Les amours du chevalier de Faublas, tome 2/5
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
Un secret pressentiment sembloit m’avertir des malheurs qui menaçoient nos amours. Ce jour-là, plus qu’à l’ordinaire, je pressai Sophie de m’apprendre quelles affaires si importantes tenoient son père éloigné, à quelle époque le retour de M. de Pontis étoit fixé, quels moyens il me faudroit employer pour obtenir de lui ma jolie cousine. Sophie, après avoir hésité quelques momens, prit la main de ma soeur et la mienne. «Ma chère Adélaïde, toi en qui j’ai trouvé une soeur tendre, une véritable amie, et vous, mon cher cousin, vous qui m’avez fait aimer l’exil où je languissois, il est temps que vous sachiez un secret important qui n’est connu que de Mme Munich, qui doit rester toujours entre vous et moi. Je ne suis pas Françoise, le nom que je porte est supposé. Mon père, le baron de Gorlitz, possède des biens considérables dans l’Allemagne sa patrie, où ma famille est puissante et considérée. Je ne sais pourquoi l’on m’a privée du bonheur de vivre dans son sein; mais il y a bientôt huit ans que je suis en France. Ce n’est pas le baron qui m’y a amenée.
Un domestique françois, vieilli à son service, a pris dans le temps le train d’un homme de qualité; il s’est fait appeler M. de Pontis: il a dit qu’il étoit mon père, et m’a laissée sous la garde de Mme Munich, dans ce couvent où, depuis, il est venu exactement tous les six mois savoir de mes nouvelles et payer ma pension. Depuis huit ans je n’ai joui que deux fois du bonheur d’embrasser mon père. Quand je demande à Mme Munich pourquoi l’on m’a élevée en France, pourquoi le baron de Gorlitz me refuse son nom, pourquoi il vient si rarement voir sa fille, elle me répond tranquillement que ces précautions sont nécessaires; que je bénirai un jour la sagesse d’un père qui m’aime tendrement. Depuis quelques mois elle me répète souvent que le moment de mon retour en Allemagne s’approche. Hélas! je ne sais plus si mon coeur le souhaite!
Qu’il me seroit doux de revoir ma patrie, ma famille et mon père! Mais, Adélaïde, Faublas, qu’il me seroit cruel d’être séparée de vous jamais, Sophie, jamais. Partez demain pour l’Allemagne, dès demain je vous y suivrai. J’irai vous demander au baron: s’il aime sa fille, il ne s’opposera point à notre bonheur.»
Comme il se prolongea délicieusement l’entretien qui suivit l’intéressante confidence que Sophie venoit de nous faire! Adélaïde, lasse de nous avoir répété vingt fois qu’il étoit plus de dix heures, que Mme Munich nous surprendroit, Adélaïde força ma jolie cousine de me quitter. Je sentis mon coeur se serrer quand j’embrassai ma soeur, je le sentis frémir quand je dis adieu à Sophie.
En sortant du couvent, j’aperçus mon Argus de la veille en sentinelle dans une allée voisine. Quand il me vit à quelque distance, il quitta sa retraite, apparemment pour m’épier jusque chez moi. Je le laissai se rapprocher quelques pas, et tout à coup je me retournai sur lui: il ne m’attendit pas; mais, s’il couroit bien, je courois mieux. Au détour de la rue je le saisis par la jambe, à l’instant où l’un de mes hommes apostés l’alloit prendre au collet. Le fuyard, perdant l’équilibre, tomba par terre, poussa de grands cris, et s’efforça d’intéresser pour lui la populace aussitôt ameutée. Déjà quelques séditieux crioient vengeance, et se préparoient à me faire un mauvais parti, quand je m’écriai: «Messieurs, c’est un espion.» A ce mot de proscription, mon ennemi, abandonné de tous ses défenseurs, vit qu’il ne lui restoit d’autre moyen de s’épargner les coups de bâton dont je le menaçois que de déclarer celui qui le payoit pour m’observer; il me nomma Mme Dutour.
Je le renvoyai en l’exhortant à ne plus revenir.
Le lendemain, de très bonne heure, mon père me mena, à huit lieues de Paris, voir une maison de campagne qu’il avoit achetée depuis plus d’un mois. Nous visitâmes le jardin, qui me parut fort joli, les appartemens, que je trouvai commodes et rians. Je distinguai surtout une chambre fort agréable, fort gaie, mais dont les fenêtres étoient grillées. J’en fis faire la remarque au baron. Il me répondit froidement: «Ces fenêtres-là sont grillées, parce que cet appartement sera désormais le vôtre.—Le mien, mon père!—Oui, Monsieur: j’avois acheté cette maison pour y jouir de la belle saison, mais vous m’avez forcé de faire d’un lieu de plaisance une prison.—Une prison!—Vous m’avez trompé, Monsieur; ce n’est ni l’amant de la marquise, ni celui de Coralie que je renferme, c’est le séducteur de Sophie. Quand je m’applaudissois de votre obéissance, vous abusiez de ma sécurité! vous alliez au couvent tous les jours. Quelqu’un qui s’intéresse apparemment à vos démarches m’en a donné l’avis secret. Lisez cet écrit anonyme, lisez.
Monsieur le baron de Faublas est averti que tous les matins, depuis huit heures jusqu’à dix, monsieur son fils va voir au couvent Mlle de Faublas et Mlle Sophie de Pontis.«Je sais, Monsieur, continua mon père, le peu de foi que mérite un écrit anonyme… Je ne vous ai pas condamné sur un titre aussi méprisable; mais, comme, dans une affaire de la nature de celle-ci, on ne doit rien négliger, je me suis informé: j’ai appris qu’on m’avoit écrit la vérité.
Monsieur, si vous n’aimez pas Sophie, vous êtes un lâche suborneur: cette captivité domestique est pour vous un châtiment trop doux; si vous l’aimez, au contraire, je dois travailler à vous guérir de cette passion que je n’approuve pas, Monsieur: vous ne sortirez pas de cette chambre.
Trois hommes que je laisse ici seront en même temps vos domestiques et vos gardiens; ils savent quelles gens je permets que vous receviez.»
