Les Orphelins d'Auteuil
2 - une Mobilite Funeste
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UNE MOBILITE FUNESTE
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« ... Ma lettre à Mme de Malbée, cette lettre dans laquelle tous les témoignages de regret, d’amour et de dévouement lui étaient prodigués, cette lettre où je désavouais toutes les plaintes que j’avais pu former contre elle, était encore à la poste que déjà la résolution contraire était dans mon cœur. Avec cette mobilité funeste, il n’est pas étonnant que l’on m’ait accusé de fausseté... »
Benjamin CONSTANT.
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MON remords à l’endroit de Cécile, le sentiment d’une promesse esquivée, d’un confort répudié à la légère, le calcul qui pesait une proie et une ombre, bref un peu d’ennui, un peu de crainte, tout cela n’apparut pas au départ du voyage, mais quelques jours auparavant, dès que la date en eut été fixée.
Vis-à-vis de Laurence, cette division encore mal discernable introduite entre nous se manifesta par de la distraction. Une distraction désordonnée, capricieuse, qu’elle attribua sans doute au projet en train de s’accomplir, voire à l’anxiété. J’avais dit plusieurs fois de ce départ proposé qu’il engageait des sentiments délicats, que ce voyage ne serait pas « facile », etc. Nous nous apprêtions à une expérience aux dosages rares, aux réactions imprévisibles, ou bien encore à une espèce d’horlogerie, de mise au point d’un sentiment livré jusque-là aux gros doigts de la passion. Cette perspective justifiait l’inquiétude.
Je vis beaucoup Cécile les quelques jours qui précédèrent immédiatement le voyage. La sorte de mensonge que je lui réservais exigeait en effet de mûrir. Certains mensonges gagnent à éclater, d’autres à croître sans hâte, avec le naturel des plantes. Ils forment une végétation aux luxuriances de Tropiques, épaisse à s’y perdre ; ils pourrissent la vérité insensiblement ; ils sont le temps qui passe, la patience.
Sitôt que je fus assuré que notre départ aurait lieu, je découvris que, pour l’avoir accepté, Laurence devait y tenir plus fermement que moi. J’avais en effet usé, à la convaincre, beaucoup de ma passion. Les surprises heureuses nous trouvent dans une fraîcheur d’âme, dans une forme parfaites. On est plein de force pour conquérir ce qui nous est donné sans combat, alors qu’on épuise au combat des réserves d’imagination qui font défaut après la victoire. Au contraire Laurence, après avoir feint plusieurs semaines de ne plus croire en cet amour ressuscité, après avoir, pour me décourager et détourner un sentiment qui la tentait, essayé des ressources de l’humour, de la mémoire, de l’expérience, Laurence se trouvait maintenant découverte et vouée par sa longue résistance à une chute plus spectaculaire. Elle s’était surveillée trop longtemps pour n’avoir pas envie de se laisser aller. Sa méfiance tombée, je la retrouvais aussi abandonnée que deux années auparavant, à l’époque où la prudence nous paraissait à chacun une injure assez vaine infligée à l’autre. Je me surpris donc à surveiller une Laurence qui ne se surveillait plus. Je découvris qu’elle comptait sur une absence plus longue que je ne l’avais fixée. Je lui fis comprendre que seul le manque d’argent nous contraignait à un voyage aussi bref. Elle trouva de l’argent, qu’elle m’offrit et que j’acceptai. Il me sembla reconnaître là un geste de Cécile, un de ces gestes qui n’étaient pas étrangers au bonheur que j’avais goûté auprès d’elle, et j’en aimai davantage Laurence. Nous ne parlâmes plus d’argent, ni même de la durée du voyage ; nous étions d’accord sur Rome, et pour l’atteindre nous imaginions une croisière paresseuse dans le soleil, des matins et des soirs qui se ressembleraient.
Afin de quitter Cécile plus facilement et de la laisser à mon endroit dans une incertitude qui réservât l’avenir, je fis en sorte de la mettre dans son tort. J’y parvins à force de mauvaise humeur et de dérobades à quoi elle ne comprit rien. J’excellais avec elle à ces façons de faire qui déroutent. L’on me soupçonna, plutôt que de comédie, de tristesse, d’une sorte de folie d’avoir mal, et l’on me pardonna. Je me suis contenté souvent de ces rémissions provisoires. Elles font gagner du temps. Elles laissent le loisir de peser le pour et le contre et d’arrêter une attitude conséquente. Puis Cécile en vint à me critiquer assez durement et je lui infligeai l’annonce de mon voyage comme une punition. A simuler ces désordres et ces colères on se prend au jeu. Je n’étais pas loin, à la veille du départ, de soupçonner Cécile, ni de me féliciter de la leçon que j’allais lui administrer. En tout cas j’étais plein vis-à-vis d’elle de rancune. Il y avait, malheureusement, son visage. Je résiste aux reproches, aux mises en demeure, mais un visage défait par la peine s’interpose entre moi et mes intentions. Il m’était arrivé déjà d’être détourné de mes calculs par l’image de la tristesse qu’ils entraînaient. Il fallut cette fois-là tout le mouvement du départ, la docilité de Laurence à mes désirs, pour étouffer la gêne où me jeta Cécile en ne protestant pas contre l’injustice qui lui était faite. Je descendis l’escalier de l’immeuble du boulevard Raspail en veillant précieusement sur ma colère. Je craignais qu’une inattention ne suffît à la laisser s’épuiser et ne me livrât sans défense aux remords. Dans la rue je recomposai en hâte un sentiment de soulagement et de cynisme, décidé à m’en tenir là jusqu’au départ. Mais déjà s’installait en moi, non pas exactement du regret ni de l’anxiété, mais le sentiment d’une erreur, d’un usage abusif de ma liberté. Je sentais que mon désir de Laurence n’avait pas perdu de sa réalité ni de sa force, mais déjà je n’offrais plus à ce désir et à ce projet qu’un profil réticent ; j’étais tout détourné d’eux, et Cécile abandonnée commençait d’accaparer mes pensées.
*
Nous avions d’abord prévu de passer notre première nuit dans les Alpes, au pied du Mont-Cenis dont je comptais emprunter la route vers Turin. Nous dînâmes à Chambéry. Au lieu d’y chercher une chambre nous décidâmes de pousser un peu notre chemin. Ces fièvres de la route ne sont pas déplaisantes. Nous remontions la vallée de la Maurienne lorsqu’un orage éclata. C’était une des nuits les plus courtes de l’année, et l’horizon, à dix heures, était encore délavé de jour. Des deux côtés de la route nous apercevions parfois des usines aux fours rouges. Ces enfers, avec leurs forges et leurs fumées empestées, appelèrent les feux du ciel et nous fûmes bientôt au centre d’un immense éclatement. Les éclairs faisaient une seconde, de la montagne, une lune déserte et bleue puis nous laissaient aveugles, scrutant la nuit noyée avec des yeux agrandis. Nous nous arrêtâmes au pied du col, à Lanslebourg, où l’on ne pouvait nous offrir aucune chambre. Un souillon nous servit du mauvais café en regardant la pendule. Il était près de minuit et l’orage ne s’apaisait pas.
Assis à la table de l’hôtel nous nous contemplâmes avec une égale fatigue. La journée avait passé dans la monotonie des routes, que n’avait rompue aucun des incidents sur lesquels on compte pour fixer le souvenir. Nous étions partis tôt et nous avions bavardé sans méfiance. Dès midi une lassitude nous avait saisis, qui n’avait pas relâché son mol ascendant. J’allai sécher mes cheveux, me recoiffer et passer de l’eau sur mon visage. Je me rappelle avec quelle colère je relevai la tête du lavabo et me fixai, de près, haineusement, dans le miroir. Je me fis un sourire et revins vers Laurence, sinon apaisé, au moins résolu à la diplomatie. Son visage à elle avait durci, comme toujours dans la fatigue ou la colère d’être jouée. On nous apporta du pain, du fromage et une cafetière pleine, que Laurence serra entre ses mains pour les réchauffer. L’hôtelière avait pris son parti de notre présence en apprenant que nous comptions franchir le col sans attendre le matin. Nous demandâmes du vin avec le fromage et nos pommettes furent bientôt écarlates. Nous bavardions de nouveau, avec application.
*
L’orage parut mourir dès que nous fûmes au-dessus de Lanslebourg. Nous débouchâmes sur un ciel clair et dans une tempête qui brossait les cimes des sapins. Laurence parlait à mi-voix. Nous entendions les gifles soudaines du vent contre le pare-brise après chaque virage. Nous dépassâmes la forêt et la tempête redoubla ; une tempête immobile maintenant que les arbres n’étaient plus là pour en mesurer la violence. Nous traversâmes une espèce de forteresse abandonnée. Les remparts, les casernements aux fenêtres béantes avaient la même pâleur morte que les montagnes qui surplombaient la route. A l’intérieur du poste nous réveillâmes un douanier qui nous soupçonna. Qu’avions-nous l’air de fuir ou de poursuivre ? Nos passeports tendus du bout des doigts nous donnaient des airs de coupables. Il faisait une chaleur de four dans la cabane, et la radio diffusait une belle chanson noire.
