Les griffes d'Astrellie - Tome 1 : Le Pacte

Axelle Meursange · Chapitre 8 sur 9

Pages du PDF

Les griffes d'Astrellie - Tome 1 : Le Pacte

Chapitre 6 : Trahisons

 

La maison du Gouverneur était parfaitement silencieuse à cette heure tardive. Iris se déshabilla devant moi, mais je n’eus pas envie d’elle ce soir. Le corbeau m’avait d’ores et déjà tout pris.

« Viens. »

Elle tapota le lit à côté d’elle pour m’inciter à la rejoindre. Je me contentai de baisser la tête. Comme je ne bougeais pas, elle me couvrit d’une fourrure, et s’approcha de moi. Elle releva mon visage d’un doigt sous le menton et m’embrassa. Je lui rendis à peine son baiser, je me sentais si mal.

« Dis-moi ce qui ne va pas, Louve. Tu es si distante ce soir. »

Je soupirai. Je devais tout lui dire : le corbeau, l’avertissement, ma mort… Ce que je fis sans la regarder.

Je ne relevai les yeux que lorsque j’eus fini, appréhendant sa réaction.

Son expression était neutre, indéchiffrable.

« Donc, comme ça, demain, tu vas mourir ? »

Je hochai la tête.

« Et pourquoi en es-tu aussi sûre ? D’où vient ce corbeau ? Qui l’a envoyé ? Tu le sais, toi ? Et s’il mentait ? »

Que de questions ! Elle avait raison, bien sûr, mais…

« Il a dit vrai, je le sais.

— Tu es un oracle maintenant ? s’emporta-t-elle soudain.

— Je ne peux t’expliquer, je le sais, c’est tout ! »

Elle me serra dans ses bras, radoucie.

« Alors, on part cette nuit ! »

Je la repoussai, l’arrachai de moi.

« Non, Iris. Tu ne viens pas ! Je ne veux pas que tu meures !

— Et moi ? T’es-tu seulement demandé ce que, moi, je voulais ? »

Elle avait accentué le pronom et son ton était cassant.

« Cesse de ne penser qu’à toi ! Nous sommes deux maintenant, non ? »

Elle se recula.

« Je te rappelle que c’est toi qui as insisté pour qu’on soit ensemble. Et maintenant que tu m’es indispensable, tu voudrais… »

Sa voix se brisa.

« Tu ne peux pas me faire ça, Louve. Je t’aime ! J’accepte mon destin si je suis avec toi. Je préfère mourir plutôt que d’être sans toi. Tu devrais comprendre ça, non ? »

Je comprenais.

Mais être responsable de son trépas me serait par trop insupportable, c’était tout simplement impossible et très égoïste, elle avait raison. Je voulus la prendre dans mes bras, mais elle se dégagea avec colère. La jeune femme ne se résignerait pas si vite. Alors, je fus lâche :

« D’accord, lui dis-je. Tu as gagné. Nous partirons ensemble, au petit jour. »

Je venais de lui mentir : je n’avais aucunement l’intention de l’emmener, mais je n’avais pas envie de me quereller avec elle, pas cette dernière nuit à ses côtés. Elle ne comprenait pas : je ne fuyais pas la mort, j’allais au-devant d’elle, pour qu’elle ne pénètre pas dans cette demeure et qu’elle m’attrape ailleurs, loin d’elle, loin de mon seul amour !

« Je t’aime, Iris », lui dis-je alors que nous étions pelotonnées sous l’édredon.

Nous ne fîmes pas l’amour ce soir-là, j’en étais incapable, tout comme dormir. Je regardai Iris longtemps, dans la pénombre de la chambre puis, au beau milieu de la nuit, je me levai, pris mes affaires et sortis sans un bruit. Dieux ! Avais-je déjà fait quelque chose d’aussi difficile ?

 

J’avais préparé une lettre pour Solko dans laquelle je lui expliquais que je partais pour protéger sa maison, non pour fuir le mariage. Je lui demandais également de s’occuper avec bienveillance de mon esclave Iris que je considérais comme une sœur. J’implorais évidemment son pardon et lui disais de prendre une autre épouse. Je déposai cette lettre cachetée sur le siège qui trônait dans la salle avec le médaillon de Nalla que je ne pouvais garder et quittai la demeure du Gouverneur une seconde fois.

Je courus longtemps pour m’éloigner au maximum de la maison et ne pus retenir mes larmes : je venais de trahir la seule femme qui faisait battre mon cœur. J’étais persuadée d’agir pour son bien, mais je savais qu’Iris ne me le pardonnerait pas. Était-ce un « bon choix » ? Je n’en étais même plus si sûre.

J’avais parcouru plusieurs dizaines de lieues et le jour commençait tout juste à poindre, lorsque j’eus une étrange impression.

Les sens de Louve furent immédiatement aux aguets. La forêt bruissait de mille frémissements, chuchotements, froissements… J’étais partie gibier, je redevins chasseur, louve. Je décidai de me rapprocher de cette agitation et finis par voir un groupe d’hommes. Ils n’avaient fait aucun feu, parlaient très peu, surveillaient leurs gestes et leurs déplacements. Seule Louve avait pu les sentir.

C’étaient des soldats, portant des armes de belle facture. Cheveux et peau sombres, des Gaels à n’en pas douter. Que faisaient-ils donc ici, sur les terres du Gouverneur Solko ? Nos peuples étaient alliés.

Je me glissai dans l’ombre des arbres pour m’approcher un peu plus. Les soldats quittaient le campement, chargeant deux chariots avec les tentes qui venaient d’être démontées, les vivres et les armes qu’ils transportaient. Ils semblaient constituer l’arrière-garde d’un groupe plus important. Mais où allaient-ils ?

