Les Phénomènes Psychiques Occultes: État Actuel de la Question
PREMIÈRE PARTIE Ire CLASSE.—PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES OCCULTES
PREMIÈRE PARTIE
Ire CLASSE.—PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES
OCCULTES
PREMIER GENRE
Télépathie
Qu'entend-on par Télépathie?
Si nous nous reportons aux paroles de M. Richet, c'est la transmission à distance, et sans aucun intermédiaire appréciable, d'une impression ressentie par un organisme A à un autre organisme B, sans que cet organisme B soit en rien averti.
De tous les phénomènes psychiques occultes, ce sont ceux de la Télépathie qui ont été jusqu'ici étudiés avec le plus de soin; ils ont donné lieu à de nombreux et sérieux travaux.
Les premières études scientifiques sur ce sujet furent entreprises par la Society for psychical Researches de Londres, qui fit sur les hallucinations télépathiques une enquête dans le monde entier. Les résultats en ont été consignés dans deux gros volumes par MM. Gurney, Myers et Podmore. Ce sont les Phantasms of the Living
dont M. Marillier a donné une traduction abrégée [54].
Les faits de télépathie ont ensuite été étudiés par MM. Ochorowicz, Richet, Héricourt, Beaunis, Janet, etc.
Le premier degré, et pour ainsi dire la base expérimentale de la télépathie, c'est la Suggestion mentale, la transmission de la pensée —à des distances variables et sans aucun intermédiaire—d'une personne à une autre, toutes deux à l'état de veille.
Or, cette suggestion mentale est-elle scientifiquement démontrée?
Non, la preuve rigoureusement scientifique de la transmission de la pensée n'a pas encore été faite. Mais cette transmission est infiniment probable et, pour quelques-uns même, elle est certaine.
Dans l'étude très soignée et d'une critique magistrale qu'il en a faite, le docteur Ochorowicz conclut que, si elle n'est pas aussi fréquente qu'une expérimentation superficielle pourrait le faire croire, la suggestion mentale existe cependant et peut même s'effectuer à des
distances considérables [55].
Telle est aussi l'opinion de M. Pierre Janet[56] et du docteur Gibert qui, en 1885-86, ont institué au Havre une série d'expériences fort importantes. Sans en faire le récit, disons que ces messieurs, après avoir pris les précautions les plus minutieuses pour se garantir de toute cause d'erreur, surtout de la suggestion involontaire et de l'auto-suggestion, parvinrent à endormir de loin (à une distance de 500 mètres), par un ordre mental, une femme, Madame B..., sujette à des accès de somnambulisme naturel. Le fait se renouvela si souvent, que la supposition d'une coïncidence fortuite dut être complètement écartée. Du reste, ces expériences furent reprises, sur le même sujet, par MM. Ochorowicz, Marillier, Richet, etc., et
donnèrent des résultats identiques[57].
Disons encore que, sur une série de 2,997 expériences de transmission de pensée, M. Richet obtint 789 succès, alors que le
chiffre fourni par le calcul des probabilités était de 732 [58].
Mais on ne tarda pas à découvrir que ce n'est pas seulement la pensée qui est transmissible; ce seraient aussi, toujours d'après MM. Janet et Gibert et les travaux de la Society for psychical Researches, les sentiments et les sensations qui pourraient se communiquer sans aucun intermédiaire apparent. Ce fait avait été déjà signalé et revendiqué par les magnétiseurs, notamment par
Lafontaine [59]; mais il était loin d'avoir reçu une confirmation sérieuse. Or, voici ce que raconte à ce sujet M. Janet:
Madame B... semble éprouver la plupart des sensations
ressenties par la personne qui l'a endormie. Elle croyait boire
quand cette personne buvait. Elle reconnaissait toujours
exactement la substance que je mettais dans ma bouche et
distinguait parfaitement si je goûtais du sel, du poivre ou du
sucre... Le phénomène se passe encore, même si je me
trouve dans une autre chambre... Si même, dans une autre
chambre, on me pince fortement le bras ou la jambe, elle
pousse des cris et s'indigne qu'on la pince ainsi au bras ou au
mollet.
