Les endormies

Magali-Boisnard · Chapitre 6 sur 9 · partie 2/3

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Les endormies

La Voie Douloureuse

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Elle attira Noura vers le piano.

— J’ai le cœur léger. Tu es belle et chère. Je suis heureuse. Chante pour moi.

☽

 

 

Le lendemain.

Loin de la ville, aux environs de la koubba de Sidi-Brahim, Noura et Mouni suivent la route qui longe un oued au passé scintillant de paillettes d’or, au présent fétide de boues.

C’est vers le soir. Des souffles troublent les rameaux et plissent l’eau mate. Des parfums essaiment de la terre chaude, des prairies rousses. Un oiseau isolé jette un appel net et sec comme un bruit de taquet.

— Mouni, dit brusquement Noura, pourquoi ne pas m’avoir avoué que tu étais allée chez Si Rabah ?

Mouni tressaille imperceptiblement. La Bent Fraîchichi a parlé.

— Je ne l’ai pas avoué par crainte d’une réprimande. Sisann et Fatma m’ont entraînée. J’étais un peu curieuse du derouïche. Es-tu très fâchée ? Nous avons rencontré la Bent Fraîchichi. Elle a répété des paroles bizarres que Si Rabah aurait dites à ton intention. Il m’a semblé qu’il s’agissait de Claude, qu’il t’aimait… Alors, il était véritablement fou quand il s’est penché sur moi ! Et toi ?…

Une angoisse perce sous la volubilité fiévreuse de Mouni.

— Je ne l’aime plus, si un moment j’ai cru à l’amour qu’il m’offrait, répond lentement Noura. Si Rabah est un charlatan. Nous n’expliquerons pas les caprices de Claude ; nous les jugeons coupables, cela suffit. Mais, ma petite enfant, tu devrais ne rien me cacher de tes actes et de tes pensées.

— Qu’ai-je caché, excepté cette simple chose ?

Elle scande, et Noura s’étonne de sa véhémence : — Louange à Dieu puisque l’indigne que tu aurais pu choisir est loin de notre vie. Tous les Français sont-ils aussi stupides et misérables ? Qu’il soit oublié. Je suis honteuse à cause de mon amitié pour lui.

Elles sont près d’un groupe de gourbis parmi lesquels est celui de Djénèt qui se maria avec l’époux de Helhala la perdue.

 

Lorsque Djénèt arriva au gourbi, comme Richa était arrivée dans la maison fermée de Saïd ben Hamzi, les crépuscules du printemps étaient beaux de grandes lumières hâtives. Les lumières, plus intenses maintenant, magnifient la misère blonde des champs de l’été.

Dans le gourbi encombré de femmes de petite condition, car Djénèt et son mari étaient eux-mêmes de caste inférieure, muette selon la coutume, paupières closes, elle avait eu une figure si pâle, si différente de celle de Helhala qui l’avait précédée dans le même lieu. Helhala n’était pas restée enlinceuillée. Bravant la critique elle s’était assise près de sa mère ; elle ne parlait pas, mais ses paupières battaient malicieusement et ses lèvres gourmandes riaient.

Djénèt resta passive et immobile.

Durant la « hadjeba », la lune de miel, une tente blanche, abritant exactement la largeur du lit arabe, se dressait à l’écart du gourbi.

Djénèt y vécut ses huit jours d’inaction et ses huit nuits d’amour. Quand le soleil se levait, le mari s’en allait et la mère de l’épousée venait repeindre les lèvres, les joues blêmes, les yeux las, remettait le voile pailleté, renouait les foulards soyeux. Et Djénèt redevenait une idole assise sur le matelas qu’un tapis séparait de la terre, avec, autour d’elle, une cour de femmes et d’enfants.

Les huit jours écoulés, la mère était partie, la petite tente avait été rendue au loueur ; le jeune couple dormit dans le gourbi familial.

Et la belle-mère avait dit :

— Voici le temps de travailler, ma fille.

L’épousée plia sa robe brodée, son voile joli, les mit dans le

sendouq [34] de ses noces dont la serrure faisait un bruit de grelot avertisseur chaque fois qu’on l’ouvrait ou le fermait. Elle lava ses

mains peintes, s’agenouilla devant la [35] guessâh de bois d’olivier et pétrit la galette quotidienne. Cela fatiguait ses bras minces et elle n’aimait pas toucher la bouse sèche qui alimentait le feu.

[34] Coffre enluminé.

[35] Large plat.

 

Mais il advint que Djénèt ne sut pas garder le plaisir de son mari. Il se plaignit de la facilité du divorce, de la loi koranique trop favorable pour les femmes et qui lui avait fait perdre Helhala aux malices savoureuses. Il déserta le gourbi souvent. Djénèt fut en butte à l’animosité de ses beaux-parents qui déjà l’aimaient peu parce qu’elle savait des choses qu’eux ne savaient point.

— O Roumïa, disait la belle-mère, ta science française ne t’a pas rendue habile en amour.

