Les Phénomènes Psychiques Occultes: État Actuel de la Question
Introduction
Il y a seulement une dizaine d'années, la soutenance, devant une Faculté de médecine, d'une thèse sur les Phénomènes psychiques occultes, autrement dit presque un Essai d'officialisation du
Merveilleux[2], aurait été une tentative impossible.
A cela, plusieurs causes:
D'abord, il faut bien l'avouer, la répugnance singulière dont tous— même les meilleurs cerveaux—nous sommes plus ou moins dupes envers ce qui dérange nos habitudes mentales, ce que Lombroso a nommé le Misonéisme.
Ensuite, l'immense discrédit, la réputation plus que suspecte dont «jouissait», depuis la fin du siècle dernier, tout ce qui, de près ou de loin, touchait au Surnaturel.
Enfin, et c'est ici le motif principal—sa suppression devant entraîner celle de tous les autres—l'indigence où se trouvait la doctrine occulte de ce qui peut susciter et justifier un intérêt scientifique sérieux, c'est-à-dire des faits d'observation exacte, méthodique, en nombre suffisant, étudiés et garantis par des expérimentateurs impartiaux, rompus à tous les secrets de la véritable méthode scientifique.
L'histoire du Merveilleux offre cette particularité qu'après avoir, sous des formes diverses, joué dans l'évolution mentale de l'homme un rôle considérable, non seulement ses origines et son essence, mais encore son existence elle-même, ont été, jusqu'à nos jours, l'objet de débats passionnés: croyances fanatiques ou négations irréductibles.
Et cela s'explique aisément par ce fait que, chez l'homme, la notion du surnaturel affecte cette partie de son âme qui est à la fois la plus impressionnable et pour lui la plus chère: ses sentiments qu'elle exalte ou qu'elle accable, ses croyances que, pour une bonne part, elle détermine.
Il est donc probable que nous saurions depuis longtemps à quoi nous en tenir sur ce qu'il faut croire des phénomènes du Merveilleux, si les considérations d'ordre politique, religieux, sentimental ou même simplement esthétique et littéraire, ne s'étaient opposées à leur étude désintéressée.
Il est probable que, sans ces scrupules de divers genres, auxquels se joint encore la crainte d'être dupe, le Surnaturel sorti du domaine de l'empirisme, à l'exemple des sciences positives, formerait maintenant une branche de l'une de ces sciences: Physique ou Psycho-physiologie.
A moins que, affirmant d'éclatante façon sa nature supraterrestre, il n'ait—souhaitable et inespéré bienfait—assuré à l'âme humaine l'indestructible soutien d'une indiscutable Foi.
Or, de nos jours, grâce à un mouvement spécial d'idées, de croyances et de sentiments, sorte de réaction à laquelle on a voulu
donner le nom de Nouveau Mysticisme[3], on peut, sans crainte de susciter trop de colères ou des oppositions systématiques, se pencher de nouveau sur les mystères du Surnaturel, sur ces phénomènes étranges, dont on parle depuis l'origine de l'homme, et qui, heurtant violemment nos habitudes d'esprit, ont, par excellence, le don d'exciter, d'irriter même la curiosité.
On a d'autant plus de titres à le faire que la Science, armée de ses instruments de précision, s'est enfin décidée à s'occuper de ces faits absurdes en apparence et contraires à toutes les lois qu'elle a établies jusqu'ici; elle a commencé, à leur sujet, une enquête qui, espérons-le, va permettre de faire un peu de jour en cet obscur fouillis du Merveilleux.
Comme le dit M. Paulhan dans la substantielle étude qu'il a
consacrée aux hallucinations véridiques[4]: «Faire entrer le Merveilleux dans la science, ce serait satisfaire à la fois notre goût, jamais dompté pour le Merveilleux, et notre respect toujours croissant pour la Science. C'est ce que l'on essaie de faire, et cette application des méthodes exactes et précises à des sujets qui paraissaient ne relever que de la Foi est un des caractères importants et originaux de notre science psychologique. Nous ne voulons plus nous contenter, pour nier ou pour croire, d'impressions personnelles ou de raisons instinctives et vagues.»