Enfin, mon frère qui assistait à ces expériences et qui avait
sur elle une singulière influence, car elle le confondait avec
moi, essaya quelque chose de plus curieux. En se tenant
dans une autre chambre, il se brûla fortement le bras,
pendant que Madame B... était dans la phase de
somnambulisme léthargique où elle ressent les suggestions
mentales. Madame B... poussa des cris terribles, et j'eus de la
peine à la maintenir. Elle tenait son bras droit au-dessus du
poignet et se plaignait d'y souffrir beaucoup. Or je ne savais
pas moi-même où mon frère avait voulu se brûler...
Quand Madame B... fut réveillée, je vis avec étonnement
qu'elle serrait encore son poignet droit et se plaignait d'y
souffrir beaucoup, sans savoir pourquoi. Le lendemain, elle
soignait encore son bras avec des compresses d'eau froide.
Il faut, ce nous semble, rapprocher de ces faits certains cas où l'on voit des somnambules «éprouver les douleurs, les souffrances physiques ou morales d'une personne avec qui on les met en relation, en leur faisant, par exemple, toucher de ses cheveux et en
déduire un jugement sur son état[60]». De tout temps on a parlé de faits semblables, et les ouvrages des premiers magnétiseurs sont pleins de récits où des somnambules voient l'intérieur du corps de certains malades, décrivent les lésions morbides et indiquent même
les remèdes, etc. [61].
On attribuait, autrefois, cette sorte de divination à la lucidité, à la seconde vue, à la faculté de voir dans l'intérieur de l'organisme.
D'après les travaux contemporains, il est probable que l'on se trouve plutôt en présence d'une transmission des sensations.
L'une des premières observations de ce genre, faite par des expérimentateurs dignes de foi, est consignée dans le rapport que Husson, assisté de Bourdois de la Motte, Guéneau de Mussy, etc., présenta à l'Académie de médecine de Paris, en juin 1831, et dans lequel il concluait à l'existence du magnétisme animal. Comme on le sait, ce rapport n'influa en rien sur les opinions de l'Académie, qui n'osa même pas l'imprimer.
Or, on y lit ceci:
Nous n'avons rencontré qu'une seule somnambule qui ait
indiqué les symptômes de la maladie de trois personnes avec
lesquelles on l'avait mise en rapport. Nous avions, cependant,
fait des recherches sur un assez grand nombre.
..... La commission trouva parmi ses membres quelqu'un qui
voulut bien se soumettre à l'exploration de la somnambule: ce
fut M. Marc... Mlle Céline appliqua la main sur le front et la
région du cœur, et au bout de trois minutes, elle dit que le
sang se portait à la tête; qu'actuellement M. Marc avait mal
dans le côté gauche de cette cavité; qu'il avait souvent de
l'oppression, surtout après avoir mangé; qu'il toussait
fréquemment, que la partie inférieure de la poitrine était
gorgée de sang, que quelque chose gênait le passage des
aliments, que cette partie (et elle désignait la région de
l'appendice xyphoïde) était rétrécie; que, pour guérir M. Marc,
il fallait qu'on le saignât largement, etc., etc., etc...
M. Marc nous dit, en effet, qu'il avait de l'oppression lorsqu'il
marchait en sortant de table; que souvent il avait de la toux et
qu'avant l'expérience il avait mal dans le côté gauche de la
tête, mais qu'il ne ressentait aucune gène dans le passage
des aliments.
Nous avons été frappés de cette analogie entre ce
qu'éprouve M. Marc et ce qu'annonce la somnambule; nous
l'avons soigneusement annoté et nous avons attendu une
autre occasion pour constater de nouveau cette singulière
faculté.
