Les amours du chevalier de Faublas, tome 2/5
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
Zaramba fut tué à mes côtés; une foule de noblesse périt dans cette action sanglante: les ennemis ne faisoient point de quartier. Furieux de voir périr tous mes amis, je voulois me jeter dans les bataillons russes. «Insensé! me dit Pulauski, quelle aveugle fureur t’égare? Mon armée est entièrement détruite; mais mon courage me reste. Pourquoi mourir inutilement ici? Viens: je veux te conduire dans des climats où nous pourrons susciter aux Russes de nouveaux ennemis. Vivons, puisque nous pouvons encore servir notre pays; sauvons-nous, sauvons Lodoïska.»
Lodoïska! j’allois l’abandonner! Nous courûmes à sa tente, il étoit encore temps: nous l’enlevâmes, nous nous enfonçâmes dans les bois voisins.
Après y avoir erré le reste de la nuit et une partie de la matinée, nous nous hasardâmes d’en sortir et de nous présenter à la porte d’un château que nous crûmes reconnoître. C’étoit en effet celui d’un gentilhomme nommé Micislas, qui avoit servi quelque temps dans notre armée. Micislas nous reconnut et nous offrit un asile qu’il nous conseilla de n’accepter que pour quelques heures. Il nous dit qu’une nouvelle bien étonnante s’étoit répandue la veille, et paroissoit se confirmer; qu’on avoit osé enlever le roi dans Varsovie même; que les Russes avoient poursuivi les ravisseurs et ramené le monarque dans sa capitale; et qu’enfin il étoit question de mettre à prix la tête de Pulauski, soupçonné d’être l’auteur de la conjuration. «Croyez-moi, ajouta-t-il, que vous ayez, ou non, trempé dans ce complot hardi, fuyez, laissez ici vos uniformes, qui vous trahiroient, je vais vous faire donner des habits moins remarquables; et, quant à Lodoïska, je me charge de la conduire moi-même au lieu que vous aurez choisi pour sa retraite.»
Lodoïska interrompit Micislas. «Le lieu de ma retraite, ce sera celui de leur fuite; je les accompagnerai partout.» Pulauski représenta à sa fille qu’elle ne pourroit supporter les fatigues d’une longue route, et que d’ailleurs nous serions exposés à des dangers toujours renaissans.
«Plus le péril est grand, lui répliqua-t-elle, plus je dois le partager avec vous. Vous m’avez répété cent fois que la fille de Pulauski ne devoit pas être une femme ordinaire; depuis huit ans je n’ai vécu qu’au milieu des alarmes, je n’ai vu que des scènes de carnage et d’horreur: la mort m’environnoit de toutes parts, elle me menaçoit à chaque instant, vous ne me permettiez pas de la braver à vos côtés; mais la vie de Lodoïska ne tenoit-elle pas à celle de son père? Lovzinski, le coup qui t’auroit frappé n’auroit-il pas entraîné ton amante au tombeau? et depuis quand ne suis-je plus digne…» J’interrompis Lodoïska, je me joignis à son père pour lui détailler les raisons qui nous déterminoient à la laisser en Pologne; elle m’écoutoit avec impatience. «Ingrat!
s’écria-t-elle, vous partirez sans moi!—Oui, répliqua Pulauski, vous resterez avec les soeurs de Lovzinski, et je lui défends…» Sa fille, hors d’elle-même, ne le laissa pas achever: «Mon père, je connois vos droits, je les respecte, ils me seront toujours sacrés; mais vous n’avez pas celui d’enlever une femme à son époux!... Ah! pardon! je vous offense, je m’égare, mais plaignez ma douleur,... excusez mon désespoir… Mon père! Lovzinski! écoutez-moi tous deux: je veux vous accompagner partout… Partout, oui, je vous suivrai, cruels, je vous suivrai malgré vous! Lovzinski, si ton épouse a perdu tous les droits qu’elle eut sur ton coeur, ressouviens-toi du moins de ton amante.
Rappelle-toi cette nuit effrayante où j’allois périr dans les flammes, ce moment terrible où tu montas dans la tour embrasée en criant: «Vivre ou mourir avec Lodoïska!» Eh bien! ce que tu sentois alors, je l’éprouve aujourd’hui! Je ne connois pas de plus grand malheur que celui d’être séparée de vous; je dis à mon tour: «Vivre ou mourir avec mon père et mon époux!» Malheureuse! que deviendrai-je si vous me quittez? Réduite à vous pleurer tous deux, où trouverai-je des adoucissemens à ma peine?
Mes enfans me consoleront-ils? Hélas! en deux ans la mort m’en a enlevé quatre; les Russes, aussi impitoyables qu’elle, m’ont arraché le dernier! je n’ai plus que vous dans le monde, et vous voulez m’abandonner! O mon père! ô mon époux! que deux noms si chers ne vous trouvent pas insensibles! ayez pitié de Lodoïska!»
Ses sanglots lui coupèrent la parole. Micislas pleuroit, mon âme étoit déchirée. «Tu le veux, ma fille? eh bien, j’y consens, dit Pulauski; mais veuille le Ciel ne pas me punir de ma complaisance!» Lodoïska nous embrassa tous deux avec autant de joie que si nos malheurs avoient été finis. Je laissai à Micislas deux lettres qu’il se chargea de remettre.
L’une étoit adressée à mes soeurs, et l’autre à Boleslas. Je leur disois adieu, je leur recommandois de ne rien négliger pour retrouver ma chère Dorliska. Il fallut déguiser ma femme: elle prit des habits d’homme; nous échangeâmes les nôtres, nous employâmes tous les moyens connus pour nous défigurer en apparence. Ainsi travestis, armés de nos sabres et de nos pistolets, chargés d’une somme assez considérable en or, de quelques bijoux, et de tous les diamans de Lodoïska, nous prîmes congé de Micislas, et nous nous hâtâmes de regagner les bois.
Pulauski nous communiqua le dessein qu’il avoit formé de se réfugier en Turquie. Il espéroit obtenir du service dans les armées du Grand-Seigneur, qui, depuis deux ans, soutenoit contre la Russie une guerre malheureuse. Lodoïska ne parut point effrayée du long trajet que nous avions à faire; comme elle ne pouvoit être ni reconnue ni recherchée, elle se chargea du soin d’aller à la découverte et de nous apporter nos provisions. Dès que le jour paroissoit, nous nous retirions dans les bois; cachés dans des troncs d’arbres ou dans des touffes d’épines, nous attendions le retour de la nuit pour continuer notre marche. C’est ainsi que, pendant plusieurs jours, nous échappâmes aux recherches des Russes, qui nous poursuivoient vivement.
