Les Parisiennes d'à présent

Georges Montorgueil · Chapitre 3 sur 18

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Les Parisiennes d'à présent

8 Avril.—A Maisons-Laffitte, les jeunes filles ont…

8 Avril.—A Maisons-Laffitte, les jeunes filles ont élu une rosière. Cette localité goûte la vie conjugale: on s’y marie avec empressement. On n’a pu trouver que trente et une demoiselles au-dessus de vingt ans qui fussent en état de célibat, ce qui est tenu pour état de virginité. Réunies à la mairie, après quelques échanges de vues, elles sont allées au scrutin.

Les électeurs mâles imiteront ces mineures électrices à qui l’exercice des droits civiques est refusé. Ils connaîtront d’elles ce qu’est une campagne électorale sans calomnies ni injures. Des femmes que la loi n’admet pas à voter, ils apprendront à pratiquer sagement le vote. Au second tour, sans s’être couvertes de fange, les électrices avaient désigné leur élue. Elle méritait cet honneur, travailleuse, d’irréprochables mœurs, soutien des siens et, de plus, jolie fille.

Les femmes, en leurs comices, n’égarent point leurs suffrages. Elles vont droit à celle que la logique patronne: blanchisseuses de Paris qu’elles élisent leur reine, ou célibataires de Maisons-Laffitte leur rosière.

 

9 Avril.—Les femmes sont réunies dans la salle des Sociétés savantes. Elles tiennent un Congrès. C’est un spectacle que les esprits superficiels espéraient folâtre. Quelques jeunes gens, en hostilité de la femme émancipée ou par amour du boucan, se groupent au sommet de l’amphithéâtre, dans l’ombre. Ils s’en tiendront au rôle d’interrupteurs. Il s’essaient dans quelques facéties; ils sont quelconques. Les cris de bête leur sont plus naturels; on s’y méprendrait.

Au bureau, l’on voit déjà s’empresser l’active et ordonnée Mme Potonié-Pierre, la souple slave Marya Cheliga, la fougueuse Mme Bonnevial, l’intrépide Mme Vincent, si affairée qu’elle est toujours en sueur. Les voix de la salle désignent pour la présidence Mme Pognon, à côté de Mme Feresse Deraisme.

Mme Pognon est en sa plénitude agréablement blonde; la voix douce et persuasive, élégante d’expression. Son nom soulève une protestation véhémente; deux bras se lèvent et s’agitent: une vieille dame les mène. C’est Mme Léonie Rouzade lançant l’anathème. Elle dénonce le bourgeoisisme de M me Pognon, propriétaire d’un Family Hotel. Elle est tragique et sombre, et dans toute sa petite personne sèche vêtue d’alpaga fait penser à un drapeau noir flottant sur une barricade.

A son côté, un vieillard se tient coi, peureux comme un enfant. Il s’efface, très timide, les yeux à terre, les mains aux genoux: c’est M. Rouzade. Mme Rouzade parle de l’état de servitude dans lequel la femme est tenue par l’homme, ce despote,—et son geste désigne M. Rouzade pelotonné et muet.

 

10 Avril.—Notre statisticien officiel, M. Bertillon, jette un cri d’alarme. La colonne des naissances est cette année, pour la première fois, inférieure à celle des décès. Au train où nous allons, calcule-t-il, il n’y aura plus de Français en France dans deux siècles.

 

La faute en est aux mœurs. On n’a point d’enfants parce qu’on n’en veut point. Le couple est un maximum; au-dessus, le gendre est suspect d’inconvenance et la bru se fait remarquer.

La maternité n’impose plus le respect. Les anciens s’écartaient sur le passage des femmes enceintes; nous faisons des mots sur leur tournure. Les femmes ne sont pas les dernières à ridiculiser les déformations physiques d’une taille que la maternité élargit. Elles raillent autrui et sont confuses, d’elles-mêmes. «Non, moi, ce que j’ai l’air, ma chère, avec ça. Je n’ose pas sortir.»

Les femmes plus actives à se répandre en des tâches qui les appellent à l’extérieur, assujetties aux heures fixes et publiques des emplois, sans même les scrupules frivoles de la coquetterie, affectent la crainte des maternités répétées. Ce sont des accidents dont leur situation risque de souffrir, tuant leur gain. Quand leur cercle d’action se restreignait au foyer, elles ignoraient ces affres légitimes.

Une autre cause d’émancipation a frappé la femme de stérilité. Elle a repoussé comme humiliantes et seulement dignes d’Agnès les pudeurs réservées à l’épouse. Elle s’est affranchie du respect par où le mari la distinguait des cyniques maîtresses. Il lui épargnait les privautés stériles et les bonheurs énervants, et tout le piment des étreintes blasées. Soupçonnant d’autres choses, éduquée par les propos des coureuses d’avant-garde, ouverte aux sous-entendus du livre, elle a voulu être initiée. Elle l’est. Si savante désormais, elle ne redoute plus le plaisir que le devoir complique. Sa maternité est une surprise. «Les enfants qui nous viennent, disait l’une d’elles, sont vraiment des petits rusés.»