D'autres auteurs relatent des faits analogues: nous les laisserons de côté pour nous en tenir à ceux qu'a observés M. Richet dans ses récentes expériences avec une Somnambule habituée aux
consultations[62]. M. Paulhan les cite dans son article de la Revue des Deux-Mondes, et c'est d'après lui que nous les rapportons:
«Je suis avec Héléna, dit M. Richet, chez Mme de M..., qui l'interroge
sur divers malades. Il va de soi que je recommande à Mme de M... de ne rien dire dans le cours de cet interrogatoire, et elle se conforme rigoureusement à ma recommandation, de sorte que c'est moi seul qui parle à Héléna et j'ignore absolument quels sont les malades dont il est question.—Pour le premier malade, Héléna dit: «J'ai mal aux nerfs. Je suis très agitée. Je ne peux me soutenir. J'ai mal à la tête et dans le derrière de la tête, mais moins qu'à la poitrine, les jambes faibles. Je suis presque sans connaissance.» Le diagnostic est relativement exact: il s'agissait d'une femme atteinte d'une grande irritation bronchique chronique. Elle tousse depuis plusieurs années; en outre, elle a un peu d'hystérie et un état de spleen et de tristesse presque insurmontable, avec une grande irritation nerveuse. La consultation continue. Pour le second malade, Héléna dit: «Fièvre, mal dans les reins, j'ai chaud et je souffre dans les reins.» En disant les reins, elle montre uniquement le foie. «Le diagnostic est exact. Il s'agissait de M. B..., qui souffre, depuis deux ans, d'une affection hépatique rebelle, avec un teint bilieux et des douleurs vives dans la région hépatique.» Enfin, pour un troisième malade, Héléna dit: «J'ai mal à la tête, je ne puis définir ma sensation. Je suis à bout de forces, sur le point de m'évanouir, minée par la fièvre. Ce n'est pas un mal violent, c'est un mal languissant, un malaise indescriptible; j'ai mal partout et mal nulle part.» Ici encore, d'après M. Richet, le diagnostic est exact. Il s'agit de M. C..., jeune homme qui, après un séjour de quelques mois dans les pays chauds, a un état fébrile vague, sans localisation précise, une fatigue permanente et un affaiblissement général des
forces[63]».
Cette observation présente ceci de particulier que la somnambule ne se trouve pas en présence des malades: l'intermédiaire probable
serait donc M me B...
Sans nous lancer dans aucune tentative de théorie, disons que le cas précédent se rapproche de ceux où des somnambules ont deviné et décrit les symptômes morbides d'un sujet par le seul contact d'un objet ayant appartenu à ce sujet.
Dans un ordre de faits connexes, le docteur Babinski a opéré, à la Salpétrière, à l'aide d'un aimant, le transfert d'anesthésies, de paralysies, d'une coxalgie, d'une hystérique à une autre, placée à peu de distance.
A la Charité, le docteur Luys, qui avait déjà découvert l'action des médicaments à distance, a obtenu des résultats fort singuliers: après avoir posé quelques instants un aimant en fer à cheval sur la tête d'un malade ordinaire, il le pose sur la tête d'un sujet légèrement endormi, placé dans une pièce voisine, et communique à celui-ci les
symptômes morbides—quels qu'ils soient—du premier[64].
De l'ensemble de ces faits et d'une foule d'autres, sur lesquels les dimensions de ce travail ne nous permettent pas d'insister, il résulte que, si la preuve dernière, absolue, irréfutable, l'experimentum crucis des alchimistes reste encore à faire au sujet de la possibilité des relations occultes d'un être à un autre, on se trouve, du moins, en présence de phénomènes qui semblent «nécessiter la projection d'un élément sensible hors du corps, soit de l'individu qui fait percevoir, soit de celui qui perçoit.»
Cette proposition recevrait une éclatante confirmation si, comme tout le fait espérer, la découverte que vient de faire M. de Rochas, de l'extériorisation de la sensibilité, était reconnue scientifiquement
exacte [65].
De la télépathie expérimentale, «de celle où l'expérimentateur et le sujet prennent part, consciemment et volontairement, à l'expérience, passons à la télépathie spontanée; ici, l'agent n'exerce aucune action consciente ni volontaire, et la personne qui éprouve
l'impression ne s'attend pas d'avance à l'éprouver[66]».
