L’errance

Bernard Feillet · Chapitre 1 sur 1 · partie 1/4

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L’errance

L’errance

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Table des matières

 

L’ERRANCE ..............................................................................3

Bibliographie.........................................................................105

À propos de cette édition électronique.................................106

L’ERRANCE

 

Parole du Christ en croix :

« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Seule parole que tout homme, dans la lumière ou dans la nuit, dans la foi ou dans l’absence de la foi, dans l’inconnais-sance de Dieu, peut prononcer. Prière de la détresse humaine, quand Dieu n’est plus là, quand il se tait, quand il n’est plus per-çu. Parole terrible quand elle monte du fond de l’humanité, comme un dernier reproche qui ne s’adresse à personne qui puisse l’entendre et qui ne sera suivi d’aucune interpellation.

Où étaient-elles donc la foi de Tibériade et la joie des Béati-tudes, la communion fraternelle de la Cène et la surprise des miraculés ? Où était-il le souvenir de l’aveugle-né et de l’infirme de Bézatha ? Où se cachaient-elles les femmes pacifiées, la femme adultère et la Samaritaine du puits de Jacob ?

Parole ruinée quand les souvenirs se sont estompés et que les gestes de la miséricorde se sont évanouis ? Parole de Jésus doutant de toute sa vie, de son message et de ses miracles, de ses apôtres et de sa mère. Parole extrême de l’homme à l’ex-trémité !

Parole indéfiniment prononcée par les hommes de tous les temps, de tous les pays et de toutes les races, dès les commen-cements de l’humanité durant le Déluge, et si proche de nous à Stalingrad, à Hiroshima et dans l’abandon de tous les camps. Mais aussi, sans même que nous en ayons conscience, dans l’en-fermement des plus grandes richesses.

 

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Parole des nuits sans larmes, sans la moindre joie, sans souvenir et sans émotion. Parole aride qui n’a d’humaine que le désespoir.

Nous est-il possible, dans l’instant du Vendredi Saint, d’en-trer dans ce passage de l’humanité, d’oublier la Providence et les actions de grâce, de désapprendre tous les Gloria et tous les Sanctus, de ne plus aimer Dieu et comme seule attitude d’être l’humanité dépouillée de tous ses vêtements, clouée à elle-même ?

Entendre ce cri du ventre, au-delà de toute prière, sans exaucement. Sans doute n’avons-nous pas assez souffert pour livrer ce dernier cri et puisque nous ignorons ce que nous ré-serve l’agonie, l’entendre et nous taire. Si Dieu ne répond pas, ne pas répondre à sa place. L’infini alors n’est plus en Dieu, mais dans la compassion humaine, en cet instant il est possible de ne rien espérer de Dieu, afin de ne pas nous tromper d’infini.

Que reste-t-il au croyant qui a renoncé à Dieu, mais que la foi n’a pas abandonné, si ce n’est de découvrir, dans l’intensité la plus profonde de l’humanité, la trace ouverte par celui qui, comme tout homme, est entré dans son agonie ? Et si nous nous sommes imaginé que nous l’avons connu dans le bonheur, peut-être nous sera-t-il encore possible de le saisir dans ce passage ?

Du fond de notre humanité nous nous adressons à Dieu. Nous ne le connaissons pas, mais nous sommes habités par un infini désir de le rejoindre. De ce désir nous ne doutons pas, dans l’ordre de la foi c’est notre unique certitude. Quand nous parlons de la foi, nous exprimons ce désir. Il nous habite et même nous transforme. Il fait de nous des êtres transfigurés par l’intensité de l’attente.

Si nous étions abandonnés à nous-mêmes nous pourrions nous y perdre. La solitude face à Dieu est insoutenable et, dans

 

– 4 – l’extrémité où elle nous porte, peut nous conduire au désespoir pour avoir éprouvé l’impossibilité d’atteindre le sujet de notre désir.

Entre Dieu et nous se tient l’humanité, la multitude des hommes qui du fond des âges ont tenté la même expérience du divin. Les hommes ont tout entrepris pour lui donner forme : ils ont inventé les rites et la prière, ils se sont donné des maîtres de vérité et des prêtres qu’ils ont choisis comme intermédiaires.

C’est à travers l’épaisseur de cet humus où tant de spiri-tuels ont pris racine que chaque génération tente de faire ger-mer une nouvelle tentative pour atteindre l’impossible. Tous ces efforts n’ont pas été vains et c’est peut-être une chance de notre temps d’en recueillir aujourd’hui le bénéfice.

Nous savons que nous n’atteindrons pas Dieu et que seul son mystère comme sujet de notre désir nous habite. C’est par ce désir que nous nous découvrons humains et proches de tous les hommes. Notre sauvegarde est de vivre de toute l’expérience spirituelle de l’humanité non pas pour atteindre Dieu mais pour vivre notre relation à lui, non pas dans l’ordre de la possession, mais sur le registre du désir.

Tout ce que nous sommes entre ici en œuvre. Car tout concourt à l’émergence du désir infini, le mal comme le bien, ce qui en nous est le plus charnel et ce qui est le plus spirituel. Le désir de Dieu se nourrit de tout, et même de nos désirs les moins clairs. Le propre du désir est d’être révélé par le désir.

Une humanité sans désir serait une humanité radicalement athée : elle aurait perdu le goût de l’infini. Dieu, dans son désir de l’homme, a fait de lui une créature désirante.

La mort s’inscrit dans ce désir, mais nous n’en connaissons pas le sens, car la mort est trop proche de Dieu. Elle nous met

 

– 5 – sur le point de savoir et d’atteindre le créateur du désir. Com-ment cette confrontation ne serait-elle pas redoutable ? Notre peur de la mort, ce que nous redoutons dans son annonce iné-luctable, n’est pas tant la mort elle-même que la perte du désir. Car de notre désir nous sommes les vivants jouisseurs – y com-pris du désir de Dieu – mais, par la mort, nous avons peur de perdre le désir et Dieu même.

L’approche pacifiée de la mort est une longue initiation à la transformation du désir. Ils ont cru bien faire ceux qui ont voulu nous enseigner la négation du désir, sans être avertis de quelle peur ils tentaient à travers nous de se protéger eux-mêmes.

