Les petites alliées

Claude Farrère · Chapitre 6 sur 22

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Les petites alliées

Comme Quoi, par Exception, Célia N'était Pas Née Sous une Rose

—Il faudra m'avertir, vous savez!... Moi, je suis si bien, ici, que j'y resterais jusqu'à demain matin sans m'en apercevoir!... Mais dès que vous voudrez, nous rentrerons, naturellement....

Il répéta:

—Naturellement?...

Et, s'agenouillant, il prit à deux mains la tête docile, et plongea son regard dans les beaux yeux noirs qui s'efforçaient d'éteindre tout désir, toute volonté, toute fantaisie, et d'accepter, et d'acquiescer.

—Petite fille,—murmura-t-il alors, sur un ton d'étrange respect,— puisque vous êtes si bien, ici, je veux, moi, «naturellement», que vous y restiez.... Et je veux y rester avec vous, jusqu'à demain matin ... si vous me le permettez, «naturellement»?...

 

CHAPITRE V

 

COMME QUOI, PAR EXCEPTION, CÉLIA N'ÉTAIT PAS NÉE

SOUS UNE ROSE

 

Fréquentes fois, leurs amants de rencontre criblent les courtisanes de questions non moins saugrenues qu'indiscrètes:

—Quel est ton vrai nom? de quel pays es-tu? de quelle famille? pourquoi as-tu quitté ta mère? à quel âge? qui t'a eue le premier?

Interrogatoire horripilant, auquel il serait toutefois impolitique de ne pas répondre. Célia n'avait donc garde d'y manquer. Mais les renseignements biographiques qu'elle fournissait alors sur elle-même variaient considérablement selon le temps, le lieu et l'interlocuteur.

Le plus communément, elle était née à Paris.—Être Parisienne constitue une séduction qu'on doit ne pas négliger. Toute courtisane qui a souci de sa réputation est Parisienne, sauf la pauvre Auvergnate ou l'infortunée Provençale, que nul professeur de diction n'a pu débarrasser de son infirmité native. Célia, prononçant un français net et sans accent, était par conséquent née à Paris. Ce qui ne l'empêchait pas de devenir à propos la compatriote d'un provincial nostalgique, Bordelais, Dunkerquois ou Bisontin.—Le plus communément aussi, elle avait été fiancée contre son gré, et s'était jetée dans la galanterie par dégoût du mari dont elle ne voulait point. Il arrivait cependant parfois que ce mari malencontreux passât au second plan: auquel cas tout le mal, puisque mal il y avait, était venu d'un séducteur très séduisant, qui, jadis, avait enlevé Célia du château paternel, puis, après une lune de miel promenée en automobile dans tous les pays les plus poétiques et sur toutes les plages les plus chères, s'était mystérieusement évaporé sans qu'on en retrouvât jamais trace.—Certains jours, enfin,—quand le questionneur montrait barbe chenue et vénérable, voire sénatoriale, —il n'était plus question de mari, ni de fiancé, ni de séducteur; et seul un tempérament excessif, et dont on rougissait, avait irrésistiblement poussé la vierge hors du virginal sentier.—Ainsi Célia, ingénieuse et courtoise, s'efforçait-elle à composer ses récits selon le goût de ses auditeurs.

Et, comme juste, s'efforçait-elle aussi de ne mêler à chaque fiction que les bribes de vérité strictement indispensables. On ne peut pas mentir à jet continu: le cerveau le plus imaginatif n'y suffirait pas. D'ailleurs, la vérité est quelquefois meilleure à dire qu'aucun mensonge. Célia tout de même préférait, n'importe comment, le mensonge,—par pudeur intime et farouche: forcée de montrer à tout venant ce que les femmes d'autre condition cachent, elle cachait ce que ces femmes montrent. Beaucoup d'hommes avaient pu, sans obstacle, la contempler, tout leur soûl, nue. Mais pas un de ces hommes ne l'avait, une seule fois, nommée de son ancien prénom de jeune fille, ni jamais n'avait eu le moindre indice de ce qu'elle avait réellement été, avant de devenir la demi-mondaine Célia.

