Les Pionniers

James Fenimore Cooper · Chapitre 8 sur 44

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Les Pionniers

Chapitre VI.

 

 

Sur ces tablettes un misérable assemblage de boites vides, des pots de terre verte, des

vessies31, des graines moisies, des restes de ficelle et de vieux gâteaux de roses, étaient étalés pour servir de montre.

SHAKSPEARE. Roméo et Juliette.

Le docteur Elnathan Todd, car tel était le nom du chirur-gien de village, passait en général, parmi les cultivateurs du comté, pour un homme doué de talents peu ordinaires ; et assu-rément il était d’une taille peu commune, car il avait six pieds et

quatre pouces 32. Ses mains, ses pieds et ses genoux répondaient à cette stature formidable ; mais toutes les autres parties de son corps semblaient avoir été destinées à un homme d’une dimen-sion beaucoup moindre. Il avait les épaules carrées, dans un sens du moins, car elles étaient en ligne droite de l’une à l’autre, mais si étroites que les longs bras qu’elles soutenaient sem-blaient lui sortir du dos. Son cou, long comme celui d’une ci-gogne, était surmonté d’une petite tête ronde offrant d’un côté un buisson de cheveux bruns hérissés, et de l’autre une petite figure grimacière qui semblait faire des efforts continuels pour se donner un air de dignité.

 

31 Quelques apothicaires anglais se servent encore de vessies pour certain service pharmaceutique.

32 Taille de prés de six pieds Français ; autrement ce serait presque celle des héros d’Homère, tels que Bouchardon les figure.

 

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Il était fils cadet d’un riche fermier de Massachusetts, qui, par suite de l’aisance dont il jouissait, l’avait laissé atteindre cette taille démesurée sans l’avoir jamais occupé des travaux de défrichement qui employaient tous les instants du reste de sa famille. Il était redevable en partie de cette exception à cette croissance extraordinaire qui, le laissant sans couleurs, sans forces, sans énergie, porta sa mère à déclarer que c’était un en-fant délicat, à qui le travail des mains ne convenait pas, mais qui pourrait gagner sa vie assez doucement en se faisant avocat, ministre, docteur, ou en embrassant quelque autre métier pas plus difficile. La question était de savoir laquelle de ces profes-sions il pourrait exercer avec le plus d’honneur et de profit ; on fut longtemps dans l’incertitude à cet égard, et ce fut encore l’œil pénétrant de sa mère qui découvrit sa vocation.

Elle remarqua qu’Elnathan, qui ne savait que faire de son temps, était presque toujours dans le verger, mangeant des pommes vertes et d’autres fruits, suivant la saison, cherchant de l’oseille sauvage et des plantes aromatiques, et sur-le-champ elle en conclut qu’il était taillé pour être un docteur, puisqu’on le voyait toujours chercher des simples et goûter à tout ce qu’il trouvait sous sa main ; et puis, comment douter qu’il n’eût un goût tout particulier pour la médecine, puisque ayant un jour laissé sur une table des pilules que son mari devait prendre, et qui étaient bien saupoudrées de sucre, Elnathan était survenu, les avait avalées comme si ce n’eût rien été, quoique Ichabod son mari n’en eût jamais pu avaler une sans faire des grimaces comme un possédé.

Cette découverte décida l’affaire. Elnathan, alors âgé de quinze ans, fut peigné et brossé comme un jeune poulain, muni d’un Nouveau-Testament et d’un Syllabaire de Webster, puis envoyé à l’école ; là, comme il n’était pas sans capacité, et qu’il avait déjà quelque teinture des sciences, c’est-à-dire de la lec-ture, de l’écriture et de l’arithmétique, il se distingua bientôt par des succès. Sa mère enchantée eut la satisfaction d’entendre le

 

– 80 – maître lui dire de sa propre bouche qu’Elnathan était un petit prodige, et fort au-dessus de tous ceux de son âge. Il pensait aussi qu’il avait un penchant naturel pour la médecine, car il l’avait entendu plusieurs fois conseiller aux enfants plus jeunes que lui de ne pas trop se charger l’estomac, et quand ces petits ignorants n’écoutaient pas ses avis, il allait jusqu’à manger lui-même une partie de leur portion, pour prévenir les consé-quences et par intérêt pour leur santé.

