L’errance
L’errance
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Je m’étonne qu’une évidence aussi banale ait mis près de quarante ans à s’imposer à moi. Cette évidence est même deve-nue la seule certitude que j’avais sur Dieu, autour d’elle tout en moi s’est organisé et je me suis rendu compte que les consé-quences n’en étaient pas banales : j’en ai eu le vertige. Ce n’est pas une image : le vide de l’inconnaissable me faisait peur et m’attirait. Désormais ce vertige ne me quitte plus, il m’attire toujours, il m’aspire – ce serait plus juste de le dire ainsi – et je n’en ai plus peur. C’est un vertige vers le haut, mais cette ex-pression est une image, car si l’on médite sur le mystère de Dieu, il n’y a plus ni haut ni bas.
Je me rends bien compte que je ne peux pas parler du mys-tère de Dieu, ou poursuivre en moi-même une méditation silen-cieuse, sans que les mots et les images se précipitent pour com-bler ce que l’intelligence pourrait redouter comme un vide et que l’intuition mystique tente de reconnaître comme une trans-parence.
Celle-ci transfigure les êtres, elle leur donne de s’étonner d’exister pour un destin qui leur échappe, mais dont ils pressen-tent en eux les prémices. Dans le mystère de Dieu tout est com-mencement, annonce au cœur de l’inachevé, expérience de la limite, dans un dépassement permanent de toute limite. Ce n’est pas Dieu qui est ici connu, mais l’être révélé à lui-même par une lumière dont la source lui demeure cachée.
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La qualité de l’existence – le bonheur comme le malheur – s’apprécie autrement. Nos attachements, l’importance donnée aux événements, ce qui nous fait souffrir, les moments de paix et de bonheur, nos passions et nos colères, tout nous parle de notre être habité par le mystère de Dieu, sans nous révéler qui est Dieu. Cependant nous approchons par tous ces sentiments et à travers les multiples choix quotidiens une perception de ce que nous sommes devant Dieu. Ce que nous connaissons de nous-mêmes est une approche obscure de ce que nous connaî-trons sans doute de Dieu, mais de manière incomparable.
L’approfondissement de notre vie nous rend moins préten-tieux et plus proches du mystère de Dieu à la fois plus discrets et plus présents en nous-mêmes. La révélation est une perception silencieuse, ce n’est pas une parole qu’il serait possible d’enten-dre, mais comme une résonance, un écho, un prolongement d’une réalité si grande qu’elle ne peut nous arriver qu’atténuée, à la manière de la dernière vague de la mer qui vient au bord de la plage et quand elle se retire, il apparaît alors qu’elle est venue et la trace de celui qui s’aventure après son passage devient plus lisible.
Beaucoup se sont épuisés à vouloir connaître Dieu et ils se sont même imaginé qu’ils l’aimaient, selon ce qu’ils avaient ap-pris de l’amour humain, d’une manière plus parfaite, bien sûr, plus totale. Peut-on aimer celui que l’on ne connaît pas ? Sans doute n’est-il possible que de désirer l’aimer : dire que l’on aime Dieu, c’est en fait exprimer que l’on aimerait l’aimer, que l’on est habité du désir d’aimer l’amour : d’aimer infiniment l’amour in-fini.
Je sens le péril qui guette celui qui voudrait formuler sur Dieu des généralités qui conviendraient à tous. Après tout il est possible que des êtres aient véritablement aimé Dieu. Pour ma part je constate que cette expression a perdu pour moi le sens que d’autres lui accordent. Je ne peux prétendre aimer Dieu, car
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Dieu est au-delà de ma capacité d’aimer. Je ne puis aimer que dans la proximité et encore de manière infirme. Le plus clair quand il s’agit d’aimer, c’est que je ne sais pas aimer. Peut-être est-ce de cette infirmité dont je parle quand elle m’apparaît avec d’autant plus d’évidence que je confronte mon désir d’aimer à l’infini de Dieu. Je ne prétends pas aimer Dieu, mais le mystère de Dieu qui m’habite me révèle que je ne sais pas aimer, ni Dieu – c’est impossible puisqu’il est Dieu –, ni mes semblables puis-qu’ils ne sont pas totalement aimables. D’ailleurs toute la vie n’est-elle pas le long apprentissage pour être chaque jour un peu plus capable d’aimer.
De cette difficulté d’aimer – de cette incapacité même par-fois – je tire plus d’encouragement, en abordant chaque jour nouveau, pour poursuivre la tentative de vivre, que de l’illusion de me croire vraiment capable d’aimer tous les êtres. Ce qui nous paraît impossible nous éclaire et nous soutient davantage que ce que nous prétendons être. Dans l’expérience de sa limite, dans son insuffisance même à atteindre ce qui lui paraît le meil-leur de son humanité, l’homme se révèle comme homme et trouve le sens qu’il cherche sans jamais atteindre la perfection. Il ne se prend pas pour Dieu, il ne parle pas comme s’il était Dieu et surtout il ne fait pas parler Dieu à sa place. Quand je dis je t’aime, cela signifie que j’aimerais t’aimer. Je le dis aux hom-mes qui m’entendent et je le dis à Dieu – moi aussi, malgré tout – pour m’entendre le lui dire. La parole au cœur de l’insuffisance nous permet de garder ouvert le chemin du possi-ble, si nous demeurons avertis que nous n’étreindrons pas l’impossible absolu.
J’ignore l’amour que Dieu me porte, car si je savais de quel amour Dieu m’aime je connaîtrais Dieu, et je connais l’insuffi-sance de l’amour que je porte aux autres. Cette inconnaissance et cette insuffisance ne sont pas pour ma perte. Elles sont indis-sociables et me permettent de revenir indéfiniment sur ma ten-tative d’aimer. J’aime penser que l’amour de Dieu a laissé en
– 31 – moi une trace que rien n’efface et que rien ne comble, et que ce manque si profondément gravé m’est une source de bonheur. C’est d’elle que me vient mon désir d’aimer les êtres de ma vie. De l’amour de Dieu pour moi, je n’ai pas d’autre signe que ce peu d’amour que je porte aux autres et cet amour si vaste dont je me sais par eux aimé.