La négation du désir est une négation de la vie, mais l’amour de la vie est la grande initiation au désir. C’est dans cet amour que s’accomplit la transformation de l’être dans sa rela-tion à tous les êtres. Si Dieu est au terme de cet accomplisse-ment, l’histoire de tous les hommes et l’histoire de chacun n’ont pas d’autre chemin que l’apprentissage de l’amour : or nous ne savons pas aimer. Et en ce sens nous ne savons pas désirer. Ai-mer et désirer sont inséparables et nous l’éprouvons dans cette incapacité où nous sommes et de l’un et de l’autre pour en at-teindre la perfection.

À la confluence du désir infini pour le mystère de Dieu et de tous les désirs de la vie se noue la grande œuvre spirituelle de notre existence. C’est pour l’accomplir que nous sommes au monde et c’est en elle que nous trouvons notre justification. Il appartient à chacun de la gérer à la fois soumis aux appels im-menses de l’irrationnel et à la maîtrise raisonnée des passions. Cette confrontation est ce qui donne à notre vie tant d’intérêt et d’imprévu. Nous ne savons pas clairement ce qui nous guide, mais nous connaissons le bonheur éprouvé à cette découverte permanente de ce que nous sommes, toujours surpris d’exister, dans les situations les plus banales, avec tant d’intensité. Ce que nous redoutons encore dans la mort c’est de ne plus éprouver de

 

– 6 – passions, c’est ce qui nous inquiète quand nous méditons sur notre vieillesse. La fausse sérénité serait de ne plus avoir de pas-sions, la juste sérénité est de se livrer à l’unique passion du di-vin et de découvrir qu’il nous a fallu tant d’expériences contra-dictoires pour nous en approcher, pour qu’elle devienne la force qui nous soutient et nous donne de traverser l’accessoire, non pas avec détachement, mais avec légèreté.

L’insoutenable légèreté de l’être – titre à la fois si juste et si faux – demande à être explorée : elle rend compte de ce qui nous donne d’être sublimes et dérisoires, elle nous invite à prendre la mesure de notre vie sous le regard du durable et de l’éphémère. Nous l’entendons comme un bel encouragement à être légers et graves, traversés de multiples désirs et habités de l’unique désir.

La prière est de nous tenir devant Dieu comme des êtres de désir. Il nous a faits ainsi et ne peut s’en étonner. Aussi, selon les âges de la vie, exprimons-nous devant Dieu les différents désirs dont nous sommes habités, tout en tentant de sélection-ner les meilleurs, afin de ne pas porter atteinte à la qualité de la prière. Petit à petit l’expérience nous invite à restreindre le champ de notre demande et même à renoncer à toute demande pour nous tenir simplement devant Dieu pour traduire devant lui que nous n’attendons aucune réponse, si ce n’est celle qui naît de l’intensité de l’être qui se place au bord de l’attente infi-nie. À Dieu nous ne demandons plus que Dieu, car nous avons renoncé à toute autre demande, et quand il nous semble que Dieu a répondu à une prière que nous n’avions même pas for-mulée, notre seul bonheur n’est pas de dire qu’il nous a exaucés, mais de rendre grâce, comme pour maintenir ouverte la voie où nous espérons qu’au terme nous serons comblés.

Il ne saurait y avoir de prière sans désirs, mais l’avancée sur le chemin de la prière ne peut s’accomplir sans une purifica-tion du désir. Celui qui entreprend cette avancée va à la ren-

 

– 7 – contre de lui-même tel qu’il est appelé à devenir en Dieu. Il n’y a pas d’autre attente comme exaucement de la prière que de de-venir soi dans le mystère de Dieu. Cette genèse de notre être d’éternité porte en elle une première connaissance de l’infini de Dieu, connaissance qui ne porte pas sur Dieu certes, mais sur nous-mêmes communiant à son mystère. On peut alors com-prendre que des êtres consacrent toute leur vie à la prière. On dit qu’ils prient pour le monde. Il serait peut-être plus juste de reconnaître que par la prière ils deviennent ce qu’ils ont à être et qu’ainsi ils transforment le monde.

Dans la prière commune, et notamment dans l’expression de la prière liturgique, les mots n’ont pas beaucoup d’impor-tance : ils nous servent de support pour être ensemble attentifs au mystère de Dieu. Ils prennent aussi en compte les multiples facettes des désirs de l’assemblée. Il est bien rare que dans un psaume il n’y ait pas une demande ou une attitude qui ne cor-responde à notre état d’âme. Mais les mots ne constituent pas la prière, ils accompagnent la transformation devant Dieu des êtres qui les prononcent. J’aime à penser que des moines qui, au cœur de la nuit pacifiée, expriment des chants de vengeance – comme on en trouve en certains psaumes – n’appellent pas Dieu à la vengeance, mais se rendent ainsi solidaires de tous les sentiments qui traversent l’humanité et portent devant Dieu les hommes les plus abandonnés. Ils sont présents à tous, afin que nul ne soit exclu de la grande supplication qui, du fond des âges, de dépassement en dépassement, accompagne la lente trans-formation de l’humanité vers son accomplissement en Dieu.

Jésus est passé par la douleur de sa mère, debout au pied de la croix, s’arrachant à nouveau de son corps, pour accomplir son propre destin. En cet instant de la Passion, la maternité n’est plus le lieu de la douce émotion : il fallait bien que Marie connut les premières douleurs de l’enfantement pour être capa-ble d’en assumer les dernières. L’homme qui meurt appelle sa

 

– 8 – mère, comme Jésus a appelé la sienne pour qu’elle le fasse naî-tre à son destin.

Et déjà en lui, submergé par la vieille fatigue de l’humanité, ce désir de s’allonger sur la pierre, parfumé par les mains des femmes, enfin longuement caressé pour ne pas quitter brutale-ment la terre. Toute la souffrance de sa vie a été déposée dans le tombeau, au matin elle se promène apaisée dans le jardin. Tout être qui connaît la grande souffrance de se découvrir si seul quand sa vie s’achève et que l’espérance s’est éloignée peut l’y rencontrer et découvrir qu’elle ressemble à la sienne comme une sœur.

L’attente de la Résurrection est une belle espérance, mais communier dans la souffrance est une certitude. Jésus s’est re-posé dans les jardins, dans le jardin de Gethsémani il s’est abandonné à son agonie et dans le jardin du tombeau il a connu le calme. Et quand les femmes l’ont rencontré après sa mort, elles ont même cru que c’était le jardinier, comme s’il ne voulait pas ressusciter trop vite et s’attarder un peu pour une dernière promenade. Sa vie était accomplie, mais il n’avait pas envie de quitter la terre, il lui fallait flâner un peu pour s’habituer, se préparer à l’éternité.