Un soir que Lodoïska, toujours déguisée en paysan, revenoit d’un hameau voisin, où elle avoit été acheter des vivres qu’elle nous apportoit, deux maraudeurs russes l’attaquèrent à l’entrée de la forêt dans laquelle nous nous étions cachés. Après l’avoir volée, ils se préparèrent à la dépouiller. Aux cris qu’elle poussa, nous sortîmes de notre retraite: les deux brigands se sauvèrent dès qu’ils nous virent; mais nous craignîmes qu’ils ne racontassent leur aventure au corps dont ils faisoient partie, et que, cette rencontre singulière ayant excité les soupçons, on ne vînt nous arracher de nos asiles. Nous résolûmes de changer de route; et, pour qu’on ne pût soupçonner celle que nous avions prise, il fut décidé qu’au lieu de nous avancer directement sur les frontières de la Turquie, nous gagnerions, par un long détour, la Polésie, ensuite la Crimée, d’où nous passerions à Constantinople.
Après les marches les plus pénibles, nous entrâmes dans la Polésie.
Pulauski pleura en quittant son pays. «Au moins, s’écria-t-il douloureusement, je l’ai servi de tout mon pouvoir, et je ne le quitte que pour le servir encore!»
Tant de fatigues avoient épuisé les forces de Lodoïska. Arrivés à Novogorod, nous nous y arrêtâmes à cause d’elle. Notre dessein étoit de l’y laisser reposer quelques jours; mais les gens du pays, que nous questionnâmes sans affectation, nous dirent que des troupes parcouroient les environs pour arrêter un certain Pulauski qui avoit fait enlever le roi de Pologne. Justement alarmés, nous ne restâmes que quelques heures dans cette ville, où nous achetâmes des chevaux. Nous passâmes la Desna au-dessus de Czernicove, et, suivant les bords de la Sula, nous la traversâmes à Perevoloczna, où nous apprîmes que Pulauski, reconnu à Novogorod, n’avoit été manqué que de quelques heures à Nézin, et qu’il étoit suivi de près. Il fallut fuir et changer encore de route: nous nous enfonçâmes dans les immenses forêts qui couvrent le pays entre la Sula et la Sem.
Nous vîmes une caverne, dans laquelle nous voulûmes nous établir; un ours nous disputa l’entrée de cet asile aussi affreux que solitaire: nous le tuâmes, nous mangeâmes ses petits. Pulauski étoit blessé; Lodoïska, épuisée, se soutenoit à peine; le froid étoit déjà rigoureux.
Poursuivis par les Russes dans les endroits habités, menacés par les animaux féroces dans ce vaste désert, sans autres armes que nos épées, bientôt réduits à manger nos chevaux, qu’allions-nous devenir? Le danger de mon beau-père et de ma femme étoit si pressant qu’aucun autre ne m’effraya plus. Je résolus de leur procurer, à quelque prix que ce fût, le secours qu’exigeoit leur situation, plus déplorable encore que la mienne; et, les quittant tous deux, en leur promettant de venir bientôt les rejoindre, j’emportai une partie des diamans de Lodoïska, et je suivis les bords du Varsklo. Vous remarquerez, mon cher Faublas, qu’un voyageur égaré dans ces vastes contrées, réduit à y errer sans boussole et sans guide, est obligé de suivre les rivières, parce que c’est sur leurs bords que se rencontrent plus communément les habitations. Il m’importoit de gagner le plus tôt possible une ville marchande; je suivis donc les bords du Varsklo, et, marchant jour et nuit, je me trouvai à Pultava à la fin de la quatrième journée. Je me fis passer dans cette ville pour un marchand de Bielgorod: je sus qu’on y cherchoit Pulauski, que l’impératrice de Russie avoit envoyé son signalement de tous les côtés, avec ordre de le saisir mort ou vif partout où on le trouveroit. Je me hâtai de vendre mes diamans, d’acheter de la poudre, des armes, des provisions de toute espèce, différens outils, des meubles grossiers mais nécessaires, tout ce que je jugeai le plus propre à adoucir notre misère: je chargeai tout cela sur un chariot attelé de quatre chevaux, dont je fus l’unique conducteur. Mon retour fut aussi difficile que fatigant; huit jours entiers se passèrent avant que j’arrivasse à la forêt.
C’étoit là que se terminoit mon voyage pénible et dangereux: j’allois secourir mon beau-père et ma femme, j’allois revoir ce que j’avois de plus cher au monde; et cependant, mon cher Faublas, je ne pus me livrer à la joie. Vos philosophes ne croient point aux pressentimens… Mon ami, je vous assure que j’éprouvois une inquiétude involontaire; mon âme étoit consternée; je ne sais quoi sembloit m’avertir que je touchois au moment le plus douloureux de ma vie.
J’avois, en partant, placé par intervalles des cailloux pour reconnoître ma route, je ne les trouvai plus; j’avois enlevé avec mon sabre quelques parties de l’écorce de plusieurs arbres, que je ne pus reconnoître.
J’entrai dans la forêt, je criai de toutes mes forces, je tirai de temps en temps des coups de fusil: personne ne me répondit. Je n’osois m’engager trop avant de peur de me perdre; je n’osois m’éloigner beaucoup de mon chariot, si nécessaire à Pulauski, à sa fille, à moi-même.
La nuit, qui survint, m’obligea de cesser mes recherches; je passai celle-là comme les précédentes. Enveloppé de mon manteau, je me couchai sous ma charrette, que j’eus soin d’entourer de mes gros meubles, dont je me faisois ainsi un rempart contre les bêtes féroces. Je ne pus dormir, le froid se faisoit vivement sentir, la neige tomboit en abondance; au point du jour la terre en étoit couverte. Je ressentis alors un mortel découragement: mes cailloux, qui auroient pu m’indiquer ma route, étoient tous enterrés; il paroissoit impossible que je retrouvasse mon beau-père et ma femme.
Le cheval qui leur restoit à mon départ les avoit-il nourris jusqu’alors? La faim, l’horrible faim, ne les avoit-elle pas forcés à sortir de leur retraite? Étoient-ils encore dans ces affreux déserts?
S’ils n’y étoient plus, où pourrois-je les trouver? où traînerois-je sans eux ma misérable vie?... Mais pouvois-je croire que Pulauski eût abandonné son gendre, que Lodoïska eût consenti à se séparer de son époux? Non, sans doute. Ils étoient donc dans cette affreuse solitude, et, si je les abandonnois, ils alloient y mourir de faim et de froid!
Cette réflexion désespérante me détermina; je n’examinai plus si, en m’éloignant beaucoup de mon chariot, je ne courois pas le danger de ne pouvoir plus le retrouver. Porter quelque secours à mon beau-père et à ma femme, voilà ce qui pressoit le plus.
Je pris mon fusil et de la poudre, je chargeai des provisions sur un de mes chevaux: je m’engageai dans la forêt beaucoup plus avant que la veille; je criai de toutes mes forces; je fis avec mon fusil de fréquentes décharges… Le plus morne silence régnoit autour de moi!
Je me trouvois dans un endroit de la forêt très épais, il n’y avoit plus de passage pour mon cheval; je l’attachai à un arbre, et, mon désespoir l’emportant sur toute autre considération, je m’avançai toujours avec mon fusil et une partie de mes provisions. J’errai plus de deux heures encore, et mon inquiétude ne faisoit que redoubler, lorsqu’enfin j’aperçus des pas humains empreints sur la neige.
L’espérance me rendit des forces; je suivis des traces toutes fraîches.