Comment saurions-nous ce qu’est l’amour si nous n’étions pas aimés ? Hermann Hesse, dans la dernière parole de Gold-mund à Narcisse, formule l’ultime interrogation sur l’amour. Il n’est possible de la reprendre qu’en pensant à tous ceux qui n’ont pas eu de mère, afin de ne pas exacerber le désespoir, en reconnaissant dans la mère le symbole d’appartenance à l’hu-manité : « Mais comment veux-tu mourir un jour, Narcisse, puisque tu n’as point de mère ? Sans mère on ne peut pas aimer, sans mère on ne peut pas mourir. »
Cette parole est immense et ce n’est pas par hasard qu’elle est livrée comme le testament d’un homme, qui a exploré toutes les voies de l’amour, à son ami qui n’a cherché que l’amour de Dieu. Ce qu’il y a de plus beau dans cette parole ultime c’est que Narcisse peut l’entendre, non pas parce qu’il sait que Dieu l’aime, mais parce qu’il aime Goldmund. Désormais Narcisse, averti de l’essentiel, sait que l’amour pour son ami et l’amour pour son Dieu sont un unique amour.
En ce sens tout amour est charnel, même ce que nous ap-pelons notre amour pour Dieu, car notre corps est toujours im-pliqué quand il s’agit pour nous d’entrer en relation avec autrui. Ce que nous avons découvert dans la communion avec l’autre, notre semblable, nous permet de comprendre – du moins de pressentir – ce que nous cherchons dans la rencontre de Dieu. Tout l’amour qui nous a été donné, cet émerveillement de notre vie, où nous avons puisé la force d’exister et d’aimer en retour, nous met en disposition d’être attentifs à la source de tout amour. Nous ne puisons pas directement à cette source, elle est
– 32 – le jaillissement de l’origine, elle est aussi l’appel qui traverse notre humanité et que tout acte d’amour nous permet de saisir.
Avant toute religion et avant toute Église, les êtres qui s’aiment sont le sacrement de Dieu. Sans eux, Dieu serait tota-lement absent du monde et rien dans la création ne nous parle-rait de lui. Nul n’est autorisé à prendre la parole sur Dieu – à plus forte raison à parler en son nom – si ce n’est au nom de l’amour qu’il éprouve réellement pour les hommes.
Le plus grand risque qui guette les hommes de religion est de construire leur vie directement sur l’amour qu’ils pensent éprouver pour Dieu. Ce n’est pas l’amour de Dieu qui permet de juger les hommes, c’est l’amour des hommes qui révèle le mys-tère de Dieu en tout être, et qui sans doute n’a pas d’autre voix pour se faire entendre.
Je pense ici à cette femme qui ne s’autorisait pas à com-munier le jour où elle m’avait demandé de dire la messe pour l’anniversaire de la mort de son fils aîné, parce qu’elle avait épousé un homme divorcé. Je tentais, comme vous l’auriez fait, de lui dire que l’amour qu’elle avait porté à son mari et à leurs enfants la libérait de toute interdiction, qu’il n’y avait même aucune interdiction. Dans sa grande sagesse, elle savait déjà tout ce que je pouvais dire, et que je disais en m’imaginant avoir une certaine autorité pour le faire, en y mettant tout mon cœur. Alors elle me dit, comme pour me consoler : « Ne vous en faites pas, quand ma voisine revient de communier, sans qu’elle s’en aperçoive, je touche le bord de son manteau et cela me suffit. »
Je n’ai rien d’autre à ajouter sur toutes les règles au nom desquelles on s’autorise à juger l’amour, à interdire d’approcher du sacrement de l’amour. Si ce n’est qu’à certains jours – et sans doute tous les jours – au lieu de monter à l’autel pour présider l’eucharistie, je ferais aussi bien de me tenir au fond de l’église
– 33 – pour saisir l’humanité qui passe et me laisser saisir par la pré-sence divine qui l’habite.
Sans doute faudrait-il être tout à fait humble pour ne même plus se poser ce genre de question et faire tout simple-ment ce que l’on a à faire. Puisque nous y sommes, il faut tenter de répondre à la question si souvent posée : « Que signifie pour vous célébrer l’eucharistie ? »
Il me faut livrer ici ce que j’éprouve et me placer au cœur de cette convocation. Célébrer l’eucharistie est d’abord une ex-périence où je ne suis pas seul, livré à moi-même, mais proche de tous ceux qui sont présents, connus et inconnus, et où les absents, les vivants comme les morts, qui habitent la vie de cha-cun d’une manière si personnelle, sont entrés avec tous dans ce lieu où nous nous tenons.
C’est vivre un instant du temps, saisi dans sa nouveauté, qui n’a encore été donné à personne dans l’histoire du monde, et où il est possible de se découvrir dans l’attente de tous les possibles. Cet instant est chargé de la parole et des gestes, du bonheur et du malheur, de tous ceux qui avant nous ont tenté de s’y livrer au meilleur d’eux-mêmes, dans l’immense attente de découvrir la présence de Dieu.
Ainsi je me situe dans la trace que Jésus a inaugurée pour lui-même et pour ses disciples et je suis habité par la nécessité de la maintenir ouverte pour le temps qui est le nôtre, afin que cette aspiration du monde à la présence de Dieu reçoive de no-tre présence l’actualité de son accomplissement.
Jésus en avait pressenti l’urgence dans ce peu de temps qui lui restait à vivre. En reprenant son geste, nous savons qu’il ne nous sera pas indéfiniment donné de le réinventer, nous qui ne sommes que très provisoirement l’humanité contemporaine. Toute eucharistie est marquée par l’annonce de la mort, elle
– 34 – s’accomplit dans la limite des jours et dans la nécessité de ré-pondre à l’urgence de la tâche de ce jour qui hier encore n’était pas né. Elle prend place dans le devenir de l’être.
Bien qu’enraciné dans une longue mémoire, dont il reçoit la force de tous ceux qui avant nous s’y sont engagés, cet acte est, dans la nouveauté de l’instant, totalement nouveau, créa-teur de ce que nous n’avons jamais encore vécu entre nous. Malgré le rite, il ne peut jamais être répété à l’identique : le rite est sans doute ce qui nous permet, par l’assurance de la conti-nuité qu’il nous assure, d’être investis, prêtres du temps, par le désir de créer toute chose nouvelle.
Tous les hommes sont les prêtres du temps et l’assemblée chrétienne qui poursuit ce que Jésus a fait se donne à elle-même le signe de cette consécration. En son temps et dans cet instant décisif de sa vie Jésus a accompli ce qu’il ne pouvait manquer d’accomplir. À nous, aujourd’hui, de répondre à la même nécessité. Inspirée et fondée par l’acte de Jésus qui par-tage toute sa vie avec ses disciples en cet instant de la Cène, l’eucharistie que nous célébrons est désormais la nôtre. La pré-sence qu’elle manifeste est celle de notre présence au monde et de notre attention singulière à la présence du mystère de Dieu en nous-mêmes, en tout être.
