Les Orphelins d'Auteuil

François Nourissier · Chapitre 3 sur 5

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Les Orphelins d'Auteuil

1 - une Ame Active

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UNE AME ACTIVE

 

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« ... Je ne sais pas si je vous regrette ; mais vous me manquez comme mon plaisir, et je crois que les âmes actives et sensibles y tiennent trop fortement... »

Mlle DE LESPINASSE.

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UNE femme vous a trompé, vous ne l’imaginez plus que les jambes en l’air. Ce fut mon premier souci lorsque Laurence m’apprit qu’elle était au pouvoir d’un autre. Nous étions dans sa chambre et c’était un matin. Je fis bonne figure. Avec un adversaire inattendu la règle est de composer. Déjà, alors que Laurence s’expliquait encore, je mesurais la liberté prise en un instant vis-à-vis d’elle et je découvrais avec satisfaction que le pouvoir de me blesser, qu’elle avait exercé quand je l’aimais, elle le perdait en me trahissant. C’est à cette bonne surprise que nous dûmes sans doute de nous épargner les excès de langage. Nous étions l’un et l’autre passionnément occupés de notre allure et soucieux, dans le moment où nous perdions notre partie, de bien mener la scène où le hasard nous jetait. Nous ne voulions en perdre aucune péripétie ni en gâter l’éclat, que nous souhaitions courtois, glacé. Le lit était dans un grand désordre mais la vraie Laurence, habile à l’aveu comme d’autres le sont à l’hypocrisie, la Laurence délivrée, en tout point semblable à une Laurence fidèle, restait adossée sagement à ses oreillers.

Etre en reste ? Inventer, plutôt. Mais ce ne fut pas nécessaire. Mes seuls mensonges par omission suffirent à équilibrer nos comptes. Quelque soumis qu’il ait été, un homme abusé ne fait pas cadeau de son élégance. Je fus avant de le savoir moi-même dans la peau de ce justicier, de ce marchand. Ah, la vieille monnaie ! Vieille comme la colère. Je retrouvai des maîtresses d’une nuit comme on brandit des factures.

A chaque nom cité je guettais sur le visage de Laurence l’amertume que je mettais dans mon attaque. Car cette colère était faite surtout de tristesse : le plaisir que je révoquais en doute m’avait appartenu trois années, aussi bien qu’à Laurence. En connaisseur, et dans un sentiment mêlé d’estime et de pitié, j’appréciais le tour de force réussi du sourire, si peu crispé. J’avais dans la tête une chanson qui nous avait fait rire : « Le petit Turco se battit en brave. Le petit Turco se battit encore... » Lorsque je dis « Nathalie » Laurence leva les sourcils, car elle ignorait la personne et jusqu’à son prénom. « Anne » fut saluée d’un sourire, puisque, de notoriété publique, Anne était folle. Bien que j’ignorasse tout à fait à cette époque que j’étais dans la disposition d’aimer Cécile, j’évitai à dessein de prononcer son nom. Nous reprîmes souffle. Le petit Turco trouva une voix passable pour dire :

 — A Sorrente, l’été dernier...

J’eus un geste de diplomate, l’inclinaison de tête qui veut dire, chez le curé mondain, qu’il ne veut pas le savoir, ou bien qu’une faiblesse ne va jamais seule. Quatre à deux. Tel fut, ce matin-là, le score de l’honneur. Puis nous nous contemplâmes en silence, accablés l’un et l’autre de fatigue, d’indulgence et de douceur, le tour étant fait de ce qu’on nomme une histoire d’amour.

Nous en viendrons à plus de détails.

 

*

Nous nous quittâmes ce jour-là et près d’une année s’écoula sans que le hasard nous remît en présence. Il fallut au sort qui nous séparait un zèle étrange pour que ce long intervalle fût possible. Moi-même je ne fis rien qui pût me rapprocher de Laurence, et j’apportais au contraire, les premiers mois, une attention presque maniaque à écarter de nous les périls d’une rencontre. Il n’y avait point là de répugnance de ma part, mais la sorte d’obstination qu’on met parfois aux choses difficiles. Ces premiers mois furent en effet occupés à la basse besogne des ruptures. La plus délicate est le partage des lieux et des personnes. Un couple heureux met ses amis en commun, il prend l’habitude de vérifier l’excellence de son bonheur dans certains lieux qu’il élit. Ce sont généralement des endroits de première rencontre ou de première conversation — restaurants, bars, villégiatures — qui finissent par constituer un arsenal de souvenirs et de symboles propres à réveiller, pour un soir ou pour une semaine, une ferveur assoupie. Nous connaissons tous cela. C’est le premier soin des amants lorsqu’ils sont lucides : ils consacrent les jours qui suivent immédiatement leur rencontre à l’évocation de celle-ci et le font de préférence dans les lieux qui l’abritèrent. Ils assurent ainsi au plus vite à leur aventure une espèce de résistance romanesque, sur laquelle ils s’appuieront de confiance à la première satiété. Il ne faut point tarder à reconnaître ces lieux, à y pèleriner. C’est faute d’avoir fait ces petits voyages, faute aussi d’avoir suffisamment parlé de leur amour avec émerveillement et comme d’un miracle, que les amants se retrouvent si démunis après quelques semaines. Les circonstances peuvent prêter à ces données initiales du pittoresque ou du pathétique, dont l’absence nuirait à toute l’aventure. L’Italie, un sort contraire, l’obligation du secret sont de meilleures circonstances. Paris, la vie quotidienne, les familles sont les dangereux ennemis de l’amour.

Par un mouvement inverse, les mois qui suivent une rupture doivent être réservés, toute autre affaire cessante, à déprendre la mémoire de ses pièges, à éliminer du cycle des habitudes celles qu’on avait en commun, et, dans les meilleurs cas, à partager les dépouilles. Je me flatte d’avoir été vis-à-vis de Laurence, dans ce partage, d’une générosité assez large. J’abandonnai à mon ancienne amie tous les peintres, un vaste quartier de Paris, celles de nos connaissances qui possédaient des maisons de campagne, les restaurants italiens de la rue des Canettes et l’auberge de Port-Royal où nous avions nos habitudes. Elle se retrouva donc, après trois années, seule propriétaire des Galeries, des Musées et des Vernissages ; autorisée à la flânerie entre Montparnasse et la Seine ; libre de passer aux champs ses fins de semaine, aussi bien seule chez des amis à cultiver mon souvenir, qu’avec un homme, à Port-Royal, à me trahir. Ce sont là, sur soi-même et sur autrui, des pouvoirs point négligeables, que je me félicitai assez longtemps, avec une pointe d’amertume, d’avoir rendus sans rechigner à Laurence. Je me réservai les éditeurs, les maisons littéraires, les cocktails littéraires, les vacances littéraires, voire deux ou trois écrivains. La logique voulait que je conservasse également la pratique des maisons où se font, pour les misérables de la plume, de riches rencontres. Tel qu’il résultait de notre accord ce partage paraissait nous promettre, Laurence et moi, à un avenir de labeur, à quelque façon louis-philipparde de lutter par le travail contre la solitude. Il n’en fut rien bien entendu. Laurence avait autant que moi horreur des réactions de santé. Le bruit courut qu’elle ne peignait plus, que je n’écrivais rien, et l’on parla de notre abandon. Cette morale artisane la choqua certainement comme elle me choquait. A seule fin de répondre au mal par le mal nous nous tournâmes tous deux vers des solutions à peine moins sottes, mais qui présentaient, à mes yeux au moins, l’avantage de la facilité. On cessa de parler de notre abandon pour parler de nos aventures. Nous devînmes, chacun de son côté, des personnes qui se couchent tard. Puis nous nous fixâmes presque en même temps, comme si nous eussions respecté, sans nous être concertés, et chacun à sa façon, les usages d’un code, l’espèce d’économie de la solitude qui succède aux défaites de la passion. Je m’avisai que Cécile, jusqu’alors maintenue à la lisière de ma vie, était aimable, cependant que Laurence donnait le spectacle d’une découverte et d’une faveur parallèles aux miennes, dont bénéficia, quatre mois après notre rupture, un homme dont le nom n’importe pas ici.

Il semblait que les choses dussent rester en l’état. Nous avions oublié. Nous n’avions pas souffert. Nous avions évité la triviale occasion des rencontres. Tout semblait indiquer que nous éviterions les triviales surprises de la comparaison. Au cours de ces six mois personne ne nous prit en défaut. Nous passâmes pour avoir le cœur sec, puis habile, mais jamais nous ne fûmes suspects de romantisme. Il est vrai que nous étions d’un âge et d’un temps où de longues plaintes ne soulignent pas les brèves blessures. Cette brièveté, précisément, je compris qu’on nous en faisait obligation après nous en avoir tenu rigueur. S’il nous arrivait désormais d’y manquer l’on ne tarirait pas de sarcasmes à notre endroit. Le cœur étroit, les lèvres minces : c’était là notre portrait, et qu’on ne s’avisât pas d’en déranger le trait. Les gens vivent sur ces définitions qu’ils donnent d’autrui, ils poussent au type, ils stylisent. La grande affaire est de fixer son style avant que les autres ne s’y emploient. Il est vrai que Laurence et moi nous prêtions à ce jeu. On me la décrivit, vers cette époque, toute durcie, apprêtée, soumise aux lois du sourire — parfaite. Pour moi, ma mollesse était une rectification permanente à l’image de l’amant consolé. J’eus le tort d’hésiter. Alors que l’on m’offrait ce rôle vraisemblable et somme toute flatteur, je voulus l’interpréter à ma façon, consacrer un peu de tristesse au souvenir de Laurence, assouplir la figure. J’allai dîner une fois ou deux rue des Canettes, — bref : Cécile m’agaça.

Je pourrais faire aujourd’hui le portrait de Cécile par référence à celui de Laurence, jouer au « l’une et l’autre », montrer en quoi ce cœur double que je porte avec compassion s’est ressoudé parfois, dans les moments où j’oscillais entre ces deux amours en faisant de l’incertitude la loi selon laquelle je pouvais aimer à la fois Laurence et Cécile, et mieux aimer chacune dans la mesure où j’aimais aussi l’autre. Mais je craindrais d’y mettre la même complaisance dont on m’accusa lorsque ces tentations cohabitèrent en moi. Une complaisance contre laquelle il m’arriva de m’insurger sans cesser pour cela de m’en flatter. Car je n’ai pas aimé Cécile pour ses différences d’avec Laurence, pour l’allure de liberté que ces différences m’accordèrent, de même que je n’ai pas regretté, en regrettant Laurence au bout de quelques mois, ce qu’elle possédait que Cécile ne possédait pas, ouce qu’elle cultivait qui serait toujours étranger à Cécile. Il s’est trouvé simplement qu’elles éveillaient chacune en moi une sensibilité que l’autre ne touchait pas, et que j’eus la nostalgie, du jour où ces deux endormies eurent été éveillées, d’un monde où je pourrais partager mes soins entre deux façons d’aimer, puisque désormais une seule d’entre elles me paraissait un peu courte. Mes fuites et mes retours n’eurent pas d’autre origine. J’étais dans la situation d’un voyageur qui balancerait entre deux contrées également nécessaires à sa fureur d’exploration. J’oubliais seulement que la fin de ces partages est la pauvreté, la loi de ces découvertes successives que l’une gâte l’autre sans la rendre moins nécessaire, mais en interdit le plus souvent l’exploitation méthodique.