Et cette hardiesse dans l'investigation de l'Au-delà est d'autant plus légitime qu'il serait du fait d'une étroite présomption de regarder, comme déjà connues et désormais enfermées dans les catégories de nos sciences, toutes les modalités de la Force et de la Matière. Qui pourrait soutenir que, dans notre terrestre atmosphère, n'agissent pas—dissimulées et pourtant puissantes—des forces échappant à tous nos concepts? Serait-il donc absurde de supposer des états de la matière différents de ceux dont nos sens ont la notion familière?
Absurde au contraire serait la négation a priori, en ce temps où les applications des données de la Science ont possibilisé l'Invraisemblable.
N'est-ce pas ici ou jamais le lieu de se rappeler la prudence intellectuelle de Montaigne: «La raison m'a instruit que de condamner ainsi résolûment une chose pour faulse et impossible, c'est se donner l'advantage d'avoir dans la teste les bornes et limites de la volonté de Dieu et de la puissance de notre nature, et qu'il n'y a point de plus notable folie au monde que de les ramener à la mesure de notre capacité et suffisance.»
Quelles seront maintenant les conséquences de cette enquête scientifique? Nul ne saurait le dire d'une façon certaine. Pour notre compte, nous les prévoyons nombreuses et graves et capables de provoquer d'inattendus et singuliers bouleversements dans l'Ame contemporaine...
Quoi qu'il en soit, cette tardive mais louable curiosité de la Science pour les inquiétantes énigmes de l'Occulte aura peut-être, entre autres résultats imprévus, celui de dissiper bien des erreurs, bien des calomnies, dont furent victimes ces sciences d'un autre âge: Magie, Alchimie, Kabbale, etc., qui, toutes, faisaient de l'existence des forces occultes de l'homme et de la nature comme la base de leurs enseignements.
Dans les pages suivantes, nous négligerons ce côté de la question, ainsi que tous ceux du même genre, pour nous en tenir exclusivement aux résultats positifs que l'enquête, commencée par des hommes d'une intelligence aussi amplexive que courageuse, a donnés jusqu'ici.
Ce travail n'a d'autres prétentions que d'être, pour ainsi dire, le procès-verbal de l'état actuel de la question, car, on ne saurait trop le répéter, il est désormais acquis que la question du Merveilleux existe et que son étude s'impose.
Par malheur pour nous, malgré une expérimentation de deux années, nous n'apportons en ces matières aucune lumière nouvelle. Les résultats que nous avons obtenus, quoique non négligeables et même encourageants, ne nous ont pas semblé accompagnés de suffisantes garanties de contrôle pour que nous les puissions admettre.
C'est qu'ici l'expérimentation est encore plus délicate, plus épineuse que partout ailleurs. Les causes d'erreur sont infiniment multiples et elles ne sont pas seulement extérieures à l'observateur; il les porte aussi en lui-même: en tous ses sens que peuvent abuser de multiples hallucinations, en son cerveau que des suggestions puissantes ou simplement de séduisantes analogies peuvent entraîner à d'erronées conclusions. On ne les compte plus ceux qui, en ces régions périlleuses, ont déjà perdu pied. Aussi, ne saurait-on trop insister sur l'absolue nécessité, en Psychologie occulte, d'une méthode rigoureuse; ce n'est pas sur la seule production des Phénomènes que doit s'exercer le contrôle de l'observateur, c'est encore et surtout sur le témoignage de ses propres sens.
Et qui sait même si les méthodes scientifiques normales sont applicables à de pareilles recherches?
Comme se le demande M. le professeur Richet, si nous n'avançons pas davantage dans cette étude hérissée de tant d'obstacles, «qui sait si ce n'est pas la méthode d'investigation elle-même qui est à
trouver[5]?»