Dans l’eucharistie que nous célébrons, ce n’est pas Jésus qui dit : « Ceci est mon corps », c’est nous qui prononçons, à notre tour d’existence, cette parole de révélation. Nous ne créons pas la présence de Dieu, nous ne faisons pas venir Jésus parmi nous, mais nous recevons du geste symbolique qu’il a in-venté l’intensité insaisissable du mystère de Dieu. Si Dieu est là, il est toujours présent, il n’y a pas d’avant et d’après, ni de lieu, ni de mesure, ni de moyen pour l’atteindre, encore moins d’as-surance pour le tenir entre nos mains. Quand il s’agit de Dieu, il n’y a que Dieu. Mais quand il s’agit de nous, c’est toute l’épais-seur et la force de notre présence charnelle, nos gestes, nos pa-
– 35 – roles, nos sentiments et nos émotions, notre corps si distrait et si lourd qui traduisent que nous sommes devenus plus attentifs à la mystérieuse présence. Nous la disons mystérieuse cette pré-sence, parce qu’elle est en chacun et qu’elle est entre nous, que personne ne peut en rendre compte comme d’une évidence, mais que nous n’imaginons pas notre vie sans l’évoquer.
Aussi n’ai-je pas d’autre expression pour éclairer ce que j’éprouve – en m’exposant à ne pas être compris – en ces mo-ments si graves et pourtant si légers : la célébration de l’eucha-ristie est un geste poétique.
L’eucharistie réduite à l’expression du dogme peut expri-mer ce qui s’y passe et justifier l’attachement que nous pouvons porter. C’est un acte qui symbolise toute la vie d’un homme et annonce sa mort. Il laisse ouvertes les voies de l’imaginaire qui permet à ce qui est vrai d’échapper à l’enfermement des cadres conceptuels. Il s’inscrit dans le champ de la conscience et y re-joint l’espace sans limite de l’espérance. Cet instant n’appartient ni au passé ni au présent, ni à l’avenir. Le temps ne peut le re-vendiquer pour l’inscrire dans son irréfragable déroulement. Nous échappons alors à la mesure du temps, dans la saisie uni-fiante de ce qui nous précède et de ce qui nous annonce, pour communier, en transcendant les âges de la vie et la définition des jours, à l’affirmation de l’être.
Cet acte a été posé par un homme qui rassemblait toute sa vie dans l’intensité de l’instant, comme le geste ultime de com-munion avec tous ceux qu’il avait aimés. Sans doute Jésus n’avait-il en cet instant aucune intention fondatrice, mais que ce geste ait été repris par ses disciples, fondateurs des premières communautés chrétiennes, signifie qu’ils en avaient saisi la por-tée et que désormais, dans le souvenir de celui qu’ils avaient connu et reconnu comme témoin de Dieu, ils s’en étaient décou-vert les dépositaires. Cet acte était d’une telle puissance spiri-tuelle qu’il n’est pas étonnant qu’il ait été repris, qu’il ait été
– 36 – transmis de génération en génération, sans qu’à l’origine aucun mode de transmission n’ait été codifié, tant était forte pour les premières communautés l’évidence qu’il était vital et donc né-cessaire de revivre ce que Jésus avait vécu avec ses disciples. L’intuition vitale précède toujours, dans la pureté des commen-cements, ce qu’il devient par la suite utile de formuler pour ré-sister à l’usure de l’usage et du temps.
Je suis reconnaissant aux premières communautés chré-tiennes et à celles qui leur ont succédé d’avoir sauvé cet acte de l’oubli. Elles nous ont permis de manifester, aujourd’hui, ce qui dans nos existences n’est pas dicible. Au point même, qu’après avoir trop usé des mots dans la réunion des croyants, j’éprouve un immense soulagement à me taire et à célébrer d’une parole et d’un geste ce que Jésus nous a laissé en mémoire de lui, sans pouvoir prévoir ce que nous en ferions. Un geste d’abandon, dépouillé par l’essentiel, accompagné de quelques mots qui se souviennent, réinventés pour un jour nouveau. Et si ce geste donne à quelqu’un d’être présent à lui-même, attentif à la pré-sence de l’infini en toute existence, il ouvre à la présence du Christ et à la présence de Dieu.
La présence qui se révèle ici est celle de l’homme au meil-leur de son être en communion au mystère de Dieu qui l’habite. Célébrée en un instant du temps, l’eucharistie relie le temps présent au temps passé, et par l’évocation nostalgique d’un ins-tant très pur de l’histoire des hommes maintient l’avenir récep-tif à l’immense. Saisis par le dépouillement de cet acte, où nous ne tenons entre nos mains qu’un peu de pain, depuis longtemps avertis que nous ne pouvons saisir Dieu, dans cet espace que libère le renoncement à toute possession, grandit la nostalgie de ce que fut Jésus, lui que nous n’avons pas connu, mais dont l’évocation réveille en nous le désir d’accomplir notre vie en es-pérant que l’intensité qui fut la sienne ne nous est pas fermée.
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Jésus, le mystique de la nuit, qui ne connaissait des sacre-ments que le geste qui pacifie et la parole qui libère, a éprouvé la nécessité, la veille de sa mort, de réinventer le rite pascal de la religion d’Israël et d’y investir tout son être, comme signe ul-time de communion avec ceux qu’il appelait ses amis. On ne peut imaginer qu’ils auraient pu manquer ce rendez-vous de la consécration d’une vie. Ce soir-là, ils ne pouvaient être nulle part ailleurs, leur présence était nécessaire à l’évocation de la Grande présence, comme il nous arrive d’éprouver que nous sommes nous aussi nécessaires à la survivance de cette lueur ou à l’éclat de cette fulgurance, comme Moïse au buisson ardent.
C’est encore trop peu de quitter ses sandales – comme le fit Moïse, parce que la terre où Dieu se manifeste est sainte –, cé-lébrer l’eucharistie c’est choisir de se tenir nu devant Dieu et, dans une attitude de confiance sous le regard de l’autre, accep-ter d’être nu à ses yeux. Celui qui est nu se tait, il renonce à toute justification, il ne prétend rien, à l’image du serviteur souffrant il se sait misérable, mais il existe tel qu’il est et il se tient là. Célébrer l’eucharistie dispense d’affirmer sa foi et c’est encore une parole de trop que de s’y dire pécheur. Jeune prêtre, j’avais pressenti cela chez le prêtre alcoolique de La Puissance et la gloire, aujourd’hui je sais que cette attitude est vraie.
