Les diables noirs: drame en quatre actes

Victorien Sardou · Chapitre 2 sur 2 · partie 1/3

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Les diables noirs: drame en quatre actes

ROLAND, [à part, passant à gauche.]

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Je m’enfonce! je lui fais venir l’eau à la bouche!

GASTON.

Hein?

ROLAND.

Écoute: je t’aime bien! là, sérieusement; mais si tu aimes celle-là!...

je… (Il se frotte les oreilles, en le regardant d’un air menaçant.)

GASTON.

Puisque tu ne l’aimes pas, voyons! à quel titre?

ROLAND.

A quel titre? malheureux! à quel… Eh bien, et la morale!

GASTON.

Hein!

ROLAND, [avec émotion et chaleur.]

Et la morale! (A part.) J’y viens! (Haut.) Et la vertu qui te tend

les bras malheureux, dans la maison de cette femme! Mais,

misérable, tu n’as donc plus de sens moral!... Mais il n’y a donc plus

rien là!... et ce sentiment intérieur qui est notre guide, notre

lumière, ne te crie donc pas… que deux amours dans la même maison,

porte à porte, c’est le moyen que tout se découvre dans les vingt-quatre

heures? Mais ce que je te dis là, mais c’est pourtant la morale la plus

élevée, la plus pure!... Ta conscience a dû te le dire avant moi! Elle

l’a dit! je le sens, je le vois, tu es ému!... une larme brille dans tes

yeux!... Bien, mon petit Gaston; bien, mon fils! tu renonces à la

blonde! tu es grand, tu es beau: je te vénère!

GASTON.

La voilà! (Il va à Sarah qui entre.)

SCÈNE IX

LES MÊMES, SARAH.

ROLAND, [à part.]

Le diable l’emporte!

GASTON, [courant à Sarah.]

Ah! chère madame! (Il lui baise la main.)

SARAH.

Tiens! c’est vous, bonsoir!

ROLAND, [bas].

Il lui baise la main! (Haut, passant la tête entre eux pour les

séparer.) Le temps, l’heure…

SARAH.

Oui! oui! nous avons le temps! (A Gaston.) Vous allez bien?

GASTON.

Mille grâces!... (Il la conduit au canapé.)

SARAH.

Oui, vous avez l’air singulier ce matin, tout ému, tout!...

ROLAND, [bas].

Elle l’admire, maintenant! (Même jeu.) Il a bien déjeuné, voilà

tout!... Si vous voulez, en nous dépêchant.

SARAH, [lui donnant son manchon.]

Tout à l’heure! (A part.) Décidément, nous sommes jaloux! (A

Gaston.) Vous disiez donc? (Elle s’assied sur le canapé.)

GASTON, [derrière le canapé près d’elle.]

Je disais que vous sortez toujours au moment où j’arrive!

SARAH.

C’est vous qui arrivez au moment où je sors.

ROLAND, [ironiquement, les mains dans le manchon.]

C’est charmant! c’est délicieux! Ils marivaudent! je suis perdu!

GASTON.

Quelle adorable main! je ne sais que vous pour avoir une main pareille.

SARAH, [coquetant, en regardant Roland.]

Oh! j’en sais de plus belles! (Elle parle bas avec Gaston.)

ROLAND, [passant à gauche.]

Mais ils vont, mais ils vont; et je fais une figure ici, moi! je vais

chercher l’autre!—Je vais leur lancer l’autre! Ah! la voilà! ô

Providence!

SCÈNE X

LES MÊMES, JEANNE.

[Jeanne, en entrant, jette un coup d’œil étonné à Sarah et à Gaston;

celui-ci se lève vivement.]

JEANNE.

Vous ici, monsieur de Champlieu!

GASTON, [saluant cérémonieusement.]

Oui, madame!

JEANNE, [apercevant Roland.]

Et notre hôte de Dieppe?

ROLAND, [vivement.]

Qui voulait vous remercier de votre gracieuse hospitalité, madame, et

s’excuser de la hâte avec laquelle…

JEANNE.

En vous sauvant, monsieur, vous avez laissé la porte ouverte!... Je vous

prie de ne pas l’oublier.

ROLAND.

Vous êtes la grâce et la bonté mêmes, madame!

JEANNE, [regardant Gaston et Sarah.]

Et tu es ici depuis longtemps, cousine?

SARAH.

Deux minutes à peine; j’allais ressortir…

ROLAND, [vivement.]

Avec moi, oui… madame a bien voulu m’accorder la faveur de

l’accompagner! (A Sarah.) Madame, je suis à vos ordres. (A part.)

Misère! je ne la quitte plus!

SARAH, [à Gaston, saluant.]

Monsieur…

GASTON, [s’inclinant.]

Madame.

ROLAND, [venant vivement entre eux.]

A revoir… cher ami.

SARAH, [sortant.]

Allons, monsieur!

ROLAND, [à part, et marchant vivement.]

Voilà! voilà, madame! J’ai idée que je vais commencer une jolie

existence, moi.

SARAH, [dehors.]

Mais allons donc, monsieur!

ROLAND.

Oui, madame! (Il se précipite dehors.)

SCÈNE XI

GASTON, JEANNE.

GASTON, [descendant vivement, à Jeanne.]

Enfin! nous sommes seuls!

JEANNE, [l’arrêtant du regard.]

Et moi, j’ai pu croire que vous me laisseriez seule, toujours!

GASTON.

Jeanne!

JEANNE.

D’où venez-vous? Ce matin; inquiète et malade, je suis sortie, et au

risque d’être suivie, reconnue!... moi, qui mourrais de honte si

quelqu’un au monde connaissait la vérité, je suis allée chez vous!

GASTON.

Chez moi?

JEANNE.

Vous étiez rentré à six heures du matin, mais pour ressortir aussitôt et

remonter dans une voiture où plusieurs personnes vous attendaient. Et de

là, où vous étiez allé, on l’ignorait; mais si l’on avait pu voir, comme

je les vois, la fièvre de vos mains, la fatigue de vos traits, et ce je

ne sais quoi de suspect et de…

GASTON, [doucement.]