Cette transition entre les deux genres de phénomènes est loin d'être rigoureusement légitimée par les faits. Dans la transmission de pensées, de sentiments, de sensations, etc., l'impression ressentie à distance par le sujet a été voulue, imaginée fortement par l'agent. Dans les hallucinations véridiques, dont nous allons parler et qui constituent la télépathie spontanée, l'objet qui apparaît n'est pas celui sur lequel s'était concentrée la pensée de l'agent.
Ainsi, A meurt loin de B et son image apparaît à B; il est fort peu probable que A, au moment de mourir, ait pensé fortement à sa propre image et en même temps à B.
Néanmoins, il existe quelques expériences dans lesquelles l'agent a voulu apparaître au sujet, et, bien que «l'aspect extérieur d'une personne tienne relativement peu de place dans l'idée qu'elle se fait d'elle-même», ces expériences de dédoublement volontaire et de projection du double peuvent, à la rigueur, servir d'intermédiaire entre les faits de télépathie expérimentale et ceux de télépathie spontanée.
Voici une de ces expériences, empruntée à la traduction du Phantasms of the Living:
IV (13). Le sujet de l'expérience est notre ami, le Rev. W.
Stainton Moses; il croit posséder un récit contemporain de
l'événement, mais il n'a pu encore le retrouver au milieu de
ses papiers. Nous connaissons un peu l'agent. Son récit a été
écrit en février 1879, et on n'y a fait, en 1883, que quelques
changements de mots, après l'avoir soumis à M. Moses, qui
l'a déclaré exact.
Un soir, au commencement de l'année dernière, je résolus d'essayer d'apparaître à Z..., qui se trouvait à quelques milles de distance. Je ne l'avais pas informé d'avance de l'expérience que j'allais tenter, et je me couchai un peu avant minuit, en concentrant ma pensée sur Z. Je ne connaissais pas du tout sa chambre ni sa maison. Je m'endormis bientôt et je me réveillai le lendemain matin, sans avoir eu conscience que rien se fût passé.
Lorsque je vis Z.. quelques jours après, je lui demandai: «N'est-il rien arrivé chez vous, samedi soir?»—«Certes oui, me répondit-il, il est arrivé quelque chose. J'étais assis avec M... près du feu, nous fumions en causant. Vers minuit et demi il se leva pour s'en aller et je le reconduisis moi-même. Lorsque je retournai près du feu, à ma place, pour finir ma pipe, je vous vis assis dans le fauteuil qu'il venait de quitter. Je fixai mes regards sur vous et je pris un journal pour m'assurer que je ne rêvais point; mais lorsque je le posai, je vous vis encore à la même place. Pendant que je vous regardais, sans parler, vous vous êtes évanoui. Je vous voyais, dans mon imagination, couché dans votre lit, comme d'ordinaire à cette heure, mais cependant vous m'apparaissiez vêtu des vêtements que vous portiez tous les jours». «C'est donc que mon expérience semble avoir réussi, lui dis-je. La prochaine fois que je viendrai, demandez-moi ce que je veux; j'avais dans l'esprit certaines questions que je voulais vous poser, mais j'attendais probablement une invitation à parler.»—Quelques semaines plus tard, je renouvelai l'expérience, avec le même succès. Je n'informai pas, cette fois-là non plus, Z..., de ma tentative. Non seulement il me questionna sur un sujet qui était à ce moment une occasion de chaudes discussions entre nous, mais il me retint quelque temps par la puissance de sa volonté, après que j'eus exprimé le désir de m'en aller. Lorsque le fait me fut communiqué, il me sembla expliquer le mal de tête violent et un peu étrange que j'avais ressenti le lendemain de mon expérience. Je remarquai, du moins, alors, qu'il n'y avait pas de raison apparente à ce mal de tête inaccoutumé. Comme la première fois, je ne gardai pas de souvenir de ce qui s'était passé la nuit précédente, ou du moins de ce qui semblait s'être passé.
Citons encore en ce cas de télépathie expérimentale, remarquable en ceci que deux personnes ont éprouvé l'hallucination:
Le récit a été copié sur un manuscrit de M. S. H. B.; il l'avait
lui-même transcrit d'un journal qui a été perdu depuis.
