Les endormies
La Voie Douloureuse
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Pourquoi mon amour trop grand s’il ne doit être
qu’un instrument de ruine ? Pourquoi ma
volonté si elle est vaine ?
Un matin, Fafann la brodeuse arriva à la leçon avec une jupe de cheviotte rouge, une chemisette rose et ses gros pieds chaussés de souliers jaunes.
Elle avoua avoir tenté de mettre un corset ; mais étouffée, elle avait rendu son buste à sa liberté coutumière.
— Vois, dit-elle, à Mâlema, j’ai gardé l’argent que tu me donnes pour m’acheter ces choses. Je ne m’appelle plus Fafann, mais Fifine. Je resterai toujours ainsi et j’épouserai un Roumi.
— Ta grand’mère approuve Fifine ?
— Elle est un peu aveugle, tu sais bien. Elle n’a pas vu que j’avais quitté ma gandourah. Quand elle le saura, elle criera. Cela m’est égal. Je n’ai pas d’autre famille.
Puis, ce fut le tour de Helhala qui apparut en robe de batiste, un foulard éclatant noué à la créole sur ses cheveux fous. Ce que voyant, les parents de Helhala la marièrent huit jours après.
— Certes, je ne serai pas ainsi pour mes enfants, jura l’écureuil à la Mâlema. Ils seront libres comme des petits Français.
— C’est le commencement, songeait Noura joyeuse.
De nouveaux visages peuplèrent la salle d’étude et mirent à mal la patience de la sous-maîtresse. Parmi, il y eut Aïcha, l’enfant blessée rencontrée au temps des olives. Des remèdes bédouins l’avaient guérie autant qu’il se pouvait. Elle se refusait à lire et vouait son intelligence à la couture ou à saisir les causeries de la Mâlema. Il y eut Beïa, une gamine qui parlait déjà français pour avoir vendu des figues de Barbarie aux portes du marché et bataillé avec les petits porteurs kabyles. Elle était pleine de zèle ; mais dès que la Mâlema sortait, dès que se détournait l’oreille attentive de Mademoiselle Sarah, elle contait à ses compagnes des aventures d’amour.
Il y eut aussi Zleïra à la ronde figure, aux yeux dormants et câlins, aux tendresses profuses ou aux suprêmes indifférences. Sa famille était acquise à Noura. D’origine turque, elle était plus franchement expansive et susceptible d’adapter à sa manière de vivre les choses utiles ou agréables empruntées à un autre peuple. Chez elle, les femmes ne se dérobaient pas aux visiteurs avec la sévérité des autres musulmanes. Comme chez les Arabes, les hommes, maris, fils et parents se mêlaient volontiers aux bavardages du cercle féminin, mais n’affectaient pas de se retirer à l’arrivée d’une personne étrangère.
La famille de Richa, la première petite mariée n’avait pas cette tolérance. Noura avait dû cesser ses visites à son élève devant la froideur des gardiennes et des parentes et en observant la contrainte de la « petite plume ». Celle-ci ne regrettait rien d’ailleurs étant fort aimée de son mari et adulée par sa belle-mère. Elle n’utilisait rien de ce qu’elle avait appris, excepté les réminiscences du bon La Fontaine, qu’elle répétait à satiété sans que son auditoire témoignât la moindre lassitude.
Les jours coulaient lentement. Lentement Noura essayait d’élever le sens et la forme de ses leçons, de leur donner un tour plus exclusivement européen. Elle hésitait devant l’étonnement ou la subite obscurité des cerveaux ; puis tentait de passer outre pour faire franchir à ses enfants une sorte de frontière franco-arabe au-delà de laquelle elles semblaient ne pouvoir aller. Mais sans cesse elle était obligée de revenir en arrière pour recommencer l’élan qui échouait. Et elle s’obstinait, croyant que Mouni du moins avait franchi cette frontière et que les autres suivraient.
Lella Fatime se préparait à un nouveau séjour dans les Grandes Tentes. Le jeûne sacré du Rahmadan, — qu’elle avait accompli rituellement avec Mouni, — et la faiblesse qui en résultait lui avaient fait retarder son départ. Elle parlait d’emmener sa sœur ; mais celle-ci s’y refusait énergiquement.
— C’est assez d’avoir supporté le carême pour lui plaire, disait la petite à Noura. Je ne veux pas retourner là-bas. Mon père Bou-Halim pourrait me garder ou me donner à un sauvage de ses amis.
Quant à Lella Fatime, elle aimait partager sa vie entre sa nièce et sa tribu, la France et l’Islam intact. Elle jouissait profondément dans l’atmosphère ancestrale ; mais il ne lui déplaisait pas de prouver qu’elle savait vivre comme une civilisée.
Claude Hervis restait le commensal irrégulier de la maison. Il avait élu domicile hors la ville, dans une maisonnette de
khammès [27] près des champs d’iris et des oliviers.
[27] Cultivateurs.
Dans cet isolement il travaillait peu, dissertait avec quelques porteurs de bernous et savourait sa chère indolence. D’esprit très oriental, avec une infinie patience, il attendait l’heure où, vaincue par l’œuvre impossible ou par l’amour, Noura dirait oui. Jusque-là, il ne permettrait plus à un mot ni à un geste de troubler la grave amitié.
