Les diables noirs: drame en quatre actes

Victorien Sardou · Chapitre 1 sur 2 · partie 3/3

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Les diables noirs: drame en quatre actes

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

vous jure que vous sortirez!

GASTON.

Je ne puis pourtant pas sortir par le mur, madame, et je ne vois que la

fenêtre.

JEANNE.

Ah!... Eh bien, la fenêtre, soit! (Suppliante.) La fenêtre, je vous en

prie!...

GASTON, [s’inclinant.]

Tout de suite, madame, tout de suite! (il va à la fenêtre.) La

descente ne sera pas peut-être très-difficile!

JEANNE, [de même avec une feinte aisance.]

Non! c’est très facile! Sommes-nous maladroits de n’avoir pas songé à

cela plus tôt.

GASTON, [regardant dehors.]

C’est que c’est bien haut!...

JEANNE, [de même.]

Un peu!... Mais plus bas, il y a le volet de l’autre étage, et un

treillage qui monte jusqu’à la fenêtre!—Je vous demande pardon d’exiger

cela de vous! Mais cet isolement si étrange… la nuit!... Et pour les

autres… Enfin, j’ai vraiment peur!...

GASTON.

Mais comment donc, madame, c’est très-juste! Vous ne voulez pas qu’un

homme passe la nuit près de votre chambre. Il n’y a rien là que de

naturel!... Le tout est d’atteindre le treillage, si je pouvais me

servir des rideaux!

JEANNE.

Ah! bien oui… les rideaux!... C’est de la soie, c’est très-solide!

GASTON, [faisant glisser les rideaux au milieu de la tringle, et les

tordant.]

Oui, madame, et je comprends très-bien que pour les autres le soin de

votre réputation; car pour ce qui est de moi, vous savez bien que le

respect le plus profond.

JEANNE.

Croyez-vous que ce soit suffisant?

GASTON.

Je l’espère du moins!...

JEANNE.

Vous devez être aguerri à ces sortes d’aventures?

GASTON.

Moins que vous ne croyez, madame! Une seule fois, dans ma vie, une

plaisanterie, et encore j’ai failli me tuer.

JEANNE, [saisie.]

Ah!

GASTON.

Voulez-vous avoir la complaisance de m’éclairer!

JEANNE.

Ah! vous avez failli vous tuer?...

GASTON.

Oui, madame!

JEANNE.

Et vous vous êtes blessé?

GASTON.

Presque rien!... Un pied démis!... Mais on n’a pas toujours si mauvaise

chance!

JEANNE.

Mon Dieu! Êtes-vous bien sûr de vous?

GASTON.

Oh! certes! si le vent ne s’en mêle pas! Mais… voulez-vous avoir la

bonté de m’éclairer! (Jeanne descend à la table pour prendre le

flambeau.) Le treillage est-il bien vieux?...

JEANNE.

J’y pensais… Il y a sept ans qu’il est posé!... Il est déjà bien

vermoulu, n’est-ce pas?

GASTON.

Près de la mer, c’est à craindre… Pourtant… (il se pencha pour

regarder.)

JEANNE, [effrayée de son mouvement.]

Ah! non! non! non!... Cela commence à me faire peur… Si nous

cherchions autre chose?... (Musique.)

GASTON.

Mais nous avons assez cherché, je crois!... A la garde de Dieu! Et

maintenant, madame, au moment de nous séparer, ne me tendrez-vous pas

cette main?

JEANNE.

Ah! je voudrais presque vous la tendre pour vous retenir; tant cela

m’inquiète et m’épouvante!

GASTON, [lui baisant la main.]

Ne craignez rien, voici de la force et du cœur! Adieu! (il saute sur la

fenêtre. Coup de vent.)

JEANNE.

Pas encore!... C’est une rafale!... Allez maintenant… (Même jeu.)

Pas encore!

GASTON.

Il faut pourtant bien risquer…

JEANNE, [le retenant]

Oui, oui, il faut risquer votre vie, n’est-ce pas? Pour quelque imbécile

qui médira demain sur votre présence dans cette chambre… Croyez-vous

que je ne sois pas révoltée de…? Et pourtant… il le faut bien!

GASTON.

Vous le voyez vous-même; il le faut bien! Adieu, madame! (Il va

descendre. Grand coup de vent. On entend le bruit des volets et des

tuiles qui glissent et de carreaux qui se brisent. Elle pousse on cri en

s’élançant vers lui.)

JEANNE.

Ah! on dira ce que l’on voudra! Mais vous ne vous tuerez pas pour moi!

Je ne le veux pas!

GASTON, [sautant a terre.]

Ah! madame.

JEANNE, [lui montrant la cheminée et gagnant sa chambre à reculons

lentement.]

Non!... non!... là… près du feu! tenez!... toute la nuit!... Moi, dans

ma chambre… enfermée! (Mouvement de Gaston.) Ne bougez pas! là,

là-bas… Et à demain, à demain? (Gaston fait un pas vers elle.)

Adieu!... à demain!... (Elle se sauve chez elle, et ferme la porte.)

ACTE DEUXIÈME

[A Paris. Un salon chez Jeanne. A gauche, premier plan, un petit meuble avec tiroirs.—Au deuxième plan, un chiffonnier, avec verre d’eau.—Du même côté, pan coupé, une fenêtre sur le jardin.—Au fond, une porte, entrée principale, antichambre.—A droite, pan coupé, la chambre de Jeanne.—Au premier plan du même coté, une cheminée sur le devant de la scène, un canapé, un pouf à droite; une table à gauche, avec chaises.—Partout des portières.]

SCÈNE PREMIÈRE

SYLVIE, TRICK, puis PROFILET>, CYPRIEN.

SYLVIE, [sortant de la chambre de Jeanne un écrin et un petit coffret à

la main.]

Est-ce que madame n’est pas rentrée?

TRICK, [rangeant à droite.]

Non!

SYLVIE.