En sorte que Célia la demi-mondaine était proprement née à Paris, en 1904, un matin de décembre: car c'était ce matin-là qu'elle avait tout d'un coup fait son entrée dans le demi-monde, sortant non pas d'une rose ou d'un chou, comme sortent les enfantelets, mais d'un wagon de chemin de fer,—d'un wagon de seconde classe, capitonné de drap bleu, et dont la peinture jaune, toute noircie d'escarbilles, témoignait qu'il avait roulé pas mal d'heures, avant de s'arrêter enfin ici, le long de ce quai de gare où maintenant la voyageuse trottinait, son réticule d'une main, son nécessaire de l'autre.... D'où venait ce wagon,—du nord, du sud, de l'est ou de l'ouest.—Célia n'avait jamais jugé à propos d'en rien dire à personne.

Dès cette première journée de décembre 1904, la nouvelle Parisienne s'était d'ailleurs fort bien acclimatée dans sa patrie d'élection. Et, le soir même, causant avec un galant inconnu qui insistait pour la reconduire chez elle, comme il l'interrogeait, curieux:

—Vous n'êtes pas de ce quartier?... je ne vous ai jamais vue encore....

Elle avait répondu tout de go, sans l'ombre d'une hésitation:

—Non: j'habitais sur la rive gauche.... Mais je n'y retournerai plus: c'est bien plus chic de ce côté-ci....

En fait, elle resta «de ce côté-ci»,—sans jamais s'en écarter plus qu'une chèvre ne s'écarte du piquet autour duquel il faut qu'elle broute,—quatre pleines années....

Quatre sombres années....

Elle les vécut en pauvre petite prostituée de seconde classe,—de seconde classe, comme le wagon qui l'avait amenée: un avertissement du destin, ce wagon!—Elle les vécut en pauvre petite fille, trop propre de corps et d'esprit, trop soignée, trop instruite peut-être, et d'une éducation sûrement trop enracinée pour jamais descendre jusqu'au ruisseau, mais trop simplette, trop bourgeoise, trop pot-au-feu pour s'élever jusqu'à cette aristocratie du demi-monde, dont le blason très doré porte obligatoirement, à défaut de pièces honorables, un petit hôtel en place de donjon, une cent-chevaux en manière d'hydre, et trois rangs de perles en guise de tortis. Célia fut la demoiselle des Folies-Bergère ou du Moulin Rouge. Elle logea rue de Calais ou rue de Moscou, en garni pour commencer, puis «dans ses bois», après qu'une camarade de bon conseil l'eut persuadée que les armoires à glace s'achètent à crédit moins cher qu'au comptant. Et, en ses jours de plus grande hardiesse, elle se risqua hors de son quartier, et affronta bravement l'Abbaye et Maxim's,—sans succès décisif, d'ailleurs: le tapage et la cohue l'effaraient, et lui faisaient perdre cette sérénité tranquille qui était sa plus attirante séduction.

A quoi bon, du reste, s'agiter, aller ici, courir là, changer de bar, changer de beuglant, changer de promenoir? Est-ce que les hommes, partout, ne sont pas des hommes,—des mâles plus ou moins grossiers, plus ou moins brutaux, plus ou moins naïfs, mais toujours également insolents, également méprisants, également durs aux femmes qu'ils paient, même quand ils ont l'air de leur être doux? Est-ce qu'en tout lieu la courtisane n'est pas enveloppée d'une pareille réprobation, est-ce que le monde entier ne crache pas sur elle? Est-ce que les plus indépendants des libres penseurs modernes ne conservent pas pieusement, au fond de leur âme soi-disant affranchie, toute l'intacte morale chrétienne, de par laquelle il est permis, voire conseillé, à n'importe quelle créature humaine, robuste ou intelligente, de faire commerce de ses bras, de ses jambes et de son cerveau, mais rigoureusement interdit à celle qui n'a ni muscles, ni matière grise, de louer ou de vendre les seules richesses qu'elle possède en propre, sa tendresse et son baiser?