— « Lena Horne », dis-je...
— « Bessie Smith », répondit Laurence.
Nous allumâmes des cigarettes. Il fallut traverser encore, pour rejoindre la voiture, le fleuve glacé du vent qui franchissait le col en sifflant. Ensuite ce fut la rive d’un lac blanc, les lacets de la descente, l’impression de mourir de fatigue dans le cri des pneus. Nous ne dîmes plus un mot. Après la frontière italienne je traversai Susa et Bussoleno à cent. Au passage nous lûmes sur une pancarte « Rivoli », puis vinrent les avenues tièdes de Turin, le vide, la nuit minérale des villes. Laurence s’était endormie contre moi et je conduisais doucement.
Au réveil je trouvai l’envie de téléphoner à Cécile installée en moi comme si le rêve l’y eût ancrée solidement. Un besoin, un désir, un geste évidents. C’était bien cela : un geste. On en a de semblables envers les veuves de vieux serviteurs, les employés congédiés. Rien n’était plus simple. Le téléphone était à portée de ma main. De la chambre voisine Laurence ne m’entendrait pas appeler. Je prendrais la chose en souriant. Je dirais : « Tu vois, ma première pensée italienne est pour toi. » J’imaginais déjà, boulevard Raspail, la tranquillité restaurée, avec ses compagnes ; la paresse, la vanité. Peut-être ce mot — vanité — sur lequel je butai, me détourna-t-il de mon intention ? Il levait avec lui de solides griefs. Chez Cécile, tous les gendarmes de la terre et du ciel conspiraient à maintenir l’ordre. Cécile traversait sa propre vie (par exemple son aventure avec moi) comme ces présidents qui vont d’un bout à l’autre de leur capitale au fond de voitures fermées. Mon appel la confirmerait dans ses crédulités, ses confiances, ses patiences, l’arsenal dégoûtant de ceux qui ont raison. Cela me levait le cœur. Sans parler du sentiment d’étrange té que la chambre d’hôtel, sur laquelle j’avais ouvert les yeux, aggravait maintenant très vite. Entre Cécile et moi la distance avait crû en une minute, au point de rendre absurde ce geste de téléphoner, presque décidé l’instant auparavant.
Laurence entra, portant le plateau du déjeuner qu’on avait déposé chez elle. Il n’était plus question d’appeler Cécile et je n’y songeai plus.
Nous déjeunâmes à une terrasse, sous un parasol rouge. Le soir nous étions à Orta, au bord d’un lac ; j’avais oublié mes scrupules.
Nous avions fixé un rendez-vous au bonheur dans ce village. Nous l’y trouvâmes comme un ami qu’on aperçoit de loin. A peine changés nous descendîmes pour une promenade. Ce n’est qu’au départ de cette promenade que se dissipa tout à fait la gêne apparue la veille entre nous, en voiture, puis réapparue à Lanslebourg, une gêne faite pour Laurence, j’imagine, d’étonnement (l’étonnement d’être à mes côtés) et de fatigue (d’avoir ce rôle à jouer). Pour moi je m’effrayais surtout de l’application que j’avais dû mettre à bavarder avec elle. Peut-être avais-je éprouvé autrefois les mêmes difficultés pour ne conserver que sa facilité à notre commerce. C’était selon moi le signe de notre accord. Je ne me souvenais pas d’hésitations semblables avant de parler, de l’embarras du choix (mais un choix dont aucun terme ne me satisfaisait).
J’avais eu, pendant une journée entière, le sentiment d’un paysage informe, de mots au sens incertain, un monde mouvant à travers lequel je m’aventurais. Je ne croyais pas si bien dire lorsque j’évoquais les difficultés du voyage. Laurence ne facilitait pas les choses. Sans doute se reprochait-elle l’inutilité de l’aventure ? Une femme qui accepte, il y a toujours un instant où elle a l’air d’une fille. La liberté des mœurs, un dédain égal à celui de l’homme, le plaisir lui-même ne soldent pas ces froissements de l’honneur. J’aurais pu, à force de naturel, en rendre à Laurence. Mais nos défaillances ne pouvaient que coïncider ; elles s’appelaient l’une l’autre et s’aggravaient. Laurence s’était tassée loin de moi dans la voiture et je me rappelle la colère avec laquelle plusieurs fois j’avais regardé son corps, le corps que j’aimais, mais qui pouvait m’inspirer du dégoût si Laurence elle-même cessait d’en tirer gloire. Cette fille recroquevillée, rageuse sous ses airs humbles, me précipitait dans l’ennui. Le soin qui glaçait nos propos nous eût jadis donné la panique.
— J’espère que tu n’es pas fatiguée, disais-je.
Des paroles à nous vouvoyer, nous dont le tutoiement avait toujours exprimé une disposition si naturelle. J’avais cru en quittant Cécile pour quelques semaines qu’aimer Laurence ne serait pas un rôle. Or ce n’était qu’un rôle plus facile, qui collait mieux à ma peau que le rôle « Cécile », mais dont l’aisance même (qui me paraissait d’ailleurs une espèce de péché) se démentait parfois, m’imposant toute une part de composition à quoi je n’étais pas préparé. Et composer était un mot juste, qui voulait dire à la fois mettre les pouces et recourir à l’invention. En vérité, ce commencement du voyage ressemblait sans doute assez fidèlement aux commencements de notre liaison, quatre ans auparavant, mais il les reconstituait sans illusion. Nous faisions le même chemin mais nous n’étions plus abusés, comme autrefois, par l’apparence d’un mouvement naturel qui nous eût portés l’un vers l’autre. L’amour-passion est fait de complaisance et de fatalité, et surtout de complaisance à la fatalité. On y devient paresseux. On se laisse tromper par l’oisiveté de l’amour. On occupe cet irrépressible courant, dont on attend qu’il nous mène à l’autre sans histoire, sinon les histoires brûlantes du désir, des reproches, des pardons. Meure la passion, et l’on reste en face d’un partenaire plus séduisant, plus sûr, plus ressemblant que les autres, mais étranger. Etranger sans haine, étranger sans excès de désespoir, mais qui exige pour être approché, reconnu, pour être aimé, un labeur assez semblable à celui de l’amitié. Jamais l’expression « repartir à zéro » ne m’avait paru aussi juste que pendant la route. Il n’y avait rien d’acquis entre Laurence et moi. Tout restait à entreprendre, à gagner ; et « tout », cela signifiait de la patience, être prudent, séduire, rassurer. A cette tranquillité de l’autre chacun de nous se fût lui-même rassuré, comme il se blessait à ses défaillances. Le plus urgent était de redonner à notre voyage sa nécessité. S’ils n’ont pas le sentiment d’accomplir un sort inéluctable les amants s’aiment mal. S’ils n’ont pas à vaincre des ennemis implacables leur histoire s’effrite. « Inéluctable », « implacable » ; la perspective d’un amour est-elle faite de ces chemins barrés ? Pris au piège, les amants consacrent toute leur force au défi, ils résistent à une conjuration universelle, ils cumulent le plaisir d’une situation intéressante, l’héroïsme, la douceur d’aimer. De petits griefs, des complices, l’indulgence sont autant de fausses alliances pour ce combat. Il n’est de bonne guerre que du droit, de bon amour qu’inscrit dans la logique des choses. Voilà qu’il nous semblait manquer à cette logique. Il nous fallait avant tout récupérer notre ardeur à l’aventure, ce composé instable de jeu, d’attendrissement sur soi-même et sur les circonstances, d’angoisse véritable, que je retrouvai avec un plaisir qui le multiplia, ce soir d’Orta, sur le chemin qui longeait l’eau.
C’était un chemin étrange ; à moitié un chemin, à moitié un quai, dont les dalles disjointes se soulevaient ou faisaient place à des embarcadères. Des jardins le bordaient, au fond desquels on voyait des palais. Mais doit-on nommer palais ou villas ces demeures aux murs jaunes et aux fenêtres immenses, bâties sur les rives des lacs ? On les a conçues pour les fêtes et l’intrigue, du moins l’imagine-ton ainsi. Laurence disait avec un sourire moqueur :
— Nos Palais...
Elle n’aimait pas les châteaux, ni l’ostentation ; elle professait des luxes rares, le culte du détail. C’étaient des palais abandonnés. Les allées ratissées de leurs jardins étaient désertes et leurs persiennes closes. Nous ne pouvions détourner nos regards de ces bâtisses vides ; elles occupaient terriblement l’imagination. « Quelque famille milanaise ? » pensait-on en observant des armes sculptées au-dessus des portes. C’est vrai que les châteaux font rire, comme les reins corsetés, les mâchoires dignes. C’était une vraie plantation de châteaux, le lotissement du faste. Laurence se moquait toujours. Si l’étroitesse du chemin ne l’interdisait pas je lui prenais le bras, ou bien je me penchais vers elle et posais mes lèvres sur son épaule. Des demeures plus grandes se succédèrent bientôt, isolées au milieu de parcs, toujours fermées. Quelle peste avait frappé ce rivage ?