Laurence était peintre, j’étais écrivain. Entendons bien : un petit peintre, un petit écrivain. Lorsque nous nous rencontrâmes nous étions déjà, l’un et l’autre, encombrés de tout notre attirail. Je voudrais parler sans malignité de la peinture de Laurence. Elle n’était pas exactement une personne qui fait des toiles. Son rapport à la peinture était plus complexe que cela. Laurence était en coquetterie avec la peinture. La peinture sortait d’elle avec une lenteur, une circonspection extrêmes. On eût dit le tête-à-tête de deux ennemis possibles. Lorsque Laurence s’enfermait dans son atelier je n’avais pas le sentiment de la laisser seule. Il me semblait qu’elle allait y retrouver une vieille complice, personnifiée par le froid, ou le chaud, ou l’envie de s’étendre sur le divan en fumant. Parfois de cette confrontation sortait une toile ou un dessin que Laurence montrait à peine, qu’elle critiquait en termes allusifs, comme si le tableau, ou seulement le fait d’en parler, eût recelé un danger mystérieux, connu de la seule Laurence, et contre lequel elle se fût longtemps débattue. Je trouvai donc, lorsque je rencontrai Laurence, la peinture installée dans sa vie comme une cousine gênante qu’on ne peut chasser, dont les nouveaux venus prennent leur parti, courageusement, partagés entre la moquerie et l’ennui. C’est que la peinture ne se laissait jamais oublier. Dans un monde où il eût été obscène de ne rien gribouiller, ou barbouiller, la peinture était l’alibi de Laurence, sa décence, le privilège qu’elle partageait avec un certain nombre de nos amis, qui hébergeaient dans leur vie, eux aussi, quelque parente acariâtre : la littérature, la musique, voire la poésie (mais celle-là était une cousine de province).

Tout cela n’était pas grave puisque Laurence avait vingt ans. Ces grimaces ne donnent des rides qu’à la quarantaine.

Qui était Laurence ? Naguère j’avais parfois souhaité d’aimer pour son nom une personne au nom célèbre. J’avais même, sur ce thème, un arsenal de rêves éveillés, de songeries pour les longs trajets en voiture. J’y jouais un rôle héroïque, ou bien exquis, toujours rare. Je me sentais fait pour les boudoirs de la gloire comme d’autres le sont pour ses antichambres ou son office. Le nom célèbre était ma faiblesse balzacienne, ce que les sots appellent snobisme, qui n’est qu’une bonne santé doublée d’un bon humour. Dans les sables égyptiens, j’avais bâti sur cette gloire reflétée un avenir brillant.

Laurence portait seulement un nom rassurant, à l’éclat doux comme celui des vieilles monnaies à qui le poids de l’or et le poli d’un long usage donnent de la distinction. Ce nom-là avait beaucoup servi mais il sonnait encore avec honneur. On le lirait un jour, en blanc sur bleu, baptisant un square du côté de Champerret, une « voie privée interdite aux cyclistes ». Le père et l’oncle de Laurence avaient fait beaucoup pour la dignité humaine entre les deux guerres. C’étaient des hommes de comités. Lorsque Laurence disait « mon père », ou « mon oncle », j’imaginais aussitôt des patriotes en melon qui défilent à la tête des Ligues sur le pavé mouillé. Le Figaro ouvrait parfois ses colonnes à ces grands élégiaques que les yeux éternellement humides de la III e République n’avaient pas dégoûtés des larmes. Je ne savais plus au juste qui, du père ou de l’oncle, était le père de Laurence. Elle semblait être, elle, plutôt que le fruit charnel de ces problématiques personnages, la fille de la frivolité démocratique unie au civisme, une émanation de la générosité, de l’étourderie et du dévouement. Toutes les fois que je vis le père de Laurence je lui adressai des paroles sommaires, des compliments simplifiés, comme à un gros enfant incapable de saisir les nuances du langage adulte. Il possédait une collection de tableaux, et, sur les hommes, une série de jugements amers. Le débraillé radical, l’exsangue finesse socialiste, le côté « cabinet particulier » de la Droite classique ; il avait traversé tout cela. Il était enfin, à soixante ans, ce chef-d’œuvre de l’homme public : un homme triste. Il y avait loin de là à la petite Blum, à la petite Buick, à la petite Olida, à la petite Frigidaire que je rêvais d’aimer à seize ans, à l’époque de mon premier baccalauréat.

 

*

Si Laurence était peintre avec la réticence que j’ai évoquée, j’étais écrivain, moi, par le hasard d’un coup heureux, hélas ! mal abouti.

Lecteur de littérature française dans une école du Caire j’avais écrit un roman. L’ennui de cet exil (que j’avais préféré à l’ennui d’un lycée en Périgord), le désœuvrement, la chaleur poussiéreuse du printemps égyptien m’avaient assuré ce trop-plein d’amertume qui éclate le plus souvent, chez les professeurs, en opinions politiques ou en manuscrits. Je détestais, chez mes collègues, le mythe du dossier de thèse. Ils possédaient tous, dans un tiroir, une chemise aux coins déchiquetés que gonflaient cinquante feuillets. Là-dedans dormaient la passion de Rimbaud, les rêves sulfureux de Poe, toutes les plaies et les bosses de la littérature qu’on enseigne.

Le roman fut écrit en deux mois, expédié par poste à Paris un matin de juillet, accepté en août, publié en septembre. La bonne nouvelle me parvint dans la stupeur de l’été et ne me toucha guère. J’étais alors voué aux douches et aux orangeades. J’eus avec mon éditeur une correspondance aride. On ne croyait pas plus à l’existence de cet auteur perdu dans les dunes que je ne crus d’abord à la réalité de mon livre. Là-dessus la rivalité de deux maisons d’édition divisa un jury et il apparut (« je prends le plus bête... ») que les hasards de la mauvaise humeur me vaudraient probablement, avec le Prix, une grande notoriété. Le conseiller culturel de notre ambassade me téléphona et loua pour moi une place d’avion. Je devins une manière de personnage. Un collègue français se posta, le jour venu, devant un poste de radio qui nous apprit, dans une grande débâcle de chuintements et de craquements, que j’étais battu au quatrième tour de scrutin. La lutte, pour irréelle qu’elle me parût, avait été chaude. J’eus une pensée de reconnaissance pour mes défenseurs et, le billet étant retenu, je pris l’avion à mes frais. Je fis le voyage dans un sentiment d’incertitude. Tout compte fait, la défaite me trouvait plus dépourvu que la victoire. De ce voyage date sans doute l’impression de flou qui entoure pour moi, aujourd’hui encore, les événements de la vie littéraire. Je rencontrai Laurence trois jours après mon arrivée en France.

Je n’ai pas dit que j’étais à cette époque une espèce de long jeune homme ; j’avais vingt-cinq ans.

 

*

Je puis écrire : Laurence ou le plaisir, Laurence ou le danger, mais je ne puis écrire : Cécile ou la générosité, Cécile ou la paix. Et cependant Cécile a été plus généreuse que Laurence n’a été dangereuse, elle m’a donné plus de paix que Laurence de plaisir. Le plaisir ? Avec Laurence il ressemblait à la buée que l’on fait l’hiver sur la vitre. Elle rend le verre opaque mais se dissipe en un instant. Je ne me rappelais jamais le plaisir, mais plusieurs instants de bonne humeur extrême qui l’avaient précédé ou suivi. Avec Cécile, le plaisir avait l’épaisseur rassurante des bonnes soupes. Ses vertus, y compris la sensualité, au lieu de les porter fièrement, Cécile les traînait à bout de bras comme on fait d’un cabas. Entassés pêle-mêle, on trouvait là la patience, la fidélité, les scrupules. Cécile avait fait son marché au ciel. Son oisiveté, au lieu d’être corrosive, de paraître faire mal à l’âme comme celle des amis de Laurence, était sereine, presque imposante. Cécile qui était pourvue de nombreuses qualités n’en occupait aucune de cette façon théâtrale, brouillonne, qui décourage la critique. Elle avait vingt-cinq ans et point de spécialité. Elle présentait les caractères des vrais bourgeois français : un nom obscur et une fortune aux éclats assourdis. Son père avait le cœur tapissé de faux cuir de Cordoue. Sa mère était l’indulgence même.

Cécile, c’était moins une jeune femme que je retrouvais qu’une maison où j’allais, un lieu un peu solennel et démodé où mes petits sentiments, ce dépeçage de mon cœur, prenaient des allures de boucherie. Il y a des immeubles dont on franchit le seuil d’un pas de gendre ; des pères qui vous font un accueil de beau-père. D’où cette sensation de chez moi, de bien-être, que je goûtais boulevard Raspail dès que j’y vins, lors de mes premières visites qui se multiplièrent vite et qui signifièrent aux curieux que Roland avait oublié Laurence, que Roland n’avait pas aimé Laurence, qu’il aimait Cécile.

 

*

Si Cécile m’aima, c’est que j’avais le cœur gros. De ces cœurs qu’on prend à pleins bras, que l’on dorlote, qui donnent aux femmes une belle idée d’elles-mêmes. Cécile, de ses yeux toujours placides, observait de près ce muscle blessé qui jetait vers mes artères un sang chargé d’humeurs. Elle pouvait lire, sur le beau rouge palpitant, le nom de Laurence cent fois répété. Elle acceptait cette rivale enfouie en moi comme un éclat d’obus. La blessure s’était cicatrisée, mais on savait que le petit morceau d’acier se promenait encore quelque part. Il pouvait à chaque instant rencontrer le nerf et je ferais alors ma tête de grand mutilé ; c’était arrivé parfois : à Montfort, chez Carrère, un soir au cinéma, à la Pizzeria de la rue des Canettes. Alors Cécile devenait douce, maternelle, un peu moqueuse peut-être ; elle semblait se croire la véritable, la légitime, la seule propriétaire du souvenir de Laurence. Elle avait annexé, avec mon cœur, ses anciennes possessions. Elle exerçait sur Laurence un pouvoir délégué, une autorité protectrice, une espèce de droit d’aînesse. Son savoir-vivre lui imposait de parler de Laurence sans gêne, amicalement, parfois la première. Je feignais une fois sur deux de ne pas entendre, et l’autre fois de ressentir une profonde colère. Nous jouiions alors aux souvenirs, aux « si tu savais », et la soirée passait vite.