On le sait, que les «honnêtes» filles ne sont pas celles qui ont le cœur doux et l'âme droite, ni celles qui gardent leurs serments, ni celles qui se dévouent, ni celles qui rendent le bien pour le mal, ni celles qui risquent leur vie pour sauver d'autres vies, mais seulement et exclusivement celles qui, lorsque le besoin les prend de ne plus dormir seules, en avertissent au préalable l'adjoint préposé aux mariages, et qui, lorsque la fantaisie leur vient de changer de compagnon, en informent à temps le juge préposé aux divorces.

En vertu de quoi Célia put, quatre années durant, s'efforcer de vivre aussi dignement qu'on lui permit, et pratiquer avec conscience et scrupule le seul métier qu'elle sût, le seul, d'ailleurs, qui ne condamne pas une femme à mourir de faim. Son effort persistant n'en fut pas moins récompensé, invariablement, par ce verdict, que tous ses amants, les uns après les autres portèrent sur elle: —Gentille, oui! très gentille! Mais enfin, ce n'est tout de même qu'une grue!...

Et, peu à peu, à force de n'être pas estimée, elle devint moins estimable. Ainsi nos courtisanes de Paris, petites-filles des hétaïres athéniennes, dont Socrate et Platon faisaient leurs amies intimes, consultées et écoutées, ne sont-elles, fatalement, plus du tout dignes de leurs grand'mères....

Cependant, vers la fin de sa quatrième année parisienne, Célia, par un hasard extraordinaire et presque unique, découvrit un amant qui ne ressemblait pas aux autres.

C'était par une nuit de juin. Le Grand Prix avait été couru l'avant-veille. Paris se vidait. L'espoir d'une chambrée moins pleine et moins reluisante avait poussé Célia à une incursion chez Maxim's. Le Maxim's d'été ne ressemble pas au Maxim's d'hiver. Et dans celui-là Célia se jugeait moins déplacée. Non qu'elle l'eût été d'aucune façon, même dans l'autre, pour des yeux masculins: ses toilettes, très suffisamment élégantes, et d'un goût toujours délicat, valaient, sans conteste, tout ce qui s'étale de plus flamboyant dans le célèbre bar aussi bien en décembre qu'en juillet. Mais ses bijoux étaient moins que rien: deux bagues de jeune fille, si imperceptibles qu'il fallait les mettre au même doigt pour qu'on devinât qu'elles existaient.... Et une femme qui n'a point de bijoux, parmi des femmes qui en sont couvertes, s'imagine être, très exactement, et très scandaleusement, nue.

Mais chacun sait que, le soir même du Grand Prix, tout écrin qui se respecte émigré vers Trouville ou vers Aix. Voilà pourquoi Célia, sans perles ni diamants, affrontait le Maxim's d'été, sûre de n'y rencontrer ni collier, ni bracelet sensationnel dont elle risquât d'être mortifiée.

Cette nuit-là, l'heure était déjà avancée, et la grande salle montrait encore des vides. Nombre de femmes soupaient seules, et les couples étaient l'exception. Des vestons à carreaux se mêlaient aux smokings. L'étranger et le touriste remplaçaient l'habitué, et ce, pour le plus grand dommage des clientes solitaires: car si les Parisiens méprisent les courtisanes, leur mépris s'atténue quelquefois par ce qui subsiste encore de l'ancienne courtoisie française; au lieu qu'un Allemand ou qu'un Yankee, plus méprisant d'ailleurs, parce que plus dévergondé et plus hypocrite, s'efforce par surcroît d'étaler son mépris, comme preuve de sa pseudo-vertu.