Il ne me fallut pas longtemps pour découvrir une profusion d’autres traces. J’évaluai leur nombre à une vingtaine d’hommes, peut-être trente. Équipés légèrement, ils se déplaçaient vite. Je suivis un peu leur piste qui me menait vers l’Est et la demeure du Gouverneur. Et si la mort ne venait pas pour moi ?

Charogne !

L’angoisse m’étreignit : j’avais laissé Iris là-bas, seule.

Sans plus attendre, je revins sur mes pas, courant à en perdre haleine, aiguillonnée par la peur. Qu’avais-je fait ? Je filai sur le terrain escarpé, j’évitai tant bien que mal les branches, les fougères qui recouvraient le sol, essayant de garder le rythme. Lorsque j’atteignis l’orée de la forêt, je sus que j’avais raison. Volutes noires, flammes, hurlements s’élevaient de Riogue, dernière étape avant la maison du Gouverneur. Le désespoir s’empara de moi et je restai un instant, tétanisée par l’angoisse.

« Allez, Louve, c’est pas le moment de flancher ! » me secouai-je.

Je repris ma course effrénée jusqu’au village que j’atteignis en peu de temps. L’odeur âcre des lourdes fumées me saisit à la gorge dès les abords. J’avançai lentement dans la boue qui recouvrait la rue principale, regardant avec tristesse les bâtiments en proie aux flammes : les maisons en bois aux toits pointus, les ateliers d’artisanat, les jolies boutiques… Les habitants de Riogue m’avaient si gentiment accueillie, quelques jours auparavant, lors d’une visite que j’avais effectuée avec Sestane pour les préparatifs du mariage. Leurs corps gisaient maintenant à même le sol, baignant dans leur sang. Hommes, femmes, enfants… Ils avaient tous été massacrés.

Je remarquai un soldat gael qui sortait d’une maison calcinée, mais encore debout. Il se reculottait de manière indécente, un sourire sur ses lèvres épaisses. La haine monta en moi et je me jetai sur lui, l’entraînant dans ma chute. Il tomba sans grâce par terre et j’en profitai pour lui maintenir le visage dans la boue. L’homme tenta de se redresser, de me renverser, mais je ne le lâchai pas ! Il étouffait, incapable de respirer, et son corps fut encore agité un instant de soubresauts avant de s’immobiliser définitivement. Je grimaçai et me relevai, dégoûtée par tout ça. Le soldat était isolé, les autres étaient déjà partis en direction du Gouverneur. J’avais quitté la demeure de Solko sans emporter d’arme, j’attrapai donc celle qui gisait dans la boue. Je devais me dépêcher.

Pourtant, ma progression fut rapidement stoppée par une dizaine de villageois. Blessés, sales, menaçants, couteaux ou haches en main, ils s’avançaient vers moi. Sans doute me prenaient-ils pour un de leurs agresseurs. Ils se rapprochèrent peu à peu, cherchant à m’encercler. Ils voulaient leur vengeance, mais je n’avais pas l’intention de les affronter, vraiment pas !

« Arrêtez ! »

Les hommes se retournèrent et un vieillard chenu me rejoignit dans le cercle. C’était l’un de trois Anciens avec qui j’avais préparé les festivités.

« Dame Livia… Mais que faites-vous ici ?

— Maître Loermel, vous êtes en vie ! »

Je m’inclinai devant lui, il en fit de même. Les villageois s’observèrent, déconcertés.

« Je vous présente mes excuses, Dame Livia, pour cet accueil indigne », ajouta-t-il en lançant un regard noir aux habitants qui se dispersèrent bien vite, penauds.

J’étais soulagée de ne pas avoir à me battre contre eux.

« Ce n’est rien.

— Vous n’êtes pas avec le Gouverneur ?

— Non, j’avais besoin d’un peu de solitude avant… »

Le vieil homme ne fit aucun commentaire sur cet évident bobard.

« Où sont partis les soldats ?

— Vers la demeure du Gouverneur, mais vous n’avez pas l’intention d’aller là-bas ? me demanda-t-il, incrédule.

— Si, lui répondis-je doucement.

— C’est trop dangereux, voyons, Dame Livia.

— Je le dois, vraiment. »

À mon ton, le vieil homme n’insista pas. Je le laissai, désemparé derrière moi, et pris résolument le chemin de la maison de mon Maître.

 

En ce jour de mariage, les festivités avaient rendu la sécurité un peu plus lâche ; j’avais tenu à ce que tout le monde y fût associé, au moins en partie. Et les Gaels en avaient profité ! Mais pourquoi attaquer le Gouverneur Solko, leur allié ? Cette question me taraudait depuis le début.

Les soldats avaient incendié les abords de la demeure et les bâtiments annexes : écuries, bains, greniers à grains, enclos à bétail… Puis ils avaient pénétré dans la résidence : les portes éventrées témoignaient de la violence de l’assaut.

Je repérai plusieurs hommes postés en sentinelles, en ciblait un. Je m’en approchai par-derrière, sans un bruit, plaquai vivement mes mains autour de sa tête et la fis tourner d’un coup sec. J’entendis le craquement caractéristique des os qui se brisent, puis accompagnai le cadavre dans sa chute et le cachai. J’entrai dans la maison, par le niveau inférieur, l’épée prête à tailler ou embrocher. Je pus ainsi gagner discrètement l’étage où se trouvaient la grande salle et les chambres. Je me déplaçai vite, éliminant un à un les agresseurs sur mon chemin. À part les soldats, je ne rencontrai âme qui vive, aucun habitant de la demeure plongée dans un calme étrange. Où étaient-ils ? Peut-être avaient-ils réussi à fuir ?