L’étonnement dans lequel ce discours m’avoit jeté ne peut se comparer qu’à la douleur qu’il me causa. J’avois d’abord écouté sans pouvoir dire un seul mot, je fis ensuite d’inutiles efforts pour répondre modérément: «Mon père, oserois-je vous demander pourquoi vous n’approuvez pas mon amour pour Sophie?—Parce que le père de cette jeune personne l’ignore, parce qu’il se pourroit qu’il ne voulût pas vous donner sa fille, parce que moi-même je vous destine une autre femme.—Et quelle est donc cette infortunée que vous avez choisie, mon père?—M. Duportail est mon intime ami, il vous estime…—Ah! c’est Dorliska que j’épouserai? une fille perdue, ou peut-être morte!—Pourquoi morte? Je crois que mon ami retrouvera sa fille; le Ciel doit cette consolation au plus malheureux des pères. Lovzinski fait de nouvelles recherches, et vous, mon fils, quand l’absence et le temps, qui usent toutes les passions folles, auront détruit la vôtre, vous commencerez vos voyages; vous passerez en Pologne…—Oui, et là, comme les chevaliers errans, j’irai de porte en porte chercher une fille pour l’épouser!—Monsieur, vous ne remarquez pas que vos réponses sont d’une indécence!...—Pardon, mon père, vingt fois pardon. L’excès de ma douleur…—Mon fils, je n’ai plus qu’un mot à vous dire. Préparez-vous à réparer les longues infortunes d’un gentilhomme pour qui mon amitié ne doit pas être vaine…—Mon père, je tiendrai parole à Lovzinski; j’irai jusqu’au bout du monde, s’il le faut, chercher sa Dorliska.—Et vous renoncerez à Mlle de Pontis?—Plutôt mourir mille fois!—Jeune homme!—Mon père, je ne partirai pour la Pologne qu’après avoir obtenu la main de Sophie. Je le jure par vous, par elle, par ce qu’il y a de plus sacré.—Respectez mon autorité, ou craignez…—Eh! qu’ai-je à craindre, Monsieur? Vous me séparez de Sophie! quel mal plus grand pouvez-vous me faire? Otez-moi la vie, cruel que vous êtes; ôtez-la-moi, vous me rendrez service.»
Le baron, furieux ou attendri, sortit brusquement, ferma la porte, et me laissa en prison.
Que de réflexions pénibles m’agitèrent en cet affreux moment! Perdre la liberté, c’eût été peu de chose; mais perdre Sophie!... Sophie!... Mon absence réveilleroit sa jalousie! Elle me croiroit infidèle et parjure!
Et si son père venoit la chercher, si elle se hâtoit de quitter un pays que ma perfidie lui auroit fait détester! Si Mlle de Gorlitz, paroissant à la cour de Vienne dans tout l’éclat de sa beauté, alloit choisir un époux parmi tant de jeunes seigneurs bientôt épris de ses charmes! Si elle alloit me trahir en croyant se venger!... Mlle de Pontis dans les bras d’un autre!... Oh! non, jamais. Sophie désespérée me resteroit fidèle! Mais son barbare père ne pourroit-il pas la forcer de contracter un hymen odieux, tandis que le mien, non moins impitoyable, retiendroit prisonnier, dans un village ignoré, son fils mourant d’inquiétude et de douleur?
Cruelle marquise, c’est par toi sans doute que le baron a su mes amours fortunées. C’est ta jalouse rage qui dicta ce perfide écrit! Que tu me fais payer cher les rapides plaisirs que tu m’as donnés! Ah! du moins, si ta vengeance n’avoit poursuivi que moi!
Il est vrai que j’ai sacrifié Mme de B…; et, si mes torts ne justifient pas tout à fait sa haine, ils font au moins qu’elle ne m’étonne pas. Mais l’injustice du baron, je ne puis la concevoir: il exige que je sacrifie mon bonheur à son amitié pour M. Duportail! Il punit comme le crime le plus inexorable un penchant légitime et vertueux! il me sépare de tout ce qui m’est cher! il m’enlève à Sophie!
il m’enferme comme un criminel! Il veut donc ma mort? Eh bien, je ne tarderai pas à le satisfaire. C’est apparemment pour prolonger mon supplice qu’ils ont écarté tout ce qui pouvoit aider à me débarrasser du fardeau de mon existence; mais, s’ils parviennent à m’empêcher d’attenter à ma vie, ils ne peuvent m’obliger à m’occuper du soin de sa conservation. Qu’ils m’apportent de quoi manger; qu’ils m’apportent…, je jette les plats par la fenêtre, tout ira dans le jardin, à travers ces infâmes barreaux.
Je persistai dans cette résolution violente, jusqu’à ce qu’un vif appétit, déterminé par une diète de cinq heures, m’eût fait envisager les choses plus sainement. Et qu’on ne prenne pas ceci pour une plaisanterie! A tout âge, en tous temps, en tous lieux, dans quelque situation qu’on se trouve, l’estomac influe prodigieusement sur le cerveau. Un malheureux qui est à jeun ne raisonne pas du tout comme un malheureux qui vient de faire un bon repas.
Je m’emparai donc, sans me faire prier, des mets qu’on m’apporta pour mon dîner, et je me disois tout bas en les dévorant: «Vraiment, j’allois faire une belle sottise! Et qui consoleroit ma jolie cousine, si j’étois mort? Qui lui diroit que la dernière palpitation de mon coeur fut un soupir d’amour pour elle? Il faut manger pour vivre; il faut vivre pour revoir, pour adorer, pour épouser Sophie.»
Le troisième jour de ma détention, le baron m’envoya mes livres, mes instrumens de mathématiques, mon forte-piano. Mon premier soin fut de rendre grâces à sa clémence paternelle, qui me ménageoit dans ma retraite quelque dissipation; mais, quand je vins à réfléchir que les soins qu’on prenoit d’adoucir ma captivité m’annonçoient combien elle seroit longue, je sentis un vif désir de la terminer promptement. Tandis qu’on meubloit ma chambre de ces effets nouveaux, je fis pour m’évader une tentative que la vigilance de mes gardes rendit inutile, et je demeurai convaincu, après avoir examiné la situation de ma prison et le régime établi pour sa sûreté, que, loin de négliger les précautions nécessaires, on en prenoit de fort inutiles. J’avois encore dans ma bourse trois morceaux de ce métal tout-puissant qui ouvre les portes et brise les grilles, j’offris mes soixante-douze livres à mes geôliers, que je m’efforçai de gagner par les plus belles paroles: on refusa mon or, on rejeta mes promesses. Je ne sais comment mon père avoit fait, mais il avoit trouvé trois domestiques incorruptibles.
Je fus bientôt honoré des visites de ceux que le baron me permettoit de recevoir. Parlerai-je d’un marchand retiré, qui citoit sa conscience à tout propos; d’un gentilhomme du lieu, qui me répéta cent fois le nom de ses chiens et l’âge de sa jument, avant de me dire qu’il avoit une femme et des enfans; d’un moine à rouge trogne, qui buvoit fort bien un vin médiocre, quoiqu’il préférât le meilleur, de son camarade joufflu, célèbre par son adresse à découper une volaille, et qui servoit chacun de manière que le meilleur morceau, oublié, je ne sais comment, dans un coin du plat, lui restoit toujours? Laissons ces gens-là, qui se trouvent partout; mais distinguons quatre hommes fort extraordinaires, qu’un hasard bien singulier rassembloit dans ce petit village de la B…
C’étoit un curé qui avoit de l’esprit! un régent de collège qui n’étoit pédant que par distraction et impoli que par caprice! un vieux militaire qui ne juroit pas toujours! un vieil avocat qui disoit quelquefois la vérité!
Quelle société pour l’ami de Rosambert, pour l’élève de Mme de B…!
quelle société pour l’amant de Sophie! Je souffrois moins quand je restois seul: alors, ma jolie cousine, j’étois avec vous; les yeux fixés sur votre portrait, je croyois vous parler en admirant votre image.
