L'épreuve - Le "bagne" de la Légion
Chapitre 4
La jeep s’enfonça, en cahotant, d’une cinquantaine de mètres sur la piste, afin de se mettre à l’abri des regards d’éventuels curieux. Elle s’immobilisa au premier tournant, cachée de la route par un bouquet de chênes-lièges.
— Descendez vos bardas ! ordonna Walk.
Les deux disciplinaires se précipitèrent sur la remorque. À la voix, aux visages fermés des quatre hommes qui les escortaient, ils avaient compris tout de suite qu’ils se trouvaient à leur merci, entièrement livrés à eux. Sans réserve. Sans recours. Il n’y a pas de pitié à attendre des hommes qui viennent vous chercher au petit matin. Où qu’ils soient. Quels qu’ils soient.
Quand les sacs et les valises se retrouvèrent par terre, traînant dans le cloaque boueux, Loriot s’approcha de Marcel. Il l’avait repéré dès le premier instant. Il avait besoin de se choisir tout de suite une victime, Loriot. Question de psychologie. Son instinct avait prévenu Marcel que cet homme allait le faire souffrir. Les rapports entre bourreaux et victimes sont souvent très équivoques. Or, Loriot fascinait Marcel. Une haine immédiate et réciproque en avait fait deux complices.
Marcel toisa le caporal-chef. Loriot était d’origine malgache, le teint cuivré, le nez droit, très fin, les yeux noirs. Pas grand, mais des muscles bien déliés qui jouaient sous son treillis vert à chaque pas qu’il faisait.
— Garde-à-vous !
Marcel se figea sur place. Un garde-à-vous parfait. Talons joints, menton relevé, nuque raide, petit doigt sur la couture du pantalon. Loriot fit le tour du disciplinaire, inspecta sa position.
— Alors, c’est toi, Terrier l’enculé ?
— Oui caporal-chef !
— Alors écoute-moi bien, Terrier l’enculé, à partir de cette seconde, tu n’es plus rien. Pas même de la merde. Tu es Terrier l’enculé et c’est tout. Compris ?
— Oui caporal-chef !
Loriot fit signe à Grasset de s’approcher.
— Ici, vous n’êtes plus des hommes. Vous n’avez plus rien à vous. Plus de couilles, rien. Et vous êtes encore moins des légionnaires. Des enculés de disciplinaires, voilà ce que vous êtes. Et un enculé de disciplinaire, ça ferme sa gueule, tout le temps.
Il ajouta d’une voix plus douce :
— Sauf pour se présenter…
Walk, qui s’était armé d’un gourdin, s’approcha.
— Il n’y a pas deux façons de se présenter pour un disciplinaire. À chaque ordre reçu, vous répéterez en gueulant à pleins poumons, s’il vous en reste : « Disciplinaire Untel, puni de six mois de Section d’Épreuve, à vos ordres cheeeeef ! » Et je veux qu’on entende « chef » jusqu’à Paris.
— Compris, Terrier ? intervint Loriot. Présente-toi.
Marcel prit sa respiration et hurla :
— Disciplinaire Terrier, puni de six mois de Section d’Épreuve, à vos ordres cheeeeef !
Marcel ne put éviter le coup de poing qui lui écrasa le nez. Et il resta dans un garde-à-vous impeccable pendant que Loriot le giflait à deux reprises.
— Je t’avais demandé de te présenter, dit le caporal-chef d’une voix très douce. Donc, tu devais dire : « Disciplinaire Terrier, puni de six mois de Section d’Épreuve, JE ME PRÉSENTE, à vos ordres chef. » C’est pourtant pas difficile. Répète.
Marcel répéta.
— Compris Grasset ?
— Disciplinaire Grasset, puni de six mois de Section d’Épreuve, j’ai compris, à vos ordres cheeeeef !
— Enlève ton béret ! ordonna Aruanda.
— Disciplinaire Grasset, puni de six mois de Section d’Épreuve, j’enlève mon béret, à vos ordres cheeeeef !
— Prends ton sac à dos !
— Disciplinaire Grasset, puni de six mois de Section d’Épreuve, je prends mon sac à dos, à vos ordres, cheeeeef !
Aruanda fixa ensuite une paire de menottes à chaque poignet de Grasset. Et il y attacha les deux sacs marins du disciplinaire. Un à chaque bras. Loriot en fit autant avec Marcel. Oui, mais il y avait la petite valise noire.