Je continuai ma progression en direction des chambres et, j’espérais, Iris. Dans ce silence inquiétant, j’entendis soudain, derrière une lourde porte de bois, des chuchotements, des respirations, des sanglots étouffés. Je l’entrouvris, jetai un œil prudent à l’intérieur : rien. Je franchis alors le seuil et eus tout juste le temps de m’écarter pour éviter une poêle en fonte qui s’abattit avec fracas par terre, entraînant la personne qui la brandissait ainsi. Je repoussai l’agresseur contre le mur, prête à l’écharper et m’arrêtai au milieu de mon geste :

« Sestane ! »

Je me reculai vivement pour esquiver un autre coup.

« Oh ! C’est moi, Livia ! » ajoutai-je en levant les mains devant moi en signe d’apaisement.

La vieille femme s’affaissa alors, livide.

« Qu’est-ce que vous faites là ? » lui demandai-je, en baissant la voix.

J’espérais que ce raffut n’ameuterait pas toutes les sentinelles du coin.

« Nous… Nous avons tout juste eu le temps de nous réfugier ici, pendant l’attaque gaelle », hoqueta-t-elle avec difficulté.

Nous ?

Une dizaine de silhouettes sortirent alors de leur cachette, tremblantes de peur : des serviteurs, des esclaves, mais pas d’Iris.

« Mais que se passe-t-il ? Pourquoi s’en prendre à nous ? Et ces hommes vous cherchent, Dame Livia, c’est vous qu’ils veulent !

— Je ne sais pas. »

Je haussai un peu la voix pour m’adresser à toutes les personnes présentes :

« Quittez la maison par la porte inférieure. Vous trouverez des cadavres. Prenez leurs armes et aucun mot ! Dépêchez-vous !

— Mais… et vous Dame ? »

La vieille femme me sembla soudain bien petite, bien fatiguée.

« Ne vous inquiétez pas. J’ai encore une chose à faire et je vous rejoins. Partez, et pas de bruit ! » répétai-je.

Un domestique aida Sestane à se relever. Le groupe se sauva et disparut au détour d’un couloir.

Je repris ma progression, j’arrivai sans encombre à l’escalier de service dont je gravis une à une les marches. Au sommet, je jetai un œil dans le petit corridor qui desservait les chambres. Il y avait deux hommes qui faisaient le guet. Je devais tirer parti de l’effet de surprise : je m’engouffrai dans le couloir et courus sur quelques mètres pour finir en glissade, passant entre les jambes du Gael le plus proche de moi, l’épée levée. Je déchirai son abdomen et l’ouvris littéralement en deux avant qu’il n’ait eu le temps de réagir. J’évitai ensuite l’attaque du second d’une roulade puis me jetai sur lui et tailladai méchamment ses mollets. Il cria, un peu trop fort à mon goût. Je m’écartai vivement du soldat alors que son glaive fendait l’air puis tentai à nouveau de le frapper.

Mais il défendait chèrement sa peau et, malgré sa souffrance, il porta un coup précis que j’esquivai de justesse puis une seconde. Je reculai, pas assez vite, et la lame mordit mon bras. Je grimaçai en jetant un œil sur la blessure, puis reportai mon regard sur l’homme. Il était essoufflé, fatigué. J’en profitai pour placer une attaque qui le força à baisser sa garde, pivotai et fit tournoyer mon épée : elle trancha la tête du soldat qui roula sur le sol, mais son corps resta un instant debout, de manière assez grotesque avant de s’affaisser enfin lentement. Sans reprendre haleine, je poussai la porte de la chambre.

Elle avait été entièrement retournée : les meubles étaient renversés, les draps arrachés, le coffre éventré… Il me fallut un peu de temps pour voir, dans ce capharnaüm, Iris. Elle gisait près du lit, sa robe couverte de sang. Je fis quelques pas hésitants. L’image de Lilas mourante dans l’arène se superposa un bref instant. Je n’avais pas sauvé la jeune esclave ce jour-là, je venais de l’abandonner encore aujourd’hui.

Je traversai enfin la chambre à grandes enjambées et m’agenouillai près d’elle. Je passai mon bras sous ses épaules, l’attirai contre moi tendrement. Je voulus embrasser ses lèvres exsangues, mais ses yeux papillonnèrent alors, interrompant mon geste.

« Louve ? » articula-t-elle d’une voix faible.

Son pâle sourire se transforma trop vite en une affreuse grimace lorsqu’elle toussa bruyamment. Elle reprit son souffle avec difficulté.

« Non, non, ne parle pas. Je vais te sortir de là, on va partir ensemble… »

Je ne pus terminer. À qui est-ce que je mentais ainsi ?

« C’est trop tard, Louve. Tu aurais dû m’écouter…

— Oui.

— Pourquoi n’en as-tu fait qu’à ta tête, Louve ? Pourquoi ? »

Je ne répondis rien, la tête basse. Elle avait raison. Le corbeau m’avait annoncé une mort, la sienne, pas la mienne.

Iris leva son bras, passa sa main couverte de sang sur ma joue.

« Je t’aime. Je t’attendrai dans le monde d’après. »

Nouvelle quinte de toux.

« Je veux que tu m’y rejoignes. Promets-moi de ne pas me venger. Promets-moi de vivre et de faire les bons choix tant que tu seras ici. »

Je la regardai, la gorge serrée.

« Promets-le-moi, réitéra-t-elle.

— Je te le promets, Iris. »

Le pire des serments, laisser sa mort impunie, rester sans elle…

« C’est bien, Louve. »

Elle me serra convulsivement un instant, puis sa tête retomba.

« Moi aussi, je t’aime, Iris », murmurai-je alors qu’elle ne m’entendait déjà plus.

Je la gardai encore un peu, tout contre moi, la berçant avec tendresse. Je n’arrivais pas à y croire. Elle était morte par ma faute. Les larmes ne vinrent pas, seul le froid. Il s’insinua à nouveau en moi, il pénétra par le trou béant dans ma poitrine, m’envahit complètement, me dévora. Je voulus hurler, mais aucun son ne sortit de ma bouche grande ouverte.