Que vous êtes injuste, Jeanne! votre première pensée est toujours pour

m’accuser!

JEANNE.

D’où venez-vous! enfin, d’où venez-vous?

GASTON, [feinte gaieté.]

Eh bien, je sors d’un déjeuner!... d’un déjeuner d’amis!

JEANNE.

Ah! c’est juste! un déjeuner d’amis!... et une promenade au bois,

n’est-ce pas?... et toute une nuit pour vous y préparer et tout un jour

pour vous en remettre!...

GASTON, [tendrement.]

Ah! si vous croyez d’avance?...

JEANNE.

Eh bien, non! là! je ne crois rien! D’où venez-vous?...

GASTON, [lui prenant les mains et l’entraînant vers le canapé. Il

s’assied près d’elle sur le pouf].

Mon Dieu! quelle impatience!—C’est pourtant bien simple! En vous

quittant hier, je suis allé dîner avec un ami, d’Hauterive, vous savez

bien… je vous ai parlé de lui quelquefois!

JEANNE.

Oui, après?

GASTON.

Après dîner, d’Hauterive me proposa un peu de musique… Vous m’aviez

dit: «Je ne serai pas rentrée avant onze heures…» j’étais libre!...

j’accepte, et nous allons aux Italiens!

JEANNE.

C’est donc pour cela que je ne vous y ai pas vu; car j’y étais!

GASTON, [un peu saisi, se remettant tout de suite.]

Attendez donc… Jeanne! Nous allons aux Italiens, dis-je; mais au

moment d’entrer… Ah! mon Dieu! sous le péristyle, tenez… je me

rappelle tout à coup que j’ai donné rendez-vous à quelqu’un chez moi, à

huit heures… un homme d’affaires que vous ne connaissez pas; un nommé

Vernon… Vous ai-je parlé de ce rendez-vous?...

JEANNE.

Non! vous ne m’en avez pas parlé!

GASTON.

Je prends une voiture, je cours chez moi; il était huit heures et

demie!...

JEANNE, [l’interrompant.]

Vous avez mis une demi-heure pour aller en voiture des Italiens à la rue

Laffite?

GASTON.

Je n’ai pas trouvé tout de suite une voiture; il pleuvait à verse et

devant les Italiens…

JEANNE.

Il en arrive à toute minute… oui!

GASTON.

Des équipages!

JEANNE.

Enfin, vous n’avez pas trouvé tout de suite une voiture; passons!...

GASTON.

Vernon était donc venu et parti!... je cours chez lui! Personne!... neuf

heures!... j’étais fort contrarié… où le trouver?... On me dit: Il est

en soirée, au faubourg Saint-Germain, tout en haut, tout en haut de la

rue d’Enfer!... Je pars, j’arrive; dix heures!...

JEANNE, [l’interrompant.]

Déjà?... déjà dix heures?...

GASTON.

Ah! oui! pensez donc: le temps d’aller, de venir, de…

JEANNE, [l’interrompant.]

Et vous voilà donc à dix heures, tout en haut du faubourg

Saint-Germain!... je me doute bien que l’insaisissable Vernon n’est pas

encore là!...

GASTON.

Eh! justement! il était reparti, pour retourner chez moi!

chambrante-vous cela! Me voilà donc revenant au plus vite, et trouvant

Vernon au coin de mon feu!... Dix heures et demie! nous causons un peu!

onze heures moins un quart; et à onze heures seulement, je sors de chez

moi pour venir ici!...

JEANNE.

C’est pour venir chez moi que vous vous êtes habillé comme quelqu’un qui

va en soirée?...

GASTON.

On vous a dit?

JEANNE.

Oui, on m’a dit?...

GASTON.

Un enfantillage, en effet! pour me débarrasser de Vernon qui avait l’air

de s’installer chez moi toute la nuit. (Riant.) J’ai imaginé cette

petite comédie de la cravate blanche, en lui disant que j’allais au bal!

JEANNE.

C’est fort ingénieux, en effet!—Et c’est à la faveur de cette ruse que

vous n’êtes pas venu?

GASTON.

Eh! mon Dieu! parce que j’ai rencontré ce pauvre Laverdan.

JEANNE.

Ah! c’est ce pauvre Laverdan, maintenant!...

GASTON.

Que vous êtes mauvaise, Jeanne! un ami d’enfance qui a perdu sa mère il

y a huit jours!... Pauvre garçon, une tristesse, un désespoir!

JEANNE.

Et à pied, comme vous, par la pluie!... Pauvre garçon!...

GASTON.

Non! à onze heures et demie il ne pleuvait plus!

JEANNE.

Oh! nous pouvons bien mettre minuit; il est bien minuit! le temps de

dire bonsoir à Vernon, bonjour à Laverdan et de revenir chez vous,

chercher vos gants que vous aviez oubliés!...

GASTON.

Si vous raillez tout ce que je dis, Jeanne, il est bien inutile de

m’interroger davantage; je ne dirai plus rien!

JEANNE.

Au contraire, comment donc! je tiens à tout savoir! Nous disons donc que

nous consolons ce pauvre Laverdan à minuit, dans la rue, sous un bec de

gaz!... Allez donc!...

GASTON.

A quoi bon?... vous êtes irritée, nerveuse, impatiente!...

JEANNE.

Oh! Vous conviendrez bien, n’est-ce pas?... qu’il faudrait le

tempérament d’un ange pour vous suivre jusqu’au bout dans cette

énumération de vos faits et gestes!... J’aime mieux vous dispenser des

amis malheureux, des voleurs et de toute autre rencontre que vous ne

serez pas embarrassé de faire par les rues, et vous accorder tout de

suite qu’avec la meilleure volonté du monde, parti la veille pour venir

chez moi, vous arrivez à cinq heures du soir, le lendemain parce que

vous vous êtes trompé de chemin!