V (14). Un certain dimanche du mois de novembre 1881, vers le soir, je venais de lire un livre où l'on parlait de la grande puissance que la volonté peut exercer et je résolus, avec toute la force de mon être, d'apparaître dans la chambre à coucher du devant, au second étage d'une maison située, 22, Hogarth Road, Kewington. Dans cette chambre couchaient deux personnes de ma connaissance: Mlle L. S. V... et Mlle C. E. V..., âgées de vingt-cinq et de onze ans. Je demeurais en ce moment, 23, Kildare Gardens, à une distance de trois milles à peu près de Hogarth Road, et je n'avais pas parlé de l'expérience que j'allais tenter à aucune de ces deux personnes, par la simple raison que l'idée de cette expérience me vint ce dimanche soir en allant me coucher. Je voulais apparaître à une heure du matin, très décidé à manifester ma présence.
Le jeudi suivant, j'allai voir ces dames et, au cours de notre conversation (et sans que j'eusse fait aucune allusion à ce que j'avais tenté), l'aînée me raconta l'incident suivant:
«Le dimanche précédent, dans la nuit, elle m'avait aperçu debout, près de son lit et en avait été très effrayée, et lorsque l'apparition s'avança vers elle, elle cria et éveilla sa petite sœur, qui me vit aussi».
«Je lui demandai si elle était bien éveillée à ce moment; elle m'affirma très nettement qu'elle l'était. Lorsque je lui demandai à quelle heure cela s'était passé, elle me répondit que c'était vers une heure du matin».
Sur ma demande, cette dame écrivit un récit de l'événement et le signa.
C'était la première fois que je tentais une expérience de ce genre, et son plein et entier succès me frappa beaucoup.
Ce n'est pas seulement ma volonté que j'avais fortement tendue; j'avais fait aussi un effort d'une nature spéciale qu'il m'est impossible de décrire. J'avais conscience d'une influence mystérieuse qui circulait dans mon corps et j'avais l'impression distincte d'exercer une force que je n'avais pas encore connue jusqu'ici, mais que je peux à présent mettre en action à certains moments, lorsque je le veux.
S. H. B.
Voici maintenant comment Mlle Verity raconte l'événement:
Le 18 janvier 1893.
Il y a à peu près un an qu'à notre maison de Hogarth Road, Kewington, je vis distinctement M. B... dans ma chambre, vers une heure du matin. J'étais tout à fait réveillée et fort effrayée; mes cris réveillèrent ma sœur, qui vit aussi l'apparition.
Trois jours après, lorsque je vis M. B..., je lui racontai ce qui était arrivé. Je ne me remis qu'au bout de quelque temps du coup que j'avais reçu, et j'en garde un souvenir si vif qu'il ne peut s'effacer de ma mémoire.
L. S. VERITY.
En réponse à nos questions, Mlle Verity ajoute:
Je n'avais jamais eu aucune hallucination.
Mlle E. C. Verity dit:
Je me rappelle l'événement que raconte ma sœur, son récit est tout à fait exact. J'ai vu l'apparition qu'elle voyait au même moment et dans les mêmes circonstances.
E. C. VERITY.
Mlle A. S. Verity dit:
Je me rappelle très nettement qu'un soir ma sœur aînée me réveilla en m'appelant d'une chambre voisine. J'allai près du lit où elle couchait avec ma sœur cadette, et elles me racontèrent toutes les deux qu'elles avaient vu S. H. B... debout dans la pièce. C'était vers une heure; S. H. B... était en tenue de soirée, me dirent-elles.
A. S. VERITY.
M. B.... ne se rappelle plus comment il était habillé cette nuit-là.
Mlle E. C. Verity dormait quand sa sœur aperçut l'apparition,
elle fut réveillée par l'exclamation de sa sœur: «Voilà S...»
Elle avait donc entendu le nom avant de voir l'apparition et
son hallucination pourrait être attribuée à une suggestion.