Sous les ricanements, Djénèt travaillait davantage, comme possédée du désir de revenir entièrement à ceux de sa race, de racheter l’apostasie de son premier geste et de son intelligence qui s’appliqua hors l’Islam et les coutumes. Après l’amour bédouin, le labeur purifiait Djénèt de son péché…

 

Noura et Mouni saluent une vieille qui, devant un des gourbis formant le petit douar où vit Djénèt, tourne habilement et exactement

l’argile pour en faire des poteries, le [36] tadjin à quatre cornes, le

kanoun [37] qui en a trois et la quedra sans anses. Un chien aboie furieusement. Dans les jardins maraîchers s’égrène le tic-tac des norias. Deux jeunes femmes qui bêchent un champ se redressent, belles dans leurs haillons rouges, leurs bras de cuivre appuyés au manche des houes.

[36] Plat pour cuire les galettes.

[37] Marmite.

Djénèt est dans le petit enclos d’épines et de branches où sont parqués des veaux maigres.

Elle tend ses lèvres aux visiteuses.

— Soyez les bienvenues.

Elle étend une peau de mouton pour que la Mâlema et sa compagne puissent s’asseoir et elle reprend son ouvrage, une reprise au bernous de son mari. Suivant les paroles que Noura prononce elle jette un regard peureux vers le gourbi où sa belle-mère écrase des feuilles de henna sous une meule primitive.

— Tu es toujours adroite avec ton aiguille, Djénèt.

— Oui, je me souviens des leçons de Mademoiselle Sarah. Pour le reste j’ai oublié. On oublie ce dont on ne parle plus et je ne peux pas parler ici. Ils ne comprennent rien aux choses de l’Histoire.

— Ton mari me paraissait intelligent.

— L’intelligence des hommes n’aime pas celle des femmes.

Le bruit de la meule cesse et la belle-mère paraît, une cruche sur l’échine. Elle salue à peine, avec de mauvais yeux et va à la fontaine éloignée.

Alors Djénèt parle plus librement.

— Mon mari Touhami obéit à sa mère. Il me rudoie quand elle se plaint, pour rien. Hier j’ai dit : — « Me tueras-tu ? Je veux me sauver dans la montagne. » — Il a répondu : — « Sauve-toi. Quand tu seras au bout du champ, au bord du fossé, je prendrai mon fusil et je viserai bien. » — Tu comprends, Touhami ne craint pas la prison ; il sait qu’on y est nourri et habillé, à l’abri du vent et de la pluie ; il n’y manque que des femmes. — « Peut-être les bons Roumis finiront-ils par en donner aux prisonniers et la prison sera le paradis, dit-il. » —

— Tu n’es pas heureuse, ma Djénèt.

— Non. Je ne suis pas habile comme ma belle-sœur Afsïa qui obtient tout ce qu’elle veut, et son mari ne lui parle qu’avec une langue amoureuse. A quoi sert la science, ô Mâlema ? Elle ne m’a pas donné le bonheur et les gens d’ici affirment qu’elle donne le goût du mal parce que Bouba se prostitue à tous les hommes qui passent, chrétiens ou musulmans.

— Qui est Bouba ?

— Une fille du village de Beïa. Elle a été longtemps dans les écoles françaises et maintenant, elle fait des signes sur sa terrasse près de la koubba de Sidi-Brahim.

C’est la voix de Mouni :

— Djénèt a raison. La science ne donne pas le bonheur.

Comme une eau transparente laisse voir le fond des lacs, la voix transparente laisse voir une âme triste. Elle poursuit :

— Il n’y a qu’un bonheur, l’amour. La science ne donne pas l’amour. Et peut-être l’amour arabe vaut-il mieux que l’amour français. Peut-être les Musulmans mentent-ils moins souvent à leurs désirs que les Chrétiens.

— Mouni, Mouni… murmure Noura, saisie éblouie de certitude après un soupçon.

Mais Mouni se détourne et la mélancolique Djénèt reprend :

— On ne sait pas quand on se marie. C’est pour vous comme pour nous. Il faut patienter. Dieu est avec les patients et je ne divorcerai pas.

Noura prononça avec effort :

— Puissent des enfants te consoler.

— Je ne désire pas d’enfants. Je n’ai ni joie ni fortune, mais dix vaches maigres pour leur héritage. S’ils veulent naître qu’ils soient des fils.

— Des fils qui t’écouteront, que tu élèveras dans l’esprit que j’essayai de te donner, afin qu’ils deviennent les maris dignes des filles civilisées, de femmes telles que toi.

Et Djénèt répond évasivement :

— Je ne sais pas. Cela est loin. L’ignorance est bonne.

☽

 

 

Les gourbis disparaissent à peine au détour de la route.

— Mouni, cria Noura, Mouni, je veux la vérité, toute la vérité !

Et dans le cœur de la jeune fille l’espoir et le désespoir se heurtaient, se brisaient misérablement. Elle demandait la vérité et cette vérité fulgurait en elle, poignante. Elle souffrait comme si cette petite créature impassible, immobilisée devant elle, eût agonisé dans les pires tortures.