— Pourquoi as-tu proposé ce voyage ?
Que pouvais-je répondre ? A ce moment les réponses qui me venaient à l’esprit me parurent toutes affectées, des répliques de théâtre, de ces paroles qui sont autant de comédies futiles. Je pouvais dire aussi bien — c’est-à-dire aussi mal, aussi vainement — « pour y vérifier d’anciens échecs, y mesurer d’anciennes chances, enterrer le passé, le ranimer, m’en souvenir, le réapprendre, pour en finir, pour recommencer — par rancune, par tendresse »...
— Par ennui, dis-je, ennui d’aimer mal.
— M’aimes-tu mieux que Cécile ? Ou seulement mieux qu’autrefois ?
Je secouai la tête. Je voulais écarter Cécile de la conversation, puisque Laurence paraissait décidée à mener une conversation. Il aurait fallu répondre qu’il ne s’agissait pas de faire mieux, mais de faire aussi mal sur une matière connue, dans un style qui me plaisait.
— Je suis surpris de me retrouver avec toi, mais en même temps tu es la compagne la moins surprenante. J’ai le sentiment agréable, et aussi le sentiment désagréable, que nous sommes abonnés l’un à l’autre. Parfois je me dis que c’est ignoble, qu’il faut être vulgaire, pauvre, lâche pour accepter cela. Parfois aussi j’imagine que c’est un des visages convenables de la tendresse, un visage qui vieillit assez bien, qui ne me fait plus peur. Je n’en connais pas de plus convaincant. Et puis, nos paroles, nos silences... Nous n’y jouons plus rien. Quel repos de savoir que ton opinion sur moi est faite. Que les erreurs et les indulgences sont acquises une fois pour toutes. Nous sommes un vrai couple ; je n’en reviens pas. Simplement, nous ne savons pas encore si nous allons trouver ici des raisons de nous fuir ou de nous garder. Pour ma part je ne balancerai pas. La première certitude sera la bonne. Je ne parle pas des impulsions...
— Ce que tu appelles des impulsions, ce sont les envies de crier, de s’en aller, de rire...
Je hochai la tête avec mon meilleur sourire. En même temps j’étais un peu dépité de constater que Laurence, elle aussi, avait traversé en deux jours des printemps et des intempéries. Me voyait-elle, moi, comme je la voyais, elle ? Mes sévérités, je savais quoi en penser ; mais les siennes ? Je frémis à me remémorer mes impatiences envers elle, une cruauté parfois sordide, appliquée aux petites choses. Etais-je soumis aux mêmes injustices ? Je me rappelai sur le coup des demi-sourires, des demi-silences. La méchanceté (et sa sœur aînée, l’indulgence) étaient vouées avec Laurence aux demi-mesures, pour le blâme comme pour la pudeur.
Je répondis mollement :
— Je suppose que tu connais cela aussi bien que moi. Il ne faut pas s’en inquiéter. Ce sont probablement des velléités assez saines.
« Saines » était un bon mot. Il convenait de tout expliquer par la santé, l’expulsion nécessaire des humeurs, les franches saignées.
— Lorsque nous étions séparés, avais-tu ces mêmes velléités en ma faveur ?
Peut-être la voix était-elle plus âpre que Laurence ne l’eût souhaité ?
— Bien sûr ; ces mouvements vont sans dire. En ce moment même...
Nous fîmes aussi des ricochets sur l’eau du lac. Le quai semblait ne point devoir finir. Nous revînmes vers le village avec les palais à main gauche. Sans nous l’avouer nous guettions sur les façades une fenêtre éclairée qui nous eût permis de deviner ces secrets dérobés. On entendait au loin une radio. « Le ciel est devenu vert », dis-je. J’imaginais que cette sotte remarque, Cécile l’eût faite à ma place si elle eût été là. J’en voulus à Laurence de ne pas m’épargner plus souvent ces pauvretés. Mais les eût-elle prises à sa charge que je lui en eusse voulu. Ce n’était pas de l’inconséquence si j’exigeais d’elle plus que de moi, c’est que je l’estimais davantage. Je l’enlaçai et je levai la tête avec un sourire vague adressé aux nuages, comme un homme libre.
*
Ce malaise fugace, le lendemain matin, était-ce encore la fièvre du téléphone ? Cécile m’investissait chaque nuit.
La journée n’était pas lumineuse malgré son soleil blanc, un soleil de migraine. Je m’habillai rapidement et je descendis sur la terrasse qui surplombait le lac. Il était tard et je pus boire plusieurs Cinzano blancs (j’aimais commander « Cinzano bianco ! ») sans étonner le barman.
A San Giulio, qui est une île du lac, nous retrouvâmes des palais, mais entassés entre les ruelles étroites, mur à mur. Par une fenêtre ouverte nous aperçûmes un sol dallé de rouge, ciré, brillant, et les meubles de Venise, nacrés et noirs. J’aime ces visions qui passent au rythme de la marche. Des taches jaunes : un canapé, son reflet dans un miroir accroché bas. Je sentais presque de la haine en moi, à regarder de loin ces salons fermés. De la haine et une envie joueuse. « Tu devrais être une comtesse milanaise », dis-je à Laurence. Laurence riche, Laurence étrangère, me faisant visiter sa maison avec des exclamations de plaisir, des poursuites. Elle aurait eu les trente-cinq ans impérieux, une dureté habile à fondre pour moi. « Cara, aurais-je dit, carissima, vendons San Giulio et habitons Rome (ou Naples, ou Capri). Vous avez besoin du Sud. Orta, ce sont les Vosges de l’Italie. D’ailleurs vous n’avez de plaisir qu’à vous allonger, vos chiens à vos pieds. C’est une scène capriote, c’est un style romain, etc. »
Laurence était arrêtée au milieu de la ruelle, dix pas devant moi ; elle allumait une cigarette. « Petite Française », dis-je. Elle me regarda venir comme elle eût regardé boiter Byron, se pendre Nerval. Je lui souris modestement. Elle aussi sourit, à regret me sembla-t-il, à ce petit Français.
Nous déjeunâmes avec les taches remuantes du soleil sur la nappe, nos fronts, nos bras sombres. Je bus trop de vin et fis boire Laurence, du vin de Côme à la légèreté métallique, que nous prenions par sympathie pour Hemingway, de même qu’à Paris nous finissions les soirées au Harry’s Bar, et nous croisions en sortant les putains à fourrures blanches. Nous parlions fort. J’appelais cela « s’étaler ». On dit aussi « étaler sa complaisance », ou assez laidement « s’étaler sur la table ». Lorsque nous buvions notre conversation ressemblait à une vitrine. Nous exposions la marchandise : humour, tristesse, soudaine lucidité. Tout était à vendre. Mais nous n’étions que deux, tour à tour marchands et acheteurs, et nos marchés étaient vite conclus : tout contre tout, un troc de copains, les yeux fermés, de confiance. Notre paix valait bien d’écouter l’autre rincer son âme. Ces lavages méticuleux étonnent, puis dégoûtent, mais on s’y accoutume. Vers trois heures nous nous retrouvâmes seuls sur la terrasse, dans une lourdeur presque brumeuse qui annonçait l’orage. Laurence gagna sa chambre pour y faire une sieste.