Mais il faut remarquer qu'elle n'avait jamais eu d'autre
hallucination et qu'on ne pouvait, par conséquent, la
considérer comme prédisposée à éprouver des impressions
de ce genre. Les deux sœurs sont également sûres que
l'apparition était en habit de soirée, elles s'accordent aussi sur
l'endroit où elle se tenait. Le gaz était baissé et l'on voyait
plus nettement l'apparition que l'on n'eût pu voir une figure
réelle.
Nous avons examiné contradictoirement les témoins avec le
plus grand soin. Il est certain que les demoiselles V... ont
parlé tout à fait spontanément de l'événement de M. B... Tout
d'abord, elles n'avaient pas voulu en parler, mais quand elles
le virent, la bizarrerie de l'affaire les poussa à le faire.
Mlle Verity est un témoin très exact et très consciencieux; elle
n'aime nullement le merveilleux, et elle craint et déteste
surtout cette forme particulière du merveilleux.
Sans plus nous arrêter sur ces cas intermédiaires, dont on trouvera d'autres exemples dans la traduction de M. Marillier, nous allons aborder tout de suite ceux des phénomènes de télépathie spontanée qui offrent le caractère le plus étrange et l'intérêt le plus profond, puisqu'on a pu dire d'eux que les étudier, c'était étudier le lendemain de la mort.
C'est sur ces Hallucinations véridiques qu'a surtout porté l'enquête de la Society for psychical Researches, enquête que poursuivent la Société de Psychologie physiologique et les Annales de M.
Dariex[67].
Tout le monde a plus ou moins entendu parler de ces apparitions, de ces fantômes qui se manifestent, de ces voix qui se font entendre à une personne, au moment même ou, sans qu'elle s'en doute le moins du monde, un être qui lui est cher meurt loin d'elle ou court quelque danger.
Jusqu'ici on croyait ces cas assez rares, et quand l'apparition et l'événement avaient concordé d'indéniable façon, on attribuait cela à une hallucination coïncidant fortuitement avec le fait réel.
Mais les récents travaux dont nous avons parlé ont révélé que ces hallucinations véridiques sont bien moins rares qu'on ne pensait.
Certes, tous les documents que l'on a réunis (plus de huit cents) sont de valeur très inégale, et l'on comprend qu'il ne puisse en être autrement en des matières aussi délicates. Tantôt le narrateur n'exerce pas sur le témoignage de ses sens une critique suffisamment rigoureuse, l'imagination déforme le souvenir: on soutient avoir vu ce qu'on désire avoir vu; tantôt l'hallucination n'a pas coïncidé, autant qu'on veut bien le dire, avec l'événement.
Le malheur, en ces questions, est—on ne saurait trop le répéter— que l'ignorance à peu près absolue où nous sommes de la plupart des conditions des phénomènes empêche de les reproduire à volonté. Et même—comme dit M. Héricourt—«quand nous les connaissons, ces conditions, nous voyons que ce sont précisément celles qui échappent le plus à l'expérimentation. Deux éléments se retrouvent, en effet, dans presque toutes les observations: d'une part, une sympathie étroite entre les personnes mises en communication, d'autre part, un événement de nature à faire vibrer à l'excès cette sympathie préalable. Or, c'est précisément ce second élément qui, naturellement, échappe aux expérimentateurs. On n'installe pas un drame comme on fait une démonstration de
physiologie[68].»
C'est ainsi que l'on ne peut démontrer, par l'expérimentation, la valeur des documents.
«Le jour, et il ne peut être lointain, dit M. Richet, où l'on aura fourni une preuve expérimentale de la télépathie, la télépathie ne sera plus discutée et elle sera admise comme un phénomène naturel, aussi évident que la rotation de la terre autour de son axe ou que la
contagion de la tuberculose [69]».
Pour l'instant, nous en sommes réduits à soumettre: 1o chacun des
cas qu'on nous signale à la plus rigoureuse des analyses; 2 o le total de ces cas au calcul des probabilités, et, lorsque cette analyse et les mathématiques nous ont révélé, d'un côté la bonne foi et la sagacité de l'observateur, de l'autre l'impossibilité d'invoquer constamment une coïncidence fortuite, nous devons, sous peine de refuser toute valeur au témoignage humain, admettre sinon la réalité absolue, du moins la probabilité très grande des faits de télépathie.