— Mouni, Mouni, tu l’aimais !…

O figure dorée, chère petite figure de princesse sarrasine, visage muet de Mouni, voici se déchirer brusquement le masque d’orgueil ! Voici paraître l’aveu passionné de l’âme, une douleur exaltée et sauvage, la violence du désir et l’horreur de la déception. O petite idole, tu aimes un mortel et ton châtiment est venu ; mais les lèvres restent si fières dans leur frémissement tragique qu’elles ne profèrent pas un regret. Elles disent simplement :

— Noura, mon cœur me fait mal, mon cœur me blesse, ô Noura. Il est le maître et je ne peux pas le dominer ici. Pour moi, l’ombre même de la maison devient dure et méchante. Cela passera. Cela doit passer quand le souhait n’existe plus, quand la rancune n’a pas pu naître, mais seulement le mépris pour la faiblesse de ceux qu’on croyait forts. Laisse-moi partir, Noura ; Lella Fatime est encore à la zmala, laisse-moi la rejoindre.

Les traits de Mouni étaient plus expressifs que ses paroles, plus expressives la désolation de ses prunelles profondes et sa bouche hautaine douloureusement.

Des mots tremblèrent, arrachés aux entrailles de Noura.

— Si tu pars, tu ne reviendras plus.

— Je reviendrai guérie.

— Mouni bien-aimée, écoute. Attends quelques jours, je préparerai Sarah à me remplacer et je te conduirai là-bas. Il faut que la joie se retrouve…

Le visage doré exprima une déception nouvelle. Vaguement, Mouni avait espéré de Noura une parole qui fût comme une promesse de chercher à ramener Claude pour l’incliner vers Mouni… Et Noura préférait le sacrifice, — Mouni savait que c’était un sacrifice, — de la ramener à la zmala… Ce ne pouvait être par jalousie puisque Noura n’aimait plus… Elle n’aimait plus et si elle avait aimé, Mouni savait qu’elle aurait renoncé à son amour pour la joie de Mouni. La petite saharienne eût bénéficié de cette admirable générosité du caractère de son éducatrice, en ne l’admirant qu’à demi, car elle était incapable d’en réaliser une imitation. Elle avait acquis la faculté de trop de raisonnement et pas assez de froide raison pour admettre le renoncement et la fatalité. Elle souffrait et se révoltait contre l’injustice d’un homme et des choses. Elle haïssait tout l’horizon, toute l’atmosphère des lieux de sa déception. Son impuissance criait en elle, plus violente depuis que l’attitude de Noura lui était comme une preuve que le derouïche n’avait pas menti, que Claude Hervis, tenté un instant, la dédaignait. Du moins, si elle espérait dans l’avenir ! Mais en cette heure aiguë et trouble elle n’avait plus d’espérance…

— Il faut que je m’en aille, Noura, il le faut.

Et voici que la réflexion d’une minute fugace faisait que Noura s’épouvantait. Elle se remémorait le charme des Grandes Tentes ; trop merveilleusement peut-être, il guérirait son enfant.

Elle supplia :

— Ma petite fille, au nom de notre tendresse, je te demande ceci : supporte le chagrin pendant un mois encore, ici. Après, nous partirons. Et il peut advenir tant de choses dans le court espace d’un mois.

Presque inconsciemment la jeune fille dit ces imprudentes paroles dont Mouni s’empare et qui dicte la réponse :

— Je supporterai ces jours, pour toi.

… Il peut advenir tant de choses dans le court espace d’un mois…

Si-Rabah aurait pu mentir.

Et pourquoi Claude Hervis ne préférerait-il pas la frémissante Mouni à la calme Noura ?

☽

 

 

Combien tu es retentissante sous la lune, ô ronde et blanche koubba !

Derrière la lourde porte close, comme en une nuit de sabbat, quelles mânes folles mènent leurs tympanons et leur sarabande ?

O mon seigneur Brahim sur qui reposent la bénédiction et le miracle, en ton sépulcre drapé d’étendards, voilà ta poussière émue au vacarme des litanies, au bruit des voix féminines.

Contre le mur arrondi où des niches protègent la clarté vacillante des cierges verts et rouges, voici, en double et triple rangs, toutes tes prêtresses plus belles et parées que les bayadères sacrées de Siva !…

Au dehors, par les chemins s’en vont des bandes faméliques, les pauvres de toutes races et de toutes religions auxquels la généreuse maîtresse de la fête donna la part du mendiant prescrite par la loi divine.

Dans la koubba, c’est un éblouissement de visages superbes, de joyaux, de soies et de velours rebrodés, effleurés de gestes tintants. Une élite féminine et musulmane est réunie. On reconnaît la veuve d’un ingénieur français, délicatement assimilée d’abord puis revenue à tout l’Islam de ses aïeules. Une grosse femme brune mariée à un Européen est venue sans le costume indigène et jure étrangement dans cette foule orientale. Il y a aussi un curieux petit bouffon femelle, commensal des cafés maures la nuit et des lieux mal famés le jour, traînant ses vices et sa difformité de bossue. En dépit de sa honteuse débauche, on invitait la bouffonne, parce qu’elle créait et mimait des danses lascives avec un réalisme audacieux, le langage éhonté de sa figure et de ses gestes.

Et toutes les femmes de tous les âges, les jeunes filles, les fillettes et les petits garçons se passionnaient pour ces danses. Après, ils essayaient de l’imiter.