Notre être d’éternité demeure encore pour nous insaisissa-ble, mais il nous arrive de le rencontrer, sans le reconnaître, nous croyons que c’est un autre et c’est bien nous qui venons à notre propre rencontre. Cette rencontre est fugitive, dans ce lieu où nous sommes saisis d’infini. Elle s’accomplit dès l’enfance dans un instant de bonheur si fugace que nous cherchons toute la vie à le retrouver. Comment nous étonner d’être parfois si tristes et de nous surprendre à errer, comme un homme qui drague, dans le jardin de la Résurrection. De la Résurrection, nous ne connaissons que le jardin. Et nous ne savons rien d’au-tre que cet étonnement d’être là, sans connaître le chemin qui nous y a conduits.

 

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Pourquoi entrer brutalement dans la foi en la Résurrection, comme s’il y avait un seuil à franchir, alors que Jésus s’est at-tardé, qu’il était devenu pour lui-même insaisissable et qu’il a demandé aux femmes de ne pas le toucher, de ne pas le retenir, puisqu’il était encore attaché aux limites de sa vie et qu’il était déjà saisi par la plénitude infinie du mystère de Dieu.

Dans le jardin, Jésus a connu que l’infini est dans la proxi-mité et dans l’insaisissable. Alors qu’il nous suffise de nous tenir dans le jardin.

Avant d’être une affirmation de la foi, la Résurrection est une expérience spirituelle, et comme toute expérience décisive, elle est longue, difficile, progressive. Que serait d’ailleurs une affirmation qui ne serait fondée sur aucune expérience, et que serait une expérience qui ne serait pas la nôtre ? Il s’agit pour nous dans le déroulement de notre propre vie de découvrir ce que Jésus a découvert dans la sienne. La trace qu’il nous a lais-sée peut nous aider, mais elle ne peut nous suffire. Et comme aujourd’hui nous ne sommes pas entrés dans la mort, nous nous tenons avant le seuil de révélation, nous sommes en cours de découverte et ce n’est pas d’abord la proclamation de la Résur-rection du Christ qui nous éclaire, mais plutôt ce que nous pou-vons saisir de l’approche quotidienne qu’il en a fait : parce que cette approche est aussi la nôtre.

Jésus savait-il ce qui l’attendait au-delà de la mort ? C’est la question qui habite tout homme et dont il n’était pas dispensé, son agonie en témoigne et ce n’était pas une comédie. Au matin de Pâques il fut le premier surpris : il était entré dans la pléni-tude du mystère de Dieu pour une découverte infinie. Quand nous disons que Jésus est ressuscité, c’est de cette découverte dont nous parlons, mais pour nous elle s’annonce encore comme une promesse. Tout au long de notre vie nous tentons seulement d’en favoriser l’accomplissement.

 

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La Résurrection est ainsi une expérience en cours, com-ment nous étonner qu’elle ne soit pas lumineuse ? Elle est une manière de saisir notre être inachevé, en cours d’accomplisse-ment. Nous ne pouvons pas en faire un usage qui nous permet-trait de porter un regard suffisant sur le monde ou sur la vie des autres : comme si nous savions et que nous étions les seuls à savoir. C’est une tension de l’être qui soutient notre attente et peut donner aux événements quotidiens une vibration qui les fait échapper à leurs contours. Ce que la Résurrection opère en nous, c’est que tout peut prendre place dans une vision plus vaste, que les limites demeurent, mais qu’elles ne nous enfer-ment pas. Elle est l’entreprise même de l’existence, elle nous permet de lire notre vie comme une parabole évangélique que nous serions en train d’écrire. Tout contribue à lui donner corps et elle ne relève pas seulement de nos convictions, comme si la foi était une conviction qui puisse avoir prise sur l’inconnaissa-ble, elle s’inscrit dans le désir et dans l’intuition que notre vie nous dépasse, comme si elle avançait en avant de nous.

Nous avons trop vécu en pensant que nous devions, au nom de Dieu, défendre des convictions et les enseigner aux au-tres, alors qu’il s’agissait d’abord d’un itinéraire, d’un parcours à accomplir, d’une œuvre à achever.

Si je devais dire quelque chose sur ma foi, pour être plus avancé dans la vie et plus proche de ma mort, je reconnaîtrais simplement que je me sens plus profondément croyant et que j’ai de moins en moins de croyances. Cette simple évidence me suffit pour être émerveillé : dans ma vie l’écho de l’infini prend parfois le nom de Dieu, et je suis pacifié.

La Résurrection de Jésus m’arrive comme un murmure au-quel je prête une oreille complice, de l’ordre de la connivence plus que de la conviction. Je n’aime pas en débattre, car je pré-fère la laisser se prolonger au-delà de moi-même, qu’elle rejoi-

 

– 11 – gne l’appel de toute la vie qui s’annonce et qu’elle soit ainsi fon-dée dans l’existence.

Pour espérer ainsi, il faut que d’autres aient ouvert la trace : Jésus est un de ceux-là, mais il n’est pas le seul. Ceux qui ont fait partie de notre vie ont auprès de nous une présence plus charnelle et moins symbolique : ils ont été pour nous plus déci-sifs. Je ne sais pas comment nous pourrions vivre si nous n’étions pas précédés dans la mort par des êtres très proches dont le passage à travers nos jours est encore ouvert. Sans eux nous serions inexpérimentés, angoissés d’être livrés à notre seul parcours. Dans le souvenir de ce qu’ils furent se tient la dimen-sion pacifiante de la mort. Pourrions-nous affronter la mort si nous n’avions pas connu leur amour, éprouvé avec eux la pas-sion de la vie, si nous n’avions pu ensemble partager ce bon-heur ?

Présence de tous ces êtres du temps, qui ne sont plus au-jourd’hui sous notre regard et qui pourtant nous habitent, ils sont devenus notre seul lien avec l’éternité. De l’éternité nous n’avons pas d’autre connaissance que celle d’un souvenir qui se déploie au-delà du temps présent. Les morts nous mettent en disposition d’éternité.

À d’autres moments, nous nous demandons vraiment ce qu’ils sont devenus. Nous n’avons plus d’image et les souvenirs s’estompent. Aussi l’éternité n’est-elle pas un souvenir, c’est un secret. Il ne s’agit pas tant de percer le secret que de savoir où il se tient. Céder à la tentation de la foi, c’est prétendre dévoiler le secret, désirer le mettre en pleine lumière ; l’expérience spiri-tuelle est de tenter d’en habiter la résidence.

