Les aventures de Télémaque
Livre III
Il ne resta au bord de la mer que le caillou poli tombé de la bouche de Minerve, et les oiseaux hurleurs qui faisaient l'amour en plein vol.
LIVRE III
Avec toute la noblesse qu'on voudra, Sturel créait un état d'âme
d'aventurier.
(MAURICE BARRÈS. L'Appel au Soldat.)
LIVRE III
Télémaque, armé de son arc et de ses flèches, promenait dans les bois de l'île une mélancolie sans remède. En vain les oiseaux amoureux soupiraient-ils sous les berceaux de verdure le nom de la divine Eucharis; en vain les ondes, en vain les feuilles agitées une à une par la main molle des zéphyrs murmuraient-elles: Eucharis... Le jeune héros regardait dans les bassins naturels la tremblante image d'un corps duquel il avait mesuré désormais tout le pouvoir. Il avait abattu quelques flammes volantes, quelques bondissements velus, et ses victimes pendaient à sa ceinture. Tout à coup, à travers la ramure, quel nouvel objet frappe sa vue? Au fond d'une retraite bocagère, Calypso est couchée sur le gazon, et Mentor! Mentor est couché dans ses bras.
Les cheveux de la déesse sont le jouet des airs; le voile ne couvre plus la pierre à plâtre de son sein; languissante, voluptueuse, enflammée, Calypso brille comme une pièce de monnaie dans l'herbe. Sa tête est penchée sur Mentor, et Mentor renversé au centre des caresses, dévore son amante, se mine, se consume en la dévorant. Elle, de sa bouche sort un feu rouge, agile, rampant. Sans cesse, le phénix flambe de ce désir pareil à la parole, tombe en poudre, et renaît plus ardent de ses cendres. Les grands frissons alternatifs des marées secouent ce buisson humain que surmontent comme deux ailes de cygne les anses harmonieuses de Calypso. Le pied droit de Mentor s'arc-boute contre le tronc d'un tremble et le fait vaciller dans le jour. Le corps du vigoureux vieillard s'incurve tout à coup vers le ciel, la terre semble s'abîmer sous lui et par ce porche vivant Télémaque aperçoit les champs de l'air sillés d'oiseaux et les pacages lentement habités par les vaches. Guirlande des sens monstrueusement tordue à travers le paysage: quel dieu va donc sauter à cette corde qui bat du vinaigre? Le firmament rebondit sur les crânes comme un ballon d'enfant, mi-parties bleu et rouge. Les basses branches des arbres entraînées dans la course, frôlent la terre aux seins durs, gémissent, reviennent sur elles-mêmes, et, reprises par la mousson de retour, cassent suivant de longs biseaux, blancs, perlés, sensibles. Un instant les corps désunis s'apaisent sur la mousse et ne touchent plus l'un l'autre que par des mouvements délicats. Les soins mutuels tendrement malhabiles occupent le répit des amants. Les contrées du rire sont plus lointaines que jamais. Le souffle qui baigne les fronts vient des limites de la vie. Arrêt. L'amour est une journée de tous côtés bornée par l'ombre: Mentor et Calypso se taisent et, de l'asile qui le cache, Télémaque contemple leur repos.
«Ô mon ami, dit la déesse, me serez-vous fidèle? penserez-vous longtemps à moi?
—Une longue vieillesse, répondit Mentor, rend l'homme spectateur de mille événements: j'ai déjà vécu deux cents ans, et mon troisième âge commence. La pesante main du temps émousse mes sens. Plusieurs faits dont je fus témoin dans ma jeunesse échappent à mon souvenir: toutefois, ma mémoire en a retenu un plus grand nombre.
—Comme vous parlez froidement! Que cherchez-vous?
—Un caillou rond, pas trop gros. Ne vous dérangez pas: j'ai ce qu'il me faut.
—Je puis à peine en croire mes yeux: quel prodige, Mentor, vous a fait retrouver cette vigueur singulière; aucun jeune homme ne m'avait habituée à cette fougue, le divin Ulysse, ni Bacchus Eucomès, jadis mon hôte et le plus poli des dieux. Sans doute me cachez-vous quelque secret. Une drogue.
—Est-il plus étonnant d'un vieillard le pouvoir que vous trouvez naturel chez le premier venu? Le temps, tisane vulgaire, trompe-t-il aussi les déesses?
—Vous direz ce que vous voudrez, il y a là quelque chose que je ne comprends pas.