D’où vient ce bonheur que l’on peut éprouver dans la célé-bration de l’eucharistie ? Cette interrogation sur ce saisissement de gravité heureuse et sur cette caresse d’une si légère émotion n’est-elle pas déjà un message ? En cet instant nous sommes dispensés de trouver des réponses à toutes les questions qui nous viennent de notre confrontation à l’infini, de chercher à résoudre les contradictions de nos vies éclatées, qui connaissent si bien la douloureuse épreuve d’une impossible pureté où nous serions enfin unifiés, car il nous suffit d’être là, tels que nous sommes. En cet instant la chimérique sainteté ne nous est pas demandée, nous en sommes dispensés, car ce qui nous est pro-posé c’est de connaître la paix d’accepter ce que nous sommes,
– 38 – puisque nous sommes là et que de cela nous ne pouvons douter. L’impossible désir de la pureté de Dieu, si nous y renonçons, nous dispose au possible de notre vie. En cet instant, être là, nous tenir simplement à cette place d’évidence qui est la nôtre. C’est ainsi que cela pour nous s’est passé et c’est ainsi que nous avons à nous tenir là. La reconnaissance de ce bonheur et l’ac-ceptation d’un si difficile parcours sont les deux clés qui nous permettent de pénétrer dans la vérité de notre présence, telle quelle. En cet instant ne rien oublier, ne rien nier, n’avoir honte de rien, ne se vanter de rien, ne rien prétendre, ne rien justifier, être là, c’est l’instant qui est pur, ce n’est pas nous. Toutes les contradictions de la vie et les balbutiements de la foi ne peuvent contredire notre présence, elle suffit à célébrer la Présence. C’est le moment même où aucune des blessures de l’existence – ne pas avoir su aimer, avoir mal aimé, avoir trop aimé – ne peut s’opposer à la communion de l’être.
La simplicité de la Présence nous apparaît d’autant plus que notre vie n’est pas simple. Si nous n’étions pas les hommes de la glèbe, les hommes du ruisseau et de la marge, les hommes de la poussière et de la cendre, si nous n’étions pas aussi ces visionnaires dont le regard se tourne vers les étoiles, ces loque-teux sublimes, la pureté du geste ne pourrait s’inscrire sur le fond contrasté de notre trame humaine. Même si cette situation est commune à tous, personne ici ne peut être réduit à la banali-té, toute existence s’y révèle comme exceptionnelle, à cause de l’immensité du geste d’origine que Jésus n’a pas posé dans la banalité. Nous ne pouvons pas savoir ce que Jésus a réalisé au soir de la Cène, nous ne pouvons pas davantage définir ce que nous accomplissons en reprenant son geste, mais nous ne dou-tons pas que notre espérance est de rejoindre l’intensité qui fut la sienne en cet instant. S’il est bien un geste symbolique qui me donne confiance en cette élévation de l’être, alors que rien dans ma vie ne me permet de la revendiquer, c’est bien la célébration de l’eucharistie. En cet instant nous sommes convoqués à la présence.
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Quand je célèbre ainsi – éprouvant ce bonheur qui me dé-passe de présider la célébration ! en attendant que d’autres puis-sent tenir cette place, selon des modalités nouvelles, qui au de-meurant sont secondaires –, il me semble que si j’ai gardé un intérêt pour la foi, un attachement à l’Église et que j’y ai tenu ma place tant bien que mal, en fin de compte disponible aux hom-mes et à Dieu, c’est grâce à ces instants. Ils m’ont permis de tra-verser le temps de l’errance et de poursuivre l’inlassable chemi-nement des jours et des jours, ainsi convoqué à ces rendez-vous de l’instant où j’étais au plus juste de moi-même, dans l’évidence que c’était là ma place. À mon sens, il n’y avait pas dans ma vie plus de Dieu avant qu’après – de toute manière Dieu ne s’appré-cie ni ne se décline –, mais l’humanité me paraissait plus vaste et je me voyais moi-même inscrit dans le mystère de Dieu. La pré-sence eucharistique, c’est la présence de l’homme à lui-même et au mystère de Dieu dans son être.
Il est si rare que nous soyons véritablement en présence. La présence habite bien avec l’ignorance qui nous empêche de sai-sir et de retenir ce que nous accomplissons. L’ignorance nous introduit à la permanence de l’infini dont aucun de nos actes – même les plus sacrés – ne peut rendre compte. L’ignorance qui préside à l’eucharistie nous introduit à l’infini qui traverse cet acte, elle nous permet d’être les acteurs de la création, non seu-lement en référence aux origines, mais en nous permettant de faire exister ce qui n’existe pas encore.
La communion qui s’établit entre ceux qui célèbrent l’eu-charistie manifeste que la présence de Dieu est entre nous. La présence ne peut se saisir indépendamment des êtres en pré-sence. Les symboles du pain et du vin expriment cette insaisis-sable présence. Il nous est possible de les toucher et d’être ainsi initiés au tact de la contemplation. C’est un geste simple qui rejoint celui de Thomas auquel Jésus dit « avance la main » et qui ajoute « ne sois plus incrédule, mais croyant ». Au cours de
– 40 – la célébration, par la présence même de l’assemblée, il est pos-sible d’être simplement croyant. Il est possible d’avancer la main, comme nous y invite le beau geste de la communion. Et l’on peut entendre la voix qui s’est adressée à Thomas et qui l’a rejoint à la source de son incroyance : puisque tu n’étais pas là au matin dans le jardin de la Résurrection, puisque tu doutes de ma présence, puisque tu étais ailleurs, « avance la main ». Peut-être n’y a-t-il pas un geste du récit évangélique qui soit plus pro-che de la célébration eucharistique que cette invitation à avan-cer la main. C’est le moment où par le tact de la contemplation il nous est donné de communier au pacte d’éternité, la perma-nence de la présence au-delà du temps, mais saisie dans le temps.
En regardant ceux qui célèbrent avec lui, chacun peut alors découvrir qu’il est, comme eux, un être de lumière. La recon-naissance entre nous de la Grande présence nous permet de nous voir dans la lumière. Alors chacun prend place dans notre vie, il s’inscrit dans le destin de notre divinisation, nous sommes tous compromis par l’éternité, devenus merveilleusement asso-ciés pour l’infini. Et au rythme de la semaine, s’articule ainsi le temps et l’éternité, et la banalité de l’être s’en trouve éclairée, la dimension ultime de tout être annoncée. Cet acte est simple et grand : il ne faut pas en abuser et lui conserver la mesure de notre contemplation.