Quelque temps après cette déclaration agréable, il fut mis en apprentissage chez le docteur du village, dont la carrière avait commencé à peu près comme celle d’Elnathan. Là, on le voyait broyer des drogues, médicamenter un cheval, et quelque-fois, assis sous un pommier, ayant en main une grammaire la-

tine de Ruddiman 33, et sous son bras l’Art des accouchements

de Denman 34, car son instituteur voulait qu’il apprît l’art de faire entrer les gens dans le monde, avant de l’initier dans celui de les en faire sortir. Il continua ce genre de vie pendant un an, au bout duquel il parut tout à coup dans une assemblée, vêtu d’une redingote noire, avec de petites bottes dont les revers étaient de peau de veau pâle à défaut de maroquin rouge.

Bientôt après, on le vit se raser lui-même avec un rasoir à lame émoussée. Il ne se passa pas trois mois avant qu’on vît plu-sieurs vieilles matrones courir d’un air pressé les unes à la mai-son d’une pauvre femme, et les autres d’un autre côté : deux ou trois marmots furent juchés sur des chevaux sans selle et en-voyés au galop dans diverses directions ; on demandait le doc-teur ; mais on ne le trouvait nulle part. Enfin Elnathan partit

 

33 Ce n’est pas un nom fictif, mais celui d’un grammairien écossais qui, dans les écoles anglaises, a un nom aussi populaire que Lhomond en France. Thomas Ruddiman a publié entre autres, the Rudiments of the latin tongue, et les Grammaticoe lalinoe institutiones : Il était né à Boyndje (Écosse), dans le comté de Banff.

34 Auteur d’un traité des accouchements, traduit en français.

 

– 81 – avec le messager hors d’haleine. Nous ne savons pas si l’art aida la nature dans cette circonstance, ou si ce fut la nature qui vint au secours de l’art ; mais il est certain que le coup d’essai du jeune apprenti, bien loin de coûter la vie à personne, donna un nouveau membre à la société. Cette semaine il acheta un rasoir neuf, et le dimanche d’ensuite il entra à l’église d’un air impo-sant et un mouchoir de soie rouge à la main. Un mois après il obtint un pareil succès, et pour la première fois de sa vie il reçut le titre de docteur ; ce fut sa mère qui le lui conféra la première, et bientôt chacun prit l’habitude de le saluer du titre de docteur Todd.

Après avoir passé une autre année chez son maître, il se crut en état de voler de ses propres ailes ; il partit pour Boston, pour y acheter des médicaments, disaient les uns, pour y travail-ler dans l’hôpital, disaient les autres ; mais à cet égard, s’il y en-tra jamais, ce ne fut que pour en traverser les salles, car on le vit, revenir au bout de quinze jours, rapportant seulement une grande boîte qui sentait horriblement le soufre.

Le dimanche suivant il se maria, et dès le lendemain matin on le vit monter avec sa nouvelle épouse dans un sleigh attelé d’un seul cheval, et qui, indépendamment de la grande boîte mentionnée, contenait deux petites malles, uncarton et un pa-rapluie en soie rouge. La première nouvelle que ses amis en re-çurent fut qu’il était établi en qualité de médecin-chirurgien-apothicaire à Templeton, dans le New-York, et qu’il paraissait en chemin d’y prospérer.