Cécile avait conquis le droit de vivre sa vie comme la troisième partie d’un grand baccalauréat, avec la mention bien. On lui avait offert deux pièces rue de Vaugirard, qu’elle allait habiter les jours du mois où mon commerce gagnait du charme à s’exercer sans risque. De sorte que j’avais deux fois le plaisir « d’aller chez Cécile », et je savourais deux sortes différentes de plaisir, sans parler de cette autre : constater que je préférais Cécile en famille à Cécile chez elle. C’est ainsi que les solitaires profanent les meilleurs attachements.

Cécile ne remplissait pas ma vie ; je ne suis même pas sûr qu’elle l’occupât. Rien, d’ailleurs, ne l’occupait. J’avais puisé en quelques mois les miettes de la notoriété que mon roman m’avait value. Ces renommées naissent en décembre et meurent au printemps. On quitte Paris encore crédule, on promène en Italie la nonchalance de l’écrivain-qui-a-écrit-quelque chose, de l’écrivain reconnu, accepté, fiché par la bourgeoisie dans son catalogue des gens qu’on invite. Lorsqu’on rentre en septembre, on ne retrouve que des traîtres. Ils sont tous occupés d’une enfançonne, d’un scandale, d’un autre rêveur de lycée qui va se réveiller du songe où la modestie l’avait jusqu’alors enfermé. On est oublié ; on est devenu cette figure intermédiaire entre rien et un auteur. On possède un nom familier à deux cents personnes dont les noms vous sont familiers. Parfois ces deux cents-là se réunissent et procèdent à un échange rituel de gentillesses. Le reste du temps on vit de traductions et d’articles, on sous-titre des films historiques dans un studio aux murs feutrés, on parle à la radio, on flâne. Il faudrait un vice pour faire passer tout cela. Je n’avais que Cécile, qui était une parfaite amie, l’affection, une espèce de bureau des sentiments perdus et retrouvés.

Mais la passion veillait, avec ses lenteurs de chat. Un an passa et je revis Laurence.

Le hasard qui nous avait épargné cent rencontres nous ménagea celle-là sans précautions. Ce fut un nez-à-nez, dans la seule rue de Paris que nous empruntions, Laurence et moi, pour la première fois et dont nous ne retrouverions même pas le nom sur un plan. Je me sentis faux comme l’alcool, plein de gestes arrondis, une main sous le coude ou le bras aux épaules, la voix elle aussi arrondie, ronde, enroulant ses douceurs, tournant ses compliments, à l’aise comme un coiffeur les matins de foire. Ce n’est pas vrai que ces rencontres soient émouvantes. La preuve. Pouvait-on être plus confortables, moins surpris, moins conventionnels ? Nous marchions de côté, avec des méfiances de scorpions. Nous avions revêtu nos carapaces brillantes. Nous nous sentions lourds d’un venin très puissant, très noir, que la moindre blessure eût libéré des poches où notre pudeur l’enfermait, amer comme des larmes de veuve.

Depuis notre adieu nous avions vieilli de douze mois. Davantage, pensais-je, car je n’étais pas loin de croire que les mois de Cécile comptaient double, comme aux militaires les années de campagne. Il en est ainsi des aventures privées de passion. Ce sont des déserts fertiles. Comprenne qui pourra cette comparaison : je n’en vois aucune autre qui exprime aussi bien la longueur des voyages que l’on fait à deux sans s’aimer, et sans cependant souffrir, sans crier, sinon d’impatience, sans se laisser tromper par d’autre mirage que celui d’une étape, pour le soir, dont le compagnon serait absent. J’étais dans l’oasis. J’avais à côté de moi, non seulement une jeune femme nommée Laurence, mais encore la minceur, le silence bavard, l’indifférence douée d’une bonne mémoire, un oubli de nos fautes aussi rigoureux que le mien ; la cruauté, mais tendre ; le jeu, mais triste ; au lieu des maisons de Cécile une gentillesse sans feu ni lieu ; après les cuisines nourrissantes de Cécile le sandwich éternel des révoltés et des amants.

Nous nous rendîmes libres. Il était six heures du soir, un soir de mai. De l’autre mai à celui-ci, de la matinée de l’aveu à la soirée de la rencontre il semblait qu’un jour parfait, une année parfaite se fussent écoulés. Pour nous, le temps tombait juste. Plus tôt, il nous eût manqué, j’imagine, un peu d’ennui, de cet ennui qui apprend à maquiller la mémoire. Plus tard, le maquillage eût fondu, et la mémoire — cette vieille — eût fait piteuse figure. Nous commencions à nous détendre. Les jeunes filles de Paris passaient à côté de nous, immobiles comme des Egyptiennes, avec leurs yeux posés indifféremment sur les visages d’hommes et de femmes qu’ils brûlaient. Nous avions fini, après nous être tenus par les épaules, le bras, encore les épaules, nous avions fini par les petits doigts accrochés comme les maillons d’une chaîne. C’est ainsi que font les Algériens de la Goutte d’Or, le dimanche soir, dans les salles où sont alignées des machines à sous.

Je regardais Laurence de côté et je me disais :

 — « Voici donc le corps de Laurence. Il est si mince qu’on ne pense pas à le désirer. Il a l’odieuse pudeur d’une phrase classique, dont on sait qu’elle peut dire n’importe quoi sans choquer. C’est un privilège du style sec. D’ailleurs, style et sécheresse, ça vaut pour les filles aussi bien que pour les littératures. Laurence est une héroïne classique. C’est-à-dire, à la fois, de bonne compagnie et sans surprise. Il ne faut pas attendre d’elle les révélations roturières du génie, ce côté crasseux de 1830. Notre scène de rupture, à cet égard, était exemplaire. N’y manquaient pas l’humour, ni la méchanceté, ni le goût de dire la vérité, voire d’en souffrir. Aujourd’hui ce goût me paraît équivoque. Je ne souffre pas de l’absence d’un être, mais d’ennui. Je ne souffre que d’une image et voici que cette image ne répond plus à mon invite. Ainsi, lorsqu’on a mal aux dents, sollicite-t-on la douleur d’une pression presque hypocrite. Ce n’est pas qu’on aime la douleur, mais on aime à vérifier, pêle-mêle, sa présence et qu’on y résiste. Ce n’est pas une déplaisante affaire que d’être visité par la douleur ; elle est d’un commerce flatteur ; on est toujours là pour elle. Ce snobisme anime les amants esseulés ; il leur fait préférer un peu de souffrance à rien, une pointe de souffrance aux angles arrondis de l’oubli. L’image ? (celle sur laquelle commençait ce récit, de la trompeuse occupée à l’amour) non, décidément, elle s’est effacée. Je marche et je te regarde sans que me saute au cœur le petit essoufflement, le galop de la colère. Un autre homme, après tout, il peut être passé sur toi comme les rêves incertains de la nuit, comme l’haleine d’un malade sur une pièce d’or qu’elle ne ternit pas. J’observe ton profil où se retrouve l’impérieux profil des deux présidents T... et je pense qu’aucun homme ne pourra jamais comme moi, y déceler un peu de la mollesse de l’enfance, sous la netteté des traits l’hésitation que je surpris un matin, le premier matin, et qui me fit plaisir et peur, plus de peur que de plaisir, parce qu’un homme n’est jamais digne de l’enfant qu’il traque chez une femme. »

Elle me parlait, je ne l’écoutais pas et je pensais encore :

 — « Je ne sais plus rien d’elle mais elle est restée la plus proche. Nous nous sommes trahis mais elle est la plus sûre. J’étais fatigué d’elle comme d’un jeu auquel j’avais joué trop longtemps : je savais comment gagner à tout coup, ce qui entraîne au vertige de perdre. Je ne savais plus ce que je préférais, d’elle ou de la science que j’avais d’elle, mais en même temps cette science me lassait un peu, me semblait courte, facile. Je cesse toujours d’aimer par horreur de la facilité. Maintenant, voici qu’elle marche de nouveau près de moi. Je ne vais plus l’abandonner. Je lui tiens solidement le petit doigt, elle ne m’échappera pas. Sa vie ? Que peut-il y avoir dans sa vie sur quoi je ne me sente assuré de l’emporter ? La vieille vanité des hommes, et me voici retrouvant mes allures de propriétaire. Nous ne saurions passer la soirée à marcher côte à côte ; il conviendra de s’arrêter quelque part. Je te laisserai désigner un restaurant ; je feindrai de n’attacher aucune importance à ton choix. Je ne me souviens de rien ; je n’ai jamais remonté la rue Soufflot au pas des confidences ; cette démarche abandonnée des soirs à deux, des vies à deux. Nous irons au Vieux Paris, dont la terrasse commande une géométrie de pierre et de ciel. Nous boirons beaucoup de vin et je proposerai brusquement, avec mon air de n’y pas croire : « Si l’on allait quelque part ? » Tu répondras : « Où ? » Je dirai : « N’importe où, à Londres, ou bien aux Baléares », — « Quand ? » — « Au début du mois prochain... »

Nous remontâmes en effet la rue Soufflot. Nous allions à contre-courant. Autour de nous dévalait un troupeau de jeunes gens aux airs de loups assagis, de jeunes filles aux allures de proies satisfaites. Les promenades sont ainsi, en mai, à Paris. On marche lentement. Au fur et à mesure que l’on marche on lève de grands sentiments, comme des volées d’oiseaux affolés par l’approche des hommes : la fatigue, le désir, l’envie de rompre à jamais avec le passé, l’envie de renouer avec lui.