*
J’avais le sentiment, heure par heure, de revivre un voyage imaginaire, ou bien effectué naguère auprès d’une ombre qui se fût nommée Laurence, et ce double voyage — le réel et ce modèle triste auquel il ressemblait — était aussi différent que possible de ce que j’avais attendu. Au lieu des matins, des soirs frais, des déjeuners à l’ombre, des salles sonores de Musées, nous traversions une fournaise, des villes jaunes, des heures lentes. Une vie faite d’après-déjeuner. On ne devrait jamais partir à deux en été. Les siestes, la sueur, les grands éclatements de la lumière de midi enlaidissent l’autre. On se sent laid soi-même et l’on voudrait faire payer cher cette laideur. Il y eut l’après-déjeuner d’Orta, avec ce carcan aux tempes ; l’après-déjeuner de Gardone ; celui de Venise à la terrasse du Danieli, l’orchestre qui ne jouait plus que pour nous et je me sentais ridicule à cause de ces plaques de sang qui me rougissaient les joues. Chaque épisode du séjour italien entraîne avec son souvenir des souvenirs de chaleur, de poussière, le sentiment d’une injustice mineure mais constante que nous infligeait la chance. A Gardone nous déjeunâmes à la terrasse d’un palace rose. Au-dessus des tables était tendu un vélum dont les reflets nous empourpraient. Il régnait un silence de riches impatients. Nous avions quitté Orta un jour plus tôt que prévu, traversé Milan sans nous arrêter, brûlé Côme. « A Milan, tu m’achèteras des cravates sous la Galleria », avais-je dit un soir à Laurence. C’était un soir de juin, à Paris, si facile, de ces soirs auxquels je rêvais maintenant, avec le lac à nos pieds, couleur de plomb. Laurence s’allongea sous un arbre aux feuilles rares. Elle avait posé une pochette sur ses yeux ; d’un geste des doigts elle écartait le décolleté de sa robe, un décolleté rond que je n’aimais pas, toujours flottant autour de son buste un peu mince. Le geste me blessa. Il ressemblait à cet autre, des provinciales, qui « baissent leur gaine » sous la robe en velours de soie. Je pensais à des chevaux qui pissent, à des girafes qui boivent. Etait-ce cette violence que recelait ma fatigue ? Cette envie d’associer à l’image de Laurence des images basses, auxquelles aiguiser le dégoût soudain que j’éprouvais à ses côtés ? Il me semblait que n’importe où ailleurs qu’au bord de ce lac, auprès de n’importe quelle femme qui n’eût pas été Laurence, j’eusse trouvé des raisons d’attendre, de quoi nourrir la patience. Alors que notre présence, à Laurence et à moi, ensemble, dans ce lieu, à cette heure, avec l’accablement de la chaleur, me paraissait impossible à expliquer, impossible à justifier, exactement désespérée. L’enchaînement d’indulgences, de hasards et de paris qui nous avait menés à cette solitude à deux me parut indéchiffrable. La même force, en moi, appliquée une heure auparavant à conserver mon sentiment pour Laurence, le niait furieusement. Nous étions trop seuls, trop libres de nos mouvements, trop près l’un de l’autre. Nous avions besoin d’être séparés, arrachés, enchaînés à des sorts injustes. Nous avions besoin qu’on nous rendît injustice, qu’on nous causât du tort. Ce temps ouvert à nos projets, les routes entre lesquelles nous choisissions, ces nuits que ne visitaient qu’un peu de sommeil, un peu de désir, scellaient notre chance plus étroitement que des chemins barrés, que le plaisir à la sauvette. L’été italien offre à tout venant son gros ventre. Cette saison, ce pays qui racolent le bonheur donnent la nausée. La vie nous refusait son hospitalité, la vraie vie, ses combats douteux et ses causes injustes, la vraie vie qui ignore l’indulgence et la facilité ; qui manque toujours d’espace et de temps ; qui, lorsqu’il s’agit de s’aimer, manque de mots pour le dire.
Tout aboutissait à cela : Laurence ensablée dans l’ennui de ma présence, les yeux fermés sous le globe gris des paupières, une jambe brune que mes mains connaissaient balancée inconsciemment, par quelle impatience ? Mais une heure plus tard, la chaleur apaisée, lorsque nous nous levâmes, nous revenions de si loin sans doute que notre premier regard fut une surprise heureuse. Laurence sourit et je lui sus un gré enfantin de cet effort. Mais il n’y avait point d’effort. A mon tour je souriais, je parlais, je regardais l’autre rive en tendant l’index. Nous étions là ; nous étions capables de parler ; un peu de vent se lèverait bientôt ; nous roulerions entre les éboulis de pierre et les villas entourées de cyprès. Chacun de nous, à se deviner capable de supporter l’autre, affermissait son courage, inventait une espèce de reconnaissance qu’il pouvait exprimer par des demi-mots, des gestes de prévenance, un cérémonial à peine moins convaincant que celui de l’amour. Nous parlions, nous remontions lentement l’allée qui conduisait à l’hôtel, je prenais le bras de Laurence. C’était plus que je n’avais espéré.
Nos générosités réciproques se multiplièrent jusqu’au soir, au fur et à mesure que cette paix précaire se consolida. Ainsi déjà, trois ans auparavant, nous avions parfois substitué à la passion pour l’autre le culte et l’entretien de cette passion. De sorte que ce n’était pas Laurence qui durait, qui vivait, qui dévastait, qui régnait en moi, mais le sentiment que j’avais pour elle, ma propre façon de l’accommoder et de l’enrichir ; non plus une personne ni une fatalité, mais un commerce, une méthode. Il y avait eu les périodes où j’aimais l’amour, où je lui faisais confiance, où je m’étonnais de sa souplesse et de sa résistance, et si l’on me demandait : « Comment va Laurence ? », j’avais envie de répondre à une autre question et de donner des nouvelles de l’amour. Ce qui m’avait passionnément intéressé, c’était la création ininterrompue, le renouvellement, la conservation de ce pouvoir d’aimer, qui parfois devenait plaisir d’aimer, ou ennui, ou dégoût d’aimer, mais qui toujours m’appartenait, ne tenait qu’à moi, naissait de moi seul, et pour lequel Laurence était un objet privilégié, connu, ami, mais point unique. J’en parlais, de ce pouvoir, comme d’une personne ou d’une plante. Il grandissait, il dépérissait, il était près de mourir ou impatient de revivre. Il fallait chasser les parasites qui l’affaiblissaient (l’ambition, le goût de l’argent, l’orgueil). Il fallait le soigner. Ce soin, cette médecine, cette attention méticuleuse donnée pêle-mêle au pire et au meilleur ont un nom, c’est la complaisance. Mais la complaisance est comme feutrée de satisfaction, douillette, frileuse et d’une abondance inusable. Alors que celle-là brûlait, criait. Il y a des avares qui font des piles d’écus et d’autres qui tuent pour voler. Il me semblait que rien ne valait qu’on y sacrifiât ce regard du dedans, cette curiosité, cette application du dedans, cette façon d’ériger en règles mes secrets, en symptômes mes turpitudes, cet inventaire exalté de mes ombres. J’apportais de la force à cette fatigue, une espèce de rage de vivre à cette petite mort. J’avais poussé la croissance de ces mousses et de ces fleurs noires jusqu’à la démesure. Les paysages intérieurs étouffaient sous une végétation hypertrophiée, veloutée, entêtante et j’y promenais par la main une jeune fille nommée Laurence. J’offrais les maladies comme un cadeau ; la peur, l’ennui, la fatigue comme autant de cadeaux. Tant de violence — une si douce violence — irriguait la veulerie qu’elle en faisait un fleuve aux crues fertiles. De la complaisance ? J’avais accepté le mot ; mais il servirait désormais à nommer une passion.
Après le déjeuner, alors que Laurence s’était assoupie dans le jardin, j’avais eu le tort de m’irriter contre elle, de la regarder, elle, et j’avais trouvé une espèce de haine à l’envers de mon regard. Deux heures plus tard et la fatigue aidant, c’était à moi de nouveau que je pensais ; ou plutôt au besoin que j’avais d’aimer Laurence, de soigner et de sauver notre histoire interrompue, puis reprise ; à la possibilité toujours nouvelle de substituer, à cette personne difficile, une tolérance assez commode. Si je cessais de m’inquiéter d’une Laurence proche ou lointaine pour m’interroger seulement sur la distance ; si je songeais moins à la difficulté d’aimer Laurence et davantage à la patience, à l’indulgence, au confort, qui sont des moyens faciles, j’étais plus heureux. Heureux de cette réconciliation que n’avait précédée aucune scène, de ce retour sans départ, de cette paix sans hostilités préalables. Je pouvais de nouveau m’émerveiller de notre science réciproque. Nous aimer ? Qu’il n’en fût plus question et nous étions contents l’un de l’autre. Avions-nous demandé davantage ? Autrefois, oui, peut-être. Mais désormais nous nous contenterions de ce silence à deux, si léger au fond, et des soirs qui tomberaient toujours sur les faubourgs de Vérone. Au-dessus de la petite rue où se trouve la Colombe d’or le ciel était un long rectangle vert. De quart d’heure en quart d’heure nous le vîmes changer, foncer, devenir ce bleu profond sur la place des Erbé où nous dînâmes. D’un commun accord nous prolongions le sentiment d’un armistice, avec ce qu’il entraînait d’incrédulité, d’indécision. Nous pouvions à chaque instant basculer dans la guerre. Nous aurions retrouvé la colère, l’ennemi probable, l’angoisse des embuscades. De l’autre côté nous guettaient la romance, la surprise que l’on commente à deux. Sans parler de la nuit. J’y retrouvais une Laurence accordée à moi, nue, qui aimait le plaisir et le connaissait, parlait peu, parlait bas, ne glissait pas au sommeil sans avoir énuméré toutes ses raisons d’être satisfaite. A quoi tenait donc la misère où elle me laissait ? Nous nous endormions ensemble, je me réveillais le premier. Alors je pensais à elle. Moi aussi j’énumérais mes raisons de me rassurer : ce plaisir sans angoisse, ce corps ami ; mais au bout des raisons je ne trouvais que l’angoisse, l’inimitié. Et surtout l’étonnement d’être là. Je mesurais mes gestes afin de ne pas éveiller Laurence. Je n’éprouvais pour son visage défait nulle répulsion. Il faisait déjà chaud. Un peu de sueur brillait sur les ailes de son nez, sur ses tempes. Je lui en voulais de cette défaillance légère de son corps, comme d’une fatigue supplémentaire qu’elle eût imposée à mon goût pour elle. La contrainte de ma respiration, l’engourdissement de mon bras sur lequel sa tête reposait, cette économie de vie et de mouvements dans le moment où j’étais avide de commencer la journée, tout ce qui était contenu pour Laurence, maîtrisé pour Laurence, m’éloignait d’elle, et la condamnait à son réveil à me retrouver hésitant, apparemment lassé d’elle et guéri du charme de la nuit. La chaleur. J’aurais voulu me lever et sortir sans bruit, sortir seul, échapper au matin poisseux de la chambre, retrouver des rues, les fleurs et les fruits des marchés, d’autres visages et l’ivresse d’être seul. J’en voulais à Laurence. Je rêvais de départs, de circonstances fortuites qui faciliteraient la ruine de nos projets. Je regrettais de n’avoir pas indiqué d’adresse fixe où m’écrire, ce qui me privait d’une chance de fuir. Je ne voulais pas quitter Laurence, ni écourter notre voyage, mais j’aurais aimé que le sort nous séparât, m’obligeât à un retour immédiat. Je ne voulais pas vouloir notre séparation, mais je l’aurais subie avec une gratitude rageuse. J’aurais maudit un sort contraire à notre aventure, mais la contrainte seule pouvait la ranimer, la colère seule lui donner du prix. Que faisais-je, allongé dans le lit de Vérone, éveillé près de cette jeune femme endormie ? A quoi bon poursuivre une intrigue que ne pouvait plus conclure aucune victoire inespérée ? J’avais l’impression de comploter contre un mort. Ailleurs, Cécile s’éveillait. Je mêlais étrangement dans mon regret l’envie d’épouser Cécile et la constatation qu’elle s’éveillait toujours avant moi. Celui qui s’éveille le premier prend à sa charge l’amertume du matin. Il accueille l’autre, plus tard, dans un jour déjà purifié. Cécile ne me laissait jamais le soin de cette toilette. Cécile me consacrait ses pensées les plus ferventes, ses scrupules les plus sensibles. Cécile l’oubliait pour moi, se dévouait, se livrait, s’effaçait. En ce moment même elle ignorait tout de moi. Me croyait-elle seul ? Devinait-elle la présence de Laurence ? Je me reprochais soudain de n’avoir pas menti assez soigneusement. Je devais bien à Cécile cette attention. Il fallait lui parler, la rassurer. Quelques mots suffiraient à lui occuper l’esprit, à la fixer dans son attente. Plus tard, à mon retour, je la retrouverais immobile. Ce dont j’avais la plus grande crainte — que les gens, loin de moi, accomplissent un mouvement autonome — serait conjuré par un appel téléphonique mieux que par des lettres. J’avais besoin des ruses du téléphone : les silences, la voix pressée, un peu de colère.