A chaque siècle sa philosophie. Les femmes du e XVIII lisaient Jean-Jacques. C’est la brochure de Malthus-Robin qui occupe le chevet des nôtres. Elles ont une excuse: ce sont les hommes qui la leur ont apportée.

 

11 Avril.—Le congrès féminin épuise un ordre du jour trop copieux. Il a mis à l’étude des questions qui ne se passent point de la connaissance du Code. D’où des discussions âpres et confuses. Les étrangères, venues nombreuses, sévères et dignes, point banales, emporteront de cette assemblée une impression désenchantée. La faute en est aux hommes plus qu’aux femmes. Ils sont envahissants. Ils discourent, sonores, fastidieux et vides, et allongent les débats sans les éclairer.

Les femmes les souffrent, par orgueil. L’émancipation, qui passa longtemps pour disgraciée et inapte à plaire—si ce n’est à M. de Gasté—n’est point fâchée de ses conquêtes. Ses congrès ne sont encore que des flirts, et elle y affiche volontiers ses amants.

17 Avril.—Au banquet qui a suivi les travaux du congrès féminin, Mme Pognon a porté un toast à la bicyclette.

C’est par la bicyclette que se fera l’émancipation de la femme. L’œuvre d’affranchissement est en bonne voie. La bicyclette égalitaire et niveleuse a créé un troisième sexe.

Ce n’est pas un homme, que ce passant en culotte bouffante, le mollet libre, la taille dégagée et coiffée d’un canotier ou d’une tyrolienne, ou même d’une simple casquette de chef de gare. Est-ce une femme?

Le pied hardi, la démarche vive, les mains dans les poches, vaquant à son gré et sans compagnon, s’attablant aux terrasses, les jambes croisées, le verbe osé: c’est une bicycliste.

C’est la femme affranchie du décorum, délivrée de la tapisserie de Pénélope qui n’avançait pas; lancée à l’aventure, loin du nid; agrémentée d’organes de métal préjudiciables aux autres. Elle a gagné sur sa bécane le procès du costume. Elle se vêt en homme, et ses jambes devenues manivelles ont activé la roue qui la déplace.

«A la bicyclette! a dit M me Pognon, qui a le toast spirituel et franc; à celle qui nous libérera!»

 

30 Avril.—«VERNISSAGE, s. m., action de vernir, résultat de cette action. V , enduire de vernis. Vernir des cuirs, vernir un parquet, vernir des tableaux.» (Dictionnaire Larousse.) J’ai été au vernissage—comme tout le monde. Je n’ai vu vernir ni des tableaux, ni des cuirs, ni des parquets. Qu’est-ce qu’un vernissage où l’on ne vernit point? Attendez. Le dictionnaire nous révèle encore que vernir se dit au figuré et signifie donner une apparence flatteuse, brillante: «les éloges des journaux vernissent les auteurs et leurs ouvrages».

C’est bien un vernissage que la répétition générale du Salon, seulement ce ne sont pas les tableaux, mais les peintres que l’on vernit—Vernir, donner une apparence flatteuse, brillante.—«Mon cher, tous mes compliments: c’est un morceau admirable.—Tu sais... là, sans blague... eh bien, ta machine, ça y est!»

C’est dans le grand hall, dont les jours sont comptés, l’éclosion annuelle de fleurs rares, de fleurs étranges, de nuances qui affolent, de parfums qui grisent. La mode, ce jour-là, est là, toute audace dehors. Elle se lance. Ce que la fantaisie peut rêver, elles l’ont rêvé, les Parisiennes si excentriques avec tant de justesse et si mesurées dans ce qui est sans mesure. On les regarde; non les œuvres.

 

Les statues ne sont point jalouses des hommages prodigués aux modèles. Elles disent: «Faites-vous admirer, beautés éphémères: vous n’avez qu’un jour. Le temps a pris hypothèque sur vos lignes orgueilleuses. Nous avons l’immortalité possible. Les ans destructeurs ne nous réservent pas le chagrin des décrépitudes. Nous irons aussi loin qu’il plaira à la destinée, toujours aussi jeunes, et si nous fûmes conçues dans la perfection, toujours aussi parfaites. Vous serez moins qu’une poignée de cendres, que nous nous dresserons encore pour l’admiration des hommes dans la splendeur intégrale de nos chastes nudités.»

On pourrait répondre à ces filles de marbre qu’elles sont bien vaines de s’imaginer revivre pour elles seules. Elles ne seront que le reflet de la beauté défunte de nos contemporaines. Elles témoigneront devant les siècles futurs quelles enchanteresses de l’art étaient les femmes à chapeaux extravagants, en robes fourreau et à plis mystiques, qui vivaient en l’an 1895, quand, devant l’artiste, elles n’avaient ni chapeaux extravagants, ni robes à fourreau à plis mystiques.

On chuchote, on se pousse devant la Danseuse de Falguière, qui n’a que ses oreilles vêtues et de leurs bandeaux. On dit le nom du modèle, célèbre à l’Opéra. C’est un portrait. «Nue, toute nue... Oh! serait-ce possible? elle aurait posé nue!»

Et tout le corps de ballet, saisi d’une pudeur collective, pique un fard.