y en eut qui se frappèrent le front contre terre et l’Enfant posait son talon sur la tête de ces vaincus.
C’était un bel étalon pommelé, père de plusieurs générations de poulains et de pouliches.
Il plia brusquement les membres comme si ses jarrets se fussent rompus.
Les serviteurs affirmèrent que les gens avaient trop loué son élégance et sa vigueur, sans ajouter à leur louange la formule d’invocation pour Dieu afin qu’il fût préservé du mal.
Le beau cheval étira son encolure contre le sol desséché. Ses sabots se heurtèrent l’un à l’autre, incohérents et désespérés. Sa tête se souleva pour retomber lourdement, les naseaux remplis de terre. Ses yeux morts restèrent semblables à ses yeux vivants. Et ce fut fini de lui.
On le laissa là où il était tombé, au bord de la rivière.
Une grande impression de force anéantie se dégageait de cette dépouille aux formes parfaitement harmonieuses, aux beaux muscles fins et solides, tendus encore sous le poil brillant et doux.
L’Enfant demeurait près du cheval mort, assise sur l’herbe rase et brûlée. Ses doigts erraient dans la crinière gonflée encore du vent de la dernière course. La petite amazone revoyait le fier animal, campé au tournant de la route des plaines, à l’époque où l’on attendait le passage des Achabas. Elle le revoyait à l’horizon de la Grande Clairière, hennissant pour les cavales visibles ou devinées, toujours cabré, mordant le mors, mais sans vices ni tares à cause de sa noble race. Et il était aussi le seul que l’Enfant montât sellé et bridé.
On conservait sa généalogie avec le soin jaloux qui veille sur celle des chérifs et son nom s’ajoutait glorieusement au nom des plus précieux poulains.
Il portait des colliers d’amulettes qui tintinnabulaient sur son large poitrail. Sa croupe conservait l’empreinte de la main fatidique, teinte d’un henné préparé pour la commémoration de la naissance du Prophète.
Cependant, le bel étalon était mort.
L’était-il vraiment? N’allait-il pas se relever, maladroitement et puissamment appuyé sur ses pattes arquées, les tendons raidis?
Irrésistiblement, elle l’appela:
—Moueddin…
Mais il ne tressaillit point en entendant les inflexions de sa voix sur les syllabes familières et déjà les mouches envahissaient ses yeux sans images.
Pourquoi l’Enfant se sentait-elle atteinte par cette mort plus que par celle d’aucun animal favori perdu jusqu’à ce jour? Depuis quelques mois, les incidents et les événements qui traversaient sa vie revêtaient une gravité singulière, s’imprégnaient d’un caractère d’oracles sibyllins, d’avertissements mystérieux. Des certitudes, qu’elle n’avait jamais eu prétexte d’étudier ni de discuter, se soulevaient et semblaient vouloir s’en aller hors d’elle, en silhouettes éplorées, processionnaires sur un indescriptible et bizarre chemin. Dans sa pensée, nette et claire comme une tente ensoleillée, d’autres ombres anxieuses, imprécises, entraient, faisaient les ténèbres parce que, derrière elles, retombait le pan de la tente ouvert sur l’horizon.
Il en était ainsi depuis la rencontre de l’Enfant avec l’Homme nu.
Elle reprenait souvent l’étrange manuscrit, ce testament sans exemple que gardait un serpent dans un buisson de myrte, et les mots se précipitaient sur son esprit sensible et dans le trouble nouveau de son cœur comme des gouttes d’huile sur un feu flambant.
—«… elle est telle un vin frais rempli du suc des vieilles treilles… Mais l’amphore est fragile et la vie a grand soif…»
La rébellion de Draïdi lui avait démontré la dignité d’autrui opposée à la sienne. La révolte des Kabyles témoigna que sa souveraineté n’était pas inaccessible. Un désarroi profond, invinciblement, l’envahissait.
—Suis-je donc l’amphore à ce point fragile que n’importe lequel des hasards de la vie puisse me briser? Tomberai-je comme Moueddin, pleine de fierté, d’ardeur et d’élan, en ignorant comment et pourquoi je tombe?
Une mouche posée sur sa paupière fit qu’elle sursauta de dégoût. Alors, elle eut une réminiscence d’un verset biblique déclarant impurs les animaux morts et impur jusqu’au soir quiconque les touchait.
—Je suis donc impure, impure, ô Moueddin! Et parce que tes sabots baignent au lit de la rivière, l’eau de la rivière ne me purifiera pas…
Mais elle laissait ses doigts mêlés aux crins du beau cheval.