—Eh! qu'avez-vous à faire de comprendre? L'animal dont les airs et le jour sont la seule nourriture prend la couleur des objets qu'il touche. L'urine du lynx se change en corail. L'épine dorsale des hommes, quand sa moelle a pourri dans la tombe, donne naissance à des serpents qui se souviennent des frissons d'échine, amour nocturne ou sueur glacée, et sifflent le soir autour des maisons. L'insecte des champs que l'on voit enlacer une feuille de ses fils blancs, plusieurs laboureurs me l'ont affirmé, dépouille sa forme pour celle d'une tête de mort volante. Le limon engendre les grenouilles. Les animaux enterrés se transforment en abeilles, l'expérience l'atteste. Amies des fleurs, elles se plaisent dans les campagnes et travaillent avec ardeur au trésor, leur espoir le plus cher. Non loin de Pallène, dans les régions hyperborées, il est des hommes dont les corps se couvrent de plumes, tombées du ciel à la fin de l'année. La raison, pareille à l'enfant ravi par un aigle, s'égare parmi les nuages de la vie. Tout glisse, palet de fumée, mercure agile. Les siècles torrents s'évadent des monts de l'ombre. Bousculé par le sable horaire, je ne sais plus si tantôt vient ou est venu. Tout à l'heure désigne ce qui m'échappe. Jeu de hasard. Suis-je enfant ou vieillard? Je n'ai pas fini de m'émerveiller du soleil que mes yeux se brouillent et cependant nos corps, que la flamme du bûcher les dévore, que le temps les consume, ne peuvent subir aucun mal, croyez-le bien. Araignées du temps, nous marchons sur ses fils et nous nions le vide. Nos idées mouches bourdonnent plus fort que le vent.
—Mentor, vous me lassez: caressez-moi.»
Dès que la terre eut cessé de gémir avec un bruit de ressorts, Minerve travestie reprit son discours pareil à l'horizon.—«Ô Caly, disait-elle, le monde est à notre merci, le monde ne peut rien contre nous. Je ne parle pas ainsi sans raison: si mon cœur devient dur, la lune ne peut plus luire au haut du ciel, les œufs se pétrifient sous la poule, le loup dévore l'homme, les arbres tombent avec de grands cris. Et que font les vents à ma pensée? Ils emportent les feuilles, mais ne les changent pas en paroles. La parole seule persiste dans l'univers comme un héritage: j'ai pitié des joyaux les plus précieux. Le sel de la terre meurt aussi, mais les noms qui tombent comme des figues sur la tête des enfants survivent à leurs porteurs, poussières momentanées. Nous avons déjà oublié l'avenir: les rois d'Europe, les guerres appelées par le nombre de leurs années, les découvertes de l'esprit humain, la façon d'arpenter les routes au moyen du méridien terrestre. Mais nous avons retenu les syllabes: CHAUCHARD écrites en lettres d'or au mur d'un Musée de demain.»
Calypso traçait des emblèmes sur la sable. Mentor prit les mains de sa maîtresse:
«Calypso, tes yeux sont noirs.
—Mes yeux?
—Les vôtres.
—C'est une idée, Mentor, que vous vous faites.
—On dirait, Calypso, que vous pensez à mal?
—Moi? Sais-je ce qu'est le mal?
—Vous dessinez bien mal: ce cœur penné sent le vol des mouches d'une lieue. Et cette colombe? Elle n'a pas d'ailes.
—Tiens, je n'y ai plus songé.
—À quoi songez-vous donc?
—Je songe au destin, aux regards tombés dans l'encre, à la poudre des allées.
—Vous vous perdez, mon enfant, à compter les barreaux du ciel. La lumière a des jeux qui ne sont pas de votre âge.
—Comme la journée a fui. Déjà le soir! On n'y voit presque plus. Je vais faire apporter des flambeaux.
—Est-ce que vous voulez lire?
—J'ai peur du demi-jour. Je suis folle, n'est-ce pas?
Le matin je mange des tartines de forêts. À midi, l'orange est au plafond. Le soir du bout de mon parapluie j'écris sur le gravier des squares les lettres d'un nom que...
—Le nom de qui?
—Un nom, je voulais dire un mot, celui qui me passe par la tête. Par exemple...
—Ne mentez pas.
—Pour qui me prenez-vous? Par exemple Souci, Chanson, Grandeur. Ne vous levez pas, je vous donnerai ce que vous voudrez.
—Je ne veux rien. Si, ce caillou. Merci. Votre main est bien belle pour une fleur. Approchez-vous, eau claire. Cela ne vous fait rien que je vous appelle comme ça?
—Cela me fait de la glace pilée. Ne serrez pas mon poignet: vous ne sentez pas votre force.
—Pourquoi, petite loutre marine, fais-tu glisser tes voiles vers le sol?
—Moi, moi? Par habitude, par négligence, par peur du ridicule.
—Pourquoi trembles-tu?
—Parce que vous me regardez, parce que je suis mal coiffée, parce que je suis attendue dans la forêt par un arbre vert sur lequel j'ai gravé souvent des initiales différentes.
—Ta bouche est pleine d'étoiles, ris un peu.
—Je n'ose pas.
—Tes lèvres sont des étés.
—Ah! c'est beau comme au théâtre.
«Encore» dit Télémaque dans son fourré. «Laissons là ces Kanguroos, et allons dormir.»
