Les petites alliées
Ou L'aspirant Bertrand Peyras S'efforce D'élever Célia au Rang des Femmes Qu'on Ne Traite Pas Par-Dessous la Jambe
Et ils étaient partis ensemble, le dimanche 4 octobre, par le train de 9 heures 15.
CHAPITRE VI
OU L'ASPIRANT BERTRAND PEYRAS S'EFFORCE D'ÉLEVER
CÉLIA
AU RANG DES FEMMES
QU'ON NE TRAITE PAS PAR-DESSOUS LA JAMBE
Il y avait maintenant quinze jours que Célia était amoureuse du petit aspirant Bertrand Peyras.
Amoureuse tout de bon, et jalouse. Bertrand Peyras, d'ailleurs, taquin comme un moustique, ne négligeait aucune occasion de larder à vif cette jalousie toujours prompte à s'enflammer. A ce jeu très peu charitable, il goûtait un plaisir qu'il dissimulait mal.
Naïve à vingt-quatre ans comme elle avait pu l'être à douze, Célia donnait immanquablement dans chaque panneau, et, dix fois de suite, la même agacerie du gamin la dressait sur ses ergots, crispée, rageuse:
—D'où viens-tu, à sept heures au lieu de cinq?
—Mon autre maîtresse ne voulait pas me laisser partir....
Elle n'allait pas jusqu'à croire des horreurs pareilles. Mais, tout de même, elle endêvait ferme. Et puis, au fond, elle n'était pas tellement sûre.... Avec un homme, sait-on jamais?...
Et, quand enfin le gamin l'embrassait, elle, avant de lui rendre son baiser, flairait d'abord passionnément l'odeur familière de la moustache, des cheveux, des mains mêmes, pour bien vérifier qu'une autre odeur ne fût pas mêlée à cette odeur-là....
Il avait pourtant l'air d'aimer sa maîtresse, ce gosse. Sans doute la tourmentait-il du soir au matin et du matin au soir. Mais c'était en sa qualité de gosse, de sale gosse sans raison ni pitié. Et cela ne l'empêchait pas de la câliner très délicatement, du matin au soir et du soir au matin, avec les mêmes façons moitié folles et moitié tendres dont il l'avait ensorcelée, le premier jour. L'ensorcellement n'était pas près d'être brisé.
—Je t'aime,—avait-elle dit une fois,—je t'aime parce que tu ressembles à quelqu'un que j'ai connu autrefois, et qui m'a fait tout le mal imaginable.
—Moi,—avait-il répondu,—je t'aime parce que tu ne ressembles à aucune autre....
Il savait par expérience que nul compliment ne porte plus juste: pas une petite rien du tout qui ne se targue avec candeur d'être une femme «pas comme les autres». Mais Peyras ne mentait qu'à demi, en répétant à Célia cette phrase qu'il avait répétée uniformément à toutes ses précédentes amies: Célia, pareille à n'importe quelle courtisane par l'amour, la jalousie, la naïveté, l'orgueil intime, se distinguait de toutes par le bizarre contraste d'une nature très simple et quasi instinctive avec une culture très complète et quasi raffinée. La marquise Dorée, jugeant Célia capable «d'écrire des lettres de quatre pages, et de n'y pas lâcher une faute d'orthographe», était restée fort au-dessous de la vérité.
Bertrand Peyras eût tôt fait de s'en apercevoir: les scènes quotidiennes, pleurées, grincées et trépignées, à la mode féminine universelle, alternaient avec des conversations littéraires, artistiques voire scientifiques, qui sentaient d'une lieue la lycéenne lauréate des concours.
—Parole!—jugeait l'aspirant, comme avait jugé la demi-mondaine,— parole! tu es une drôle de fille!... Tu me fais l'effet d'une sauvagesse de Papouasie, qui aurait passé son baccalauréat!...
Et, telle quelle, elle ne lui déplaisait pas du tout. Il le lui avait dit, très flatteusement, au saut de leur lit nuptial:
—Je t'adore! et tu es même la seule que j'adore comme ça!...
Ravie, elle lui proposa, tout de go, une entrée en ménage:
—Veux-tu nous mettre ensemble tout à fait? puisque tu m'adores?.....