Une des objections que l'on entend le plus fréquemment formuler contre la réalité des faits de Psychologie occulte, «c'est qu'il est impossible de les reproduire à volonté.» Nous avouons qu'elle nous a toujours paru un peu naïve. En effet, est-ce que la moindre expérience de physique ou de chimie n'exige pas, pour réussir, toute une série de conditions spéciales, à défaut desquelles elle échoue fatalement? Or, notre ignorance des conditions nécessaires et suffisantes pour la production des Phénomènes occultes est à peu près complète; nous ne savons qu'une chose: c'est qu'elles sont encore plus délicates, plus difficiles à réaliser intégralement que celles de n'importe quels autres phénomènes; un rien suffit à les contrarier. Dès lors, comment pourrions-nous, en Psychologie occulte, reproduire, à volonté et à coup sûr, telle ou telle expérience? Notre tâche est justement la recherche et la détermination exacte des conditions des Phénomènes, de l'atmosphère nécessaire à l'expérience, pour ainsi dire. Et pour l'instant, elle est suffisante.
Ceci dit, nous allons exposer d'abord un résumé de l'histoire du Merveilleux, histoire précieuse pour nous, surtout en ce qu'elle montre comment des faits, dont on faisait l'apanage du Surnaturel, sont parvenus, sous le nom d'Hypnotisme, à se faire admettre par la Science officielle, préparant ainsi la voie à d'autres....
«Est-ce à dire en effet, ainsi que l'écrit M. Charcot, que nous connaissions tout dans ce domaine du Surnaturel qui voit, tous les jours, ses frontières se rétrécir sous l'influence des acquisitions scientifiques? Certainement non. Il faut, tout en cherchant toujours, savoir attendre. Je suis le premier à reconnaître, avec Shakespeare, «qu'il y a plus de choses dans le Ciel et sur la Terre qu'il n'y a de
rêves dans votre philosophie[6].»
Ensuite, nous examinerons séparément chaque classe de Phénomènes psychiques occultes, en ayant soin de choisir les observations les plus caractéristiques, les plus propres à fournir les éléments d'une opinion raisonnée.
Quant à ce qui est des théories explicatives, nous nous bornerons à exposer brièvement celles des autres. Pour nous, persuadé que les faits dont nous allons nous occuper ne peuvent encore comporter l'ombre d'une théorie qui ne soit prématurée, nous nous abstiendrons sagement de toute tentative de ce genre.
«Tâchons de constater des faits. Les théories viendront plus tard, et,
hélas! elles ne feront pas défaut[7].»
Ne réussirions-nous, par ce système d'exactitude positive, à faire naître chez nos lecteurs, non pas la conviction—nous ne visons pas si haut,—mais seulement une sorte de doute, plutôt contraire à la négation a priori, une sorte d'état réceptif plutôt favorable à l'objet de nos études, que nous nous estimerions satisfait.
A cet égard, nous ne saurions mieux faire, en terminant ces quelques lignes d'avant-propos, que de citer les paroles suivantes de M. de Rochas:
«Nous ne demandons certes pas une foi aveugle, mais seulement une foi provisoire équivalente à celle qu'on accorde aux historiens, aux voyageurs, aux naturalistes, pour les faits dont ils ont été les témoins et qu'ils peuvent, comme nous, avoir mal vus ou mal interprétés, ainsi que pour les récits rapportés d'après les indigènes, qui ont pu se tromper ou les tromper, comme nos sujets peuvent s'halluciner ou nous induire en erreur.
»Qu'on n'exige pas des preuves absolues, irréfutables; il ne saurait y en avoir pour des phénomènes qui ne dépendent pas de nous ou qui ne se produisent que dans des circonstances non encore déterminées.
»Celui qui rejette a priori nos observations ressemble à l'homme qui nierait César parce qu'il ne l'a pas vu, l'électricité parce qu'il n'a pu tirer une étincelle de la machine par un temps humide, l'harmonie parce que son oreille est incapable de discerner une consonance
d'une dissonance[8].»