Voulez-vous serrer ces bijoux, monsieur Trick?

TRICK, [les prenant.]

Bien. (Il les place dans le petit meuble.)

SYLVIE.

Et vous ne savez pas où est allée madame de si bonne heure?

TRICK, [prêtant l’oreille.]

Non! quelqu’un? (Sylvie passe à droite; Profilet et Cyprien échangent

des signes d’intelligence sur le seuil avant d’entrer, en se montrant

Trick et Sylvie.)

CYPRIEN, [à Trick.]

Notre chère cousine est-elle visible?

TRICK.

Non! (Il range sans le regarder.)

CYPRIEN, [à Sylvie.]

Notre chère cousine reçoit bien peu depuis quinze jours que nous sommes

de retour à Paris; et vous ne savez pas à quelle heure?...

SYLVIE.

Non, monsieur! (Elle range sans le regarder.)

PROFILET, [à demi-voix.]

Ça ne prend pas!

CYPRIEN, [de même.]

Je vais procéder par la corruption. (Haut a Sylvie.) A propos! si vous

voyez M. de Champlieu… (Il cherche a lui glisser une pièce d’or.)

SYLVIE, [laissant tomber la pièce d’or.]

Prenez donc garde, monsieur, vous laissez tomber de l’argent! (Trick

remonte au fond.)

CYPRIEN, [ramassant la pièce d’un air penaud.]

Ah! pardon!... vous êtes une brave fille, vous… il y en a tant

d’autres qui n’auraient rien dit et qui… (Il se trouve nez à nez avec

Trick qui est redescendu. Même jeu de la part de Profilet qui allait

adresser la parole à Cyprien. Sylvie remonte au fond.)

TRICK, [se trouvant entre Cyprien et Profilet.]

Ceux-là… c’est des rien du tout!

CYPRIEN.

Sans doute!

TRICK, [parlant lentement en les regardant tour à tour.]

Comme les gens qui fait le grimace et qui dit ci et là aux

tomestiques pour savoir ce que fait les maîtres, c’est aussi des _rien

de tout_.

PROFILET, [embarrassé par le regard de Trick.]

Assurément! le domestique qui se permet, le serviteur qui… Brouh! il

fait froid! (Il remonte.)

TRICK, [à Cyprien qui se disposait à rejoindre Profilet, narquois.]

Il fait froid!

CYPRIEN.

Il fait très-froid! oui. (Il remonte à la cheminée.)

TRICK, [à demi-voix, se rapprochant de Sylvie, après un silence.]

Sylvie! tu sais donc tout?

SYLVIE, [de même.]

Dame!

TRICK.

Et tu tisais rien?

SYLVIE.

Comme vous!

TRICK, [ému.]

T’es une tonne fille!... tonne ton main… une ponne, tout _plein

ponne_ fille! et madame Sarah sait aussi?

SYLVIE, [vivement.]

Oh! non! oh! Dieu! madame en mourrait de chagrin!... Et si elle croyait

seulement qu’on soupçonne…

TRICK, [regardant Profilet et Cyprien.]

Oui… oh! il faut bien cacher… bien cacher!...

SYLVIE.

Oh! pour la discrétion, comptez sur moi, monsieur Trick… (Elle sort

par le fond.)

TRICK.

Va, t’es une ponne fille! une prave fille! (Haut en regardant

Profilet et Cyprien.) Les autres! c’est des rien de tout! (Il entre

dans la chambre de Jeanne.)

SCÈNE II

PROFILET, CYPRIEN, puis RENNEQUIN.

PROFILET, [entendant les dernier mots.]

Qu’est-ce que c’est?

CYPRIEN.

Ne faites pas attention, il parle de nous… Voilà une fichue campagne!

PROFILET.

Comment, sapristi! nous ne viendrons pas à bout de savoir à Paris plus

qu’à Dieppe, si ce garnement est aimé d’elle, et s’il vient au logis en

ami seulement, ou bien…

RENNEQUIN, [entrebâillant la porte du fond.]

P’St!...

PROFILET, et CYPRIEN.

Ah! Rennequin!

RENNEQUIN.

Eh bien?

PROFILET.

Entrez! entrez! allez! nous avons bien réussi; tes domestiques restent

cois.

RENNEQUIN, [avec satisfaction.]

Bon! bon! c’est que vous n’êtes pas adroit; moi je suis adroit. J’ai

aussi travaillé, moi, de mon côté.

CYPRIEN.

Ah! vous savez?

RENNEQUIN.

Dites d’abord ce que vous avez fait, vous… (Il passe derrière Cyprien

pour aller mettre son chapeau sur le canapé; Cyprien prend le milieu de

la scène.)

CYPRIEN.

Ce qui était convenu; j’ai suivi le Gaston hier au sortir de cette

maison, et je ne l’ai plus perdu de vue, afin de m’assurer s’il

reviendrait ici, le soir! Il a dîné à son cercle; il est sorti à neuf

heures. Arrivé au boulevard, il hésitait entre la Madeleine et la

Bastille. La Madeleine, c’était apparemment la cousine; l’autre côté,

c’était le tripot, rue Richelieu, où il est entré définitivement; pour

jouer, rejouer, perdre, reperdre, et ainsi de suite jusqu’à quatre

heures du matin; où il est rentré chez lui, et moi chez moi, et si bien

éreinté, que je n’ai pas fermé l’œil de la nuit! voilà!

RENNEQUIN, [hargneux.]

Oui! c’est un reproche, ça; c’est une manière de dire que je ronflais

pendant ce temps-là, moi.

CYPRIEN, [surpris.]

Moi? je ne dis pas…

RENNEQUIN.

Ah! vous ne dites pas… Il y a des choses qu’on ne dit pas et qui se

sentent! Ainsi nous ne pouvons pas nous souffrir tous les trois. Ça se

sent assez! on n’a pas besoin de le dire.

PROFILET.

Merci…

RENNEQUIN [leur tendant la main.]