Image consolatrice et révérée, de combien de larmes je t’arrosai! que de baisers tu reçus! que de fois, posée sur mon coeur, tu le sentis tressaillir d’impatience et d’amour!
Je dois néanmoins l’avouer, les belles-lettres aussi contribuèrent à charmer l’ennui de ma solitude. Mais, ô ma Sophie! pour échapper quelquefois aux plaisirs douloureux de ton souvenir, il ne falloit rien moins que les plus estimables talens ou les plus beaux génies dont notre moderne littérature puisse s’enorgueillir. Je lus Moncrif et Florian, Le Monier et Imbert, Deshoulières et Beauharnois, La Fayette et Riccoboni, Colardeau et Léonard, Dorat et Bernis, de Belloy et Chénier, Crébillon fils et de La Clos7, Sainte-Foi et Beaumarchais, Duclos et Marmontel, Destouches et de Bièvre, Gresset et Colin, Cochin et Linguet, Helvétius et Cerutti, Vertot et Raynal, Mably et Mirabeau, Jean-Baptiste et Le Brun, Gessner et Delille8, Voltaire et Philoctète et Mélanie[9], ses élèves; Jean-Jacques surtout, Jean-Jacques et Bernardin de Saint-Pierre.
[7] Les Liaisons dangereuses. [8] Gessner n’est pas des nôtres; mais à quel poète françois aurois-je comparé le chantre des Jardins? [9] Qui ne connoît pas ces deux excellens ouvrages de M. de La Harpe?Mais, lorsqu’à la fin d’un jour si heureusement abrégé, mon esprit et mon coeur avoient besoin d’un égal repos; lorsqu’il falloit tout à coup rompre le double charme, tout à coup et en même temps oublier les lettres et l’amour; lorsqu’il le falloit? Eh bien, ma Sophie, notre littérature, qui avoit fait le mal, étoit là pour le réparer. J’allois demander à d’autres écrivains le bienfaisant sommeil, et c’étoit de mes contemporains, je dois le dire à leur gloire, oui, c’étoit de mes contemporains que j’obtenois ordinairement les plus violens narcotiques.
Bon Dieu! comme en ce genre elle est riche, la génération présente! Que de Scudérys, que de Cotins, que de Pradons, elle a ressuscités! Que d’écrivains fameux pendant un jour! hélas! hélas! et que de réputations plus longtemps usurpées!... Quoi! même dans le sanctuaire! jusqu’au sein de l’Académie! Eh! Monsieur S…, qui donc y pourra-t-on recevoir après vous? Néanmoins je vous rends mille grâces! vos écrits si plats et si barbares sont tout-puissans contre l’insomnie. Depuis huit jours ils m’endormoient chaque soir; depuis huit jours, quand je ne lisois plus, quand je ne dormois pas, je languissois dans ma prison.
Toute communication m’étoit fermée au dehors; je ne recevois aucune lettre; on ne me permettoit d’écrire à personne. Le baron vint me voir: je m’efforçai de le fléchir, il fut inexorable.
Après cette visite de mon père, quatre jours s’écoulèrent encore. Au milieu de la cinquième nuit, je fus réveillé par un bruit sourd qui partoit du jardin. Je courus ouvrir ma fenêtre, sous laquelle je vis une échelle plantée. Je distinguai quatre hommes qui sembloient tenir conseil. L’un d’eux monta hardiment, une pioche à la main: «Vous êtes le chevalier de Faublas?—Oui, Monsieur.—Habillez-vous promptement tandis que je vais travailler le plus doucement que je pourrai à lever un barreau. Si vos gardes m’entendent, s’ils viennent à vous, voici deux pistolets que vous leur montrerez, cela suffira pour les contenir.
Dépêchez-vous: votre ami vous attend dans sa chaise de poste, à la petite porte du jardin.—Mon ami?—Oui, Monsieur. Le comte de Rosambert.—Quel service!...—Chut!... Habillez-vous.»
Il ne fallut pas me le répéter une troisième fois. Je n’y voyois goutte; mais je cherchois mes vêtemens à tâtons: jamais toilette ne fut plus tôt faite. Cependant mon libérateur frappoit à petits coups redoublés; quand le barreau fut ôté, je crus voir le ciel ouvert. Je passai d’abord une jambe, ensuite l’autre; j’empoignai un barreau; j’appuyai le bout de mes pieds sur l’échelle, et, quelque mince que fût mon individu, j’eus peine à passer par l’étroite ouverture. J’en vins à bout cependant. Dès que je me vis dehors et parvenu au milieu de l’échelle, je ne m’amusai point à compter combien d’échelons me restoient à descendre: je sautai sur la terre fraîchement remuée. Nous gagnâmes à toutes jambes la petite porte du jardin, que mes libérateurs avoient ouverte, je ne sais comment; un petit ravin me restoit à traverser, je le franchis d’un saut, je me précipitai dans la chaise de poste. Je croyois tomber dans les bras du comte de Rosambert, ce fut le vicomte de Florville qui m’embrassa!
Tandis que je restois muet de surprise, le postillon donnoit le coup de fouet du départ; mes quatre libérateurs, aussitôt remontés à cheval, suivoient ventre à terre la rapide voiture qui nous emportoit.
* * * * *Je ne répondois rien aux questions dont la marquise m’accabloit.
«Chevalier, me dit-elle enfin, est-ce à l’excès de votre reconnoissance que je dois attribuer ce silence inquiétant?—Madame…—Ah! je le sais bien, je le sais bien que je ne suis plus pour vous que madame! et cependant je m’expose à tout pour finir votre captivité!—Ma captivité!
c’est vous qui l’avez causée!—Faublas, si vous m’aimiez encore, ce que je fais aujourd’hui suffiroit pour ma justification; mais écoutez-moi, car je ne veux pas laisser le plus petit prétexte à votre ingratitude.
J’ai pleuré votre inconstance, j’ai voulu ramener mon amant, j’ai fait épier ses démarches: voilà mes crimes. La femme Dutour, chargée de mes ordres, les a passés. J’ai su trop tard qu’une lettre anonyme avoit instruit le baron de vos cruelles amours. J’ai bientôt appris que votre absence n’étoit plus feinte, qu’on vous tenoit enfermé; je ne pouvois deviner où. Ceux qui avoient suivi le fils ont suivi le père à son tour.
Pendant quatre jours entiers, le baron n’a pas fait un pas dont je ne fusse instruite sur-le-champ; il est enfin venu vous voir lundi dernier.