Laurence a toujours su tourner la tête vers moi. C’était sa spécialité. Je voyais ce triangle dévoré par la curiosité, la moquerie, la gentillesse : son visage aux yeux levés. Assis au Vieux Paris nous demandâmes une salade niçoise, des spaghettis à la bolognaise et du Valpolicella. C’était déjà l’itinéraire d’un voyage. Je dis en riant : « Si nous partions pour Rome ? »

*

Ma proposition fut à peine relevée. Mais ce n’était pas l’usage, une année auparavant, entre Laurence et moi, de parler en l’air. J’avais dit « partons » et j’avais dit « Rome ». Ce départ et cette Italie furent désormais entre nous. Et d’abord au cours de cette première soirée, à laquelle ils donnèrent un peu du danger triste des paris. Tout se passait comme si j’avais agi avec la profonde intelligence de ce retour, de ce hasard. Si nous n’avions retrouvé entre nous, ce soir-là, que le confort, des cendres chaudes, je n’aurais pas donné cher de nos chances. Mais qu’un peu de risque se mêlât à la mémoire, et voilà que nos souvenirs prenaient un tour de fête. Nous avions partagé tant de jours, pourquoi pas des jours à venir ? tant de voyages, pourquoi pas un printemps romain ? Le bon ton exigeait que nous prissions légèrement chacun de nos propos. « Le printemps romain » fut une trouvaille. Il ne s’agissait plus d’un projet de départ, mais d’une espèce de musique, un jeu de masques et de chants, un Carnaval qui allait bien à la saison. C’était une manœuvre habile, ce demi-mot réintroduit en un seul soir entre nous. Les amants ont entre eux, outre des gestes et l’habitude des lieux (voir plus haut), un usage convenu des mots sans importance et l’art de souffler les mots solennels. Vingt années de courtoisie se fondent parfois sur cette mystification. Après « printemps romain », nous inventâmes « la vie », « ma vie », ce qui désignait, sous une dérision emphatique, les fantômes auxquels Laurence et moi avions sacrifié, sans doute, ces douze mois d’absence. Ces fantômes-là n’étaient guère importants, moins que rien, des figurants, des trompés d’avance ! Nous connaissons cela. Ah ! nos sourires de confusion ! nos airs entendus, navrés...

Nous ne prîmes pas de rendez-vous. Je savais que le surlendemain je chercherais Laurence à son atelier, vers sept heures, lorsque la lumière tourne et qu’elle y serait seule.

 

Cécile ignora cette rencontre. Entre Cécile et moi les mensonges ne se comptaient plus. J’avais menti le premier jour et Cécile m’avait cédé sous ce signe ; on ne revient pas sur ces baptêmes. Je lui fis donc grâce, le lendemain, de la rue Soufflot et du Vieux Paris. Je ne suis pas sûr d’ailleurs qu’elle s’en fût souciée. Au sens où ces sortes de récit l’entendent Cécile ne m’aimait pas plus que je ne l’aimais. Elle n’avait guère d’orgueil. Qu’est-ce qu’un attachement où n’entre ni fierté ni passion ? Il y avait entre nous, depuis huit mois, une habitude assez astreignante pour nous entraîner au mariage. Au pire, Cécile perdrait donc un mari, ce dont les filles de la bourgeoisie se consolent mieux qu’on ne dit. Je n’étais qu’un parti médiocre. (Il faut comprendre que ce ton tranquille, ce désintéressement, je les inventai au lendemain de ma rencontre avec Laurence. La veille encore j’aurais consenti à tout pour garder Cécile, qui était riche et dont j’aimais le corps.) J’ai dit quel plaisir j’éprouvais alors à retrouver autour de Cécile sa famille, sa jolie maison, cette chaleur d’une affection à laquelle on m’avait convié sans méfiance. Tout cela fut emporté en quelques heures, moins à cause d’une rencontre que j’aurais pu, après tout, provoquer depuis longtemps, que par la disposition singulière de mon esprit à trouver sans cesse des raisons de perdre ce que je possède. Le sort avait toujours pourvu largement à ces caprices. Il est certain que ma rencontre avec Laurence était un coup de théâtre préparé de longue date dans le secret de l’ennui. Une impatience avait dû m’animer, de ruiner cet établissement trop assuré, et de le ruiner pour une chimère, pour un songe partagé entre les incertitudes du passé et celles de l’avenir. Ce sont bien ces incertitudes que j’avais reconnues en parlant à Laurence pour la première fois depuis si longtemps. Sur la foi de cette promesse qui n’était peut-être qu’un écho, de ce rendez-vous allusif, de ce projet sans réalité, j’étais prêt, sinon à quitter Cécile, au moins à la tromper dans chacune de mes paroles. Je ne songeais pas en effet à un adieu, ni à la solitude, mais à la liberté de considérer, une fois encore, comme le véritable visage de l’amour, cet étroit visage que le sourire rendait mobile, cet air de rire, rire de moi et rire d’hier, rire des pièges où se prennent les sots, de l’avenir que les amants s’offrent l’un à l’autre comme une énorme réserve de sucreries à sucer un peu chaque jour, un peu chaque soir, pendant très longtemps. Non, décidément, Laurence et moi nous étions destinés à choisir l’imprévoyance, le danger, les mises trop fortes sur les numéros douteux.

Je n’ai jamais obéi qu’à ces sortes d’images. Ainsi de mon aventure avec Cécile. J’avais dit alors (et huit mois seulement s’étaient écoulés) : « Quoi ! je serais plus longtemps le jouet de ces entraînements sans conviction, de ces mouvements du désir ? Je serais ce nomade, cet instable ? » Et rien ne m’avait paru plus précieux alors que Cécile. Elle avait été ma bonne étoile, ma bonne chance, tout ce que la bonté peut être : femme, abri, oubli, raisons.

Cécile m’avait endormi, mais du sommeil du Juste.

Et voici que la révolution détrônait le bon tyran, le gardien de l’ordre, pour le remplacer par la petite aventurière, l’empêcheuse de dormir, la moqueuse, cette Laurence qui saurait toujours se faire épouser, mais par les voleurs de grand chemin. C’était un torrent de mauvaises raisons. J’étais submergé. Sur la rive j’apercevais encore une Cécile tout empêtrée de dignité, de privilèges abolis. Elle était bien de ceux qui font les émigrations, que l’on exile pour les priver des jolies fêtes de la passion. J’étais un sans-culotte, un luron coupeur de têtes, un amant i-ni-mi-ta-ble, la sorte, exactement, de jeune homme, qu’il fallait à Laurence pour aller à la boxe.

Nous y allâmes le surlendemain comme je l’avais prévu. Il n’était question de rien d’autre que de gentillesse et d’un secret. Nous avions l’un et l’autre une dévotion pour ces accords tacites. C’est la politesse du cœur lorsqu’il est peu sûr.

Nous avions dîné chez le Russe de la rue Mazarine, pour le plaisir qu’on nous y reconnût et que chacun de nous, au sourire du patron, pût s’assurer qu’il n’y avait pas eu trahison : toujours le respect des lieux.

C’était un samedi. A Pigalle, au passage, les visages avaient la conviction distraite du rêve. Nous ne disions rien. Je conduisais la voiture comme on rend les rênes à un cheval. Je laissais aller la voiture, je laissais aller la soirée. Nous arrivâmes tard à l’Elysée-Montmartre où l’on nous fit un prix de faveur. Pendant que je payais les billets nous entendions des quolibets et des rires. Nous montâmes l’escalier quatre à quatre en riant nous aussi. La boxe avait fait partie, naguère, de nos plaisirs. Pas la boxe spectaculaire des grands matches, mais ce rabais du samedi, les débutants de Gennevilliers et des Mureaux, les adolescents qui saignent du nez, au bord des larmes, sous les moqueries. Nous restâmes au Promenoir. C’était une soirée pauvre, la salle était à demi vide. Les boxeurs dansaient l’un devant l’autre à distance prudente, et parfois giflaient l’air avec des rictus malheureux.

 — Je choisis le noir, dit Laurence. Et toi ?

J’avais aussi choisi le noir — celui qui portait une culotte noire — parce qu’il avait un joli corps de gigolo, tout en souplesses et en nervosités. Ses coups tombaient toujours trop court. La salle le huait.

 — On a choisi le plus bête, constata Laurence avec ravissement.

Nous avions l’un et l’autre le mauvais goût de ces soirées, de tout ce qui est vain et un peu affamé : les chats maigres, les promenades dans les docks à Londres, les Puces de Mouffetard le dimanche matin. Des murs de brique, un vieux qui vend des écrous de toutes les tailles, ce Chéri de faubourg qui encaissait si mal les coups, c’étaient des décors et des personnages selon notre cœur. Laurence peignait avec les gris. Un an auparavant j’avais eu la nausée de ces élégances. J’avais attendu un cri qui brisât notre petite chanson. Et voici que je fredonnais à nouveau la chanson, que je reprenais les refrains paresseux. Nous avions la mémoire pleine de soirées semblables.

Les huées chassèrent Chéri dans son coin lorsque le gong le sauva. Son soigneur lui jetait de petites gifles d’eau à la figure et l’engueulait à mi-voix. Un autre écartait comiquement la ceinture de sa culotte. Lui, sa tête de petite brute toute chavirée, crachait de l’eau poisseuse de salive dans la cuvette qu’on lui tenait sous le menton. Laurence m’adressa son sourire de Parisienne :

 — Ils sont un peu morts, ce soir.

« Ils », cela voulait dire les Nord-Africains du promenoir, les grosses que chatouille le floc des coups, les rieurs, les énervés, les éternels sportifs au mégot éteint, dont la lumière blanche sortait de l’ombre les figures de voyous.

 — Et la tristesse ?

La question était venue à mi-voix, comme une réplique de roman. Cela sonnait si faux, dans ce décor faux, que je fus touché plus sûrement que par les paroles justes, les répliques justes des personnes que Laurence m’avait appris à ne pas aimer. Je ne répondis pas. Ce n’était pas nécessaire. Laurence s’était déjà détournée de moi et regardait le combat finir. Notre gigolo vacillait sous les coups d’une brute aux cheveux coupés ras.

 — Je l’aime parce qu’il est frisé.

Oui, c’était entendu, nous avions fait bon ménage avec la tristesse. Mais cela n’allait pas recommencer ? Je pouvais répondre, aussi bien : « Je me fous de la tristesse », ou bien hocher la tête, ou bien ne rien faire du tout. De toute façon j’étais englué, moi aussi, dans la mémoire, dans l’habitude si vite retrouvée de faire bonne figure. Par certaines nuits très noires on marche les mains en avant, comme si l’ombre était épaisse et dût être écartée. Allais-je, avec Laurence, retrouver ce somnambulisme, l’égarement des gestes anciens machinalement répétés, des phrases anciennes qu’on s’entend prononcer ? Sur le ring, dans la blancheur des lampes, le pantin sur lequel nous avions parié en riant achevait de se désarticuler. Il est rare que ces combats d’amateurs se terminent par de vraies défaites. Le plus souvent le vainqueur est proclamé par les juges, et le public siffle pour contester la victoire. Mais cette fois on trépignait d’impatience. La dernière reprise allait finir et tout espoir n’était pas perdu de voir assommer notre favori.