Nous fûmes l’après-midi à Venise. Nous sortions du garage lorsque le mauvais temps commença. Nous suivîmes des canaux qui ressemblaient à de longues flaques mouvantes et ridées. Laurence, ses cheveux collés par la pluie, jouait les amoureuses.
A Venise la poste ressemble à une caserne autrichienne. Au guichet se pressaient des Américaines aux omoplates saillantes. Cécile avait une écriture d’enfant, laide et illisible ; sûrement les employés se seraient trompés de casier. Où était Cécile ? Lors de mon départ elle projetait un séjour sur la Côte, dans une villa dont j’ignorais l’adresse. Comment trouver l’occasion d’appeler la France sans éveiller les soupçons de Laurence ? De la poste, il n’y fallait pas songer. Trop de monde et de bruit, une lumière de gare, une impression de catastrophe. Laurence m’attendait à la terrasse d’un café sous le Rialto. Combien de temps faut-il pour acheter des timbres ? Déjà trois ou quatre minutes avaient passé. Laurence aurait son air de tout comprendre, de dire oui au vice et au crime, de me pardonner les fautes que je ne commettais pas. Sa première phrase commencerait par « mais ».
Cécile n’avait pas écrit ; ou bien trop tard ; ou bien ailleurs. Je dus griffonner une fiche fixant une autre adresse et j’inscrivis « Côme », parce que c’était le chemin du retour.
La pluie cessa, reprit, cessa encore. Nous restâmes deux jours. Nous parlions avec plaisir. Sitôt que nous étions ensemble et que Laurence s’occupait de moi je cessais de penser à nous. J’étais toujours pris au piège de sa docilité. Parfois je songeais « comme elle est prudente », ou « comme elle est habile », mais je succombais au plaisir d’une navigation si savante. Laurence connaissait par cœur nos eaux, nos passes, nos récifs. Je n’étais pas sûr qu’elle m’aimât, mais j’étais sûr qu’elle aimait son aisance à voyager. Il suffisait qu’elle disparût une heure pour que mes doutes revinssent, et mon irritation. Je lui en voulais de ne pas tenir mieux contre moi. Son pouvoir s’exerçait vite, passait vite, et ne laissait que ce regret désobligeant qui ne ressemble pas à l’amour. Venise noyée ne facilitait pas les choses. Nous allions d’un bar à l’autre : les bars se ressemblaient. Nous aurions pu vivre longtemps ainsi, sans voir les ennuyeuses beautés, les ennuyeuses pierres. Laurence portait un tricot d’un jaune presque blanc sur une jupe en toile rêche. J’éprouvais à la voir marcher devant moi des bouffées de contentement, de vanité, de surprise, et je pensais : « Nous sommes ensemble. »
*
Mais cette constatation ne suffisait pas à exorciser les maléfices de la présence. Au « charme » de Laurence je n’avais jamais songé à donner ce sens équivoque. J’y venais en désespoir d’explication. Notre plaisir d’être ensemble touchait si vite à la satiété, nos confidences au défi, chacune de nos démarches prenait un tour si funeste que je croyais déceler, sous cette débâcle, les pouvoirs d’une sorte de magie. Une magie grise, aux sorts troubles comme des fumées. Nous étions restés à Orta trente-six heures, à Côme une soirée, à Gardone moins d’un jour. Aux portiers d’hôtels je répondais : « Je ne peux rien vous dire, demain peut-être... » Nous conserverions de ce voyage des souvenirs de départs. Parfois nous pensions fuir, parfois nous pensions chercher, jamais nous n’attendions. Existait-il un complément à ces verbes ? A Venise Laurence constatait simplement : « Non, c’est impossible... » et nous changions de bar. Nous changeâmes aussi d’hôtel, le second matin, après avoir cherché au directeur du Sandwirt une querelle d’Allemands.
Je ne suis pas sûr que Laurence partageât vraiment ma fièvre mais elle était incapable de l’apaiser. Elle ne détestait pas flotter au gré d’autrui ; ma passion, mes caprices, la bougeotte ou le lyrisme : elle n’y voyait que des prétextes à vivre mal, c’est-à-dire de façon intéressante. Nous commentions ces mouvements désordonnés. Nous n’avions même pas l’illusion de passer une semaine à Venise. Dès le premier soir nous pensâmes au départ. Il me semblait, si j’accélérais le rythme du voyage, qu’il perdrait de sa signification. Je voulais éviter tout séjour, toute immobilisation ; je savais comment le temps et les lieux portent témoignage, et que nous tromperions leur vigilance en allant vite. Que ce voyage devînt une course, j’y trouvais de la sécurité. Laurence ne pourrait pas retenir contre moi des charges aussi absurdes que la hâte, l’instabilité, des nerfs excessifs. Alors qu’un ennui à deux lentement distillé, la fatigue des haltes, ce long repas en tête à tête à quoi ressemble si facilement un voyage nous auraient voués à la solennité conjugale, dont on ne réchappe pas. Nous traversions les places comme des prisonniers enchaînés par les menottes, l’un vif et l’autre fatigué, l’un tirant l’autre, l’un excédé, l’autre inconscient, incapables de nous séparer, incapables de nous supporter, avec la double moiteur de la chaleur et de la pluie qui collait notre linge, et l’éblouissement du soleil dans nos yeux au détour des murs. Côte à côte, nos pas se désaccordaient. L’un derrière l’autre, le premier accélérait sa démarche, ou le second la ralentissait, assez pour que cela parût une provocation, pas assez pour se perdre de vue. Si Laurence parlait avec une apparence de naturel je pensais « cause toujours ! » Se taisait-elle, je comptais mes pas : « Cent pas, et elle n’a rien dit. Deux cents pas, elle n’a toujours rien dit. » Un quart d’heure plus tard je lui avouais ces petites arithmétiques et nous en riions ensemble. Mais je savais que notre rire était faux, aussi faux que mes rages, aussi faux que mes scrupules, et nous vivions entourés d’artifices sans pouvoir affirmer que les artifices étaient ici plutôt que là, dans le plaisir plutôt que dans l’ennui, incapables de déceler le mensonge, de séparer le vrai du faux, de tenir ou de lâcher, de continuer, de briser, de conclure.