On a examiné les environs, le jardin, la maison; vos fenêtres grillées ont été remarquées. J’ai profité du premier voyage du marquis. Sous les habits du vicomte de Florville, sous le nom du comte de Rosambert, j’ai tout risqué pour vous délivrer. Faublas, si vous me rendez responsable des fautes commises par les gens que vous me forcez d’employer, vous conviendrez du moins que l’heureuse hardiesse du vicomte de Florville a bien réparé la fatale imprudence de la femme Dutour.—Madame, croyez que je n’oublierai jamais le service…—Cruel! ces protestations froidement polies m’annoncent que je suis absolument sacrifiée. Ainsi donc ce qu’une autre femme n’auroit osé seulement imaginer, je l’aurai entrepris, je l’aurai exécuté pour mettre dans les bras de ma rivale le plus aimable, mais le plus ingrat de tous les hommes!... Eh bien! s’il n’y a plus d’autre moyen de conserver au moins son amitié, il faudra se rendre justice, il faudra s’immoler… Faublas, j’en aurai le courage…
Monsieur, je renonce à vous, je vous rends à votre Sophie… Privée de tout ce qui me fut cher, je serai peut-être heureuse de votre bonheur; peut-être que les regrets qui suivront votre perte seront adoucis par cette consolante idée que du moins j’ai contribué à assurer votre félicité… Monsieur, où voulez-vous qu’on vous reconduise?»
Elle attendit ma réponse à cette question, qui ne laissoit pas de m’embarrasser. Après un moment de silence, elle reprit: «Retourner chez monsieur votre père, ce seroit aller chercher une captivité nouvelle…
M. Duportail est encore en Russie… Il n’y avoit que M. de Rosambert; mais on le dit parti depuis quelques jours pour une de ses terres. Moi, je crois qu’il vous cherche. Monsieur, où voulez-vous donc qu’on vous reconduise?»
Pénétré de la générosité de la marquise, touché de son attachement, en même temps si noble et si tendre, je ne résistois qu’à peine au désir de la consoler. Je sentis sa main tressaillir sous mes lèvres, que cependant j’avois posées bien légèrement. «Répondez-moi donc, me dit-elle d’une voix presque éteinte… Hélas! ma tendresse inquiète vous avoit déjà préparé un asile aussi sûr que charmant, et vous n’y viendrez pas! Et vous n’y viendrez pas! continua-t-elle d’un ton plus animé; je vous perdrai pour toujours! Vous vivrez pour une autre, et je le verrois tranquillement!... Non, Faublas, ma douleur a pu m’égarer, j’ai pu le dire; mais jamais, jamais je n’y consentirai. Moi, vous céder à une rivale! mon ami, ne l’espérez pas. Cet effort est au-dessus d’une mortelle, il est au-dessus de moi.»
Les foibles rayons du crépuscule tremblant commençoient à laisser distinguer les objets. Depuis près de quinze jours je n’avois aperçu que de rondes villageoises, dont les gros charmes, brûlés par un soleil ardent, flétris par un travail opiniâtre, étoient peu faits pour me tenter; encore n’avois-je pu les considérer qu’à travers une grille et à plus de cinquante pas de distance. Alors, au contraire, se trouvoit près de moi le vicomte de Florville! L’aurore naissante me le montra plus beau que ne parut jamais Adonis aux regards de Vénus enchantée! Et puis la marquise pleuroit; une femme qui pleure est si intéressante! Je voulus essuyer ses larmes: je ne sais comment je m’y pris, mais nos yeux se rencontrèrent, ma bouche toucha la sienne, une curiosité fatale égara mes mains… O ma jolie cousine! je devins parjure sans le vouloir, et j’en dois faire ici l’aveu, si ton coupable amant ne consomma pas à l’instant son infidélité, c’est que ta rivale attentive ne lui permit pas de tenter certaines entreprises qui, dans une voiture étroite, incommode et cahotée en tous sens, sur un pavé inégal, n’ont jamais qu’un demi-succès.
«Maman, nous retournons donc à Paris?—Oui, mon ami, parce qu’on n’imaginera jamais que vous y soyez revenu; d’ailleurs, j’ai pris des précautions si sûres que vous échapperez à toutes les recherches. Tandis qu’on achetoit les services de ces quatre coquins qui ne me connoissent que sous le nom du comte de Rosambert, je m’occupois à chercher un logement commode pour une jeune veuve de mes amies qui vient ici solliciter un procès considérable. Elle s’appelle du Cange, et cette dame du Cange, mon ami, c’est vous; mais, comme il n’auroit pas été décent que vous vinssiez seule à Paris, la femme Dutour, impatiente de réparer sa faute, s’essaye depuis quatre jours à jouer le personnage important de Mme de Verbourg. C’est ainsi que se nommera, si vous le voulez bien, la respectable mère de Mme du Cange. Déjà parée d’une robe françoise de gros de Tours broché, à colonnes rapprochées, à grandes fleurs rembrunies, Mme de Verbourg se donne des airs de qualité qui vous feront mourir de rire. Au reste, elle ne fera pas trop mal son rôle, si elle parvient à adoucir quelques expressions énergiques qui échappent fréquemment à sa brusque franchise. Elle a naturellement les manières gauches et empesées de ces dames de paroisse qui n’ont jamais quitté leur château provincial. Vous aurez pour laquais le neveu de madame votre mère. On vous trouvera aisément un cuisinier et une femme de chambre. L’hôtel de *** est situé à deux cents pas au-dessus du mien: c’est là que je vous ai loué et meublé un appartement que nos amours embelliront. Si vous m’en croyez, vous ne descendrez jamais au jardin, dont je me réserve la jouissance. Il a une porte sur les Champs-Elysées; c’est par là que je me rendrai chez vous presque tous les jours. Mon docteur, prévenu que je n’irai point à la campagne cette année, m’a déjà ordonné de prendre l’air tous les matins de bonne heure.»
Les gens qui nous escortoient nous quittèrent à la barrière du Trône. Le vicomte de Florville et moi nous allâmes descendre chez la marchande de modes, où nous attendoient ma mère, Justine et mon nouveau laquais. La Dutour commença par avouer sa faute, qu’elle me pria d’excuser; et Justine, charmée de me revoir, n’acheva pas ma coiffure sans m’avoir fait plus d’une espièglerie. Le vicomte de Florville avoit pourvu à tous mes besoins. Je me mis dans le simple négligé d’une jolie voyageuse. On chargea mes malles derrière ma chaise de poste, où Mme de Verbourg se plaça près de moi. Nous allâmes descendre à l’hôtel de ***, rue du Faubourg-Saint-Honoré.
Deux heures après, Mme la marquise de B…, suivie de sa femme de chambre, vint savoir si Mme du Cange étoit arrivée. Nous nous embrassâmes comme deux jolies femmes qui s’aiment bien, quand il y a longtemps qu’elles ne se sont vues. Ma mère, qui savoit vivre, nous laissa seuls. L’amour entra dans ma chambre à coucher au moment où Mme de Verbourg en sortit. Le petit dieu resta deux heures avec nous.
