L’errance
L’errance
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Aucune époque, aucune culture, aucun peuple, aucune reli-gion n’ont le monopole du temps et du devenir du mystère de Dieu dans l’humanité. Mais à travers toutes ces médiations, l’absolu de Dieu entre en proximité avec les hommes du temps. Cette rencontre est marquée par le relatif de chaque époque, car le temps se succède à lui-même et rien de ce qui s’accomplit dans le temps ne porte le sceau définitif de l’absolu et de l’éter-nité. La révélation de Dieu n’est jamais Dieu lui-même, mais elle est la révélation dans le temps d’un mystère de Dieu indéfi-niment exploré par une humanité qui dans les âges de son his-toire poursuit la quête sans fin d’un absolu qu’elle ne peut at-teindre.
Je préfère méditer sur la révélation de Dieu, non pas comme l’intervention directe de Dieu dans notre histoire, mais comme l’exploration par l’homme de la question de Dieu en tout homme. En Jésus-Christ nous ne connaissons pas Dieu direc-tement, comme s’il parlait par sa voix, mais nous tentons d’être attentifs à l’interrogation sur Dieu dont il était habité. Dans l’histoire du christianisme, Jésus a été proposé à la foi des fidè-les comme celui qui avait prononcé le dernier mot sur Dieu, porteur pour le monde de la réponse ultime, pour moi il reste le témoin privilégié de l’homme questionné par la question ultime.
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En chaque homme, cette recherche est marquée par la sin-gularité de sa vie, bien loin de la rendre dérisoire, elle lui confère la nécessité de l’unique. Tout être, en raison même de sa singularité, est un apport irremplaçable à la manifestation de Dieu.
Tout homme est à la fois nécessaire et unique, il est le lieu d’une révélation de Dieu dont il est le témoin original : le seul prophète. Mais certains hommes dans l’histoire humaine, par la manifestation extrême de leur qualité de prophète, nous per-mettent de saisir dans une plus grande lumière la révélation qui leur était en premier destinée. Ils en vivent dans une telle inten-sité que celle-ci permet aux autres hommes qui reçoivent leur message d’en entendre l’écho dans leur propre vie et d’être confortés dans l’écoute de la parole de révélation qui se pro-nonce aussi en eux.
Quand Jésus, sur le bord du Jourdain, entend la parole qui lui est destinée « Tu es mon fils bien-aimé, en toi j’ai mis tout mon amour », il est seul à pouvoir l’entendre dans sa plénitude. Mais à travers l’écoute qui fut la sienne, cette parole rejoint l’ex-périence du mystère de Dieu qui se fait entendre de manière singulière en tout être. Celui qui y prête attention s’en trouve encouragé pour répondre à l’appel secret qui justifie son exis-tence.
Ce que vit tout individu comme écoute de la parole unique, chaque courant spirituel, chaque religion qui se manifeste dans l’histoire de l’humanité sont le moment nécessaire d’une révéla-tion originale, toujours inachevée, du mystère de Dieu. Face à Dieu personne n’est en rivalité : les prophètes ne sont pas concurrents. Chacun porte une parole qui participe à l’approche de tous. Il ne s’agit donc pas pour un prophète, comme pour une religion, de convaincre les autres qu’il possède la vérité, mais d’être fidèle à la vérité dont il est le témoin singulier. Ce qui fait dire à Paul Ricœur : « Au fond, j’espère être dans la vérité. J’es-
– 81 – père aussi que mon adversaire est, d’une certaine façon que je ne connais pas, dans la vérité lui aussi. »
La vérité rend libre : elle invite chacun à suivre l’appel per-sonnel qu’elle lui fait entendre en se révélant à lui, tout en re-connaissant la multitude des voix qui parlent en son nom au plus intime de tous les êtres.
Il n’est pas périlleux – encore que ce serait un beau péril – de nous livrer à notre propre foi, puisque nous ne sommes pas seuls dans cette découverte, et que nous appartenons à l’huma-nité où se manifeste la croissance du divin. Et il n’y a pas lieu d’être surpris que le terme de la foi nous échappe, puisque notre destin de croyant est lui aussi inachevé et que l’humanité elle aussi est en cours d’accomplissement. Prendre sa part à la crois-sance spirituelle de l’humanité, permettre à l’homme d’être plus humain pour l’homme, est une entreprise de révélation : elle donne au mystère de Dieu d’émerger de notre histoire. Tout ce qui détruit l’homme détruit Dieu en l’homme, mais aussi – ce qui donne à notre existence sa splendeur – tout accomplisse-ment de notre humanité est une participation à l’achèvement de Dieu.
Penser tout être, situer tout geste au sein de l’humanité en-tière, nous permet de mieux comprendre ce que nous sommes et d’en saisir la limite, afin de ne pas nous tromper de référen-ces et de ne pas donner à nos institutions – même religieuses – une portée qu’elles n’ont pas.
En illustration de cette affirmation, nous pouvons confron-ter la signification du sacerdoce des religions – et plus précisé-ment du sacerdoce catholique – à la portée du sacerdoce dont tout homme est investi par son humanité. Le sacerdoce que tout homme exerce par son humanité est premier par rapport au sacerdoce religieux. Il en est même le fondement. Rien de ce qui est religieux n’a de sens qui ne soit fondé dans une origine plus
– 82 – vaste que les religions. Cette origine fondatrice est l’humanité elle-même.
Je désigne par sacerdoce de l’humanité la médiation que tout être exerce par le simple fait d’exister entre le singulier et l’universel. Bien sûr, beaucoup d’hommes ne se sont jamais formulés à eux-mêmes l’exercice de cette médiation, ils ne sont pas conscients d’être les prêtres de l’humanité et ils ne s’interro-gent guère sur la signification de l’humanité dans l’univers. Et pourtant ils exercent cette médiation et sont les dépositaires de cette signification. En ce sens l’homme est plus grand que l’homme, ou du moins il est plus grand que la conscience qu’il a de lui-même. Toute annonce du mystère de Dieu s’accomplit par la prise de conscience de l’homme par l’homme. Tout homme qui prend conscience de son humanité est le lieu de la révélation de Dieu. Celui qui découvre qu’il est unique et qu’il est le témoin de l’humanité entière révèle le Dieu unique qui est le Dieu de tous les hommes. Aussi quand une religion accapare pour elle-même le mystère de Dieu, qu’elle prétend en avoir le monopole ou la meilleure connaissance, elle s’éloigne de la source de la révélation de Dieu qui jaillit de la singularité de chaque être et de sa communion à tous les autres. Se soumettre à l’annonce d’un Dieu qu’enseignerait une religion, au détri-ment de la reconnaissance de la singularité de chaque être et de la mission inaliénable qui lui revient de faire exister Dieu en lui et pour le monde, serait une destruction du mystère de Dieu que l’on aurait cru affirmer.