Les souvenirs s’effacent et ne peuvent résister à l’usure du temps, sauf lorsque nous y tenons tellement que nous les réin-ventons. Le secret se tient derrière la mémoire et ne peut être détruit, il est le secret de l’être, il est l’être lui-même. Le secret est ce que nous devenons sans que nous le sachions, il est cette

 

– 12 – communion indicible entre notre être et le mystère de Dieu. Il est aussi en nous présence de la vie des morts, simple présence de plus en plus silencieuse quand le temps nous éloigne de l’ins-tant où ils nous ont quittés, présence que ne dispersent plus les paroles.

Là où réside le secret, l’annonce du mystère de Dieu ne se distingue plus de ce que devient l’humanité dans l’être de cha-cun. Ne pas tenter de percer le secret, mais se laisser habiter par lui, car à travers nos vies la révélation n’est pas achevée, elle s’accomplit dans le temps. Celui qui est habité par le secret n’est plus impatient, il ne regrette plus sa jeunesse et son bonheur est d’accepter de vieillir doucement. Comment s’étonner que nous ne puissions plus rien dire sur l’infini qui s’annonce au-delà du temps et qu’aucune parole de foi ne puisse rendre compte du mystère de Dieu ? Dire que l’on croit en Dieu, c’est encore cher-cher Dieu hors de nous-mêmes. Nous sommes de Dieu et rien de lui n’est dicible si ce n’est pour traduire ce que nous éprou-vons dans cet étonnement d’exister qui se confond avec l’éton-nement d’être de Dieu.

La mort de la mère est un nouvel enfantement. La parole de l’Apocalypse : « Je ferai toute chose nouvelle » est une parole de mère à ses enfants. Et plus encore cette parole de Dieu et cette parole de mère : « J’essuierai toute larme de leurs yeux. » Certes, dit Dieu, je ne les empêcherai pas de pleurer, je ne les dispenserai pas de la souffrance, la blessure demeurera la bles-sure, mais j’essuierai leurs larmes. La souffrance inconsolable des mères est d’essuyer les larmes sans supprimer la peine. Quand ces paroles de Dieu arrivent jusqu’à nous, nous leur donnons d’être vraies, car la parole de Dieu n’est pas une parole de vérité si elle ne naît pas dans nos cœurs. Mais quand elle est reçue dans un cœur d’homme, elle cesse d’être retenue dans un livre clos. Elle redevient vivante comme au temps du prophète qui l’a prononcée pour la première fois.

 

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Cette parole est vraie qui rejoint en moi la vérité de ma propre vie et l’espace qu’elle inaugure prolonge l’appel de mon être à devenir plus, à devenir moi. Chacun l’entend de manière unique et lui confère d’être plurielle dans la multitude des hommes. La trace de chacun lui ouvre la voie, ainsi elle se pour-suit dans le temps. Toute l’expérience des hommes en élargit toujours davantage la portée et le sens. La parole évangélique est plus éprouvée aujourd’hui qu’au temps où Jésus l’a livrée. Ce n’est pas pour rien qu’elle a été entendue.

Je sais qu’elle est vraie quand l’appel de mon être – qu’il s’exprime dans le meilleur de mes aspirations ou de mon déses-poir – trouve en elle un écho d’infini qui dépasse mes limites comme une annonce de celui que je suis en cours de dépasse-ment, de croissance, d’accomplissement.

Cette parole accompagne les transformations et les muta-tions de ma vie. Elle change cette parole que l’on dit éternelle dans la longue trace du temps : elle ne me parlait pas autrefois comme elle me parle aujourd’hui, et il me faut toujours en re-nouveler l’écoute. Ce qui a pu être juste dans mon enfance est inscrit dans ma mémoire, mais ne peut prétendre pour autant à la même qualité pour aujourd’hui.

Jusqu’au jour où cette parole ne sera même plus néces-saire, quand la mort viendra interrompre le dialogue. Ceux qui entrent dans les heures de la mort et ne disent plus rien signi-fient, par ce silence comme il n’y en a pas d’autre semblable, que la mort est un dialogue interrompu. Dieu lui-même se tait et il n’est pas étrange, même si nous en sommes profondément dé-concertés, d’être réduits au silence et de ne pouvoir prononcer aucune parole édifiante. Être silencieux auprès des mourants pour être plus proche d’eux, ne pas prétendre qu’il serait plus juste de rompre le silence, puisque ce silence est le signe de no-tre communion.

 

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Comme il est dur de se quitter sans s’être tout dit. Dans les premiers temps on éprouve cette douleur : j’aurais aimé lui dire et je n’ai pas pu le dire. Comment pourrions-nous éviter cette douleur, puisqu’elle est la douleur de la mort, dans ce dialogue inachevé qui ne pouvait pas être conduit au terme. La mort c’est que le dernier mot n’est jamais prononcé.

Avec le temps, le dialogue reprend doucement, parfois sans paroles, et pourtant nous entendons qu’en nous-mêmes l’entre-tien se poursuit, qu’il ouvre un chemin. Après tout ce n’est pas si grave de n’avoir pu l’achever quand il nous semblait que c’était encore temps, puisque entre vivants nous en étions incapables et que le don que nous accorde la mort est de le poursuivre.

Heureusement qu’il y a la mort, elle nous permet d’attein-dre ce qui était hors de notre portée : celui qui entre dans la mort ne casse pas la relation que nous entretenions avec lui, il la transforme. Nous nous découvrons différents – et nous le sa-vons – parce que notre lien à la vie a changé. D’une part nous lâchons prise et de l’autre nous vivons plus intensément. La vie nous paraît plus importante, plus fragile aussi : elle impose sa nécessité comme le seul espace qui nous est donné pour devenir nous-mêmes.

La mort de celui qui a habité notre vie nous interdit toute fuite dans l’éternité. Elle nous rappelle que l’éternité n’est pas notre affaire, car ce n’est pas nous qui y avons accès. Cependant l’éternité n’est pas absente, nous y pensons, mais c’est au cœur de la vie. Celle-ci s’annonce plus vaste, d’autant plus vaste que sa limite est plus affirmée. La mort de l’autre accomplit en nous son œuvre de dépouillement. Et l’on se surprend à penser : heu-reusement qu’il y a la mort, pour que nous puissions être vi-vants. C’est l’insondable mystère de l’enfantement : nous som-mes à nouveau mis au monde. La mort de l’autre, par la rupture de ce lien qui nous unissait à lui, nous fait naître à notre propre vie.