Voici les résultats que le calcul des probabilités a fournis à M.
Dariex[70]:
1o L'hypothèse de la réalité d'une action télépathique visuelle serait quatre millions cent quatorze mille cinq cent quarante-cinq fois plus
probable que celle de la coïncidence fortuite. 2o L'hypothèse de la réalité d'une action télépathique auditive serait un million quatre cent quatre vingt-treize mille cent quatre-vingt-dix fois plus probable que celle de la coïncidence fortuite.
Evidemment, il ne faut pas exagérer la valeur de ces chiffres, car rappelons-nous que les données du problème sont singulièrement multiples et délicates.
Comme le dit sagement M. Paulhan, dans la substantielle étude qu'il a consacrée aux hallucinations télépathiques: «Les mathématiques sont une science très belle et relativement très sûre; mais il faut se
méfier un peu des applications qu'on en veut faire[71].»
Quoi qu'il en soit, ces chiffres ont leur intérêt, ne fût-ce que pour indiquer «que l'action du hasard seul est tout à fait invraisemblable.»
Les hallucinations véridiques sont de plusieurs sortes, suivant qu'elles impressionnent, séparément ou à la fois, les divers sens: la vue, l'ouïe et même le toucher; suivant que le sujet qui les perçoit est dans un sommeil plus ou moins profond ou en état de veille; suivant qu'elles sont plus ou moins nettes, plus ou moins complètes, etc.
Dans toute hallucination véridique, on distingue deux facteurs: l'agent dont l'image ou la voix se manifeste à distance, et le sujet qui perçoit ces manifestations.
Au moment du phénomène, l'agent, on le sait, se trouve presque toujours en danger de mort, si même il ne meurt pas. Ce sont là les cas les plus fréquents. Mais il en existe d'autres où, lors de la production du phénomène, l'état de l'agent n'offre rien d'anormal. Il ne sait pas que le sujet a perçu son image. Comment se rendre compte alors que ce dernier n'a pas eu une simple hallucination subjective? par certaines coïncidences: «Ainsi, une personne peut éprouver une hallucination qui représente un de ses amis, dans un costume avec lequel elle ne l'a jamais vu et ne se l'est jamais imaginé; et il arrive qu'il portait réellement ce costume, au moment où il lui est apparu... Il est clair que l'on pourrait difficilement considérer comme accidentelles une série de coïncidences de cette espèce. Ce type d'hallucinations pourrait servir à résoudre la question de savoir si c'est de l'état mental de l'agent ou de celui du sujet que dépendent les impressions télépathiques, ou bien si ce n'est pas plutôt (comme il est probable) de tous les deux à la
fois[72]».
C'est cette nécessité de la coïncidence d'un état mental spécial, chez le sujet et chez l'agent, qui expliquerait la faible proportion des phénomènes télépathiques, par rapport au nombre des morts.
Or, si l'on ignore, à peu près absolument, quelle est la nature de cet état chez l'agent, on n'est guère plus renseigné sur ce qui concerne le sujet.
Tout ce que nous savons, c'est que l'on peut éprouver des hallucinations véridiques à tout âge, même dans l'enfance, et dans un état de santé parfaite; que le tempérament ni le sexe ne semblent influer en rien sur leur production; qu'il est rare que le même sujet en ait plusieurs dans sa vie; qu'enfin, au moment où elles se manifestent, on ressent presque toujours une sorte de souffle froid sur le visage, en même temps qu'une émotion fort vive; on a le sentiment qu'un événement triste vient d'arriver: la mort d'un ami ou
d'un parent[73].
Quant aux apparitions elles-mêmes, elles sont le plus souvent rapides, se manifestent dans le moment même de la crise ou de la mort de l'agent, ou dans ceux qui suivent; elles sont, en général, lumineuses, ne sont formées que d'une seule figure humaine, partielle ou totale, et ne laissent aucune trace physique de leur passage, ce qui les distingue des autres apparitions, des matérialisations, dont nous aurons à parler plus loin.