— Prends-la avec tes dents !
— Disciplinaire Terrier, puni de six mois de Section d’Épreuve, je prends ma valise avec mes dents, à vos ordres cheeeeef !
Loriot portait autour du cou un sifflet attaché par un cordon blanc tressé. Il le montra aux deux disciplinaires.
— Un coup de sifflet, vous plongez par terre et vous rampez. Deux coups de sifflet, debout. Trois coups, marche-canard. Quatre coups, cinquante pompes !
Il siffla une fois. Marcel et Grasset plongèrent dans la boue et commencèrent à ramper, remorquant avec peine leurs sacs marins. Marcel avait du mal à respirer avec sa valise entre les dents. Il prit assez rapidement du retard sur Grasset. Deux coups de sifflet. Debout !
— Alors, Terrier, susurra Loriot, on se fatigue pas trop ?
Et il siffla quatre fois. Marcel fit la série de cinquante pompes dans une mare de boue noirâtre. Deux coups de sifflet. Debout ! Un coup de sifflet. Marcel plongea à terre et recommença à ramper, sur les coudes et les genoux. La rage au cœur, il rattrapa Grasset et desserra ses mâchoires de la poignée de la valise, le temps de glisser à l’autre disciplinaire :
— Fais pas le con ! Ralentis ! Tu vois pas qu’ils essaient de nous faire crever ? Ralentis, nom de Dieu !
Les deux hommes réglèrent leur allure. Ça ne faisait pas l’affaire de Walk qui avait repéré le manège et qui arriva au pas de course distribuer quelques coups de gourdin sur les reins des disciplinaires.
— Plus vite ! Le dernier arrivé au gros caillou fera cinquante pompes.
Cette fois, c’était chacun pour soi. Grasset arriva le premier. Marcel, qui le suivait en ahanant, s’aperçut que sur sa route se dressait l’arête coupante d’un caillou à moitié enfoncé dans la boue du chemin. Il fit un écart, au dernier moment, pour l’éviter. Loriot, qui le suivait, l’arrêta net en lui enfonçant du pied la tête dans une flaque d’eau.
— T’as oublié quelque chose, Terrier. Retourne en arrière.
Deux coups de sifflet. Marcel se releva.
— Recommence depuis là-bas. Mais cette fois, n’oublie pas de faire l’amour avec le caillou.
Marcel, en courant, recula d’une vingtaine de mètres et plongea par terre au coup de sifflet. Quand il arriva à nouveau sur le caillou, il ferma les yeux. L’épine schisteuse lui laboura le ventre.
— Repos cinq minutes au garde-à-vous ! décréta Walk.
Les deux disciplinaires se figèrent sur le bord du chemin tandis que les quatre hommes d’escorte regagnaient la jeep pour y déboucher quelques bouteilles de bière.
— J’ai soif, nom de Dieu ! J’ai soif ! murmura Marcel sans desserrer les dents. Il y avait dix bonnes minutes que les deux disciplinaires restaient pétrifiés dans un garde-à-vous irréprochable. À cinq mètres d’eux, les hommes d’escorte vidaient tranquillement leur deuxième bouteille de bière. Aruanda rota bruyamment, faisant éclater de rire Loriot et Latasse qui possédaient un sens très particulier des convenances.
Walk, se sentant des responsabilités, grogna un ordre.
— Allez, on y va !
— Ce qu’il y a, c’est que la bière, ça coupe les jambes, fit remarquer Latasse en se rapprochant, avec Loriot, des deux disciplinaires.
Loriot avait l’habitude d’escorter les nouveaux de la Section d’Épreuve. Il savait qu’ils avaient soif. Qu’ils crevaient de soif au bout de cinq cents mètres de ramping. Il s’approcha de Marcel et lui rota en plein visage. Marcel sentit l’odeur aigre de la bière digérée.
— C’est bon hein ?
Et Loriot lui rota une deuxième fois sous le nez. Un coup de pied dans les testicules mit Marcel à genoux.
— Marche comme ça, lui ordonna le Malgache qui venait de découvrir que cette méthode avait du bon.
Marcel avança à genoux sur la piste, s’écorchant aux cailloux, traînant ses quatre-vingt-dix kilos de paquetage. Plus la petite valise noire entre les dents. Il ressemblait à une vieille infirme espagnole, folle de Dieu, protégée de la douleur par sa foi, et qui aurait fait à genoux un pèlerinage à Notre-Dame-de-Fatima, pour gagner au ciel ce qu’on lui aurait refusé sur la terre. Seulement, Marcel ne croyait en rien. Ses douleurs étaient bien présentes, et il savait qu’au bout du chemin, ce n’était pas le paradis qui l’attendait.