Cette nuit-là, la fête était donnée par la tante d’Oureïda, pour qu’un miracle sauvât la « petite rose » dont le mal s’était subitement aggravé. Ainsi, la souffrance d’Oureïda se résolvait en joie pour les invitées nombreuses qui, après les condoléances et les souhaits d’usage, étaient tout au plaisir de se retrouver. Tel est l’avantage des fêtes au prétexte pieux : la réunion des amies proches ou lointaines. Là se rencontrent les affections, se font et se défont les mariages, s’édifient ou croulent les réputations.

La cuisine contiguë à la koubba était envahie de servantes. On emportait les plats de kouskous où chaque invitée avait puisé. On préparait les jattes d’eau fraîche et les plateaux de cuivre chargés de tasses de café.

 

Noura et Mouni conviées se mêlent à la foule d’où s’exhalent le parfum du jasmin, la senteur amère et prolongée de l’essence de rose. Elles s’entretiennent avec des jeunes femmes aux cheveux dénoués sous la tiare assyrienne où l’or des vieilles pièces romaines et arabes, des sultanis et des louis s’unit aux luisances des émeraudes, à la douceur des perles inégales. Sur les joues peintes, de multiples chaînettes tremblent, accrochent les voiles scintillants de fleurs d’argent. Les pieds et les mains sont zébrés de noir, par un raffinement de coquetterie dédaignant le henna commun, et ils se meuvent dans un cliquetis de choses précieuses.

Des fillettes félines et jolies, — plusieurs sont des élèves de Noura, — caressent un derouïche venu du Moghreb et qui fume du kif, béatement.

Noura cause avec Louïz et Merïem mariées comme Richa. Louïz rit et taquine son amie Merïem.

— O Mâlema, voici la plus paresseuse d’entre les femmes ; mais elle a su séduire sa belle-mère et son mari peut gronder en vain ; Merïem n’a jamais tort.

— Voici la plus avare, riposte Meriem. Louïz a hérité de la fortune de son père ; mais son pauvre mari ne connaît pas le poids de ses douros.

— Il m’a prise, à lui de m’entretenir, c’est la loi. Mâlema, pourquoi ne te maries-tu pas ? Tu connaîtrais le paradis avant la mort. Pourquoi n’épouses-tu pas un Musulman ? Plusieurs te veulent. Ils savent voir ta beauté, tandis que les Chrétiens sont aveugles. Si un seul de ces derniers avait des yeux, il viendrait un soir, à cheval, pour te prendre, même malgré toi et t’emporter ! Alors tu saurais comme nous le miel de la bouche, la brûlure bienheureuse d’un baiser.

Elle poursuivait répétant des cajoleries et de ces mots que toutes les femmes de tous les siècles ont aimé entendre aux lèvres des hommes. Naïvement et voluptueusement impudique, elle disait la joie des caresses.

— Avant de me marier, répond Noura, j’aurai peut-être le temps d’instruire tes filles.

— Si leur père veut…

— Et les tiennes, Merïem ?

— Cela m’est égal. Elles pourront apprendre à lire, peut-être, pour faire comme moi. Moi, je lis le journal à mon mari, c’est ennuyeux de lire ; mais mon mari s’amuse et dit que ton beylik est fou.

— Toi, Louïz, que fais-tu de ton instruction ?

C’est Merïem qui réplique :

— Elle s’en sert pour savoir la valeur de ses sultanis.

 

Contre la barrière qui entoure le sépulcre de Sidi Brahim, quatre êtres étaient accroupis, tassés par l’ahurissement de la misère, quatre êtres copiés sur les sinistres silhouettes que Loti peignit dans l’Inde.

Une larve humaine pendait à la mamelle vidée et flasque d’une femme de vingt ans. Entre les genoux de cette femme, un garçonnet aux admirables yeux de souffrance injuste, d’étonnement douloureux. La tuberculose et le rachitisme déformaient ses jointures, recroquevillaient ses membres où les chairs fondaient en plaies purulentes.

Une fille de quinze ans, sœur de la mère, et dont les bras étaient couturés de cicatrices blafardes, se leva après un long colloque.

La bouffonne venait de mimer avec une passion cynique l’éternelle aventure de deux amants, de la rencontre à l’étreinte. Les femmes surexcitées approuvaient par des applaudissements frénétiques.

Les musiciennes, — joueuses de bendir, de derbouka et de tambourins continuaient le refrain et le rythme sur lesquels la bouffonne avait dansé.

— Je te prie, dit la fille misérable à l’une des belles idoles de la fête, je te prie… Nous sommes entrées, ma sœur et moi, pour un vœu. Prête-moi un foulard ; il faut que je danse afin que Sidi Brahim accepte le vœu.

Le foulard flottant au bout de ses doigts, maladroitement, sans passion, ni grâce elle suivit le battement des musiques aux saccades de ses hanches maigres. Elle ignorait la danse maraboutique, sacrée, qui plaît aux saints. Comme Photine saluant le Messie avec un chant de courtisane, elle faisait ce qu’elle savait.

 

Noura s’était assise près de la misère de la femme et des petits. Elle apprenait que le mari était en prison, compromis dans une affaire de vol. Sous un gourbi croulant, les abandonnés vivaient d’aumônes.

— Il faut aller au dispensaire ; on soignera cet enfant, dit Noura.