Bientôt je vis Pulauski à peu près nu, exténué par la faim, presque méconnoissable à mes propres yeux. Il faisoit des efforts pour se traîner vers moi et pour répondre à mes cris. Dès que je l’eus joint, il se jeta avec avidité sur les alimens que je lui offris, et les dévora.
Je lui demandai où étoit Lodoïska. «Hélas! me dit-il, tu vas la voir!»
Le ton dont il prononça ces paroles me fit trembler. J’arrivai à la caverne, trop préparé au funeste spectacle qui m’y attendoit. Lodoïska, enveloppée de ses habits, couverte de ceux de son père, étoit étendue sur un lit de feuilles à moitié pourries. Elle souleva avec effort sa tête appesantie; et, refusant les alimens que je lui offrois: «Je n’ai pas faim, me dit-elle, la mort de mes enfans, la perte de Dorliska, nos marches si longues, si pénibles, vos dangers toujours renaissans, voilà ce qui m’a tuée. Je n’ai pu résister à la fatigue et au chagrin… Mon ami, je suis mourante… J’ai entendu ta voix, mon âme s’est arrêtée…
Je te revois! Lodoïska devoit mourir dans les bras de l’époux qu’elle adore! Secours mon père… Qu’il vive!... Vivez tous deux, consolez-vous, oubliez-moi… Cherchez partout ma chère…» Elle ne put prononcer le nom de sa fille: elle expira. Son père lui creusa un tombeau à quelques pas de la caverne; je vis la terre engloutir tout ce que j’aimois!... Quel moment!... Pulauski veilla sur mon désespoir: il me força de survivre à Lodoïska.»
* * * * *Lovzinski voulut continuer: ses sanglots l’interrompirent. Il me demanda un moment, passa dans un cabinet voisin, et ne tarda pas à rentrer, une miniature à la main. «Voilà, me dit-il, le portrait de ma petite Dorliska; voyez comme elle étoit déjà belle! Dans ses traits à peine développés je reconnois tous les traits de sa mère… Ah! si du moins…» J’interrompis Lovzinski. «La charmante figure! m’écriai-je: elle ressemble à ma jolie cousine!—Voilà bien le propos d’un amant!
répondit-il: l’objet qu’il adore, il le voit partout!... Ah! mon ami, si du moins Dorliska m’étoit rendue! Mais, depuis douze ans qu’on la cherche inutilement, je ne dois plus l’espérer.»
Ses yeux se remplissoient encore de larmes, qu’il s’efforça de retenir; il reprit, d’un ton pénétré, l’histoire de ses malheurs.
* * * * *«Pulauski, que son courage n’abandonnoit jamais, et dont les forces s’étoient ranimées, m’obligea de m’occuper avec lui du soin de notre subsistance. En suivant sur la neige l’empreinte de mes propres pas, nous arrivâmes au lieu où j’avois laissé mon chariot, que nous déchargeâmes aussitôt, et que nous brûlâmes ensuite, pour ôter à nos ennemis le plus léger indice de notre retraite. A l’aide de nos chevaux, pour lesquels nous trouvâmes un passage en faisant plusieurs détours, nous parvînmes à transporter dans notre caverne nos meubles et nos provisions, qu’il falloit ménager si nous voulions rester longtemps dans cette solitude. Nous tuâmes nos chevaux, que nous ne pouvions nourrir.
Nous vécûmes de leur chair, que la rigueur de la saison conserva pendant quelques jours: elle se corrompit enfin, et, notre chasse ne nous procurant que des secours insuffisans, il fallut entamer nos provisions, qui se trouvèrent, au bout de trois mois, entièrement consommées.
Quelques pièces d’or et la plus grande partie des diamans de Lodoïska nous restoient encore. Ferois-je un second voyage à Pultava, ou bien nous hasarderions-nous à quitter notre retraite? Nous avions déjà si cruellement souffert dans cette solitude que nous prîmes le dernier parti.
Nous sortîmes de la forêt, nous passâmes la Sem près de Rylks, nous achetâmes un bateau, et, déguisés en pêcheurs, nous descendîmes la Sem, nous entrâmes dans la Desna. Notre bateau fut visité à Czernicove: la misère avoit tellement défiguré Pulauski qu’il étoit impossible de le reconnoître. Nous entrâmes dans le Dniéper; nous traversâmes Kiove à Drylow. Là, nous fûmes obligés de recevoir dans notre bateau et de passer à l’autre bord des soldats russes qui alloient joindre une petite armée employée contre Pugatchew. Nous apprîmes à Zaporiskaia la prise de Bender et d’Oczakow, la conquête de la Crimée, la défaite et la mort du visir Oglou. Pulauski, désespéré, vouloit traverser les vastes contrées qui le séparoient de Pugatchew, et se joindre à cet ennemi des Russes; mais nos fatigues nous forcèrent de rester à Zaporiskaia. La paix, qui fut conclue bientôt après entre la Porte et la Russie, nous laissa les moyens d’entrer en Turquie.
Nous traversâmes à pied, et toujours déguisés, le Bondsiac, une partie de la Moldavie, de la Valachie; et, après des fatigues inouïes, nous arrivâmes à Andrinople. On nous arrêta; on nous accusa devant le cadi d’avoir voulu vendre sur notre route des diamans que nous avions apparemment volés: les mauvais habits dont nous étions couverts avoient donné lieu à ce soupçon. Pulauski se découvrit au cadi, qui nous envoya sous sûre garde à Constantinople.
Nous fûmes admis à l’audience du Grand-Seigneur. Il nous fit donner un logement, et nous assigna sur son trésor un honnête revenu. Alors j’écrivis à mes soeurs et à Boleslas: nous apprîmes par leurs réponses que les biens de Pulauski étoient saisis; qu’il étoit dégradé et condamné à perdre la tête. Mon beau-père fut consterné: il s’indigna qu’on l’eût accusé d’un régicide; il écrivit pour sa justification.
Toujours dévoré de l’amour de son pays, toujours guidé par la haine mortelle qu’il avoit jurée à ses ennemis, il ne cessa, pendant quatre ans que nous restâmes en Turquie, d’y intriguer pour que la Porte déclarât la guerre à la Russie. En 1774, il reçut avec des transports de rage la nouvelle de la triple invasion3 qui enlevoit à la république le tiers de ses possessions. Ce fut au printemps de 1776 que les insurgens se décidèrent à soutenir par les armes leurs droits violés.
«Mon pays a perdu sa liberté, me dit Pulauski; ah! du moins, combattons pour celle d’un peuple nouveau!»