Cependant le prompt crépuscule passait dans la clairière et sur les forêts ainsi qu’un vol d’oiseau regagnant le nid. Ce serait bientôt la nuit. Et l’Enfant se serrait contre le cadavre lentement saisi par le froid funèbre.
—Maintenant, songeait-elle encore, les chacals vont désirer manger Moueddin. Ils viendront, me trouveront ici, et que prétendront-ils faire?… Nous n’avons pas voulu t’ensevelir, ô Moueddin; les chacals savent reprendre les corps enterrés même sous les lourdes pierres et les épines acérées.
Elle connaissait trop bien les bêtes viles, sans cesse affamées, qui ne souhaitent rien sinon manger et manger beaucoup. Les conteurs, les fabulistes et les poètes arabes vouaient cette espèce aux rôles sournois ou infâmes, car elle passait pour fausse avec moins de subtilité que le renard et basse et rusée avec moins de malice. Et, sous la terre, Moueddin eût souillé son poil miroitant qui renvoyait encore un reflet aux eaux glauques et rares de la rivière d’été.
Dans l’ombre foisonnant subitement, un corps fauve, empanaché d’une queue touffue, s’aventura hors des broussailles en lisière. Un museau pointu prit le vent et se replongea dans les taillis.
Les chacals reparurent à deux ou trois et jetèrent le cri aigu, bref, puis prolongé en glapissement stridulant qui invite à la curée. En demi-cercle et sur tous les points à la fois, ils parurent sourdre. Bientôt, on entendit glapir et s’appeler sur les confins de la clairière d’où se détachaient les bêtes qui, toutes, convergeaient vers le cadavre du cheval.
L’Enfant ne les craignait pas. Maintes fois, par jeu, elle avait elle-même donné le signal de leur apparition et de leur rassemblement en imitant leur cri d’avertissement, avec tant de perfection qu’ils s’y trompaient toujours.
*
Voici qu’elle est environnée des bandes houleuses, glapissantes; les chacals ont faim. Elle croise son regard avec celui des phosphorescentes prunelles qui jaillissent de toutes parts. Des fourrures audacieuses glissent à portée de ses mains.
—Ma fille, ma fille, la toute petite et la précieuse, réponds, je te prie!
La voix du Rahmani, éclatant dans les lauriers-roses, disperse momentanément les chacals.
—Mon frère, ô mon frère le choisi, je suis triste et je défends mon cheval Moueddin contre les bêtes de la mort.
Il la rejoint.
—Je suis passé par ta maison sans te rencontrer. Les serviteurs m’ont appris cette chose, et je t’ai cherchée, et je te trouve pour avoir une occasion de louer Dieu. Les chacals ne sont pas des adversaires dignes de toi; peut-être, se sentant aussi nombreux que les cheveux de ta tête, pourraient-ils te faire du mal.
Il la prend en croupe de son vivant cheval, nerveux et fuselé comme un sloughi, mais qui ne saurait se comparer à Moueddin ni pour la force ni pour la beauté. Ils remontent les pentes obscures.
—Demain, viens au campement; nous te ferons oublier ton chagrin.
—Je n’ai presque plus de chagrin, ô Rahmani; cependant, j’irai te demander de m’expliquer des songes.
Une lamentation confuse, aux paroles entrecoupées, s’éleva, traîna, retomba et se fondit dans la nuit. C’étaient les servantes qui composaient un chant sur la mort de Moueddin, l’amant des cavales.
—Des songes, dis-tu?
—Des songes, peut-être. Et ce sont aussi des visions qui me viennent sans dormir.
L’Enfant et le Rahmani causent au seuil de la lourde tente nomade dans l’ombre de laquelle, derrière les «hanbels» tissés, des femmes et des jeunes filles font tinter leurs bracelets.
—J’ai vu, dit l’Enfant, une fumée immense recouvrir la montagne entière et pénétrer jusqu’aux racines de la forêt.
—C’était un nuage monté de la mer lointaine.
—Le crois-tu? Mais ai-je jamais eu peur d’un nuage et celui-là m’a fait trembler…
D’autres Achabas s’avancent et s’asseyent avec eux. Il en est un qui connaît la signification des songes.
—Un nuage? Cela signifie que tu t’en iras.
—Je m’en irai…
Le Rahmani sourit avec une bonne tendresse.
—Louange à Dieu pour le présage! Nous avons toujours souhaité te voir descendre une fois avec nous dans les plaines, puis au désert.