Croyez bien que je ne témoigne d’aucune insolence à l’égard d’une si longue tradition de l’Église et envers tant de théologiens qui n’ont cessé de l’approfondir, que je suis bien conscient d’avoir reçu l’ordination sacerdotale dans d’autres dispositions, mais petit à petit, de messe en messe, le discours raisonnable s’est effacé pour laisser place à une expérience dont je ne peux vraiment rendre compte, car elle s’enracine dans tout ce que je connais et qui m’échappe quand je tente de la saisir. Je ne peux que la pressentir comme immense, éprouvant au cours de la célébration qu’il est heureux d’être là. Au cours des années
– 41 – ce sentiment demeure, car je ne cherche pas à le saisir tous les jours : je me laisse convoquer par l’assemblée qui me demande ainsi d’être plus vaste que je ne le suis et que je ne le serais sans elle.
Je regrette que cette place privilégiée, attribuée au prêtre ordonné, ne soit pas partagée par tous : elle est le lieu d’une convocation si puissante à l’immense que l’on s’étonne d’être invité à tenir cette place, alors que, dans l’assemblée des fidèles, d’autres y trouveraient aussi la révélation de leur être. Encore une fois quand il s’agit d’approcher le mystère de Dieu, comme il faut être modeste et simplement émerveillé.
Récemment à l’étranger, j’avais été invité par une petite communauté de chrétiens pour parler avec eux de toutes ces choses qui nous passionnent. Ils me faisaient remarquer que l’expérience que je livrais était fortement associée, dans la ma-nière même dont je la traduisais, à la fonction du célébrant. Mais ils n’étaient pas eux-mêmes sans expérience. Ils rejoi-gnaient facilement la mienne et nous nous sommes découverts très proches les uns des autres en échangeant ce qui était pour nous si grave et si nécessaire. Depuis plus de vingt ans – après un long cheminement – ils célèbrent l’eucharistie sans désigner un célébrant, même quand un prêtre ordonné fait partie de l’as-semblée – il s’en trouve souvent plusieurs – et c’est ensemble qu’ils font mémoire des paroles de Jésus. Être ainsi constitués en assemblée célébrante les a au cours des années encouragés dans la foi et rendus plus attentifs à la nécessité d’être présents à ce qu’ensemble ils accomplissaient. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils n’assistaient pas à la messe. J’ai trouvé que c’était très beau et que cela traduisait une grande confiance dans le mystère de Dieu habitant tout être, comme Jésus en était habité. Il m’a semblé aussi qu’ils faisaient preuve de cou-rage, car il n’est pas si facile sur un point aussi important de transgresser les interdits de l’Église à laquelle nous appartenons et sans laquelle nous ne serions pas à même aujourd’hui d’inau-
– 42 – gurer des attitudes nouvelles. Sans doute des communautés protestantes ont-elles depuis longtemps entrepris cet itinéraire que seuls quelques groupes restreints de catholiques explorent aujourd’hui. De toute manière il me paraît évident que rien de ce qui est entrepris au nom du mystère de Dieu, dans le souve-nir de ce que fut Jésus, et dans l’amour partagé ne fait de tort au Royaume de Dieu. À chacun selon sa grâce !
Évidemment, l’institution de l’Église, toujours très sensible dans la défense de sa structure sacerdotale, peut se sentir mena-cée par de telles pratiques et céder à son penchant naturel pour les condamner, ou du moins pour mettre en garde ses fidèles sur les dérives qu’elles peuvent entraîner au détriment de l’unité de l’Église. Mais le plus souvent, quand l’autorité est informée, elle ne dit rien parce que, au fond d’elle-même, elle sait qu’elle n’a pas le monopole de la pratique évangélique et qu’il ne lui appartient pas « d’éteindre la mèche qui fume encore », d’au-tant qu’il s’agit plutôt ici d’un feu qui brûle dans le cœur de ceux qui reconnaissent Jésus à la fraction du pain, comme à Em-maüs.
Ce n’est pas par la rigueur de règles incontournables que la communion de ceux qui se souviennent de l’avoir reconnu de-meurera vivante. La communion se fonde dans la qualité des êtres et dans la reconnaissance du mystère de Dieu qui les anime.
Ce que nous demandons à l’Église c’est de ne pas rendre Dieu impossible aux hommes, c’est de respecter les voies qu’ils explorent, de les aider à en découvrir le sens, d’accompagner tous ceux qui le lui demandent sur le chemin où ils cherchent Dieu.
Si l’institution de l’Église et, dans son ensemble, la majorité des fidèles sont si sensibles à toute modification des règles et des rites qui gèrent la célébration de l’eucharistie, c’est que,
– 43 – d’une part, tous en pressentent la portée symbolique et que, d’autre part, ils n’osent s’avouer que les intentions de Jésus, au moment où il accomplissait cet acte ne leur sont pas clairement connues.
L’ignorance engendre la rigidité et entretient la peur de toute initiative. On prétend sauver le dépôt sacré, on entretient, de bonne foi, l’illusion que les communautés chrétiennes ont toujours procédé ainsi, on ne se retourne pas sur l’histoire pour ne pas envisager le risque de modifier l’avenir.
Et pourtant c’est de l’avenir dont il s’agit. Comment garde-rons-nous vivante la mémoire de ce que Jésus a vécu, comment inventerons-nous, inspirés par son souvenir, mais à notre ma-nière, la rencontre de l’humanité et du mystère de Dieu ?
La réponse ne sera pas collective, même si l’enjeu est commun, et que nul ne saurait l’élaborer seul. Dans ce rapport de l’individu à l’absolu de Dieu, chacun aura besoin à ses côtés de la présence de tous, toute religion sera fécondée par l’intui-tion du divin qui traverse toutes les autres, mais la réponse de chaque être sera unique. Il est né au monde pour cette diffé-rence inaliénable, d’un point de vue mystique elle est la justifi-cation de son existence. C’est ce que voulait dire Kierkegaard quand il affirmait avec force : « Il est interdit à un existant d’oublier qu’il existe. »
Vers l’âge de trente ans, cette parole est entrée dans ma vie, elle m’a illuminé : je mesure aujourd’hui à quel point cette dé-couverte fut pour moi conséquente Elle s’est inscrite au plus profond de mon être, elle est devenue mienne. Elle a résisté à toutes les contradictions de mes fois successives, à toutes mes belles et mauvaises errances. Elle a pacifié mes erreurs et mes fautes – mon péché en somme –, réveillé ma torpeur, elle m’a rendu plus intense, invité à devenir moi-même. Sa lumière a toujours brillé, y compris dans ces moments de désespoir où je
– 44 – ne me supportais plus, quand je me croyais abandonné par une Église dans laquelle j’avais mis, sans doute, trop de confiance, comme un enfant qui refuse de grandir.