[3] Démembrement de la Pologne fait par l’impératrice de Russie, l’Empereur et le roi de Prusse.Nous passâmes en Espagne, nous nous embarquâmes sur un vaisseau qui faisoit voile pour la Havane, d’où nous nous rendîmes à Philadelphie. Le congrès nous employa dans l’armée du général Washington. Pulauski, consumé d’un noir chagrin, exposoit sa vie comme un homme à qui elle étoit devenue insupportable; on le trouvoit toujours aux postes les plus dangereux: vers la fin de la quatrième campagne, il fut blessé à mes côtés. On l’emportoit dans sa tente. «Je sens que ma fin s’approche, me dit-il; il est donc vrai que je ne reverrai pas mon pays! Cruelle bizarrerie de la destinée! Pulauski tombe martyr de la liberté américaine, et les Polonois sont esclaves!... Mon ami, ma mort seroit affreuse, s’il ne me restoit un rayon d’espérance. Ah! puissé-je ne pas m’abuser!... Non, je ne m’abuse point, poursuivit-il d’une voix plus forte. Un Dieu consolateur offre à mes derniers regards l’avenir, l’heureux avenir qui s’approche: je vois l’une des premières nations du monde sortir d’un long sommeil et redemander à ses oppresseurs son honneur et ses droits antiques, ses droits sacrés, imprescriptibles, ceux de l’humanité. Je vois dans une immense capitale longtemps avilie, déshonorée par toutes les espèces de servitudes, une foule de soldats se montrer citoyens, et des milliers de citoyens devenir soldats. Sous leurs coups redoublés la Bastille s’écroule, le signal est donné d’une extrémité de l’empire à l’autre, le règne des tyrans est fini; un peuple voisin, quelquefois ennemi, mais toujours généreux, mais toujours digne juge des grandes actions, vient d’applaudir à ces efforts inattendus, couronnés d’un si prompt succès. Ah! puisse une estime réciproque commencer et affermir entre les deux peuples une inaltérable amitié!
puisse cette horrible science de fourberies et de trahisons que les cours ont appelée Politique ne pas apporter d’obstacle à cette fraternelle réunion! Nobles rivaux de talens et de philosophie, François, Anglois, laissez enfin et laissez pour jamais ces discordes sanglantes dont la fureur s’est trop souvent étendue sur les deux mondes; ne vous partagez plus l’empire de l’univers que par la force de vos exemples et l’ascendant de votre génie. Au lieu du cruel avantage d’épouvanter les nations et de les soumettre, disputez-vous la gloire plus solide d’éclairer leur ignorance et de briser leurs fers.
«Approche, ajouta Pulauski, regarde à quelques pas de nous, au milieu du carnage, parmi tant de guerriers fameux, un guerrier célèbre entre tous par son mâle courage, ses vertus vraiment républicaines et ses talens prématurés. C’est l’héritier d’un nom depuis longtemps illustre, mais qui n’avoit pas besoin de la gloire de ses aïeux pour illustrer son nom; c’est ce jeune La Fayette, déjà l’honneur de la France et l’effroi des tyrans: cependant il commence à peine ses immortels travaux. Envie son sort, Lovzinski! tâche d’imiter ses vertus, marche le plus près que tu pourras sur les pas d’un grand homme. Celui-ci, digne élève de Washington, sera bientôt le Washington de son pays. C’est à peu près dans le même temps, mon ami, c’est à cette mémorable époque de la régénération des peuples, que la justice éternelle doit ramener aussi pour nos concitoyens les jours de la vengeance et de la liberté. Alors, Lovzinski, en quelque lieu que tu sois, que ta haine se réveille! Tu combattis si glorieusement pour la Pologne! Que le souvenir de nos injures et de nos exploits échauffe ton courage! Que ton épée, tant de fois rougie du sang ennemi, se tourne encore contre les oppresseurs!
Qu’ils frémissent en te reconnoissant! qu’ils tremblent en se rappelant Pulauski!... Ils nous ont ravi nos biens, ils ont assassiné ta femme, ils t’ont arraché ta fille, ils ont flétri mon nom!... Les barbares! ils se sont partagé nos provinces! Lovzinski, voilà ce qu’il ne faut jamais oublier. Quand nos persécuteurs ont été ceux de la patrie, la vengeance devient indispensable et sacrée. Tu dois aux Russes une haine éternelle, tu dois à ton pays la dernière goutte de ton sang.»
Il dit4, il expira. La mort, en le frappant, m’enleva ma dernière consolation.
[4] Pulauski fut tué au siège de Savannah, en 1779.Mon ami, j’ai combattu pour les États-Unis jusqu’à l’heureuse paix qui vient d’assurer leur indépendance. M. de C…, qui a longtemps servi en Amérique, dans le corps que commandoit le marquis de La Fayette5, M.
de C… m’a donné une lettre de recommandation pour le baron de Faublas.
Celui-ci a pris à mon sort un intérêt si vif que bientôt nous nous sommes liés d’une étroite amitié. Je n’ai quitté sa province que pour venir m’établir à Paris, où je savois qu’il ne tarderoit pas à me suivre. Cependant mes soeurs ont rassemblé quelques foibles débris de ma fortune, jadis immense. Mes soeurs, instruites de mon arrivée ici et du nom que j’y ai pris, m’écrivent que dans quelques mois elles viendront consoler par leur présence l’infortuné Duportail.»
[5] Un jeune héros. J’ai compris fort aisément que Lovzinski me parloit du marquis de La Fayette. * * * * *Lovzinski resta comme abîmé dans ses réflexions douloureuses; enfin il me dit qu’il avoit mis en moi ses plus chères espérances; que le dessein de mon père étoit de me faire voyager l’année prochaine. J’interrompis M. Duportail pour l’assurer que je passerois quelques mois en Pologne, et que je ne négligerois rien pour me procurer quelques lumières sur le sort de Dorliska.
Il étoit tard quand je quittai M. Duportail; cependant mon premier soin, en rentrant à l’hôtel, fut d’appeler M. Person. Il accepta avec reconnoissance la bague que j’avois achetée le matin, et, sans se faire beaucoup presser, il m’avoua que, la veille, il avoit instruit Adélaïde de l’étrange visite que Mme de B… m’avoit rendue chez moi. «J’avois remarqué ce joli cavalier, me dit-il; et vous devez vous souvenir que je me trouvai sur l’escalier quand M. Duportail nomma la marquise de B…»
Je priai M. Person d’être à l’avenir plus réservé: il me quitta en me renouvelant les assurances de son désintéressement et de sa discrétion.
Rosambert avoit donc raison! Sophie m’aimoit! une indiscrétion de M.
Person avoit fait tout le mal. Sophie jalouse!... Mais comment l’apaiser? Comment dissiper ses alarmes? Comment la voir?... J’aurois pu me dispenser de me mettre au lit; l’inquiétude chassa le sommeil: toute la nuit je m’occupai de mes peines, des peines de Sophie. Il faut avouer cependant que je songeai quelquefois au vicomte de Florville; mais la marquise étoit si malheureuse! les momens que je donnai à son souvenir furent si courts! les idées qu’il me fit naître furent si différentes!... On seroit bien sévère si l’on ne m’excusoit pas.
Je ne savois encore quel parti prendre, quand le jour parut. Mon conseiller arriva enfin pour me déterminer. «M. Person a fait la faute, me dit Rosambert, c’est à lui de la réparer. Faites une lettre pour Mlle de Pontis; que le cher gouverneur s’en charge, et la remette à Mlle de Faublas, qui ne manquera pas de la porter à son adresse.» J’écrivis6.