Les plaines…
C’était le vaste inconnu. La plus large part de ce que l’Enfant ignorait, tenait dans le visage et la vie des plaines.
Là s’érigeait aussi la Ville dont les feux, le soir, salissaient le ciel d’une buée roussâtre, dont la rumeur, faite de bruits disparates sans nombre, alourdissait les heures du jour. La Ville avec son enceinte de remparts à créneaux, la tour massive de sa cathédrale, l’élan svelte de son minaret, les toits rouges inégaux de ses maisons et la flore artificielle de ses jardins. La Ville, gouffre miroitant aux linéaments confus dans l’éloignement et vus du haut de la montagne. La Ville, ce mystère qui n’éveillait aucune curiosité chez l’Enfant; cette indestructible menace contre les gens des terres libres, contre les solitaires; cette force collective intransigeante, cet inépuisable sablier d’humiliations et de mesures égalitaires qui s’empare des dominateurs isolés, qui les soumet, les annihile ou les fait mourir; la Ville immonde et miraculeuse, phalanstère et guet-apens, refuge et in-pace, recours et anéantissement, la Ville était le fruit savoureux et vénéneux des plaines. Et l’Enfant qui ne savait rien d’elle, que son existence, pressentait vaguement cela.
Mais le Rahmani parla du désert.
—Tu viendras, insistait-il, et longtemps tu resteras sous nos tentes.
Dans ses moindres paroles éclatait ce que précisait un écrivain de France, «cette joie haute et nuancée de la vie nomade», s’élevant «jusqu’à une sorte de sensibilité philosophique.»—Et ce qui marquait de tant de séduisante et précieuse hauteur la physionomie de l’Achaba avait été exprimé aussi par le même[2]:—«La sévérité du paysage rend sérieux et propage en l’âme comme sur l’étendue visible, une impassibilité qui semble descendre du ciel.»
[2] Marius-Ary Leblond.
—Tu viendras avec nous…
Il lui certifiait qu’elle deviendrait semblable ou supérieure à la poétesse M’barka bent El Khass, de la tribu des Beni Amer qui fut grande, au XVe siècle, dans le Sahara et resta de glorieuse et impérissable mémoire. Pas un pâtre ou un caravanier qui ne connût son nom et la plupart des faits et des bienfaits que la tradition rattachait à sa vie.
Son esprit, voué aux belles choses, ne dédaignait pas les choses utiles; elle savait diriger le forage d’un puits comme elle savait rythmer un poème. Le folklore saharien et les oasis du Sud oranais lui devaient une large part de leur richesse. Les détails de sa personnalité se perdaient dans une légende abondante et diffuse, mais elle apparaissait surtout comme une sorte de génie savant et poétique dont l’envergure couvrait la moitié du désert.
Soudain, l’Enfant prononça gravement,—et il lui sembla, que la pensée, immédiatement précisée par des mots, avait jailli d’une inspiration divinatrice:
—Certainement, un jour, je serai parmi vous… pour longtemps… pour toujours peut-être…
Elle ne prévoyait pas que cela dût advenir au lendemain d’une irréparable épreuve et dans un temps où, après l’avoir cruellement perdue, elle rentrerait en possession d’une souveraineté reconquise, non point par droit d’héritage, mais par mérite de hardiesse, de conscience et de volonté.
Le Rahmani passait dans la brousse à l’amble de son cheval.
De campement en campement, il allait, avertissant les Achabas que le moment du retour aux steppes était venu.
Les feuilles des chênes-liège restaient vertes, mais celles des chênes-zéens tombaient déjà. Les hautes fougères prenaient leurs nuances de rouille. La couleuvre gardienne des livres devenait frileuse. Les bêtes se revêtaient du poil brillant et fourni de la saison hivernale. La forêt exprimait une magnificence recueillie.
L’Enfant accompagnait le Rahmani et celui-ci l’entretenait encore des plaines et du désert.
Elle aurait voulu fuir son insistance et ne faisait rien pour y échapper. Il lui advint de chercher à pressentir le monde inconnu. Ainsi, au seuil d’une saison nouvelle, l’adolescence entrevoit la redoutable et l’inéluctable vie d’un autre âge vers lequel elle s’achemine, craintive et curieuse, parfois épouvantée, mais sans qu’il lui soit permis de fixer le temps ni de remonter le cours de saisons écoulées.
Le Rahmani passait sur son cheval, qui ressemblait à un sloughi, et l’Enfant montait un fils de Moueddin.