En opposant Dieu à Dieu, Fernando Pessoa a saisi cette contradiction pour inviter la conscience individuelle, dans l’émergence de sa liberté, à entrer dans la dissidence : « Penser à Dieu c’est désobéir à Dieu », dit-il dans Le Gardien de trou-peaux.
On pense à tous ces hommes qui se sont soumis à une image de Dieu qui n’était pas le Dieu de leur destin, et qui ont
– 83 – perdu le bonheur d’une révélation dont ils étaient les seuls dé-positaires. On voudrait dire à chacun : ne renonce jamais à ton Dieu, tu perdrais ton bonheur et le mystère de Dieu en serait abîmé.
Est-il possible que la parole commune que tiennent les re-ligions sur le mystère de Dieu soit reçue comme un soutien qui encouragerait chacun à la dissidence ? Et quand à l’heure de la mort les religions se taisent, la parole unique destinée à chacun émergerait de toute sa vie, en cet instant où la dissidence et la révélation s’embrassent pour l’éternité.
Des signes nous sont parfois donnés que cette vision n’est pas gratuite. N’est-ce pas déjà ce qui nous fascine dans le destin de Jésus qu’il rassemble d’un seul mot : « Le Père et moi, nous sommes un. » Et c’est ce qui nous bouleverse quand un jeune homme, arrivé lui aussi au terme de sa vie, peut dire de lui-même, dans l’expression de la foi qui lui appartient et dont nous ne saurions expliciter totalement le sens : « Je suis un nouveau prêtre. »
Le sens de la vie n’est pas un idéal abstrait qui pourrait se formuler pour tous, avec les mêmes mots, qu’ils soient emprun-tés au registre des valeurs, des vertus ou des doctrines. Le sens de la vie est une expérience unique où il est donné à chacun de découvrir et de réaliser qu’il est un prophète qui parle au nom de son existence propre et un médiateur entre l’humanité et l’in-fini qui l’habite. Le nouveau prêtre, qui aux heures décisives consacre ainsi toute sa vie, n’a pas été ordonné pour exercer les fonctions sacerdotales des anciennes religions, il est désigné pour n’être que lui-même et aider chacun à devenir lui-même. Il est l’exigeant témoin, dans une relation qui ne peut être que personnelle, que chacun doit inventer sa vie et qu’il peut y re-connaître le mystère de Dieu qui lui est destiné. Il est l’associé du destin de l’être. Ce peut être un prêtre sans religion, mais non pas sans foi. Son sacerdoce n’est pas un privilège, car tous y
– 84 – sont appelés. C’est la reconnaissance sacrée de son apparte-nance à l’humanité. Tout homme est prêtre pour tous les hom-mes.
Tout homme, en assumant sa vie, dans l’évidence fonda-trice d’appartenir à l’humanité, réinvente l’homme. Cette évi-dence et cette créativité donnent à notre désir de vivre une di-mension par laquelle aucune vie n’est petite et qui nous permet de survoler la banalité du quotidien.
À Noël, pendant des siècles, les chrétiens ont fêté, entre eux, la naissance du Christ. Ils ont ainsi donné un corps, par la célébration de la naissance d’un enfant, à leur conviction que Dieu habitait le monde des hommes. Dans une civilisation qui leur était hostile et où tous les démons du paganisme étaient leurs ennemis personnels, ils se sont affirmés contre toutes les autres religions comme les garants de la vérité accomplie que symbolisait la naissance d’un enfant reconnu comme l’unique dans toute l’histoire de l’humanité. Enfant unique d’un Dieu unique dont ils étaient les uniques témoins.
L’écho de cette fête est toujours aussi fort : Noël est la seule des fêtes chrétiennes qui résiste encore à l’érosion de l’oubli que génère la sécularisation du monde occidental – érosion à la-quelle la fête de Pâques, parce qu’elle est essentiellement une célébration de la foi chrétienne, est violemment soumise. Noël est tout autant une fête de l’homme que la reconnaissance de la venue de Dieu au monde.
Il est des nuits où il est décisif de ne pas dormir, d’être éveillé : des nuits où chacun se présente tel qu’il est. Il suffit d’être, d’avoir été présent, de ne pas avoir manqué l’alerte. Il m’arrive de penser, la nuit de Noël, au berger inconnu, celui que rien ne préparait à être alerté cette nuit-là, celui qui n’avait, pour toute offrande, que son cœur trop lourd et qui, peut-être,
– 85 – est reparti le cœur aussi lourd. Mais il était venu, il avait été là, pour le rendez-vous essentiel.
Dans l’assemblée de ceux qui sont venus joyeusement fêter Noël, il y a toujours quelqu’un qui se demande ce qu’il fait là. Celui-là, il est le bienvenu, sa présence encourage chacun à être tel qu’il est, sur son chemin, avec sa peine inconsolable, son bonheur, son intensité, son attente : ce qui fait que chacun est un être unique qui restera, dans la mémoire de Dieu, un être inoubliable.
Je souhaite prier comme le berger inconnu, celui qui est surpris, qui n’est prêt à rien, celui qui est bêtement là, avec sa vie toute bête, dont il n’a même plus honte. Je souhaite prier comme le berger, qui ne sait pas ce qu’il croit, qui ne s’est ja-mais dit ce qu’il espère, qui n’attend pas grand-chose de la vie et qui, dans la surprise d’exister, entend une parole pour lui inat-tendue. Il ne la comprend pas et il s’en va vers un enfant qu’il ne reconnaît pas et il s’en retourne habité par un événement qu’il ne peut encore saisir. La prière du berger, c’est que tout être puisse être surpris, reconnu, demeurer étonné, et que cet éton-nement ce soit l’adoration silencieuse de l’humanité tout en-tière.