Mais surtout cette parole m’a donné à saisir ce que fut Jé-sus et ce que j’avais à être. J’ai lu l’évangile dans ce saisissement de ce qui pour moi était devenu l’essentiel, je me suis entendu, le dimanche, commenter le texte dans cette inspiration. À nou-veau, j’étais né au monde et à Dieu : au cœur de la surprise permanente d’exister où j’ai puisé ma tendresse pour les êtres de ma vie, je serai désormais, comme Jésus, inaliénable devant Dieu.
Honnêtement, il ne s’agissait nullement d’une volonté de puissance, mais d’une attitude d’ouverture, et d’abandon à l’in-fini dont j’étais, pour la part qui m’en était confiée, l’unique dé-positaire. Et s’il m’arrive, en cédant au langage commun, qui malgré sa limite livre toujours quelque chose de juste, d’affirmer que Dieu m’aime, je n’entends par cette expression rien d’affec-tif, ni de consolant, mais je reconnais ainsi que je suis investi de son mystère et qu’aucun être sur terre ne l’a été, ni ne le sera, comme il m’a été donné de l’être. Cette part singulière du mys-tère de Dieu qui nous constitue nous rend unique : si chacun ne la reconnaît pour lui-même et pour le monde, nul ne s’en char-gera à sa place : c’est notre vocation. Il n’y a de vocation qu’es-sentielle, tout le reste, aussi important et décisif que ce soit, est circonstanciel.
C’est bien aux circonstances – et je ne m’en plains pas – que je dois de me dire chrétien et d’avoir été ordonné prêtre. Évidemment mon appartenance religieuse a tiré à conséquence dans le cours de ma vie, dans ma relation au monde et aux hommes, et elle a permis et connoté toute ma recherche vers Dieu. Tout le monde s’entretient avec cc genre d’évidence, si banale qu’il est bien inutile de la formuler, à moins qu’il ne soit justement urgent de s’en souvenir.
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Jésus qui ne fut jamais chrétien, c’est aussi une belle évi-dence ! Et nous qui nous disons chrétiens, le serons-nous tou-jours, et l’humanité gardera-t-elle jusqu’au terme la mémoire de Jésus ? L’Église fera-t-elle son temps, pour disparaître au plus profond de l’histoire des civilisations ? Il n’est sans doute pas important de répondre à ces questions. Mais il est heureux de les poser et de les laisser sans réponse. Trop d’affirmation pré-tendrait savoir ce que l’humanité ignore sur son avenir, trop de négation anticiperait la fin des temps : il nous est simplement proposé d’être les acteurs contemporains d’une histoire d’hom-mes dont nous espérons que le terme est en Dieu.
Mais si Jésus n’a jamais été chrétien, je ne peux plus dire qu’être chrétien est le sens ultime de ma vie. En ce sens Jésus, par son exemple, me libère de mon appartenance au christia-nisme. Et puisque les circonstances m’ont permis de vénérer son nom et son enseignement, je suis reconnaissant au christia-nisme de m’avoir initié à son message d’amour entre les hom-mes, de liberté devant Dieu.
On peut trouver dans l’aventure du christianisme en géné-ral, et dans la communauté chrétienne à laquelle on appartient – s’il s’en est trouvé une sur notre passage – un bel accompa-gnement. Mais il ne s’agit que d’un accompagnement, ce n’est pas l’unique chemin, c’est un chemin parmi les chemins.
Je ne regrette pas d’y avoir passé tant de temps, il faudrait pour cela être sur qu’on l’aurait mieux investi ailleurs et c’est une bien vaine hypothèse. La vie s’est faite ainsi.
Je retiens cependant, après toutes ces interrogations qui peuvent paraître inutiles, que l’individu devant Dieu ne peut laisser à personne le droit de prononcer le dernier mot sur sa vie. Même si ce mot rejoint celui de Jésus en croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Il appartient à cha-
– 46 – cun de se prononcer et l’on ne peut s’en remettre aux prêtres, ni à quiconque.
Quand on répète à satiété que le XXIe siècle sera religieux, c’est justement le contraire qui m’apparaît. L’avenir n’est pas à la religion et les mourants qui se libèrent du temps nous le font savoir. Ils ne demandent plus les secours de la religion, ils ne le disent pas afin de ne faire de peine à personne, mais ils savent qu’elle n’est plus d’un grand secours, du moins ils le ressentent ainsi. De plus en plus souvent, quand un homme à la fin de sa vie me fait l’amitié de m’accueillir, surtout quand nous nous connaissons peu, il dit d’entrée : « J’espère que vous ne venez pas pour me confesser, je me confesse directement à Dieu, cela ne vous vexe pas, n’est-ce pas ? »
Quelle belle parole spirituelle, quelle belle confiance ! L’avenir de l’humanité sera marqué par la spiritualité, je le vis, par la religion, je ne le sens pas. Par les religions je l’espère, en tant qu’elles sont des courants spirituels. C’est la conversion que j’attends du christianisme.
Une vieille obstination du christianisme a été de convertir le monde, au point qu’il en a oublié de se convertir lui-même, en tant que religion, à la spiritualité de l’homme devant Dieu. Il a toujours cherché à se mettre entre les deux, comme la média-tion obligée. Aujourd’hui le christianisme paye le prix de cette interférence. Il s’est montré trop prétentieux, pas assez pauvre, trop sûr de lui et de sa vérité.
Il ne s’est pas rien passé entre le christianisme et le monde en deux mille ans ! En partie grâce à la transmission du message évangélique, l’humanité s’est transformée. Jésus n’a pas été le seul à se lever comme prophète, d’autres – dans toutes les cultu-res et toutes les religions – ont livré une parole de vie et de paix. Tous, ils ont anticipé sur l’homme à venir, ils l’ont annoncé, et leur être, pour la part d’humanité qui était la leur, a été décisif.
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Sans doute n’ont-ils pu empêcher les hommes d’être les artisans de leur malheur, chaque fois que l’homme, dans sa fureur, a dé-truit l’homme. Mais sans eux, où en serions-nous ? Ils nous ont alertés, ils ont mis en éveil notre vigilance et ils nous ont donné le goût du bonheur de la dépossession. Ils nous ont rendu pos-sible le mystère de Dieu et leur traversée dans l’histoire a laissé la trace d’un infini dont nous retrouvons en nous-mêmes l’ou-verture, chaque fois que nous nous livrons à la nostalgie de leur présence.