Des raisins aux grappes noires et dures mûrissaient dans les arbres chargés de vignes pendantes. Sous le moindre vent, en essaims pourprés et jaunes, s’abattaient les feuilles de ces vignes et celles des figuiers que visitait l’automne.
De campement en campement, les deux cavaliers allaient comme des envoyés du destin, avertissant les pasteurs et les troupeaux nomades de se tenir prêts pour l’exode prochain.
Durant plusieurs journées, le lent défilé recommencerait en sens inverse. Encore, la suzeraine des bois pourrait dénombrer ces vassaux échappant pour un temps à sa domination. Elle recevrait encore les nombreuses et poétiques offrandes, les derniers-nés d’entre les agneaux laineux auxquels les femmes joindraient quelque bijou, quelque souple étoffe tissée par leurs mains peintes et qui garderait longtemps l’odeur sensuelle du chîh, qui est la plante amère et parfumée des pâturages sahariens.
Puis, des orages drus ruisselleraient sur la montagne. Les brumes rôderaient autour des sommets. Les ravines rouleraient un flot continu. Les sources taries rejailliraient, froides et transparentes. Il y aurait des violettes blanches et des cyclamens sous bois.
Et un jour d’entre les jours de ciel uni, d’atmosphère ouatée, la neige tomberait, l’espace de quelques heures, bloquerait les sentiers encaissés, impraticables le long des torrents, s’accumulerait et persisterait dans les gorges. Beaucoup de bêtes mourraient parmi les troupeaux sans étables. Les bergers, dont le printemps et l’été virent les robustes silhouettes adossées contre un chêne, les doigts actifs, tricotant, avec deux longues aiguilles en bois de genévrier, la laine bourrue, à peine filée, pour en faire des jambières protectrices contre les épines de la brousse,—les bergers s’accroupiraient dans leurs lourdes tuniques rayées et ne conduiraient plus le bétail dans les clairières blanchies. Ils se blottiraient avec les femmes et les enfants près des misérables feux de branches vertes qui fumeraient sous les étroits gourbis.
Dans ce temps, les cerfs deviendraient plus familiers, les sangliers seraient hardés par bandes plus nombreuses et les panthères ne se risqueraient qu’en des chasses prudentes, des rondes circonspectes, car la neige qui conserve les traces nettes serait une trahison perpétuelle sous leurs pas.
Mais, d’abord, se prolongerait la saison des feuilles mortes, quand la forêt sent amoureusement bon, telle une chevelure au soleil.
—Certainement, une fois, je descendrai avec vous jusqu’au pays des palmes, répétait l’Enfant répondant au Rahmani.
Il sourit et l’extase des oasis parcourut son visage.
—Alors, répliqua-t-il, tu ne remonteras jamais jusqu’à la forêt.
—Je remonterai au printemps suivant, comme vous.
—Ah! pour nous il y a une loi différente et qui ne t’atteindra point; car ce sont nos troupeaux qui remontent, parce qu’ils ont faim, et nous sommes obligés de les suivre. Pour toi, nulle nécessité. Et ne seras-tu pas maîtresse là-bas de la même manière que tu l’es ici? Il fut écrit sur toi que tu régnerais toujours à cause de la puissance égale de ton esprit.
—Mais la forêt?… Je l’aime par-dessus tout, tu le sais.
Il dit d’une voix grave, douce et convaincue:
—Tu n’aimeras plus la forêt ou tu penseras à elle comme à une morte avec qui tu n’aurais plus rien à faire dans ce monde.
—J’y penserais comme à une morte…
Elle eut un éclair de courroux dans les yeux et, l’accent rude, les paroles tranchantes, elle ripostait au favori:
—Ne me parle plus de telles choses. Tu m’affliges et m’offenses; je ne te le permets pas.
De campement en campement, ils atteignirent un plateau étroit dont les pentes dévalaient jusqu’à une prairie basse, incessamment mouillée d’infiltrations de sources.
Deux maisonnettes, couvertes de tuiles rouges, pareilles à celles qu’on voit aux deux bords des routes qui traversent un village, ajoutaient leur nostalgie banale à la mélancolie du plateau dénudé.
Sur le seuil, des enfants blonds aux cheveux raides, au teint bistré par le soleil et sali par la terre noire de la forêt, se montrèrent, disparurent effarouchés, se montrèrent de nouveau poussés par leurs parents, cinq ici, trois autres là. Deux femmes fraîches, mais timides à la manière gauche et un peu brusque des paysannes, morigénaient la marmaille. Elles ébauchèrent un sourire pour saluer l’amazone et son ami.