Sitôt entrée, Célia s'était attablée, le dos au mur, dans le coin opposé au coin des tziganes. Elle était là en bonne position de tout voir et d'être vue à son avantage, sous la lumière vive d'un groupe de lampes qui mettait en valeur sa peau jeune et la flamme noire de ses yeux doux. Deux rangs de soupeurs la garaient en outre des bousculades possibles: les ivrognes sont légion, parmi les barbares qui envahissent Paris après l'exode des Parisiens de race; et rien n'amuse un honnête Teuton, bien empli de choucroute et de bière, comme d'arroser à jet de siphon la robe délicate d'une femme sans protection d'aucune sorte, et que pas un homme ne défendra.

Et la nuit s'était traînée sans incident aucun, pareille à toutes les nuits que Célia avait passées déjà, dans ce même coin, devant cette même table. Des gens étaient entrés, avaient bu, étaient ressortis, les uns gais, les autres essayant de le paraître, quelques-uns ne cachant pas leur ennui morne ou leur tristesse. A tous, Célia avait jeté l'appel d'une très discrète œillade. Et plusieurs s'étaient approchés, avaient causé. Pas un toutefois n'avait rien demandé de précis, ni rien offert.

Un peu après deux heures, les garçons avaient dégagé le milieu de la salle, et l'on avait dansé, sans grand enthousiasme. Une camarade, seule comme Célia, et s'ennuyant autant que Célia, l'avait invitée à un tour de valse. Et Célia, pour tuer le temps, avait valsé.

Mais, comme elle regagnait sa chaise, elle eut une surprise: deux hommes, qu'elle n'avait pas encore remarqués, s'étaient assis sur les chaises voisines, et attendaient qu'elle revînt; ils l'arrêtèrent au passage:

—Chère amie,—dit l'un d'eux,—je n'ai pas le plaisir d'être connu de vous; mais ça n'a, n'est-ce pas?... aucune importance.... Voici mon camarade qui est officier de marine, et qui meurt du désir de souper avec vous. Seulement, il est timide, le pauvre! et il n'aurait jamais osé se présenter tout seul. Heureusement, j'étais là!... Vous n'avez personne, ce soir? On peut s'installer à votre table?...

—Si vous voulez,—répondit Célia.—Je suis libre.

Et elle considéra curieusement l'homme qui n'osait pas se présenter tout seul à une femme rencontrée chez Maxim's....

C'était le premier qu'elle eût jamais vu, de cette rare espèce!...

Il avait, ma foi! l'air d'un monsieur comme tout le monde; voire, d'un monsieur mieux que tout le monde: car il était plutôt beau que laid, plutôt grand que petit, plutôt robuste que chétif; et ses yeux vous regardaient en face, avec une assurance tranquille qui semblait le comble de l'invraisemblance, de la part d'un personnage si peu hardi.... Célia l'interrogea tout de suite, persuadée qu'il balbutierait:

—Vous n'habitez pas Paris, monsieur?... puisque vous êtes officier de marine?...

Mais il ne balbutia pas du tout, au contraire: sa voix résonna on ne peut plus nette:

—Si fait! j'habite Paris.... Pas à demeure, non!... Mais voilà près d'un an que je campe ici.... Et j'y ai même une cabane très drôle ... dans un quartier effarant, par exemple: à Grenelle.... Bah! il faudra tout de même venir me voir là-bas, quand nous serons amis, jolie madame. Vous ne regretterez pas la course ... parce que la cabane est pleine de joujoux très amusants pour les petites filles....

Elle faillit proposer l'excursion pour l'instant même: qui empêchait qu'on devînt amis sur-le-champ?... Pourtant elle se tut, après réflexion: un homme qui n'osait pas se présenter tout seul à une femme rencontrée chez Maxim's pouvait évidemment n'avoir pas, sur le chapitre des amitiés soudaines, les idées du commun des mortels....

Et, de fait, il ne fut pas question, ce soir-là, d'aller à Grenelle, non plus que d'aller nulle part: le souper fini, l'étrange amoureux se contenta de saluer très courtoisement la «jolie madame», et prit congé.