Ces maîtres spirituels, ces grands initiés, ont transformé le monde, marquant définitivement l’histoire des hommes. Nous les connaissons grâce à leurs disciples et aux religions que ceux-ci ont plus ou moins fondées ou transformées.
Jésus, certes, n’a pas fondé l’Église : il était juif, cela lui suf-fisait. Mais surtout, il était l’homme de la présence de Dieu, il était l’homme de la communion fraternelle. Il n’avait pas d’autre projet que d’aller au terme de sa vie pour avoir entendu sur les bords du Jourdain la parole inaugurale : « Tu es mon fils bien aimé, tu as tout mon amour. » Avec tous il a tenté de par-tager cette révélation, de lui donner d’être vérifiée au cœur de toute relation avec les hommes, ses contemporains. Jésus n’a été que de son temps, c’est bien pourquoi, à notre tour d’existence, il nous faut être du nôtre.
Dépassant largement le cadre des religions d’autres hom-mes aujourd’hui poursuivent ce que fut, en leur temps, la dé-marche de ces prophètes dont le souvenir nous habite. Ils sont les initiés du monde contemporain, leur trace sans doute sera révélée plus tard. Il nous importe simplement de savoir qu’elle s’accomplit dans le secret.
Mais on peut aussi penser que c’est toute l’humanité qui progresse, sans toujours en être consciente, vers une découverte plus juste et plus exigeante d’elle-même et du caractère sacré de
– 48 – toute existence humaine. Cela n’est pas visible dans le malheur du monde, mais je le vois comme la seule évidence qui fonde notre existence. Nous avons vécu trop de guerres et trop d’hor-reurs et nous pensons aujourd’hui qu’il n’est plus possible de nous y résigner comme à une fatalité de l’histoire. Qui pourrait aujourd’hui accepter qu’on puisse exterminer des millions d’êtres humains au nom d’une politique ou d’une idéologie, qui pourrait renouveler de telles abominations sans que l’humanité se soulève ? On objectera tous les massacres et les exactions dont nous sommes tous les jours les témoins, je ne les nie pas, je ne les minimise pas, mais nous n’en prenons pas notre parti : l’homme a grandi en humanité. Rien de ce qui arrive quelque part dans le monde ne nous laisse indifférents. Chaque fois qu’un homme est massacré, nous sommes blessés, nous savons que c’est une part d’humanité qui est détruite.
Le progrès spirituel décisif est que l’humanité a pris cons-cience de son unité et qu’elle se découvre responsable du bon-heur de tous contre le malheur.
Il est bien difficile de dire si, dans l’avenir, les hommes se-ront religieux, s’ils pourront être dénombrés – comme on se plaît à le faire – comme fidèles d’une religion, mais je vois l’hu-manité à venir toujours plus spirituelle, portant en elle-même l’interrogation essentielle : le respect de tout être et le goût de l’infini.
Je pense même que la désuétude des religions vient du fait qu’elles ne sont plus les seules à être les témoins de cette inter-rogation et qu’il leur est arrivé de se tromper d’exigences, met-tant plus d’ardeur à défendre leurs synagogues, leurs églises ou leurs mosquées qu’à accompagner l’humanité dans sa quête spi-rituelle. L’opposition pourra paraître facile, et en bien des cas elle serait injuste, mais l’on peut dire, comme une approche du fonctionnement des religions, que les hommes demandaient une spiritualité et qu’on leur a donné des prêtres.
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Entendons le mot prêtre au sens restreint, bien sûr, de permanent d’un culte, et reconnaissons, puisqu’il ne s’agit pas de faire le procès des autres, que dans notre Église catholique la défense de la structure sacerdotale a souvent pris le pas sur la valeur inaliénable de chaque individu devant le mystère de Dieu et sur la reconnaissance de la spiritualité dont chacun était ani-mé.
L’Église n’a pas à renoncer à son identité, ce serait une perte immense pour elle et pour le monde – tant d’hommes et de femmes y ont donné toute leur vie et tant d’êtres y ont trouvé la lumière et la paix pour accomplir leur destinée. Mais l’Église ne peut préserver la singularité de sa présence dans l’histoire de l’humanité – avoir su garder et transmettre l’intuition évangéli-que, dans le souvenir vivant de ce que fut l’expérience spirituelle de Jésus –, au détriment de l’entreprise qu’il appartient à tout homme de conduire de manière singulière : naître à lui même et au mystère de Dieu.
Si pour trouver sa vie il faut la perdre, l’Église aussi doit te-nir compte de ce conseil évangélique. Le devenir spirituel de l’humanité et en chaque être l’achèvement du mystère de Dieu qui lui est propre devraient apparaître aux yeux de l’Église plus nécessaires que sa volonté de survie à l’identique. Il ne devrait pas y avoir ici d’opposition : tout être qui devient ce qu’il est destiné à être apporte au monde – selon l’évocation de Saint John Perse – le don d’avoir été créateur de son vol : « D’une parcelle à l’autre du temps partiel, l’oiseau, créateur de son vol, monte aux rampes invisibles et gagne sa hauteur… »
Comme on aimerait que ce soit une attitude spontanée dans l’Église de contempler les oiseaux du ciel qui ne sèment, ni ne moissonnent, de lire leur trace dans le ciel, sans penser un instant qu’il vaudrait mieux pour eux d’être enfermés dans une basse-cour pour qu’ils soient mieux nourris. La comparaison est
– 50 – périlleuse, elle ne prétend pas nier que beaucoup ont trouvé dans la vie de la communauté chrétienne – et j’en suis – leur nourriture. Cette comparaison n’a de sens qu’à l’heure des contradictions entre la défense d’une institution et l’élargisse-ment de la recherche du mystère de Dieu aux dimensions de toute l’humanité, entre le maintien des règles communes – en matière de morale et de dogmes – et l’intuition qu’un homme peut avoir que la nécessité vitale de sa croissance spirituelle doit emprunter d’autres voies.
Cela est vrai, d’abord et en urgence, pour ceux qui ont construit toute leur vie spirituelle à l’intérieur de la communau-té chrétienne et qui, pour des motifs qui relèvent généralement de l’intelligence de la vérité et de l’affectivité de l’amour, décou-vrent un jour qu’ils sont à distance de ce qu’ils avaient appris, de ce qu’ils avaient pratiqué, de ce qu’ils avaient professé au nom de la foi.