Sa présence était précieuse à Noura ; elle surexcitait son courage pour la lutte. L’incessante contradiction de l’artiste alimentait l’obstination de la jeune fille et le duel les intéressait tous deux. Il leur était arrivé de s’arrêter ensemble au seuil d’un café maure où un lecteur laissait sa voix égale engourdir les auditeurs.
— Islam, vieil homme heureux ! s’écriait Claude. Oh ! bien heureux vraiment puisque en ce siècle il peut encore goûter une satisfaction profonde en écoutant la plus simple histoire. Oh ! le noble vieillard qui sommeille merveilleusement dans l’esprit d’autrefois ! Avons-nous le droit de le réveiller ? Ce n’est point ce réveil qu’attend son rêve. Et toutes nos générosités s’acharnent contre ce vieillard en proclamant que c’est pour son bien.
— Ah ! fit Noura, vous n’êtes pas, vous, parmi les généreux. Je vous préfère le Mahdi, cet autre prêcheur de croisade, qui veut qu’on cesse de regarder l’indigène comme une statue ou une bête. — « Qu’on le considère comme doué de l’ensemble des facultés humaines, dit-il. L’avoir traité autrement a tant retardé le contact utile de deux races en présence. » — J’ajoute : — « Bénis soient les arabophiles que guident non la sensiblerie ou un sentiment d’originale esthétique, — si ceci vous atteint un peu, pardonnez-moi, — mais la vraie sensibilité et la conscience du besoin d’égalité des hommes devant la vie.
— Ces arabophiles et vous, Noura, vous travaillez à une illusion. Vous faites des bulles de savon qui gonflent, paraissent vouloir monter dans les airs et éclatent sans qu’il en reste rien.
— Et cela vous réjouit, homme grave ?
— Cela m’amuse, tant que ce sont des jeux d’enfants. Quand vous voulez changer le jeu en œuvre d’homme, je proteste, sans m’effrayer, car si vous obtenez une victoire, ce n’est qu’une pauvre exception. Une désertion ne prouve pas l’indiscipline d’une armée. Un révolutionnaire n’incarne pas l’esprit d’une république.
Mellouk, le Constantinois, un chanteur et joueur de [28] djouak remplaçait le lecteur dans le café maure. Toute l’âme bédouine passionnée et mélancolique, sauvage et tendre, fantasque et violente, gémissait, criait et roucoulait dans le roseau. Le son s’élevait comme l’appel strident d’un oiseau du désert. Il descendait avec la douceur langoureuse d’une paupière qui se ferme sur des yeux d’amour.
[28] Courte flûte de roseau.
Et Mellouk chantait la ballade populaire de Salah-bey.
Les Arabes ont dit :
— « Nous ne donnerons ni Salah ni sa fortune,
« Dussions-nous être mis à mort ou tomber mortellement
frappés.
« Haïhat ! (malheur !) Nous ne donnerons jamais la vie de Salah,
« Le bey préféré des beys. »
Les Arabes ont dit :
— « Avec de l’or nous rachèterons sa vie !
« Ce coup inévitable vient du destin du ciel.
« Et son cœur ignorait la trame ourdie contre lui.
« Allez chez lui, ô messagers ! »
La longue complainte se déroulait au battement cadencé des mains.
Il fut entouré par le peuple.
Haha ! Le seigneur des cavaliers n’était plus le même. Il partit pour Alger où les beys changent.
Allez chez lui, ô messagers !
Salah a dit :
— « J’allais payer l’impôt et mes larmes coulaient « Et mon cœur était dans l’ignorance.
« Ils me trahissent après m’avoir accordé l’aman [29] ; « Mon linceul était préparé.
[29] Pardon.
« O Hammonda, fils chéri,
« Veille sur ceux que j’abandonne.
« Ne me blâmez pas, ô mes seigneurs !
« Telle est la volonté de Baba-Sar (le chef turc). »
Quand la ville a été cernée,
Salah s’est enfui tête nue à El Guerrah
Mais le Chaouch [30] l’a arrêté ; il a lié ses mains, Il a mis le foulard à son cou pour l’étrangler…
[30] Sorte de sbire en la circonstance.
Salah a dit :
— « Laissez-moi voir mes enfants
« Et je ne fuirai plus.
« Ne vous épouvantez pas, ô fruit de mes entrailles ! « Tel est le dessein de Dieu le Clément. »
Ils pénétrèrent dans son palais,
Comme des voleurs maudits.
Ils le dépouillèrent de ses biens,
L’or, les perles fines, les nègres et les négresses.
Salah a dit :
— « Si j’avais su ce qui devait être
« Je n’aurais point habité la ville ;
« J’aurais donné une tente à mes enfants
« Et vécu avec les nomades aux longs troupeaux ! »
Il y eut des larmes dans beaucoup de regards vagues qui semblaient incompréhensifs et que la fumée du café, brûlant dans les petites tasses, embuait. La voix du chanteur s’altéra ; sa figure fut pathétique.
Que n’a pas fait la mère affligée !