GASTON.

Il en sera ce qu’il vous plaira, Jeanne!—Aussi bien, j’aime mieux ne

pas vous dire la fin!

JEANNE.

Parce que…?

GASTON.

Parce que…!

JEANNE.

Mais encore…?

GASTON.

Mon Dieu! ne le demandez pas; grondez-moi, fâchez-vous, dites-moi tout

ce qu’il vous plaira; je ne répondrai rien, et je n’en continuerai pas

moins à adorer la main qui me frappe.

JEANNE, [retirant sa main.]

Cela est bien commode en effet pour qui n’a rien à dire.

GASTON, [tendrement.]

Je vous aime!

JEANNE.

Se renfermer dans un système de défense qui vous donne un petit air de

victime!

GASTON, [plus tendrement.]

Je vous aime!

JEANNE.

Vous vous dites: Elle se lassera; tout passera en paroles, et il viendra

un moment où je n’aurai plus qu’à lui dire…

GASTON.

Je t’aime!

JEANNE, [le levant et le repoussant.]

Mais, pour Dieu! défendez-vous donc! parlez donc!—Dites-moi tout ce qui

vous passera par la tête!... Je vous aime mieux mentant effrontément que

faussement résigné comme vous l’êtes!

GASTON.

Que voulez-vous que je vous dise?

JEANNE.

D’où vous venez! Je le veux!—Je l’exige! M’entendez-vous, enfin! je le

veux!

GASTON, [se levant.]

Eh bien, je viens de Ville-d’Avray! (Il passe à gauche].)

JEANNE.

Pourquoi Ville-d’Avray?

GASTON.

Mais, mon Dieu! qu’est-ce que cela vous fait? je viens de Ville-d’Avray,

voilà tout!...

JEANNE.

Mais, mon Dieu! on ne va pas à Ville-d’Avray, à six heures du matin!

GASTON, [allant et venant.]

Vous voyez bien que si!

JEANNE.

Gaston!... vous abusez de ma patience!... Répondez-moi des choses que…

GASTON, [s’arrêtant brusquement devant elle.]

Vous a-t-on dit chez moi de quel côté je m’étais dirigé?

JEANNE.

Non!

GASTON.

Non!—Et en quelle compagnie j’étais?

JEANNE.

Oui… deux hommes dans la voiture!

GASTON.

Deux hommes?—Eh bien?—Et vous n’avez pas compris! vous ne vous êtes

pas demandé quel motif, à six heures du matin!... quelle raison?...

JEANNE, [hors d’elle-même.]

Mais je le demande encore, mais quelle raison?... quoi donc enfin?...

GASTON.

Mais un du…!

JEANNE, [poussant un cri d’effroi.]

Ah!... tu t’es battu!... (Elle se jette à son cou.)

GASTON.

Non, pas moi, je…

JEANNE.

Oh! tu mens!... Tu t’es battu!... tu es blessé?...

GASTON.

Mais non! je te jure!

JEANNE, [regardant ses mains, ses bras, et s’assurant qu’il n’est pas

blessé.]

Ah! rien! rien quel bonheur! (Elle l’entoure de ses bras.) Ah!

quel bonheur!... (Elle fond en larmes.)

GASTON.

Jeanne! ma bien-aimée Jeanne!...

JEANNE.

Et je t’attendais! Et je t’accusais!—Et je comptais les heures, et

j’inventais!... j’imaginais!... Ah! que n’ai-je pas inventé?... La

jalousie! la rage! Ah!... vous ne savez pas, vous autres hommes, ce que

c’est que la jalousie!... Je te voyais ailleurs, chez une autre… à ses

genoux, lui répétant de ces paroles brûlantes, que je suis déjà trop

jalouse de ne pas être la première à recueillir sur tes lèvres… Et tu

te battais… (Avec jalousie.) Je vous voyais!... je vous entendais…

je vous aurais!... (Tendrement[et pleurant.) Et, tu te battais… et,

tu risquais ta vie!... (S’arrêtant, avec jalousie.) Pour qui te

battais-tu?

GASTON.

Pour qui?

JEANNE, [vivement.]

Réponds!... Regarde-moi, ne cherche pas; je te défends de chercher un

mensonge!

GASTON.

Pour une dette de jeu!

JEANNE.

Ah! c’est vrai; car lu l’as bien dit je t’aime, et je te

demande pardon…

GASTON.

Jeanne!

JEANNE.

Pardonne-moi!... Je suis une malheureuse; j’ai douté de toi! Tu ne m’en

veux pas, n’est-ce pas? c’est de l’amour encore!... Pardonne-moi!...

(Elle va pour s’agenouiller.)

GASTON, [cherchant à la relever.]

Jeanne!... relevez-vous… je ne veux pas!...

JEANNE.

Non!...

GASTON.

Jeanne!...

JEANNE.

Non!...

GASTON, [avec force.]

Ah! relève-toi donc!... Et pardonne-moi toi-même!... car c’est à moi de

tomber à tes pieds.

JEANNE.

Toi?

GASTON.

Oui, moi qui te mens depuis une heure!... Moi qui te trompe!...

JEANNE, [se relevant d’un bond.]

Ah! tu t’es battu pour une femme!...

GASTON, [avec chaleur, à demi-voix et d’un trait.]

Je ne me suis pas battu!... Je ne viens pas de Ville-d’Avray! Il n’y a

pas eu de duel, et tout cela n’est que mensonge! Et tout ce que je t’ai

dit avant… mensonge!... Je suis allé jouer; voilà tout!... j’ai passé

toute ma nuit dans un tripot! J’ai joué, entends-tu, malgré le serment

que je t’ai fait, et, en sortant de là, je suis allé avec mes compagnons

de jeu, souper et déjeuner, je ne sais où, et je suis arrivé ici tantôt,

gris, honteux, ignoble!... Oui, j’ai eu l’audace d’entrer chez toi, de

paraître devant toi tout pâle de ma nuit de veille, et j’ai voulu te

tromper; mais c’est une infamie qui me révolte!... Je ne veux plus

mentir! A genoux devant moi, toi!... Ah!... méprise-moi, et chasse-moi

comme un laquais! J’aime mieux ta colère qui m’écrase, que ta douceur

qui me torture!...