M. Person, devenu le plus complaisant des hommes, accepta sans difficulté la commission délicate que je confiois à son zèle. Il la fit assez promptement; il m’apporta une réponse de ma jolie cousine.
[6] Le lecteur a peut-être cru que j’allois lui donner, par ordre de date, le journal de ma correspondance amoureuse. Qu’il se rassure: de toutes les lettres que nous nous sommes écrites, il ne verra que celles dont la lecture est absolument nécessaire pour l’intelligence des faits.Elle étoit courte; elle fut bientôt lue… Rosambert, sautez de joie, baisez ces deux lignes; écoutez:
Vous dites que vous n’aimez pas la marquise; ah! si je pouvois en être sûre!Dans l’excès de ma joie, je sautai au cou de M. Person. «Vous êtes content de cette réponse? me dit-il; eh bien, j’ai encore une nouvelle plus heureuse à vous apprendre.—Dites, mon cher gouverneur, dites vite.—Monsieur, mademoiselle votre soeur m’a d’abord demandé de vos nouvelles avec beaucoup d’intérêt. Elle a rougi quand je l’ai priée de remettre votre lettre à Mlle de Pontis: «Monsieur Person, vous direz à mon frère que depuis hier Sophie, désolée, m’a tout conté; vous lui direz que maintenant je connois mieux que lui la maladie de sa cousine, et même que j’ai lu la recette en question. Je ne suis plus étonnée que le baron se soit fâché!... Monsieur, attendez un moment, je vais porter la lettre… C’est peut-être pousser la complaisance bien loin; mais mon frère se chagrine, ma bonne amie souffre, je n’examine que cela.» Elle est revenue quelques momens après avec ce billet. En me le donnant, elle m’a demandé, d’un air embarrassé, si l’on ne vous verroit pas. Je lui ai objecté l’expresse défense du baron. Elle m’a observé, en rougissant beaucoup, que Mme Munich se levoit rarement avant dix heures; que le baron ne se levoit jamais plus tôt; et qu’enfin la porte du couvent s’ouvroit à huit heures précises. «Eh bien, Mademoiselle, lui ai-je dit, demain matin monsieur votre frère…» Elle m’a interrompu: «Oui, demain matin, qu’il n’y manque pas.»
Que la journée s’écoula lentement! quelle mortelle nuit la suivit! Cent fois je fus tenté d’arrêter mon horloge et d’avancer mes montres! Enfin j’entendis sonner l’heure tant désirée. Je volai au couvent: Adélaïde vint au parloir, Sophie l’accompagnoit.
«Ah! ma soeur! ah! Mademoiselle!» Je joignis leurs jolies mains, que je baisai tour à tour. Sophie, trop émue, fut obligée de s’asseoir. «Vous nous avez donné bien du chagrin!» me dit-elle; et je vis ses yeux se remplir de larmes. Comment exprimer la douceur de celles que je versai!
«Vous souffrez? me dit Adélaïde.—Non, ma soeur; jamais un moment plus heureux…—Mais ceux que vous passez avec la marquise? interrompit Sophie en tremblant.—Ma jolie cousine, ma chère Sophie, croyez-vous que je puisse l’aimer?—Pourquoi donc la voyez-vous si souvent?—Je ne la verrai plus, je vous promets que je ne la verrai plus.—Ah! si vous me trompez!...—Pourquoi donc te tromperoit-il, ma bonne amie? Puisqu’il t’aime, il est clair qu’il ne peut pas aimer cette Mme de B…—Adélaïde, tu ne sais donc pas…?—Si fait, je sais ce que c’est que la jalousie, tu me l’as dit hier; mais c’est un sentiment qui fait du mal et qui n’est pas raisonnable. Pourquoi mon frère te diroit-il qu’il t’aime, s’il ne t’aimoit pas?—Et pourquoi le dit-il à la marquise?—Sophie, je vous jure que je vous adorai le premier jour que je vous vis; vous seule m’avez fait éprouver ce sentiment tendre et respectueux qu’inspirent l’innocence et la beauté, cet amour véritable dont il faut brûler pour Sophie. C’est vous, c’est vous seule qui m’avez fait sentir que j’avois un coeur, et je n’aimerai jamais que vous.—Si vous saviez combien j’ai de plaisir à vous croire!»
Sophie se pencha sur le sein d’Adélaïde qu’elle embrassa. «Comme ton frère te ressemble! lui dit-elle: il a tes yeux, ton teint, ta bouche, ton front!» Elle l’embrassa une seconde fois. «En vérité, répondit Adélaïde d’un petit ton boudeur, autrefois vous m’aimiez pour moi; maintenant je crois que vous ne m’aimez plus qu’à cause de lui… Voilà donc ce qu’on appelle de l’amour! J’avoue que, si je le trouvai triste hier, il me paroît aujourd’hui bien séduisant… Mon frère, quand est-ce que vous épouserez ma bonne amie?—Le baron prétend que je suis trop jeune; mais, si mademoiselle le permet…—Pourquoi donc m’appelez-vous mademoiselle? ne suis-je plus votre jolie cousine?—Ah! jolie, plus jolie que jamais! plus que jolie! Si vous le permettez, j’irai parler à M. de Pontis; je lui dirai que j’adore sa fille, que sa fille m’a choisi; je lui dirai qu’il me donne ma femme, qu’il m’unisse à Sophie.—Mon père n’est point à Paris… Des affaires de famille… Je vous conterai tout cela: mais il faut que je vous quitte.—Quoi!
déjà?—Oui, il faut que je rentre avant que Mme Munich se réveille.—Demain, j’aurai donc le bonheur tous les jours…—Non, cela ne se peut pas. Non, cela ne se peut pas, répéta Adélaïde, on s’en apercevroit… Mon frère, une fois par semaine.—Oh!
mais, répliqua Sophie, tu sais bien comme Mme Munich dort quand elle a bu, et elle boit souvent.—Quoi! ma jolie cousine, votre gouvernante…—Aime le vin et les liqueurs fortes; c’est une Allemande.—Eh bien, en ce cas, je puis venir ici…—Dans trois ou quatre jours, interrompit encore ma soeur; plus souvent ce seroit nous exposer…» Sophie soupira. «Hélas! oui, dit-elle, si l’on alloit nous séparer!... Adieu, mon cher cousin. (Elle s’éloignoit; elle revint.) Ah!
je vous en prie, n’allez pas chez la marquise.—N’y allez pas, mon frère, me dit aussi Adélaïde; n’y allez pas, entendez-vous? et, si elle vient chez vous, renvoyez-la.»
Lecteurs septuagénaires et goutteux, c’est à vous que je m’adresse. La vieillesse et ses infirmités n’ont pas toujours roidi vos jambes et glacé vos coeurs. Il fut un temps où vous eûtes aussi vos rendez-vous; alors vous partiez plus légers, plus prompts que les vents, et vous reveniez de même. Vous ne l’avez pas oublié sans doute, et par conséquent vous jugez que mon père dormoit encore quand je rentrai chez moi.