— Je ne sais pas le chemin, répond la femme. Je ne suis jamais allée dans la ville.

Ainsi, hors les remparts à peine, des êtres vivaient et mouraient sans même avoir désiré connaître ce que cachaient ces murailles.

Une voix aiguë s’élève, une de ces voix de tête suprêmement appréciées par les Arabes. C’est celle d’une matrone presque aveugle, mais savante en l’art de chanter. Elle commence un solo dans le silence des instruments et de l’assistance.

 

J’ai crié que je t’aimais

Et qui m’a répondu,

O ma mère !

Si ce n’est le hennissement de mon cheval.

 

Les musiciennes heurtent les peaux sonores chauffées sur les kanouns. Elles reprennent avec une ardeur contenue :

 

J’ai crié que je t’aimais,

O toi l’œil de mon visage

Et la salive de ma bouche !

 

Dans un nouveau silence la soliste dit :

 

Si tu ne m’aimes pas,

Ote-toi de ma présence.

Si tu m’aimes, ne serait-ce qu’un peu,

Fais-le moi connaître.

 

Les tympanons et le chœur scandent le refrain.

 

J’ai crié que je t’aimais…

 

Noura écoutait maintenant une créature exquise de charme jeune et de malicieuse séduction qui lui racontait :

— J’ai été mariée une fois, pendant cinq jours, répudiée, remariée un mois après pour la joie. On m’avait donnée à un vieux cheikh et j’aimais mon cousin ; mais je n’osais pas refuser d’épouser le cheikh à cause des cadeaux qu’il m’avait faits. Seulement, pendant les cinq jours et les cinq nuits où je suis restée dans sa maison, je ne lui ai pas permis de me connaître. Dès le premier soir, je simulai la folie et chaque fois que le cheikh voulait me prendre, je devenais comme une panthère furieuse dans la forêt. Alors, le cheikh m’a rendue à mon père. Mon père était fâché à cause de ma réputation. Il criait : — « Que ferai-je de toi ? Qui te voudra désormais ? » — J’ai fait prévenir mon cousin. Il a dit : — « Elle est folle, à mon oncle. Tous les gens le savent. Qui la voudrait ? Donne-la moi, c’est pour te rendre service… » — Tu comprends, ô Mâlema, nous avons bien travaillé pour notre plaisir.

Elle s’éloigne, répondant à un appel des musiciennes qui l’adulent comme toute la féminine assemblée, car elle a la réputation d’être une superbe amoureuse et d’avoir autant d’esprit que d’amour.

Elle entonne une bizarre complainte devenue populaire. C’est l’œuvre d’une prostituée emprisonnée après de hideux scandales et qui rima un poétique plaidoyer de son innocence.

— La chanson de Yamina, murmure l’auditoire.

On chuchote les aventures de la belle, les révoltantes orgies qui furent dénoncées dans cette koubba de Sidi Brahim, les tombes violées par de macabres sorcelleries.

— Tout est vrai, affirme une vieille. Etant déjà menacée de la prison, Yamina a fait voler au cimetière l’œil, la main et un morceau de la cuisse d’une morte. Elle les a fait bouillir, sécher, piler, mélanger à du kouskous que son amant Ali porta comme un cadeau aux juges pour que, l’ayant mangé, ils fussent dans l’impuissance de condamner Yamina. On l’a mise en prison cependant, mais sa peine sera légère.

Enfin les musiciennes commencèrent les litanies saintes.

Le chapelet des noms et des vertus des merabtin s’égrèna.

Soudain, une jeune femme s’élança, — celle-là même qui se refusa au cheikh son époux. — Possédée d’un délire, debout devant l’orchestre, elle s’agitait en mouvements d’abord cadencés qui s’accéléraient jusqu’à la convulsion.

Elle n’avait pu résister à la sollicitation du nom de son saint de prédilection.

Elle dansait, silencieusement enviée par les jeunes filles qui n’ont pas le droit de participer à la danse pieuse. Ses talons nus rythmaient exactement le battement des tambourins, la mélopée des chanteuses. Son visage était nerveusement extatique. Toutes les prunelles s’attachaient à elle. Le derouïche ne fumait plus.

Suivant la cadence, le buste de la danseuse s’inclinait et se dressait. Le geste ailé de ses bras éployait la mousseline des manches larges. Puis, sa tête ballotta, foulards défaits, chaînettes pendantes contre les joues blêmes et mouillées. Un tremblement épileptique la saisit. Elle continua sa danse à genoux et, bientôt, se renversa avec un râle…

Celles qui avaient soutenu ses convulsions épuisées, frottèrent ses tempes avec de l’essence de rose. Elle but un peu d’eau, refit sa toilette avec un soin méticuleux, se pencha sur le kanoun où le benjoin brûlait et, le nom de son saint revenant dans les litanies, dansa encore…

O notre seigneur Brahim, dors d’un sommeil ivre, parmi le poison des parfums, l’ensorcellement du benjoin, le scintillement des joyaux, la litanie des chants et la folie des musiques !… Dors, ô notre seigneur Brahim !…

Les ferveurs trépident dans les fumées bleues… En quel temps et en quel pays cette nuit étrange ? A quels dieux sont dévouées ces vivantes adorations ? A ceux de l’Inde mystérieuse ou à ceux de Babylone et surtout à toi, peut-être, Vénus-Astarté, l’amour… A moins que le Prophète, sous les yeux extasiés du derouïche, ait convié les paradisiaques danseuses autour de ton sépulcre, ô notre seigneur Brahim !…

☽

 

 

Le premier rai du soleil levant pénètre dans la koubba, réjouit au seuil de la porte, les deux hommes somnolents, gardiens de l’honneur, de la beauté et des richesses de plusieurs familles.