JEANNE, [avec mépris et tristesse.]

Au jeu!—Toute la nuit!...

GASTON.

Je suis un malheureux fou!...

JEANNE.

Tandis que moi je veille… et que je suis à cette fenêtre… et que je

tressaille au moindre pas… et que je me dis avec angoisse: Mais où

est-il? Mais que fait-il? Mais que lui est-il arrivé?

GASTON, [pleurant.]

Eh bien, oui, je suis un malheureux! je te l’ai dit!

JEANNE.

Et vous ne pensiez pas à moi! Et vous ne vous demandiez pas?...

GASTON, [de même.]

Oh! je me demandais tout! Et je pensais à toi! Pour Dieu! n’achève pas!

Quel reproche veux-tu me faire que je ne me sois fait avant toi!

JEANNE.

Adieu! (Elle remonte et se dirige vers sa chambre.)

GASTON, [pleurant.]

Adieu! vous avez raison! je ne serai jamais qu’un être fatal et maudit!

J’ai tué mon père, que j’aimais!... j’ai tué ma mère, que j’adorais!...

je te tuerais, toi, que j’adore!... Va-t’en!... Adieu! va-t’en!

va-t’en!... je te tuerais!... (Il tombe accablé, en sanglotant. Jeanne

va pour sortir, le regarde, redescend à lui doucement et lui relevant la

tête, lui dit avec des larmes.)

JEANNE.

Tu te repens donc, bien vrai?

GASTON, [tombant à ses genoux, et l’entourant de ses bras.]

Ah! Jeanne!... Ah! que je t’aime!...

JEANNE.

Il sont donc revenus, ces Diables noirs, que nous avions chassés; les

voilà donc de retour, malgré toi, malgré moi?

GASTON.

Non! non!

JEANNE.

Et pourtant, ai-je mal veillé sur mon bonheur? N’as-tu pas été l’unique

pensée de mes jours, de mes nuits, de mes heures!... ne t’ai-je pas bien

aimé? Ah! il faut que je ne sache pas t’aimer, autrement, tu ne

m’abandonnerais pas, et quand tu es là, dans mes bras, tu ne penserais

pas à être ailleurs!...

GASTON, [protestant.]

Moi?

JEANNE.

Il n’y à donc pas d’autre femme, dis?...

GASTON.

Une autre! ah Dieu! non, je te le jure.

JEANNE.

Et tu m’aimes toujours?

GASTON.

Je ne t’aime pas, non; je t’adore!

JEANNE.

Eh bien, sois donc fort! Car je me suis juré d’achever mon œuvre, ou de

mourir à la peine… Vous êtes ma joie!... je veux que vous deveniez mon

honneur et mon orgueil. Je veux pouvoir crier à ce monde qui nous devine

et s’apprête à railler notre amour: Oui! oui! raillez-nous!... cet homme

que vous avez connu frivole, léger, sans vertus, voilà ce que mon amour

l’a fait. Voici mon amant, mon mari, mon maître, mon Dieu!

GASTON, [se relevant.]

Oui, sur ma vie, oui!

JEANNE.

Dis-moi seulement quelle femme c’était…

GASTON.

Qui?

JEANNE, [vivement.]

Réponds donc!... Tu me comprends bien!... Je la connais? D’où est-elle?

Parle donc! avoue donc!... puisque je suis prête à tout pardonner!

GASTON.

Il n’y a pas de femme, il n’y a que toi!—J’ai joué, voilà tout, et si

tu ne me crois pas!...

JEANNE.

Si, mais jure-moi que tu ne joueras plus!

GASTON.

Sur ma vie!...

JEANNE, [l’interrompant.]

Non! sur notre amour!

GASTON.

Je ne jouerai plus: je te le jure!

JEANNE.

Et tu ne la verras plus… Elle?

GASTON.

Je jure…

JEANNE.

Ah! il y a donc une femme?...

GASTON, [vivement.]

Je jure qu’il n’y a personne que toi, et que jamais, entends-tu, jamais

il n’y en aura d’autres.

JEANNE.

Ah! si je pouvais plonger mes regards dans tes yeux, et lire jusque dans

le fond de ton cœur!...

GASTON.

Tu ne me crois pas?...

JEANNE.

Si, je te crois! il faut bien que je te croie! Mais promets-moi que tu

ne me quitteras pas d’aujourd’hui, je le veux!... Toute la soirée, là, à

mes côtés! que l’on ne me vole rien de toi.—Promets-le!

GASTON.

Quel serment difficile à tenir, n’est-ce pas?

JEANNE.

Nous dînerons ensemble, là, chez moi!—Je vais donner des ordres et je

reviens!—Mais tu ne me quitteras pas de la soirée, tu le jures?

GASTON.

Pas une seconde!

JEANNE, [les mains dans ses mains.]

Ah!... je te retrouve enfin! mais si tu m’échappes encore! Foi de Jeanne

qui t’adore!... je te tue! (Elle rentre chez elle en lui envoyant un

baiser.)

SCÈNE XII

GASTON [seul, puis] TRICK.

GASTON, [avec enthousiasme.]

O divine et radieuse influence de la femme adorée, tu l’emportes!... et

cette fois, pour toujours!... (Trick entre et regarde autour de lui.)

Qu’est-ce?

TRICK, [à demi-voix.]

Un homme qui veut parler à toi, que je connais pas, et qui a un

mauvais figure!

GASTON.

Un homme qui vient me chercher dans cette maison!... Et tu ne l’as pas

jeté à la porte?

TRICK.

Non!—veux-tu je jette?

GASTON.

Eh! pardieu… non!... Sachons d’abord ce qu’il veut, après tout!...