Je ne m’occupai le reste de la journée que de mon bonheur; la nuit suivante fut aussi courte que la dernière m’avoit paru longue. Les songes les plus doux embellirent mon paisible sommeil; ils me montrèrent ma Sophie; et, ce qu’on croira difficilement peut-être, ils ne me montrèrent qu’elle.
* * * * *Il étoit près de midi quand je sonnai Jasmin. «Tu ne m’as pas rendu réponse hier. Comment se porte Mme de B…?—Hier, Monsieur? vous ne m’avez pas dit d’y aller.—Comment! Jasmin, vous n’y avez pas été! vous savez qu’elle est malade!... Courez-y donc vite.»
Envoyer chez la marquise, ce n’étoit pas y aller, ce n’étoit pas manquer de parole à Sophie. D’ailleurs, il y a des devoirs de société qu’un galant homme ne peut se dispenser de remplir.
Jasmin revint une heure après: «Monsieur, Mlle Justine m’a dit que madame étoit plus mal, et qu’on craignoit que la fièvre ne se réglât.—On craint que la fièvre ne se règle; mais cela est donc sérieux?—Oui, Monsieur, Mlle Justine m’a dit tout bas de vous avertir, de sa part, que monsieur le marquis étoit parti ce matin pour Versailles, où il doit rester trois jours.—C’est bon, Jasmin, allez.»
[Illustration: FAUBLAS CHEZ CORALIE]
La fièvre va se régler!... Pauvre vicomte de Florville!... Ce sont les propos du baron,... c’est mon ingratitude:... car au fond elle a à se plaindre de moi. Je l’ai trompée… Je n’avois qu’à lui dire que j’en aimois une autre… Elle va plus mal! Et si le danger devenoit encore plus grand! Si la marquise, à la fleur de son âge, périssoit consumée d’une maladie lente!... J’aurois éternellement sa mort à me reprocher!... Cette idée est insupportable… O ma Sophie, tu m’es bien chère! mais faut-il, à cause de toi, laisser la marquise mourir de chagrin?
J’appelai Jasmin: «Retourne à Justine, demande-lui si, dans l’absence du marquis, je ne pourrois pas voir Mme de B…, la calmer,... la consoler un peu? Jasmin, si cela se peut, tu t’informeras de l’heure,... de la porte par laquelle je dois entrer;... enfin tu arrangeras cela avec Justine.—Oui, Monsieur.—Va vite.»
Il ne tarda pas à revenir. Justine lui avoit dit qu’elle ne croyoit pas que madame fût en état de recevoir personne; qu’elle ne savoit pas si madame seroit bien aise de la visite de monsieur le chevalier; que, cependant, il n’y avoit qu’une scène à risquer. Je savois le chemin: ce soir, sur les neuf heures, je n’avois qu’à me glisser par la porte cochère, gagner promptement l’escalier dérobé, ouvrir la porte du boudoir avec la clef qu’elle donnoit. Au reste, si madame se fâchoit, Justine ne prenoit rien sur elle, et ce seroit mon affaire.
A neuf heures précises je frappai à l’hôtel du marquis. «Qui demandez-vous?» cria le suisse. Je répondis: «Justine», et je me coulai rapidement. Je trouvai Justine en sentinelle dans le boudoir: «Comment va-t-elle?—Bien doucement.—Elle est là, dans sa chambre à coucher?—Oh! mon Dieu, sûrement, et au lit.—Elle est alitée?—Oui, Monsieur.—Cet imbécile de Jasmin ne m’a pas dit cela. Est-elle seule?
ses femmes…—Elle est seule, Monsieur; mais je n’ose vous annoncer», ajouta-t-elle en composant sa petite mine friponne. Je l’embrassai par distraction. «Tiens, vois-tu cette chienne d’ottomane-là? je ne l’oublierai de ma vie», et, toujours par distraction, je poussai Justine dessus. Elle parut véritablement effrayée. «Mon Dieu! madame va entendre, elle ne dort pas.» Effectivement la marquise, forçant sa voix un peu éteinte, demanda qui étoit là. Justine ouvrit la porte de la chambre à coucher: «Madame, c’est…» J’approchai du lit, je pris la belle main qui entr’ouvroit les rideaux: «C’est moi, c’est votre amant, qui, plein d’inquiétude…—Quoi! Monsieur, qui vous a ouvert la porte?
qui vous a permis?...—J’ai cru que vous excuseriez…—Eh bien!
Monsieur, que voulez-vous? insulter à ma douleur? redoubler mes chagrins? augmenter mon mal?—Je viens pour le calmer.—Le calmer!
Monsieur, ferez-vous que je n’aie pas entendu ce que votre père a dit, que je n’aie pas lu ce que vous avez écrit? (La marquise fit quelques efforts pour me cacher ses larmes.)—Madame, devez-vous m’imputer les torts du baron? Et quant à la lettre…—Monsieur, je ne vous demande pas d’explication, je n’en veux pas.—Au moins, dites-moi si depuis hier vous vous sentez un peu mieux.—Plus mal, Monsieur, plus mal. Mais que vous importe? Quelle espèce d’intérêt prenez-vous à ce qui me touche?—Pouvez-vous le demander!—Sans doute j’ai tort; je dois être assez convaincue que vous ne m’aimez pas.—Ma chère maman!...—Laissez ce nom qui me rappelle mes fautes et mon bonheur, hélas! trop court; ce nom qui rappelle un enfant trop aimable et trop aimé! un enfant dont la fausse candeur me séduisit, dont les charmes peu communs égarèrent ma raison… Je me flattois qu’au moins sa tendresse étoit le prix de la mienne… Hélas! il me trahissoit froidement! Cruel! si jeune encore, vous possédez à ce point l’art de tromper!—Non, je ne vous trompe pas.—Allez, ingrat, allez aux pieds de votre Sophie vous faire un mérite de mes douleurs. Dites-lui que la marquise, indignement sacrifiée, gémit de vous avoir connu, et, pour qu’il ne manque rien à mon humiliation, allez trouver votre père, votre père qui ose me faire un crime de ma tendresse pour vous; apprenez-lui que son digne fils m’en a cruellement punie; mais, Faublas, souvenez-vous du moins, souvenez-vous toujours que cette femme qu’on vous a dite ardente, vive, emportée, uniquement dévorée de la soif du plaisir, que cette femme ne put résister au chagrin d’avoir été si cruellement traitée, et ne se consola jamais de vous avoir perdu.—Ma chère maman, pouvez-vous méconnoître le sentiment qui me ramène?—Oui, la pitié que vous ne pouvez refuser à mes peines! l’offensante pitié!—Non: l’amour, l’amour le plus vif.»
Je pris une de ses mains, qu’elle ne retira plus. On ne peut se figurer combien ses plaintes m’avoient ému, combien je souffrois de l’état où je la trouvois.
«Ah! me dit-elle, que vous connoissez bien ma foiblesse et ma crédulité!