—On se reverra?—demanda Célia, par acquit de conscience: quatre ans de rendez-vous manqués lui avaient pertinemment enseigné qu'on ne se revoit jamais, quand on ne s'est pas «vu» du premier coup,—vu de plus près qu'il n'est permis de se voir chez Maxim's....

La réponse fut pourtant affirmative, et si nette que le scepticisme de Célia en fut ébranlé:

—On se reverra, si vous le voulez bien, après-demain jeudi, à sept heures trente minutes p. m.... Ne cherchez pas à comprendre: p. m., c'est de l'espéranto.... Ça veut dire en français huit heures moins le quart....

—Je sais,—fit Célia, souriant.—I speak english....

Il se moquait d'elle, mais elle avait l'habitude des moqueries. Et le rendez-vous, quoique différé, avait l'air de tenir; c'était le principal.

L'espérantiste, cependant, avait suspendu son discours:

—Ho!—fit-il.—You speak english? you learned little girl! Voyons donc! vous n'êtes tout de même pas Anglaise? Vous avez eu un amant anglais, alors?

—Non,—dit Célia, qui ne songea pas assez vite à mentir:—j'ai appris quand j'étais petite....

Et elle rougit excessivement, comme rougissent les femmes du monde, quand une agrafe cassée découvre un coin de leur peau nue aux passants. Par chance, le questionneur, discret ou indifférent, n'insista pas:

—Parfait!—dit-il simplement. Et il reprit, sur un ton tout à coup moins plaisant, dont Célia faillit s'étonner:

—A huit heures moins le quart, après-demain jeudi, j'irai vous prendre chez vous, et je vous emmènerai dîner où il vous plaira.... Est-ce convenu?... Ou préférez-vous un autre programme?

Elle préféra ce programme-là, et elle s'empressa de donner son adresse: 34 ter, rue de Moscou, au deuxième....

—Parfait!—dit-il encore.—Tenez, voici ma carte en échange....

Elle serra dans sa bourse le bout de bristol, après avoir lu d'un coup d'œil: Charles Riveral, enseigne de vaisseau, 66, rue Alphonse.... Et cette fois, elle s'étonna tout de bon: les hommes sont d'ordinaire moins confiants, et ne livrent pas à la première venue, sans nécessité, leur état civil au grand complet....

Il était parti. Elle ne s'attarda pas. Le bar, plus bruyant de minute en minute, lui faisait maintenant mal à la tête. Elle sortit, et s'en fut tout droit se coucher,—seule.—La nuit était tiède. Marchant à petits pas sur les trottoirs blancs de lune, Célia songeait à cet amant qu'elle trouvait mystérieux.... Non, il ne ressemblait pas aux autres.... Elle eût voulu qu'après-demain fût aujourd'hui....

 

Telle avait été, pour parler comme parlent les marins, la prise de contact de Célia et de la Marine.

 

Charles Riveral.... Célia, huit jours durant, s'en était cru très amoureuse.... Huit jours durant: les huit jours qui avaient précédé leur vraie première nuit de noces. Jusqu'à cette nuit-là, Riveral avait aimé sa «jolie madame»,—il l'appelait ainsi, décidément,—à la va-vite: entre deux portes, sur un divan, ou, très audacieusement, sur les coussins des wagons ou des voitures qui, plusieurs soirs de suite, les ramenèrent d'excursions champêtres et de dîners campagnards. Et Célia s'était accommodée de ces façons qu'elle jugeait pittoresques et maritimes....

Mais la première grande nuit lui fut une déception. Quoique jeune, l'enseigne avait assez voyagé, et dans assez de pays hétéroclites, pour différer sensiblement d'un bourgeois parisien; et ses goûts sensuels témoignaient de cette différence: il était raffiné et bizarre,— des moralistes diraient pervers et vicieux.—Or Célia, par instinct et par profession, était le contraire. Non qu'elle fût froide ou inerte. Mais ses ardeurs étaient toutes simples. Et la complication de son nouvel amant l'effara quelque peu.