Combien de fois ont retenti ses lamentations ! Et combien de fois elle a répandu ses larmes,
Près des tombeaux,
A cause de son fils, seigneur des cavaliers.
On m’a dit :
— « Salah est mort. »
Faites-moi voir son tombeau, ô mes seigneurs ! Pour le bénir et qu’il puisse reposer en paix. Quel est celui qui le remplace ?
Nous n’aurons plus de seigneur comme lui !…
— Nous n’aurons plus de seigneur comme lui, répétait Claude Hervis. La hache de Charles Martel commença à les tuer dans les champs de France ; Noura Le Gall les achève sous le ciel africain. Je vous ai déjà dit que vous mériteriez un châtiment.
☽
— Nous allons au pèlerinage de Lella Mora avec Sisann et Oureïda bent Derdour, dit Aziza Dherif. Donne-nous Mouni.
Mouni se plaignait d’une fièvre qui meurtrissait ses yeux et Noura retenue au logis permettait la promenade.
Un landau emmenait les jeunes filles et leur mentor vers la colline qu’avait sanctifiée Lella Mora la sainte.
Le mal de Mouni s’évaporait au premier souffle de vent, hors de la ville. Elle écartait la ferachïa qu’elle portait pour être semblable à ses compagnes et, la voyant drapée de ses plus fines mousselines, Sisann s’écriait :
— On dirait que tu vas chez un amoureux.
Les yeux étincelants de Mouni heurtaient les prunelles mélancoliques d’Oureïda et le noir regard malicieux de Sisann. Le petit genêt saharien songeait aux prunelles bleues d’un homme qui, pour elle, incarne l’idéal étant à la fois près de sa pensée franque et près de son cœur musulman ; il songeait à Claude Hervis. A un détour de la route on distinguait la maisonnette du sculpteur entre les oliviers.
Sur la colline consacrée où plusieurs femmes étaient déjà réunies, Aziza Dherif et sa fille allumèrent des cierges et commencèrent les prières.
Mouni serra étroitement son voile et sa ferachïa. Oureïda fermait les yeux, indifférente et pâle. Les autres s’absorbaient dans des bavardages ou des prosternations. Mouni s’écarta doucement, franchit un talus et se mit à courir…
Sous les oliviers, Claude Hervis fumait, mêlant à son rêve tranquille l’espoir de voir une âme virile et enthousiaste défaillir, glisser vers la sienne, une belle tête énergique s’appuyer sur son épaule et y demeurer longtemps.
Il avait été profondément conquis par la perfection physique de Noura. La volonté têtue de cette vaillante séduisit le contemplatif, ennemi de l’effort, et l’orgueil masculin trouvait son compte à prévoir qu’un jour cette volonté deviendrait une amoureuse soumission…
Les chiens des gourbis hargnent brusquement, mais sans la colère par quoi ils dénoncent un Européen… L’artiste ne prend pas garde à cette blancheur, une femme, cachée aux plis de la ferachïa…
Sous les oliviers où Claude rêve, la blancheur s’arrête, un voile se lève, Claude voit Mouni. Le visage doré est ardent comme si au lieu de sang une flamme courait sous l’épiderme. Les yeux ruissellent de clarté chaude.
— Que veut dire cela, petite fille ?
— La petite fille est grande.
— La petite fille est grande, mais s’est-elle échappée que je la voie seule ? Et Noura ?
— Elle n’est pas venue.
Mouni détache le voile qui glisse sur son front. Ses longues paupières se baissent sur l’éblouissement de ses prunelles.
— Je me suis échappée, oui, pendant qu’Aziza Dherif et sa fille brûlent des cierges là-haut. Je savais que tu devais être ici, ô frère de ma vie !
Elle parle en arabe avec sa voix passionnée.
La figure du sculpteur est sévère.
— Il faut rejoindre celles qui vous ont amenée, Mouni.
Il ne la tutoie plus et il a envie de la secouer et de la punir comme une enfant désobéissante.
Les longues paupières et les fines narines frémissent. Un murmure chante sur les lèvres :
Vraiment je mourrai et cela n’est rien
Près de l’amour dont ma poitrine est lourde, Et dont mon cœur est haletant.
Vraiment je mourrai et cela n’est rien.
Connaissez-vous, ô ceux qui passent,
L’amour et la bouche que je veux !…
Et voici Mouni aux pieds de Claude, comme une petite chose blanche, vivante et dangereuse.
— Relève-toi, Mouni, enfant du démon, [31] ô medjnouna !
[31] Possédée des esprits.
Il se fait gravement paternel.
— Vous avez eu la fièvre et le vertige et cela n’est rien ; cela passera avec le soleil d’aujourd’hui. Allez-vous-en vite, petite fille. Aziza Dherif vous cherche et Noura serait inquiète si vous rentriez tard.
Mouni disparaît aux plis de sa ferachïa et s’éloigne, rapide, sans confusion ni rancune, confiante en ce qui doit « être écrit » et s’accomplira suivant le désir de son cœur et la volonté de Dieu.
Et le lendemain étant un vendredi, le jour de la visite des femmes au cimetière :
— O Noura, dit Mouni, laisse-moi aller avec elles.