TRICK.

C’est pour un pillet!

GASTON.

Un billet!

TRICK.

Oui, un pillet d’archent!... il a sa papier à la main!

GASTON.

Il se trompe, l’animal!—J’ai fait cinq cents billets dans ma vie…

mais celui-là, du diable…

TRICK.

Je le fais entrer?—Madame est chez elle!

GASTON.

Mais…

TRICK.

Bon! bon! je le reconduirai, moi! (A Ducroc dans la coulisse.) Allons!

vous, viens, et montrez la papier!

SCÈNE XIII

LES MÊMES, DUCROC.

GASTON.

Vous avez un billet à moi, vous?

DUCROC, [brutal, sec.]

Oui! j’ai un billet à vous, moi!

GASTON, [baissant la voix.]

Plus bas donc!

DUCROC, [de même, toute la scène dans ce ton, montrant le billet.]

Plus bas, vous-même!

GASTON, [lui fait signe d’avancer.]

Quelque vieille dette!... A qui ça?

DUCROC.

A M. Tusman!

GASTON, [à demi-voix toute la scène.]

Tusman? Ah! oui… Encore un fripon celui-là!... j’ai joué avant-hier

avec lui, sur parole; j’étais gris, et j’ai perdu… je ne sais plus

combien; mais je lui ai fait un billet!... Ah! Dieu! en finirai-je avec

la boue? (Il passe près de la table, et ramasse l’or.) Donnez!

DUCROC.

Vous avez l’argent?

GASTON.

Apparemment!

DUCROC.

Voilà le billet.—Passez les dix mille francs!

GASTON, [stupéfait.]

Dix mille francs!... dix mille!... J’ai perdu dix mille francs, moi,

contre ce?...

DUCROC.

Dame! le voilà écrit de votre main!

GASTON.

Oh! bandits!... le jour où j’ai mis le pied dans votre caverne!... c’est

bien! je paierai!

DUCROC.

Quand?

GASTON.

Demain?

DUCROC, [haut.]

Demain!

GASTON.

Plus bas donc! (Il remonte, et va inquiet à Trick, qui surveille la

porte de Jeanne).

DUCROC, [baissant la voix].

Merci! Est-ce que je sais seulement où vous serez demain!... je vous

guette depuis huit heures du matin, et puisque je vous trouve chez vous.

(Il s’assied à droite, en posant son chapeau sur la table.)

GASTON, [descendant.]

Chez moi!—Je ne suis pas ici chez moi, d’abord; et je voudrais bien

savoir de quel front vous venez m’y relancer?

DUCROC.

Oh! là là! ne nous fâchons pas!—Je ne vous connais qu’une adresse,

moi!—Celle que vous avez écrite vous-même sur le billet!

GASTON.

Mon adresse!... ici?... mon adresse?...

DUCROC, [lisant.]

Gaston de Champlieu, avenue Marbœuf, nº…

GASTON, [lui arrachant le billet.]

Tu mens!... Il n’y a pas cela!

DUCROC, [se levant, inquiet.]

Eh! là! (Il ne le quitte pas des yeux.)

GASTON, [lisant avec épouvante et horreur pour lui-même].

Avenue... oui! de ma main!—J’ai fait cela, moi!... J’ai dit tout haut

à ces fripons… cette rue, cette maison, cette porte… c’est la

demeure de… (s’arrêtant) et par conséquent, la mienne!... Et voici

la main infâme qui a mis à profit l’absence de ma raison, pour écrire un

pareil billet à un voleur, dans un tripot, et pour le signer de mon nom!

(Il fait le mouvement de froisser le billet.)

DUCROC, [vivement.]

Eh!... ne déchirez pas!...

GASTON.

Tu mériterais de passer par la fenêtre pour ce mot-là! Le voilà, ton

billet, mais va t’en! (Il jette le billet à terre. Ducroc hausse les

épaules, ramasse tranquillement le billet, prend son chapeau et regarde

Gaston, qui s’est assis sur le canapé, la tête entre ses mains.)

DUCROC.

Vous ne payez pas?

GASTON.

Aujourd’hui, non!... demain!... va-t’en!

DUCROC, [après un temps.]

Bah! vous criez! mais vous payerez tout à l’heure!

GASTON.

Je te dis que je n’ai rien, rien, rien, que le sang de mes veines!...

Sortiras-tu d’ici, enfin?

DUCROC, [d’un ton insinuant.]

Eh bien!... si vous n’avez pas d’argent, demandez-en, parbleu!...

GASTON, [surpris.]

Que j’en demande?...

DUCROC.

Oui!

GASTON.

A qui?

DUCROC, [jetant un coup d’œil sur la porte de Jeanne.]

Eh bien… à…

GASTON, [poussant un cri terrible, et allant pour le saisir à la gorge.]

Misérable!...

DUCROC.

Eh! là!

TRICK, [les séparant.]

Le tue pas!... ça me regarte!

DUCROC, [arrogant, élevant la voix.]

Ah! mais; vous m’ennuyez, vous, à la fin! (D’un air décidé.) Allons,

allons, je verrai la dame!...

GASTON, [venant de la porte de Jeanne où il a écouté].

Qu’est-ce qu’il dit?

TRICK, [le retenant.]

Qu’il verra matame!

GASTON, [de même à Ducroc.]

Et tu lui montreras ce billet?

DUCROC.

Parbleu!...

GASTON.

Et elle croira que j’ai voulu… que de sang-froid j’ai!... Fais donc

cela, tiens, ce sera curieux!

DUCROC, [avec mépris.]

Oh! les menaces! (Fausse sortie].)

GASTON, [l’arrêtant.]

Eh bien, non, je ne menace pas, je te supplie!—Demain, attends à

demain!

DUCROC.

Trop tard! (Même jeu.)

GASTON.

Attends donc, bourreau!... Rends-moi le billet! Tiens! déchirons-le, et

je t’en fais un autre du double!... Vingt mille francs!... donne!...