«Il est bientôt midi, me dit la marquise, il faut que je vous quitte. On sait à l’hôtel que je devois souper et coucher à la campagne; mais on m’attend à dîner… A propos, vous êtes galant! dites-moi donc ce que c’est qu’une certaine bouteille…?—Maman, une étourderie de Jasmin!...—Et le portrait de Mlle Duportail, quand me le donnerez-vous?—Tout à l’heure; il est dans une poche de veste du chevalier de Faublas… Tenez, ma chère maman, le voici.—Demain, je vous apporterai celui du vicomte de Florville.—Maman, le marquis ne vous a-t-il pas parlé de Mlle Duportail?—Assurément, mon ami. Vous vivez avec ce M. de Faublas! Vos parens vous cherchent bien loin, tandis que vous êtes bien près! Au reste, il est fort scandalisé de la manière dont vous avez traité son La Jeunesse. «Comment! Madame, m’a-t-il dit, un coup de fouet à tour de bras! est-ce que cela se fait? Est-ce qu’une jeune personne doit rosser les gens de cette façon-là? Tenez, Madame, le jour que je m’étois fait cette meurtrissure et qu’elle m’appuyoit une pièce d’argent sur le front, vous savez comme elle me faisoit crier!
vous avez cru que j’étois délicat, que je faisois le dameret? Eh bien, Madame, je souffrois comme un damné. Elle a un poignet d’enfer! c’est un vrai petit démon que cette fille-là, et on le voit bien dans sa physionomie.»
Dès que Mme de B… fut partie, Mme de Verbourg rentra. Je la priai d’envoyer La Fleur chez M. de Rosambert. «Madame ma fille, monsieur le comte n’est pas à Paris.—Madame ma mère, je crois qu’il doit y être; et, s’il n’y est pas, je veux du moins en être sûr.—Mais, Monsieur, madame la marquise n’a pas ordonné…—Madame la marquise n’a pas ordonné! Mais, ma chère, vous devenez donc folle? Vous vous imaginez donc que je suis aux gages de la marquise comme vous? Madame Dutour, apprenez et n’oubliez pas que je suis ici chez moi. Si La Fleur ne va pas tout à l’heure chez M. de Rosambert, j’y vais moi-même… Madame Dutour, écoutez-moi; vous voyez ces trois louis: ils sont à vous si le comte me vient voir aujourd’hui.—Mais s’il est à la campagne?—Vraiment, j’en aurai bien du regret, mais les trois louis me resteront. Ma chère, vous savez écrire, prenez une plume et du papier.»
Mme de Verbourg écrivit sous ma dictée: Mme du Cange désireroit entretenir monsieur le comte seulement pendant un quart d’heure. Si pourtant M. de Rosambert ose accepter un mauvais dîner, on le lui donnera avec plaisir. Ce qu’on veut lui dire est très pressé.
J’appelai La Fleur: «Mon ami, tu vas porter ce billet à M. de Rosambert.
Aux questions qu’il te fera, tu répondras seulement que ta maîtresse est jolie et demeure faubourg Saint-Honoré, à l’hôtel de ***. Si par hasard le comte n’étoit point à Paris, tu demanderas dans laquelle de ses terres il est allé… Madame Dutour, songez aux trois louis.»
Mon domestique, en revenant, m’annonça que monsieur le comte le suivoit.
Quelques instans après, Rosambert entra chez moi d’un air leste et galant. «Belle dame…» Il s’arrêta tout à coup, et, poussant de longs éclats de rire: «Le diable m’emporte, s’écria-t-il, si je n’accourois triomphant! mais je ne regretterai pas ma prétendue bonne fortune, puisque j’embrasse mon ami.» Je m’adressai à Mme de Verbourg: «Madame ma mère, voulez-vous bien nous laisser?—Madame ma mère! répéta Rosambert; ah! voyons donc madame ma mère! (Il pirouetta plusieurs fois autour d’elle et la fit tourner autour de lui.) Madame ma mère, vous êtes charmante! vous avez une figure noble, un grand air, une robe majestueuse; mais, comme dit fort bien votre fille, laissez-nous.
«Mon cher Faublas, qu’est-ce donc que cette mascarade?» Rosambert ne put écouter le détail de mon enlèvement et mon travestissement nouveau sans l’interrompre plusieurs fois par ses plaisanteries. «Enfin, me dit-il quand j’eus fini, la marquise a si bien fait que vous voilà désormais en son pouvoir!—Oui, Rosambert; mais ma Sophie? ma Sophie?—Nous y voilà!
Eh bien! que voulez-vous lui faire à votre Sophie? Elle est toujours au couvent.—Vous le savez?—Oui, je le sais; je sais aussi que mademoiselle votre soeur n’est plus avec elle.—Le baron…?—L’a retirée de ce couvent pour la mettre dans un autre, et il a congédié l’honnête M. Person.—Rosambert, mais, si je reste ici, comment verrai-je ma jolie cousine?—Mon cher Faublas, je vous offrirois bien ma maison; mais cet asile ne seroit pas respecté, Mme de B… vous y poursuivroit.—Mon ami, si vous m’abandonnez, je suis perdu.—Chevalier, doutez-vous de mon amitié?—Non; mais je crains de trop exiger d’elle.—Comment! si j’étois à votre place et que vous fussiez à la mienne, craindriez-vous de me rendre les services que vous n’osez me demander?—Assurément, non.—En ce cas, parlez hardiment.—Rosambert, quoique je sois ici beaucoup mieux que dans ce village de la Brie, quoique je jouisse du plaisir de voir librement une femme charmante, à laquelle je vous avoue que je suis encore attaché, je vous assure cependant que je n’ai fait que changer de prison, si je ne revois ma Sophie. Ne pourriez-vous pas me chercher dans les environs du couvent où elle est…—J’entends. La marquise vous a volé au baron; il faut, moi, que je vous enlève à la marquise! Je ne vois à cela aucun inconvénient.
Je n’ai pu l’empêcher de s’approprier Mlle Duportail; eh bien! je lui soufflerai Mme du Cange! cela est juste et consolant. D’ailleurs, je ne serai pas fâché de voir comment celle qui m’a exposé aux rigueurs du célibat supportera les ennuis du veuvage. Comptez sur moi, Faublas, comptez sur moi.»
Il étoit temps de nous mettre à table. Pendant le dîner, qui fut long, le comte s’amusa beaucoup aux dépens de Mme de Verbourg. Nous étions au dessert quand le propriétaire de l’hôtel, M. de Villartur, financier parvenu, curieux de voir ses nouveaux locataires, entra sans savoir si sa visite ne nous gêneroit pas. Qu’on se figure l’ignorance et la bêtise personnifiées, on aura de M. de Villartur une idée encore trop avantageuse. Il trouva qu’on ne l’avoit pas trompé quand on lui avoit dit que j’étois jolie. On conçoit que ce lourd personnage m’auroit beaucoup ennuyé, si le ton prétendu galant qu’il prit avec moi ne m’avoit laissé une ressource, celle de me moquer de lui. Mon malin compagnon m’aida charitablement à persifler le pauvre homme, qui me promit, en s’en allant, de revenir bientôt me voir. Rosambert avoit affaire; en me quittant il me dit: «En attendant que j’aie trouvé ce que vous désirez, j’espère, mon ami, que vous voudrez bien m’emprunter quelque argent, dont je n’ai nul besoin aujourd’hui, et que je serai bien aise de retrouver dans un autre moment.» Le soir même il m’envoya deux cents louis.