En reconnaissant, par la célébration exceptionnelle de sa naissance, que Jésus est, dans l’histoire de notre humanité, un homme dont le destin fut unique et décisif pour l’approche du mystère de Dieu, nous sommes invités à porter le même regard sur le destin de tout homme. Il faudrait pouvoir recevoir la nais-sance de tout homme avec l’émerveillement et la reconnaissance que nous éprouvons devant un destin unique. Magnifier la nais-sance de Jésus nous permettrait alors de magnifier la naissance de chacun. Se dire chrétien, en vénérant ce que fut Jésus, dis-pose, non pas à sous-estimer les autres hommes, mais à en dé-couvrir la grandeur. N’est-ce pas ce que Jésus entend quand il rend hommage à Jean le Baptiste : « Parmi les hommes, il n’en
– 86 – a pas existé de plus grand que Jean Baptiste ; et cependant le plus petit dans le Royaume des cieux est plus grand que lui. »
Une première voie s’ouvre à celui qui se reconnaît créateur de son destin dans le mystère de Dieu, pour un accomplisse-ment à lui seul destiné. Au-delà de toutes les vicissitudes de l’existence, ce que je suis et ce que je deviens, c’est-à-dire l’être que je suis, est destiné à la croissance de l’être de l’homme et de l’être de Dieu, pour une part singulière que nul ne peut réaliser à ma place. Je suis né unique pour une œuvre unique.
Quand je médite la vie de Jésus, il ne m’est pas difficile d’identifier cette vérité dans sa vie, la foi la plus exigeante est de croire que cette affirmation est aussi ma vérité. La foi en soi est fondatrice de toutes les autres fois. La vie des autres me permet d’être attentif en eux à la grandeur de l’être, mais c’est en moi-même que je peux donner corps à cette grandeur. La foi en soi n’exclut pas le doute sur soi, ni même le dégoût de soi. Cette foi n’est pas une estime de soi – ce serait confondre la suffisance et la foi – elle est, en chacun, la contemplation de la lumière de l’être qui éclaire et réchauffe le monde. Quand je regarde le feu, longuement, assis devant la cheminée de mon presbytère de campagne, il m’arrive de ne penser à rien, si ce n’est que, en cet instant qui s’impose à moi, il n’y a jamais eu, dans toute l’his-toire du feu, un seul feu dont les flammes étaient semblables à ce feu-là.
Une seconde voie s’ouvre à celui qui, dans l’évidence de la foi en l’homme, croit que l’humanité ne cesse de se transformer, de grandir dans l’entreprise de plus en plus affirmée de son uni-té, avertie que la vie est en péril, alertée sur sa responsabilité d’en être la conscience intelligente et aimante, afin que la terre demeure habitée et heureuse. Tout ce qui dans l’histoire de l’humanité contredit cette foi de l’homme en l’homme, de l’es-clavage au totalitarisme, de la torture au meurtre, des massacres aux génocides jusqu’à la destruction au plus profond d’un être
– 87 – de sa liberté intérieure qui fait qu’un homme est un homme, en un mot le mal provoque un tel sentiment d’horreur et de déses-poir que, dans un ultime sursaut de la conscience humaine, l’humanité régénérée par la puissance indestructible du refus devient plus humaine.
Si l’homme venait à perdre la foi en lui-même, aucune foi en Dieu ne serait possible. Dieu est le Dieu de l’homme et si l’homme est nié, il n’y a plus de Dieu. Ainsi les deux voies fon-datrices de toute spiritualité, qu’elle s’exprime ou non dans la tradition d’une religion ou d’une philosophie mystique, sont la foi en soi et la foi en l’homme. Peut-être même n’y a-t-il qu’une source à tout courant spirituel : la foi en l’homme que l’individu découvre en lui-même et en tous les hommes. Expérience uni-que de la foi en soi, participation commune à la foi en tous. Alors dans cet émerveillement, toujours renouvelé, que l’homme est l’homme, dans le secret de chaque vie, dans l’ap-partenance aux grandes religions ou dans des cercles infimes, dans la mouvance des traditions les plus anciennes ou dans l’in-vention naissante de nouvelles attentes, en référence aux textes sacrés et aux auteurs mystiques ou dans la pure intuition de l’instant, l’humanité révélée à elle-même, par une vision uni-fiante qui la dépasse, peut célébrer que l’homme est l’homme de Dieu et que Dieu est le Dieu de l’homme.
Si nous pouvions, tout au long des jours, suivre la voie de la singularité de l’être qui est l’intensité de chacune de nos vies, si nous pouvions, en même temps, communier à la force unifiante qui nous traverse et nous ouvre à l’universalité, puisque tous les hommes sont l’humanité et que nous sommes l’un d’entre eux, alors nous pourrions habiter la tradition spirituelle qui est la nôtre, sans en récuser aucune, sans nous prétendre supérieur mais simplement averti, afin d’être pour notre part les créateurs du Dieu qui vient dans l’accomplissement de l’humanité.
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Et quand je pense à l’incarnation de Jésus le Christ, c’est ainsi que j’imagine qu’il la concevait lui-même. C’est du moins ainsi que j’exprimerais ma foi en lui, dans l’émergence du mys-tère de Dieu, dans la singularité de mon être, dans ma commu-nion à l’humanité. Jésus, l’un d’entre nous, unique comme tout être, nécessaire à tous, et sans doute plus que d’autres conscient d’être créateur de Dieu, en ce temps et en ce lieu qui étaient les siens. Le destin de Jésus n’est pas un destin différent de celui des autres hommes, mais en lui l’union de l’homme et du mys-tère de Dieu se révèle dans une plus grande lumière. Ce n’est pas qu’il était dans cette union différent de nous, c’est que nous n’avons pas assez confiance en notre destin pour reconnaître que nous sommes comme lui.
Peut-on penser que Jésus aurait été heureux que nous nous rassemblions pour célébrer sa naissance – lui qui n’a jamais rien dit des événements de Bethléem – si nous oubliions de naî-tre à nous-mêmes ? Comme tout homme il est venu au monde, ignorant qu’il était né, entrant à son insu dans le long appren-tissage de l’existence, pour se demander jusqu’à sa mort pour-quoi il existait. Toute sa vie, il a tenté de répondre à la question dont nul homme n’est dispensé, puisque cette question est celle qui habite toutes les autres et permet à chacun de découvrir qu’il est un homme.