Loriot, que Walk laissait faire, avait décidé de varier le menu. Marcel dut ramper à nouveau, pendant cinquante mètres, ensuite marcher en canard, toujours cinquante mètres, revenir sur ses pas en courant, faire cinquante pompes et repartir.
Une heure s’était écoulée, et les disciplinaires n’avaient pas fait un kilomètre. Leurs genoux et leurs coudes, qui passaient à travers leurs treillis déchirés, pissaient le sang. Marcel avait le visage couvert d’hématomes sanglants. Ni Loriot, ni Walk, ni Latasse, ni Aruanda n’y allaient de main morte quand ils distribuaient des baffes.
Marcel rampait encore. Il ne savait plus ce qui lui donnait la force d’avancer. La haine, la peur. Les deux. Ou peut-être l’orgueil. Ou bien encore la volonté d’en finir plus vite.
En relevant un peu la tête, au sortir d’un virage, il aperçut les murs de la Section d’Épreuve. Il la reconnut aussitôt. Et il pensa au crucifié du portail. Rien n’avait changé. Il jugea la distance qui le séparait de la Section, à un kilomètre. Ils avaient donc fait la moitié du chemin.
Un coup de pied dans la nuque lui rappela qu’on ne lève pas la tête quand on rampe. Alors, il replongea le nez dans la boue, maudissant son père et sa mère de s’être accouplés. Mais il avait beau prendre des coups, il ne pouvait pas s’empêcher de regarder ces murs en moellons, surmontés de barbelés qui l’attendaient là-haut. Et qui l’attiraient irrésistiblement parce qu’ils représentaient une étape dans ses souffrances.
Ces murs avaient quatre ans.
La Section d’Épreuve a été construite courant 69. Elle succédait à la Compagnie disciplinaire de la Légion étrangère, basée à Djenien, près de Colomb-Béchar, dans le Sud de l’Algérie.
Sans doute faut-il voir dans ce changement d’appellation la volonté marquée par le commandement de la Légion d’adapter à notre époque les méthodes de « rééducation » des légionnaires. Disciplinaire signifiait « répression ». Épreuve voulait signifier « rachat ». Seuls les mots avaient changé. On aurait dû changer aussi les hommes.
Le premier commandant de la Section d’Épreuve de Corte, l’adjudant-chef Helmut Siegfried, un ancien Waffen SS, fut également le dernier commandant de la Compagnie disciplinaire de Djenien. On voit bien, par cette seule affectation, le laxisme profond du commandement, ou sa volonté de ne changer que l’apparence des choses. Car, que fit Siegfried ? Selon les témoignages les plus sérieux, il se contenta de transférer à Corte les méthodes qu’il appliquait à Djenien. Mêmes brimades cruelles, mêmes travaux durs et stupides, mêmes châtiments corporels.
En 1969, 1970 et 1971, Siegfried, secondé de main de maître par le sergent-chef Jean-Claude Bourrier (Tarass-Boulba), remet en pratique toutes les vieilles traditions disciplinaires de la Légion.
C’est ainsi que les disciplinaires mangent au pas de gymnastique, en quelques minutes, tout le repas mélangé dans la même gamelle.
C’est ainsi qu’on habille les disciplinaires de vêtements chauds l’été et légers l’hiver.
C’est ainsi qu’on s’amuse à pendre un homme par les pieds, toute une nuit (l’un d’eux, clochard à Paris, et qui vit sur la péniche de l’Armée du Salut, pont d’Austerlitz, est resté plusieurs mois paralysé à la suite de ce traitement).
C’est ainsi qu’on attache les « fortes têtes » à un poteau de « torture » et
qu’on vient les arroser d’eau froide, l’hiver, toutes les deux heures{12}.
En avril 1971, le légionnaire Frise, puni de six mois de Section d’Épreuve pour tentative de désertion et mutilation volontaire, essaie de se suicider à plusieurs reprises. Il est absolument irrécupérable pour la Légion. Ses forces déclinent, il se laisse aller, il veut mourir. Va-t-on résilier son contrat ? Admettre qu’on ne peut pas le garder davantage sans mettre en danger de mort sa santé mentale et physique ? Après tout, c’est de la vie d’un homme qu’il s’agit.