Mais, quoique l'adorant, il fit un saut de carpe:
—Ensemble tout à fait!... Malheureuse!... C'est qu'elle vous envoie ça sans un sourire!... Mais, jeune inconsciente, vous ignorez donc que la solde magnifique d'un aspirant de première classe, tel moi-même, s'élève, au plus grand total, à deux cent dix francs par mois?
—Je sais bien!...
—Tu sais bien!... Alors, quoi? Te figures-tu que je possède, en outre de ces appointements princiers, le capital de quelques cent mille livres de rente?... comme L'Estissac?... ou comme son ami, le portefaix du Rhône?... Voyons, mon chéri!... Si je l'avais, ce capital, je ne serais pas ici!... Je ferais la fête avec des filles de joie!...
—Hein?
—Crac! ça y est!... La panthère noire se déchaîne!... Non, je t'en prie!... pas de scène à propos de ces filles de joie, trop hypothétiques.... Et soyons sérieux comme deux vieux papes!... Ma petite enfant, je n'ai, tout de bon, pas le sou.... Et ça ne suffît vraiment pas, pour entretenir une femme ... surtout cette année que le beurre est si cher....
Elle se taisait, déconcertée. Néanmoins, au bout d'une minute, elle insinua:
—C'est que ... tu ne sais pas ... en ce moment, je n'ai pas besoin de beaucoup d'argent ... parce que Riveral ... Riveral, mon ancien ami, qui est parti pour la Chine ... m'en a laissé un peu.... et, même, a promis de m'en envoyer de là-bas, chaque mois, pendant un bout de temps.... Il n'en fera probablement rien, mais....
L'aspirant leva les sourcils:
—Pourquoi donc n'en ferait-il rien?
—Parce que ... dame!... ce serait un peu baroque!... Songe: c'est complètement fini, nous deux Riveral.... Il le sait, que je prends d'autres amants....
—Naturellement, il le sait! Il n'est pas idiot, cet homme!... Mais ça ne l'empêche pas de penser à toi, j'imagine ... et de t'aider à vivre, mon pauvre chat!... Ça n'a rien de baroque....
Elle le regardait avec des yeux étonnés. Elle reprit, hésitant un brin:
—Enfin, dans tous les cas ... comme je te le disais tantôt ... je n'ai pas besoin de beaucoup d'argent.... Et si tu voulais ... avec ce que nous recevrions de Riveral....
—Fitchtre!... Non, par exemple!...
Posément il s'expliqua, beaucoup plus sérieux que les deux vieux papes de tout à l'heure:
—Ma petite Célia, vous êtes un amour de me tendre comme cela la plus appétissante moitié de votre galette.... Mais ma galette à moi est trop mince pour que je puisse accepter.... Le pique-nique serait déplorablement inégal.... Écoutez-moi bien, ma gentille: être votre amant, votre seul amant, je ne peux pas,—je ne veux pas:—ce ne serait vraiment pas très honorable.... En somme, il faut que vous dîniez presque tous les jours.... Et moi, j'ai bien juste de quoi vous payer un bifteck sur sept.... Conclusion: il vous faudra tôt ou tard gagner les six autres.... Dieu me garde de les manger dans votre assiette....
Elle avait baissé le front. Il vit deux larmes qui roulaient le long des belles joues veloutées.
—Mimi! vilaine chérie! vous n'allez pas pleurer pour une saleté de
midship[1] comme moi, voyons!... Et puis, réfléchis donc, petite cruche: le septième bifteck! nous le mangerons ensemble! Et c'est si tant tellement meilleur, quand on a beaucoup, beaucoup attendu.... Et qu'on a faim, faim, faim!...
Et les choses s'étaient arrangées comme cela,—théoriquement.
Théoriquement: parce qu'en pratique, Bertrand Peyras, quinze jours de suite, vint dormir à la villa Chichourle chaque fois que le service de quart ne l'obligea pas à veiller sur le pont de son cuirassé.