Celui qui s’étonne d’exister et qui laisse grandir en lui la question qui est née avec lui au jour de sa naissance pour l’ac-compagner jusqu’à sa mort devient contemplatif de l’homme et s’émerveille d’appartenir lui-même à cette humanité pour ce moment du temps qui est le sien. « Comment se fait-il que j’existe et que j’existe aujourd’hui, qui suis-je en cet instant de l’aventure humaine, confronté à la nécessité d’être moi, entraîné par le temps qui passe dans une histoire qui dure, d’autant plus seul que je ne saurais concevoir ma vie sans en appeler à celle de tous les autres, qui chaque jour me quittent et que je m’ap-prête à quitter un jour ? » La question ne sera jamais close, car
– 89 – toute amorce de réponse la renouvelle et lui donne de refleurir comme un rosier qu’on taille. Mais de la question, de printemps en printemps, jusqu’au dernier hiver, peut éclore une attitude. Reconnaître toute vie, s’émouvoir de la misère et partager le trouble, se réjouir du bonheur et réveiller la confiance dans le devenir de l’être, avec assez d’amour pour compenser le risque singulier de l’acceptation de l’autre. La grande vision de la sin-gularité de l’homme dans la communion universelle de tous les hommes restera voilée par l’ombre portée de l’autre, comme l’inconnu. Aucune parole ne pourra rendre compte de sa vie, il est l’inconnu inconnaissable, que la louange et la condamnation laissent insatisfait, car personne ne peut suivre sa trace, de son être personne ne peut tout comprendre : il est le témoin de la limite.
Il n’est pas nécessaire de se référer au péché d’Adam et Ève, à ceux qui nous sont donnés comme les fondateurs de la transgression, et qui auraient mis au monde une humanité à jamais blessée, pour justifier Dieu de tous les malheurs de notre histoire. Car elle est trop belle la tentation du récit des com-mencements : « Vous serez comme des dieux », pour laisser à Adam et Ève le privilège de l’avoir entendue. Le récit de la chute, au commencement de l’étonnement d’être et du désir d’exister plus, est un récit superbe qui, d’une manière mythique, met en évidence, comme une parole décisive de l’homme adres-sée à son humanité, que nul homme ne sera jamais satisfait de la condition humaine. Il n’y a pas de tentation d’origine, parce qu’il y a une tentation permanente et c’est elle qui nous concerne : si le récit de la Genèse nous parle si bien, c’est qu’il parle aujourd’hui. Quand dans la prière du Notre Père nous demandons de ne pas être soumis à la tentation, j’espère que nous exprimons ainsi notre volonté de ne pas être détruits dans la confrontation de notre être au mystère de Dieu, mais que nous ne souhaitons pas la contourner. La tentation qui inau-gure, dans le récit biblique, la première décision de l’homme, précède ce que nous devenons, elle est à la source, plus ou
– 90 – moins consciente de toutes nos décisions. Elle est la tentation fondatrice de notre humanité et nous ne demandons pas d’en être dispensés. Nous voulons entendre cette voix qui du fond des âges et aujourd’hui même nous invite à prétendre à être comme des dieux.
Le moins qu’on puisse dire, est que nous n’avons pas été aidés, tout au long de l’histoire du christianisme, à saisir la pro-position de cette voix. L’élaboration de l’édifice théologique s’est même ingéniée à la faire taire en nous enfermant, dès l’origine, dans la situation de pécheurs, afin de mieux affirmer que, per-dus avec Adam, nous sommes sauvés avec Jésus. L’image est belle et l’opposition des deux Adam, témoins de l’humanité, ce-lui qui nous perd et celui qui nous sauve, nous a réduits au rôle de spectateurs de notre destin. Bien sûr, il nous est demandé de coopérer à notre salut, et même de payer à notre tour le prix du rachat, comme si la dette de l’humanité à l’égard de Dieu était inépuisable, mais l’essentiel s’est joué sans nous. Et ce qui est encore plus grave – d’une portée décisive pour permettre à l’Église chrétienne de revendiquer un statut privilégié à l’en-contre de toutes les autres religions –, la faute d’Adam et le sa-lut obtenu par Jésus concernent, selon cette théologie, toute l’humanité, sans qu’un seul homme puisse échapper à cette pla-nification interprétative de son destin.
Quel univers théologique – j’entends par là la relation de notre humanité avec le mystère de Dieu – s’ouvrirait à nous, si à l’intérieur même du christianisme nous sortions résolument des catégories conceptuelles du péché originel, accompli à l’origine de l’humanité, et du rachat payé par la mort de Jésus-Christ afin que Dieu nous accorde le salut ? Est-il possible de poursuivre la tradition du christianisme sans utiliser – comme on le fait habi-tuellement – les mots de péché originel, de rachat et de salut ? Ces mots sont si fortement ancrés dans le vocabulaire de base du catéchisme que tout enfant qui tente de donner une réponse édifiante à n’importe quelle question religieuse les utilise spon-
– 91 – tanément, pour se dispenser d’avoir à réfléchir. Et si même cet enfant ne parle pas de péché originel, il introduira dans sa ré-ponse « nos péchés » – manière concrète, à son insu, d’actuali-ser le péché originel. Il aura alors le sentiment d’avoir donné une bonne réponse bien conforme à celle qu’on attend de lui.
Pour penser autrement il convient non seulement de préci-ser et de purifier le vocabulaire, mais il faut bien plus créer un vide qui ne permette plus le fonctionnement des automatismes des chrétiens trop bien-disants. Ce vide est celui que crée la confrontation au mystère de Dieu, sans qu’on ait recours à au-cune religion pour tenter de combler ce vide, où s’amorce l’es-pace sans limite du désir de l’infini.