Un élève du Temple 35 a peut-être souri en voyant Marma-duke devenir juge, sans études préalables ; mais, à coup sûr, un gradué en médecine de Leyde ou d’Édimbourg a droit de rire

 

35 Les hôtelleries du Temple (inns of the Temple) sont l’habitation des avocats stagiaires et des étudiants en droit de Londres, plutôt qu’une véritable école de droit.

 

– 82 – d’aussi bon cœur de cette narration très-exacte de l’apprentissage fait par Elnathan dans le temple d’Esculape. Il est pourtant certain que le docteur Todd était alors aussi au ni-veau de ses confrères des États-Unis que M. Temple l’était des siens.

Le temps et la pratique firent des merveilles pour le dis-ciple de Galien. Il était naturellement humain, mais il possédait sa bonne part de courage moral. Pour parler plus clairement, jamais il ne faisait une expérience incertaine sur un sujet qui par sa fortune et son importance était à ses yeux un membre utile de la société ; mais lorsqu’il lui tombait sous la main

quelque malheureux vagabond 36, il n’était pas fâché d’essayer sur lui la vertu des divers médicaments qu’il possédait, et qui heureusement étaient en petit nombre, et d’une nature généra-lement innocente. Il obtint ainsi un certain degré de connais-sances dans les fièvres et les maladies chroniques, mais il était regardé comme infaillible pour la cure des maladies cutanées, dont il y avait un grand nombre dans les nouveaux établisse-ments, et dans toute l’étendue de la patente de M. Temple. Il n’existait pas une femme qui n’eût préféré devenir mère sans l’assistance de son mari, plutôt que de mettre un enfant au monde sans le secours du docteur Todd.

La chirurgie étant une science qui parle aux sens plus di-rectement et dans laquelle il avait moins d’expérience, il se mé-fiait de ses moyens, et n’agissait qu’avec beaucoup de circons-pection. Cependant il avait déjà guéri par les onguents un grand nombre de brûlures, et arraché bien des dents avec succès, en ayant soin de les déchausser préalablement jusqu’à la racine ; il avait opéré la réunion des chairs dans beaucoup de blessures que s’étaient faites des bûcherons maladroits, quand un job-

 

36 On se rappelle la fameuse phrase de faciamus experimentum in animâ vili.

 

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ber 37, nommé Milligan, eut la jambe tellement fracturée par la chute d’un arbre, que l’amputation fut le seul remède praticable. Jamais Elnathan n’avait fait une pareille opération ; mais il l’avait vu pratiquer plusieurs fois, et ce fut alors que toute sa sensibilité et son courage moral furent soumis à une rude épreuve. Il se mit à l’ouvrage avec une sorte de désespoir, mais en conservant tout l’extérieur de la gravité, toute l’apparence de la confiance. C’était de cette opération que parlait Richard Jones en disant qu’il avait aidé le Docteur à faire une amputa-tion, et il est certain qu’il avait tenu la jambe du patient. Quoi qu’il en soit, la jambe fut coupée, et Milligan survécut à l’opération ; mais longtemps encore après, il se plaignit de sen-tir, dans la partie de sa jambe qui n’existait plus, des douleurs qui se communiquaient à la portion conservée. Marmaduke

l’attribuait aux nerfs et aux artères de la partie restante 38 ; mais Richard craignit qu’on n’en accusât quelque défaut matériel de l’amputation, à laquelle il se regardait comme ayant pris part, et persuada Milligan qu’on avait enterré sa jambe dans une boite trop étroite, et que ce membre, s’y trouvant gêné, lui occasion-nait les douleurs dont il se plaignait. La jambe fut donc déter-rée, on la plaça dans une boîte bien large, on en fit la réinhuma-tion, et, depuis ce temps, on n’entendit plus aucune plainte sor-tir de la bouche de Milligan. Cette cure fit beaucoup d’honneur au docteur Todd, et augmenta considérablement sa réputation.