D'un autre, elle n'eût probablement pas accepté ce qu'elle accepta. Mais Riveral, hors du lit, continuait de lui plaire beaucoup. Elle l'avait imaginé mystérieux, lors de leur rencontre chez Maxim's. Maintenant, elle savait qu'il l'était en vérité, car jamais on ne devinait sa pensée, toujours singulière et dédaigneuse des chemins battus. Il parlait volontiers; mais ses paroles étaient très souvent mal compréhensibles; Célia les gardait tout de même dans sa mémoire, avec le pressentiment confus qu'elle les comprendrait plus tard; et elle les comprit en effet, quand d'autres marins et d'autres voyageurs lui eurent appris à parler et à penser comme ils pensaient et comme ils parlaient, comme pensait et parlait Riveral lui-même....

Et puis Riveral était bon. Ou du moins elle l'estima tel, parce que jamais aucune raillerie, aucun sarcasme, aucune phrase grossière ou méprisante ne lui échappa en aucune occurence. Elle supposa que c'était de sa part charité très chrétienne: car, au fond de lui-même, il devait évidemment railler, mépriser, injurier comme font tous les hommes;—elle n'était qu'une grue, après tout; et on le lui avait assez rabâché pour qu'elle le sût!—mais ça n'en était pas moins gentil à Riveral de dissimuler son intime et désobligeante opinion....

En fin de compte, Riveral avait été promu lieutenant de vaisseau le 1er juillet, et, pour fêter comme il convenait ce troisième galon glorieusement conquis, Célia, ce même 1 er juillet, avait transporté ses pénates du 34 ter de la rue de Moscou au 66 de la rue Alphonse. Et le nouveau ménage avait coulé des jours qui, pour n'être ni d'or ni de soie, n'en étaient pas moins d'un métal et d'un tissu acceptables.

—J'ai trois mois de congé,—avait exposé Riveral, avant de pendre la crémaillère;—dites, jolie madame, voulez-vous qu'on les passe ensemble, ces pauvres trois mois qui auront bien vite fait d'être passés? Quatre-vingt-dix jours! vous n'aurez guère le temps de vous ennuyer.... Et aucun risque de prolongation malencontreuse: je suis «bon pour campagne lointaine»: le quatre-vingt-onzième jour, pfuit!... en route pour Tahiti, Terre-Neuve ou Madagascar!... Vous ne serez pas cramponnée, soyez tranquille!

Et c'est vrai qu'ils avaient vite passé, ces trois mois....

 

Mais, vers la fin de la onzième semaine, Riveral, sur le point d'enfoncer dans sa première malle sa première paire de chaussettes, s'était arrêté tout à coup pour considérer attentivement sa maîtresse, debout derrière lui, et fouillant des deux mains dans la grande armoire pleine de linge bien plié.

—Venez ici,—lui dit-il, au bout d'une minute de réflexion.

Elle vint docilement.

—Causons un peu,—reprit-il après l'avoir encore considérée, de tout près cette fois.—Voyons! Je pars dimanche pour Toulon, n'est-ce pas.... Moi parti, qu'allez-vous devenir au juste?

Elle allongea les lèvres, haussa les épaules et se tut.

—Oui,—dit-il:—vous n'en savez rien. Mais cherchons à nous deux.... Je pars dimanche, dimanche soir, à neuf heures quinze.... Vous m'accompagnez à la gare, pas, jolie madame?... Le train parti, vous rentrez, naturellement. Où rentrez-vous?

Elle hésita.

—Ici,—dit-elle enfin.

Elle regardait vers le sol. Il prit entre ses deux mains la tête baissée, et releva le visage vers lui.

—Ici,—il parlait à voix très douce.—Ici, pour ce soir-là, et peut-être pour quelques soirs encore.... Mais après?... Vous ne pourrez pas continuer longtemps d'habiter un quartier perdu.... Il faut vivre.... Vous retournerez d'où vous êtes venue.... Vous retournerez vers la rue de Moscou ou vers la rue de Calais ... vers le Moulin Rouge, vers les Folies-Bergère, vers Maxim's.... Oui!...