— Je t’accompagnerai.
— Comme il te plaira.
Sur la pente de la colline qui confine à l’écume des vagues, le cimetière.
La songerie habite le jardin clos de la mort musulmane ; une songerie sans tristesse, plutôt une indéfinissable douceur mauve, presque une joie tranquille. De cet Islam en cendre une sérénité émane.
Là, le visage hypocrite de la mer trop bleue, l’impatience et la rage des houles. Ici, le beau repos de la terre, la vie muette et éloquente des plantes, le luxuriant accueil des treilles et des figuiers. Dans l’herbe il y a de rouges sourires et des regards dorés de fleurs sauvages près des petites têtes frisées des chardons ; tout un épanouissement né du retour de la chair à la poussière…
Oh ! l’angoisse des nécropoles chrétiennes avec leurs perles de clinquant, leurs amoncellements de pierres disparates sous le deuil des cyprès nombreux rigidement alignés, le luxe absurde et pitoyable des caveaux aux pharisiennes chapelles, près des croix effritées sur la fosse commune !
Dans le jardin d’Allah, c’est la rassurante égalité des tombes pareilles, figées dans la forme rituelle et les trois couleurs uniques ; blanc de marbre, azur de faïence, vert de badigeon. A peine, par la dimension des barrières réunissant plusieurs tombeaux d’une même famille, à peine peut-on conclure que tels morts furent plus riches que d’autres.
Et qui consolera mieux l’impuissance humaine que cette similitude des derniers logis parmi les herbes et les feuilles, dans l’enveloppement de la terre en fleur !
Une vivante lumière flambe sur les marjolaines fleuries au milieu des cippes et sur les coupes creusées à même le marbre ou figurées par une petite tasse enluminée prise dans le mortier. Et, peintes ou burinées aussi bien sur les sépultures féminines que sous le turban révélant le tombeau des hommes, ce sont des paroles de foi !
Louange à Dieu !
Au nom de Dieu le Clément et le Miséricordieux.
Il n’y a de Dieu que Dieu !
Cela remplace le lugubre « hic jacet ».
Les vieux traducteurs ou copistes musulmans terminent ainsi leurs manuscrits : « … écrit pour l’oubli des temps par le serviteur de son Dieu, un tel… etc… » — Les noms des morts et les formules de foi sont « écrits pour l’oubli des temps. »
Les musulmanes processionnelles ou isolées en leurs mystérieux haïks blancs ou leurs draperies bleues erraient entre les cippes, s’asseyaient familièrement sur les marbres. Elles s’entretenaient des défunts, sans amertume, et de toutes les choses de la vie, sans pudeur. Des enfants épluchaient des arachides en écoutant ce que disaient les femmes. Et celles qui marchaient lentement dans la nécropole aux chemins herbeux évoquaient quelques théories d’antiques en Hellade, sorties du gynécée pour la visite aux tombeaux…
Mouni s’était tout à coup et si bien mêlée à la foule féminine que Noura ne la retrouvait plus ; car, ce jour-là encore elle avait mis ses voiles qui la confondaient avec les autres filles de sa race.
Et Mouni est à genoux sur une tombe abandonnée où des herbes profuses frissonnent. Entre les herbes, elle creuse un trou et enterre sept petites pierres…
C’est un sortilège des tentes. Mouni a pris ces sept pierres en prononçant le nom d’un homme qu’elle croit ou sait amoureux. Les pierres, chauffées au feu et précipitées dans l’eau froide, doivent être ensevelies près des os d’un mort, pour que le sort s’accomplisse. Le cœur de l’homme nommé, désormais sera glacé pour l’objet de son amour…
Noura a retrouvé sa petite fille, qui, la sorcellerie terminée joue avec les herbes qu’elle redresse et sourit à Noura.
☽
Zorah, une autre des petites brebis, à dix ans fut donnée à un homme de cinquante.
Elle revint une fois voir la Mâlema, car son vieux mari était momentanément amoureux de ses caprices. Elle conta comment elle avait trouvé une co-épouse dans le gourbi montagnard que l’époux, gardien d’un domaine, préférait à la maison française construite auprès. Trois enfants infirmes y végétaient et la mère se mourait le corps et le visage dévorés par un mal semblable à la lèpre. Un cousin de la malheureuse était venu, avait voulu l’emmener ; mais le maître s’y était opposé disant cyniquement :
— Qu’elle crève ici.
Zorah et la victime sanglotaient d’épouvante et d’horreur.
— Tu comprends, ô Mâlema, il est fort dans le mal et l’injustice, parce que cette femme n’a ni père, ni frères pour la défendre, parce que le Cadi est loin, et qu’elle ne peut marcher pour aller demander le divorce, et que notre seigneur la tuerait avant qu’elle arrive peut-être. Mais je ne veux pas devenir comme elle. Je suis une enfant ; mais les enfants ont le droit de se défendre et les femmes les aident. Il y a le poison, ô Noura, il y a le poison !…
Noura restait terrifiée par l’exaltation de Zorah la douce.
— Tu ne feras pas cela, petite.