Mais puisque nous avons des intérêts communs, quand nous aurions

quelques égards les uns pour les autres… surtout, vous pour moi.

PROFILET, [surpris.]

Mais, mon Dieu!...

RENNEQUIN.

Quand nous serions un peu unis (avec émotion en leur serrant la main)

comme des frères! Nous trouverons bien assez l’occasion de nous déchirer

après!... n’est-ce pas?

CYPRIEN.

Ah! oui!

RENNEQUIN.

C’est donc bien entendu; c’est moi qui mène tout…

CYPRIEN, [surpris.]

Ah! c’est entendu!

RENNEQUIN.

Oui, parce que je suis plus fin que vous! (A Cyprien, en riant avec

malice.) Car, vous n’êtes pas fin comme l’ambre, vous! (Profilet rit

et approuve Rennequin.)

CYPRIEN.

Mais!...

RENNEQUIN, [à Profilet qui rit.]

Ni vous non plus!

PROFILET, [saisi.]

Mais autant que vous!

RENNEQUIN.

Ah! bien! si vous recommencez tout de suite à me dire des choses

désagréables…

CYPRIEN, [agacé.]

Oh! ce Rennequin!

RENNEQUIN.

Je dis donc, si vous voulez bien me permettre de parler, que depuis huit

jours, pour venir à bout de savoir ce qui nous occupe, il n’est pas de

ruses que je n’ai tendues! (A Profilet qui l’écoute attentivement.) Et

quoique ça fasse secouer la tête à monsieur…

PROFILET, protestant.

A moi!

RENNEQUIN.

Oh! je vois bien ce que je vois! Enfin, avant-hier, j’ai commencé,

dis-je! qu’est-ce que je disais? Vous m’avez interrompu!... je ne sais

plus!

CYPRIEN.

Mais c’est vous-même!...

RENNEQUIN.

Enfin, ça ne fait rien! parce que cette ruse-là n’a pas réussi!

PROFILET.

Ah!

RENNEQUIN.

Non! alors le lendemain, c’était hier; j’ai essayé une autre ruse pour

faire parler ma nièce… je l’ai taquinée, quoique je ne sois guère

taquin, moi!... Tout en comprenant la plaisanterie… (Les regardant de

travers.) Quand elle n’est pas trop prolongée pourtant, comme les

signes que vous faites là, depuis une heure, derrière mon dos.

CYPRIEN, saisi comme Profilet.

Quoi?...

RENNEQUIN.

Non! non! je veux bien ne pas l’avoir vu! je disais donc… (Il cherche

à se rappeler.) Où en étais-je?

PROFILET, abasourdi.

Mais est-ce que je sais, moi?

RENNEQUIN.

Alors, vous ne m’écoutez pas! dites-le tout de suite.

CYPRIEN, [agacé.]

Oh! Rennequin! (Il piétine.)

RENNEQUIN.

Je ne sais plus où j’en suis… avec toutes vos interruptions! Enfin,

cela ne fait rien, parce que cette ruse-là n’a pas réussi plus que la

première.

CYPRIEN.

Ah! alors, passons à troisième!

RENNEQUIN.

La troisième!... c’était donc ce matin!

PROFILET.

Alors, c’est tout récent!

RENNEQUIN.

C’est tout récent, oui!—Je l’aurais dit tout seul… Ce n’est pas la

peine de me souffler!... Elle allait sortir, j’arrivais… et je me dis,

voici le moment de savoir…

CYPRIEN.

Où elle va… (Rennequin, sans rien dire, va s’asseoir près de la

table, met ses mains dans ses poches et prend un air résigné; surprise

des deux hommes. Cyprien va à lui pour lui parler.)

RENNEQUIN, [à Cyprien.]

Non! puisque vous savez l’histoire; racontez-la!

CYPRIEN.

Moi?

RENNEQUIN.

Vous comprenez!... vous la savez mieux que moi!... il vaut bien mieux

que vous la racontiez vous-même.

PROFILET.

Voyons, Rennequin!

RENNEQUIN.

Non! non! qu’il raconte!... qu’il raconte…

CYPRIEN.

Mais sapristi! Rennequin, continuez donc!

RENNEQUIN.

Vous êtes bien bon! (Il se lève.) Où en étais-je? je ne sais plus,

moi!

PROFILET.

Elle allait sortir ce matin et vous…

RENNEQUIN.

Ah! oui! ah!—Eh bien, c’est inutile! cette ruse-là n’a pas réussi non

plus.

CYPRIEN.

Matin! il fallait donc le dire tout de suite! (Il remonte.)

RENNEQUIN.

Je l’aurais dit tout de suite si vous m’aviez laissé parler!... mais

vous êtes comme un fou.

CYPRIEN, [redescendant.]

Mais c’est vous!...

RENNEQUIN.

Ah! mais je vous défends d’abord de me dire des choses désagréables!...

PROFILET, [s’interposant et passant devant Cyprien.]

Allons! chut! chut! chut! et au lieu de nous disputer… comment nous

assurer que M. de Champlieu est quelque chose de plus que l’ami de notre

cousine?...

RENNEQUIN.

Oui, car s’il est quelque chose de plus… (allant à Cyprien) nous

sommes perdus!... Profilet le connaît! ils ont fait ensemble une vie de

Polichinelle! (Mouvement d’impatience de Profilet, riant en s’adressant

à Cyprien.) Ça le taquine, oh! c’est amusant! Avec l’éducation que lui

a donnée Profilet, il va croquer toute la fortune de ma pauvre nièce!

CYPRIEN.

Et comment l’empêcher?

RENNEQUIN.

Mais taisez-vous donc… puisque je vais le dire… Il faut tout

bonnement désenchanter Jeanne sur le compte de ce monsieur!

CYPRIEN.

L’éreinter!... ah! c’est facile! avec la vie qu’il mène depuis son

retour à Paris!... il n’y a qu’à dire tout ce qu’on sait!...