 

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Si nous reconnaissons que nous sommes ainsi transformés, parce que nous éprouvons que la rupture n’est pas une sépara-tion, nous sommes entrés dans l’univers de la présence. Une fois que nous avons accompli ce que nous avons à faire – notre pe-tite tâche quotidienne –, nous apprécions différemment nos entreprises et nous nous demandons : de quelle présence ai-je été le créateur ?

Seule importe, en définitive, la naissance de tout être à l’immensité. Pour nous comprendre et découvrir celui que nous sommes en train de devenir, pour dévoiler la permanence de notre être à travers les étapes de notre évolution, pour que s’apaise notre inquiétude sous les regards des autres, nous nous souvenons de ceux qui nous ont précédés. Avec nous, ils ont partagé le pain et le temps, ils ne s’assoiront plus à notre table puisque notre dernière fête a été de les déposer en terre : ils sont devenus nos êtres d’éternité. Leur présence, que l’absence révèle, est la source à laquelle s’abreuve notre soif d’éternel. Ils sont pour nous les hommes du lien essentiel.

Parce qu’ils ont été proches de nous, l’éternité qui est leur univers et qui n’est pas encore le nôtre ne nous est pas tout à fait étrangère. Qui peut dire dans quel lien charnel s’enracine notre espérance ? C’est un secret que chacun porte en lui et qui ne peut pas être dévoilé. Il est le fondement de l’espérance in-time et il n’appartient qu’à ceux qui l’ont partagé.

L’homme est le seul vivant sur terre qui s’interroge sur l’in-fini. Parfois il le nomme Dieu, mais aussi selon sa culture, tout au long des âges, il le désigne autrement ou s’abstient de lui at-tribuer un nom. Il peut se contenter de se laisser traverser par une interrogation dont il ignore la réponse.

Mais en lui la question reste ouverte et c’est heureux car, comme le dit Blanchot : « La réponse est le malheur de la ques-tion. » Ce n’est pas seulement la question qui s’est trouvée abî-

 

– 16 – mée par trop de réponses qui ont prétendu atteindre la perfec-tion de la vérité, mais c’est l’homme lui-même dont la quête a été brisée.

Aujourd’hui, plus que jamais, l’interrogation sur l’infini est le lieu où se manifeste la communion humaine. Cette commu-nion est la seule à être fondée sur l’essentiel puisque c’est en elle que l’homme se différencie de tous les autres vivants. Même l’interrogation sur la mort n’appartient pas qu’à l’homme : qui n’a pas vu l’angoisse de la mort dans le regard des animaux ?

L’interrogation sur l’infini l’avons-nous saisie ailleurs que dans le regard de l’homme ? Cette interrogation est si forte et si permanente qu’elle peut rendre dérisoires toutes les querelles. Ce qui est désespérant dans l’affrontement des religions et même à l’intérieur du christianisme – dans ce qu’on appelle le dialogue œcuménique – c’est qu’il est peu question de l’interro-gation sur l’infini. Tout ce dont on parle, l’objet des discussions et des disputes d’ordre théologique, ne porte pas sur l’unique question qui habite tout homme et le rend proche de tout autre homme.

Ce que je demande à celui qui partage ma foi, comme à ce-lui qui se réfère à une autre tradition religieuse que celle à la-quelle j’appartiens, c’est de m’aider à approfondir la question sur l’infini. Il est difficile d’atteindre en chacun cette interroga-tion, aussi parlons-nous de dogmes, de rites, d’institutions reli-gieuses, d’obligations et d’interdictions, de règles et de parcours obligés, mais de l’interrogation sur l’infini nous ne parlons pas.

Seule l’interrogation sur l’infini pourrait pourtant nous permettre de nous comprendre sur toutes les autres questions secondaires des religions et des doctrines. Nous nous sommes toujours battus entre religions sur ce qui n’était pas le plus im-portant.

 

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Ces débats mineurs – ces disputes de clercs – ont détourné du monde clos où Dieu est pris en otage les infidèles fidèles pour lesquels le mystère de Dieu ne peut être retenu pour la dé-fense des religions. Ils s’en sont désintéressés car on y parlait de Dieu en toute certitude, du péché, du salut, de la damnation, mais de ce qu’ils pressentaient en eux comme unique, ce qui leur donnait d’être eux et pas un autre, de cela on ne parlait pas.

Ils n’attendaient pas une réponse pour tous, encore moins un encadrement religieux, ni un règlement à suivre, mais ils auraient voulu entendre la manière dont chacun tente pour lui-même de formuler l’interrogation qui le constitue.

On demandait à Cocteau : « Si la maison brûlait, qu’empor-teriez-vous ? – J’emporterais le feu », avait répondu Cocteau. Ils sont partis avec le feu, ceux qui ont déserté les religions. Jésus disait : « Je suis venu apporter le feu sur la terre et je désire qu’il brûle. »

Aucune religion n’est une fin en elle-même. Elle est au ser-vice du feu qu’entretient l’interrogation essentielle. Peut-être est-ce le mystère de Dieu qui alimente ce feu dans le cœur de tout être ? Et nous n’avons sans doute pas d’autre moyen d’ap-procher ce mystère que de nous y brûler.

Les hommes du feu ne veulent pas en être protégés. Les hommes des religions sauront-ils les rejoindre, animés du même désir d’infini, pour retrouver la flamme qu’ils avaient eux aussi approchée dès l’origine ?

La chance des religions est de se laisser saisir par l’interro-gation de toute l’humanité. Elles ne peuvent prétendre posséder toute la lumière, ni ignorer le feu du monde. Elles sont elles aussi au service du feu et ne peuvent l’éteindre en aucun homme pour préserver leur propre brasier. Le feu est un, mais il brûle en chacun de manière unique. Quelle sera dans le monde à venir

 

– 18 – la tache des religions et plus particulièrement celle de l’Église qui se recommande de Jésus-Christ ?

Aucune ne peut prétendre posséder la perfection de la véri-té, ni se donner comme le meilleur chemin pour aller vers Dieu. Mais chacune peut faire entendre sa voix et proposer un chemin à celui qui cherche Dieu et souhaite partager avec d’autres croyants sa quête d’infini. Les religions sont riches d’une longue expérience mûrie au cours des âges par la vie, la parole et la prière de leurs fidèles et de leurs prophètes. Ces êtres alertés sont dans toute l’histoire de toutes les religions les témoins de la passion de l’humanité pour le mystère de Dieu ; en leur temps ils ont été les précurseurs spirituels qui ont donné naissance à des traditions nouvelles, ils ont été aussi les témoins de la trace. Sans eux, nous serions aujourd’hui bien démunis. Nous ne sa-vons pas les définir, mais il nous arrive de les reconnaître tels que nous les désigne René Char : « Quelques êtres ne sont ni dans la société ni dans une rêverie. Ils appartiennent à un destin isolé, à une espérance inconnue. Leurs actes apparents sem-blent antérieurs à la première inculpation du temps et à l’insou-ciance des cieux. Nul ne s’offre à les appointer. L’avenir fond devant leur regard. Ce sont les plus nobles et les plus inquié-tants. »

Pour autant leur vie n’a été que leur vie et la religion dans laquelle ils se sont reconnus n’était qu’une religion. C’est déjà immense, mais nul ne peut se référer au prestige et à l’autorité des religions pour déclarer que seule est vraie la religion que l’histoire a placée sur sa route.