Rien… Il n’y avait plus rien en moi. Rien que ce froid atroce qui avait pris possession de mon corps, qui avait figé mon cœur, qui l’avait durci comme de la pierre.

Je lui fermai délicatement les yeux et la portai sur le lit. Je l’y allongeai et la recouvris d’un grand drap. La haine m’envahit peu à peu, je serrai les dents, non ! Je devais lutter contre mon instinct animal qui criait vengeance. Promets-moi de ne pas venger ma mort et de faire tout ton possible pour me rejoindre. Les mots d’Iris résonnèrent dans mon crâne, entêtants.

Je tentais encore de repousser la louve tapie en moi. Je voulais l’écouter, respecter mon serment. Je serrai les poings et mes griffes me manquèrent soudain ! Ma volonté céda brutalement, et je ne pus endiguer plus longtemps mes sentiments : ils me submergèrent, balayant la promesse que je venais de faire à la jeune femme, l’ensevelissant sous la haine étouffante que j’éprouvais pour ces hommes. J’allais tuer ceux qui m’avaient pris ma raison de vivre, mon seul amour… Et trahir encore une fois Iris !

Avec une froide détermination, je ressortis de la pièce et me dirigeai vers la grande salle. J’y pénétrai, tous mes sens aux aguets : je remarquai immédiatement le Gouverneur et Svihlde, devant le trône, surveillés par deux Gaels. Le malheureux Solko était dans un sale état : nu, à genoux, entravé par de lourdes chaînes, la tête basse, son entrejambe pendant lamentablement. Le voir ainsi me gêna, j’avais appris à l’estimer. La jeune fille n’avait pas été épargnée non plus, comme en témoignaient sa robe déchirée et le sang qui perlait sur sa joue. Elle était totalement paniquée, roulait de grands yeux effrayés, sanglotait. J’aurais aimé pouvoir la calmer, la réconforter…

Mais pourquoi ne s’étaient-ils pas échappés comme je l’avais espéré ? Je jurai intérieurement. Je ne remarquai Jenlok qu’après, en retrait, dans l’ombre, sa longue épée en main. Il semblait un peu perdu, comme s’il était dépassé par l’ampleur de ce qu’il venait de faire à son propre frère. Je fis le tour de la salle des yeux et vis cinq autres soldats répartis tout autour.

« La voilà enfin ! »

Je me tournai pour voir l’homme qui venait de parler avec emphase. Il avança vers le centre de la salle, lentement, les bras largement ouverts, comme pour m’accueillir. Je le reconnus : Enexo ! Je plissai les yeux, c’était donc lui le responsable, encore et toujours… Il avait les cheveux plus longs que dans mon souvenir, les traits tirés. En lieu et place de son tatouage – mon tatouage ! – se trouvait une immonde boursouflure qui le rendait presque difforme. C’était tellement différent de ce que j’avais vu de lui dans ma précédente vie ! Il s’arrêta au centre de la salle : sa tunique bleue était serrée à la taille par une large ceinture de cuir brun, un manteau épais couvrait ses épaules et ses pieds étaient protégés du froid par de hautes bottes fourrées.

Il me détailla :

« Mais est-ce une tenue pour son mariage ? » s’esclaffa-t-il.

Je n’aimais pas son ton, son air moqueur, mais je me contentais de lui sourire en retour.

« Vous avez raison, mon oncle… »

Je marquai une pause avant de continuer.

« … je ne suis pas présentable. »

Je retirai complètement ma robe déchirée, tachée de sang ; Louve n’en avait jamais porté.

« Cela vous convient-il mieux ? »

Enexo haussa un sourcil, mi-étonné, mi-amusé.

« Vous ne manquez pas d’aplomb, ma nièce ! Mais… êtes-vous vraiment Livia ? »

Il ménagea un silence avant de reprendre.

« L’oracle de la magnifique cité de Boeri m’a dit que vous n’étiez pas celle que vous prétendiez être, de me méfier de vous. Je vois qu’elle avait raison. Dame Livia ne se comporterait pas ainsi ! Elle n’aurait pu me reconnaître. »

La haine que j’éprouvai pour cet homme était atroce ! Je passai à l’attaque sans répondre et trois soldats s’interposèrent vivement, les autres restèrent en retrait. L’un d’eux fendit l’air de son glaive, une fois, deux fois. J’esquivai et pris appui sur lui pour exécuter un saut périlleux. Je retombai dans son dos, un genou en terre, et poussai, d’un geste rapide, mon épée en arrière pour le transpercer. J’enchaînai immédiatement avec une attaque sur le côté et tranchai la main qui tenait le sabre du second guerrier. J’évitai à grand-peine la masse du troisième en roulant au sol. Je me relevai d’un bond et me jetai sur lui. Je serrai sa gorge avec mon bras gauche replié et le transperçai de ma lame. Il hurla de douleur et s’effondra lourdement. Le Gael que je venais de mutiler se rua alors sur moi et j’esquivai le coup maladroit porté de son autre main. Emporté par son élan, il trébucha et je l’achevai au sol en plantant mon épée dans son dos, lui faisant faire un quart de tour pour m’assurer de son trépas.

Le combat m’avait entraînée vers le fond de la salle, près de la terrible poutre. C’est là que je vis, accrochées au mur, poussiéreuses, les larges griffes d’Astrellie que j’utilisais lorsque j’étais l’esclave du Gouverneur. Je les fixai un instant, y portant attention pour la première fois.

Ces armes redoutables, extensions de mes doigts pendant si longtemps n’étaient rien d’autre que trois lames d’acier tranchant recourbées en un simulacre de griffes animales. Plutôt pathétique à bien y regarder ! Pourtant, elles me manquaient, là, à cet instant même, j’en avais besoin !