RENNEQUIN.

Et même ce qu’on ne sait pas.

CYPRIEN.

Nous l’éreintons!

PROFILET.

Nous l’éreintons! c’est dit!

CYPRIEN.

Allons déjeuner!

RENNEQUIN.

C’est ça!... allons… (Il s’arrête; faussa sortie de Profilet et de

Cyprien, se dernier s’arrête en voyant que Rennequin ne le suit pas.)

CYPRIEN, [à Rennequin.]

Eh bien?

RENNEQUIN, [indécis.]

Eh bien, oui! Eh bien, oui! mais ça ne me va pas encore beaucoup ce

moyen-là.

PROFILET.

Parce que?...

RENNEQUIN.

Parce que quand nous l’aurons bien… comme dit monsieur… si elle est

tout à fait désillusionnée, elle le mettra à la porte.

CYPRIEN.

Eh bien, tant mieux!

RENNEQUIN.

Oh! oui! tant mieux!... tant pis!—Si elle avait par hasard l’idée de

l’épouser!...

CYPRIEN et PROFILET, [frappés.]

Ah!

RENNEQUIN.

C’est donc nous ses parents… ses bons parents, qui viendrions

l’empêcher de faire cette bélise-là?...

CYPRIEN, [vivement.]

Et de nous transmettre l’héritage!... Fichtre, non!...

PROFILET.

Alors on ne l’éreinte plus?...

RENNEQUIN.

Moi… savez-vous?... (Souriant.) Ça va peut-être vous paraître drôle!

CYPRIEN.

Non!

RENNEQUIN.

Pourquoi dites-vous non; vous n’en savez rien… (Agacé.) Oh!... Du

reste votre opinion… Moi… savez-vous?... je proposerais plutôt de

faire son éloge!

PROFILET et CYPRIEN, [surpris.]

Ah!

RENNEQUIN.

Oui! ça la déciderait à l’épouser plus vite.

CYPRIEN.

Seulement, c’est moins facile: dire du bien de quelqu’un!

RENNEQUIN.

Ce n’est pas plus difficile que d’en dire du mal… Du moment que ce

n’est pas dans son intérêt…

PROFILET, [vivement.]

Il a raison: l’homme qu’on admire…

RENNEQUIN, [vivement, l’arrêtant.]

Oh! non!... ce serait trop long… nous n’avons pas de temps à perdre!

CYPRIEN.

Enfin, c’est dit, on fait son éloge!... Eh bien, séparons-nous! (Il va

pour remonter avec Profilet.)

RENNEQUIN.

Oh! séparons-nous!... Comme ça, (avec émotion) froidement… il n’a

pas de… (Se frappant le cœur.) Séparons-nous, je le veux bien… je

ne demande pas mieux, même… Mais (avec émotion) séparons-nous en

frères. (Il leur serre la main.) Ce n’est pas que nous nous aimions

tous les trois?

CYPRIEN et PROFILET.

Non!

RENNEQUIN, [de même.]

Oh! bigre non!... mais quand on a des intérêts communs, n’est-ce pas?...

CYPRIEN et PROFILET.

Oui!

RENNEQUIN.

Courage! tout ira bien: et retirons-nous sans bruit pour qu’on ne se

doute pas…

PROFILET et CYPRIEN, [bas.]

Oui! (Ils sortent sur la pointe du pied par le fond: Trick qui rentre

les regarde d’un air étonné.)

RENNEQUIN.

Où ai-je mis mon chapeau?

TRICK.

Voilà!... (Il le lui tend.)

RENNEQUIN.

Ah!... je l’aurais pris tout seul!... (Il remonte et se croise avec

Sarah qui entre. A Sarah.) Oh! ces domestiques…

SCÈNE III

TRICK, SARAH.

SARAH. [Elle est en toilette de ville et prête l’oreille au fond.]

Trick!

TRICK.

Madame!

SARAH, [vivement.]

Voilà une heure qu’un monsieur me suit dans la rue, sans venir à bout de

voir ma figure! Il monte! (Mouvement de Trick.) Je le connais. Fais-le

entrer dans le salon…

TRICK.

Pon! et puis tirer son oreille, comme aux petits garçons qui l’être

pas sages!

SARAH.

Ah! mais non! Prie-le d’attendre madame…

TRICK.

Madame!...

SARAH.

Madame!... tu m’entends bien, sans nommer personne.

TRICK, [stupéfait.]

Ah!

SARAH.

Vite! le voici. J’entre dans la chambre de Jeanne et je reviens…

(Elle se sauve.)

TRICK, [la suivant jusqu’à la porte de Jeanne.]

Si t’étais pas une si honnête femme!... bigre!... mais t’es un si

honnête, bon petit femme!

ROLAND, [dans la coulisse.]

Bon! très-bien! j’attendrai madame.

SCÈNE IV

ROLAND, TRICK.

ROLAND.

Charmante femme, si j’en crois le pied et la main! Charmant logis, si

j’en crois ce salon! Charmante aventure! si j’en crois la facilité avec

laquelle ces portes s’ouvrent devant moi! Ne cherchons plus fortune, ami

Roland, voici l’emploi de notre journée! (A Trick.) Voulez-vous dire à

Madame… en lui remettant cette carte… (Il va s’asseoir sur le

canapé.)

TRICK, [le reconnaissant.]

Tiens! c’est tonc toi?...

ROLAND, [stupéfait, se retournant.]

Hé?

TRICK.

T’es tonc tujurs un peu fou? T’entres tonc tujurs dans les maisons,

quand tu connais pas le monte?...

ROLAND, [stupéfait.]

Sacrebleu! l’animal qui m’a déjà tutoyé sur les bords de la Manche! (Il

se lève.) Mais alors, cette femme que j’ai suivie…

SCÈNE V

ROLAND, TRICK, SARAH.

ROLAND, [apercevant Sarah.]

Misère! c’est la mienne!