(Trick a apporté sur la table papier, encre, etc].)

DUCROC.

Et il n’y aurait plus l’adresse! Non! non! (Gaston descend à gauche.

Ducroc va pour sortir, Trick va à lui et le supplie en lui montrant

Gaston. Se radoucissant.) Voyons, si vous tenez à le ravoir, votre

billet, donnez-moi une garantie, un gage, n’importe quoi, qui vaille un

peu plus de dix mille francs, et je vous le rends!

GASTON, [se fouillant].

Oui! oui! un gage! une garantie, c’est cela! Qu’est-ce que tu

veux?—quoi? quel objet?

DUCROC.

Oh! ne vous fouillez pas, allez! vous n’avez rien! (Avec intention.)

Mais les femmes ont toujours quelque bijou!

GASTON.

Encore elle!... Oh! Trick, renvoie-le, chasse-le! tiens! j’ai envie de

le tuer!

TRICK, [à Ducroc.]

Allez!... va-t’en!

DUCROC, [remontant.]

Bon! bon!... (Sur le seuil.) J’attends en face une heure, pas plus…

si d’ici-là, vous m’apportez, ou l’argent, ou n’importe quoi qui le

remplace, donnant, donnant; sinon, je présente le billet à la dame, et

si elle ne paye pas! protêt!... Bonsoir! (Il sort.)

GASTON.

Trick! ne le quitte pas!

TRICK.

S’il pouge!... je lui fais avaler son cravate! (Il sort.)

SCÈNE XIV

GASTON, [seul, assis près de la table; il regarde sa montre.]

Une heure!... Dix mille francs dans une heure!—En battant le pavé de

Paris je ne les trouverais pas dans un jour!... Une heure!... c’est

stupide!... Qu’est-ce qu’il veut qu’on fasse d’une heure?... Chercher un

ami!... quel ami?... Une amitié de dix mille francs; où est-elle

celle-là?... Roland… peut-être!... Où le prendre?—Je l’attendrais

chez lui!... Oui, mais ce misérable n’attendra pas, lui… il enverra le

billet à Jeanne, tandis que je ne serai pas là… et ce soir, elle lira

son déshonneur et ma honte écrits, signés de ma main?... Et devant cette

infamie qui semble spéculer sur son amour… quelle femme? quel ange

pourrait pardonner?... Si je ne déchire pas ce billet, je suis perdu,

c’est clair!... (Il se lève avec rage.) Mais il me le faut, ce

misérable chiffon de papier! Il me le faut! Je le veux! je veux le

brûler! l’anéantir!... Et quand on pense pourtant qu’il ne faudrait

qu’une garantie… un bijou, comme il dit!... Un bijou de dix mille

francs… (Avec, espoir.) Chez moi… (Il va prendre son chapeau

placé sur le petit meuble où sont les bijoux.) Rien!... peut-être!...

Non! rien du tout!... (Arrêtant son regard sur ce meuble.) Et il y en

a là à remuer à deux mains!... rien que ce malheureux petit bouton que

j’ai ramassé dans la mer…. (Redescendant, égaré.) Voyons!...

qu’est-ce que je veux?... dix mille francs!... non!... un bijou!... une

heure! je ne sais plus! j’ai la tête perdue!... (Il s’appuie contre le

canapé, silence; ses regards se reportent comme malgré lui sur le

secrétaire en te regardant avec convoitise et horreur en même temps].)

Et cela dort!... Cela ne sert à rien… Je l’aurais, ce diamant, je

l’aurais pour cette nuit seulement!... Elle ne s’en apercevrait même

pas, ou bien elle le croirait égaré; et moi, je jouerais cette nuit je

gagnerais!—Je me sens en veine!—Et j’en ai pour trois heures au

moins!... j’en suis sûr, je gagnerais!... Cela se sent!... Et demain

matin, je dégagerais le diamant, je le rapporterais, je ferais semblant

de le trouver sur le tapis, comme je l’ai retrouvé dans la vague!... Et

je serais sauvé, et elle ne saurait rien, et je l’aurais brûlé au moins

cet infernal papier qui est là, suspendu sur ma tête… (En parlant; il

a glissé peu à peu vers le meuble et n’en est plus qu’à trois pas; il

aperçoit la clef à la serrure; reculant jusqu’au fond de la scène.) Ah!

la clef… la clef!... voilà tout l’enfer qui revient et qui me

souffle!... je l’entends!... ouvre!... prends… oui!.... (Il va pour

ouvrir, et s’arrête avec épouvante.) Ah! non! non! jamais!...

jamais!... Mon Dieu! c’est elle!

SCÈNE XV

GASTON, JEANNE.

JEANNE, [sortant de chez elle et restant sur le seuil.]

Eh bien!... mais je vous attends… que faites-vous donc là?

GASTON, [cherchant à dominer son émotion.]

Mais rien… je…

JEANNE, [descendant.]

Qu’avez-vous donc?

GASTON, [s’efforçant de sourire.]

Moi!... rien du tout?

JEANNE.

Vous avez l’air tout bouleversé.

GASTON, [à lui-même.]

Ah! je vais le menacer, le supplier… Il faut qu’il attende jusqu’à

demain! (Il va prendre son chapeau.)

JEANNE.

Eh bien!... où allez-vous? vous sortez?

GASTON.

Oui, un instant! (Il se dirige vers la porte et cherche à s’esquiver.)

JEANNE, [l’arrêtant.]

Comment!—Mais restez donc! nous allons dîner.

GASTON, [même jeu.]

Deux mots à dire, et je reviens tout de suite!

JEANNE, [l’arrêtant encore.]

Non! non! non! (Elle lui prend son chapeau qu’elle place sur une chaise

au fond.) Vous avez juré de ne me pas quitter de la soirée!... je ne

vous permets pas une minute d’absence… si vous avez quelque chose à

dire, écrivez!...

GASTON, [balbutiant.]

Écrire, ce n’est… (Il cherche à se dégager.)