Une option si radicale – qui ne prétend pas passer sous si-lence ce que je suis devenu par mon appartenance active à la belle entreprise du christianisme où j’ai rencontré tant de té-moins éclairants – m’oblige à me demander à nouveau : « Qui est-il pour moi cet homme unique dans l’histoire du christia-nisme, mais surtout dans l’histoire de ma vie ? »
Il a tenu une place au cœur de toutes mes interrogations, ou plus exactement je lui ai donné cette place comme à celui qui non seulement répondait à toutes questions, mais qui était l’ac-teur nécessaire pour me conduire vers Dieu et rendre le chemin possible, au point qu’aucun autre chemin n’était envisageable. Les gestes posés par l’Église comme des actes de Jésus – les sa-crements plus précisément – avaient alors pour moi la puis-sance des miracles qu’il aurait pu accomplir s’il se tenait vivant au milieu de nous. Toute ma vie était marquée par sa présence, présence si forte et si évidente que je suis resté bien longtemps sans me demander ce que j’entendais sous ce terme de pré-sence. Le mot était beau et suffisamment vaste pour ne pas avoir besoin d’être précisé, il profitait du charme de ce qui est flou et échappait ainsi à toute vérification. Au moins la présence de Jésus était une valeur sûre, d’autant moins critiquable qu’elle
– 92 – ne pouvait pas être saisie. Elle pouvait donc prendre place sans être contredite dans l’imaginaire religieux et permettait à cha-cun de se promener avec Jésus sur le bord du lac de Tibériade.
J’ai cédé à l’imagination – dont je ne saurais nier la puis-sance évocatrice et le bonheur qui l’accompagne – de me voir avec Jésus, comme s’il était présent à mes côtés. Je me suis mis à la place des disciples, alors que même pour eux la présence de Jésus n’était pas encore transformée par l’éclairage qu’a projeté sur cette période de sa vie la lumière issue de la foi en la Résur-rection. La présence de Jésus auprès de ses disciples est défini-tivement irrécupérable : elle n’appartient qu’à un moment de la vie de ces hommes que l’histoire a réunis en un temps et en un lieu donnés. Nous pouvons regretter de n’avoir pas été là, nous ne pouvons pas pour autant imaginer y être aujourd’hui. Et s’il m’est arrivé d’avoir été bouleversé, comme si mon corps allait quitter la terre, alors que mes yeux étaient troublés de larmes, en un moment intense d’émotion pour m’être tenu là où il s’était tenu, je n’aurais pu dire, lorsque je suis revenu à moi, que Jésus était présent. Mais j’aime me souvenir de ces instants uniques où j’ai pleuré comme un homme, saisi par un immense désir de pureté, habité d’une paix si limpide que la frontière entre la vie et la mort était abolie.
Je n’avais pas rencontré Jésus, mais je me suis découvert différent, invité, homme d’un autre temps et d’une autre épo-que, à rencontrer, à ce moment de mon existence, celle qui est ma Samaritaine, celui qui est mon aveugle de naissance, celui qui est mon ami Lazare. Nous ne revivrons pas à l’identique ce que Jésus a vécu, nous n’imaginerons pas qu’il se tient au milieu de nous, nous accepterons que nous ne sommes pas de son temps, afin d’explorer à notre tour la révélation de la relation humaine.
Ceux qui se sont souvenus, après sa mort, de ce que Jésus a fait et de ce qu’il a dit, qui l’ont écrit et nous l’ont transmis, nous
– 93 – ont livré l’image qui les habitait de Jésus ressuscité, même si leur récit semble décrire les événements quotidiens de son exis-tence. Rien de ces textes n’échappe à la lumière dont ils les ont éclairés et qui jaillissait de leur foi en la Résurrection. Tout ce que nous savons de Jésus ne peut s’entendre qu’en son absence, sanctionnée par sa mort. Le récit de l’Évangile qui le rend si présent ne tire sa force que de l’absence qui les fonde.
Aussi ne cherchons pas aujourd’hui à compenser l’absence de celui dont nous imaginons réaliser la présence, nous qui, à la suite de ceux qui l’ont déposé au tombeau, tentons depuis des siècles de réinventer sa vie. L’aventure du christianisme est l’in-vention de Jésus-Christ du jour de sa mort à aujourd’hui.
Je ne sais si Dieu a voulu l’intervention de Jésus dans l’his-toire de l’humanité – puisque je ne sais rien directement de la « volonté » de Dieu et que je doute même que cette expression ait un sens autre que celui de l’émergence de nos plus beaux désirs, mais je sais que nous autres chrétiens – si on peut dire – nous avons donné une place à Jésus dans la réalisation de notre histoire. Et que je lui ai donné une place dans la mienne. Ou plus exactement – mais comme il est douloureux ici d’être pré-cis – je pense que j’ai tenté, dans une tentative indéfiniment renouvelée, de créer ma vie en retrouvant les traces du mystère de Dieu dont Jésus était habité. Aujourd’hui Jésus est mort et pour quelque temps encore je suis vivant. En définitive, ce n’est pas lui ma référence ultime, mais ma propre vie et celle de mes contemporains. Et au-delà de l’ultime, l’inaccessible mystère de Dieu. Aussi ne me demandez pas si je suis croyant, c’est une question que je ne me pose plus et – je le crains – qui a même cessé de m’intéresser. Il me suffit de me reconnaître habité. Oui, le désir de Dieu me suffit. Et cette parole qui rejoint mon attente silencieuse : « J’ai tellement désiré manger cette Pâque avec vous avant de souffrir. » Toute la vie d’un homme, en commu-nion avec tous les hommes, en espérant que ce ne soit pas en vain.
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Jésus n’a pas été encombré par la religion, la sienne était simple. Il fréquentait la synagogue et célébrait les fêtes de la tradition juive, il priait les psaumes et méditait le message des prophètes. Il n’appartenait pas à la caste des Lévites, il n’était ni prêtre, ni religieux, il n’était soumis à aucune obédience et les controverses des Pharisiens et des Saducéens ne le concernaient pas. Homme de prière et de bonté, c’était un homme de Dieu. L’amour du prochain et l’amour de Dieu éclairaient et diri-geaient toute sa vie : il n’avait besoin d’aucune autre règle. Il était croyant, il était bon, il était libre. Il cherchait le bonheur de chacun en faisant appel au meilleur de son être, son exigence était celle de la miséricorde Son regard exprimait le message des Béatitudes. De Dieu, il n’a presque rien dit, il le nommait Père et sa prière était d’être en communion avec lui : « Le Père et moi, nous sommes un. »
Celui qui aujourd’hui tente de vivre ainsi est disciple du Christ, toute autre référence est secondaire et n’a même pas beaucoup d’importance. Êtes-vous baptisés ? Êtes-vous mariés ? Connaissez-vous vos prières et dites-vous le Credo ? Avez-vous appris votre catéchisme et en gardez-vous quelques souvenirs ? Entrez-vous parfois dans une église pour prier ou pour y com-munier ? C’est très bien et c’est heureux si cela vous rend heu-reux, mais c’est peu de chose, car l’essentiel, si tel est votre chemin, c’est d’être disciples du Christ.