Et l’amazone était saisie d’un immense étonnement. Jamais encore elle n’avait abordé ce plateau situé aux confins de son domaine, là où la lisière de sa forêt touchait au territoire de l’État. Elle savait bien, par ouï-dire que des gardes français, appartenant à l’administration forestière du gouvernement, habitaient cette région isolée, également éloignée d’un groupement européen quelconque et de la Grande Clairière. Or les habitants de la maison blanche étaient trop volontiers confinés dans les limites de leurs bois pour entretenir les moindres rapports avec des voisins.
—Il faut, avait décidé le Rahmani, il faut avant de nous suivre à travers les plaines, que tu connaisses d’autres êtres que nous-mêmes et tes bergers. Nous irons jusqu’au poste forestier. Tu verras des gens, dont le visage et le langage sont presque exactement semblables à ceux des habitants des villages et des villes de la plaine, et tu verras aussi des enfants de ta race, qui te ressemblent moins que ma fille, la toute petite, ta préférée et la mienne.
L’Enfant avait accepté.
Maintenant, elle béait de surprise devant ces femmes et leur progéniture échelonnée. Elle, les étonnait moins, car, au-delà de plusieurs lieues de pays, tout le monde la connaissait parfaitement.
Les gardes revinrent d’une tournée, montant, avec de lourdes selles d’ordonnance, de chétifs et patients chevaux, lestes et adroits dans les passages difficiles et qui ne craignaient ni la neige ni le feu. Ils avaient de bonnes figures lasses sous le casque colonial et la tournure militaire dans le dolman vert de l’uniforme. Leur accent révélait que leurs berceaux se balancèrent sur l’autre rive de la Méditerranée. Ils regrettaient les forêts de l’Esterel et des Maures, aux frontières peuplées de gens de même espèce qu’eux et à proximité d’innombrables lieux habités, voire de quelques centres élégants de la Riviera.
A l’égard des indigènes, avec lesquels ils devaient entrer perpétuellement en conflit, ils témoignaient tour à tour d’un sentimentalisme très métropolitain ou d’une férocité de négriers.
Leur tâche ardue consistait à faire respecter la forêt, à la préserver de toutes les déprédations en s’aidant du prestige de leur titre, de leur tenue, de divers châtiments sanctionnés par le code, de quelques lois particulières, dont les montagnards méconnaissaient totalement les buts et la formule et ne parviendraient jamais à découvrir la nécessité; car ils jugeaient simplement que cela était l’origine et l’aboutissement de procès-verbaux détestables, lesquels, se renouvelant, finissaient par mettre une chèvre au prix d’un pur-sang syrien.
Et comment ces pâtres anciens de la très ancienne montagne eussent-ils pu comprendre qu’il convenait de ne point laisser le bétail pâturer dans les jeunes taillis ou les futaies de chênes-liège récemment mises en valeur, et qu’on devait préserver de la dent et de la corne des troupeaux capricants les arbres dévêtus ou pourvus d’une écorce neuve? Comment les persuader que l’avenir de la forêt est irrémédiablement compromis par la mutilation répétée des rameaux et des branches maîtresses? Comment les convaincre en affirmant que la disparition des bois entraîne celle des sources et que, leur porter aujourd’hui atteinte, c’est compromettre les moissons et les vergers de demain?
Depuis le jour antique où une horde initiale posa sur la montagne les trois pierres du premier foyer, les montagnards rompaient des branches pour la construction des huttes, coupaient des rameaux pour nourrir les bêtes pendant la saison sèche et laissaient les taillis livrés aux cornes de la génisse et à la dent du bouc comme aux griffes de la panthère. Puis, quand les veaux, les chevaux et les agnelets, se trouvaient par trop privés d’herbe tendre, quand le soleil de septembre avait durci les dernières touffes de diss et que la paille des clairières était rongée jusqu’à la terre, quelle inconcevable législation pouvait encore interdire de mettre le feu dans les espaces libres, afin que, spontanément, un peu d’herbe verte et tendre repoussât?
Sans doute, il arrivait que le feu gagnât la zone des grands arbres, qu’au gré du vent du Sud l’accident se transformât en désastre et que des milliers d’hectares de forêt vierge ou industrielle fussent dévastés, absorbés par le fléau. Souvent même le pâtre et le troupeau étaient les premières victimes[3].
[3] Au moment où ce volume était sous presse 30.000 hectares de forêts brûlaient, en trois jours, dans les Beni-Sahah et les montagnes de Philippeville.