Le rayon détermine les formes des femmes aveulies dans l’hypnose après l’énervement, ou dans la béatitude du sommeil matinal. Quelques-unes se soulèvent, pâles, paupières épaisses. Des enfants geignent qui s’embrouillent des bras et des jambes, mêlant leurs nudités. Un fou entre, un garçon de seize ans, vêtu d’une seule gandourah déchirée, maculée d’excréments. Dans sa main, quatre brins d’herbes fatidiques. On se détourne de lui, mais nul ne le chasse ; sa disgrâce le fit sacré.

Noura est sortie. Depuis des heures elle étouffait dans l’atmosphère viciée. Elle est sortie le cœur lourd du secret de Mouni, le secret révélé dans le crépuscule de la veille. Et voici ce cœur si triste dans son amour, martyrisé dans ses tendresses, angoissé dans ses espérances, le voici plus pesant d’un poids nouveau, de ce qu’on apprit cette nuit.

Le mari de Zorah est mort, brusquement, sans causes apparentes. La femme qui raconta la chose dit aussi que les deux épouses du défunt avaient été emmenées, la première par ses parents, Zorah par un berger…

Et Noura sait que Zorah a empoisonné son mari…

Elle entend de vieilles paroles de Claude Hervis — « La souffrance et l’exaltation des unes, la révolte et la chute des autres, voilà l’aboutissement de vos leçons. » —

Mouni, Helhala, Djénèt, Zorah…

Ah ! la réalisation de son beau désir, que devient-elle ? Courbée sur la terre ingrate et dangereuse, elle laboure puis sème… Perdue au vent la semence ! Fleurie en floraison mauvaise ! Etouffée par la graine ancienne, germant et se développant malgré le passage du soc.

Richa est retournée aux traditions ancestrales, comme Djénèt, comme Louïz et Merïem qui ont dansé toute la nuit, furieusement, en l’honneur des saints.

Et Mouni voudrait revoir la zmala…

Noura jette un cri de détresse intérieure.

— A moi, Dieu du bien ! S’il est vrai qu’une vie plus parfaite doit nous posséder, si elle n’est pas le but illusoire des souhaits et du travail des êtres d’âge en âge, à moi ! Pourquoi mon amour trop grand, s’il ne doit être qu’un instrument de ruine ? Pourquoi ma volonté si elle est vaine ? O Créateur, détruis ta créature si tu la fis de telle sorte que ses énergies et ses aspirations ne concourent qu’à des douleurs et à des crimes !…

 

Elle s’est assise sur la margelle d’un abreuvoir, derrière la koubba. Des voitures vont venir qui la ramèneront en ville avec les femmes.

Une vie active s’éveille dans le carrefour où bifurquent cinq routes. Des chariots chargés de fourrage, qui sont comme des meules glissant et oscillant le long des chemins, s’arrêtent, leurs attelages de bœufs ruminant sous le joug.

Des charretiers jurent contre leurs mulets fatigués, arc-boutés sur leurs jambes fourbues, refusant un dernier effort.

Des moutons arrivent en troupeaux, le bouton de la clavelisation à l’oreille, destinés à l’embarquement. Museaux morveux, gris de poussière, au sifflement des bergers, ils bêlent la peur et la lassitude.

A l’ombre d’un frêne, un Kabyle vend des pastèques luisantes. Le soleil monte qui change l’ombre de l’arbre, brûle les pastèques. Alors, patiemment, le marchand prend ses fruits l’un après l’autre et les transporte dans l’ombre nouvelle.

Des vaches maigres, des juments étiques s’abreuvent dans le bassin de la fontaine, puis un poulain jaune, fantastique, bête bâtarde et affamée.

 

Oh ! puissant ressort d’une nature obstinée ! Avec la lumière croissante, il semble que le visage de Noura a perdu de son souci. La force de sa pensée répond à la muette supplique. Encore une fois, elle espère tout du temps et de la conviction immortelle. Ne subsisterait-il qu’un épi de froment parmi l’ivraie, que cet épi vaudrait l’effort du laboureur et le prix de la semence. La prière matinale de Noura, maintenant est une phrase de Job :

— « Mes espérances descendront jusqu’aux barrières du sépulcre et nous nous reposerons ensemble dans la poussière… »

 

Une caravane passa… Quelques dromadaires que poussaient des bédouins maigres, la peau tannée par le soleil du Sud et le vent de toutes les errances. Sur les marchés du littoral, les grands sacs de laine rudement tissée et teinte avaient laissé leurs charges de céréales pour se gonfler de produits hétéroclites, pour de nouveaux échanges avec les gens du pays des palmes, les Oasiens sédentaires. Au flanc des dromadaires, les outres d’eau et de semoule, les tamis de crin pris à Tunis, oscillaient. Sur le bât d’une chamelle suitée, un chat dormait blotti parmi des étoffes. Un autre dominait l’amas des piquets et des lambeaux de tentes nomades.