J’enfilai mes mains dedans et les refermai lentement sur les poignées. Avec ces griffes, j’achevai ma transformation. J’étais désormais redevenu Louve, rien que Louve. La bête avait repris le dessus, comme ça, naturellement.

« Qui es-tu ? »

Je ne lui répondis pas et demandai à mon tour :

« Pourquoi avez-vous attaqué la maison du Gouverneur ? Pourquoi aujourd’hui ?

— Tu n’es pas Livia, c’est certain », continua-t-il sans tenir compte de ma question.

Dialogue de sourds.

« Elle ne se battrait pas comme ça… Tu ressembles à cette esclave que Solko avait à ses pieds quand je l’ai rencontré pour la première fois. »

Il baissa les yeux sur le Gouverneur et lui décocha un coup de pied dans les côtes.

« Rappelez-vous, cette petite chose que vous traitiez comme une chienne… Elle utilisait aussi ces superbes griffes d’Astrellie. »

Il me regarda en souriant.

« J’avais bien aimé ses gâteries. Elle était belle, sauvage, soumise, absolument parfaite ! »

Je serrai les mâchoires, il soupira.

« Et puis votre idiote d’épouse… »

Solko réagit à ces paroles, mais fut giflé violemment et il baissa à nouveau la tête.

« Votre idiote d’épouse, disais-je, vous a convaincu de la relâcher. Bien dommage. »

J’aurais bien aimé connaître cette femme qui avait su faire changer le Gouverneur.

« Pourquoi avoir attaqué la maison du Gouverneur, hein ? »

Je voulais une réponse avant de mettre fin à sa misérable vie. Il resta un instant comme absent, puis me regarda.

« Ah oui, pourquoi ? Dis-lui pourquoi, toi, reprit-il en frappant le Gouverneur à genoux à ses pieds. Dis-lui ! » aboya-t-il soudain comme un dément.

Le Squilésien leva difficilement la tête vers moi et j’y lus la détresse. Il était pourtant lui aussi un peu responsable de tout ça ! Nouveau coup de pied. Solko gémit misérablement et commença le récit des événements qui avaient eu lieu dix ans auparavant.

Il s’était rendu en Gaellie pour tenter de négocier quelques accords marchands avec le brillant et retors Sénateur Graxo ; il y avait rencontré son frère cadet, Enexo, qui n’était encore qu’un simple magistrat. Ce n’était pas assez pour l’ambitieux jeune homme qui convoitait la position de son aîné. Enexo

avait alors proposé un pacte au Gouverneur, qui, avide de pouvoir, de richesse, s’était laissé séduire par le plan du Gael : tuer Graxo, faire passer ce meurtre pour une attaque de vils maraudeurs, prendre sa place et faire de la Squilésie un partenaire privilégié de la Gaellie.

« Mais, au dernier moment, sur les conseils de Nalla, j’ai renoncé, et j’ai choisi de faire alliance avec le Sénateur Graxo. »

C’était donc là que la réalité de Louve et celle de Livia s’étaient séparées. Pour Louve, Solko n’avait pas renoncé et Enexo avait réussi à prendre la place de son frère. Le Gouverneur avait emmené la fille aînée du Sénateur chez lui, en guise de trophée.

« Dis-le ! s’emporta le Gael comme Solko s’était tu.

— Je vous ai trahi, seigneur Enexo. »

J’éclatai de rire.

« C’est ironique ce jeu de miroir, non ? Ironique de se rendre compte que vous avez bien mal placé votre confiance, vous qui n’êtes que duplicité et mensonge. »

Je me rappelai avec quelle désinvolture il avait poignardé l’homme au catogan. Mais ma remarque mit mon oncle dans une rage folle. Il frappa Solko à grands coups de pied et de poing. Maladroit, il se blessa la main, la secoua en tous sens, proféra une bordée de jurons fleuris.

Ridicule.

« Ton père va payer pour tout ça ! » reprit-il enfin, essoufflé.

Il sourit méchamment et sembla retrouver son calme.

« Vous n’avez pas terminé votre histoire.

— C’est vrai, Gouverneur. Finissez ! »

Le Squilésien essuya le sang qui coulait de son arcade sourcilière ouverte. La pauvre Svihlde tremblait de tout son être.

« J’ai tout raconté au Sénateur Graxo qui vous a exilé en Némédie, acheva Solko.

— Et il m’a retiré mon tatouage… Il m’a arraché mon appartenance à l’empire ! J’ai eu tellement mal ! »

J’imaginais, sans peine, la douleur physique, mais aussi, et surtout, la blessure d’amour-propre : mon père lui avait ôté ce qu’il avait de plus cher, ce qui comptait le plus pour cet homme à l’orgueil démesuré ! Il se tourna vers moi.

« Et il te l’a offert ! Il t’a donné mon tatouage, ma marque ! Il m’a effacé de sa vie ! »

Il se tut un instant avant de reprendre, toujours agité.

« Et puis cet exil dans ce pays arriéré, infesté de moustiques gros comme la main ! Une chaleur insupportable, des tempêtes, des orages, des pluies continuelles ! Cela fait dix ans que j’y croupis ! »

Il me fixa, soudain plus calme.

« Mais c’est fini ! Et grâce à toi, ma petite nièce, il ne se moquera plus de moi, désormais ! »

Il se tourna vers la jeune Squilésienne et la releva en la saisissant par les cheveux. Svihlde sanglota, porta ses mains à sa tête et se mit debout tant bien que mal. Enexo posa deux doigts sous son menton pour la forcer à le regarder.

« Et le Gouverneur cessera de me prendre pour un idiot lorsque je m’occuperai de sa nièce potelée ! »

Il la gifla violemment et elle tomba à genoux, le visage inondé de larmes.