Zorah riait du bout des dents et murmurait :
— Il est assez vieux ; les années de sa vie peuvent finir.
— Tu ne feras pas cela…
— Pourquoi, Mâlema ? Tes leçons disent qu’on ne doit pas être des esclaves malheureuses pour la durée des temps et que la justice sans mensonge, c’est le bonheur pour toutes. Si un malheur empêche la joie, il faut détruire ce malheur.
Et elle suivait son mari qui venait la chercher…
Peu après cette visite, Noura apprit que l’écureuil Helhala avait divorcé, puis abandonné la maison paternelle, pour se joindre à une troupe de cabotins du plus bas étage.
Elle eut un chagrin profond qu’elle ne put cacher à Claude Hervis. Elle lui en révélait les causes tandis qu’il l’accompagnait avec Mouni à un village indigène où l’une des élèves, Beïa, était malade.
Le sculpteur martela :
— La souffrance et l’exaltation des unes, la révolte et la chute des autres, voilà l’aboutissement de vos leçons ! En voulant déchirer le voile, vous faites des victimes et des dévoilées professionnelles !
Mais Noura répliquait serrant la main de Mouni, les yeux brillants de larmes refoulées :
— Je vaincrai la stabilité, l’hostilité et l’excès des choses. Je mesure la beauté et la bonté au dur labeur nécessaire pour les obtenir. Les nouvelles vies s’achètent au prix des douleurs et des risques mortels de la maternité. Je fais une œuvre de mère ; des esprits nouveaux doivent naître de moi. Quelques-uns ne seront pas selon la pure raison et le bonheur pour quoi je les enfante ; grâce et pitié sur eux ! Que leurs frères soient leur rédemption.
Elle ajouta vibrante, douloureuse et virile :
— Je sacrifie sur l’autel de la Vie pour la perfection des êtres. Je vois plus loin, plus haut que l’holocauste et les premiers oracles ; j’attends la dernière réponse des dieux !
Au village indigène, les cactus ont fait charmants les creux sentiers, charmants et sauvages, invisibles à ceux qui passent sur les routes.
Coutumiers de détours illogiques pour le seul amour du bizarre et de l’imprévu, les sentiers aux ombres bleues, aux rayons fauves ont des fins subites dans les verts veloutés de lumière et la sanguine des argiles mouillées.
Et soudain, les feuilles charnues s’écrasent ou hérissent davantage les dards de leur lourde palette contre une étrange maison chaude et flambante. C’est une symphonie en rouge : carmin des abricotiers défeuillés, tordus sur le toit, flamme rouge des vieilles tôles rongées de rouille qui se mêlent au bois, au chaume, à la terre, vermillon des tuiles et pourpre fanées des loques arabes.
Parfois dans la haie des cactus hostiles, s’offre la douceur blonde d’une claie de roseau. Quel sanctuaire dévolu à la famille ou aux divinités cache-t-elle ? Au-delà, ce doit être le secret de quelque paillette annamite ou d’un pauvre temple de la jungle tonkinoise.
Mais des bracelets tintent ; c’est l’argentin cliquetis du bruit féminin de l’Islam.
La frêle barrière tombe.
— Le salut sur vous, ô femmes.
— Et sur toi le salut et sur tes compagnons.
Elles sourient, à peine étonnées de l’invasion qui viole l’ambiance de la cour close de murailles bleues, de verdures chaudes au regard. Elles ne se refusent pas à l’accueil, étant des Berbères-Kabyles avant d’être des musulmanes.
— Quel est celui-là qui t’accompagne ? Ton mari, ton frère ou ton ami ? Et celle-ci n’est-elle point ta sœur ?
— Voici mon ami et ma sœur Mouni, répond Noura. Je suis la Mâlema ; je viens voir Beïa.
On soulève un rideau au seuil d’un étroit logis. Des nattes sur les carreaux lavés, un kanoun avec des braises, une minuscule fenêtre aveuglée de mousseline raide, un chromo accroché à l’envers, ses personnages coloriés posés contre un plafond, comme des mouches.
Sur un étroit matelas et sous une couverture rouge la fièvre brûle Beïa.
Dans la cour Claude Hervis attend que Noura et Mouni aient fini leurs souhaits de guérison à la malade. Des viandes déchiquetées sèchent sur des ficelles tendues. Des enfants simulent des fuites et des apparitions. Des femmes s’immobilisent en des attitudes qui perpétuent tout le rythme, l’harmonie et l’antique idéal des modeleurs de Tanagra.
Celle-ci au profil d’Egypte, est miraculeusement ruisselante de soleil. Claude ne voudrait pas la voir marcher et il l’adore d’être, en cet instant, une lumineuse statue dans l’éblouissement du jour.
Cette autre, sous la treille séculaire penche une amphore avec le geste de Rebecca ; et celle qui revient de la fontaine chante comme la Samaritaine.