Mme Dutour me donna un compte exact des frais qu’avoit occasionnés mon enlèvement, et de ceux que nécessitoit mon séjour dans l’hôtel que j’occupois. Le lendemain, dès que la marquise arriva, je la priai d’en vouloir bien recevoir le remboursement. «Beaucoup de femmes, me dit ma belle maîtresse, prétendent qu’entre amans une affaire d’intérêt doit s’oublier; moi, mon ami, je reprends mon argent sans me faire presser, et même je crois devoir me justifier du silence que j’ai gardé sur cet article délicat. Je ne croyois pas que vous pussiez me rendre sitôt les avances que j’avois faites; ainsi, je n’osois vous en parler de peur de vous donner quelque mortification. Cependant je sentois qu’en les taisant j’offensois votre délicatesse; mais enfin j’ai mieux aimé mériter les reproches du chevalier que de m’exposer à chagriner mon ami… Tenez, mon cher Faublas; gardez ce petit meuble: ce sera pour vous un trésor, si je vous suis chère autant que je vous aime.»
C’étoit le portrait du vicomte de Florville. J’adressai à la marquise des remercîmens énergiques; elle partagea d’abord les transports de ma reconnoissance, dont bientôt elle se crut obligée de modérer l’excès. Il ne m’étoit plus permis que de parler, quand on annonça M. de Villartur.
Mme de B… fut curieuse de voir cet original. Il partagea son sot hommage entre la marquise et moi, et nous débita la fleurette à sa manière. Dans le cours d’un entretien devenu comique par les inepties dont l’épais financier l’assaisonnoit, nous remarquâmes que ce monsieur croyoit à l’astrologie. Il connoissoit des magiciens, il avoit même vu des vampires, des revenans; il finit par nous dire qu’il amèneroit un de ses amis, à moitié sorcier, qui nous raconteroit nos aventures passées, présentes et futures, quand nous lui aurions fait voir seulement nos mains et notre visage. «Pardieu! s’écria Mme de Verbourg, qui venoit d’entrer, croyez-vous que madame ma fille lui montrera…?» Je marchai si rudement sur le pied de ma chère mère qu’elle ne put achever. La marquise rioit de toutes ses forces. M. de Villartur, enchanté, sortit, en nous disant qu’il amèneroit dès demain l’astrologue.
Je ne vis pas Rosambert ce jour-là. La marquise vint le lendemain, de très bonne heure, et présida à ma toilette, que je fis belle à cause de l’astrologue, aux dépens duquel nous comptions nous amuser. Un peu avant midi arriva M. de Villartur, qui nous cria qu’il amenoit le sorcier. Je pensai tomber à la renverse quand, derrière le financier, j’aperçus le marquis de B… Il vit sa femme, et fut étonné; il reconnut Mlle Duportail, et s’arrêta stupéfait. «Quoi! s’écria-t-il, c’est là Mme du Cange?—Oui», répondit Villartur.
M. de B…, les bras pendans, le regard fixe, la bouche entr’ouverte, sembloit n’avoir pas assez de ses deux petits yeux pour me considérer.
«Oh! comme il vous regarde! me dit Villartur; votre physionomie l’a frappé. Voyez comme il travaille déjà!» La marquise, qui conservoit toujours un sang-froid admirable dans les occasions pressantes, la marquise alla à son mari, le prit par le bras, et le tira vers une fenêtre assez près de moi. «Votre amie est plus pressée que vous, continua le financier; mais elle a beau faire, c’est vous qu’il a bien regardée. Votre physionomie l’a frappé, l’a frappé!... Oh! elle l’a frappé!» répétoit-il toujours, en riant d’un gros rire.
Pendant ce temps-là je prêtois une oreille attentive à ce qui se disoit derrière moi; et la marquise, si elle n’avoit pas voulu que je l’entendisse, auroit recommandé à son mari de parler plus bas. «Ne l’ai-je pas deviné, Madame? disoit le marquis. Ah çà, elle est donc enceinte?—Ne vous en êtes-vous pas aperçu? répliqua la marquise.—Moi?
tout de suite. Elle n’est pas avancée, la grossesse?... Quatre ou cinq mois, peut-être?—Tout au plus.—Je le vois bien. Comme je vais me venger!—Mais, Monsieur, ne la chagrinez pas.—Oh! je ne casserai pas les vitres.»
M. de Villartur, qui, ayant fini de rire, recommençoit à me parler, m’empêcha d’entendre le reste.
«Savez-vous bien, me dit le marquis en venant à moi, savez-vous bien que je vous trouve un peu changée?—Ah! ah! interrompit Villartur, vous la connoissez donc?—Oui, quand j’ai connu madame, elle étoit encore fille… Ah çà! mais vous vous êtes mariée tout de suite?—Oui, Monsieur.—Et vous voilà déjà veuve oui.—Tout cela en trois ou quatre mois, c’est bien prompt, au moins!... Il ne faut pas demander si le défunt étoit aimable?... Mais pourquoi donc n’êtes-vous pas en deuil?—Pour des raisons qu’on vous dira, répondit Mme de B…—Moi, je crois que le pauvre mari est déjà oublié.—Pourquoi donc cela, Monsieur?—Parce que le chagrin ne vous a pas empêchée de faire des parties de campagne.—Moi, Monsieur!—Vous direz peut-être que non? Ne vous ai-je pas rencontrée sur le chemin de Versailles, au pont de Sèvres?—Oui,... mais, Monsieur…—Ne parlez pas de cela, Monsieur, lui dit tout bas la marquise; ne voyez-vous pas que vous la mortifiez?—Madame du Cange, reprit le marquis, charmé de l’embarras que j’affectois, savez-vous qu’il n’est pas prudent de monter à cheval dans l’état où vous êtes? Prenez bien garde aux fausses couches.—Monsieur, vous croyez donc que je suis enceinte?—J’en suis sûr. Mais tenez, au carnaval dernier, je me suis aperçu… Gageons que le mariage étoit déjà fait? On le tenoit secret, n’est-il pas vrai?—Mais, Monsieur…—Tout ce que je puis vous dire, ma belle dame, c’est qu’à cette époque il y avoit déjà quelque chose dans vos yeux… Je ne vous ai pas parlé de mes talens pour l’astrologie, parce que j’étudiois, je n’étois pas encore assez fort; mais vous savez comme je suis physionomiste… Eh bien, au carnaval dernier, j’ai remarqué dans votre figure quelque chose qui annonçoit un sang… Demandez à madame, je lui ai dit… D’honneur, j’ai senti le mariage. Quant à la grossesse, je ne pouvois pas tout à fait deviner… Écoutez donc, cela étoit encore bien frais!... Mais aujourd’hui, cela est différent! On ne peut plus s’y méprendre!... Belle dame, votre figure est toujours fort jolie, votre taille charmante,...
mais ce visage est un peu fatigué; et puis, voyez-vous ici? Un soupçon d’embonpoint, une nuance d’arrondissement, cela commence à pointer.»
M. de B…, encouragé par les rires que la marquise ne pouvoit étouffer sous son éventail, me demanda qui seroit le parrain du petit poupon.