En ce sens, les disciples du Christ sont plus silencieux que les chrétiens, ils peuvent n’appartenir à aucune religion et ne pas avoir de mots pour formuler leur confiance en Dieu, mais comme Jésus lui-même ils sont de Dieu, et toute leur religion c’est celle de l’amour entre les hommes.
L’univers religieux sera transformé, quand les chrétiens ne jugeront pas les non-chrétiens, quand personne ne songera à convertir personne, quand le souci des chrétiens ne sera plus de
– 95 – faire entrer les autres dans L’Église, quand ceux qui n’en font pas partie ne se considéreront pas comme meilleurs que ceux qui vont à la messe, quand enfin la référence à la religion, quelle qu’elle soit, n’aura pas le dernier mot, et qu’alors tout être sera reconnu et aimé dans l’itinéraire de sa vie, habité d’un mystère qui n’appartient qu’à lui, dans un destin spirituel qu’il est seul à pouvoir accomplir et que nul ne peut apprécier, ni déterminer, à sa place. Quand tout homme sera contemplatif du mystère de tout homme. Dans ce regard le croyant pourra être éclairé par sa propre foi, non pour se considérer comme supérieur à l’autre ou détenteur d’une plus grande vérité, mais pour être émerveillé par le visage d’autrui, questionné au plus profond de son être, averti selon la parole superbe d’Emmanuel Lévinas que « ren-contrer un homme, c’est être tenu en alerte par une énigme ».
Est-ce ainsi que je peux espérer avoir rencontré Jésus de Nazareth ? Ou du moins, puisque je ne prétends pas que nous nous sommes effectivement rencontrés, les traces de sa vie, telles qu’elles se poursuivent dans la mienne, s’ouvrent-elles sur l’im-mensité de l’interrogation qu’aucune réponse ne vient clore, et qui fut celle de sa vie et qui est aussi celle de la mienne : « Ma vie est-elle inscrite dans le mystère de Dieu ? » Jésus demeure une énigme, pour nous qui ne pouvons connaître le silencieux secret de sa contemplation. Mais sans doute, plus que d’autres, il nous tient en éveil. S’il nous arrive de perdre l’intensité qui naît en nous de la question essentielle, Jésus se présente encore à nous comme l’homme de la question de Dieu : Jésus, évidence d’un homme habité par le mystère de Dieu. Le souvenir de Jésus nous aide à ne pas douter que Dieu demeure en tout homme, à ne ja-mais désespérer qu’au-delà de sa mort tout homme demeure en Dieu.
Se laisser questionner par le mystère de Dieu, mis en éveil par ce que nous percevons de ce que fut Jésus, et cela d’autant plus que nous avons conscience que l’essentiel de son être nous échappe, est une heureuse et facile disposition du cœur. Et
– 96 – quand il nous arrive de rencontrer un être de lumière, dont la beauté intérieure et l’intelligence habitée immédiatement nous retiennent, la question essentielle s’impose encore à nous dans la clarté. Ces instants qui nous ont surpris et où nous avons ces-sé d’être distraits nous sont donnés sans effort de notre part et nous en vivons longtemps après, émerveillés de cet encourage-ment inattendu. Il nous avait suffi d’être là. Mais ces rencontres ne seraient rien – et peut-être même ne seraient qu’une illusion – si la question essentielle ne nous était pas posée par la ren-contre de tout homme dont rien ne semble pouvoir retenir le regard et dont tout regard même spontanément se détourne. C’est là que nous attend la confrontation de la foi à la présence du divin dans l’humanité. Comme il serait facile de croire en Dieu en Jésus-Christ et comme cette foi serait insignifiante si nous ne traquions pas cette foi sur tout visage, en tout être. La foi en Dieu n’est pas de croire en Dieu, mais de poursuivre le mystère de Dieu en tout homme. On n’est pas croyant une fois pour toutes, mais il peut nous arriver de découvrir que nous le sommes face à l’énigme de l’autre. Si je ne peux pas dire à l’au-tre « je crois en toi », il n’y a plus de lieu où puisse s’inscrire la parole « je crois en Dieu ». L’autre est le lieu de ma foi. Com-ment s’étonner que la foi vécue soit si difficile ? Et que les confrontations à l’autre qu’impose la vie de chaque jour nous la rendent parfois quasiment impossible. Il est si rare que l’autre soit sublime ou simplement qu’il nous émeuve. Quand l’autre encombre la file d’attente aux caisses du supermarché, quand il occupe la place que nous avons convoitée, quand il vous fait obstacle, bref quand l’autre est de trop, j’éprouve un tel agace-ment et je suis parfois si agressif qu’à ces moments-là je ne suis pas du tout prêtre et bien loin de reconnaître en l’autre qu’il est le lieu de ma foi. Mais comme la foi est facile quand l’autre vient vers nous dans sa vulnérabilité, qu’il se livre avec confiance et nous sollicite dans ce que notre être a de meilleur. Oui, la foi est facile quand l’autre fait de nous un croyant. Et dans ces mo-ments, je sais que c’est l’autre qui me fait prêtre. (Petit détail : c’est bien pourquoi je ne porte pas une croix à ma boutonnière,
– 97 – je ne souhaite pas m’imposer à l’autre comme prêtre, car j’at-tends de lui qu’il me révèle que je le suis.)
Que se passe-t-il quand je médite mon être de croyant en référence à ce que fut Jésus ? Comment l’évocation de son sou-venir contribue-t-elle à faire de moi un croyant ? Certes, il ne s’agit pas à son égard d’une confrontation directe comme avec mes contemporains et ce serait un abus de langage, pour le moins, d’affirmer que j’ai croisé son regard ou qu’il m’a adressé la parole. À plus forte raison je ne donnerai pas un sens, au premier degré, à des expressions si souvent entendues, au point qu’on ose à peine se demander ce qu’elles signifient, du genre « Jésus m’aime » ou « Jésus m’appelle ».