TRICK.

Son femme!

SARAH.

Laissez-nous, Trick.

TRICK, [enchanté.]

Oh! c’est pien pon! Oh! c’être pien choliment pon! Il être pris

par son femme! (Il lui frappe sur le ventre en riant.)

ROLAND.

C’est une manie, respectons-la.

TRICK, [tout en s’en allant.]

Oh! pigre de pigre! Oh! c’est pien pon!... Oh! je suis gontent!

(Il sort en riant.)

SCÈNE VI

ROLAND, SARAH.

SARAH, un temps, embarras de Roland.

Prenez donc la peine de vous asseoir, monsieur!

ROLAND.

Madame! (Il lui avance une chaise, puis il remonte chercher une autre

chaise qu’il place près de celle de Sarah.)

SARAH.

Vous m’avez suivie tout à l’heure avec une telle persistance, que j’ai

dû vous supposer un très-vif désir de causer avec moi.

ROLAND.

Un énorme désir, madame, un désir insatiable! (A part.) Adorable, du

reste! depuis qu’elle s’est arrondie!

SARAH, [l’invitant à s’asseoir.]

Voyons donc, monsieur, ce que vous avez à me dire et croyez que je

serais heureuse de vous être agréable!

ROLAND, [vivement.]

Ah! Dieu! je… (S’arrêtant.) Pardon, madame!... (A part, il

s’assied.) Charmante!

SARAH.

Nous disions donc, monsieur?...

ROLAND.

Nous disions donc, madame, que vous avez dû me trouver bien indiscret,

bien curieux!

SARAH.

Mais non!

ROLAND.

Oh! pardonnez-moi! Vous pouvez croire que cette attention à vous suivre

cachait quelque velléité soupçonneuse et jalouse!... Ah! Dieu! madame,

faites assez de cas de ma délicatesse, je vous en prie… pour être bien

persuadée qu’il n’en est rien; et que je ne veux même pas savoir à quel

titre vous êtes dans cette maison!...

SARAH.

Mais il n’y a rien que de très-simple, monsieur, j’y demeure.

ROLAND.

Ici?

SARAH.

Ici! Chez une amie que vous connaissez du reste et qui a bien voulu me

donner asile…

ROLAND, [l’interrompant.]

Encore une fois, madame, je ne veux rien savoir!... (A part.) Elle est

ravissante!... un teint!... des cheveux! Et une petite bouche friande.

(Il avance sa chaise près de Sarah.)

SARAH.

Mais alors cette persistance à me suivre?...

ROLAND, [avec chaleur.]

Eh! mon Dieu! il faut bien le dire, madame; à la vue de ce pied

ravissant, de cette main divine!... Enfin! madame, il est certaines

influences contre lesquelles on ne saurait lutter, et au risque

d’encourir votre colère, je voulais vous conjurer de me donner…

SARAH.

De vous donner?

ROLAND, [à part.]

Misère! j’oublie que c’est ma femme. (Haut.) De me donner des

nouvelles de monsieur votre père.

SARAH, [un peu déconcertée.]

Ah!... Il est retourné en Amérique, monsieur.

ROLAND.

Ah! tant pis! tant pis! (Avec chaleur.) Alors nous ne le verrons plus!

Je disais donc, madame, que ces yeux, ce sourire….

SARAH.

Mais il reviendra l’hiver prochain.

ROLAND, [reculant.]

Le quaker!... Pardon! monsieur votre père!...

SARAH.

Et pour ne plus me quitter jamais, je pense!

ROLAND. [se levant.]

Jamais! (A part.) Misère! je me sauve! (Il se lève et place la chaise

derrière le canapé.)

SARAH, [se levant.]

Eh bien! (A part.) Déjà! (Haut.) C’est là tout ce que vous avez à me

dire?

ROLAND.

Sur son compte, oui, madame; car sur le vôtre, je ne tarirais pas!

SARAH.

Vous êtes trop galant!

ROLAND, [debout et prêt à partir.]

Non, d’honneur! chère madame, on n’est pas plus ravissante! Une

fraîcheur! un léger embonpoint! Précisément ce qu’il en faut!...

Restez-en là! c’est la limite!... un peu plus serait trop, un peu moins

ne serait pas assez!

SARAH.

Et vous-même, vous vous portez bien, je vois!

ROLAND, [gaiement.]

Comme vous! Le mariage, madame, c’est le mariage! Me sera-t-il permis de

venir prendre quelquefois des nouvelles de cette précieuse santé?

SARAH.

Le lundi je suis toujours chez moi!

ROLAND.

Pour tout le monde, sans doute; mais puis-je espérer que vous ouvrirez

quelquefois la porte à un ancien ami, à un parent même, très-désireux de

faire plus amplement votre connaissance?

SARAH.

On n’ouvrira pas la porte, monsieur, mais enfin… on aura peut-être

oublié de la fermer.

ROLAND.

Adorable! (Lui baisant la main.) Ah! si j’avais eu le bonheur de vous

connaître avant mon mariage!

SARAH.

Eh bien?

ROLAND.

Ah! Dieu! je ne vous aurais pas épousée! Je ne serais pas votre mari,

caractère grotesque qui comprime tout l’élan de mon amour; je serais

votre amant, rôle sublime qui l’exalte! Je vous ferais la cour la plus

illicite! Je vous enlèverais de la façon la plus illégale! Je vous

afficherais de la manière la plus scandaleuse! Ah! Dieu! si vous n’étiez

pas ma femme!

SARAH.

Voilà bien, par exemple, la première fois qu’une femme mariée…

ROLAND.

Ah! voilà le seul côté piquant, tenez!... c’est que vous êtes

mariée.—Et malheureusement, c’est avec moi!

SARAH, [riant.]

Ah! ah!

ROLAND.

Et cela vous fait rire?

SARAH.

Ah! oui!

ROLAND, [à part.]