Vingt fois, je crus avoir trouvé la force de quitter Laurence. J’étais prêt à m’appuyer sur les pires raisons : l’ennui de marcher le long des canaux, l’irritation croissante que me causaient la voix, les paroles, les gestes de Laurence, ce sentiment d’absurdité qui me brisait la tête comme une migraine et me faisait répéter tout bas (ce qui n’est pas une façon de dire, car je parlais vraiment à voix basse) : « Pourquoi celle-ci plutôt qu’une autre ? Venise plutôt qu’une autre ville où je serais seul ? Pourquoi partager à tout prix ce peu de santé, ce peu de patience et de force si vite épuisées, dont j’aurais fait peut-être, seul, un meilleur ou un plus long usage ? » A aucun moment je ne me tournai vers Laurence. Lorsqu’une maîtresse, au seuil d’une dispute, me priait comme elles font toutes de « me mettre à sa place », je ne feignais pas le sourire désolé qu’elle me reprochait si longtemps. Elle ajoutait toujours (puisque ce sont là des expressions enchaînées l’une à l’autre) : « Si tu en es capable », et je constatais que j’en étais incapable. Parfois le matin, si j’étais dispos, guéri provisoirement des incertitudes où je suis toujours engagé, il m’était arrivé de penser à l’autre, de lui vouloir du bien, du repos, de l’espoir. Ou bien encore les veilles de fêtes, lorsqu’on court les boutiques, j’avais parfois acheté des cadeaux. On enveloppait la boîte blanche d’un papier décoré de bougies et de sapins. Je pensais : « J’aime une femme, c’est Noël et je lui prépare une heureuse surprise. » Il me fallait l’entraînement des rues, les vitrines qu’on regarde. Ce que j’aimais, c’était moins le plaisir de la personne à qui je destinais mon présent que ce geste, cet air d’aimer, cette inclination qui me penchait vers elle et détournait de moi, un moment, l’habitude douce-amère de l’égoïsme. Ces mots — égoïste, instable — que l’on trouvait sur la langue de mes amis lorsqu’ils parlaient de moi, me paraissaient vains. Je les accueillais avec un sourire assez satisfait, mais navré qu’on perdît du temps à ces bavardages. Je n’avais jamais nié que je fusse instable, égoïste. Ce sont des défauts. Défaut de paix, défaut d’amour : là-dessus j’en avais plus à dire que mes juges. Puisque Laurence était à mes côtés je me fondais sur son exemple. Que me proposait-elle qui fût capable de me guérir ? Quel sacrifice, quelle méthode ? Je pensais à ces amants qui se jettent à la tête : « Et toi ? Et toi ?... » Toutes les femmes avaient joué avec moi à qui commencerait le premier. Laurence et moi nous nous étions promis, en somme, de tricher avec cette règle. Peine perdue. Nous nous retrouvions deux à attendre que l’autre se découvrît. Je voulais bien me jeter à l’esclavage, mais on n’entre pas de plein gré en prison. Laurence ou une autre, je voulais des chaînes, des coups, l’injustice, le fait du prince, mais de toute ma force je repoussais le collage. Collé avec une partenaire de lit, collé avec l’argent, collé avec les bons, puis les mauvais sentiments : j’avais été tout cela. Il s’agissait de toute façon de faire durer le plaisir. On mijote ainsi les mariages. Je voulais bien mijoter Cécile, aimer Cécile à feu doux, mais de Laurence j’avais attendu le joug, un empire absolu, mes révoltes réprimées.
Mon tyran marchait à ma gauche, nos doigts accrochés.
— Tu es fatigué de nous ?
Comme elle avait laissé passer l’occasion ! Fatigué de Laurence ? J’avais été si souvent brisé de Laurence, coléreux de Laurence. J’avais souffert d’elle comme d’infections ou de blessures. Désormais l’anémie commençait. Le soir son corps serait ce café fort, ce chemin frayé. De quoi me tenir éveillé et me guider. Vers quoi ? Il y avait eu autrefois, hier encore à D..., à Orta, le sommeil. Nous y entrions sans histoire, nous étions des frères, des blancs chez les sauvages, des amoureux de luxe qui ne posent pas d’équations sordides. Laurence ne serait jamais enceinte de moi ; Laurence ne saignerait pas, ne mordrait pas ; Laurence avait glissé en moi, puis hors de moi, comme les voiliers traversent un rêve.
Le soir du deuxième jour nous renonçâmes à Rome. Cela se fit tacitement. Il fallut demander la note d’hôtel et la payer, s’inquiéter d’un porteur et l’accompagner jusqu’au bateau. Sur le vaporetto, à deux pas de l’homme entouré de nos valises, Laurence se tenait droite. Je lui demandai :
— Florence ? Milan ?
A son haussement d’épaules je découvris qu’elle était sans doute épuisée. Nos forces avaient coulé de nous. Nous les avions usées à des bêtises : les conversations des repas, la courtoisie des réveils, les promenades. Je souhaitais passionnément que Laurence partît. Nous allions sauver le meilleur. Bien plus tard nous nous reverrions peut-être. Laurence n’aurait pas changé puisqu’en cet instant elle paraissait si vieille. Parfois je verrais, aux carrefours de Paris, collées à des panneaux blancs sous un drapeau, les affiches annonçant une exposition de Laurence. Le soir du vernissage je serais riche d’un secret. Je mentirais à ma compagne de ce soir-là, j’imaginerais les mensonges de Laurence avec l’intuition paresseuse qui serait décidément notre marque. Nous nous laisserions tous deux aller à ce courant des mots — temps, âge, peine — à ce sentiment de pays perdu, de mort lointaine, qui fait de toute histoire d’amour un roman anglais. Mais auparavant nous aurions encore ces scènes à jouer : un retour, un au revoir et le reste du monde à retrouver comme on retrouve le jour en retirant des lunettes noires. Je n’avais pas sollicité de Laurence qu’elle m’aimât ; je l’avais invitée, comme à danser, à ce voyage qui nous léguerait son air de valse. Un mineur qui pulvérise une gemme à coups de pic, un conquérant qui jardine, la brutalité occupée à coudre, la passion à tricoter, nous qui bavardions à mots rares : j’avais ces images dans la tête, ce rire qui faisait mal, et Laurence, à mes questions, répondit :
— Milan, n’est-ce pas ? Et puis la France.
*
C’est de Menaggio que j’appelai Cécile. J’attendis sur la terrasse de l’hôtel qu’on obtînt la communication avec Paris. J’étais malade. Ce n’était plus de la fatigue mais une véritable maladie, avec l’envie de se coucher et d’attendre. Il me semblait que dix épaisseurs de verre fumé, entre le soleil et mes yeux, n’eussent pas apaisé la fièvre rouge des paupières. Des enfants venaient trébucher dans mes jambes. Les femmes aux aisselles rasées sous la robe large les appelaient. Elles avaient la peau brune, l’air d’anxiété heureuse des mères et je flairais la joie, le fil des heures, la paix coincée entre le premier et le dernier cri, le premier geste (pour caresser des cheveux en broussaille) et le dernier (pour tâter un flanc fidèle), et le cœur me levait avec la chaleur, la haine, l’envie de frapper. Du balcon de la chambre où elle était demeurée Laurence pouvait peut-être m’apercevoir. Elle voyait aussi le lac, une barque surmontée d’un parasol bleu, d’autres enfants qui se baignaient, et sans doute le bruit montait-il vers elle comme il venait jusqu’à moi, des vaisselles remuées, des voix. Sur la pelouse on avait étendu une couverture au centre de laquelle étaient posés les jouets, comme l’appât au centre d’un piège. J’imaginais les corps des bonnes femmes, des enveloppes de peau distendues par la maternité, avec les veinules bleues des jambes, le sillon sombre du ventre. Lorsqu’on m’appela je retirai mes lunettes et je traversai la terrasse dans un éblouissement blanc.
Surprise, rassurée, confirmée à la fois — comme prévu — dans ses doutes et dans ses espoirs, Cécile fut tout cela et encore autre chose : précise. Elle m’indiqua la date de son départ pour la Côte, l’adresse et le numéro de téléphone de la villa du Cannet où elle se trouverait ; elle ne fit pas mystère de son désir de m’y voir. Elle oublia pour la première fois depuis longtemps d’être maladroite. Elle ne me dit pas « j’étais sûre »..., mais « je suis très heureuse ». J’avais le sentiment que, loin de moi, ce laborieux maçon n’avait pas abandonné l’ouvrage. Cécile édifiait sa maison et ne désespérait pas de m’y enfermer. Il me sembla que c’était justice, que ce zèle méritait récompense. Je promis tout ce qu’on voulut. Je sortis de la cabine du téléphone impatient de retrouver Laurence et curieux de connaître ce qu’elle aurait découvert pour conjurer la bonté de Cécile. Ce qui était salut pour moi était péril pour Laurence. Du moins voyais-je ainsi les choses. J’attendais qu’à son tour elle montrât de la fermeté, de l’imagination. Entre Cécile et elle j’étais prêt à arbitrer ces enchères : la chance m’adjugerait à la plus inventive, au plus rigoureux despote.
Laurence m’accueillit avec les marques d’une extrême fatigue.
— Tu as appelé Cécile ? Est-elle toujours douce ?
