Les Immémoriaux

Victor Segalen · Chapitre 15 sur 20

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Les Immémoriaux

Chapitre VIII

L'autre, qui reniflait une fumée âcre, en suçant un petit bambou sale, répond avec un grognement. Et son haleine s'empuantit d'une odeur méchante: l'odeur du áva piritané.

Le navire Moholélangi déplie ses voiles d'étoffes souples, plus légères que les nattes; et, serrant le vent de près, remonte étonnamment, presque à contre-brise. Son gros nez blanc, plus robuste que les museaux des pirogues maori, crève les paquets d'écumes en tressaillant à peine.

Un jour, le chef, plus répugnant que jamais, et marchant comme un homme fou, les yeux lourds, le visage rouge, a crié quelques mots sans suite. Il injurie Paofaï dans un langage de manant; il court obliquement comme un crabe de terre, et lève son poing sur la tête inviolable.

Or, ayant frémi, le prêtre de Oro ressaisit son impassibilité. Il n'étrangle point le chef blanc comme on tuerait un animal immonde. Mais il regarde, avec un visage on dirait inspiré, la mer ouverte, menant vers l'île où les Bois, enfin, parleront.

 

Des lunaisons encore. On s'est perdu dans les Terres Basses, qui parsèment innombrablement les chemins des eaux. Sur l'une d'entre elles, pendant une nuit sans Hina, l'étranger stupide et méprisable a jeté son bateau, et puis s'est noyé.

Aué! c'était un animal immonde. Mais Paofaï, durant des années, doit attendre un autre navire d'étranger puant, qui le conduise à l'île Vaïhu.

 

VIII

 

Térii, chassé de la terre Uvéa, erre au hasard, ayant perdu son maître, sur la mer qu'il sait maintenant sans limites.

Il est devenu le matelot dépouillé d'orgueil des kapitana de toutes sortes. Quand le sol lui semble bon, où qu'il atterrisse, et les femmes accueillantes, il se cache dans un fourré, la nuit du départ.

Le kapitana le cherche avec des cris. Le bateau s'en va. Térii laisse fuir les saisons des pluies et revenir les temps des sécheresses. Mais avant d'abandonner chaque terre de passage, il ajoute avec soin, à son faisceau de petites baguettes, une autre de plus; afin de conserver les noms de ces îles où il a dormi et mangé.

 

Il y a la baguette pour Rapa. C'est une île où le taro, que l'on enterre afin qu'il se conserve, et le poisson cru, sont les seuls aliments de fêtes. Pauvres appétits, pauvres gens.

Térii ne s'y attarde point. Mais il en retient une coutume avantageuse: les hommes sont tapu, même les manants, pour toutes les femmes: qui chassent les poissons, bâtissent les faré et façonnent de belles pirogues.

Il y a la baguette pour Raïvavaè. C'est une terre toute pleine d'énormes images de Tii,—ils disent Tiki—taillées dans la pierre. Ils sont d'une double sorte: Tiki pour les sables et Tiki pour les rochers.

 

Il y a la baguette, encore, pour ce petit motu sans nom où Térii a rencontré, avec étonnement, quatre hommes de Tahiti et deux femmes, qu'un vent qu'on ne peut nommer avait jetés hors de toutes les routes. Mais cela n'est point croyable.

 

Il y avait enfin la baguette pour Manga-Réva. Les images de Tiki sont abondantes et hautes. Mais les hommes, quels misérables navigateurs!

Point de pirogues à vrai dire: des troncs d'arbres liés ensemble, sans forme, sans vitesse, sans pilote; et point d'avéïa!

 

C'est de là que le haèré-po revint. Ses baguettes étaient nombreuses au point de remplir, pour sa mémoire, l'espace de dix années, les longues années du soleil; ou de vingt années, peut-être. En vérité, c'était cela: vingt années hors de Tahiti.

Autant que les baguettes dans sa main, les plis étaient nombreux sur la peau de son visage. Et sa jambe gauche, et son pied, grossissaient un peu à chaque saison.

Un regret le prit de son île nourricière, de ses fétii, de ses coutumes, de la terre Papara. Pourquoi donc les avoir fuis? Pourquoi ne pas y revenir? Les prêtres se souvenaient sans doute encore de la faute: et c'est leur métier. Mais les atua ne lui tiendraient pas rigueur: n'avait-il pas changé de nom, douze fois, depuis son oubli?

Or, voici qu'un navire passait, faisant route vers le soleil tombant. N'était-ce pas un signe? Térii offrit au chef étranger toutes ses provisions, et deux femmes, afin d'être pris à bord et de n'y point travailler.