JEANNE, le retenant et le regardant.

Qu’as-tu? tu souffres!—Tu as la fièvre?

GASTON.

Oui, oui! un peu!

JEANNE.

Vous avez passé la nuit à jouer, vous n’avez pas dormi, vous vous

tuez!... Venez ici, venez… venez! (Elle l’entraîne sur le canapé,

Gaston éperdu se laisse asseoir, elle reste debout.)

GASTON, à part.

Et le temps passe! (Il regarde l’heure à la pendule.)

JEANNE.

Que regardes-tu?

GASTON, [baisant sa main.]

Ta main!... ta main que j’adore!

JEANNE, [lui souriant.]

Et vous n’y remarquez rien de nouveau à cette main?

GASTON.

Quoi donc?

JEANNE.

Ingrat!... Ce bouton de diamant!

GASTON, [à part.]

Le diamant!

JEANNE.

Eh! oui le diamant, que j’ai mis aujourd’hui, pour vous rappeler certain

jour et certaine folie.

GASTON, [attéré.]

Ah! c’est vrai! oui! le voilà! (Il le regarde, à part.) Et dire

qu’avec un seul, je serais sauvé.

JEANNE.

Oui, le voilà, regardez-le bien! (Elle s’assied près de lui et détache

un bouton.) C’est la chaîne de diamants qui nous lie! (Elle se penche

vers lui.) Tenez! (Elle le lui présente en faisant chatoyer le

bouton.)

GASTON, [repoussant la main et d’une voix étranglée.]

Oui… oui… écartez vos mains, cela brûle!

JEANNE, [inquiète.]

Mon Dieu! qu’avez-vous?... (Elle se lève et oublie le diamant qui

tombe sur sa robe.) Voulez-vous que j’appelle? (Dans son brusque

mouvement pour aller sonner, le bouton glisse de la robe sur le tapis.)

GASTON, [à part, vivement.]

Il est tombé! (Jeanne se retourne brusquement, Gaston relève la tête

vivement, et leurs regards se croisent.)

JEANNE, [très-doucement et tendrement, revenant à lui.]

Ah! décidément, il y a quelque chose, et je me fâche, moi!... Qu’y

a-t-il, quoi? on vous attend, je veux tout savoir!

GASTON, [balbutiant.]

Eh bien, un ami! un ami qui m’a fait prier de descendre… Le temps de

lui serrer la main, et avec cela un peu d’impatience, de contrariété,

parce que tu refuses…

JEANNE.

Je refuse, certainement, je refuse! (Lui montrant la table.) Écrivez,

tenez! (Elle va à la table préparer le papier.)

GASTON, [à part, seul en face du diamant qui est à ses pieds, reculant

avec effroi.]

Ah! Satan!... Il est là! il me regarde! il m’appelle!

JEANNE, [à la table.]

Si je ne vous connaissais pas; mais vous descendrez, et vous ne

remonterez plus. (Elle revient à lui.)

GASTON, [vivement, fiévreux.]

Oh! Dieu! je ne reviendrai pas, moi; je ne te reviendrai pas avec

ivresse?

JEANNE.

Si vous n’écrivez pas, faites monter ce monsieur.

GASTON.

Ici, pour qu’il sache?...

JEANNE.

Oh! pour rien au monde?

GASTON, [vivement, prenant ses mains.]

Ah! tu le vois bien!—Tu ne veux pas toi-même que personne puisse

soupçonner… et si tu savais… (Égaré.) Ce billet… Ah! je t’en

prie, laisse-moi donc descendre, et l’arracher à tout prix.

JEANNE.

Mais quoi donc?

GASTON, [il a glissé peu à peu sur le canapé de façon à mettre le

diamant à portée de sa main.]

Rien! je descends, deux mois, je remonte. (Prenant [le diamant, à part,

avec épouvante.) C’est fait!

JEANNE.

Tu dis?...

GASTON, [se relevant, égaré, fou, et avec une tendresse extrême lui

baisant les mains en se sauvant et l’entraînant vers la porte.]

Ah! tu l’as permis… c’est pour toi, pour loi seule, entends-tu? Tu es

ma beauté, ma joie, mon ciel!... Je reviens! je reviens!... Et je

t’aime, (Il se sauve.)

JEANNE, [seule, stupéfaite, silence.]

Mais, mon Dieu!... Ce trouble! cette fièvre!—Je lui tendais ma main…

il la repoussait, et au moment même où je lui montrais!... (Elle

regarde sa main et ne voit plus le bouton; elle regarde à terre, à la

place où elle est, puis descend en regardant toujours, fait le tour à

l’avant-scène, cherche près du canapé, puis tout à coup pousse un cri

d’horreur.) Ah! non! non! c’est impossible! (Elle repousse le canapé

par un mouvement violent en regardant à terre.)

ACTE TROISIÈME

[Même décor.—Les rideaux de la fenêtre sont tirés.—Le canapé au milieu du théâtre.]

SCÈNE PREMIÈRE

SYLVIE, ROLAND, [caché.]

SYLVIE, [sortant de la chambre de Jeanne avec un flambeau.]

Ah! mon Dieu!... en voilà un désordre! (Allant prendre le guéridon

qu’elle place au milieu du théâtre devant le canapé, et la chaise

qu’elle met près du guéridon.) Quel dîner!—c’était gai: madame seule

devant ce couvert mis, et ce monsieur qui ne revient pas… Il fait

froid ici… il y a un courant d’air! (Elle va pour fermer la fenêtre

et pousse un cri en apercevant Roland assis à la fenêtre.) Ah! un

homme!... (Elle fuit jusqu’à la cheminée.)

ROLAND.

Ne crie pas! c’est moi!

SYLVIE.

Qui, vous? (Elle prend la bougie et avance vers Roland.) Eh! c’est

l’esprit de là-bas!

ROLAND, [regardant toujours par la fenêtre.]

L’esprit! T’y voilà!... je suis l’esprit incarné!...