Elle ne protesta pas. Et elle haussa les épaules derechef,— résignée.

Il tenait toujours entre ses paumes les deux joues veloutées. Il les lâcha, et prit machinalement son mouchoir pour essuyer ses doigts.... Mais ce n'était pas la peine: les joues n'étaient pas poudrées du tout.

Alors, brusquement, il demanda:

—Ça vous amuse?

—Quoi?—dit-elle.

—Cette vie que vous allez recommencer?... Maxim's, les Folies, et le reste?.....

Elle secoua silencieusement la tête de droite à gauche.

—Non, hein? Ça ne vous amuse pas.... Savez-vous à quoi je pense, petite Célia? Je pense que vous n'êtes guère faite pour cette vie-là.... Et je le pense depuis longtemps ... depuis que je vous ai vue valser, la nuit de notre rencontre.... Même, c'est à cause de cette pensée que j'ai voulu vous connaître ... et que je vous ai demandé de venir loger dans ma maison, et d'être ma maîtresse tout à fait....

Elle l'interrogea des yeux, un peu anxieuse. Jamais il ne l'avait questionnée sur son passé. Jamais il n'avait paru soucieux de rien savoir d'elle. Il avait deviné des choses, pourtant ... des choses qu'il gardait pour lui, et qui étaient peut-être les choses vraies....

Mais il n'insistait pas, discret autant qu'à l'ordinaire:

—Vous n'êtes probablement pas Parisienne.... En tout cas, vous ne serez jamais la Parisienne qu'il faut être pour réussir à Paris.... C'est très difficile de réussir à Paris, jolie madame!... Il ne suffit pas d'avoir des joues comme celles-ci, pareilles à des pêches: il faut encore mettre de la poudre dessus, beaucoup de poudre.... Vous ne saurez jamais mettre autant de poudre qu'il faut....

Il songea un moment, puis murmura, si bas qu'elle eut peine à entendre:

—Dommage que vous ne vous soyez pas mariée ... autrefois ... en province ... vous auriez épousé un brave homme quelconque ... un fabricant ... ou un architecte ... ou un médecin ... vous n'auriez jamais quitté Besançon ... ou Saint-Étienne ... et vous auriez été très heureuse.... L'imbécile qui vous a poussé hors de ce chemin-là vous a rendu un fichu service!...

Il songea encore, muet. A la fin:

—Et si je vous emmenais?—proposa-t-il.

Elle leva les sourcils:

—M'emmener? où?

—Où je vais.—A Toulon.—Oh! pas plus loin, bien sûr!... pas à Madagascar ni à Tahiti!... A Toulon seulement....

—Mais pourquoi, à Toulon? puisque vous n'y restez pas?...

—Non, je n'y reste pas,—dit-il.—Mais j'y ferai bien une halte de cinq à six semaines.... On ne peut guère m'expédier plus rapidement: j'ai droit à trente jours de délai, avant d'être mis en route.... Donc, comptons cinq ou six semaines: j'aurai le temps de vous installer là-bas, et de vous y acclimater....

—Pourquoi, m'y acclimater?

—Parce que!... parce que la vie de Paris ne vous amuse pas ... et que la vie de Toulon vous amusera peut-être!... Du moins, j'imagine que oui....

Elle hochait la tête, très indécise. Elle n'aimait guère Paris, c'était vrai. Mais aimerait-elle d'avantage la province?... Il réfuta l'objection:

—Toulon, ce n'est pas la province. C'est autre chose, vous verrez: l'étranger, plutôt; ou la colonie. Toulon vous plaira plus que vous ne vous figurez.... Et puis....

Il sourit:

—Et puis ... à Toulon, on peut réussir avec des joues comme les vôtres, sans poudre ... sans poudre du tout.... Croyez-moi!...

Elle l'avait cru.