Les diligentes femmes des gardes s’ingéniaient à rendre digne de l’Enfant et du chef des Achabas leur modeste et prompte hospitalité.
—Ma fille aînée couchera dans votre chambre et vous servira si vous avez besoin de quelque chose, dit l’une de ces femmes à l’Enfant.
Elle l’avait conduite dans une pièce aux murs de badigeon rose où un petit lit de fer étalait la blancheur des draps propres. Sur un lit pliant de campement, à côté, il n’y avait qu’un drap et une demi-couverture grise.
L’Enfant promptement dévêtue et couchée regardait sa compagne qui se déshabillait lentement. C’était une forte fille de douze ans, osseuse, les extrémités lourdes. Son humble figure exprimait une gêne intense, plus de fausse honte que de timidité. On ne voyait rien au-delà de la couleur de ses yeux bruns, aucune pensée perceptible. Elle ne parlait pas et le mutisme de la petite hôtesse imprévue ne l’encourageait point à desserrer les lèvres.
L’Enfant l’observait avec une sorte de stupéfaction. Se pouvait-il que toutes deux eussent leurs origines dans la même patrie et la même nation? Pourquoi l’âge seul les rapprochait-il tandis que tout les différenciait l’une de l’autre?
Son souvenir, immédiatement, opposa à la fille des gardes, la fille dernière du Rahmani.
Elle examinait les mains courtaudes, puis les siennes, toutes souplesse et muscles fins, et c’est pareilles aux siennes qu’elle revoyait les mains de l’Arabe. Petite Bédouine de sang bleu, l’enfant des tentes nomades possédait cet esprit vif et altier, ce dédain de caste qui lui tiendraient lieu d’intelligence et de supériorité jusqu’au terme de sa vie. Elle n’avait ni bassesse ni vulgarité. Elle ne manquerait jamais de tact et ne faillirait dans aucune faute grossière, son instinct affiné, la guidant mieux que les conventions et le raisonnement.
Mais la fille des gardes, hors une sorte de bonté naturelle, mêlée d’autant de faiblesse que de nonchalance, que détenait-elle qui pût la faire craindre ou aimer? Qui découvrirait, au-delà de sa face ingrate, les vertus foncières, indéfectibles, de la race: endurance physique, vaillance morale, ressort de bonne humeur et de bon vouloir?
Certes, elle parlait et pensait dans la langue maternelle de la dominatrice de la forêt; mais celle-ci ne trouvait rien à dire à celle-là dans leur commun langage. S’il leur eût été donné de déterminer leurs impressions, elles auraient pu conclure que chacune d’elles montait ou descendait vers l’autre d’une altitude ou d’un abîme de vertige et, mises en présence, n’éprouvaient plus qu’un désir d’éloignement. Et elles savaient, par pressentiment, que, se parlant, elles ne se seraient pas comprises.
Avec la Nomade, nul étonnement, encore que leur compréhension et leur manière de vivre n’offrissent pas que des similitudes. Inévitablement et toujours, elles se retrouvaient sur le terrain du raffinement, de l’orgueil et de la liberté.
—Je te dirai ceci, ô le Rahmani: je hais les plaines, ces inconnues, si leur visage humain est constamment semblable à celui de ces gens.—(Ils sont peut-être de ma race, mais certainement je ne suis pas entièrement de la leur.)—Je n’habiterai point les villes, car les frères de ces gens les ont depuis longtemps peuplées. Et si tu voulais que je puisse te suivre sans hésiter, sans inquiétude ni mépris, pour voir ce que j’ignore encore, il eût mieux valu, mille fois et une, ne pas me conduire aux maisons forestières! Ai-je dormi cette nuit, dans ce lit blanc, près de cette fille bizarre et laide? Je préfère la natte de mes bergers. Mais sache, ô Rahmani, que se vérifie de nouveau pour moi ce qui m’est une très ancienne certitude: je suis un fruit rare de l’arbre de la science. Une race nouvelle sortira de moi, car je suis supérieure à celle de mes aïeux, lointains ou proches, comme à celle de mes amis et vassaux… Que penses-tu?
—Je pense que tu ne devrais pas être mortelle… Cependant ni toi ni moi nous ne serons épargnés par la Séparatrice et la Maîtresse des derniers jours. Alors…
Ils franchissaient le col élevé de la montagne et descendaient à pic vers la Grande Clairière.
—Alors, dit l’Enfant d’une voix de rêve, as-tu jamais vu plus beau matin que celui-ci?