Et plus de pruderie! Toutes les vertus! (Haut.) Voyons! voyons!

voyons! On pourrait peut-être arranger cela! En cachant bien que nous

sommes mariés: si vous consentiez!... (Sylvie entre et va à la cheminée

arranger le feu.)

SARAH.

Ah! monsieur?

ROLAND, [à demi-voix.]

Quelqu’un! Ne dites pas qui je suis… Et ne nous couvrons pas de

ridicule!

SARAH, [de même.]

Voyez comme je suis bonne, je me sauve pour ne pas vous compromettre.

ROLAND, [vivement.]

Et vous allez sortir?

SARAH.

Oui, quelques emplettes!

ROLAND.

Me permettez-vous de vous offrir mon bras?...

SARAH, [à part, avec joie.]

Ah!... (Elle s’arrête; affectant un ton sérieux.) Vous avez une bien

mauvaise réputation pour que l’on s’affiche avec vous!

ROLAND, [protestant.]

Oh! j’ai été calomnié toute ma vie.

SARAH, [souriant.]

Enfin, je me risque!... Le temps de mettre mon chapeau, je suis à vous!

(Elle entre chez Jeanne.)

ROLAND.

Mais elle est divine, cette femme! Elle est divine! (Il va au canapé,

au même moment on entend Gaston rire aux éclats dans la coulisse;

Sylvie, en entendant la voix de Gaston au dehors, va pour ouvrir la

porte du fond; Gaston paraît suivi de Trick.)

SCÈNE VII

SYLVIE, ROLAND, GASTON, TRICK.

GASTON, [entrant vivement, il est à peu près gris; Trick le suit.]

Comment! personne? Où sont-ils donc? (Prenant [Sylvie par la taille et

la forçant à redescendre en scène avec lui en la faisant courir.)

Bonjour Thisbé, Caroline, Aspasie, Mignon, Rébecca, Margot!... Comment

diable t’appelles-tu, toi? Je ne m’en souviens jamais!

SYLVIE, [cherchant à se dégager.]

Sylvie!

GASTON.

Sylvie!... c’est juste!... Ah! Sylvie… quel nom! la forêt, le

ruisseau, l’oiseau qui chante, l’abeille qui bourdonne, et des bruyères,

des bruyères, des bruyères!... Bonjour, Sylvie, je t’adore! (La faisant

pirouetter en la lâchant.) Bonsoir, Sylvie, c’est fini!...

SYLVIE, [toute confuse.]

Ah! monsieur!...

GASTON.

Où est madame?... Trick, où est madame?... je veux voir madame!

TRICK.

Matame est sortie après téjeuner! Et toi, tu viens après téjeuner

aussi, pigre!...

GASTON.

Et quel déjeuner, Trick!... Ils étaient là, trois gentilhommes dignes

d’être tutoyés par toi, et qui avaient perdu cette nuit tout l’argent

que j’ai gagné! Car j’ai gagné, mon bon Trick!... parole d’honneur!...

et puis perdu!... je ne sais pas comment, par exemple, mais voilà tout

ce qui reste. (Il fait sauter en l’air de l’or et des billets.)

TRICK.

De l’argent?

GASTON, [jonglant avec les pièces d’or.]

De l’argent, faquin!... de l’or!... Ramasse! ramasse! (Il jette les

pièces d’or sur la table.)

TRICK.

Monsieur!

GASTON.

Veux-tu ramasser, ou je… (Il le fait passer devant lui, à Sylvie.)

Et toi aussi! (Elle se sauve et remonte en ramassant; apercevant

Roland.) Tiens! te voilà, toi?... Que diantre fais-tu là, mentor de ma

jeunesse!

ROLAND, [assis sur le canapé.]

Je t’admire! ô Télémaque, et je suis ému jusqu’aux larmes!

GASTON.

Tu as beau dire; avec ton régime de noix, tu n’as pas diminué d’un

pouce!

ROLAND.

J’ai diminué énormément!

GASTON.

Enormément, c’est ce que je dis!—Dieu que j’ai chaud et que j’ai soif!

(Apercevant Trick qui s’est baissé sous la table.) Allons, qu’est-ce

qu’il fait là-dessous, celui-là?...

TRICK, [à genoux.]

Je ramasse ton argent, pour quand tu auras encore pertu, te le

rentre!

GASTON.

Es-tu fou, misérable?—Moi, ramasser de l’argent tombé!...

TRICK, [debout.]

Qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse de votre or?

GASTON, [surpris.]

Vous! votre!... Tu ne me tutoies plus!... Nous sommes donc brouillés,

Trick?

TRICK, [après avoir fait une mine sévère, souriant malgré loi.]

Es-tu donc bête!

GASTON, [amicalement.]

A la bonne heure allons! allons-nous-en! allons, Sylvie!

allons, ma gazelle!... allons, Trick! allons! allons!... (Il les chasse

avec son mouchoir.)

TRICK, [sortant les mains au ciel.]

Foilà un homme! (Sylvie va pour rejoindre Trick en courant.)

GASTON, [sur le seuil de la porte.]

Allons! allons!... (Reprenant Sylvie par la taille.) Ah! friponne, où

as-tu volé ces yeux-là, qui ne veulent pas quitter les miens! Dis-moi

que tu m’aimes?

SYLVIE, [cherchant à se dégager.]

Ah! monsieur, que c’est mal, ce que vous faites-là?

GASTON, [s’arrêtant.]

C’est mal!

SYLVIE.

Si madame!...

GASTON.

Madame!... Tu crois donc que je veux t’embrasser sérieusement, petite

bête, et que tes yeux m’attirent, et que la joue brûlante?...

SYLVIE, [effrayée.]

Non, monsieur, non! je ne le crois plus!

GASTON, [l’embrassant.]

Tu as tort! c’est fait!

SYLVIE, [se sauvant.]

Ah!... (Elle sort par le fond, Gaston tombe adossé contre le montant de

la porte.)