On avait fort à propos touché la solde du mois le 1 er décembre. Et l'on vivait sur cette solde sans la ménager, comme font tous les marins,—matelots, officiers, et jusqu'à l'amiral,—en accord avec l'antique adage: «Tant qu'il y en a, il y en a; et quand il n'y en a plus, on s'amarre au mât de misaine avec un tour mort et deux demi-
clés[2].»
Il y en avait encore un petit peu. On en profitait pour faire la grande fête. Toulon, sous ce rapport, est une ville bénie, où les soupers de minuit et demi coûtent communément moins chers que les déjeuners de midi moins le quart. Si bien que les pauvres diables d'aspirants y peuvent, très correctement, rouler à peu près carrosse, sept ou huit jours sur trente, à charge, bien entendu, d'aller tout à fait à pied, les vingt-deux ou vingt-trois jours restants.
Et des habitudes étaient nées.
Peyras descendait à terre par le canot major de trois heures trente. Vers quatre heures, il débarquait donc sur le quai de Cronstadt, et commençait par expédier bon train les affaires quotidiennes,— menus achats, commissions pour camarades retenus à bord, tournée rapide chez le libraire, coup d'œil aux étalages du marchand chinois et du marchand japonais: il y a graine de collectionneur semée dans toute cervelle maritime. Enfin, la liste du jour épuisée, Peyras sautait en tramway, et le tramway, trente minutes plus tard, le déposait au bord du boulevard Cunéo, à vingt pas de la rue Sainte-Rose. La villa Chichourle tendait sa façade bleue aux rayons du soleil près de se coucher derrière les montagnes de l'ouest; et le ciel carmin et la mer écarlate teintaient la façade bleue de violet.
Selon l'heure,—cinq, six ou sept,—on s'aimait alors, ou on se querellait. Et l'une ou l'autre péripétie dénouée, on s'habillait, à dessein d'aller dîner en ville. Célia, à diverses reprises avait proposé l'ordinaire plus frugal de l'excellente mère Agassen. Mais Peyras avait deux raisons péremptoires de décliner ces propositions économiques:
—Ta mère Agassen n'est d'abord qu'une immonde fripouille, et tu t'en apercevras plus tôt que tu ne penses ... ma pauvre petite oie à plumes, va!... Et puis je ne tiens pas le moins du monde à prendre pension dans une gargote avec toi. Ce serait bon si nous étions mari et femme. Mais, comme nous voilà, j'aime beaucoup mieux t'avoir huit jours au lieu de quinze, et t'exhiber, ces huit jours-là, dans des cabarets décents. Au moins les gens sauront-ils ainsi que tu n'es pas une femme que l'on traite par-dessous la jambe ... si j'ose employer cette locution vraiment inconvenante à force d'être imagée....
On dînait donc à la Pintade, ou chez Margassou; à moins qu'on ne désirât s'encanailler élégamment, en allant goûter des «pieds et
paquets»[3] [4] que fricote, en plein quartier réservé, le traiteur Marius Agantanière, homme fort à la mode, poète provençal à ses heures, et conseiller général du département, quoique ne sachant pas le français. Ces soirs-là étaient joyeux. Pour parvenir au caveau du conseiller général poète, on avait à parcourir quelques cent mètres de ruelles invraisemblablement bariolées et parfumées, de par l'arc-en-ciel des lanternes à gros numéros qui se balançaient devant chaque porte en guise d'enseignes très parlantes, et de par le flot de femmes aux trois quarts nues que chaque porte déversait immanquablement vers tout passant du sexe mâle. Peyras, quoique ayant Célia à son bras, n'était point épargné. Les donzelles innombrables, tout le long du chemin surgies autour de lui, ne s'en accrochaient pas moins passionnément à ses habits, et ne s'inquiétaient de sa compagne que pour l'insulter à profusion. Très écœurée, et feignant de l'être plus encore, Célia ne ripostait pas d'une syllabe, mais s'exaspérait d'entendre l'aspirant, ravi de ces algarades, répondre aux sollicitations comme aux brocards, et provoquer parfois les adversaires trop lentes à l'attaque.
—Ça t'amuse, alors de haranguer ces créatures, et d'être raccroché jusque sous mon nez? Tu sais, si tu veux que je te laisse seul?...