Non ! Siegfried ordonne qu’on l’attache au « poteau » de torture qui est planté dans la cour, pour que nul n’en ignore. On ne se contente pas de lui lier les pieds et les mains, on installe en plus, autour de sa tête, un système
de contrepoids qui l’oblige à garder la nuque raide{13}.
Au matin du premier jour, des témoins l’entendent crier : « Au secours ! Maman, ils me tuent ! » Comédie, pense Siegfried qui continue à lui faire jeter un seau d’eau glacée dessus, toutes les deux heures.
« Il devenait noir chaque fois qu’on l’arrosait. Il avait très froid et il était terrorisé par l’eau glacée », a déclaré un témoin, ancien « cadre » de la Section d’Épreuve, aujourd’hui civil.
Au matin du second jour, Frise, qui se laissait glisser le long du poteau, hurlait « Assassins ! », en pleurant. Il dut attendre le troisième jour pour qu’enfin, on le libère. Était-il encore temps ? Personne ne le sait sinon les responsables. Quand on le détacha, il tomba à terre, probablement évanoui
depuis longtemps. On l’emmena à l’hôpital{14}.
Après Siegfried sont venus le capitaine Pichon, le lieutenant Britain, le lieutenant Albertini, le lieutenant Graff.
Aucun d’eux n’a profondément changé la Section d’Épreuve. Ils n’ont fait que perpétuer, au nom de la Légion, des traditions stupides et criminelles. Parfois en les adoucissant, il est vrai, mais aussi, d’autres fois, par lâcheté ou inconscience, ils ont laissé les « cadres » agir à leur guise. Et certains de ces cadres, sadiques, psychopathes de tous ordres, relevaient de la psychiatrie. C’est pourquoi des hommes sont morts à la Section d’Épreuve.
On entendit nettement le moteur d’une voiture ronronner sur la piste, un peu plus bas. Aussitôt, Walk ordonna aux deux disciplinaires de se relever et de se mettre au garde-à-vous, le dos tourné au chemin. Il ne tenait pas à ce qu’on s’aperçoive de quels traitements on gratifiait les légionnaires.
La voiture passa, éclaboussant de boue le petit groupe. Marcel tourna légèrement la tête. C’était une « Renault 4 » bourrée de civils, des chasseurs corses qui avaient dû se perdre. Le chauffeur riait très fort. « Ils vivent. Ils ont le droit de rire. Il y a encore des hommes qui rient. » Cette pensée creusa encore davantage le fossé qui séparait Marcel du réel. Dans le monde qu’il vivait, à cet instant précis, il n’y avait plus de place pour le rire. Et c’est bien cela le tour de force de Loriot et de tous ceux qui lui ressemblent. Faire croire aux hommes qu’ils tiennent à leur merci qu’ils vivent normalement. Que leurs souffrances sont normales. Leur faire oublier qu’un homme ça boit, ça mange, ça baise. Que ça marche debout, sur ses deux pieds. Leur enlever peu à peu toute parcelle d’humanité au point qu’ils en perdent définitivement le souvenir. Et qu’ils avancent en rampant, comme des bêtes. Qu’ils prennent des coups qu’un animal ne supporterait pas. Et qu’ils trouvent cela normal. Qu’ils ne s’en étonnent pas davantage. Qu’ils ne se révoltent même plus. Et qu’ils s’interrogent quand ils entendent rire.
— Couché ! hurla Loriot.
Le « Malgache » s’approcha de Marcel.
— Allez, on repart, en rampant !
Marcel se déhancha de nouveau, animal grotesque à la carapace verte, à la démarche si peu conforme à la nature, traînant comme des boulets deux sacs marins et mordant rageusement la poignée d’une petite valise noire.
Il ne sentait plus ses coudes et ses genoux, Marcel. Mais il n’ignorait pas que ça n’était que partie remise, que la douleur se réveillerait le moment venu. Les corps savent taire la souffrance quand on les oblige à une autre priorité. Et la priorité, pour l’instant, c’était de ramper vite.
Marcel, en levant les yeux, aperçut la voie ferrée qui coupait la piste, à une vingtaine de mètres. Une voie unique sur laquelle passait, plusieurs fois par jour, la « Micheline » faisant la navette entre Corte et Ajaccio. Loriot ne quittait pas Marcel. Walk et Aruanda s’occupaient de Grasset. Latasse, lui, pilotait la jeep qui suivait au ralenti.