« Il paraissait pourtant bien parti », remarqua notre voisin sans détourner le regard du ring. Avait-il suffi que nous le choisissions pour le faire écraser ? L’image était jolie et j’aurais voulu que Laurence la partageât. Je me tournai vers elle et je sus aussitôt que la même idée lui était venue, qu’elle avait accueillie avec une gourmandise goguenarde.

 — On leur porte chance...

D’où tenait-elle cette voix de canaille ? Dans ce moment ses lèvres n’étaient plus minces, mais, à demi ouvertes sur un souffle un peu rapide, elles paraissaient gonflées, avides, presque indécentes chez une personne aussi peu animale.

Chéri tomba lourdement sur les genoux et demeura ainsi, hébété.

« C’est ça, fais ta prière ! » Le cri fut jeté à deux pas de nous, avec une espèce de rage. L’impatience monta en un instant, puis le garçon s’écroula comme le gong résonnait. Un hurlement de désappointement salua la chute et Laurence se mit à rire.

 — Viens, dit-elle en me prenant la main.

Nous croisâmes près de la porte un géant de satin bleu qui trottinait. Il nous souffla au visage, lorsque nous passâmes près de lui, une haleine de bête. Laurence serrait contre elle sa veste comme on fait en hiver. « Au foie, toujours au foie, jusqu’à ce qu’il tombe... » Le conseil se perdit dans les vociférations qui noyaient la voix d’un arbitre.

Sur le trottoir nous retrouvâmes le soir tiède, la paresse du samedi, des regards brillants de coupables, toutes les heures de la nuit. Laurence s’était appuyée à mon bras et nous marchions lentement. Elle voulut boire un verre de lait, puis entrer dans une kermesse. « Laurence veut faire un carton ; Laurence veut tirer sur l’ours qui grogne ; Laurence veut regarder le cinéma galant. » J’avais le sentiment de conjuguer au présent de vieilles habitudes, plaisirs et agacement mêlés. Notre soirée obéirait à la dérive des nuits à deux lorsqu’on n’a pas la ressource du plaisir. Nous changerions de quartier, nous boirions ici et là et jouerions à la vérité. Nous avions toujours été experts à ces navigations nocturnes.

Nous nous quittâmes à trois heures du matin devant la porte de Laurence, dont les doigts me parurent minces et froids lorsque je les embrassai.

 

*

On sait ce que sont ces printemps. Il paraît que les plus pauvres y trouvent l’illusion de la richesse. Je sais dans tous les cas que les riches s’y sentent appauvris ; les journées finissent plus tôt que la convoitise. On a de longs doigts tendus. Le temps est fluide, avec des accélérations vertigineuses. On n’a jamais fini de s’étonner. J’étais à l’endroit de Laurence dans une liberté vraiment royale. La pensée de son existence, ailleurs, avait cessé de me faire du mal. Le temps passé suffisait-il à expliquer ce confort ? Pourtant il m’arrivait souvent de penser à elle. Mais alors qu’une année auparavant je ne l’imaginais qu’occupée à me tromper, je m’exerçais désormais à de plus blessantes évocations. Je la voyais entourée de gens — des hommes, pourquoi pas ? — brillante, mais toujours, par quelque côté, fausse. Jamais il ne m’était arrivé d’attacher au visage d’une personne autant d’images de la fausseté, du demi-mensonge, ni de parler de quiconque avec tous ces mots — habileté, défiance — qui s’appliquent aux tricheurs. Je ne croyais pas que Laurence trompât quelqu’un, ni qu’elle m’eût autrefois vraiment trompé, mais je ne l’imaginais plus avec autrui que dans un rapport équivoque, glace et feu, amertume et sucre, alors qu’un sourire d’éternelle excuse et d’indulgence fixait tous les visages de Laurence, les fondait en un seul visage que je n’osais plus juger, puisque je l’aimais encore. Cette distance qui ne laissait deviner aucun piège, cette étrangeté envers une amie, formaient un attachement déroutant. Jamais Laurence ne m’avait paru aussi réelle qu’à cette époque où je la considérais comme une espèce de mannequin. Je la parais de vilains sentiments, dont on dit qu’ils sont bien vivants, et je la regardais devenir sous mes yeux ce jeune monstre aux allures civilisées. Je disais : « Sa tendre obstination, son opiniâtre faiblesse », et je continuais, accolant deux à deux les adjectifs contradictoires, d’épeler ce répertoire de mensonges qui ne me trompaient plus, ne me blessaient plus. J’étais invulnérable et penaud de l’être. Pour un peu j’aurais voulu souffrir. Qu’avais-je d’autre à offrir à Laurence qu’un peu de peine et mon agressive modestie ? Je comptais pour rien cette disposition nouvelle que je trouvais en moi, faite de faiblesse et de cruauté, la faiblesse étant consacrée aux souvenirs et la cruauté à la vivante. Laurence n’aimait pas, sans doute, les hommes domestiques, ces grandes bêtes couchées aux pieds des jeunes filles. Elle n’aimait pas la distraction des caresses que l’on prodigue à ces grandes bêtes. Je n’avais jamais découvert, chez elle, ce côté fille des barrières, gigolette, qui m’eût rassuré naguère. Elle aimait qu’on la fît un peu attendre. J’avais pris autrefois, sous ses fenêtres éclairées, les longues gardes de l’amour. J’allais y substituer les dandinements, les piétinements, les déroulements d’une java de bistrot. Un rien de silence, un rien de moquerie, du feu dans l’œil. Comme c’était agréable d’aimer ainsi. J’avais entendu la tardive leçon. Il y avait en moi un fonds de bonté, la générosité de ceux qui coupent toujours leur cœur en deux. Il serait nécessaire d’y puiser, juste assez pour tromper, sinon Laurence, au moins ce cynisme encore mal assuré que je ne savais comment nourrir. Car il n’était pas question d’abuser Laurence, que j’aimais, mais d’attirer hors du trou où il s’était terré un vieux sentiment de conquête et de ferveur, que je portais encore en moi, enfoui sous les secrets. Il fallait être humble, enfiévré, assez sot. Je n’en aurais jamais le courage sans m’entraîner un peu, et comment s’entraîner à l’amour sinon en faisant le fier, le revenu de tout, le fatigué ?

Ainsi je prenais mes distances sans peine, avec moins de calcul que d’heureuse surprise. J’étais devenu, le temps aidant, un homme mieux organisé pour l’amour, moins soumis aux signes, à la peur, au souci de l’autre. Je me présentais au vieil examen la tête enfin vidée de ses formules, le cœur allégé. A l’époque où je consacrais mes pensées à Laurence, Laurence s’intéressait à elle-même avec passion. Ne lui avais-je pas désigné moi-même ce passionnant objet ? Désormais, détourné d’elle, je méritais ses regards. La fiction « sœur grondeuse », enrichie de la fiction « mémoire fidèle », fournissaient déjà leurs prétextes à la curiosité, à la compréhension ; elles en fourniraient demain au désir.

 

*

C’est à cette époque que je pensai pour la première fois depuis une année au corps de Laurence. Il me semblait que j’avais entre les souvenirs l’embarras du choix : une enfant, une espèce de femme, et entre ces deux personnages le grand théâtre d’une aventure où tous les rôles sont permis. Mais j’avais beau penser « corps gracile », « pudeur », « simplicité », je ne voyais se lever que des ombres serviables, les figures banales de l’adolescence, de la nudité farouche, puis complaisante. Qu’avaient à voir ces images avec ma mémoire ? Je m’obstinais à retrouver une sensation multiple mais précise, à la fois la crainte un peu écœurée d’une première étreinte, si lointaine, avec son air d’enfance et de liberté. Puis les chaudes, les molles habitudes. La fortune du plaisir dispersée en petite monnaie. Mais ce n’étaient encore que des mots : chaleur, mollesse, fortune. Il m’arrivait alors, avec dépit, de rester immobile, attentif à mon propre corps comme aux silences nocturnes que va percer un appel. Mais tout cela avait passé, cette rumeur, ces jeux, ce grand mouvement. Il ne fallait pas compter sur un petit capital et des économies. Il y avait eu le jour de la colère, et parce que nous étions en colère nous nous étions mieux aimés, et nous en avions ri, de rage et de plaisir, capables de rire, capables de cette joie, mais incapables d’une réconciliation. Il y avait eu les soirs bleus de Londres, les soirs de ski, avec le dégel du sang sous la peau, la brûlante débâcle. Oui, bien sûr, Londres, les Alpes, Paris, la Côte. Mais quoi d’autre ? Je l’ai déjà dit : la bonne humeur, le bon humour qui suivent parfois le plaisir. Mais le plaisir lui-même était devenu ce mot glacé, qu’on prononce à vingt ans comme le nom d’un continent vers lequel le voyage est coûteux. J’avais été fasciné naguère par cette pauvreté du souvenir, par ces mots enfilés les uns après les autres — désir, consentement, chair, fatigue, adieu — qui forment un collier plus ou moins long, de sorte que désir et adieu se rejoignent, s’usent et se confondent un jour bêtement dans la mémoire, une mémoire habile à ruser, à faire résonner de mots ce vide glissant où sont en allés les jours, à voir des situations romanesques dans ces conjugaisons de malentendus, au futur, au présent, au passé. Quel désordre étais-je en train de jeter dans l’enchaînement des temps ? Ne pourrions-nous Laurence et moi nous contenter du récit que nous nous faisions modestement ? Cette rage de rebondir ! Qu’est-ce qui nous prenait ? Au moins pouvais-je penser à mon désir comme à un sentiment réel, qui offrait une résistance à l’à-quoi-bon, qui se défendait. Je voulais retrouver Laurence. J’avais oublié son corps et je voulais m’en ressouvenir. Ainsi saurais-je exactement ce que j’attendais. Je voulais réentendre le souffle un peu précipité de Laurence auprès de moi dans la nuit. Guetter comme autrefois le moment où un certain orgueil, en elle, se brisait, auquel succédait une certaine fièvre. Reconnaître cette fièvre, la mesurer à la hâte de son corps, à la caresse de ses mains sur mes épaules et mes jambes, à l’enfouissement plus profond de son visage près de mon cou, à son enfouissement, à elle, dans un silence obstiné, parfois brisé par un murmure, une espèce d’excuse exténuée que soudain, après ces treize mois, je croyais reconnaître avec la même surprise que la première fois, que la dernière fois. Il me restait cela, plus durable que la mémoire, qui s’était installé en moi et veillait, ce souvenir-là, cet écho, la protestation de Laurence vaincue, le merci de Laurence délivrée, qui avaient été, qui seraient encore demain nos réponses au mensonge.