Il haussait les épaules:
—Que tu es bécasse!
—C'est de ce quartier-ci que tu viens, les soirs où tu n'arrives au Mourillon que passé sept heures?
—Oui!... Je ne voulais pas te l'avouer, pour ne pas te faire de peine.... Mais puisque tu l'as deviné!... J'ai une maîtresse ici, rue de la Visitation ... au grand 9 ... une blonde dodue!... Et, tiens! la voilà justement, sous le réverbère!... Tu la vois? je vais l'appeler, écoute
plutôt.... Salut, ma belle chatte! Sias poulido [5]!... Eh bien? Célia?... tu as entendu? Et tu ne lui sautes pas aux yeux?...
Elle se taisait, ravalant son dépit.
Tout de même, au bout de cette traversée rebutante, le restaurant, avec sa salle en contre-bas, ses chaises de paille tricolore et la fantaisie ahurissante des fresques de ses murs, était un dédommagement auquel Célia ne se montrait pas insensible. Davantage encore elle se réjouissait du pêle-mêle indescriptible de la chambrée: les dames «en semble maison», sobrement vêtues de la liquette traditionnelle, et leurs amis, cravatés de soie vert-pomme, y alternaient avec des officiers, des bourgeois corrects, des demi-mondaines à cheval sur les convenances, et force matelots, les uns en goguette, les autres graves de cette imperturbable gravité du matelot, qui a vu trop de choses pour s'étonner d'aucune; et la note la plus extravagante était fournie par de bonnes gens du petit peuple, qui, candidement, venaient s'attabler là en famille,—père, mère, garçonnets, fillettes, bébés en lisières,—pour savourer sans vergogne une large platée de ces «pieds et paquets», orgueil et renommée de Marius Angantanière, poète, conseiller général, et fin maître-queux!...
—Je me figure,—avait dit Célia, le jour que Peyras lui révélait ce lieu baroque,—je me figure que les tavernes de Suburre, dans la Rome antique, devaient ressembler à ça....
Sur quoi Peyras avait cessé net d'admirer le caveau, pour considérer sa maîtresse.
C'est ce jour-là qu'il l'avait traitée de sauvagesse bachelière....
Mais le plus souvent Célia reculait devant l'épreuve préalable de cette terrible rue de la Visitation. Et c'était alors le dîner très bourgeois de la Pintade, ou celui du restaurant Margassou, très bourgeois pareillement.—Très bourgeois l'un et l'autre, oui ... ou du moins, les gens qui ne savaient pas pouvaient les juger tels....
A la Pintade, la salle ressemblait à n'importe quelle salle de brasserie. Tous les habitués de toutes les «Munich», de toutes les «Strasbourg», de toutes les «Alsaciennes» et de toutes les «Lorraine» s'y seraient crus chez eux, dès le seuil franchi. Chez Margassou, c'était l'hôtellerie de province, claire et nue, avec des rideaux blancs aux fenêtres. Célia, au commencement, avait allongé des moues dédaigneuses. Ce n'était plus Paris....
Mais elle s'était souvenue d'une parole de Riveral:
—C'est autre chose ... peut-être est-ce mieux.... Et bientôt elle avait compris.
La première explication lui avait été fournie sans tarder, la première fois qu'elle était entrée, au bras de Peyras, dans l'une de ces auberges obligatoires,—les seules de Toulon;—c'était chez Margassou, cette fois-là. A l'une des tables proches de la porte, un homme à cheveux blancs, d'assez haute mine, était assis déjà. En passant, Célia avait regardé cet homme. Et cet homme, rencontrant ce regard et apercevant l'aspirant, s'était soulevé de sa chaise pour saluer le couple, courtoisement.
—Qui est-ce, ce vieux?—avait demandé Célia.
La réponse l'avait confondue:
—Ce vieux, ma chère? c'est le vice-amiral Felte, commandant en chef l'escadre de la Méditerranée Occidentale et du Levant....