— Arrête de ramper !
Ce fumier de Loriot avait choisi l’instant précis où Marcel traversait un trou d’eau d’une trentaine de centimètres de profondeur pour lui ordonner de stopper.
— Disciplinaire Terrier, puni de six mois de Section d’Épreuve, j’arrête de ramper, à vos ordres cheeeeef !
— Avance jusqu’à la voie ferrée !
— Disciplinaire Terrier, puni de six mois de Section d’Épreuve, j’avance jusqu’à la voie ferrée, à vos ordres cheeeeef !
La voix de Grasset lui arriva en écho. Lui aussi avait reçu l’ordre de ramper jusqu’à la voie ferrée. Marcel reprit sa progression. Il escalada le petit talus sous les coups de pieds de Loriot qui trouvait que ça n’avançait pas assez vite.
— Repos couché sur la voie ferrée. Si dans dix minutes le train n’est pas passé, on repart.
Marcel se déchirait les chairs sur les cailloux coupants du ballast. Il posa l’oreille sur le rail et crut entendre un roulement lointain. Il bloqua sa respiration et colla à nouveau son oreille sur l’acier glacé dû rail. Le train n’était plus très loin. Le train arrivait. Une véritable panique s’empara de Marcel qui essaya maladroitement de se relever, s’empêtrant dans ses sacs, ses menottes et sa valise.
— Alors, Terrier l’enculé, on les mouille ?
Loriot, d’un croc en jambes, avait projeté à nouveau Marcel sur le ballast.
— Le train arrive cheeeeef ! hurla Marcel, incrédule.
Ce salaud n’allait tout de même pas les laisser réduire en bouillie par le convoi pour se marrer. Simplement pour pouvoir raconter, ce soir, à la popote, comment il avait crevé deux disciplinaires. Un coup de pied dans la hanche le calma. Marcel, résigné, se recoucha sur le ballast. Il sentit un liquide chaud lui couler entre les cuisses. Sa vessie se vidait. Il paraît que tous les condamnés à mort se soulagent ainsi, involontairement. Comme si tous les muscles se relâchaient pour éviter la souffrance. Le roulement s’était nettement amplifié et rapproché. Le ballast vibrait.
— En avant ! hurla Loriot.
Marcel, en une fraction de seconde, avait franchi la voie ferrée. Grasset le doubla sans se retourner, rampant en poussant des cris de forcené. La locomotive, essoufflée par la montée, siffla trois fois derrière eux. Dans les wagons rouges au toit crème, des touristes montraient du doigt le drapeau français qui flottait haut sur la Section d’Épreuve. Ils parlaient peut-être de la Légion, celle qu’ils croyaient connaître.
Après la voie ferrée, il ne restait plus qu’environ deux cents mètres pour arriver jusqu’au petit portail de la Section d’Épreuve. La piste serpentait entre des massifs bordés de cailloux peints en blanc. La marque de la Légion.
À droite, se dressaient les ruines de l’église de la Piève de Venaco, (IXe siècle), ancienne cathédrale annexe d’Aléria. Il n’en restait plus que l’abside semi-circulaire en schiste et des arcades soulignées par un lit de briques romaines. Loriot, qui sentait son sens de l’humour croître avec l’arrivée à la Section d’Épreuve, ne manqua pas si belle occasion.
— Fais ta prière, Terrier, il se pourrait bien que ce soit ta dernière.
Marcel était à bout de forces. Les sacs marins pesaient des tonnes, mais il avançait quand même sous les coups de pieds de Loriot et de Walk.
Le sol avait changé de nature, brusquement. Marcel rampait à présent sur du gravillon. Un couinement douloureux. Une porte en fer s’ouvrit. Marcel continua d’avancer, se déchirant coudes et genoux sur les gravillons.
— Halte ! Debout !
Marcel se redressa, hagard, les yeux rouges, le visage ensanglanté. Ce n’était pas le même homme qui était descendu de la jeep, au bas de la piste, deux heures auparavant. Il avait beaucoup vieilli. Le sergent Latasse riait.
— Je viens de t’ouvrir la porte du paradis ! lui dit-il.
— Qu’est-ce qu’il t’a dit, le sergent ? reprocha doucement Loriot.
— Disciplinaire Terrier, puni de six mois de Section d’Épreuve, vous m’avez ouvert la porte du paradis, à vos ordres, cheeeeef !
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