Je raffermis ma prise sur les griffes et avançai résolument vers cet homme immonde, responsable de tout.

« N’approche pas plus ! glapit-il. Sinon, ils meurent !

— Bien sûr que non, dis-je avec un aplomb que je n’avais pas. Vous désirez trop votre vengeance !

— Ils mourront, et toi avec !

— Moi, vous m’avez déjà tuée ! »

Enexo haussa un sourcil d’incompréhension et je me jetai sur lui, sans prévenir. Je lacérai l’épaule du Gael qui hurla autant de surprise que de douleur. Je l’entraînai dans ma chute et tentai de le frapper à nouveau. Les soldats gaels présents se ruèrent sur moi, m’attrapèrent par les bras et les cheveux, et m’envoyèrent valser au centre de la salle avec brutalité. Je m’écrasai lamentablement et eus besoin d’un instant pour reprendre mes esprits. Je regardai brièvement les prisonniers avec appréhension. Enexo n’avait heureusement pas mis sa menace à exécution !

Les quatre hommes se placèrent en face de moi, formant un mur pour protéger le Gael.

« Oh, oui ! jubila Enexo, avec ce même regard de dément que je lui avais vu avant. Oh, j’ai une idée absolument merveilleuse ! Il me la faut vivante ! »

Rire hystérique.

« Je veux cette fille en vie ! » répéta-t-il plus fort.

Je me mis à tourner autour des combattants, j’exécutai ma danse de mort : pénétrer leur garde, glisser des attaques avec mes griffes, me baisser, rouler au sol, bondir pour éviter une lance, une épée, une hache… Un des soldats me toucha au bras, mais je parvins à l’éventrer et le laissai agoniser pour m’agripper immédiatement au dos d’un autre, plaçant mes jambes de part et d’autre de son torse, comme un parasite fatal. Je lui ouvris la gorge avec une de mes griffes et il s’effondra. Dans la foulée, un troisième garde tenta de m’embrocher avec sa lance : je roulai sur le sol une fraction de seconde avant qu’il ne frappât, je dus recommencer pour éviter une deuxième attaque, puis une troisième. Et j’agrippai vivement la hampe, m’en servis pour me relever, atteindre l’homme et le transpercer brutalement. Son sang tiède gicla sur moi et je pivotai sans attendre pour faire face au dernier soldat, un masque de haine sur le visage.

« Bravo ! cria Enexo. J’adore ta façon de te battre, petite Livia ! Féroce, sauvage, téméraire ! »

Avec ces griffes, j’étais rapide, précise, j’allais au contact, ce qui décontenançait beaucoup le guerrier. Louve avait toujours eu le besoin de ces combats, de la liberté qu’elle ressentait à ces moments-là. Louve aimait ça, mais je n’étais plus vraiment Louve.

L’homme, tout en muscles, fit de grands moulinets avec sa hache, à deux mains, que j’évitai à plusieurs reprises, sentant le souffle de l’arme au-dessus de ma tête. Je répliquai à coups de griffes, mais le Gael lança son pied dans ma mâchoire. Le choc ébranla mon cerveau et je mis un genou à terre, sonnée. Il se baissa, sa large main se referma sur mon cou. Il me souleva dans les airs, m’étrangla. Je me débattis comme une folle ! Ma seule chance était de vite me libérer, sinon…

Je commençai à suffoquer, mais, en tirant sur mes bras au maximum, je parvins à lacérer son visage de mes griffes, lui crevant un œil. Il me lâcha et tomba à genoux, sa figure ensanglantée dans ses mains. Je l’achevai, sans pitié aucune, et me redressai lentement, le souffle court.

Je me rapprochai d’Enexo, menaçante. Je pressentis plus que je n’entendis le poignard vrombir dans mon dos. Je me retournai vivement et eus tout juste le temps d’éviter la lame… mais pas le coup porté avec la garde de l’épée par mon oncle.

Charogne !

La déferlante d’eau glacée me frappa de plein fouet et m’arracha de l’inconscience. Saisie, grelottante, il me fallut un bon moment pour comprendre où j’étais : à fond de cale, au bord de la nausée à cause des odeurs de moisi, de poissons séchés et d’urine qui se mêlaient à celle, plus franche encore, de l’iode salin, mélange pestilentiel. Les vagues se succédèrent, me submergèrent un instant… et je parvins enfin à reprendre mon souffle, transie. J’étais incapable de bouger, enchaînée à une lourde poutre, à genoux, les fers aux pieds, les bras de part et d’autre de ma tête, repliés, coudes vers le haut, poignets entravés. Et la douleur se jeta sur moi.

La douleur de cette atroce position, la douleur d’avoir perdu Iris pour la seconde fois, et ce, par ma faute.

La douleur et le froid.

Le froid dû à cette eau glaciale qui me submergeait à un rythme effréné, le froid interne, celui qui s’était insinué après le départ du corbeau, celui qui avait gelé mon cœur après la mort de celle que j’aimais plus que tout.

Sur quelle mer voguions-nous ?

Une furieuse tempête ballottait le bateau comme une vulgaire coquille de noix sans défense, roulis et tangages monstrueux, j’avais l’estomac au bord des lèvres. Pourtant, en dépit des flots démontés et des rafales tourbillonnantes et rugissantes qui mettaient la pauvre coque du navire à rude épreuve, gémissante et grinçante, je tentai d’ordonner mes pensées. J’avais dû rester inconsciente vraiment longtemps pour me retrouver ainsi en pleine mer. Je fis appel aux connaissances de Livia en matière de géographie : Enexo avait parlé de Némédie. Nous avions dû embarquer à Dantuol, le seul port d’envergure de la Squilésie. De là, il faudrait encore quelques jours pour traverser la Mer Intime et atteindre cette contrée. Et après ?