 

*

Le lendemain de cette soirée passée, après la boxe, à boire, puis à parler avec ces ruses repérées de longue date qui nous tenaient lieu de franchise, je trouvai au réveil mes incertitudes intactes et, en moi, un abandon que l’apparente facilité d’une nouvelle aventure rendait sans doute fatal. Dans le moment, la tentation de renoncer une seconde fois à Laurence fut plus forte qu’elle n’avait jamais été, mais quelques réflexions vinrent à bout de cette disposition malheureuse. Je me convainquis en effet, à mesurer ma froideur, que Laurence était loin d’avoir retrouvé ses pouvoirs sur moi. J’y puisai cette consolation, qu’à défaut de l’aimer une nouvelle fois je ne risquais plus de souffrir à cause d’elle, et ce fut cette assurance de ne courir qu’un risque léger qui réveilla des ardeurs passablement éteintes. La tête encore lourde des boissons de la veille, j’écrivis pour Laurence un billet dont chaque formule éclatait de certitude et d’impatience. Il me semblait exorciser ainsi, de phrase en phrase, l’ennui toujours prêt à resurgir des mouvements de mon désir. Comme j’étais à la fois conscient et amusé de cette thérapeutique un peu simple, je n’étais pas loin d’espérer, en signant ma lettre, qu’un bel amour turbulent m’attendait au terme de l’épreuve, et qu’une sieste m’ayant lavé l’esprit, je retrouverais le soir même de ce jour si morne les fêtes de la crédulité.

Les choses se passèrent à peu près ainsi.

Nous eûmes d’autres promenades, d’autres dîners, nous bûmes d’autres fois, nous efforçant de conserver à notre ivresse cet excès de scrupule et de complaisance qui donnait si bien l’illusion de l’amour. Un vieil amour, un solide amour, sur lequel nous nous penchions avec des sourires de famille. Mai passa à ces plaisirs et nous glissâmes des soirées aigres du printemps à celles rassurantes de juin. Nous avions pour décor cette ville que nous aimions tous deux, et que pour ma part j’aimais davantage lorsque j’y promenais une tête amoureuse ; pour compagnons ces migrateurs naïfs, les Américaines aux cous d’oiseaux ; les habitants des terrasses de cafés ; nos amis de naguère que nous retrouvions les uns après les autres et qui reprenaient sans commentaire l’habitude de nous inviter à deux.

Les invitations jouent un grand rôle dans les débuts d’un amour. Il y a les soirées qu’on partage et celles qu’on passe seul, dans un salon où l’on joue à regarder sa montre. Il y a les gens que l’on présente et ceux que l’on garde pour soi. Si l’on a l’habitude de son propre cœur on peut mesurer la ferveur d’une passion à la largesse de ces partages. On n’aimera pas longtemps une femme à qui l’on cache ses amis. L’étrange est que ces signes ne dessillent pas plus vite les dupes ni soi-même lorsqu’on est la dupe de son propre entraînement.

 

*

Pour Laurence et pour moi les questions se posaient autrement. Nous avions traversé déjà deux épreuves : une mise en commun et un partage. Nous avions été un couple qui fait envie. Les envieux de naguère avaient compati à notre échec ; ils s’exercèrent, ce printemps-là, au naturel. On nous invita séparément, mais aux mêmes dîners. La présence des spectateurs impose un style de théâtre. Nous jouâmes donc les amants réunis. Nous trouvions du bonheur à ce rôle : on voyait un comble d’affectation dans nos airs heureux, qui cependant ne mentaient pas. Nous étions devenus de grandes personnes, les adultes de cet amour de jeunesse. Je considérais Laurence avec une indulgence sans amertume. Où était la petite Antigone pointue de naguère ? « Tout et tout de suite ! » Il n’en était plus question. Le temps, l’économie, la satiété s’étaient glissés entre nous. Je me rappelais nos colères. Nous avions été ces amants avides d’explications, toutes griffes dehors. Nous avions guetté les omissions de l’autre et ses habiletés. Nous avions passé trois années à demander raison. Ouvrir l’œil ! Désormais nous saurions détourner le regard.

Lorsqu’il fut question d’aller à D... pour un festival de théâtre, nous trouvâmes l’intention d’y aller ensemble installée entre nous sans que nous en eussions rien dit.

*

Jusqu’à ce départ pour D... je n’avais pas eu grand mal à dissimuler à Cécile mes rencontres avec Laurence. Le plaisir que j’avais pris à retrouver Laurence donnait de la chaleur à mon habitude de Cécile. Je ne voulais pas la perdre, ni qu’elle souffrît. Instruite de cette faiblesse qui n’était pas encore une trahison, elle eût joué un rôle de femme digne, attentive à mon espèce de maladie, qui m’eût répugné sans me détacher d’elle tout à fait. Je devinais ses silences, ses avertissements, ses indulgences (ces indulgences dont nous faisions décidément, tous trois et nos amis, la règle des rapports pacifiques). Mais plus que tout je redoutais cette patience en forme de remède à quoi elle eût sans doute excellé. Cécile était habile à occuper les bonnes places. Trahie, elle fût devenue le médecin de la trahison, elle se fût penchée sur ce mal aberrant dont je souffrais et dont il importait de me guérir. Cette humilité d’infirmière où entraient de la rouerie, de la sottise et de la tendresse était le piège que je craignais par-dessus tout. Je ne m’en fusse défait qu’à force de persévérance et de gentillesse, et il me semblait que rien — ni l’amour de Laurence ni celui de Cécile — n’eût valu tant d’efforts. Je me fusse retrouvé à mi-chemin de la ruse et du cynisme, incapable d’aucune des deux manœuvres qui pouvaient m’assurer la possession de l’une ou de l’autre de mes amies. Mieux valait m’appliquer sagement au mensonge. Je feignis, avec Cécile, une fatigue qui m’autorisait à quitter Paris pour trois jours. Pour le reste — indiscrétions, méchancetés, maladresses — je m’en remis à la chance, non sans le secret espoir qu’un hasard tournant mal me dispenserait peut-être de franchise et de courage.

J’étais insensible aux mille complications de cette vie double. Il ne s’agissait pas exactement, d’ailleurs, de ce qu’on nomme une vie double. J’avais plutôt l’impression d’adresser la parole — les mêmes paroles — selon les heures, à des interlocutrices différentes. Les hommes se justifient de ces duplicités en prétendant que ce sont deux parties différentes d’eux-mêmes qu’ils engagent dans les partages. L’explication ne me convainc pas. Je ressentais au contraire parfaitement que c’était bien à la même partie de moi, à la même région de ma sensibilité que profitaient le plaisir des mensonges et le bénéfice de cette double présence. Je n’avais pas le sentiment d’être pour Cécile un personnage et pour Laurence un autre. Je n’avais pas non plus l’angoisse d’un appétit si grand, d’une tendresse si riche, qu’ils ne pussent se satisfaire que de deux corps, de deux cœurs. Non ; j’avais plutôt la sensation de préférer l’argent à ce qu’il achète, la complication à la simplicité. J’aimais qu’aucun rendez-vous ne fût possible sans un calcul ; aucune soirée avec l’une sans un aménagement difficile et apparemment affectueux de la soirée de l’autre. Je n’aimais pas songer à la face inconnue et cruelle des mensonges — celle qui regardait Cécile ou Laurence — mais à la condition que le mensonge demeurât mon affaire, mon exercice, j’aimais mentir. J’avais hâte qu’une aggravation des circonstances m’amenât au point où il ne me serait plus possible de travailler sans tromperie au soin d’une de mes deux aventures. Bientôt le plaisir et le mensonge ne seraient plus séparables. Ils ne feraient qu’un dans mon impatience, ma curiosité, mon amusement — dans cette espèce de fièvre légèrement dédaigneuse qui me tenait lieu de sensualité.

La crédulité de mes deux amies ne me faisait pas sourire. A les tromper l’une et l’autre — Cécile plus gravement que Laurence — avec tant de facilité, j’avais le sentiment d’une injustice. Si l’une ou l’autre m’eût soupçonné, il me semble que j’eusse été plus à l’aise. Cette double victoire remportée sans danger ni combat m’inquiétait. Mes mensonges y prenaient une allure contrainte, que j’accentuais peut-être par jeu, peut-être avec l’espoir que Cécile ou Laurence s’alarmerait d’une maladresse plus grossière que les autres et m’attaquerait enfin. Sans compter que mon goût nouveau pour Laurence se fût trouvé confirmé par le soupçon de Cécile. J’avais alors besoin qu’on m’enfonçât dans une aventure qui ne m’avait pas encore ressaisi tout entier.

Ce départ pour D..., j’espérai pendant trois jours qu’il prendrait par la force des choses une allure de proclamation, et, vis-à-vis de Cécile, le caractère d’une faute inexpiable, d’un adieu sans retour. J’aurais voulu que Cécile devînt un peu intelligente, que Laurence exigeât de moi des manifestations amoureuses sans équivoque. Ce fut comme un retour d’adolescence, un coup de chaleur qui dura soixante-douze heures. A la veille du départ je fus près de provoquer moi-même un scandale. Je dînai chez les parents de Cécile, et l’on s’inquiéta de ma santé. Au milieu de la soirée je demandai la permission de téléphoner et je m’enfermai dans le bureau de M.L... J’appelai Laurence. Sa voix m’apprit que le drame espéré risquait d’éclater de la seule façon que je n’avais pas prévue : Laurence était passée une heure auparavant boulevard Raspail, elle avait vu ma voiture arrêtée devant l’immeuble de Cécile.

L’amertume et la fadeur des mensonges refluèrent en moi. Sans parler de la colère qui me saisit lorsque je me sentis découvert. Une heure auparavant j’exigeais que l’on m’aimât mieux ; je n’aurais pas trouvé la jalousie si triviale. Et voici que la froideur de Laurence me scandalisait, me fatiguait, paraissait me promettre à un esclavage légèrement puéril. Ma voix tremblait. C’était une rage irraisonnée, qui m’eût fait crier des injures à Laurence si celle-ci n’avait fixé elle-même, avec une science merveilleuse, le ton de ce téléphone. A des reproches, à des questions, on sait toujours répondre. Pour convaincre il faut être simple et lent, se répéter ; on gagne ainsi du temps ; on crée les meilleures conditions d’un nouveau mensonge. Mais Laurence se moquait. Je devinais son souffle égal. « Souffle égal, voix posée », elle allait me dérouler toute la comédie du beau rôle. J’étais filouté. C’était Cécile qui devait tout découvrir et Laurence qui devait en bénéficier. Le contraire était inconcevable. Je ne voulais pas que Cécile bénéficiât de rien, gagnât rien. C’était Laurence que j’aimais. Pourquoi fallait-il que la vérité se trompât toujours de personne ? Dans l’instant Cécile cessa d’exister. Puisque le sort exigeait une victime je chassai Cécile de cette histoire qui devint l’histoire de Laurence, qui n’avait pas cessé de l’être, et qui était une histoire d’amour. Pouvait-on s’y tromper ? Cette voix blanche, ce bégaiement n’étaient-ils pas convaincants ? Laurence n’en demandait pas tant. Je m’oubliais. Au bout du fil une voix plus savante et prudente que jamais distillait les silences. Dans la pièce voisine devait régner la gêne que provoque un invité en quittant le salon. Je compris enfin que je faisais fausse route en protestant de ma tendresse. Mieux valait un peu de désinvolture, qui confirmerait Laurence dans l’estime qu’elle vouait à sa propre indifférence. Nous étions des libertins, des roués, des jeunes gens sans principes. Je ricanai un peu. Je sentis au loin une partenaire docile à l’indication de ce nouveau jeu, prête à la surenchère. Nous fixâmes un rendez-vous pour le lendemain et je raccrochai.