Il y a encore une vieille dont les yeux se meurent, un masque où s’est gravé l’ironie du temps. Le sculpteur Nature s’est amusé de cette figure où, jadis, il se plut à parfaire de la beauté. Son pouce a creusé les joues, plissé les paupières, meurtri les lèvres. En tous sens, ses ongles ont griffé ce visage. Et, comme Noura et Mouni reparaissent, la grimace de la bouche lippue raille :
— Oh ! les jeunes, les jeunes aux yeux clairs, aux lèvres fraîches. Voilà comme vous serez, comme vous serez bientôt !…
Mais cela paraît devoir être aussi lointain que la fin de toute lumière. Est-ce que ce jour abondant, vigoureux, aura un soir ?… La belle jeunesse lui ressemble.
Si tentants sont les sentiers dans cette clarté que les trois amis veulent atteindre le faîte de l’éminence où se posa le village.
Ils passent devant une koubba. Des drapeaux ondulent au seuil, des étendards sacrés dont le satin alourdi de franges dorées est toujours frissonnant de baisers innombrables, les baisers de la ferveur reconnaissante et des vœux de l’amour. Au-dessus de la koubba, un caroubier brun aux feuilles dures et métalliques.
Ils vont à travers le village berbère et bédouin. Ils atteignent le sommet où croule un autre sanctuaire, pareil à la maison d’un vivant parmi les cactus, et qui est la demeure d’un mort. Autour, des fleurs et des rayons dansent, des fillettes qui sont les suivantes d’une sultane des djenoun, parées à cause de ce vendredi, un dimanche en Islam. Elles marchent sans chaussures, avec des petits pieds couleur d’orange mûre ou sur des socques tunisiennes hautes, périlleuses incrustées de nacre. Elles ont des voiles prestigieux, des diadèmes de légende. Dans leurs yeux toute l’Afrique ; dans leur sourire, toute la femme ; et, dans leurs gestes, l’Orient souple et câlin…
Le mort qui habite le sanctuaire effrité est un saint du pays Kabyle. L’artiste et Noura qui porte un pain arabe don de Beïa, pénètrent le poudreux refuge de sa poussière. Et voici que quelque chose de vivant se meut dans la pénombre… Une face sans yeux se tourne vers les intrus ; une main s’éclaire, tendue à l’aumône…
— Qui es-tu, revenant ?
— Je suis celui qui n’a rien, le résigné de l’ombre éternelle. Je voudrais manger.
— O mon frère, prends ce pain des jours de fête dont la blanche farine est parfumée d’anis et de coriandre. Sur toi la bonté du Clément.
— Et sur toi ! Il est le plus grand…
Ils sont revenus à la lumière, parmi des narcisses pleins d’abeilles et des lavandes sauvages. La mer est loin, unie au large du ciel. La ville est loin dans la plaine. Les montagnes sont proches, leurs courbes molles offertes comme une couche immense à l’immense repos de la contemplation.
Là-bas, plus bas, tout près, dans la ville, la montagne et les cactus, il y a tant de lassitudes et de souffrances… La douleur de Noura envahit ses yeux, filtre au travers des cils, s’évapore dans la lumière. Une exaltation la possède.
— Oublions ! s’écrie-t-elle. Nous n’avons plus d’esprit ni de cœur. Que nos yeux vivent seulement !
— Que nos yeux vivent, dit Claude Hervis, et notre âme ouverte à la calme, l’indifférente beauté des choses. Souhaitons de réaliser peu à peu le vœu du philosophe :
« Devenir dur lentement, lentement, comme une pierre
précieuse et finalement demeurer là, tranquillement, pour la joie
de l’éternité. » [32]
[32] Nietzsche.
Mais déjà, du profond de l’âme active de Noura, un reproche monte. Elle se redresse.
— Claude, n’entendez-vous pas la voix koranique qui vous est chère ?
N’avons nous pas dilaté ton cœur ?
A côté de la peine est le plaisir.
A côté de l’infortune est le bonheur.
Vers Dieu, élève un cœur enflammé !
Et voici mon offrande, voici mon cœur gonflé de la joie forte et du renouveau de la terre, ivre des vents qui courent libres, et lourd, précieusement des parfums de la montagne et de mon amour…
☽
Est-ce le souvenir de la beauté de Noura au village des cactus ? Est-ce un incoercible désir de la revoir ? L’absence de la jeune fille se prolonge pour un secours ou un conseil à donner à quelque femme solliciteuse qui s’attarde au seuil ; le crépuscule est devenu la nuit et le sculpteur ne se décide pas à partir. Il attend. Il est penché sur la terrasse pleine de lune émouvante de charme et de pureté. Ses mains et sa tête sont plus brûlantes qu’au grand soleil de l’après-midi…
Son regard plonge dans des cours intérieures de maisons arabes, se complaît à des étoffes luisantes, à des draperies voilant de féminines formes et ses doigts s’incrustent violemment dans ses paumes, parce que dans une des cours, à la lueur légère d’un cierge, un jeune homme caresse une jeune femme en robe dorée…
Un parfum mêlé d’essence de rose et de genévrier dilate les narines de Claude Hervis…
Il se détourne à peine…
Mouni est près de lui, tout contre, les mains croisées sur sa gorge battante, le visage haut, extasié sous le clair de lune, paupières closes, lèvres entrouvertes…
Brusquement, Claude saisit la tête passionnée et sous ses lèvres écrase la bouche de Mouni…
Quelqu’un surgit sur la terrasse, quelqu’un dont ils sentent l’immédiate présence qui les dégrise…
Et tandis que Mouni disparaît avec un regard de volupté et de défi, Noura très droite dit seulement :
— Allez-vous-en, Claude Hervis.