Elle n'avait plus soufflé mot d'un grand quart d'heure. Ses yeux ahuris ne quittaient pas l'homme à cheveux blancs, qui continuait, le plus paisiblement du monde, de pignocher un très simple repas. Force gens entraient et sortaient, officiers pour la plupart, quoique presque tous vêtus d'habits civils. Tous, avec grand respect, s'inclinaient en passant près de l'amiral. Et à tous, l'amiral rendait un cordial sourire, sans jamais manquer de prévenir le salut, lorsqu'une femme accompagnait l'officier....
—Enfin, quoi!—avait fini par murmurer Célia;—cet amiral-là?... est-ce qu'il nous prend pour des femmes mariées?
L'aspirant, bouche ouverte, avait écarquillé les yeux:
—Pour des femmes mariées?... Ici?... Tu es folle?
—Mais regarde!... Il nous salue?...
—Naturellement!... En voilà, une idée de l'autre monde!... Alors, tu te figurais que, parce que tu n'es pas mariée, lui ne serait pas poli?
Elle s'était tue, désemparée derechef. Et, de tout le dîner, elle n'avait plus parlé que par monosyllabes. Au dessert pourtant, elle était revenue à la charge une dernière fois:
—Dis-moi?... Est-ce que vous en avez beaucoup, d'amiraux aussi polis que celui-là?
L'aspirant avait haussé les épaules, assez fièrement:
—Il n'en manque pas, grâce à Dieu! Vois-tu, mon petit, chez nous, marins, les mufles sont heureusement l'exception....
Après dîner, le cérémonial quotidien exigeait qu'on allât s'attabler boulevard de Strasbourg, à la terrasse d'un des cafés à la mode. On se retrouvait là, camarades de bord, petites amies, compagnons et compagnes de fête, et l'on buvait en groupes,—très sobrement.—De cela aussi Célia s'était étonnée.
—Moi qui me figurais que les officiers de marine levaient volontiers le coude!...
—Autrefois, oui.... Du temps des vaisseaux à voiles.... Tu comprends, c'était l'époque des croisières qui n'en finissaient plus.... On naviguait des semaines et des mois, sans escales ni relâches.... On mangeait du vieux bœuf salé, on buvait de la vieille eau saumâtre.... Et, bien entendu, la question femmes ne se posait même pas. Tout le long de la traversée, on faisait l'amour «à longueur de gaffe».... Et ce qu'elles étaient longues, les gaffes des vaisseaux à voiles!... Je t'en montrerai qu'on conserve au musée de l'arsenal.... Le ministère en a réuni toute une collection, de 1902 à 1904.... Mais après des croisières de ce goût-là, tu te figures si on s'en donnait, en arrivant au port!... C'est bien simple: tout le monde était soûl quinze jours de suite!... On appelait ça: tirer une bordée ... Et rien ne se portait plus élégamment, ma chère! les amiraux donnaient l'exemple; chaque matin, la police les ramassait, avec le plus profond respect, ivres-morts dans le ruisseau de la rue du Rempart.... Ah! c'était le bon temps!... Mais la marine à vapeur a bouleversé tout ça. Plus de bœuf salé, plus d'eau pourrie.... Pour comble, la mode a pris, il y a quelques dix ans, de fumer l'opium.... Ça, ç'a été le coup de grâce: un fumeur d'opium ne peut pas avaler une seule goutte d'alcool, tu sais.... Alors patatras! En cinq secs, plus un ivrogne.... Par la suite, la mode de fumer l'opium a passé.... Mais la mode de se soûler n'est pas revenue....
Plus tard, c'était le bar du Casino, où l'on allait sucer le cocktail de dix heures. Les vendredis, une cohue joyeuse se bousculait dans la salle étroite, et les huit tabourets qui font face au comptoir étaient pris d'assaut. Les autres jours, par contre, le bar était quasi vide, et seuls les habitués s'y donnaient rendez-vous, en tout petit comité, pour bavarder, confortablement et entre soi. Les barmen oisifs écoutaient la causerie d'une oreille attentive, et s'y mêlaient de temps en temps, avec le fabuleux sans-gêne des Provençaux, gens candides dans le dictionnaire desquels le mot «discrétion» ne figure pas.