Je pris congé des L... en quelques instants. Je devais avoir l’air exténué. Je priai Cécile de ne pas m’accompagner, prière qui pouvait passer pour une délicatesse, de nouveaux amis étant arrivés, peu familiers de la maison. Je sortis du salon en silence, incapable d’ajouter une parole à cet adieu embarrassé. Je crus sentir Cécile au bord d’un éclat de colère ou de lucidité. Mais dans l’antichambre, avec cette bouche dévouée sous la mienne, je compris que seule ma propre colère me faisait craindre celle de Cécile et que dans cette maison, décidément, il n’était pas question de moins m’aimer.

 

Les voyages commencent toujours par de la brume qui traîne sur une rivière. Nous partîmes pour D... le matin, assez tôt, sans avoir annoncé notre intention de faire route ensemble. Lorsque je pense à des voyages je fais confiance à des images, toujours les mêmes : cette brume du matin, le restaurant où l’on déjeune, les Anglais à voitures couleur de géranium, la fièvre des villes où l’on arrive le soir avec l’impression d’une Afrique qui attend aux portes des faubourgs, béante, brûlante, car il n’est pas de voyage sans fournaise ni exotisme. J’y associe des images de compagnes : je les veux jeunes, au front brun, aux cheveux serrés sous un foulard qu’on retire à midi. Elles tournent vers elles le rétroviseur et s’y observent avec un sourire d’excuse. Elles allument des cigarettes, parlent peu, s’assoupissent parfois, et leur tête cogne alors doucement la vitre ou le dossier. Nous ne parlions pas de nous. Je veux dire : du scandale d’être ensemble, de cette erreur de date presque cocasse, de quoi nous paraissions vouloir détourner chacun l’attention de l’autre. Nous n’avions rien fixé. L’usage veut que l’on glisse, à la veille de ces absences à deux, un mot sur la chambre, ou les chambres ; un autre mot sur les risques du cœur. Nous n’avions rien dit. Je comptais, moi, sur le hasard, non point pour me livrer Laurence, mais pour m’indiquer une façon de faire, me glisser au bon moment la réplique. Nous partîmes en week-end comme des écoliers qui n’ont pas ouvert leur livre ; ils attendent qu’on leur souffle.

 — Ton Italie, c’est devenu D...

Je savais bien que nous aurions aussi une Italie, à la condition que nous fussions heureux à D..., heureux de D..., contents de nous.

 — D..., ce n’est pas un voyage. C’est une espèce de générale en plein air. C’est comme tous les festivals : un jamboree d’intellectuels. On les voit se promener en culottes courtes et le soir ils vont au Grand Jeu.

Des averses coupaient la monotonie de juin. Nous n’allions pas vite et des voitures doublaient la mienne avec des miaulements d’orgueil. « Tous les hôtels seront pleins », remarqua Laurence. C’était la phrase à ne pas relever. Trop tôt ou trop tard. Il fallait dire : « Trouver des chambres », ou « une chambre », mais « les hôtels » empestaient la mauvaise foi, la tromperie des décisions sur lesquelles on hésite encore. Je pensai soudain que Laurence m’avait toujours épargné, en trois années, les « mourir de sommeil », les « dormir debout » qui font haïr une femme. Comme nous étions faciles à vivre ! C’était bien cela : nous n’avions pas vécu ensemble, mais Laurence m’avait vécu et je l’avais vécue, comme une histoire, un songe coupé de réveils coléreux, une fraction distendue ou précipitée du temps. J’eus un mouvement de gratitude et je pris la main posée sur le genou voisin. Nous restâmes ainsi un moment sans parler, jusqu’à ce qu’un carrefour m’obligeât à changer de vitesse. Laurence fit une réflexion en l’air pour dissiper cette gêne : nos mains séparées.

Nous roulions vers D... dans le glissement mouillé de la route, dans la tiédeur et le gris de l’été normand, toutes ces douceurs du temps, ces cadeaux à deux sous, ce sentiment d’être protégés qui constitueraient un jour, nous le savions, un souvenir fugace et doux, une impression de lenteur, de paix et de propriété. Je ne devinais pas les pensées de Laurence. Je la croyais soumise à ces passages incertains d’images, de sons : vitre où glissait l’eau, soie déchirée des pneus, loin devant nous le ciel où noircissaient des nuages. Son profil était calme, calmes aussi ses gestes : les cigarettes, ouvrir et refermer son sac, tourner le visage vers moi. Cette pause me délivrait. J’aurais dû saisir les raisons de cette sécurité mais je me contentais aussi bien de la paresse. Il ne fallait rien brusquer, rien menacer de ce plaisir précaire d’être ensemble et d’avoir perdu la mémoire.

Nous déjeunâmes et fîmes dix détours. Le prétexte en était toujours une église à voir, devant laquelle nous passions avec ennui. Nous arrivâmes à D... vers cinq heures et allâmes droit à l’hôtel des Ducs, où justement une chambre était encore disponible.

 

*

Nous nous accordâmes d’un commun accord des vacances : nous étions ensemble depuis neuf heures et ne nous étions pas encore quittés. Nous avions appris en trois ans à prendre l’un de l’autre, et tous deux de notre paix, ce soin extrême.

 — Prends une douche, dit Laurence, je vais voir les rues.

J’étalai sur le lit les objets entassés dans la valise, beaucoup trop d’objets, que j’avais toujours une joie enfantine, dans les hôtels, à retrouver. J’aimais transporter avec moi ce magot : quatre chemises pour deux jours, dix cravates, des foulards même au plein de l’été. On jette les cravates sur le lit et l’on fredonne. Au bout d’une demi-heure la chambre sent le savon, puis la lavande, puis le tabac, et l’on regarde les rues par la fenêtre ouverte.

Je vis Laurence revenir les bras chargés de paquets. Elle avait acheté des oranges, un tricot gris, une bouteille de cognac et des gâteaux au chocolat. A son tour elle se changea. Je l’entendis fredonner elle aussi ses chansons de voyage. A sept heures nous quittâmes l’hôtel, élégants comme des princes de passage à D..., légers, la tête un peu chaude pour avoir bu trop vite.

Il paraît toujours improbable aux voyageurs, et même choquant, que des humains pareils à lui habitent ces villes faites pour être traversées en une heure, vues d’un coup d’œil. D’où ces naïvetés d’explorateur. Nous prenions à ces comédies le plaisir de ceux qui les dénoncent avant d’y sacrifier. (Ainsi des usages amoureux.) Nous jouions. Je m’aperçois que ce verbe nous servait, à Laurence et à moi, plusieurs fois par jour et dans des circonstances bien différentes. Nous passions devant les Uniprix d’où coulaient des tangos. Les vitrines débordaient d’objets en quelque sorte séparés de leur utilité, devenus les éléments d’un décor pour la fête du soir. C’est ainsi que nous achetâmes encore un foulard, un couteau à lames multiples et des gants en suédine verte. Je n’avais pas oublié Laurence, qui marchait à mon côté, s’exclamant de façon un peu agaçante, exigeant que je m’arrêtasse ici et là, mais elle faisait partie si secrètement de la soirée, de la nonchalance et des conventions de « l’arrivée à D... » que sa présence allait de soi et que j’avais cessé de m’en étonner. Il m’arrivait sans doute de jeter vers elle un regard d’impatience, ou de déplorer que ses vêtements ne fussent pas mieux assortis, que les gants verts, de caprice, fussent devenus une demi-faute de goût. Mais ce n’étaient que des sentiments passagers, pas même exprimés, ni avoués, qui faisaient peser sur mon plaisir une ombre vague, une arrière-pensée où j’aurais pu reconnaître, avec un peu de lucidité, ma vieille fatigue. Mais j’avais l’habitude de ne pas goûter de parfaits sentiments. Il me paraissait normal qu’un peu d’irritation cohabitât toujours avec le plaisir. Je ne m’étonnais plus de ces impressions qui m’avaient fait peur autrefois : ne pas supporter à côté de moi une Laurence qui m’émouvait l’instant d’auparavant, ricaner d’élégances qui m’avaient séduit. Il me semblait même que cette liberté à l’endroit de mon amour était un bon signe. Je me sentais assuré d’aimer, comme sont assurés de vivre les malades qui osent prononcer le nom de leur maladie. Il n’y avait plus pour moi, pensais-je, ni entre nous, de mots sacrés, de sentiments couverts par les tabous de l’amour, fût-ce l’impatience ou le dépit. Nous étions revenus de tout et nous étions bien libres de baptiser Palais ce fortin délabré..., etc. Dix comparaisons tout aussi sottes qui me rassuraient, à la fois parce qu’elles mentaient, et parce qu’elles mentaient avec une apparence de cynisme. Le cynisme me garantissait contre les risques du mensonge et le mensonge me préservait d’un plus cruel cynisme. Dans la foule qui encombrait les trottoirs je serrais très fort le coude de Laurence, ou j’entourais ses épaules de mon bras et je me sentais traversé, comme par autant de fines blessures, par ces sentiments contraires qui donnaient du feu et de l’intérêt à mon amour.