Mais si une communauté religieuse reconnaît qu’elle n’a pas le dernier mot sur la vérité, qu’elle poursuit son chemin vers le mystère de Dieu, éclairée par la trace que des croyants d’espé-rance ont ouverte, qu’elle avance humble et patiente vers un infini qu’elle ne possède pas, alors sa présence est une merveil-

 

– 19 – leuse participation à l’émergence du divin dans le cours de l’his-toire de l’humanité.

Elle n’a plus à se défendre, ni à se justifier, ni à apporter la preuve – pauvre petite preuve ! – qu’elle tient directement son origine de Dieu lui-même : elle peut être simplement ce qu’elle est dans l’originalité de sa tradition, consciente de ses limites, riche de sa pauvreté.

Il est étonnant que l’Église qui a transmis l’évangile et qui l’a si fortement enseigné à ses fidèles comme une règle de vie ne s’applique pas à elle-même ce que Jésus disait : « Celui qui perd sa vie la gagne. »

Se perdre, pour l’Église, ce serait renoncer à vouloir d’abord exister comme la meilleure voie proposée par Dieu à tous les hommes. Ce serait se proposer, comme l’accompagna-trice attentive et discrète, à celui qui lui demanderait de l’aider à progresser dans la découverte du mystère de Dieu, au-delà de toute Église, au-delà de toute religion.

Cette attitude est de l’ordre de la contemplation. Porter son regard sur chaque être comme le lieu incomparable où s’enfante le mystère de Dieu. Tout être est la matrice du divin. C’est même la justification ultime de sa vie – quelles que soient les tâches auxquelles il a consacré toutes ses énergies – : faire naî-tre Dieu au monde, faire grandir l’être de Dieu encore inachevé.

Si Dieu a créé l’homme, l’homme est créateur de Dieu. Non pas pour l’inventer, mais pour lui donner d’être plus. Au nom de l’existence de Dieu, on a caché ce secret aux hommes et les reli-gions se sont employées à ce qu’il ne soit pas divulgué. Il est ter-rible de penser qu’on a enlevé à l’homme la reconnaissance de sa puissance créatrice. Dans le creuset de l’humanité, Dieu de-vient Dieu.

 

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Quel serait le sens de tant de naissances et de tant de morts, si chacun des vivants pour le temps qu’il a passé sur terre n’avait pas seulement permis à l’humanité de s’accomplir, mais aussi à Dieu de devenir ? Tous les inconnus de l’histoire et les oubliés du temps, tous les évacués de la mémoire humaine, sont aujourd’hui constitutifs de l’être de Dieu. Chaque génération prend le relais de la précédente afin que l’œuvre se poursuive, et le temps qui se mesure en millions d’années trouve dans ce long enfantement du divin la justification de son incroyable patience.

Il ne m’est pas indifférent de m’inscrire dans cette conti-nuité, quand je m’étonne d’être aujourd’hui, averti que demain j’aurai quitté la mesure du temps.

Les hommes jeunes qui meurent du sida nous parlent de la mort, car ils ne meurent pas de maladie comme les autres mou-rants, ils meurent de la mort. Ils avancent chaque jour plus pro-fondément dans cette connaissance qu’ils ont de leur fin et qui grandit en eux, tout d’abord comme une annonce qui n’appar-tient qu’à eux, puis comme une manière plus authentique d’être présents aux autres à la fois plus proches, puisqu’ils sont plus vrais, et plus lointains car ils se placent déjà du point de vue de leur propre mort. Et s’ils parlent peu de la mort, c’est qu’elle est déjà là et que l’entourage est incompétent.

Le sida introduit dans la mort comme un chemin initiati-que sur lequel l’initié à sa propre mort avance seul, de plus en plus dégagé, presque sans paroles et dans l’amenuisement du corps qui se retire, révélant ainsi le regard où se concentre toute l’expression humaine de l’inachevé, de la solitude et de la pré-sence de toute l’humanité en un seul homme. Celui-ci est deve-nu lui-même, il est devenu tous les autres. Comment s’étonner que nous éprouvions alors le sentiment d’être inavertis, totale-ment ignorants et que le moment où nous sommes le plus juste, c’est quand nous ne disons rien.

 

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Nous aurions aimé que les initiés du dernier jour nous lais-sent un message, et nous restons dans le regret, alors que le message nous a été livré : désormais il nous faut l’explorer. C’est l’entreprise du temps qu’il nous reste à vivre. Nous ne pouvons entendre le message de ceux qui ont eu la grande patience d’al-ler à la rencontre de leur mort qu’en entrant nous-mêmes dans cette initiation de notre propre mort. La vie nous a permis de nous rencontrer, mais c’est la mort qui révèle le sens de la ren-contre.

C’est encore trop peu de nous souvenir de la qualité de ceux qui sont morts. Ce souvenir nous fait du bien, mais l’essentiel est d’explorer l’expérience intérieure à laquelle ils nous ont introduits. Devenir soi-même serait l’ambition unique et nécessaire de cette initiation. Être initié à sa propre vie est le message que nous laissent ceux qui, à nos sens, ont achevé la leur.

Ils ne nous ont pas livré ce message d’un seul coup, mais au long des jours qu’ils ont partagés avec nous, et nous sommes mieux capables aujourd’hui d’en découvrir le sens. Alors il nous est bon de parler entre nous de ceux qui sont morts, chacun ré-vélant ce qu’il avait perçu, ce qu’il avait reçu. La vie est une conversation dont nous tentons de nous souvenir afin d’en dé-crypter le message. Nous parlons toujours de nous-mêmes quand nous parlons des morts. Comme nous sommes vrais dans ces conversations qui suivent l’enterrement : c’est un moment de vulnérabilité et d’abandon, nous ne savions pas que nous nous aimions tant. Celui qui, hier encore, nous était inconnu devient très proche, nous lui parlons comme à un ami de tou-jours, et peut-être même de manière encore plus libre, puisque nous ne sommes pas handicapés par la longue habitude de la pudeur, et que nous savons d’intuition que le prolongement de la mort est la vérité de chaque être.