Allons, Faublas, asseyez-vous là. (Je me plaçai sur le bord de son lit.) Eh mais, si quelqu’un entroit! si l’on vous voyoit! Faites-moi le plaisir d’appeler Justine, elle est dans le boudoir… Petite, que ma porte soit fermée à tout le monde… Tu diras à mes femmes que je repose, et tu recommanderas bien dans l’antichambre qu’on ne laisse entrer personne… Mon ami, vous souperez ici.—De tout mon coeur.—Petite, demande une volaille… Tu leur diras que je suis assoupie, fatiguée; mais qu’avant de m’endormir je me sens quelque envie d’entamer une aile… Surtout je veux être tranquille. Toi, Justine, tu auras un appétit excessif: tu m’entends bien?—Oui, Madame, répliqua la soubrette en riant; oui, il faut ce soir que je mange comme deux.»
Dès que Justine fut sortie, je serrai la marquise dans mes bras, et, après avoir préludé par de petites caresses, je voulus pousser très loin mes entreprises. On m’opposa une résistance à laquelle je ne m’attendois pas, et Justine, qui apportoit un poulet, me força de suspendre l’attaque. La marquise ne voulut pas manger; moi, tout en dépeçant l’animal, je considérois l’appartement avec une attention que ma belle maîtresse remarqua. «Mais que regarde-t-il donc ainsi?—Cet appartement que je reconnois avec plaisir, il me semble que c’est ici…» La marquise me comprit: «Oui, c’est ici que la figure de Mlle Duportail m’a joué un vilain tour.—Pourquoi vilain?—Pourquoi? parce que Faublas est un trompeur.—Ah! vous allez recommencer la querelle! En vérité, maman, vous êtes ce soir bien singulière. Vous voulez qu’on dispute, et vous ne voulez pas qu’on se raccommode.—Justement, Monsieur le libertin et l’ingrat; vous avez de bonnes raisons, vous, pour vouloir tout le contraire: c’est au raccommodement que vous visez, et vous esquivez la dispute. Au reste, puisque nous en sommes là-dessus, demandez au baron s’il ne faut pas…—Quoi! maman, il se pourroit que ce que mon père a dit…? Ce seroit là ce qui empêcheroit…?—Que ce soit cela ou autre chose, toujours est-il certain, Monsieur le conquérant, que ce soir il n’y aura pas entre nous de raccommodement dans ce sens-là ma petite maman, c’est précisément dans ce sens-là qu’il y en aura.—Je vous assure que non.—Je vous proteste que si.»
L’air déterminé dont j’affirmois parut effrayer la marquise: je la vis s’arranger de la manière qu’elle jugea la plus propre à me contrarier.
«Oui, oui, faites vos dispositions; mais, dès que j’aurai soupé, quand Justine ne sera plus là, vous verrez!—Justine ne s’en ira pas…
Petite, ne quitte pas mon appartement… Chevalier, asseyez-vous ici,...
un peu plus près de nous… Là, bien, j’ai quelque chose à vous dire.»
Elle passa un bras derrière moi, appuya sa tête sur mon épaule; et, après m’avoir donné un baiser: «Faublas, m’aimez-vous? dit-elle en baissant la voix.—Maman, n’en doutez plus.—Je vous en demande une preuve.—Quoi donc? m’écriai-je avec inquiétude.—De ne pas insister ce soir sur le raccommodement…—Pourquoi cela?—Mon ami, j’ai la fièvre, vous la gagneriez.—Eh bien! qu’importe?—Qu’importe! répéta-t-elle en m’embrassant; j’aime cette réponse-là: que n’est-elle aussi sage qu’elle me paroît flatteuse!... Mon bon ami, mon cher Faublas, je ne veux pas d’un bonheur qui vous coûteroit votre santé! Quelle femme assez peu délicate pourroit acheter à ce prix quelques instans rapides d’une jouissance d’autant moins douce qu’elle est plus répétée? Quelle femme assez aveugle, assez insensible, pourroit, en se donnant à toi, ne céder qu’à l’attrait du plaisir? Qui! moi! j’énerverois tes forces!
j’épuiserois ta jeunesse! j’altérerois un des plus beaux ouvrages de la nature! je détruirois un de ses chefs-d’oeuvre les plus séduisans! Non, mon cher Faublas, non. Pour t’épargner des regrets, je combattrai tes désirs et ma propre foiblesse; dans tous les temps tu me trouveras prête à m’immoler pour ton bonheur; et, loin de te préparer des jours tristes ou douloureux, je donnerai, s’il le faut, ma vie, pour prolonger, pour embellir la tienne. O des amans le plus aimable et le plus aimé! ce n’est pas pour moi seulement que je te chéris; va, quoi qu’on en puisse dire, c’est toi, c’est toi-même que j’adore en toi… Mon bon ami, promets-moi de ne pas insister ce soir… Je renverrai Justine; tu seras là, je te verrai, je t’entendrai, je m’endormirai peut-être sur ton sein; je serai trop heureuse… Mon bon ami, donne-moi ta parole d’honneur… Chevalier, répondez-moi donc… Mais voyez comme il réfléchit pour une chose si simple!»
La marquise avoit raison: je réfléchissois. Je pensois à Sophie; je faisois à ma jolie cousine l’hommage des privations qu’on m’imposoit; et, cette idée m’inspirant le courage de les supporter, je promis à sa rivale d’être sage. Aussitôt Justine reçut l’ordre de s’éloigner.
«Faublas, je suis contente de vous, reprit la marquise d’un air de satisfaction. Causons tranquillement: ce plaisir-là, s’il est moins vif qu’un autre, est plus durable… De quoi riez-vous?—D’une idée peut-être singulière.—Dites, mon ami, dites.—Si l’on pouvoit imposer à une femme qui attend son amant la condition de le garder pendant deux heures pour causer avec lui seulement, ou de le renvoyer au bout de cinq minutes qu’alors elle emploieroit à son gré?...—Mon ami, beaucoup de belles dames trouveroient l’alternative embarrassante. On dit qu’il y en a pour qui le plaisir de parler sentiment est le nec plus ultra de l’amour; toutes les autres fonctions d’une maîtresse coûtent singulièrement à leur complaisance: d’honneur, je crois que, s’il en existe, elles sont du moins en bien petit nombre. En revanche, je vous assure qu’il s’en rencontreroit beaucoup, mais beaucoup, à qui ce bavardage et cette inaction de deux heures paroîtroient fort ridicules.
J’en connois qui aimeroient bien mieux rester muettes toute leur vie.—Ce n’est pas vous, maman.—Moi, je serois du parti qui accorderoit les deux autres.—Oui?—Oui, mon ami. Les deux heures de conversation, ce seroit pour aujourd’hui, supposons, et les cinq minutes de bonheur, je les garderois pour demain.—Pour demain? souvenez-vous-en bien.—Ah vous l’avez dit.—Oui, mais ce n’étoit qu’une supposition.»
La marquise mit beaucoup du sien dans l’entretien que nous eûmes ensemble; et je lui découvris mille perfections que je n’avois pas encore eu le temps d’apercevoir. Elle m’étonna par une foule de traits satiriques, ingénieux ou brillans; il lui échappa même quelques pensées un peu philosophiques, mais pas une seule réflexion morale. J’admirai surtout en elle cette élocution élégante et facile que l’usage du grand monde donne quelquefois, cet esprit naturel et fin qui ne s’acquiert jamais; un goût épuré, dont auroient grand besoin beaucoup de nos beaux esprits que je ne nomme pas, et plus de savoir que n’en a communément une femme belle ou jolie.