 

Lorsque je me réveillai le lendemain, le bateau voguait sur une mer plus calme. Une trappe s’ouvrit au-dessus de moi, et un homme tenant une gamelle et une outre d’eau, descendit prudemment les marches abruptes. Il se planta devant moi, un sourire révélant des chicots noirâtres. L’odeur dans la cale était intolérable, mais celle du marin était presque pire.

Il posa l’assiette par terre, puis m’aida à boire plusieurs gorgées qui apaisèrent un peu ma soif.

« Merci », lui dis-je.

Il ne répondit pas, prit un peu de soupe claire dans une cuillère en bois et la plaça devant ma bouche que j’ouvris docilement. J’avalai le liquide tiède et il recommença. Il me donna ainsi la becquée puis je mangeai le pain, morceau par morceau. Le matelot était gentil et n’essaya pas de profiter de mon état. Je lui en fus reconnaissante. Quand j’eus fini, il me sourit, son visage tout près du mien. Son haleine me fit chavirer le cœur.

« T’es la nièce du capitaine ?

— Le capitaine ?

— Enexo, le Gael.

— Je crois, oui », coassai-je.

Je n’avais pas parlé depuis un bon moment et je dus m’éclaircir la voix avant de poursuivre.

« Où va-t-on ?

— Port Lorenecco.

— Némédie ? »

Il hocha la tête, me gratifia d’un Ouais !, récupéra la gamelle, la cuillère en bois, l’outre et quitta la cale.

 

Le marin revint une fois par jour pour me nourrir, me donner à boire, juste quelques gorgées, c’était peu. Il n’avait pas grand-chose à me dire, mais restait gentil. Je finis, après quelques jours, par lui demander :

« Cette position est très douloureuse. Est-ce que vous pourriez m’aider à en changer ? »

L’homme sembla hésiter.

« S’il vous plaît… Je ne sens plus mes membres.

— C’est que j’ai pas trop le droit…

— Vous n’auriez plus à me donner la becquée.

— Ça m’dérange pas… T’es plutôt agréable à regarder. »

Il ne dit rien d’autre et s’en alla. Je serrai les dents. La position devenait vraiment intenable, le sang ne circulait plus.

Bien vite pourtant, la trappe s’ouvrit à nouveau, laissant passer un rayon de soleil qui m’aveugla après être restée longtemps dans les ténèbres. C’était la première fois que j’avais deux visites le même jour. Je fus étonnée de voir revenir le marin. Sans rien dire, il fit jouer une grosse clé dans la serrure de mes fers et libéra mes bras. Il me fallut pas mal de temps pour parvenir à les ramener devant moi, à les déplier. Je grimaçai. L’homme détacha également mes pieds et je pus enfin m’asseoir sur les fesses.

« Merci ! »

Il referma à nouveau les fers sur mes poignets et mes chevilles meurtris, passa les chaînes derrière la poutre, me laissant dans une position plus confortable.

« Votre nom ?

— Gilgas.

— Merci, Gilgas. Vous êtes némédien ?

— Ouais ! »

Il allait remonter, mais je lui posai une autre question :

« Savez-vous si le Gouverneur Solko et sa nièce sont toujours vivants ?

— J’connais pas, dit-il en revenant vers moi, mais il y a deux Squilésiens dans la cabine du capitaine. Un gros homme âgé, entravé, et une gamine potelée qu’on entend parfois crier. Je crois bien qu’elle est…

— Ça va, merci, l’interrompis-je. Je préfère ne pas tout savoir, c’est une amie », ajoutai-je doucement.

Je n’avais pas envie de connaître les détails de son calvaire. De nous trois, c’était elle qui méritait le moins d’être ici, prisonnière de ce dégénéré d’Enexo.

« Ouais… En tout cas, ils sont vivants ! 

— Merci. »

Sourire en partie édenté du marin.

 

Je somnolais dans cette cale surchauffée lorsque la trappe s’ouvrit. J’entendis des pas descendre prudemment les marches, plusieurs personnes. Ce n’était donc pas le marin. Mon cœur s’accéléra. Les silhouettes s’approchèrent de moi et je me raidis en reconnaissant Enexo, accompagné de deux soldats qui me libérèrent. Sans ménagement, ils m’entraînèrent à l’air libre pour la première fois du voyage. Le soleil m’aveugla. Je respirai à fond, tentai d’évacuer la pestilence de la cale.

Un des gardes me donna un coup derrière les jambes et je tombai brutalement à genoux sur le pont. La douleur irradia dans tout mon être.

Au bout d’un moment, je finis par distinguer des yeux noirs, emplis de haine, piqués dans des visages sales et émaciés. Je ne compris tout d’abord pas pourquoi. Mais j’aperçus ensuite, pendu par les pieds au mât, les mains liées dans le dos, un corps atrocement mutilé, une mare rouge sombre sur le pont. Je reconnus, avec effroi, Gilgas. Je baissai la tête, mais Enexo m’empoigna par les cheveux et me força à le regarder à nouveau.

« Tu vois ? Tu vois ce qui arrive à ceux qui veulent t’aider Livia ? »

Je tentai de me dégager, mais il me gifla du revers de la main. Mon visage pivota brutalement, sa chevalière griffa ma joue, du sang perla. Le Gael se redressa, regarda les marins attroupés devant lui.

« Lui, dit-il en montrant le corps du doigt. Il a aidé cette esclave ! Il ne faut pas, jamais, jamais ! » éructa-t-il de manière un peu ridicule.

Cela ne fit pourtant sourire personne.

« Ni ces deux-là ! »

Il se tourna et je suivis son regard. Svihlde et son oncle étaient là, les mains liées, debout devant la porte de sa cabine. Je fus à la fois soulagée de les voir vivants et désespérée par leur état pitoyable.

« Ne les aidez pas ou vous finirez comme cet imbécile ! » termina-t-il en désignant le pauvre Gilgas.

