Les Parisiennes d'à présent
28 Mai.—Le miracle est à Tilly-sur-Seules. Une…
28 Mai.—Le miracle est à Tilly-sur-Seules. Une gardeuse de vaches a audience de la Vierge. Le rendez-vous est dans un champ, près d’une haie qui se vêt d’une vapeur mystérieuse. La voyante n’est point quelque nonne diaphane qui, d’avoir fleuri la mère immaculée, dans son rêve enfantera la virginale image; c’est une fille épaisse et vulgaire, libre en ses propos d’étables. Elle vaque aux soins des bestiaux, remue son fumier, et sa fourche au repos, vient au champ. Elle s’y agenouille, et l’expression commune de sa face s’éclaire, s’idéalise. Dans l’extase qui la transfigure, ses yeux s’emplissent du divin. Elle commence, entre ses dents qui se choquent, des mots entrecoupés dans lesquels on croit comprendre que la Vierge est là. La vierge s’en retourne, et les prunelles de la voyante suivent, angoissées, sa fuite dans le ciel.
C’est fini. L’extatique est redevenue la vachère. Les fervents la pressent de questions. Elle s’y dérobe, rude et brutale. De son extase, il ne lui reste qu’une lourde migraine.
O jeune fille élue entre les élues, ô toi, à qui la vierge apparaît; ô toi, qui as l’ineffable douceur de recueillir le son de sa voix, donne-nous de ta jouissance céleste une impression qui te vienne du souvenir.—«J’ai qu’la tête è m’pète! et pis v’là!»
30 Mai.—Le Congrès féminin de Berlin est, disent les journaux, d’une tenue parfaite. Les femmes de France y sont allées; elles s’y expriment convenablement. L’auditoire, privé du concours des spirituels de profession, écoute, faisant crédit aux doctrines confuses, aux rêves nébuleux. Les congressistes motionnent, fiévreuses, touchantes par leurs bonnes intentions. C’est un grand pas en avant.
Si la femme tout de même triomphait, qu’adviendrait-il?
On se le demandait, en lisant les dépêches de Berlin, ce soir, dans une brasserie du faubourg Montmartre, où les noctambules s’achèvent. L’un après l’autre, on dévisageait sous le masque blafard des stériles fatigues les buveurs qui étaient là, stupides, niais, alcooliques invétérés. Pas un qui se souciât des fiers problèmes que, là-bas, les femmes agitaient, pas un que l’avenir de sa race troublât.
C’étaient des électeurs—à part deux ou trois récidivistes qui, ayant fait pis que pendre, en étaient réduits à être traités comme des femmes. Tout ça votait; mais les mères exactes, les épouses régulières et les jeunes filles instruites ne votent pas. Elles n’ont pas à prétendre à un privilège dont la loi n’écarte ni les imbéciles, ni les ivrognes, ni tous ces mâles qui étaient là et qu’on n’aurait pas voulu rencontrer la nuit au coin d’une urne.
1er Juin.—Ce ne sont point les idées qui manquent aux femmes: quand elles n’en ont pas, il y a toujours quelqu’un qui leur en donne.
Mme Duclerc se flatte d’en avoir une qui est macabre mais peu banale.
Au concert baptisé du nom de la dame de céans, la chanteuse qui commence la série des chants reste la bouche ouverte, sans émettre la fausse note qui constitue l’originalité de son répertoire. Là, devant elle, un pendu se balance.
C’est une trouvaille de la patronne. Son pendu est resté vingt-huit jours pendu à Marseille; mais il est aujourd’hui dans la territoriale des pendus, et il ne fera que treize jours. Après quoi, quand on le décrochera, peut-être bien qu’il ne sera pas mort.
Le monde distingué accourt à cette merveille. On s’informe auprès de Mme Duclerc des particularités physiologiques de ce phénomène. Les dames surtout sont avides de détails précis. «Dis donc, Duclerc, est-ce que c’est vrai, ce qu’on dit des pendus?—Oui, ma chère, répond la brune enfant, mais seulement quand il me regarde.»
4 Juin.—De s’être serrée à l’excès, une Anglaise est morte. Le coroner a défini cet accident: «Lent suicide par coquetterie».
C’est le procès du corset, un bien vieux procès et, comme tant de choses dont le corset s’autorise pour se dire utile, toujours pendant. Montaigne le prouva qui disait: «J’en ai vu se travailler à poinct nommé de ruyner leur estomach pour acquérir les pasles couleurs. Pour faire un corps bien espagnol quelles géhennes ne souffrent-elles. Guindées et cenglées a tout de grosses coches sur les costés jusqu’à la chair vive? Ouy, quelquefois à en mourir».
Beaux raisonnements mais superflus, d’autant que la médecine n’est pas hostile au corset. Le docteur Lutaud le permet. La doctoresse Gaches-Sarraute aussi, s’il est de sa façon. Torturée, la femme sourit à sa torture. En matière d’atours, pour elle, même où il y a de la géhenne il y a du plaisir.