Je ne croyois être auprès d’elle que depuis un quart d’heure, quand nous entendîmes sonner minuit. «Voici le moment de la retraite, mon ami, me dit-elle, il faut que Justine vous reconduise elle-même jusqu’à la porte, à cause de mon suisse qui n’entend pas raison. (La suivante attentive accourut au premier coup de sonnette.) Petite, tu vas reconduire ton amoureux.—Comment? son amoureux sans doute; vous ne comprenez pas que Justine qui fait entrer un jeune homme le soir, qui le reconduit à minuit, a tout à fait l’air d’avoir une affaire de coeur?
Je suis sûre que demain on le dira tout haut dans l’office; mais la petite sait bien que je la dédommagerai amplement de ce qu’elle pourra souffrir à cause de moi. Adieu, mon cher Faublas; on vous verra demain sur les huit heures?—Au plus tard.—Mon ami, je serai malade pour tout le monde… Allons, petite, reconduis-le: car, enfin, il faut ménager un peu ta réputation; plus il s’en ira tard, et plus on s’égayera sur ton compte… Allez sans lumière, pour qu’on ne vous voie pas dans le petit escalier, et marchez bien doucement, de peur de vous blesser.»
Justine et moi nous entrâmes dans le boudoir. J’eus soin de bien fermer la porte de la chambre à coucher qui y communiquoit, tandis que Justine ouvroit à tâtons celle qui conduisoit à l’escalier dérobé. Au lieu de suivre sur cet escalier ma conductrice, qui me tendoit la main, je l’attirai doucement vers moi. «Mon enfant, lui dis-je si bas qu’à peine elle entendit, tu te souviens bien de la scène de l’ottomane; je veux me venger: aide-moi, ne dis mot.» Justine, toujours disposée à me servir, me seconda si bien sur l’ottomane que la marquise elle-même n’auroit pu mieux faire; jamais je n’éprouvai mieux combien eut raison celui qui, le premier, écrivit: «La vengeance est le plaisir des dieux!»
Si l’on veut se pénétrer de mon esprit, considérer mon âge, examiner ma position, on verra que je ne pouvois manquer au rendez-vous du lendemain. La marquise m’attendoit avec impatience: elle me prodigua les caresses les plus flatteuses et les noms les plus doux. Elle satisfit même ma curiosité, toujours empressée, avec une complaisance qui me parut du plus favorable augure; mais, comme la veille, elle arrêta mes transports au moment de les couronner, et, prétextant encore sa fièvre maudite, elle me refusa constamment la preuve la plus certaine de la tendresse d’une amante, cette preuve si chère à tous les jeunes gens, si nécessaire au plus ardent de tous! Je supportois ma peine assez patiemment, dans l’espérance qu’au moins la jolie suivante, au moment du départ, auroit pitié de moi; point du tout, la marquise, qui n’étoit plus alitée, me reconduisit elle-même jusqu’à l’escalier dérobé. Je voyois bien que Justine souffroit de ma douleur; mais pouvoit-elle me consoler dans la cour? Je rentrai chez moi bien chaste et bien désolé.
Rosambert, que j’instruisis des rigueurs de ma belle maîtresse, n’en parut point étonné. Il me dit: «Je vous ai prévenu que Mme de B…
régloit sa conduite sur les circonstances, et la changeoit selon les événemens. Quelles que soient les qualités physiques et les facultés morales de Mlle de Pontis, puisque le chevalier l’aime, elle est à ses yeux spirituelle et jolie. Cette passion est légitime, honnête et vertueuse; c’est un premier amour. Il naquit de la sympathie; il vit de privations; il croîtra par les obstacles, l’habitude et l’espérance.
Mlle de Pontis est donc une rivale dangereuse. Voilà, n’en doutez pas, ce que s’est dit la marquise; mais, après avoir examiné les moyens de son ennemie, elle a calculé ses propres forces et la foiblesse du jeune Adonis dont il s’agit de disputer le coeur irrésolu…—Irrésolu, Rosambert oui, irrésolu quant à présent. Vous adorez l’une; mais vous ne pouvez vous décider à lui sacrifier l’autre… A votre âge, l’attrait du plaisir a une force irrésistible. Vous savez de quel plaisir je veux parler: Sophie ne peut vous l’offrir, celui-là! C’est Mme de B… qui en est la dispensatrice intéressée; eh bien! mon ami, irriter sans cesse vos désirs, les satisfaire quelquefois, ne les épuiser jamais, en deux mots voilà son plan. C’est pour rendre ses faveurs plus précieuses qu’elle en sera désormais avare. Croyez qu’elle souffrira comme vous des privations qu’elle va vous imposer; mais, à quelque prix que ce soit, la marquise a juré de vous conserver.»
Enfin, il est temps de retourner à Sophie! Elle luit enfin la troisième journée! Je puis aller au couvent voir ma jolie cousine. Oh! comme depuis trois jours elle étoit encore embellie!
Pendant deux mois, à peu près, j’eus le bonheur de l’entretenir au parloir régulièrement deux fois par semaine. O pouvoir prodigieux des vertus et de la beauté réunies! en quittant ma Sophie, j’imaginois toujours qu’il étoit impossible que je l’aimasse davantage, et, chaque fois que je la voyois, je sentois que mon amour étoit encore augmenté.
Il faut avouer cependant que, dans le cours de ces deux mois, je vis souvent la belle marquise, qui, toujours attachée au plan de réforme qu’elle avoit en effet adopté, économisoit nos plaisirs, au point de me refuser quelquefois le nécessaire. Il faut avouer encore que ma jolie petite Justine, qui savoit très bien mon adresse, venoit incognito
chez moi recueillir les épargnes de sa maîtresse.
M. Duportail, impatient de retrouver sa chère fille, étoit parti depuis six semaines pour la Russie, dans l’espérance de s’y procurer quelques lumières sur le sort de Dorliska.
Un jour que j’étois avec Rosambert à l’Opéra, nous y rencontrâmes le marquis de B… Il salua le comte d’un air froidement poli, mais il me fit l’accueil le plus caressant. Il se plaignit de ce que, depuis plus de deux mois, il n’avoit pas eu le bonheur de pouvoir me joindre, et il me demanda comment mon père se portoit. «Fort bien, Monsieur le marquis: il est actuellement en Russie.—Ah! ah! cela est donc vrai?—Assurément.—Monsieur, et Mlle Duportail?—Ma soeur se porte à merveille.—Toujours à Soissons?—Oui, Monsieur.—Et quand revient-elle dans ce pays-ci?—Au carnaval prochain», répondit aussitôt Rosambert.
Pour détourner cette plaisanterie dont je craignis l’effet, j’assurai au marquis que ma soeur viendroit passer l’hiver à Paris. «Mais, reprit M.