Malgré les six ans d’expérience d’Elnathan et le succès qu’il avait obtenu dans l’amputation d’une jambe, ce ne fut qu’avec un certain tremblement qu’il entra dans un salon magnifique-ment éclairé, et dont l’ameublement était si différent de celui des chaumières où son ministère était requis le plus fréquem-ment. On l’avait averti qu’il s’agissait d’une blessure d’arme à

 

37 Ceux qui travaillent dans les forêts par acre ou job sont ainsi ap-pelés.

38 Phénomène pathologique qui n’eût pas étonné un autre prati-cien.

 

– 84 – feu ; il s’était muni de deux trousses contenant tous les instru-ments de chirurgie qui étaient en sa possession ; pendant tout le chemin, il n’avait fait que rêver aux divers ravages que peut oc-casionner une balle dans les parties charnues et osseuses du corps humain, dans l’abdomen ou dans le thorax, et il tremblait d’avoir à exercer son savoir-faire sur quelque membre de la fa-mille du juge, ou sur quelqu’un de ses amis.

Le premier objet que ses yeux rencontrèrent en entrant dans le salon fut Élisabeth, en redingote à monter à cheval, or-née de ganses d’or ; et les rotules des genoux du docteur se heurtèrent d’agitation l’une contre l’autre, car, dans le trouble qui régnait dans son esprit et à l’air d’inquiétude qu’exprimaient ses jolis traits, il la prit pour un officier général blessé qui atten-dait son secours. Cette erreur ne dura pourtant qu’un instant, et il regarda rapidement tour à tour Marmaduke, qui s’avançait vers lui du fond du salon avec un air de dignité tranquille ; Ri-chard Jones, qui se promenait à grands pas, encore plein de dé-pit du peu de cas que le jeune chasseur paraissait avoir fait de ses talents ; M. Le Quoi, qui, depuis plusieurs minutes, était de-bout derrière une chaise qu’il avait avancée pour Élisabeth ; le major Hartmann, qui allumait avec le plus grand sang-froid une pipe de trois pieds de longueur à un des lustres ; M. Grant, qui examinait un manuscrit avec attention ; Remarquable, qui, les bras croisés, regardait la parure de sa jeune maîtresse avec un air d’envie autant que d’admiration ; enfin, Benjamin, qui, les jambes écartées et les bras ballants, dandinait sa petite taille carrée avec l’insouciance d’un homme habitué à voir des bles-sures.

Aucun de ces personnages ne paraissant blessé, l’opérateur commença à respirer plus librement, et le juge arriva près de lui, le prit par la main en lui disant :

 

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– Vous êtes le bienvenu ! docteur, le bienvenu en vérité ; car voici un jeune homme que j’ai eu le malheur de blesser ce soir en tirant sur un daim, et qui a besoin de vos secours.

Les yeux de Todd suivirent la direction que lui indiquait le bras de Marmaduke, et il aperçut le jeune chasseur, qui venait de se débarrasser de son surtout, sous lequel il portait un habit de gros drap de fabrique du pays, qui paraissait presque neuf. Il semblait se disposer à l’ôter pareillement, quand, jetant par ha-sard les yeux sur Élisabeth, il rougit légèrement, et changea tout à coup d’attitude.

– La vue du sang, dit-il, alarmera peut-être cette jeune dame ; nous ferions mieux de passer dans une autre chambre.

– Point du tout ! s’écria le docteur, qui, voyant que son pa-tient n’était pas un homme d’importance, commençait à re-prendre toute son assurance ; la belle clarté de cet appartement sera très-favorable à l’opération.

L’observation faite par le jeune étranger fit sortir miss Temple de la rêverie silencieuse dans laquelle elle était plongée. Elle rougit un peu, et, faisant un signe à une jeune fille qui de-vait lui servir de femme de chambre, elle sortit du salon avec cet air de discrétion et de réserve qui est une grâce de plus dans une femme.