«Sans doute monsieur votre père?» Je tâchai de rougir; et, prenant un ton humilié: «Monsieur, mon père ignore mon mariage…—J’avois donc raison!—Monsieur, et si par hasard vous rencontriez mon père ou mon frère, je vous prie de ne pas leur dire que vous m’avez vue.—Ne craignez rien.—Mais M. de Villartur!—Villartur, ma belle dame, il ne sait pas votre nom de fille, et vos parens ne vous connoissent pas sous votre nom de femme. D’ailleurs, il est discret, Villartur.
—Certainement, interrompit celui-ci. D’abord moi, je ne me mêle jamais de dire ce que je ne sais pas… Oh! çà, Monsieur le marquis, je vous avois amené pour dire la bonne aventure à ces dames: vous en connoissez une, cela empêche-t-il…?—Non, non; vous avez raison, je vais leur dire leur bonne fortune. (Il s’approcha de sa femme.) Allons, Madame, commençons par vous.»
La marquise lui livra sa main, dont il compta les lignes longues, courtes, directes et transversales; ensuite il examina son visage; et, après l’avoir regardée tendrement: «Madame, lui dit-il d’un ton qui annonçoit combien il étoit content de lui, vous avez un mari qui vous amuse beaucoup par ses saillies, et que vous aimez à la folie.—Fort bien, Monsieur, répondit la marquise en retirant sa main; je ne veux pas en savoir davantage, je vois que vous êtes un grand sorcier.
—A vous, belle dame!» Quand il m’eut considéré avec la même attention, il me demanda si mon mari n’avoit pas deux noms? «Il n’en avoit qu’un, Monsieur, il ne s’appeloit que du Cange.—Cela est singulier!—Pourquoi donc, Monsieur?—C’est qu’il paroîtroit que le pauvre défunt a été…—A été quoi, Monsieur?—Ah! vous vous fâcheriez. Comment vous dirai-je cela?... Tenez, belle dame, je vais employer une figure. Il me paroît que le fruit qui est maintenant sur l’arbre de vos amours y a été greffé par… par un nommé Faublas, puisqu’il faut vous le dire.—Monsieur, vous m’insultez qu’elle est drôle quand elle est en colère!»
s’écria l’épais financier en riant si fort que tout son corps paroissoit agité de mouvemens convulsifs, et que la poudre de sa perruque tomboit à terre par flocons. «Il paroît même, reprit le marquis, que cela est arrivé dans un boudoir loué chez une marchande de modes, rue…—Monsieur, ce que vous me dites là est fort impertinent.»
Mme de Verbourg, qui venoit de mettre sa belle robe, entra dans ce moment. Elle fut très déconcertée en voyant le marquis de B… Après avoir fait une révérence comique, elle vint à moi; je lui dis tout bas de quoi il s’agissoit. Je ne sais quelle question le marquis faisoit alors à sa femme; mais j’entendis celle-ci lui répondre: «C’est une mère supposée.» Le marquis salua Mme de Verbourg, qu’il regarda beaucoup.
«C’est là madame votre mère? Mais je crois,... en vérité, Madame, je crois avoir eu l’honneur de vous voir quelque part?—Cela se peut bien, Monsieur, répondit la Dutour qui perdoit la tête, cela se peut bien; j’y vais quelquefois.—Où cela, Madame?—_Ousque_ vous disiez, Monsieur.—Comment, Madame? est-ce que vous m’avez entendu parler du boudoir? c’étoit une plaisanterie.—Quoi! du boudoir? Quoi que vous me rabâchez donc, Monsieur, avec votre boudoir?—Rien, rien, Madame. Nous ne nous entendons pas.—Ni moi non plus, interrompit Villartur; je ne comprends plus rien à ce qu’ils disent.»
Ma belle maîtresse rioit de tout son coeur, et moi, qui étois las de me contenir, je saisis le moment pour donner un libre cours à ma gaieté.
«Mais, reprit le marquis, voyez donc comme elle rit!... Madame, madame votre fille est un peu folle; prenez garde qu’elle ne fasse une fausse couche.—Une fausse couche! répondit Mme de Verbourg, une fausse couche!
elle! pardieu! je voudrois bien voir ça!—Madame, prenez-y garde, vous dis-je; madame votre fille monte à cheval, et cela est dangereux.—Sans doute, interrompit Villartur, on peut tomber; cela m’est arrivé l’autre jour.—Tomber! répondit le marquis, ce n’est pas cela que je crains pour elle.—Eh! pourquoi ne tomberoit-elle pas? je suis bien tombé, moi!—Pourquoi? parce qu’elle monte mieux que vous. Vous n’imagineriez pas comme elle est forte, cette jeune dame-là! Mon ami Villartur, quoique vous soyez bien gros et bien rond, je ne vous conseillerois pas de vous battre avec elle.—Bon! voyons donc ça! s’écria le financier en venant à moi.—Monsieur, lui dis-je, êtes-vous fou?» Il voulut me prendre au corps, je le saisis par le bras droit. «Quoi que c’est donc que cet homme-là qui veut tripoter madame ma fille?» dit la Dutour. Elle empoigna le bras gauche de Villartur. Le lecteur se souvient d’avoir fait tourner en tous sens, dans son enfance, un petit moule de bouton traversé d’une mince allumette. M. de Villartur, mû par une double secousse, fit, comme ce frêle jouet10, plusieurs tours sur lui-même en chancelant, et finit par tomber sur le parquet. Les domestiques accoururent au bruit. Le financier, aussi honteux que piqué, se releva et sortit sans dire un seul mot. Le marquis le suivit pour le consoler, et Mme de B…, qui donnoit à dîner chez elle, ne tarda pas à me quitter.
[10] Le grand nombre des écoliers appelle cela un toton. * * * * *J’étois étonné de n’avoir pas entendu parler du comte depuis la surveille. Il arriva le soir même, un peu avant la nuit fermée. Il me dit en m’embrassant: «Je vous félicite de votre bonheur, mon ami, tout succède à vos voeux, tout est prêt, suivez-moi.—Quoi! tout à l’heure?—A l’instant même. (Je sautai à son cou.)—Mon ami, que de remercîmens ne vous dois-je pas! Mais, Rosambert, racontez-moi…—Je vous dirai tout cela là-bas, ma voiture vous attend; il n’y a pas un moment à perdre, suivez-moi.—Mon ami, je vais donc abandonner la marquise?—Oui, pour revoir Sophie.—Pour revoir Sophie! partons, Rosambert, partons! Attendez, que je prenne le portrait de ma jolie cousine. (Je sonnai la Dutour.) Ma chère, faites préparer le souper.
Nous allons, monsieur le comte et moi, descendre un moment dans le jardin.»
Au lieu d’aller au jardin, nous montâmes dans la voiture du comte.
«Prends par les boulevards, dit-il à son cocher, ventre à terre jusqu’à la porte Saint-Antoine; de la porte Saint-Antoine à la place Maubert, doucement.» Dès que les stores furent abaissés, Rosambert m’apprit que, depuis notre dernière entrevue, il avoit découvert, retenu et meublé pour moi un petit logement placé si près du couvent de Sophie que, de mes fenêtres, je pourrois voir tout ce qui s’y passeroit. Il m’avertit que Mlle Duportail, devenue depuis peu Mme du Cange, seroit désormais Mme Firmin.