Et, le cocktail sucé, on s'en allait, et l'on prenait position, au coin du boulevard et de la rue de l'Intendance, pour attraper au passage le tram qui part de la gare à dix heures et demie. Là encore, on se retrouvait en pays ami. Tout le véhicule, intérieur, plate-forme arrière, plate-forme avant, était bourré, à raison de deux personnes par place, de Mourillonnais regagnant leurs pénates. Et le Mourillon n'est pas tellement vaste qu'on puisse l'habiter six semaines sans en connaître tous les indigènes. Célia, s'asseyant tant bien que mal,— moitié sur la banquette, moitié sur les genoux de ses voisins,—ne voyait que des visages familiers autour d'elle. On échangeait des saluts et des sourires. Les femmes mariées seules, et non sans regret, se tenaient hors de ce commerce cordial. Leur dignité les enchaînait, et elles demeuraient dans leur coin, raides et figées, beaucoup moins méprisantes qu'envieuses.—«Ces demi-mondaines, ma chère!... Leurs amants se coupent en quatre pour elles!... Tenez, celle-ci s'appelle Célia.... Le petit aspirant qui est avec elle lui a payé cette semaine une robe chez ma couturière ... une robe inouïe, ma chère: mousquetaire, avec le boléro court et la tunique longue très serrée, et un bas de jupe ample, ample!... J'ai demandé la pareille à mon mari: ce qu'il m'a envoyé promener!...»
Car on ne s'ignorait pas d'un camp à l'autre. Et les jeunes filles elles-mêmes, tant du monde élégant que de la bourgeoisie grande ou petite, savaient à merveille chaque nom de courtisane, et chaque nom d'amant, et chaque aventure, et chaque passade,—tout comme les courtisanes savaient, d'une science aussi certaine, chaque nom de jeune fille, et chaque nom de fiancé, et chaque flirt, et chaque potin. Voire, si, dans le tramway du Mourillon, on n'échangeait ni salut, ni sourire, on se jetait volontiers des clins d'œil qui n'étaient pas obligatoirement hostiles....
Le tramway, quoique alourdi par tant de voyageurs divers, n'en roulait pas moins à grande allure, dans la solitude propice de la ville endormie. Passé le boulevard Cunéo, la villa Chichourle tendait sa face bleue aux rayons de la lune, dont le cyprès d'argent s'allongeait sur la Grande Rade; et le ciel ardoise et la mer lazulite teintaient la façade bleue de brun.
Dans la chambre à coucher, le lit ouvert attendait les amants. Mais on ne se couchait pas tout de suite. Quoique décembre fut commencé, les nuits étaient encore toutes tièdes et sereines. On s'installait sur la terrasse, ou dans le pavillon chinois du jardin. Et l'on demeurait très longtemps sous les étoiles, à causer d'abord, et à se taire ensuite.
Puis, quand on était las, ou quand un souffle du large avait fait frissonner les épaules de la jeune femme, ou quand le parfum de ces épaules avait fait tressaillir l'aspirant, on rentrait. Favouille, patiemment stylée par Peyras, qui ne manquait point de ténacité, n'oubliait plus maintenant d'allumer les lampes en temps opportun. Le cabinet de toilette était éclairé. Peyras n'y entrait point, laissant toujours sa maîtresse se dévêtir seule, et procéder sans témoin à sa toilette de nuit. Et cette délicatesse si simple et cependant rare la pénétrait chaque fois d'une gratitude nouvelle....
De grand matin, l'aspirant, après un dernier baiser, discret, au front de la dormeuse, s'en allait sur la pointe des pieds. L'air piquant du petit jour séchait à ses joues la moiteur du lit amoureux, chassait de sa moustache l'odeur féminine qui l'imprégnait encore. Dans le tramway de sept heures, les petites ouvrières soufflaient sur leurs doigts gourds, et regardaient avec malice les yeux cernés du monsieur somnolent sur sa banquette, et rougissaient tout à coup, en songeant à leurs yeux à elles, cernés pareillement, à n'en pas douter....
Au quai de Cronstadt, les canots majors, leurs pavillons claquant à la brise, attendaient les officiers en retard. Déjà, aux cornes des cuirassés, les couleurs montaient, saluées par la fusillade réglementaire....