Le champ resta libre alors au docteur, qui s’approcha du blessé, et les différents personnages de la compagnie se groupè-rent autour d’eux d’un air qui prouvait le plus ou moins de compassion que chacun d’eux éprouvait pour la situation du jeune chasseur. Le major Hartmann resta seul assis, et continua à fumer, tantôt levant les yeux au plafond en homme qui réflé-chit sur l’incertitude de la vie humaine, tantôt les portant sur le blessé avec un air qui annonçait qu’il n’était pas sans prendre intérêt à ses souffrances.

 

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Cependant Elnathan, pour qui la vue d’une blessure causée par une arme à feu était une chose toute nouvelle, commença ses préparatifs avec un soin et une solennité dignes d’une telle occasion. Benjamin lui apporta une vieille chemise, et le docteur tailla des bandages avec une attention qui prouvait l’importance de l’opération qu’il allait faire, et sa confiance en son habileté.

Dès que Richard vit que les bandages étaient prêts, il s’approcha du docteur avec l’air entendu d’un homme qui con-naît son mérite, et qui sait que sa présence est indispensable, et Elnathan, se tournant vers lui en lui présentant un fragment de la chemise, lui dit avec une gravité imperturbable :

– Tenez, squire Jones, vous qui n’êtes pas novice dans les opérations chirurgicales, voulez-vous bien me préparer ce linge ? Faites bien attention que cette chemise est une toile de fil et coton, et prenez garde de mettre dans la charpie un seul brin de coton, car cela suffirait pour envenimer la blessure.

– À qui dites-vous cela ? répondit Richard ; je le sais parfai-tement. Et, jetant sur Marmaduke un regard qui semblait dire : – Vous voyez bien qu’il ne peut se passer de moi ! – il s’assit, et se mit à faire de la charpie sur ses genoux avec un soin tout par-ticulier.

On approcha une table du docteur, et il y étala successive-ment des fioles contenant des liqueurs de diverses couleurs, et des instruments de toute espèce, scies, scalpels, lancettes, sondes, etc., qu’il tira d’une trousse de maroquin rouge. Après les avoir examinés avec attention les uns après les autres, il les essuya soigneusement avec un mouchoir de soie rouge, se re-tournant de temps en temps pour voir quel effet cet appareil formidable produisait sur les spectateurs.

 

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– Sur ma parole ! docteur, dit le major Hartmann en reti-rant un moment la pipe de sa bouche, vous afoir là un bien joli assortiment d’outils ! et vos drogues afoir l’air de faloir mieux pour les yeux que pour la pouche.

– Vous avez raison, major, répondit Elnathan, grandement raison ! Un homme prudent cherche toujours à rendre ses re-mèdes agréables à l’œil, quoiqu’il arrive souvent qu’ils soient amers au palais. Ce n’est pas un des points les moins essentiels de notre art, Monsieur, ajouta-t-il avec ce ton de confiance d’un homme parfaitement au fait de sa besogne, que de déterminer le patient à faire ce que le soin de sa santé exige, quelque répu-gnance qu’il puisse éprouver.

– Rien n’est plus certain, le docteur Todd a bien raison, dit Remarquable ; et la Bible nous dit que ce qui est amer à la bouche est doux au cœur.

– Fort bien ! fort bien ! s’écria le juge avec un peu d’impatience ; mais voici un jeune homme qui a besoin de se-cours sans qu’il soit nécessaire de l’amener par des détours à l’opération, et je vois dans ses yeux que rien ne lui est plus pé-nible que le délai.

Le blessé, sans avoir besoin de l’aide de personne, avait ôté ses habits, et mis à nu son bras et son épaule ; on vit alors la blessure que la balle lui avait faite. Le froid excessif de la soirée avait arrêté le sang ; et le docteur, déjà plus intrépide depuis qu’il savait à qui il avait affaire, vit du premier coup-d’œil que le cas ne serait pas aussi formidable qu’il l’avait craint, et se rap-procha du patient d’un air plus assuré.