Tout à coup la voiture, qui depuis cinq minutes brûloit le pavé, ne roula plus que très lentement. Rosambert me dit: «Nous voilà déjà près de la Bastille; allons, belle enlevée, cette superbe parure, qui sied si bien à une femme de qualité, ne convient pas du tout à une bourgeoise.
Il s’agit de faire une autre toilette. D’abord, ôtons ce brillant chapeau; de ces cheveux flottans faisons, le moins mal que nous le pourrons, un chignon modeste; couvrons ces grosses boucles de la simple baigneuse que voici; à cette robe galante substituons ce petit caraco blanc. Belle dame, mettez ce jupon hardiment: je ne serai pas téméraire; je vous aime beaucoup, mais je vous respecte davantage. Fort bien: allons, couvrez votre sein de ce fichu de mousseline; arrangez ce mantelet noir par-dessus; cachez votre visage sous cette ample thérèse. Voilà qui est fait, et vous êtes encore gentille à croquer!
Quant à moi, mon cher Faublas, ce sera encore plus tôt fini. Tenez.» Il ôta son habit, et s’enveloppa d’une grande redingote.
Nous descendîmes à la place Maubert, nous gagnâmes à pied la rue de ***.
Arrivés chez mon propriétaire, nous traversâmes une longue cour et un grand jardin au fond duquel je vis un petit pavillon bâti contre un mur mitoyen, qui me parut avoir à peu près dix pieds de hauteur. Je remarquai que des fenêtres de mon premier étage il étoit fort aisé de descendre, à l’aide d’une corde seulement, dans le jardin du voisin.
Rosambert me combla de joie en m’apprenant que ce jardin étoit celui du couvent, ensuite il me fit voir qu’en s’occupant de l’utile il n’avoit pas négligé l’agréable. Un forte-piano étoit près de ma fenêtre; on avoit disposé l’instrument de manière qu’en faisant de la musique je pourrois voir tout ce qui se passeroit dans le jardin. Rosambert m’affligea beaucoup lorsqu’en me disant adieu il m’observa que nous serions privés du plaisir de nous voir tant que je resterois caché dans cette maison. Il me fit sentir que la marquise ne manqueroit pas d’aposter des gens qui éclaireroient toutes ses démarches, et que ma retraite seroit bientôt découverte s’il avoit l’imprudence de venir m’y visiter. Nous convînmes que nous nous écririons par la petite poste, et que, de peur de surprise, je lui enverrois mes lettres à l’adresse de M.
de Saint-Aubin, l’un de ses intimes amis.
Ceux qui devinent que je ne dormis pas cette nuit se tromperoient beaucoup s’ils n’attribuoient mon insomnie qu’à l’impatience, en même temps pénible et douce, que me causa le voisinage de Sophie. Je songeai à ma chère Adélaïde, qui, depuis près d’un mois, séparée de sa bonne amie, n’avoit pas eu la consolation de voir son frère… Hélas! je songeai au baron, à qui ma fuite devoit causer de mortelles inquiétudes, au baron qui devoit m’accuser d’indifférence et de cruauté… Mais l’amour, l’amour plus fort que la nature étouffa mes remords naissans.
Pouvois-je renoncer au bonheur de revoir ma jolie cousine? pouvois-je, en retournant chez un père irrité, exposer mon amante au danger d’une éternelle séparation?
A la pointe du jour j’allai me mettre en sentinelle à ma fenêtre, et je disposai la jalousie de manière que je pusse voir sans être vu. Je devois redouter les regards de Mme Munich, qui, m’ayant admiré autrefois sous mes habits d’amazone, m’auroit peut-être reconnu malgré mon travestissement nouveau. Un corps de logis considérable étoit devant moi, à cinquante pas de distance. Il y avoit là tant de chambres! Où étoit celle de ma Sophie? Mes yeux, sans cesse errans, parcouroient le bâtiment d’un bout à l’autre, et ne savoient où se fixer.
A sept heures du matin je fus obligé de quitter mon poste. Mes hôtes venoient visiter leur nouveau locataire et m’amenoient leur jardinière, qui se chargea du soin de faire le petit ménage de Mme Firmin. Quant à ma cuisine, un cabaretier voisin, qui prenoit orgueilleusement le titre de traiteur, s’engagea, moyennant six francs par jour, à me fournir exactement mes trois repas. M. Fremont, propriétaire du petit pavillon que j’occupois, fut étonné des arrangemens que je prenois pour être toujours seule. Il m’observa galamment qu’une femme jeune et jolie ne devoit point passer ses plus beaux jours dans la retraite, qu’une servante un peu entendue me serviroit mieux que ce traiteur, ne me coûteroit pas davantage, et me feroit une sorte de compagnie. A ces représentations très justes, que Mme Fremont appuyoit de son approbation, je répliquai que, dégoûtée du monde, j’avois choisi un logement isolé dans un quartier solitaire, tout exprès pour y vivre absolument retirée. Mes hôtes me quittèrent, désolés, me dirent-ils, qu’une jeune personne aussi aimable eût pris la violente résolution de s’enterrer ainsi vivante. Cependant la femme du jardinier, ma ménagère, ne finissoit pas son tracas domestique; je la priai de faire ma chambre très succinctement, et de me laisser tranquille.
J’allai m’asseoir derrière ma jalousie dès que je fus seul. Beaucoup de demoiselles vinrent se promener au jardin, Sophie n’étoit pas avec elles. Je les vis courir, danser, s’amuser à ces petits jeux qu’inventa la paisible innocence. Que ces jeunes filles étoient jolies! mais, hélas! Sophie n’étoit pas avec elles. Si je parvenois à les attirer près de mon pavillon, peut-être que ma jolie cousine viendroit se joindre à ses compagnes? Une musique tendre affecte si agréablement un coeur amoureux! Sophie viendroit sans doute… Je la verrois!... Elle reconnoîtroit la voix de son amant! Je me mis à mon forte-piano, et je chantai sur un air ancien ces couplets que m’inspira mon amour: Jeunes beautés, je vous supplie
De terminer vos jeux si doux: Venez, venez; et parmi vous Amenez-moi la plus jolie. La plus jolie et la plus belle! Celle-là m’a donné sa foi! Où la verrai-je? où donc est-elle? Jeunes beautés, montrez-la-moi. Montrez-la-moi, ma voix l’appelle; Mes yeux la cherchent vainement: Je ne pourrois que foiblement Vous peindre ma crainte mortelle. La plus modeste et la plus belle, Celle-là m’a donné sa foi! Où la verrai-je? où donc est-elle? Jeunes beautés, montrez-la-moi.Je m’accompagnois de mon forte-piano. Aux premiers accords les demoiselles étoient accourues sous mes fenêtres. Je finissois le second couplet, quand je vis s’approcher deux femmes dont le costume m’effraya.