SCÈNE VIII

ROLAND, GASTON. [Moment de silence.]

GASTON, [regardant Roland.]

Eh bien, je suis ignoble!... quoi… après?...

ROLAND, [assis sur le canapé.]

Ah! si tu crois que je vais te faire de la morale, toi!...

GASTON, [descendant.]

Et tu as tort, mordieu! Écrase-moi donc d’injures et de mépris. Dis-moi

donc que c’est honteux et révoltant, qu’on n’embrasse pas une femme de

chambre, et surtout ici où… (S’arrêtant.) Il ne me manque plus que

de crier encore cela par dessus les toits!

ROLAND, [railleur.]

Dis-donc, mon pitchoun!... il me semble que les noix morales et les

pommes sentimentales ne te réussissent guère mieux qu’à moi.—Ces petits

vices n’ont pas maigri, cher enfant; ils se portent même assez bien,

les gaillards!—Papa Ferragus avait donc raison!... Nous ne pouvons donc

pas venir à bout de réformer ces bonnes petites habitudes!...

GASTON, [versant de l’eau dans le verre qui est sur le chiffonnier.]

Ah! réformer!... Réformer quoi? Mon cerveau intelligent pour le mal,

stupide pour le bien; mes nerfs qui me chantent toute la journée

l’infernale symphonie des vices; mon sang qui bouillonne à toute pensée

mauvaise et se glace à tout élan généreux! Ne plus penser ce que je

pense, ne plus être ce que je suis! (Éclatant de rire et se versant de

l’eau dans le verre.) Imbéciles!... avec leur liberté humaine!... Je

suis peut-être libre aussi de ne pas avoir soif!... (Il boit.)

ROLAND.

Prends garde! c’est de l’eau!

GASTON.

Si je pouvais m’y faire!... (Il boit.) C’est atroce!

ROLAND.

Je me le suis laissé dire!

GASTON, [assis près de la table.]

Tu crois peut-être que je suis gris?...

ROLAND.

O Dieu! jamais!

GASTON, [assis.]

Je ne suis pas gris! Je suis fou! voilà tout! je deviens fou, ou idiot,

si tu veux!... (Riant.) J’ai des remords!

ROLAND.

Des remords!... En quoi?

GASTON.

En quoi?—En larmes!

ROLAND.

Quand tu as bien déjeuné, hein?

GASTON.

Je ne suis peut-être pas un grand misérable d’avoir trompé cette femme

en lui promettant de devenir un autre homme?

ROLAND.

Misère!—Si j’avais tenu cette promesse-là toutes les fois que je l’ai

faite!—Nous en sommes encore aux scrupules?

GASTON.

J’en suis à la honte et au dégoût!—Je ne voulais pas jouer cette nuit,

et j’ai joué; je ne voulais pas boire, et j’ai bu!... lâcheté, va!... il

est des moments où je voudrais pouvoir jeter ma vie aux cendres comme…

(Il fait le mouvement pour jeter l’eau du verre et s’arrête.)

ROLAND, [debout.]

Sans casser le verre!

GASTON, [debout et remontant.]

Va au diable, toi! tes railleries et l’Enfer dont tu es!...

(Redescendant à lui, vivement.) Je t’étranglerais, pour m’avoir aidé à

devenir ce que je suis! (Il va s’accouder sur la cheminée.)

ROLAND.

Oh! là là! Où allons-nous? je t’ai fait ce que tu voulais être, petit

ingrat! Un dévorant! Il te prend aujourd’hui fantaisie de tâter de la

vertu! Est-ce que je t’en empêche, moi? Je t’en défie, voilà tout. Mais

si cela peut te faire plaisir, je veux bien en essayer avec toi; pour

changer veux-tu essayer de la vertu avec papa Ferragus, cher

petit?—A nous deux, j’ai idée que ce sera drôle!

GASTON, [accoudé sur la cheminée, relevant la tête.]

Tu m’en défies!... Comme si je ne l’avais pas connu ce bonheur sans égal

d’être content de soi-même!—Une vie si belle, si calme, si douce, si

délicieuse: c’était le paradis, Roland!—Plus de fièvre que celle de mon

amour! Quels souvenirs!... Et pourquoi suis-je revenu dans cette ville

maudite… où je retombe aussitôt dans ma boue, comme une brute que je

suis?

ROLAND.

C’est que tu regrettes ta boue, comme les carpes de madame de Maintenon!

GASTON, [descendant et venant s’asseoir sur le canapé.]

Non!... Je ne regrettais rien! non!... Dieu m’est témoin que j’étais

heureux et fier de ma vie nouvelle!... Il y a huit jours… Tiens! au

moment même où je revenais à Paris pour hâter notre mariage… la

fatalité m’a fait rencontrer deux camarades de folies!... Ils m’ont

raillé!... comme toi!... et prenant mon bras, malgré moi, ils

m’entraînaient!... je résistais!... puis je me suis dit: «Bah! quand ce

ne serait qu’une fois, pour retrouver les sensations du passé et les

comparer à la saveur du présent; je regarderai seulement…» Et je

regardais en effet… Il y avait, à table, ce soir-là, trois créatures

assez jolies, mais stupides! Et je me disais: Voilà pourtant ce que l’on

aime… Qu’ont-elles donc pour elles, ces misérables femmes? Ma raison

me répondait: Rien! Ma folie me répondait: Si!... leurs vices! et je

regardais toujours, hésitant entre ces deux voix, l’une qui me crirait à

droite: «Va-t’en!...» l’autre qui murmurait à gauche: «Bah! quand tu

resterais à présent!...» Et cependant, on me faisait boire, et mes

affreux instincts, et mes Diables noirs écartés depuis trois mois

revenaient, revenaient, revenaient en foule, dans la mousse du vin, dans

le bourdonnement des paroles et des rires, dans l’éblouissement des

bijoux et des lumières, dans le parfum des fleurs, dans le parfum des

femmes!... Et cette âme d’autrefois que je croyais morte, anéantie,

reprenait peu-à-peu possession de tout mon être!—Elle enflammait mes

yeux pour échanger avec ces femmes des regards provoquants; elle

flottait sur mes lèvres pour répondre à leurs sourires, et je me disais:

(Il se lève.) Le Diable a raison!... Depuis que c’est défendu, c’est

trois fois meilleur!