SYLVIE, [posant la bougie sur la table.]

Mais c’est donc une rage de vous faufiler comme ça dans les maisons!...

Qu’est-ce que vous faites ici?

ROLAND, [descendant].

Ce que je fais!... je grelotte! Allume! allume!

SYLVIE.

Mais enfin!

ROLAND.

Allume donc! (Soufflant sur ses doigts, tandis qu’elle remonte à la

cheminée.) Non, aux plus beaux moments de ma vie dévorante, je n’ai

jamais en si froid pour aucune femme; et il faut que ce ce soit pour la

mienne!

SYLVIE.

La vôtre!

ROLAND.

Oui! bah! Autant le mettre dans la confidence; tu m’aideras!... Oui, ma

femme!

SYLVIE.

Qui?

ROLAND.

Sarah!

SYLVIE, [se lève.]

Madame Canillac!

ROLAND, [lui prenant le soufflet des mains et la faisant passer devant

lui, puis s’asseyant sur le petit tabouret devant la cheminée.]

C’est moi, Canillac! Tu vois ici Canillac.

SYLVIE.

Si c’est possible!

ROLAND.

Ce n’est pas possible! c’est pourquoi cela m’arrive! Et ce qui est bien

plus impossible encore, c’est que je suis amoureux de ma femme, de ma

propre femme!... entends tu!... Misère! amoureux de ma femme! Où

vais-je?

SYLVIE.

Ah! le fait est que c’est…

ROLAND, [soufflant le feu d’abord et finissant par souffler devant lui

sur le tapis.]

Ah! ne cherche pas! c’est stupide!—Mais elle est délicieuse, Sylvie!

Quel charme dans toute sa personne! quelle langueur exquise! quelle

morbidesse! quels yeux bleus que ses yeux bleus! quels cheveux blonds

que ses cheveux blonds! quelle fossette au menton que sa fossette au

menton! (Il souffle avec langueur sur le tapis.) Et faite!... Oh! je

pense bien qu’elle est admirablement faite!

SYLVIE.

Eh bien?

ROLAND, [soufflant avec rage.]

Eh bien! Voilà ce qui me rend fou, Sylvie!... (Il jette le soufflet et

se lève.) Tantôt, je lui ai offert mon bras, elle l’a accepté, comme

celui d’un cavalier aimable, mais du reste indifférent! Elle est allée

aux Villes de France; je suis entré aux Villes de France, moi qui

jamais n’ai voulu suivre femme dans un magasin. Elle y est restée,

Sylvie, ce que restent les roses à choisir leurs pétales, l’espace d’une

soirée; et j’ai été certainement aimable, attentif, patient, et d’un

goût parfait dans mes appréciations. De là, nous sommes allés chez un

bijoutier, puis chez une modiste!... Et je patientais! et je

patientais!... Et à chaque frôlement de son bras ou de sa robe, à toute

parole tombée de ses lèvres, je me sentais envahir par je ne sais quelle

influence douce, pénétrante qui tenait à la fois du frisson et du

sommeil!... Enfin, c’est de l’amour! Elle m’a fasciné, elle m’a jeté un

sort! j’ai oublié de faire ça!... (Il fait les cornes) Je suis perdu!

SYLVIE.

Et c’est par amour pour elle que vous êtes là derrière un rideau?...

ROLAND, [d’un air piteux.]

Oui, je l’ai ramenée à l’hôtel, et comme il fallait sortir, je n’ai pas

eu le courage de m’éloigner, et je me suis blotti sous ces rideaux avec

l’intention formelle de passer ici la nuit!

SYLVIE.

Pour?...

ROLAND.

On n’en sait rien!—Mais au point où j’en suis, je ne reculerais pas

devant un crime!...

SYLVIE.

Monsieur veut rire… Ma maîtresse va venir; et elle ne peut pas trouver

monsieur installé chez elle!

ROLAND.

Ce n’est pas chez elle, Sylvie, que je veux m’installer!...

SYLVIE.

Enfin! il faut que vous sortiez!

ROLAND.

Bah! je ne peux plus sortir sans être vu!... autant rester! (Il

s’assied sur le canapé.)

SYLVIE.

Comment! vous ne pouvez plus sortir?

ROLAND.

Non! je connais l’appartement, va! Je l’ai étudié, l’appartement. Ici,

(Il montre la première porte à droite) la chambre de ta maîtresse;

aucune porte, nulle issue, qu’une fenêtre comme celle-ci, et trente

pieds de haut… Ce n’est pas moi qui sauterai! Ainsi…

SYLVIE.

Eh bien!... et de ce côté?

ROLAND, [debout derrière le canapé.]

Oui, oui, la porte d’entrée, (Mystérieusement.) Et l’homme qui

éternue!

SYLVIE.

L’homme qui éternue!...

ROLAND, [se lève.]

Voilà deux heures que je suis là, de faction, et il y a deux heures que

j’entends là, dans le vestibule, un être inconnu (je ne peux pas

supposer que ce soit une bête), qui éternue et se mouche de cinq minutes

en cinq minutes, avec une régularité automatique!... Dans le silence de

la nuit, c’est sinistre!

SYLVIE.

Il éternue? (On entend un éternument, Sylvie pousse un cri et se sauve

à droite.)

ROLAND.

Voici l’éternument!

SYLVIE.

Et il se mouche? (On entend quelqu’un qui se mouche.)

ROLAND.

Et voici le mouchoir!

SYLVIE, [vivement.]

Il faut cogner! (Elle prend les pincettes.) Moi d’abord, je cogne!

ROLAND.

Chut! le voici!

SYLVIE.

Je me sauve! (Elle sort.)

ROLAND.

Et moi, je me cache! (Il se fourre sous le rideau.)

SCÈNE II

ROLAND, RENNEQUIN.

RENNEQUIN, [poussant la porte et ne montrant que le bout de son nez.]

Voilà deux heures que je le guette!—Je crois que je le tiens! si je

Continuer : partie 2 sur 3