Sur le pas de la grotte, Télémaque trouva mal à propos Eucharis qui guettait son retour. Il lui dit bonsoir, la baisa au front et voulut la congédier. Mais elle se récria et lui fit comprendre que son honneur l'engageait à paraître dispos et à faire parade de sa conquête: «Crois-tu, ajouta-t-elle, que je prenne un amant pour ses beaux yeux? Une nymphe a besoin d'un homme pour parler devant lui, se promener dans les prés sans craindre les satyres. Chasser tout le jour, rentrer tard, vous coucher bottés, rudoyer un peu une servante tendre à votre réveil, voilà quelle serait votre vie, butors d'hommes, si nous n'y mettions bon ordre. Télémaque, venez sur l'heure à la comédie. Un groupe d'ondins amateurs donne représentation ce soir, et fait courir toute l'île au lieu dit les Fausses-Roches. Voyez: j'ai mis mon arc électrique, mes orages, mon plus gros regard. Ne suis-je pas belle ainsi, et ne brûlez-vous pas de vous produire à mes côtés? Allez vite vous habiller. Tenez, voilà une épingle de lune: répandez sur vos cheveux la poudre de carabes dorés.»
Le lieu dit les Fausses-Roches était un cirque de nuages dans la campagne. Les gradins croulaient sous un peuple de divinités à escalader le ciel. L'action, déjà fort engagée quand Eucharis et Télémaque arrivèrent, se déroulait sur un plateau central d'eau lumineuse. Un groupe d'ondins figurait un chœur de jeunes gens épris de la vérité et chantait à voix mesurée les préceptes de la sagesse. D'autres acteurs costumés en vieillards se moquaient d'eux et interrompaient leurs discours en soufflant dans de petites trompettes de fer. Les jeunes gens parlaient de la vie; ils étaient la proie de scrupules plus beaux que le jour et dans le moment qu'ils se sentaient sincères, ils croyaient encore mentir. «Je mens si je dis que je mens», ils se perdaient sans cesse au fond de ce labyrinthe: le syllogisme d'Épiménide. Alors les vieillards riaient, tiraient la langue et leur demandaient si par hasard ils avaient dormi cinquante-sept ans dans une caverne. En même temps les vieillards rendaient un culte puéril à des pierres, à des morceaux de carton, au vent sonore que certains d'entre eux tiraient de grandes mécaniques en bois, aux paroles des plus chétifs. À leur tour les jeunes gens secouaient à force de rire les cactus qui surmontaient leurs têtes et mettaient en fureur par leurs quolibets ces dévots ridicules. Une bataille burlesque s'engageait. «Vous trouvez cela drôle?» demanda Télémaque à Eucharis, mais celle-ci comme les autres nymphes frappait dans ses mains et jetait aux acteurs ses bracelets et ses bagues. Dans la grande loge vers laquelle se tournaient les coryphées, Mentor et Calypso s'entretenaient avec le Dieu Neptune, invité de la déesse, lequel fumait une pipe d'écume et envoyait de temps en temps des arbres de corail sur la scène. Télémaque s'efforça de suivre la comédie. À ce moment, un des jeunes ondins s'avança sur le proscenium et fit sa révérence à Calypso:
«Si lentement, dit-il, que j'ouvre les paupières, mes yeux n'arrivent à supporter qu'une seule lumière plus douce pour eux que votre colère à mon cœur: l'amitié contre laquelle les doutes viennent mourir en petits ruchets impuissants. Elle me mène au bout du monde, elle me perd et j'attends.
«Aujourd'hui, vous me voyez abominablement triste. Tout ce qui part de mon cœur est une fusée sans feu. Cette image va vous déplaire. Je commence déjà à vous ennuyer. Je ne vous injurierai même plus. On ne sait pas où commence la lassitude, on ne sait pas où elle finit. Je vous regarde et vous me regardez. Quel opprobre anodin trouverez-vous à me jeter en guise de rameau béni? Je ne cherche ni à vous imposer silence, ni à vous faire crier. Je ne connais plus aujourd'hui que ce grand vide en moi à cause de tous ceux qui sont mes amis comme les gouttes d'eau du fleuve sont les amies de la goutte qu'elles entraînent à la mer. Si vous voulez répondre de quelqu'un vous dites: je suis sûr de lui comme de moi-même. Or, s'il existe au monde un homme dont je ne puis psychologiquement pas être sûr, c'est moi. J'ignore ma loi; quel continuel changement permet que les autres me reconnaissent et m'appellent par mon nom; je ne peux pas me voir de profil. À tout instant je me trahis, je me démens, je me contredis. Je ne suis pas celui en qui je placerai ma confiance. Il n'y a pas là de quoi désespérer. Mais vous savez bien qu'un regard de mes amis suffit à bouleverser mes projets, voilà pourquoi nous sommes amis. Je quitte tout pour perdre mon temps avec eux, je m'abandonne moi-même. Sans doute croyez-vous que j'ai en eux cette confiance que je me refuse? Détrompez-vous. Je connais leurs travers, mille choses me choquent en eux. Ils font ce que je ne ferais pas pour tout l'or du monde.