☽
La Bent Fraîchichi parlait :
— Le pied du « mehari » a rencontré le sol qui lui était mauvais. Et le pied du coureur de race s’est usé jusqu’à devenir tendre, impuissant à la marche. La chair et le sang n’étaient plus recouverts
que par une peau mince et fragile ; le [33] telhas avait couché celui qui dévorait l’espace sans sources, pendant des jours. Et les gens disaient : « Il ne se relèvera plus. Les sables ne connaîtront plus sa course. » — Mais le maître a voulu guérir le mehari. Il a pris son poignard ; il perce le pied infirme, il le perce là où il est le plus sensible et le plus usé. Le sang coule. Puis, la peau se dessèche et durcit. Le mehari ne sent plus la meurtrissure des pierres. Il marche encore aux chemins du désert… — C’est l’histoire de ton cœur, ma fille. Laisse-le saigner.
[33] Usure du pied des dromadaires qui marchent en
terrain dur. Le remède est l’incision de la plante du pied.
Noura écoutait l’allégorie. Elle pleurait des larmes intérieures à cause de Claude Hervis qui était parti, chassé, sans qu’elle eût voulu l’entendre.
— Je sais, je voyais, continuait la vieille barde. Il baisait Mouni. Cela ne l’empêche pas de t’aimer ; mais tu ne l’aimes plus à cause de ce baiser. Alors donne-lui Mouni pour le consoler de l’amour perdu en toi.
Mais Noura renvoyait la bavarde et repassait dans son cœur les mots que Mouni avait prononcés devant le reproche muet de l’attitude.
— Noura, que signifie ce geste inattendu de Claude Hervis. Penses-tu qu’il m’aime et qu’il veuille m’épouser ?
— Non, certes.
— Alors il est fou et je déteste cette folie qui t’a fait de la peine.
Et comme la Mâlema interrogeait avec un sanglot dans la gorge :
— Tu ne l’aimes pas, toi au moins ?
— Oh ! non, par ta tête et mon cou !
La petite se détournait et furtivement pressait la paume de sa main sur ses lèvres, frissonnant d’allégresse au souvenir du baiser reçu.
Des jours ayant passé, Noura parut se réveiller d’un lourd sommeil. Ses paupières se rouvrirent sur son regard énergique. Sa raison était victorieuse de son amour et de son ressentiment. Elle pardonnait à cet homme, — que rapetissait ce pardon, — l’homme qu’elle jugeait désormais devoir toujours succomber à la langueur, à la faiblesse, au caprice impulsif des Orientaux. Cette faiblesse et ce caprice constatés portaient une telle atteinte à l’affection que Noura la forte avait donnée à son ami, qu’elle ne souffrait presque pas de vouloir oublier cette affection. Claude ne pouvait plus lui apparaître comme le dominateur qu’elle avait cru pressentir ; elle ne souhaitait pas le revoir.
Son nom ne fut plus prononcé dans la maison. Une seule fois, Mouni demanda :
— Il y a longtemps que nous n’avons vu ce fou. Reviendra-t-il ?
Noura déchira calmement une lettre timbrée de Biskra et répondit :
— Le pays des sables le prend. J’accepte son au-revoir comme un adieu… Travaillons, chère.
Quand Mouni fut libre, elle courut chez Aziza Dherif.
Celle-ci se lamentait près du lit de l’un de ses fils, un bel éphèbe qui crachait du sang depuis des jours. Au-dessus de la couche miroitait l’image sainte commune aux logis de l’Islam, la monture du Prophète, l’ange à tête de femme, à longue chevelure, aux ailes d’aigle, au corps de lion et aux sabots de chèvre, qui galope vers les mosquées de Médine. La voix dolente du malade gémissait contre Sisann, lui reprochait l’inefficacité d’un remède qu’elle avait offert comme infaillible. Pour le faire elle avait convoqué ses amies. Ensemble selon les formules transmises, elles avaient préparé un baume précieux avec des œufs, du corail pilé et de l’encens que les femmes arabes mâchent comme du bétel. Et le baume appliqué, augmenté de pointes de feu ne soulageait pas le patient.
Dans un recoin de l’antichambre, Sisann boudait contre les gémissements de son frère et l’inquiétude maternelle. Elle retint Mouni.
— Mon frère est malade, n’entre pas. Restons ici ; ma mère est dans la tristesse.
Elles bavardaient un moment, doucement, et Mouni disait enfin pourquoi elle était venue.
— O Sisann, je voudrais aller chez Si Rabah le derouïche. Je te dis ceci, et que ta bouche soit fermée : j’ai besoin de parler au derouïche pour mon cœur ; mais avant, je ferai une prière à Sidi Abd-el-Kader.
— Ah ! exclama Sisann, tu es amoureuse. Je sais cela. Nous irons où tu voudras et Fatma viendra avec nous, à cause des gens qui ne veulent pas qu’on marche dans la rue quand on n’est pas mariée. Quel est ton ami, ô Mouni ? Tu ne le dis pas ? Prends garde que Si Rabah nous raconte sa figure.