6 Juin.—Le boulevard est consterné. Sur le mode mineur, les camelots crient le suicide de Liane de Pougy. Est-ce possible? On veut douter. L’évidence impose son crédit. C’est vrai, notre courtisane nationale, dans une crise de dégoût, a résolu de quitter le monde. Elle a dit adieu à sa femme de chambre. Et comme les oiseaux se cachent pour mourir, elle est allée demander à une honnête amie un lit honnête. Elle a écrit à sa mère, de sa plume bien stylée, un billet signé de son nom d’enfant. Et à ses lèvres, qui avaient fait du baiser une entreprise fructueuse, elle a porté la fiole mortelle.
... Elle se coucha: elle attendit. Les amants, au rendez-vous de ses draps, se hâtaient d’accourir, la mort est plus capricieuse. Au petit jour, elle s’étonna de vivre et en fut charmée. L’amie stupéfaite, manda un médecin. Paris, plusieurs fois dans cette journée, fit prendre des nouvelles. Elle sourit à tout ce dont elle avait dit avoir la nausée, remercia les rivaux sans jalousie de son cercle d’adorateurs, s’amusa des dépits que sa fausse sortie lui fit connaître. Elle reparut aux flambeaux du festin peut-être un peu plus pâle, mais soulagée d’un gros poids: elle avait vomi.
Pour ces natures délicates, le désespoir a du bon. Elles se suicident et n’en meurent pas; mais elles se purgent.
7 Juin.—C’est une chose bien connue des étalagistes. Les mêmes objets par le groupement gagnent en intérêt. Une boîte de sardines isolée n’est rien: des boîtes de sardines alignées, c’est une féerie. Une petite Barrison toute seule, c’est aimable sans plus; cinq sœurs Barrison ensemble, c’est ravissant.
Cette grâce de la multiplication avait échappé aux mathématiciens, non aux impressionnistes. Cinq têtes blondes qui dodelinent, cinq jupes qui se retroussent, cinq paires de jambes qui jacassent, cinq paires d’yeux qui marivaudent, cinq bouches qui sourient juste et ne chantent pas de même. Mais surtout, j’imagine, cinq femmes qui s’accordent—c’est pour mettre une salle en délire.
Quel homme eut l’idée géniale d’exploiter l’attrait de la similitude? Son nom? Son nom: M. Fleron flaira le succès dans les rues de New-York en voyant passer cinq petites filles vêtues toutes de même. C’étaient les sœurs Barrison.—Déjà!—Il fit des propositions à la famille, obtint d’exhiber ces enfants. Il leur enseigna auparavant le pouvoir d’un bas bien tiré, d’un pantalon bouffant aux bons endroits, d’une chemise dont l’épaulette retombe et s’arrête à temps. Il les produisit. On applaudit.
Elles grandirent, et leur perversité innée de fillettes puisa dans sa science une grâce toujours plus ingénue. Il épousa alors l’aînée, Lona, et fut le barnum des quatre autres, Sophia, Inger, Olga et Gertrude.
Tous les soirs, dans les coulisses, sa vigilance précieuse s’attarde aux plus minutieux détails. Rien n’échappe à son œil attendri. Il remonte une jarretière, descend un fichu, fait répéter le geste du jupon dont la dentelle encadrera l’encre des bas et la sauce crevette du maillot, qu’il veut très fidèlement tendu sur les cuisses.
N’est-ce point sa femme? Sont-ce point ses belles-sœurs? Direz-vous encore que l’esprit de famille se perd?
6 Juin.—On ne porte que du bleu. Le bleu est décrété. C’était du moins l’opinion à midi. Mais il est le quart, et l’on édicte que le rouge —tel rouge d’un ton précis de truite et d’orangeade—est seul admis aux honneurs du chic. Le vert, cependant, marié au violet...
—Où cours-tu si vite, jeune modiste?
—Je me hâte toujours à l’aller, Monsieur, de crainte que la mode du chapeau que je livre ne passe en chemin.
7 Juin.—Ce jour-là fut livré, en un bois situé à Boulogne, près Paris, un combat mémorable.
On s’attendait à un engagement sérieux dans l’après-midi. Les curieux étaient venus en grand nombre, alléchés par le spectacle de la lutte. L’affaire promettait d’être chaude, surtout qu’il faisait 25 degrés à l’ombre. La prévoyance des assaillants avait installé d’énormes dépôts de munitions. Vers quatre heures se dessinèrent les premiers mouvements de troupes. Alors, chacun de se dire: «Tout à l’heure, ce ne sera pas tout roses.» Ce qui était d’autant plus exact qu’il devait y avoir d’autres fleurs.
La lutte était circonscrite entre les troupes à pied, celles à cheval et celles en voiture. Il n’était que cinq heures quand le premier projectile décrivit une courbe élégante, à trajectoire qui sentait bon. Il atteignit en plein corsage une admirable jeune fille, victime du devoir, dont le nom est resté inconnu.