 

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C’est bien cela le message que nous avons reçu. Il réveille en nous une nostalgie qui ne nous a jamais quittés, celle d’être dépouillés du personnage que nous entretenons pour nous pro-téger du regard d’autrui. Celle de renoncer au rôle et à la livrée de notre fonction, pour être simplement ce que nous sommes quand dans les beaux moments de solitude nous cessons la re-présentation.

La mort des vieillards ne nous instruit pas de la même ma-nière. Ils paraissent, à la différence des jeunes gens, ne plus rien savoir de la vie, parfois même se désintéresser de la mort. Quand ils nous ont quittés, nous poursuivons notre routine comme si de rien n’était. La mort des jeunes gens manifeste une passion ten-dre pour la vie : ils auraient voulu vivre encore, même si dans leur épuisement ils n’en ont plus le courage. Si leur vie est ac-complie, leur tâche auprès de nous n’était pas achevée. C’est bien pourquoi il nous faut la poursuivre. La mort des jeunes gens nous rend responsables de nous-mêmes. Leur mort donne à no-tre vie la qualité d’un sursis pour l’essentiel. C’est aussitôt qu’il faut s’en aviser et y revenir longuement.

Leur garder une place auprès de nous, pour qu’ils puissent poursuivre la tâche qu’ils avaient entreprise : nous permettre de devenir nous-mêmes. La mort des jeunes gens nous rend plus libres : elle dégage la voie et les obstacles qui nous dominaient semblent insignifiants. Leur mort nous oblige à confronter nos choix au sens qu’elle nous a révélé. Sous nos yeux ces jeunes gens ont été dépouillés et révélés dans une vérité telle que nous som-mes fascinés par cette vérité même qu’il nous semblait impossi-ble de connaître et d’atteindre.

La tentation serait de nous laisser porter au désespoir, de ne plus nous supporter à cause de trop d’insignifiance. Ils ont accompli leur vie, tandis que nous ne serons achevés que dans la mort qui nous est destinée. La mort des jeunes gens nous serait insupportable si nous ne puisions pas dans le regret avec lequel

 

– 23 – ils ont quitté la vie, la grande patience et le bonheur de conduire à son terme notre propre vie. Pouvons-nous recevoir le regret qui a accompagné leur mort, comme une invitation à aimer la vie ?

S’il nous arrive de prier, non pas pour les morts, mais en communion avec eux, ce que nous espérons pour eux, nous l’at-tendons pour nous. « Fais que le temps de son enfance ressus-cite dans son cœur » invoque R. M. Rilke, dans cette intuition si pacifiante que c’est l’enfant accompli qui se révèle dans la mort de tout homme. Ne serait-ce pas ce que nous cherchons toute notre vie : la vérité de l’enfance qui nous a échappée, que la mort des autres nous permet d’entrevoir, que notre propre mort nous permettra d’atteindre.

Si nous tentons de capter le message que chaque être nous livre, unique dans son destin et témoin d’une expérience qui n’appartient qu’à lui, même si celle-ci emprunte des voies appa-remment communes, alors nous sommes déplacés au-delà de toutes les catégories et doctrines qui habituellement nous ser-vent de repères. L’autorité des lois et des dogmes connaît ici sa limite, parce que l’individu est devenu lui-même l’autorité. L’in-dividu est alors confronté à l’absolu et c’est de cette confronta-tion qu’il tient son autorité. Mais cette autorité n’est en rien une domination sur autrui ou une investiture pour formuler une parole commune qui s’imposerait à tous. C’est une autorité pour une parole singulière qui ne pourra être prononcée par aucun autre. Elle n’est décisive que pour lui, car elle annonce celui qu’il est destiné à devenir dans l’infini de Dieu, dans l’accomplissement de son être à partir duquel toute sa vie prend un sens qu’il avait mission de faire surgir, c’était sa vocation incomparable, la part d’absolu qui lui était attribuée et que nul ne pouvait réaliser à sa place.

Dans certaines scènes fugitives, et pourtant décisives, de l’évangile, Jésus porte son regard sur quelqu’un. Juste un ins-

 

– 24 – tant du temps, aussi simple qu’une rencontre fortuite, et dont le souvenir nous est arrivé, car dans ce regard étaient réunies la simplicité du moment et la fulgurance d’une vision qui éclaire et annonce l’être d’éternité.

Un tel regard est unique, il ne sera pas banalisé, il ne se po-sera sur personne d’autre, il est créateur de destin. Il ne juge pas, il ne condamne pas, car c’est un regard de révélation qui confère, à celui qui accepte de le soutenir, l’évidence d’être re-connu comme un être incomparable.

Jésus était habité par le mystère de Dieu, il était de l’ins-tant et en lui s’annonçait la plénitude de l’être tel qu’en Dieu il trouverait, au terme de sa vie terrestre, la révélation dont il ne connaissait encore que les prémices. Il ne se connaissait pas tel qu’un jour – s’il y a des jours dans l’éternité – il serait connu. Le face à face avec Dieu n’était pas déjà dans l’évidence de ce jour du temps. Comme tout homme – et c’est cela être un homme – il était dans l’inconnaissance de la plénitude de Dieu, habité seulement par la foi que cette plénitude lui serait révélée. Il n’était pas l’homme du face à face, mais celui de la vision. Le visionnaire n’est pas celui qui voit, mais l’homme qui espère voir Dieu. Sa vision n’a pas encore d’objet, elle va plus loin qu’il ne peut aller lui-même, elle le dépasse et le laisse en arrière, elle ne lui donne pas de voir, mais le met en disposition d’infini.

Le visionnaire est ainsi averti que Dieu est au-delà du mys-tère de Dieu dont il se sait habité. Sa vision, en ouvrant le champ de la contemplation, traverse l’évidence que Dieu est à distance. Plus elle pénètre dans cette évidence, mieux elle per-çoit la distance, et plus le mystère de Dieu lui apparaît dans trop de lumière pour être contemplé. La vision du visionnaire le conduit à s’avancer dans la distance qui le sépare de Dieu et, plus il avance, plus Dieu lui paraît loin.