— Dépêche-toi, dit simplement Mouni.
Sisann se chaussa, prit son voile et son haïk, sans attirer l’attention de sa mère et invita Fatma à la suivre.
Elles sortirent toutes trois. Leurs fines silhouettes voilées glissèrent comme des ombres vives dans les ruelles. Sisann et Fatma, instruite à son tour du secret de Mouni, se réjouissaient de ce secret.
— La Mâlema le connaît-elle ? demandait la petite divorcée.
— Non, non, ne lui dites rien ! Noura ne comprend pas l’amour.
— C’est une Française ; les Français ne savent pas aimer comme les Arabes.
— Peut-être, murmurait mystérieusement l’enfant de Noura.
Elles étaient devant une porte que Sisann ouvrait sans heurter l’anneau. Dans une cour, sous l’ombre d’un pêcher, des femmes vaquaient à leur facile ouvrage. L’une cousait en forme de gandourah une pièce de soie, le tissu retenu entre ses orteils, l’aiguille dirigée comme une alène de savetier. Une autre appareillait des manches de mousseline et une fillette pétrissait la pâte blanche pour le pain du soir.
Au fond de la cour, le seuil de la mosquée cachée de Sidi Abd-el-Kader. A l’intérieur du sanctuaire, un clinquant de bazar européen s’harmonise naïvement avec une vague tentative d’art oriental. Dans le mystère d’une crypte basse gîte le tombeau du saint.
Mouni s’est prosternée et prie avec les paroles d’une sourate que Claude Hervis citait pour sa poétique perfection :
Je mets ma confiance dans le Dieu du matin, Afin qu’il me délivre des maux qui assiègent l’Humanité, Des influences de la lune couverte d’ombres, Des maléfices de celles qui soufflent sur les nœuds Et des noirs projets que l’envieux médite.
La prière finie, elles sortent, suivent de nouvelles ruelles et pénètrent dans une autre demeure dont la porte jamais n’est close. Au seuil elles croisent la Bent Fraîchichi.
— Ah ! Mouni, dit celle-ci, j’ai interrogé Si Rabah en prononçant le nom de la Mâlema. Voici sa réponse : « Celui qui l’aime n’aimera jamais une autre femme. Rien ne détachera son cœur de son souvenir. S’il s’est penché une fois sur une autre bouche, c’est comme le voyageur qui s’arrête un moment à l’ombre du jujubier sauvage en attendant celle du palmier. » — Répète cela à la Mâlema.
Elle les quitte en riant des yeux violents et de la pâleur de Mouni.
Dans l’antichambre obscure, une négresse en gandourah jaune est assise sur la margelle d’une citerne et, devant une logette s’étale une vieille courtisane aux traits rusés.
R’naïfa soulève un rideau blanc ; c’est l’ombre douce d’une cellule. Sur un lit de repos, près d’une table basse surchargée de fleurs, un homme est à demi couché, sa figure de Christ rêveur émergeant d’une djellaba marocaine. C’est Si Rabah le derouïche célèbre et souvent emprisonné, qui sait toute chose.
Sisann et Fatma baisent avec une tendre vénération la tête du jeune solitaire au sourire archangélique, au regard malicieux et trop noir.
D’un geste harmonieux et lent, parmi les fleurs, il prend une poudre odorante dont il parfume ses doigts.
— C’est pour celle-ci, dit Fatma montrant leur compagne.
Le devin se recueille, fixe Mouni et prononce :
— Tu n’es pas aimée, ô jeune fille. Tu ignores l’amour arabe et l’amour chrétien te méprise. O jeune fille, le temps de l’amour qui est celui de la beauté passe comme un reflet sur le visage des femmes.
— Quel est le Chrétien dont l’amour me méprise ? questionne Mouni haletante.
— Celui que tu voudrais. Cela est tout. Comprends avec un cœur clair. Ta beauté, ta jeunesse et la vie finiront ensemble.
De charmants baisers, Sisann et Fatma caressent encore le front du derouïche.
Elles emmènent Mouni à travers des groupes d’Européens des deux sexes et de ces Juives qui discrètement brûlent des cierges dans les koubbas.
Dehors, Sisann dit :
— Ton ami est un chrétien, Mouni. Est-ce l’homme aux yeux bleus, aux cheveux bientôt gris ? Que n’aimes-tu plutôt mon frère qui est jeune ? Et le Chrétien imbécile ne t’aime pas…
Les petites dents de Mouni grincent sous son voile.
— Dieu sait tout et Si Rabah n’a jamais menti, affirme Fatma.
Quand Mouni rentra, elle répondit aux questions de Noura :
— J’étais chez Aziza Dherif qui est triste à cause de son fils. Je suis restée avec Sisann.
Sa voix était très calme, ses paupières closes à demi.
— Je voudrais que tu ne sortes jamais sans moi, chérie.
— C’est bien, mais que crains-tu ? Si le mal doit nous atteindre, il se trouvera dans la maison comme dans la rue.