Les soldats m’attrapèrent alors par les cheveux pour me redresser et tout dérapa : les matelots, ivres de rage et de terreur, se ruèrent sur moi et me rouèrent de coups, hurlant leur haine. Je tombai et me recroquevillai pour me protéger tant bien que mal de leurs pieds et de leurs poings qui frappaient sans relâche. Mes deux gardiens eurent toutes les peines du monde à les repousser.

Ils m’entraînèrent enfin dans la cale, à l’abri de leur vindicte et m’entravèrent à nouveau dans cette position atroce avant de sortir, me livrant aux ténèbres.

 

Le voyage se termina enfin après une dernière journée de navigation. Le navire jeta l’ancre dans la matinée. On ne me sortit de la cale que pour m’enchaîner à nouveau dans un chariot grillagé, bringuebalant sur un sentier caillouteux. Alors que nous progressions, je remarquai, sur la gauche, le port et ses activités : des bateaux de pêche grouillaient près des embarcadères, tandis que des caisses de poissons s’étalaient à même le sol, en plein soleil. Une foule bigarrée et bruyante se pressait sur le quai.

Mais il était impossible de résumer Port Lorenecco, une des plus grandes villes némédiennes, à son bord de mer, car elle s’étendait largement à l’intérieur des terres. Les petites constructions simples faisaient peu à peu place à des maisons plus cossues. Mais le chariot prit une autre route, en direction de l’ouest et je n’eus pas le loisir d’en voir plus.

Un soleil de plomb et une chaleur étouffante que l’air marin ne suffisait pas à tempérer rendirent le court trajet extrêmement pénible. Nous arrivâmes enfin à un vaste ensemble de bâtiments, l’Algrada. Il était composé d’une imposante villa, très proche par son esthétique de celle du Sénateur, sans doute le lieu de résidence d’Enexo. Aux abords, répartis en arc de cercle, se trouvaient de nombreuses constructions annexes : greniers à céréales, enclos aux esclaves, dortoirs des domestiques, écuries – magnifiquement décorées –, prisons et un édifice ovale en pierre, à l’aspect martial, en partie couvert, agrémenté de colonnes.

« Qu’est-ce que c’est ? demandai-je à un des soldats assis à l’avant.

— Des arènes ! »

Des arènes. Je ricanai. Enexo avait vraiment reconstitué sa petite Gaellie personnelle, ici.

« Tu riras moins quand tu devras y combattre ! » répliqua l’homme, agacé par ma réaction.

Je haussai les épaules avec fatalisme.

Le chariot cahota encore quelques minutes avant de s’arrêter devant la prison, bâtiment en pierre, de forme carrée, d’aspect rébarbatif. Ils m’y firent entrer, descendre une série de marches, puis me conduisirent dans un cachot sombre et humide. De la paille moisie en recouvrait le sol. Ils prirent leur temps pour m’enchaîner dans cette position que j’avais endurée à fond de cale, puis sortirent, sans un mot. Le lourd vantail métallique se referma sur moi, me laissant seule avec mes douleurs, mes angoisses, mes remords… La mort de Gilgas m’avait bouleversée. Je le connaissais à peine, mais il avait subi ce sort atroce à cause de moi et de la haine démesurée qu’Enexo éprouvait pour moi. J’étais désespérée.

La faucheuse rôdait sans cesse autour de moi, elle se repaissait des gens que je côtoyais, de ceux que j’aimais.

Tu me manques tant, Lilas.

 

Je ne restai pas longtemps dans cette geôle. Le lendemain, deux esclaves me tirèrent du cachot et m’entraînèrent à l’air libre : la chaleur se rua sur moi. Ils m’avaient bien évidemment entravé les mains et les pieds, ce qui rendait ma démarche difficile, et probablement comique pour les observateurs. Nous traversâmes le beau jardin qui s’étendait autour de l’imposante villa dans laquelle nous pénétrâmes par une porte située à l’arrière. Nous parcourûmes quelques longs couloirs avant d’arriver dans une large pièce à la décoration raffinée. Ils me poussèrent pour que j’avance jusqu’à un siège, placé au fond. Enexo s’y trouvait et me détailla.

« Ma nièce… »

Je déglutis bruyamment, trahissant mon appréhension. Il se leva et prit un collier que lui tendait un esclave à côté du trône. Une lourde chaîne était passée dans l’anneau qui ornait l’épais cercle de métal. Non ! Il ne ferait pas de moi son animal, je refusais ! Il tenta de le placer autour de mon cou, mais je me dégageai. Il me fixa d’un air dur, sévère.

« À genoux ! »

Je le regardai sans bouger, une lueur de défi dans les yeux, la mâchoire serrée. Un sourire fielleux étira alors ses lèvres, l’angoisse vrilla mon ventre. Claquement de doigts, et un esclave entra, traversa l’atrium, tenant Svihlde, seulement vêtue de quelques étoffes révélant son corps plus qu’elles ne le cachaient. Enexo l’agrippa par le bras, l’attira brutalement à lui et la gifla avec une telle violence qu’elle s’effondra. Elle posa une main un peu tremblante sur sa joue marquée et se remit docilement debout. Je fronçai les sourcils.

« Voilà, dit-il. Soit tu m’obéis, soit je fais du mal à cette petite chose fragile. »

Je regardai Svihlde. Faire les bons choix. J’avais été assez stupide pour laisser mourir Iris, je ne ferais pas la même erreur avec Svihlde. Je serrai les poings et m’exécutai lentement. Mon oncle sourit, il avait gagné. Il referma le collier d’acier autour de mon cou, prit la chaîne dans sa main et s’assit sur le siège, visiblement content de lui.

Ainsi c’était bien cela mon destin.

OceanofPDF.com

OceanofPDF.com

OceanofPDF.com