*
J’eus honte. Laurence connaissait l’adversaire, les armes de l’adversaire ; elle les avait jugées et dédaignait de s’y affronter. Laurence n’était docile qu’à elle-même, soumise qu’à l’image d’elle-même qu’elle désirait offrir. Elle n’avait jamais été, comme Cécile, modeste. Elle n’avait jamais renoncé, comme Cécile, au souci de sa gloire. Que Laurence tombât, refusât, transigeât, rompît, c’était toujours en soignant le trait. Aussitôt, et sur ce seul mot — douce — qu’elle avait jeté en souriant, je me représentai une Cécile subalterne, assouplie par l’humilité, aux accommodements roturiers. Puis en face d’elle une princesse Laurence, un petit fauve seigneurial habitué au règne, à la compassion, à l’ordre. Ces comparaisons pèsent des mérites douteux.
Je pouvais aussi bien, dans l’instant qui suivit la question de Laurence, me ranger à ses côtés ou la détester. Je ne choisis point de la détester ; j’eus l’impression plutôt d’être choisi par la rancune comme son meilleur soldat. On peut donner des gifles dans ces cas-là. On peut aussi se sentir porté par un grand mouvement jusqu’au bord des explications. On voudrait préciser, prier, livrer enfin le secret. Dans la minute j’aurais pu dire à Laurence la vérité, la lui faire partager. Qu’elle m’aidât, et je pouvais encore l’aimer. Mais Laurence souriait. Quatre années j’avais eu la nostalgie d’une lumière que Laurence avait détournée. Si j’étais tellement fatigué c’est qu’il s’agissait d’une vieille fatigue. J’aspirai brusquement au repos que me préparait Cécile. Je résolus de m’y acheminer comme vers le terme normal du voyage. On part avec l’une, on revient chez l’autre. Laurence ne m’avait pas quitté des yeux. Que devinait-elle des mouvements qui se partageaient ma résolution ? La curiosité, la colère, la tendresse, une gentillesse déjà sournoise : je me sentais le lieu de passage de ces sentiments dont chacun excluait tous les autres mais qui me laissaient, moi qui les hébergeais tour à tour, dans un état de liberté exténuée. Est-ce la liberté que lut enfin Laurence sur mon visage qu’elle tenait entre ses deux mains ? Je vis ses traits grossir, ses yeux et ses lèvres fixés obstinément dans leur sourire, et j’embrassai une fois de plus le sourire, cette façon d’être, cette façon de répondre, cette façon, peut-être, d’avoir mal.
La nuit fut écrasante. Nous avions ouvert les trois fenêtres de la chambre et les rideaux volaient dans le vent chaud. Laurence, pour la première fois, chercha le plaisir, à le renouveler, à l’épuiser. Un peu d’égarement me surprit à mesurer le sien. Le même jour Cécile et Laurence avaient donc inauguré envers moi des attitudes nouvelles ; l’habileté chez l’une, la sensualité chez l’autre. Pourquoi avais-je l’impression que la ruse était plus naturelle que cet abandon soudain ? Etais-je résolu à donner désormais, quoi qu’il advînt, raison à Cécile ? Ces démarches parallèles détournèrent mon attention du plaisir lui-même et, le lendemain matin, nous feignîmes tous deux l’oubli de la nuit passée.
Nous roulâmes tout le jour dans la chaleur, dépassâmes Gênes et fîmes halte à Rapallo. Nous étions à Nice le lendemain. Le goudron y mollissait sous la semelle et les garçons de café jetaient à la volée l’eau des carafes sous les tables. Parfois nous levions les yeux vers un ciel aux nuages enflés comme des abcès. Laurence avait aux joues des cernes bleus qui paraissaient bruns sous le hâle et ses yeux agrandis logeaient la fatigue, la fièvre, l’orgueil de ne pas céder. Nous repartîmes. A la tombée de la nuit nous fûmes à B..., où les Niçois font du ski en hiver. A cette saison le village paraissait désert et les hôtels fermés. Nous choisîmes le plus imposant et frappâmes à la porte. On voulut bien nous y loger à la condition que nous prendrions ailleurs nos repas.
A travers les couloirs sonores nous fîmes une promenade de fantômes, de chambre en chambre, derrière une femme habillée de noir.
— On ôte les tapis pour l’été...
Elle répétait cela lorsque nos voix résonnaient trop cruellement. Je voyais Laurence au bord des larmes. Nous acceptâmes une chambre immense dont la femme ouvrit théâtralement la fenêtre sur un trou bleu qu’elle appela « la vue ». Laurence s’accouda au balcon. Je fis monter nos valises et je conduisis la voiture au garage. Lorsque je revins Laurence avait pleuré. Je la forçai à rentrer, l’aidai à se dévêtir et elle s’allongea, endormie comme on meurt, son masque d’Egyptienne à peine dérangé par la détresse.
Elle parut s’éveiller au bout de quelques minutes.
— Va dîner, me dit-elle.
— Je n’ai pas faim ; repose-toi, répondis-je.
Elle se détourna et je me levai lorsque je fus assuré que son sommeil était profond. Je me changeai sans bruit dans la salle de bains. J’avais la main sur la poignée de la porte lorsque Laurence se retourna une fois encore :
— Pourquoi mens-tu si souvent ?...
Je restai immobile un moment, puis je sortis.
Je dînai dans une espèce d’auberge où l’on vendait le tabac. L’endroit devait être envahi, l’hiver, par les sportifs économes. Sans me consulter on me servit du potage et du bœuf bouilli. Il était tard, j’étais presque seul ; je ne craignais pas que l’on fît marcher le poste de radio, ni que le dîner fût mauvais ni que les voisins fussent bruyants. J’étais seul et j’avais cessé d’avoir peur. Il n’y avait pas, pour la première fois depuis dix jours, entre le monde et moi, ce miroir dans lequel je voyais s’inscrire les scènes avant de les avoir observées moi-même, ces oreilles qui entendaient pour moi, cette sensibilité qui souffrait pour moi, ou bien pour laquelle je souffrais, pour laquelle je tentais de deviner et d’écarter ce qui la ferait souffrir, et nous ne savions plus où étaient nos goûts, nos répulsions, nos besoins, l’autre nous absorbait tout entier, nous volait à chaque instant notre vie afin qu’elle lui fût consacrée, et s’il ne la volait pas nous la lui offrions, et s’il la refusait nous l’accusions de déloyauté. Tout cela était fini. Pour la première fois depuis deux semaines je pouvais aimer le bœuf, le silence, le bruit, le temps, sans me soucier du goût de Laurence. Pour la première fois je pouvais croiser un regard sans poser la double question : que pense Laurence de cet homme ? Que pense cet homme de Laurence ? La représentation à deux était interrompue, qui épuise si vite les forces parce qu’elle est toujours à la merci d’une défaillance du partenaire.
Je pouvais entreprendre sans consulter, réussir sans partager, échouer sans subir de jugement ; je pouvais jouer ma chance sur les numéros de mon choix. Laurence avait emporté dans son sommeil les maléfices des derniers jours. Je l’imaginais assaillie de cauchemars, livrée aux démons qui m’avaient abandonné pour l’investir, subissant dans la moiteur du lit que je ne partageais pas l’espèce de maladie qui payait sans doute ma santé.
Aussitôt, et parce que je la sentais dans un état de moindre résistance, je pensai qu’il fallait lui parler. Il fallait aussi la quitter, bien sûr, et partir loin d’elle, et rejoindre Cécile, et nier les raisons qui m’avaient poussé au voyage, mais ce n’étaient là que des comédies secondaires, qui se feraient d’un mouvement tout naturel lorsque j’aurais annoncé à Laurence mon intention de partir. C’était le plus urgent : dire, commenter agressivement le départ. Je ne voyais pas d’autre moyen de conjurer l’échec que nous fuyions depuis dix jours. Non seulement il fallait fuir, mais il fallait que la fuite fût claire, motivée, racontée à l’avance. Au lieu d’être la dernière d’une série de tristesses, elle en deviendrait l’exorcisme et le remède. Nous fuirions une situation reprise en main.
L’envie m’empoigna d’aller réveiller Laurence sans délai, et de lui assener le coup dans la surprise du demi-sommeil. Mais était-ce un coup ? N’attendait-elle pas que la délivrance vînt de moi, avec la même sorte d’espoir que j’avais mise, à Venise, à attendre que le sort décidât pour nous ? Loin de le craindre, n’espérait-elle pas ce constat d’échec qui lui permettrait de me charger, sans entamer rien à quoi elle tînt encore réellement ?
Je ne voudrais pas noircir après coup des sentiments aussi partagés. Peut-être, sûr d’affliger Laurence, me serais-je jeté au pied de son lit, la secouant pour l’éveiller et lui imposant mes raisons. La blesser, l’observer, juger que mes coups portaient, c’était d’une certaine façon agir, mettre entre Laurence et moi des actes et un souvenir impardonnables. Mais s’il s’agissait seulement d’accomplir une démarche inscrite dans les desseins, les espoirs, les besoins de Laurence autant que dans les miens, s’il s’agissait de tenir un rôle que secrètement Laurence m’avait déjà assigné, mieux valait tarder, paraître composer, c’est-à-dire enfoncer Laurence dans la crainte et l’amener peut-être à se découvrir la première. Nos honneurs étaient renversés ; c’était à qui ne prendrait pas l’initiative de l’adieu. Nous avions atteint ce degré des usages à deux où l’on préfère la situation d’abandonné à celle d’instable, qui exprime une moins bonne santé.