ROLAND.

Charmant enfant!

GASTON.

Mais ce qui est effroyable, Roland, c’est que j’étais moins ému de ma

trahison que charmé du contraste nouveau que la folie d’une heure venait

de jeter dans ma vie!... Je quittais ces salons pleins de bruyants

éclats, (avec tendresse) et je retrouvais ici une chambre paisible et

calme, doucement éclairée par la lueur du matin et par le dernier éclat

d’une lampe prête à s’éteindre.—Jeanne s’était endormie dans un

fauteuil. J’entrai sans bruit, je me mis à genoux et je la regardai!...

Et toute la légion de lutins qui me possédaient depuis le coucher du

soleil s’évadait à la hâte, l’un après l’autre… comme chassés par le

souffle de ses lèvres et tremblants à la pensée que ses yeux pouvaient

s’ouvrir!—Elle les ouvrit enfin, et me dit doucement: D’où

venez-vous?... Qu’est-il donc arrivé?... Et cela était si confiant, si

bon, si tendre, que je sentis deux larmes me monter aux yeux… J’allais

tout avouer peut-être… Mais le dernier lutin en se sauvant eût le

temps de me souffler à l’oreille un mensonge qu’elle eut la bonté de

croire!—Et ce qui est honteux, effroyable, Roland, c’est que jamais je

ne l’ai plus aimée que ce jour-là!—Oui, je l’aimais avec

l’étourdissante ivresse d’un misérable qui sort de l’ombre et de la nuit

et qui se retrouve, ébloui, devant la splendeur du jour!

ROLAND.

Scélérat, va! c’est un raffinement de l’amour qu’il a trouvé là!—Car

enfin, tu l’aimes, ta châtelaine?

GASTON.

Si je l’aime!... si!... imbécile! si je l’aime! (Il remonte.)

ROLAND.

Tu l’as dit, cher enfant!... je suis une bête!... je suis une bête!...

Il faut bien que tu l’adores, autrement tu n’aurais aucun plaisir à la

tromper!... quel disciple j’ai là!... Quel homme!... Embrasse-moi, va!

Tu es un grand homme, et je suis fier de toi!

GASTON.

Même après ce que j’ai fait tout à l’heure, n’est-ce pas? Je rentre

plein d’adoration pour elle et que je trouve, dans ce salon, une jolie

femme, la première venue, cette fille ou la cousine blonde!... Sarah!...

ROLAND, [sautant, à part.]

Eh! ma femme!

GASTON.

Et je lui jurerai que je l’aime, sans y croire; mais par habitude, par

malice, et parce que c’est la dernière personne que je devrais cherchera

séduire!...

ROLAND, [effaré.]

Misère!... mais je le crois bien que c’est la dernière; mais il le

ferait!... mais il le fera comme il le dit!... Et avec cela la vigne qui

ne paraît pas tenir prodigieusement à l’ormeau!

GASTON.

Quoi?... qu’est-ce que tu as?...

ROLAND.

Mais j’ai… j’ai… j’ai… j’ai énormément d’affection pour toi, cher

enfant, et ce que tu viens de me dire m’a ému, et me touche, me touche

de bien près… Et l’ami Ferragus, ce bon Ferragus, qui a toujours été

si affectueux pour toi, tu ne voudrais pas lui faire de la peine, cher

petit! Non, non, nous ne voulons pas faire de peine à papa Ferragus!

GASTON.

Quelle peine! quoi?

ROLAND.

Une autre femme, bien! la petite femme de chambre, bon!... toutes les

autres!... bien!... Mais pas celle-là, hein! pas Sarah!... une autre,

qu’est-ce que ça te fait, n’est-ce pas? pas Sarah!... pas Sarah!...

GASTON.

Tu l’intéresses donc bien? (Il va à la table.)

ROLAND.

Parbleu! c’est ma… (Bas.) Non, ah! bien, non!—Si je lui dis ça, ce

sera une raison de plus!

GASTON.

Enfin, tu l’aimes, hein? (Il remonte.)

ROLAND.

Jamais! juste ciel! fi donc! une blonde!

GASTON.

Eh bien, nuance adorable et rare…

ROLAND.

Une couleur idiote… j’ai une liste, (il fait le geste de la

dérouler) et je ne compte pas deux blondes.

GASTON, [réfléchissant.]

Tiens! moi non plus!...

ROLAND, [à part.]

Bon, allez donc! je m’enfonce, moi!

GASTON, [avec malice.]

Et celle-là a je ne sais quel reflet!...

ROLAND.

Ah! le vilain reflet! Ah! l’affreux reflet; le blond du nord! quelque

chose d’horrible.—Ah! si c’était le blond vénitien! le blond des

Titien! des Véronèse! le blond ardent, le blond chaud, le blond roux!...

passe encore; mais le blond anglo-saxon, norwégien, pâle, maladif,

flasque et mou! Fi! pouah! Et puis la blonde, cher enfant, une eau qui

dort… pas d’élan! la brune bondit, elle tord les barreaux de sa cage,

elle vous arrache les yeux, elle vous mord, elle vous mange! La blonde

vous sourit, vous appelle mon cœur; et vous empoisonne avec une boîte

d’allumettes… La ruine de Troyes, Hélène, une blonde!—Cléopâtre, une

blonde!—Vénus, une blonde… Calypso, une blonde!—Eve, le premier et

le plus grand désastre de l’humanité, Eve! une blonde! toutes, toutes

des blondes!...

GASTON.

C’est vrai! tiens! tiens!... (Il regarde à la porte.)