Mêlés aux pattes souples des animaux anciens, des chiens féroces cheminaient, tenus en laisse, et de petits ânes dont l’un portait un vieillard, l’autre un enfant nu, le troisième une femme drapée d’écarlate, allaitant un nouveau-né.

Des adolescents, et des femmes encore suivaient. La plus grande, en guenilles bleues, tête haute, profil puissant sous les tresses et les anneaux barbares, marchait dans la poussière comme Sémiramis, sur les terrasses d’onyx.

Un Bédouin, fils des guerriers numides, prononça une phrase d’amour murmuré et un nom : — « Rekeïa… » Les yeux de la femme altière étincelèrent sous l’orgueilleux abaissement des paupières et elle sourit.

 

La caravane passa… avec tous les hôtes familiers des logis mobiles, avec des reflets de l’immensité fauve et magnifique des horizons du désert, théorie biblique, comme à la recherche de terres cananéennes.

Heureux celui qui peut s’en aller ainsi, emportant son ciel et sa maison vers le lieu de son désir !…

 

Et dans ce carrefour, Noura symbolise la France enthousiaste et généreuse regardant vivre ses fils nord-africains, les charretiers de Malte et de Sicile, les Kabyles toucheurs de bœufs, les Bédouins instables et, derrière les murs de la koubba, sur le sol de la conquête, l’Islam virtuellement conquis…

☽

 

La religieuse, — un parfait visage qui eût pu servir de modèle au Bernin pour sa sainte Thérèse, — la religieuse causait avec la petite Mâlema.

Noura l’avait connue en d’autres temps et l’accueillait, au hasard d’un voyage, avec une petite novice, Kabyle convertie.

— Ah ! disait sœur Bénigne, je suis heureuse de vous voir à la tête de cette mission de relèvement social. Vous souvient-il de la visite que nous fîmes ensemble chez les sœurs blanches de C…? — Vous vous réjouissiez de voir les petits enfants nègres, métis, Kabyles ou Arabes des deux sexes, ayant perdu toute trace d’origine barbare dans leur costume et même sur leur front devenu candide comme il sied à des agneaux de Dieu.

— Je regrettais leur petit nombre et je souhaitais réunir un troupeau considérable.

— Vous avez expérimenté vous-même ce que peut la parole civilisatrice étayée par le bon exemple. Vous avez réussi.

Et Noura répondit doucement :

— Non.

La religieuse sursauta.

— Non, reprit Noura. Avez-vous oublié, ma sœur, que je m’inquiétais d’une expression d’abêtissement et de volupté animale qui couvait dans le regard des jeunes négresses, de la lueur à peine perceptible, mais vivace, qui gîtait dans l’œil des petits musulmans convertis ? Vraiment ils ne chantaient pas les hymnes pieux et naïfs rien qu’avec des lèvres de petits chrétiens ! J’ai acquis cette expérience ; pour réduire à zéro ou à bien peu l’œuvre d’années dévouées et ferventes, pour rendre impuissant et infécond le geste salutaire, il suffit d’une circonstance, d’une influence ou d’un souvenir qui développe brusquement la lueur et l’expression. Savez-vous le formidable pouvoir de survivance de l’héritage des aïeux, de toute la race que chaque être porte en lui ?

— Mais, fit sœur Bénigne, en admettant que beaucoup ploient sous cet héritage, d’autres brisent le joug, se guérissent du mal de la perversité et du mensonge, l’éternel mensonge des musulmans…

— Ma sœur, ma sœur, vous exagérez. Est-ce bien un véritable mensonge ? Je crois plutôt à une dissimulation impassible ou souriante en la forme, dédaigneuse et vengeresse au fond. C’est une sorte d’orgueil dressé sous l’humiliation du vaincu ; une revanche qui consiste à égarer le vainqueur dans des sentiers hors de la vérité. Les Grecs firent d’Ulysse un héros parce qu’il avait le don de dissimulation. Cela n’empêchait pas le geste noble et chevaleresque. Les Arabes ressemblent aux Grecs par plus d’un côté.

— Je ne soutiens rien contre vos déductions et votre science, Noura Le Gall. Mais, pour revenir au premier chapitre de notre discussion, je constate combien fréquemment nos maisons religieuses recueillent d’êtres détachés du grand navire de l’atavisme, ce routinier, et livrés aux vagues du hasard.

— Ils ne se laissent recueillir que parce qu’ils sont des épaves. Un coup de mer, la fantaisie d’une tempête, les jetèrent étourdis hors du grand navire. Quand ils auront repris leurs sens ils rejoindront leur bord.

— Vous êtes fatiguée et triste, Noura. Nombre de ces épaves deviendront de chères petites élues comme sœur Cécile.

Elle se tournait vers la novice convertie qui souriait dévotement.

Sœur Bénigne reprit :

— Vous êtes une pessimiste, ma chère. Ce n’est pas en disant : — « La ville est imprenable. » — qu’on fait des brèches dans les murailles.