L’élan était donné, l’assaut fut impétueux. On se criblait avec un zèle infatigable. Les troupes féminines se faisaient remarquer par la maladresse charmante de leur tir et par leur grâce. Un vieux stratégiste constatait—lorgnette à l’œil—qu’il n’est pas nécessaire qu’il pleuve toute la nuit pour que les troupes soient fraîches.
Qu’elles étaient jolies et joliment équipées. La vieille garde même, à défaut d’admiration, imposait le respect pour sa vaillance et sa tenue.
Le champ de bataille présenta bientôt l’aspect d’un véritable champ de carnage. On se battait presque corps à corps. Quelle lutte est plus excitante, quand les deux sexes sont en présence! Pivoines cramoisies, timides bleuets, obèses hortensias, délicates roses rosées, étoilées marguerites: c’était un feu roulant.
Les munitions s’épuisaient, les assaillants aussi. Puis le jour baissait. On avait aux lèvres la prière de Josué: «Soleil, arrête-toi sur la vallée du Bas-Meudon».
Mais ce fut la lutte qui s’arrêta. Elle avait duré trois heures. La victoire resta au Bien. Mais la terre était jonchée des cadavres sanglants des roses, et les œillets blessés agonisaient...
16 Juin.—Une femme vieille, laide et sordide a été assassinée sur un grabat.
En 1840 parut un livre intitulé: les Belles Femmes de Paris, chapelet de laudatifs en l’honneur des jolies Parisiennes de ce temps-là. Il y est parlé d’une nouvelle venue dans la capitale qui est baronne et bas-bleu. Lancée dans l’émancipation, amie de George Sand, elle passe pour écrire des vers et des œuvres en prose. Les thuriféraires qu’elle prie à souper disent son esprit et sa beauté. Ils tiennent sa noblesse pour irréductible. N’a-t-elle pas pour oncle l’ancien ministre de Charles X? C’est un Montbel; il l’ignore, mais elle ne l’ignore pas. Elle porte, jeune fille, ce nom de Montbel; son mari y joint le sien aussi ronflant, M. de Valley. Personne ne s’avise de gratter le blason de l’époux. Sa femme est baronne, va pour baronne. Une jolie femme, à Paris, a les titres qu’elle veut,—il lui suffit de les prendre.
Rentrons chez la vieille assassinée, morte dans la sanie, rongée de vermine, hideuse.
La loi sait son nom. Cette morte, étranglée par une société d’adolescents, est la baronne de Montbel-Valley. C’est la muse au salon littéraire qui fut, par ses charmes, reine de Paris sous Louis-Philippe.
Que de traités superflus sur l’art d’être belle, quand il n’en est point sur l’art de vieillir!
14 Juin.—On ne savait pas saint Médard si parfaitement acquis aux courses. Pour le Grand Prix, il a cru devoir suspendre le jeu de ses œuvres et de ses pompes. Aurait-il d’autres tuyaux que des tuyaux d’arrosage? Pas d’eau! Les femmes n’ont fleuri l’hippodrome que de parasols.
Foule inouïe, empressée et élégante. Le monde officiel au grand complet; il ne manque pas un bouton de guêtre... présidentiel. Est on venu pour le gagnant? C’est douteux. Il n’est plus le héros de jadis dont le nom se répercutait dans une acclamation sans fin. On en parle comme d’un personnage ordinaire. Les heureux qui ont eu le nez de sa veine le traitent comme un billet de loterie sorti au tirage. Cette année, ils sont courroucés. «Quoi! ont-ils l’air de dire, nous avons aventuré la forte somme sur un candidat si médiocre, et c’est tout ce qu’il rapporte! Jouez donc des veaux!»
Ce n’est pas le noble coursier qui nous vengeait de Waterloo. D’ailleurs, les Anglais s’abstiennent. Le Jardin de Paris s’en plaint. L’insulaire qui augmentait les tarifs, prodigue dans le gain et généreux dans la perte, ne franchit plus la Manche. Tout s’en va, jusqu’au respect montré au vainqueur. Qui se soucie de ses traits? Qui colle à la muraille le portrait de sa monte. Autrefois, il suffisait de l’avoir bouchonné pour être illustre. Un palefrenier de Gladiateur faisait un beau mariage. Approcher du vainqueur, le flatter, passer sur sa croupe en sueur ses gants frais étaient une faveur insigne. Les femmes n’adoptaient de couleurs que les siennes. Qui d’elles portera cette année les couleurs d’Arreau? Victorieux à peine applaudi, célèbre une seconde, qui passe, qui est déjà passé...
25 Juin.—Lona Barrison s’est détachée du peloton. Elle se montre seule, montée sur un bidet blanc. Elle chante d’une voix acidulée comme un bonbon anglais.
A pied ou à cheval, les petites Barrison inspirent des folies. Un gentilhomme autrichien s’est suicidé. Avant de mourir, il exprima le vœu que l’une des cinq sœurs Barrison accompagnât son convoi. Il a été exaucé. La gazouillante oiselle a déposé sur son cercueil un bouquet d’oranger. Cette fleur était le commentaire du refus dont l’amoureux était mort. C’était «l’impossible, mille regrets» des demandes sympathiques qui excèdent la mesure.