Les douze nouvelles nouvelles

Arsène Houssaye · Chapitre 59 sur 73

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Les douze nouvelles nouvelles

Chapitre XI

LA FEMME COUCHÉE

I

Il n’y a que les histoires invraisemblables qui soient vraies.

Une belle, femme qui sait toutes ses beautés lisait le Sopha de Crébillon dans une galerie de tableaux, avenue du Bois-de-Boulogne.

—Pourquoi seule? Elle y était venue déjà deux fois, mais avec une amie du maître de la maison. Ce maître de la maison, M. Georges Marmont, un huitième d’agent de change qui ne va jamais à la Bourse, est un raffiné qui touche à tout d’une main légère, mais avec la passion de ce qui est beau dans l’art, dans les lettres, dans la vie en action.

Il fait toujours deux parts dans la femme, la part de l’idéal et la part du diable. Il prend la part du diable le plus souvent possible, mais il n’effarouche pas les oiseaux qui entrent par mégarde dans la volière. Ils n’ont qu’à crier pour qu’il leur ouvre la porte à deux battants.

La jeune dame qui lisait le Sopha de Crébillon dans la galerie,—Mme la marquise de Marcy,—attendait qu’il descendît pour lui parler. Que venait-elle lui dire? Moins que rien. Elle passait par là et elle venait lui dire bonjour.

Je ne serai pas bien indiscret en vous confiant qu’elle l’aimait—sans le vouloir.—C’est que son mari ne l’aimait plus et la malmenait, tandis que Georges Marmont lui parlait de sa beauté avec religion.

C’était l’après-midi, par un beau soleil d’automne, quand l’âme, se recueille déjà pour la rude traversée de l’hiver, quand l’esprit, qui part toujours en avant, voit la neige après les rayons.

Aussi, quand descendit le maître de la maison, la jeune dame parut attristée.

—Pourquoi ces nuages sur le front?

—C’est que le soleil s’en va trop vite; c’est que toutes ces belles dames qui vivent dans votre galerie ne sont plus de ce monde! A quoi sert-il d’être belle s’il faut mourir?

—Je vous comprends. Si j’étais M. de la Palisse ou son petit-fils embourgeoisé qui s’appelle M. Prud’homme, je vous dirais que le monde n’existe qu’à la condition de mourir, mais je suis aussi bête que vous et je me révolte à cette idée que Dieu, le Maître des maîtres, crée des chefs-d’oeuvre qui vivent bien moins longtemps que les créations du premier peintre venu.

—N’est-ce pas désespérant de voir, accrochées ça et là, des figures aussi jeunes que moi quoique vieilles de cent ans et qui me survivront?

—Oui, mais il leur manque la parole!

—N’ont-elles pas la parole des yeux?

—Oui, des yeux comme les vôtres qui parlent mieux que Dieu lui-même.

Naturellement la jeune femme paya ce mot d’un sourire.

—Vous êtes souverainement belle, madame; pourquoi n’avez-vous pas encore un portrait de vous, car il y a des figures comme la vôtre qui appartiennent au monde de l’art.

—Allons donc! je ne suis ni courtisane ni comédienne, je ne suis pas même princesse, je n’ai aucun titre à être accrochée dans une galerie.

—Je vous jure que si vous vouliez poser comme la princesse Borghèse, dans le simple appareil d’une femme qui sort du bain, un artiste qui voit bien—et qui ne vous connaît pas—ferait de vous une immortelle, à moins que….

—A moins que?…

—A moins que ce qui est caché ne soit pas digne de ce que je vois.

Mme de Marcy se révolta. Elle avait trop le sentiment de sa beauté corporelle pour ne pas braver ce doute offensant qui d’ailleurs n’était qu’une tactique pour la décider.

—Comment, lui dit-elle, vous ne me voyez pas à travers ma robe?

—Pas du tout, je suis comme saint Thomas.

Un silence.

La marquise s’arma de toute sa bravoure.

—Eh bien, si j’étais sûre qu’un peintre de talent me fît comme je suis, je prendrais bien un bain pour avoir mon image.

Elle rougit et voulut battre en retraite, mais M. Marmont ne laissa pas tomber sa parole dans l’eau. Il se hâta de lui dire qu’elle était de la pâte des déesses qui n’ont peur de rien. Il connaissait un peintre discret—Erpikum—qui ne signerait pas son oeuvre et qui la peindrait telle qu’elle était, sans rien souligner.