Ainsi passa la soirée, avant que j’eusse trouvé des raisons convaincantes d’attaquer Laurence sans délai. A la réflexion, je me confirmai cependant dans l’impression que l’attaque était nécessaire et qu’il ne faudrait pas la différer très longtemps.
Le lendemain ma fièvre offensive tomba dès le réveil. La charité, l’indolence et le plaisir de ne toucher à rien m’imposèrent silence. Nous nous observâmes. A l’armistice vénitien succédait une sorte de mobilisation permanente. Nous avions le sentiment d’être à la veille de l’épreuve ; nous n’espérions plus rien sauver ; l’avenir était au pouvoir des armes. Malheureusement, la défaillance de Laurence ôta beaucoup de sa solennité guerrière à cette veillée. J’eus l’impression que l’épidémie décimait le camp adverse. Allais-je une fois de plus remporter une victoire sans bataille ?
Nous nous promenions avec des lenteurs de convalescents. B... est située à la limite des sapins et des grands prés ; les paysages y possèdent le charme de la haute montagne, avec ses pierres, ses flancs arides et le passage proche des nuages. De ces promenades Laurence revenait à bout de forces et j’observais son visage amaigri, son nez un peu pincé, avec incrédulité. Il faisait presque froid, ce qui rendait gris le hâle italien. Le troisième jour, comme nous déjeunions, un orage — le troisième du voyage — éclata ; le ciel s’était couvert en moins d’un quart d’heure ; le premier coup de tonnerre ébranla le chalet. Lorsque je levai les yeux sur Laurence je la vis si pâle que je me dressai à demi et posai ma main sur la sienne. A ce geste d’acteur elle répondit en levant des yeux pleins de larmes. Tant de larmes en si peu de jours ! Cette douleur ou cette rage démonstrative me parut le comble du dépaysement. Où était ma vraie Laurence ? Vraie ou fausse, celle qui déjeunait en face de moi se leva brusquement et sortit. Autour de nous, les clients attablés soulignèrent ce départ d’un silence plein de sens. Je dus allumer une cigarette pour garder contenance et me prouver à moi-même que ma main ne tremblait pas. Ma colère était extrême. Je pardonnais tout à Laurence, sauf le ridicule où de pareils mouvements me jetaient. Lorsqu’elle revint je ne me levai pas. Elle s’assit devant moi, toute disloquée, un sourire posé sur ses lèvres entrouvertes. Sur son front une humidité perlée, abondante, qui n’était pas de la pluie. Ses joues étaient blêmes. Laurence avait vomi.
*
Je ressemble à ces héros que le hasard révèle ; sous le comptable patientait un guerrier, nul ne le savait. J’ai du goût pour les circonstances extraordinaires. Un accident, un scandale, une maladie : j’étais à mon affaire. Je fis ce qui convenait à la situation — pâleur, sourire, chuchotements voisins — sans renoncer à l’extrême dignité de notre jeu. Nous parlâmes bas, Laurence but un verre d’eau, j’écrasai ma cigarette et nous nous levâmes avec naturel. Il fallut franchir en courant la prairie qui nous séparait de l’hôtel, que l’orage avait déjà détrempée. Je serrais contre moi cette petite fille silencieuse qui trébuchait, si mince, que ma main posée sur son épaule meurtrissait. A l’hôtel nous fîmes apporter un radiateur électrique et de la tisane. Laurence se coucha. Les couleurs que son visage avait reprises étaient fiévreuses. Elle se mit à parler avec volubilité, en me tenant les deux mains dans ses mains brûlantes. Un monologue qui dura longtemps, dans lequel il était question de loyauté, de sagesse. Cet excès de faiblesse appelait un excès de violence. Deux jours auparavant, déjà, ce désir d’achever l’adversaire, si fort chez l’homme, m’avait saisi. Il se trouva qu’aux mots de Laurence — loyauté, sagesse — les miens répondaient à merveille. C’est par loyauté que je parlais, par sagesse que je partais, de sorte que toute cette exécution fut menée dans un sentiment d’honneur, de prudence, de raison, qui me faisait horreur au fur et à mesure que mes aveux lui conféraient une réalité sans remède. Nous ne pouvions plus nous donner l’un à l’autre qu’un peu de paix. Mais Laurence parut en bénéficier seule. Au contraire, en moi, une angoisse inattendue s’installait. Je parlai longtemps pour la conjurer. Ce fut peine perdue. C’étaient aussi joie, plaisir, complicité perdus. Nous nous retrouvions pauvres. Ce butin que nous avions amassé en trois années et en deux semaines, qui me paraissait l’heure d’avant si dérisoire, voilà que sa perte me ruinait. Je le sus lorsqu’à mon tour je fus plein de paix. Sans doute était-il trop tard pour rien changer ; sans doute avait-il été trop tard plus d’une année auparavant, l’autre printemps, lorsque Laurence m’avait annoncé sa trahison. J’avais cessé ce matin-là de croire à la fiction d’une Laurence différente. Je n’avais pas cessé de l’aimer, mais j’avais cessé de croire à cet amour comme à une magie, comme à une aventure singulière qui méritait qu’y fussent consacrés le meilleur de moi, le plus obscur, le plus déchirant, ces mouvements sans aveu ni espoir, sans but, sans règle, qui seuls appellent la passion de l’autre et la nourrissent. Je compris enfin que cette crédulité était perdue pour toujours. Il n’était plus temps de juger cette crédulité : sotte ou précieuse, stérile ou riche, qu’importait désormais ? J’avais aimé Laurence et d’une certaine façon, quoi qu’il pût arriver, je lui serais fidèle. Il me semble qu’elle devait attendre un engagement de cette sorte. Mais je savais aussi qu’elle préférerait à l’engagement le silence, l’apparence de désinvolture dont nous avions fait une fois pour toutes notre style. Il faudrait que désormais, entre nous, l’amour allât sans dire. Je posai mon front sur la main de Laurence et me tus. Une dernière fois, je lui faisais confiance.
*
Nous quittâmes B... le lendemain matin. Un train pour Paris partait de Nice à midi. Nous bavardâmes gaiement pendant l’heure que dura le trajet. A la gare, nous confiâmes à un porteur les valises de Laurence et nous allâmes prendre son billet. Nous attendions derrière un guichet lorsque nos regards se croisèrent dans le miroir d’une vitrine. Nous regardions tous deux pour la dernière fois cette mince jeune fille, ce long jeune homme, qui savaient vivre.
Le train partit et je quittai la gare, distrait de ma tristesse par le bruit, ou du bruit par ma tristesse, je ne sais.
Je cherchai un garagiste qui vendît la sorte d’huile que je désirais. On fit le plein et je pris la route de Cannes. Il n’était pas nécessaire d’annoncer ma présence. Cécile m’attendait déjà, m’attendait encore. Rien ne troublerait le plaisir de cette arrivée inopinée. Cécile n’était pas de ces personnes à qui l’on doit toujours téléphoner. Cécile était sûre. Cécile m’aimait. Je décidai de ne pas m’arrêter pour déjeuner. J’imaginais déjà comment je rudoierais Cécile, exigeant un sandwich à deux heures de l’après-midi, la grossièreté joueuse, etc. Au bout de dix kilomètres je m’avisai cependant que mon arrivée gênerait, sinon Cécile, au moins ses amis, sa famille. Mon air de croire que tout m’était dû la mettrait dans une posture un peu humiliée. Les témoins sont sensibles à ces hiérarchies que le téléphone, les lettres, la courtoisie introduisent dans l’amour. Je m’arrêtai pour appeler la villa du Cannet. J’eus Cécile à l’appareil, à qui j’annonçai mon arrivée. Peut-être n’était-elle pas seule ? Il me sembla que sa voix n’était pas convaincue. Je protestai de mon impatience, je fis l’inventaire de mes tendres sentiments, un peu scandalisé d’avoir à plaider une si bonne cause. Cécile devina sans doute mon irritation, car elle aussi protesta de son plaisir et m’assura que les choses étaient des plus simples. « Les choses ?... » Une gêne sournoise m’oppressait lorsque je remontai en voiture. La chaleur qu’il avait fallu mettre à convaincre Cécile, cette espèce de verve amoureuse dont j’aurais préféré me sentir dépourvu, semblaient avoir brûlé beaucoup de chances en peu d’instants. Je voulais bien combattre pour dix causes indifférentes mais je trouvais que c’était payer cher mon retour que d’avoir à reconquérir Cécile. C’est dans ces sentiments que je franchis les derniers kilomètres et j’abordai les maisons du Cannet irrité contre Cécile et contre moi, encore satisfait de la revoir et d’assurer mon pouvoir sur elle, mais le cœur, instruit par le voyage, plein déjà de sévérité.
Janvier-avril 1956.
FIN
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