La représentation du soir devait avoir lieu dans la cour d’un Palais. Des milliers de chaises y avaient été disposées, sur le dossier desquelles voletaient autant de papillons blancs. On croisait dans la ville des flâneurs pareils à nous, les bras ballants ou les mains croisées dans le dos, l’œil curieux pour observer D... qui baissait ses volets et prenait l’air du soir. L’impatience nous tirait insensiblement vers le Palais du Festival, autour duquel les groupes devenaient plus nombreux. Nous reconnaissions beaucoup d’amis, que nous saluions de loin avec circonspection. Si nous ne pouvions faire autrement nous leur serrions vite la main et nous nous échappions. Nous avions adopté sans nous consulter cette attitude d’amants furtifs, avides de solitude. Nous y trouvions une fois encore, mais dans un décor et des circonstances plus romanesques, le plaisir de jouer un rôle au bord duquel nous hésitions tous deux. Nous espérions que le simulacre nous entraînerait à l’aventure, à moins que nous ne fussions simplement satisfaits d’étonner. Les abords immédiats du Palais ressemblaient au foyer de Marigny ou de Chaillot un soir de Première. Nous nous signalions, Laurence et moi, les airs entendus, les airs réprobateurs, les airs surpris, ce répertoire de l’amitié. Les autocars multicolores de la troupe donnaient à ce rassemblement des airs de meeting luxueux. Au loin éclata une fanfare de chasse, que notre fête parut annexer aussitôt bien qu’elle n’eût probablement rien à voir avec tout cela.

 

*

J’ai conservé de cette soirée les souvenirs précis que j’essaie d’évoquer. Mais ne sont-ils pas précis pour moi seul ? Ou ne les ai-je pas déjà organisés, pour ma mémoire, en une coulée unie du temps, à quoi ne ressemblèrent pas ces heures ? On dit « le goût des souvenirs » et l’expression est bonne, qui signifie à la fois le plaisir de se rappeler, et que la mémoire est pleine de fleurs fanées, ou d’impressions si légères qu’on ne les fixe qu’au prix de comparaisons grossières. Ainsi le bonheur comme un jardin, comme un bon dîner. Il y a aussi le goût du danger, des fêtes, des saisons éclatantes. L’été pluvieux de D..., les ruines, l’attente du spectacle, l’impatience de visages connus jusqu’à l’ennui, composaient pourtant ce soir-là un équilibre rare, rendaient un son neuf. Pourquoi ? La vie à deux n’est pas seulement une auberge espagnole. Il faut compter aussi avec la magie, le courage. Nous n’avions guère le sentiment d’être courageux, ni que le sort nous souriait, mais nous étions saisis par le vif mouvement des rues, l’accélération des instants, les prestiges un peu désuets de la tragédie. Les fêtes ne sont pas composées seulement de programmes et de lumières. Elles sont faites de la dérive de la foule, d’une certaine vitesse brillante des mots, d’une menace qui rôde, nuit ou mort, et qui donne à de minces plaisirs le piquant du danger. J’écris les tangos, le bras de Laurence, des airs entendus, et s’il est exact que le bonheur, ce soir-là, c’était de tenir Laurence près de moi, de marcher sur un rythme de danse et d’écarter comme des mendiants les amis complices, il n’en est pas moins vrai que je reste sur ma faim. J’ai la curiosité des petites choses. Mais raconte-t-on une affaire amoureuse avec cette minutie ? Je ressemble aux vieilles filles riches d’un seul bal, d’un seul baiser, d’une jeunesse étirée dix ans comme un long élastique qui se rompt un jour en faisant mal aux doigts. Ces détails m’occupent entièrement. Nous ne possédons plus, après six mois, que ces disques usés, ces itinéraires de promenades. Les corps sont prêts à trahir, les mots peuvent encore servir mais la fidélité se réfugie dans d’étranges retraites : l’intimisme, les rengaines. On a des tiroirs pleins d’objets, les bouts de ficelles d’un grand amour.

De loin en loin j’écris un paragraphe gonflé de tristesse comme une gorge de sanglots, avec des couleurs, des oriflammes sur le ciel noir et la chute des mots sur le mot « amour ». C’est un mot que j’ai réhabilité. J’aime à parler d’une histoire d’amour, d’une chanson d’amour. J’en ai fait des expressions voluptueuses, d’un gris de velours, qui nourrissent lourdement la mémoire. Dans « histoire d’amour » il y a en effet le noir, le soir, l’étonnement, et ce tissu à caresser dont la rime exige qu’il soit du velours. Je ne joue pas avec ces enchaînements d’images, cette docilité des mots qui se laissent toucher du bout des doigts comme des animaux. J’y accroche ma peur d’oublier ; j’y rassure une fièvre jamais éteinte. Ce n’est pas seulement le mauve satiné de Parme, l’aigu de pierre et d’or de Bayeux, les magies proustiennes jointes aux conversations de femme du monde, c’est la crainte, la dérision d’une liaison achevée, l’édifice fragile d’un seul souvenir érigé en preuve ou en symbole. C’est Laurence ressuscitée dans sa meilleure peau, son meilleur rôle, son meilleur jour. C’est l’espoir insensé de tout réduire, s’il le faut, à un seul rôle et à un seul jour ; de renoncer, s’il le faut, à ces visages qui se trahissaient l’un l’autre et qui finissent par former un visage vivant. C’est la tentation de préférer à la vivante une morte sur laquelle on ne me discute aucun droit, au risque d’une nouvelle aventure le soin minutieux d’en raconter une ancienne.

La pluie recommença à neuf heures et l’on joua le Cid derrière ce rideau brillant, ce brouillard qui paraissait tomber comme la cendre d’un volcan et que les faisceaux des projecteurs rayaient de blanc. Nous étions tassés sur les chaises, engoncés dans nos imperméables, avec une goutte qui parfois glissait des cheveux de Laurence sur son front et ses tempes. Nous n’avions pas cessé de nous tenir la main, et nos deux mains étaient crispées de froid. Nous étions deux amants surpris et tués dans leurs transports. Jamais je n’avais vu Laurence belle comme elle était ce soir-là. Laurence-la-Jolie, Laurence l’Apprêtée était devenue belle sous la pluie, malgré ses cheveux qui pendaient et le col relevé de sa gabardine. Elle avait le visage de quelqu’un qui a comblé ses désirs. Sur la scène claquaient les fouets, vibraient les lames des espagnolades cornéliennes. Chimène, Rodrigue étaient beaux. Lorsqu’ils tournèrent l’un vers l’autre des visages que la pluie avait transformés en masques de nageurs héroïques je portai attention à ne pas serrer davantage la main de Laurence. Je craignais que ce mouvement ne lui parût sot. Je sentais entre nous assez de complaisance, une exaltation un peu louche que seuls nos sourires désarmeraient. Ce fut elle qui me serra le poignet, en le caressant du bout de son index, et la caresse ressemblait en effet à un sourire destiné à demander pardon sans sérieux.

Le soir on traîna dans les cafés de D..., de table en table, chacun polissant son jugement. Il y fallait de la nonchalance, la chaleur de l’amitié, du désenchantement. Nous avions envie d’aller à deux jusqu’au fleuve. De nous tenir le bras et la main avec les huit doigts croisés. Mais chacun craignait d’être dupe, de croire à cette promenade de collégiens, de ne pas donner à l’autre de preuves assez convaincantes de son humour.

Nous usâmes ainsi deux heures de la nuit sur des banquettes avant de retrouver la voiture.

 

*

La chambre aux deux fenêtres ouvertes sentait la pluie et la campagne. Nous posâmes sur le tapis la bouteille apportée par Laurence, deux verres et les cigarettes. La paix était revenue avec nous, comme une compagne sûre. Elle s’allongea près de nous, la tête, comme Laurence, loin du lit et les genoux en l’air. Nous la regardions affectueusement. Nous avions envie de lui demander raison de sa longue absence. Pourquoi nous avait-elle abandonnés ? Nous respections son silence qui rendait le nôtre léger. Nous bûmes sans hâte, une cigarette allumant l’autre ; des musiques superflues nous visitèrent, puis retournèrent aux bals du samedi. Sous nos fenêtres la ville déroulait le grand traîne-semelles de l’été. Les sourires posés sur les lèvres de Laurence et les miennes avaient enfin le naturel de l’amusement, d’une fin de jour réussie. Ce fut ce sourire que je soulignai d’abord du doigt, lentement, mon index dessinant sur la bouche de Laurence une bouche idéale comme en dessinent les enfants, avec ses deux renflements en forme de vagues et son arc destiné à la bonté. Puis je me penchai sur cette double bouche devenue sinueuse et je l’embrassai, avec, oui, une application merveilleuse. Le mot ne nous trahit pas. Nous étions appliqués comme des guerriers le sont à la victoire, des mathématiciens à la justesse des nombres, avec le sentiment que la paix dépendait de notre zèle. Nous qui avions beaucoup pratiqué l’obscurité, nous nous retrouvions et nous découvrions la lumière. Nous n’avions plus rien à cacher : avais-je jamais embrassé Laurence sans fermer les yeux ? L’avais-je déjà observée avec cette avidité sans angoisse ? Avec seulement reconnaissance, surprise, envie de bien faire ? J’avais envie d’elle, mais comme l’hiver a envie de l’été. C’était la politesse finale de l’amour, qui respecte l’autre mais ne s’oublie pas ; qui demande autant qu’il donne. Nous avions tâtonné trois ans sans trouver ce juste prix. Laurence avait été la prodigue, j’avais été l’usurier de la fortune que le hasard nous accordait ce soir, ce soir-là seulement, et pour une heure. La tête de Laurence était posée bien fermement sur le tapis au milieu de ses cheveux épars. Elle me regardait droit, avec un sourire des yeux, pendant que mon visage s’approchait du sien, faisait avec le sien des angles différents, jusqu’à voir ses yeux renversés et ses traits comme ceux d’une évanouie que l’on eût portée devant moi, la tête pendante. Mais toujours ses lèvres étaient dociles aux miennes, douces, ouvertes, et nous partagions un seul baiser pendant que nos visages dérivaient comme deux astres. Nous nous séparions brièvement pour reprendre souffle et rire. J’embrassais les tempes, les joues plates, les ailes du nez, le bord blond-blanc des cheveux. Puis je revenais aux lèvres et je jouais en secret aux comparaisons de sources et de fleurs. Laurence avait posé ses mains à plat sur le tapis. J’étais accoudé, mes mains à moi sur ses épaules, et nos corps attendaient loin de nous que s’épuisât la science des lèvres, ce bavardage sans paroles, cette allure de boire l’autre. Nos corps qui brûlaient, mais sans impatience. Désormais le temps cessait de nous être compté. Nous serions réunis. Nous allions vers le plaisir, vers les yeux refermés de la nuit, d’un mouvement assuré. Je n’avais rien à demander, Laurence rien à accorder ; nous étions ensemble, nous n’avions pas cessé de l’être et ce baiser n’avait jamais cessé, ni ce balancement obstiné, ce refus simulé que je faisais avec la tête, pour mieux sentir sous mes lèvres celles de Laurence, ses dents, sa langue rapide, tous les jeux, ; les morsures, les consentements du baiser, qui me répondaient.

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