Comment se fait-il que ces expressions soient si courantes, que je les aie moi-même utilisées si souvent et que je ne peux m’en débarrasser sans explorer l’interrogation qu’elles me po-sent ! À quel moment un dérapage s’est-il produit entre le sens qu’elles pouvaient avoir pour les compagnons de Jésus et le sens que leur a donné par la suite la multitude de ceux qui ne l’ont pas connu ?
Les compagnons de Jésus ne l’ont pas connu à la manière dont l’Église, après sa mort, a pris connaissance de lui. Ils avaient perçu que Jésus était un être d’exception et ils vivaient banalement avec lui. Ils connaissaient sa famille et partageaient avec lui tous les détails de la vie quotidienne, comme on partage naturellement l’existence entre camarades. En un mot, ils étaient intimes, et ce n’est pas ainsi que l’on vit avec Dieu. Aux yeux de ses compagnons, Jésus n’était pas Dieu, et lui-même n’a jamais revendiqué cette appellation. Trop de siècles de théologie et de proclamations de foi nous ont fait oublier que les affirma-tions du Credo étaient non seulement étrangères aux préoccu-pations des disciples qui partageaient la vie de Jésus, mais qu’ils ne les auraient pas comprises.
– 98 –
Nous sommes, pour notre part, enfermés dans une erreur de perspective. Nous projetons sur la vie quotidienne de Jésus avec ses disciples tout l’ensemble d’une construction liturgique et théologique qui n’a été élaborée que petit à petit après sa dis-parition et dont les premières traces écrites n’apparaissent que deux à trois dizaines d’années plus tard. En ce sens on nous demande d’être plus chrétiens que ne l’étaient de son vivant les disciples de Jésus.
Pour ma part je me contente, comme expression de ma foi, de m’en tenir à la découverte émerveillée des disciples qui vi-vaient au quotidien avec un homme de Dieu : il leur faisait dé-couvrir de quelle présence de Dieu ils étaient eux-mêmes habi-tés. Un homme dont la rencontre fut pour eux décisive et qui leur faisait saisir le sens de leur vie et de quel amour pour les autres, et de quel amour vers Dieu, ils étaient capables.
Leur foi n’avait rien de conceptuel, elle était un enchante-ment parce que Jésus leur faisait partager son propre bonheur. Leur foi se confondait avec la joie très simple de moments très simples vécus dans la compagnie de Jésus. Ils n’avaient pas la foi en somme, ils étaient dans l’évidence de l’instant. Ils vivaient de manière banale une merveilleuse aventure, une étonnante rencontre. En ce sens on peut dire que c’était divin, mais cette expérience se suffisait à elle-même et n’exigeait aucune autre référence. Ils ne savaient même pas que cette rencontre avec Jésus était un évènement unique dans l’histoire de l’humanité. Ils ne savaient rien en somme, ils n’avaient rien perçu de tout ce qui a été par la suite savamment élaboré : ils vivaient un instant qui ne se reproduirait plus jamais, avant l’aube du christia-nisme. Un instant très pur qui échappait déjà à la pesanteur du judaïsme et qui n’avait pas encore été contaminé par les ambi-tions du christianisme.
Cet instant est définitivement irrécupérable. Il nous est impossible de nous imaginer avec Jésus sur le bord du lac de
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Tibériade dans les années qui ont précédé sa mort. Même si nous avons été bouleversés, deux mille ans plus tard, de nous être tenus sur la rive. Cela nous est impossible puisque Jésus est mort, et cela nous est interdit par la foi de l’Église qui nous le donne à voir dans sa lumière de ressuscité. Il ne nous reste plus qu’à imaginer ce qu’était Jésus sous le regard de ses disciples, ces hommes et ces femmes qui l’ont accompagné.
Pour approcher de la relation que Jésus et ses disciples en-tretenaient entre eux, demeurons attentifs à la relation que nous vivons aujourd’hui avec les hommes de notre temps. Ce que nous partageons entre nous n’est pas radicalement différent du bonheur et de la difficulté que Jésus et ses disciples éprouvaient à vivre ensemble. Ce que nous sommes aujourd’hui les uns pour les autres, cette belle tentative, indéfiniment renouvelée, pour tenter de nous comprendre et de nous connaître, est une expé-rience si fondatrice dans l’invention de notre humanité qu’il ne faut pas tenter d’en ignorer les limites dans l’intention d’imagi-ner entre Jésus et ses disciples une relation tellement idéalisée, divine en quelque sorte, qu’elle ne serait plus une relation hu-maine.
Les relations qui s’établissent entre les hommes tissent la trame de la révélation du divin. Par les contraintes qu’elles gé-nèrent et par la longue patience qu’elles demandent, ces exigen-ces du quotidien et de la proximité nous rappellent qu’aucun homme ne peut être regardé comme Dieu lui-même. On pose son regard sur un homme, nul ne peut regarder Dieu. Mais ce qui se passe entre nous nous invite à rester attentifs à l’invisible présence. Aux yeux de ses disciples Jésus était trop visible pour que ceux-ci puissent en lui voir Dieu. Jésus ne se présentait pas ainsi devant eux, mais par l’épaisseur de son humanité éclairée il ne faisait pas obstacle, bien au contraire, au regard prolongé de la contemplation au-delà de lui-même. En Jésus ne voir que Jésus et tourner comme lui notre visage aveugle vers l’invisible, quand le regard n’est plus que l’orientation du regard.
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En acceptant de ne pas voir Dieu, nous restons attentifs aux hommes habités par sa présence. Et Jésus lui-même avertit ses disciples qu’ils ne verront pas Dieu : « Celui qui me voit, voit le Père. » Les disciples savaient bien qu’ils ne voyaient que Jésus et qu’ils ne pouvaient pas en demander plus. J’accepte, moi aussi, de ne pas voir Dieu en Jésus.
J’y trouve pour ma part un grand bonheur et cela m’aide à me contenter de mon peu de foi. Je tente d’être un disciple d’avant la Résurrection. J’espère qu’un jour je connaîtrai Dieu comme Jésus l’a connu au-delà de sa mort, puisque c’est cette vision que j’appelle la Résurrection. Mais de cette vision de Jé-sus je ne sais rien, et je ne sais pas non plus si elle me sera ac-cordée. Je ne sais même pas si cette vision a été donnée à Jésus. Mais je fais le choix d’imaginer Jésus en Dieu et ainsi encoura-gé, éclairé sans doute, j’espère que je serai moi aussi au-delà de ma mort révélé en Dieu avec l’humanité entière.