Grâce à eux et avec eux, il serait beau que l’Église découvre le sacrement de la distance. Qu’elle découvre le silence qui conduit à la contemplation de la vie de l’autre, qu’elle entre dans la communion de l’immense quand cet autre échappe au cercle de la communauté, et qu’elle soit émerveillée par le dévoilement de ces espaces nouveaux qui ne sont pas les siens.
Si l’Église renonçait à son droit de regard, si elle ne préten-dait pas à être la seule à détenir la vérité et à maîtriser les che-mins de la perfection, comme elle serait nécessaire au monde pour l’accompagner dans ce qu’il devient au-delà de la frontière chrétienne, sans retenir aucun homme, sans vouloir en conver-tir aucun, mais en les aimant tous.
Par une telle attitude, l’individu se découvrirait moins seul, et l’humanité se découvrirait aussi responsable du mystère de Dieu. Tous les croyants du monde pourraient même exprimer envers l’Église leur reconnaissance d’avoir retenu son jugement
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à la limite de son expérience et d’avoir pris en compte ce qu’elle enseigne : Dieu a créé l’homme à son image.
Pour toute religion, sans s’arrêter aux différentes philoso-phies qui accompagnent ce concept, il est primordial – comme attention à une vérité première à laquelle toutes les autres sont subordonnées – de se souvenir de la création par Dieu de l’homme et de l’univers.
Toute religion se laisserait ainsi féconder par plus vaste qu’elle-même, car aucune ne peut prétendre être aux dimen-sions de l’univers, ni être assez vaste pour la liberté créatrice de l’homme.
Les religions seraient alors disponibles pour accompagner ceux qui leur en feraient la demande, à partir de la richesse de leurs traditions et du témoignage de leurs saints, pour qu’ils puissent, à leur tour d’humanité, devenir des hommes de Dieu et des frères universels.
Il me semble qu’il serait plus facile d’être chrétien dans une Église qui serait à la fois plus attentive à l’égard de chacun et plus désintéressée par rapport à sa propre entreprise. L’Église, elle aussi, comme le grain de blé tombé en terre : s’il ne meurt, il ne peut pas porter de fruit.
Chacun pourrait ainsi perdre la trace et la retrouver, re-connaître son appartenance à une communauté croyante et se garder de l’identifier au terme, encore inconnu, de son accom-plissement. À certains moments, révélé à lui-même par sa liber-té d’être, un homme pourrait être submergé de bonheur en dé-couvrant qu’il n’est pas seul dans sa vision, qu’il n’est pas aban-donné sur son chemin.
Me promenant dans les rues de Cordoue, allant d’ici de là, c’était de nuit, je suis arrivé devant le mur du couvent où Jean
– 52 – de la Croix a vécu. Je fus saisi d’émotion et de reconnaissance : sans me connaître un homme m’avait précédé, il n’avait rien fait pour moi, il avait en lui-même gardé une voie ouverte et cette voie ne m’était pas fermée. Et j’étais là, dans cette ruelle.
Avant le lever du jour, j’étais à nouveau dehors et je croisai un jeune carme ; il marchait vite comme un novice, je l’ai suivi – nous étions seuls dans la rue – et suis entré derrière lui à l’église où un prêtre âgé commençait la messe : j’étais troublé par ces correspondances qui m’éveillent à tant de souvenirs, à des tra-ces plus profondes que le hasard d’une rencontre romantique, et je me surprenais à être heureux. Nous ne saurons jamais ce que nous sommes les uns pour les autres : ce prêtre qui célébrait à l’aurore presque seul, le novice qui répondait à la prière et moi qui me taisais, ignorant les répons en espagnol, communiant à leurs vies. En ce lieu, je n’étais pas un étranger. Quand je doute de ma vie, il m’arrive d’espérer avoir existé pour des inconnus, pour m’être trouvé au rendez-vous de l’indicible. Tous ceux qui nous avaient précédés dans cette ancienne église, où s’étaient célébrées tant de messes, n’étaient pas absents et je méditais sur ces liens par lesquels se tissent notre éternité. Je serais heureux d’y retrouver le novice qui portait l’habit de Jean de la Croix et le vieux prêtre.
C’est déjà beaucoup qu’ils existent et d’avoir partagé leur prière. Quand le passant pousse la porte d’une église, il arrive que quelqu’un se tienne derrière la porte : c’est un encourage-ment ou un appel à habiter ces lieux.
Rien de ce qui est fini – c’est-à-dire tout ce que je connais – ne peut traduire ce que je voudrais laisser entendre du mystère de Dieu. Pourrais-je méditer sur ce mystère, si je n’écrivais en-tre les lignes ce mot d’infini, toujours présent, jamais défini ? Si je ne l’évoquais, la vie serait sans doute différente. En ce qui me concerne la fracture entre la foi en Dieu et l’incroyance me para-ît de plus en plus légère, insaisissable comme une manière d’être, et je me demande si je ne l’utilise pas souvent comme
– 53 – une facilité du langage. Pour des raisons que j’ignore, sans doute un long itinéraire, et peut-être par intuition de mon pro-pre bonheur, j’ai opté pour Dieu. Qui pourrait s’en étonner, si cela m’aide à vivre et me rend plus intense, plus présent à ce que j’entreprends, plus vaste à l’égard des êtres que j’aime ? Et si c’était cela la foi en Dieu, pourquoi pas ?
Valéry décrivant Monsieur Teste, cet autre lui-même, qui ne se voulait ni philosophe, ni religieux, suggère qu’il était « un mystique sans Dieu ». Est-ce bien différent d’être mystique avec ou sans Dieu ? Le mystique dans la foi et le mystique dans l’in-croyance savent l’un et l’autre que Dieu est inconnaissable.
Il y a des silences sur Dieu qui ne relèvent ni de la négation, ni de l’affirmation. Ces silences échappent à toutes les catégo-ries du jugement, ils ne s’opposent pas à la foi du croyant, ils ne méprisent pas sa prière, ils peuvent même traduire une atten-tion respectueuse à l’égard de son attente de Dieu. Devant celui qui au sujet de Dieu ne disait rien et dont la bienveillance pour-tant ne m’interdisait pas d’en parler, souvent je me suis tu, in-capable de poursuivre un discours qui nous séparait, alors que je pressentais entre nous une communion qu’aucune parole ne devait détruire, car elle était celle des « fils dépossédés ». Il n’avait pas de père, et moi je revendiquais Dieu comme père. Nous pouvions ensemble être proches, comme de la même fa-mille : nous étions les enfants silencieux de l’absolu.