 

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Comment donc peut-elle l’éclairer cette vision qui habite de plus en plus son univers et qui lui révèle – ce qu’il ne savait pas avant de se livrer à la vision – que la distance qui le sépare de Dieu est celle de l’immensité ? Quel profit peut-il en tirer si ce n’est, pour avoir espéré connaître Dieu comme la nécessité même de sa vie, de se rendre à l’évidence que, plus cette néces-sité s’impose à sa vocation de visionnaire, plus Dieu est incon-naissable ?

Ainsi du désir de Dieu il est renvoyé à lui-même et à sa vo-cation de visionnaire au milieu des hommes, dans l’ignorance de Dieu que tous les hommes partagent entre eux et qui au-delà de toutes leurs différences les rend si proches et si humains. Cette évidence ne débouche pas sur le désespoir, mais sur l’amour de l’humanité, sur l’amour de tout homme sur lequel le visionnaire porte son regard.

L’extrémité dans laquelle la vision se perd – pour l’homme qui n’a pas perdu son humanité – ne conduit pas au désespoir, mais au bonheur de la proximité du regard. Parce qu’il ne voyait pas Dieu face à face, Jésus a regardé les hommes. C’est sur eux que son regard s’est posé, éclairé par l’intensité de la vision ina-chevée, donnant à la proximité de la rencontre humaine l’appel de la distance qui vient de l’infini. Le regard de Jésus était à la fois reconnaissance de toute une vie – comme ils se sont sentis aimés dans tout leur être le jeune homme riche, la femme au bord du puits, Zachée sur son arbre – et lumière dont la source était ailleurs, éclairant un avenir encore inconnu, mais im-mense.

Deux êtres se regardent, ils appartiennent à la même hu-manité, contemporains d’un même instant, présents en un même lieu. Ils ne sont pas de toujours et de partout, ils sont juste à cet endroit à ce moment-là : et ils se sont rencontrés. On est pris de vertige à l’idée qu’ils auraient pu rester chez eux,

 

– 26 – ceux qui ce jour-là ont rencontré, Jésus. Nu1 ne sait qui en a décidé ainsi, il nous suffit de savoir que la rencontre a eu lieu.

C’est parce qu’ils étaient des êtres limités par le temps, par l’espace, par leur appartenance à l’humanité qu’ils ont pu se rencontrer et c’est parce que Jésus était habité de la vision de l’infini à laquelle eux-mêmes n’étaient pas étrangers que la ren-contre a été décisive pour l’éternité. Certes de l’éternité nous ne savons rien, mais ce que nous pressentons de l’importance de ces rencontres nous permet d’y croire.

Je me demande quelles ont été les rencontres décisives de ma vie, qui donc a posé sur moi son regard. Moi que Jésus n’a pas regardé, je n’étais pas de son temps : aurais-je soutenu son regard ? Oui sans doute, il regardait chacun dans sa dimension d’infini. Au fond nous ignorons de quel amour nous avons été aimés, et de quelle contemplation nous sommes nés. Par qui avons-nous été enfantés pour l’infini ? Il m’est doux de penser que ma mère le savait, et j’aime espérer qu’aujourd’hui elle le sait.

Quand je tente de comprendre ma vie, je me demande sur-tout quelle permanence demeure à partir de tant de choix, dont aucun n’était absolument nécessaire. C’est ainsi que cela s’est passé, sans que je sache aujourd’hui ce qui a été déterminant. J’ai évolué dans un contexte, marqué depuis l’enfance par une référence permanente à la famille où je suis né et à l’Église qui a encadré, et aussi éclairé mon éducation.

J’étais un adolescent pieux dont l’enfance n’avait pas été perturbée par la période de la guerre et de l’Occupation, encore que j’en garde une vieille habitude de me réjouir de ce que l’on a. J’ai hérité de mon père des principes de rigueur et de fran-chise, un sens du devoir associé à une scrupuleuse honnêteté. Exigences que l’éducation religieuse a tranquillement confir-mées. En tout cela il n’y avait pas de failles pour que se présente

 

– 27 – l’hypothèse d’une autre vie, d’une autre société, d’autres réfé-rences. C’était ainsi et c’était bien. Au fond j’ai été un enfant et un adolescent heureux, qui se savait aimé, et un jeune adulte inaverti des contradictions de la pensée et de l’existence, igno-rant que la vie n’est pas comme on dit, marqué par la vérité in-discutable de ce qui était énoncé : la vie est une belle entreprise où l’on se doit d’être responsable – quand on a tant reçu et que les pauvres gens sont bien malheureux – ; Dieu nous aime et nous appelle, il suffit de suivre sa vocation : un optimisme sim-ple en somme où rien n’était vraiment compliqué.

Jusqu’au jour où l’on découvre que tous les êtres ne se sen-tent pas également aimés de Dieu, que la mort pour certains est un scandale insurmontable, qu’ils ont même dans leur désespoir crié vers Dieu et que leur cri s’est perdu sans écho, alors plus rien n’est simple. Et devant tant de souffrance, confronté à une si grave colère, on se surprend à retenir les paroles de consolation facile qui vous venaient autrefois si spontanément aux lèvres. La souffrance invite au silence et, quand on commence à se taire, on découvre qu’on ne sait rien de rien et qu’on ne peut que se tenir là, attentif.

Ce n’est que petit à petit, bien après l’ordination sacerdo-tale, en raison de circonstances qui relevaient autant de l’affec-tivité que de la réflexion intellectuelle, et que l’on pourrait com-parer à la lente dérive des continents, sans que les glissements puissent être appréciés au jour le jour, sans crise repérable, par petites touches où rien ne fut décisif, mais où les choix quoti-diens sans en avoir l’air tiraient à conséquence, que j’ai réalisé que j’avais changé. C’est-à-dire que j’aimais autrement la vie et que mon rapport au mystère de Dieu n’était plus le même.

J’avais jusqu’alors vécu dans un bonheur naïf, moralement je n’avais jamais souffert. Dieu au nom duquel j’agissais et je parlais avec autorité, dans le cadre structuré de l’Église, s’est effrité. À moins que ce soit son mystère en moi qui ait grandi,

 

– 28 – tandis que Dieu lui-même devenait inaccessible, plus silencieux, moins intervenant. Désormais je savais que nul ne connait Dieu, mais je ne mesurais pas tout de suite l’importance de cette ba-nale découverte. C’est petit à petit que le mystère du Dieu in-connaissable – que je découvrais aussi comme celui qui n’inter-vient pas et ne fait pas connaître sa volonté – a pris place en moi sans que pour autant je puisse dire que Dieu était ici plutôt que là.

Continuer : partie 2 sur 4