Tout cela m’est aujourd’hui caché, mais le mystère de Dieu dans ma vie fait partie de cette obscurité. Ce n’est pas une in-connaissance totale qui mettrait Dieu dans une distance abso-lue, ce n’est pas une inconnaissance sans Dieu et si j’ose ici li-vrer ce que j’éprouve sur la question essentielle de ma vie, j’avancerai comme l’expression infirme de l’appel mystique qui me traverse que c’est une inconnaissance en Dieu.
Aujourd’hui caché en Dieu pour être au-delà de la mort ré-vélé en Dieu, je ne peux rien dire de plus sur ma foi. Si je me trouve ainsi démuni de toute expérience pour imaginer ce qu’était la foi de Jésus, heureusement je me sens proche de l’ex-périence des disciples pour lesquels Jésus – durant ces années de leur vie commune – était caché en Dieu. C’est bien ainsi, puisque cela leur a permis de vivre avec lui et que cela nous permet de vivre entre nous, car si nous étions déjà révélés en Dieu la vie serait invivable, d’ailleurs ce ne serait plus la vie et ce
– 101 – n’est même pas la peine d’y penser. Mais il n’est peut-être pas inutile de nous rappeler que ce qui est aujourd’hui impensable l’était tout autant du temps des contemporains de Jésus.
Caché en Dieu je m’attache à ce qu’était Jésus caché en Dieu, et je n’anticipe pas sur ce que j’espère connaître quand nous serons tous révélés en Dieu. Je vis mieux ainsi et je vis même plus, car rien ne me dispense – et surtout pas le mystère de Dieu – de tenter de devenir moi-même et de découvrir l’être d’autrui dans l’espérance d’une révélation aujourd’hui différée.
Et toujours il nous faut revenir à cette évidence, la méditer sans cesse : heureusement qu’il y a la mort. La mort de chacun de nous mortels, comme une évidence pour une autre évidence espérée. Et naturellement – comme il est juste cet adverbe – il est heureux que Jésus soit mort. Non pas que sa mort ait pu servir de monnaie d’échange dans une négociation avec Dieu concernant notre salut – une telle hypothèse théologique est dans sa formulation juridique insupportable –, mais parce que par le passage de la mort, Jésus qui était caché en Dieu a été pour nous manifesté en Dieu.
Une clé d’interprétation de notre propre humanité nous est ainsi donnée : ce que nous sommes est encore caché et sera un jour manifesté dans le mystère de Dieu. Nous ne pouvons certi-fier que cela se passera ainsi, mais notre existence nous apparaît sous un jour nouveau quand nous tentons de l’interpréter à cette lumière. Une clé d’interprétation n’est pas une certitude, c’est une invitation à tenter d’ouvrir ce qui semble clos. Sponta-nément nous nous livrons à une telle lecture quand nous es-sayons de comprendre la vie de Jésus, et quand nous nous sou-venons de la vie de ceux que nous aimions et qui sont morts. Nous pensons à eux dans le mystère de Dieu et cela nous rend heureux. Et cela nous aide à espérer que nous ne serons pas nous-mêmes exclus de cette révélation.
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La foi est de vivre non de la certitude, mais de l’espérance de ce qu’on espère. Espérer que l’on connaîtra Dieu rend l’opacité, que l’espérance traverse, moins opaque et le regard plus lumineux. Il vaut mieux ne pas préciser cela même qu’on espère puisque ce qui compte ce n’est pas tant ce qu’on espère que le fait même d’espérer et que chaque être approche à sa manière ce qu’il appelle son espérance. Elle n’est qu’à lui, même si elle se dit en termes communs, et de son espérance nul n’est tenu de rendre compte. Il suffit d’en vivre et d’y puiser l’énergie d’être créateur de bonheur.
J’aime le récit de l’Ascension. Il traduit que, pour la pre-mière fois, les disciples ont pris conscience qu’ils ne verraient plus Jésus, qu’ils ne vivraient plus avec lui, qu’il n’était plus question de revenir en arrière. La communauté naissante a pris appui sur ce constat pour affirmer qu’il allait bientôt revenir et que le temps était compté. Dans un premier temps les disciples sont entrés dans l’urgence du provisoire : les jours sont comp-tés, vivons pour être prêts au jour du grand retour.
Puis il a fallu se rendre à l’évidence : Jésus tardait à reve-nir, il a fallu s’organiser pour durer. La communauté est passée progressivement de l’urgence du provisoire à la lente perma-nence de la durée. C’est alors que la théologie de l’Église s’est constituée. Au fur et à mesure que s’estompait l’imminence du retour de Jésus, la prise de conscience que traduit le récit de l’Ascension s’est, elle aussi, estompée, elle est devenue moins centrale. Puisque le retour de Jésus n’était plus une justification suffisante pour permettre à la communauté de conserver son dynamisme, on est passé de l’attente du retour à l’affirmation que Jésus était toujours là.
Il m’a fallu du temps pour vivre heureusement ma diffé-rence et pour formuler, ce qui est pour moi aujourd’hui une in-tuition lumineuse – je veux dire par là une intuition qui m’éclaire sur ma vie et sur ce qu’il m’importe d’en faire et qui
– 103 – m’encourage dans la tâche que je poursuis à l’intérieur de l’Église : « Jésus n’est plus parmi nous. »
Est-ce grave ? Oui, c’est grave, comme tout ce qui leste no-tre vie et nous rend plus libres, en nous donnant à comprendre ce qui fonde notre liberté. À trop affirmer la présence de Jésus, nous risquions de ne plus être présents les uns aux autres, dans la reconnaissance de toutes nos différences.
En allant vers Dieu, dans la trace ouverte par Jésus, au cœur de l’aventure humaine, nous ne pouvons nous dispenser d’exister intensément, avançant vers ce mystère qui nous tient en alerte, et cela je l’appelle la grâce. Il est bon de retrouver des mots qui viennent de loin et qui ont été usés comme de vieilles marches par tant d’êtres avant nous qui ont tenté eux aussi de monter vers plus de lumière.
Est-ce une expression suffisante pour se dire croyant que de s’adresser ainsi à Dieu : « Tu existes, puisque je t’interroge » ?
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Vous avez terminé L’errance
Bernard Feillet
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