Poussée par la contradiction, Noura répliquai :

— J’ai vu ici, trois petites indigènes aller à l’école d’un couvent de votre ordre, trois filles d’un homme lettré, distingué, en apparence ennemi de la routine. Elles étaient vêtues comme des pensionnaires d’un tablier noir au col blanc ; mais elles restaient coiffées d’un petit fez rouge. Ce petit fez étant plus près du cerveau dominera toujours le tablier noir ; c’est le symbole de l’indestructible obstacle.

— A votre tour d’exagérer. Vous arrivez à conclure que nous semons parmi d’irrésistibles ronces. Le Seigneur ne le voudrait pas.

— Nous ignorons le dernier mot de la volonté de Dieu, ma sœur. Se rendre compte ne veut pas dire qu’on a perdu courage. Il faut semer quand même ; c’est l’universel et immémorial devoir des hommes : c’est le geste initial, — conscient ou inconscient, — de toutes les civilisations. Mais la moisson ne dépend pas de nous seuls ; elle est soumise au soleil et à la pluie, à la grêle et à la sécheresse ; elle dépend de Dieu. Semons, sœur Bénigne, semons puisque telle est notre mission terrestre : mais ne concluons pas du fruit des semailles. Nous ne le verrons probablement point. Et pas plus que moi vous ne savez s’il mûrira pour le bonheur humain d’un peuple.

— Bonheur humain ! Que faites-vous du salut des âmes ?

— L’affaire de Dieu.

— Et la nôtre, ma chère… Sœur Cécile, entendez-vous ? De belles conversions sincères et édifiantes ou le simple relèvement moral d’une foule prouveront la bonté de notre ouvrage.

— A mon tour je convertirai les autres, murmura la novice avec onction.

— O petite convertie, songeait Noura, les lumières, les ors, les chants et l’encens qui a l’odeur du benjoin t’exaltèrent ; d’autant mieux que tu avais souffert une enfance misérable. Mais es-tu prise au fond de ta conscience ? Tes sens furent réduits par une volupté mystique ; puis, tu n’es pas une Arabe au sang d’intraitable vagabond ; tu es une Berbère ayant peut-être un aïeul Gaulois. Sois libre quelque jour où un vent chaud soufflera du Sud, où tes yeux et ta peau brûleront… Si la voix d’une raïta sauvage ou de la ghesbâ langoureuse, — du hautbois fanatique et de la flûte pastorale, — se fait entendre qu’adviendra-t-il ?…

La novice au visage d’adoration avait des lèvres qu’on eût plus facilement vouées aux baisers qu’aux prières et ses mains faisaient mieux songer à de frémissantes caresses qu’à l’égrènement du rosaire.

— Ma chère Noura, dit affectueusement sœur Bénigne en quittant la Mâlema, vous êtes dans une période de lassitude. Je sais pour vous un exemple qui agira avec plus d’efficacité que mes paroles. Allez rendre visite à mon amie, la veuve du commandant

Soer [38] .

[38] Celle dont il s’agit est morte tandis que

s’imprimait ce livre. L’auteur veut ici saluer son souvenir de l’expression d’un douloureux regret.

 

— La touchante héroïne des « Gens de Poudre » d’Hugues Le Roux ?

— Elle-même ; c’est-à-dire, non l’héroïne fantaisiste du romancier, mais une femme de race, simplement exquise.

— J’irai.

☽

 

La petite gare esseulée au bord d’un lac, la carriole attelée d’une jument jaunâtre, la route qui conduit dans la brousse où vit madame Soer.

Noura, Mouni et un conducteur au parler provençal sont dans la carriole.

Des douars étalent le diss noirci de leurs gourbis. A l’écart d’un troupeau de chèvres, un mulet gris somnole ; de façon mélancolique et cordiale un chien à tous poils hurle contre son museau.

Les collines ont un maquis de lentisques pomponnés de baies rouges, et des lianes épineuses unissent un parfum âcre à l’esprit flottant et doux des narcisses pâles.

Des troncs de chênes-lièges brûlés jalonnent les croupes. Le conducteur conte comment il y avait là des forêts épaisses, vénérables, hantées par les fauves, riches d’écorces. Un jour cinq foyers d’incendie s’allumèrent à la frontière tunisienne. Les flammes chevauchèrent et bondirent avec le sirocco. Le soir, le feu avait dévoré le pays. La forêt est morte ; il reste le maquis repoussé que broutent les chèvres.

Mais, dans un paysage épargné, voici la grandeur des chênes géants aux rudes tuniques passementées de lichens.

Une maison esseulée s’ouvre.

— Je vous attendais, je vous souhaitais même depuis la lettre de sœur Bénigne. Soyez la très bienvenue. Ce n’est point ici un palais. Je ne peux pas vous offrir l’hospitalité ensoleillée de mon pays de palmes et de lumière, pas plus que je ne pourrais retrouver en moi la joie du temps passé, mais mon cœur vous accueille.

Ainsi parle la veuve du commandant Soer. Et Noura s’incline, et Mouni baise les mains de cette fille des Chorfa Fatimites, princesse musulmane sur qui passa le baptême chrétien.

Continuer : partie 3 sur 3