Mme de Marcy sentait bien qu’elle s’embarquait dans une aventure scabreuse, mais la vanité de se montrer belle de la tête aux pieds lui ferma les yeux. Elle pensa qu’elle était assez enracinée dans sa vertu pour ne pas craindre les coups de vent. Elle avait quelque liberté d’esprit qui lui permettait de croire que la pudeur n’était pas outragée quand la vertu ne l’était pas. Aussi dit-elle gaillardement:

—A quand la première séance?

—Demain, si vous voulez. Il y a là-haut une chambre qui n’est jamais ouverte; vous vous coucherez, chastement toute nue sur le lit, ou bien on y transportera une baignoire.

—Non, non, je prends mon bain dans le silence du cabinet de toilette.

—Eh bien! vous vous coucherez et on vous couchera dans le grand livre de la postérité.

 

Il

Le lendemain, le peintre était à l’oeuvre. La marquise, drapée de sa pudeur, un masque sur la figure, avait pris une pose aussi abandonnée que les Vénus du Titien, cheveux ruisselants jusque sur le sein gauche et jusque sous le bras droit, replié pour soutenir la tête.

Cette belle chevelure blonde avait des reflets d’or et de feu sur ses ondes soulevées. Le corps était un miracle de blancheur, avec les adorables tons de rose thé épanouie, relevés par deux fraises mûres sur les beaux seins marbre et chair. Le dessein des hanches, des cuisses et des jambes courait dans toute la grâce raphaélesque avec je ne sais quel abandon corrégien.

Après avoir cherché, le peintre et Georges s’étaient décidés à encadrer Mme de Marcy dans des draperies jaune vieil or qui donnaient encore plus de relief aux étincelles de la chevelure. On sait d’ailleurs que les couleurs amies font une harmonie plus poétique.

La marquise, toute masquée qu’elle fût, voulut indiquer la noblesse de sa figure par une couronne de marquise surmontant des armoiries imaginaires.

Tout cela était beau comme l’inspiration, aussi le peintre ne perdit pas de temps; après deux heures de séance, il avait largement ébauché toute la figure sur un fond safrané. On pouvait déjà juger qu’il créerait une oeuvre vivante. Mme de Marcy posait dans le nonchaloir des sultanes, sans s’inquiéter des regards plus ou moins ardents du jeune peintre. Georges Marmont, cachant son émotion, apparaissait de loin en loin pour donner un conseil avec l’air d’un homme qui ne se préoccupe que de l’amour de l’art.

Il se passa un épisode qui appartient, non pas à l’histoire, mais à l’histoire de la pudeur. Voici:

Quoiqu’il y eût un beau feu dans la cheminée et deux brazeros de chaque côté du lit—un lit de milieu—Mme de Marcy eut quelques tressaillements de froid. «Manque d’habitude, lui dit le peintre. Il faut aller vous chauffer à la cheminée.»

Elle résista d’abord. Enfin elle se décida à descendre du lit.

—Eh bien, Raphaël, laissez-moi seule.

Le peintre obéit. Elle dénoua son masque et marcha vers la cheminée.

Or, si le nu a toute sa pudeur dans l’immobilité, il la perd dans le mouvement.

La marquise le sentit bien, car en marchant vers la cheminée ses joues s’empourprèrent, ce que vit très bien M. Marmont qui survenait pour la troisième fois.

En effet, quand il ouvrit la porte, il aperçut Mme de Marcy dans la psyché, plus belle encore sous cette rougeur de jeune fille.

—Allez-vous-en! lui cria-t-elle. Vous voyez bien que je rougis, même toute seule.

Il ne fallut que cinq séances pour achever ce demi-chef-d’oeuvre, car le peintre n’était pas un grand peintre, mais il avait saisi la vérité, et il peignait les chairs avec une touche voluptueuse. Il était impossible, grâce au masque et à la teinte allumée des cheveux, de reconnaître la jeune dame, à moins qu’on ne la connût bien. Aussi l’artiste, content de lui, demanda-t-il la permission d’exposer cette figure.

Mme de Marcy fit quelques façons, mais croyant à la discrétion absolue du peintre, elle consentit.

—Surtout, lui dit-elle, pas de mention honorable, ce qui me déshonorerait.

On encadra la toile dans un cadre exécuté par une main savante—le style Louis XIII—, doré en or éteint avec un filet noir sur la peinture.

Quoique ce portrait parût très beau au jury par le charme du dessin et par les éblouissements de la couleur, on le refusa tout net, parce que la dame était masquée et qu’elle avait insolemment mis sur le rideau sa couronne de marquise. Le portrait revint donc vierge encore dans la galerie de Georges où il passa tout l’été, pour s’habituer aux figures du voisinage et pour prendre le ton des oeuvres qui survivent.