Remarquable eut souvent l’occasion par la suite de récapi-tuler les détails de cette célèbre opération, et lorsqu’elle en était à cet endroit de son récit, elle continuait généralement en ces termes :

 

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– Et ici le docteur choisit dans son portefeuille une longue chose semblable à une aiguille à tricoter avec un bouton au bout ; le jeune homme prit un air plus calme, je crus que j’allais m’évanouir ; mais le docteur prit cette aiguille, la passa à travers l’épaule et tira la balle de l’autre côté, et par ainsi le docteur Todd guérit le jeune homme d’une balle que le juge lui avait lo-gée dans le bras : il la retira comme vous retireriez une paille de l’œil.

Telles étaient les expressions de Remarquable, et telle fut sans doute l’opinion de ceux qui avaient besoin d’entretenir une sorte de vénération religieuse pour les talents d’Elnathan ; mais c’était un rapport bien loin de la vérité.

Lorsque le docteur voulut introduire l’instrument décrit par Remarquable, il fut repoussé par le jeune étranger avec un peu de mépris et beaucoup de résolution.

– Je crois, Monsieur, lui dit-il, que cette opération préa-lable n’est nullement nécessaire. La balle a passé dans les chairs, je la sens de l’autre côté de mon bras, précisément sous la peau, et il vous sera très-facile de l’extraire en faisant une in-cision.

– Très-certainement, dit le docteur ; et il remit la sonde sur la table, comme s’il ne l’avait prise que par forme. Se tournant alors vers Richard, il prit la charpie que celui-ci venait de prépa-rer, l’examina avec soin, et lui dit : – Voilà qui est admirable, squire Jones : c’est la meilleure charpie que j’ai vue de ma vie. Maintenant j’aurai besoin de vous pour tenir le bras du patient pendant que je ferai l’incision. Je crois vraiment que personne au monde ne saurait préparer de si bonne charpie.

– Cela est dans le sang, docteur, dit Richard en se levant avec vivacité pour remplir les fonctions que M. Todd venait de

 

– 89 – lui assigner ; mon père et mon grand-père étaient renommés pour leurs connaissances en chirurgie.

– Sans doute, sans doute, dit Benjamin, et c’est ainsi que j’ai vu des enfants de marins monter au haut du grand mat avant de savoir marcher.

– Ce que dit Benjamin vient très-à propos, reprit Richard avec un air de satisfaction ; je suis sûr qu’il a vu extraire plus d’une balle dans les différents vaisseaux sur lesquels il a servi. Nous pourrions le charger de tenir le bassin ; il doit être familia-risé avec la vue du sang.

– Vous ne risquez rien de le dire, squire Jones, répliqua Benjamin ; j’étais présent quand on fit l’extraction d’un boulet de douze livres de la cuisse du capitaine du Foudroyant, un des

compatriotes de M. Le Quoi que voilà 39.

– Un boulet de douze livres extrait de la cuisse d’un homme ! s’écria M. Grant en laissant tomber le sermon qu’il lisait, et en relevant ses lunettes sur son front.

– Oui, un boulet de douze livres, répéta Benjamin avec un air de confiance, et il ne serait pas plus difficile d’en extraire un de vingt-quatre, pourvu que le chirurgien sût son métier. De-mandez au docteur si l’on ne voit pas des choses encore plus étonnantes.

– Il est certain, répondit Elnathan, que la médecine et la chirurgie opèrent des miracles ; mais je ne puis dire que j’aie jamais, vu extraire du corps humain autre chose que des balles de mousquet.

39 Il est possible que le lecteur s’étonne de cette déclaration de Ben-jamin ; mais ceux qui ont vécu dans les nouveaux établissements de l’Amérique sont trop habitués à entendre parler de ces exploits euro-péens pour en douter.

 

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Tout, en parlant ainsi, le docteur fit une légère incision dans la peau du blessé, et la balle se montra à découvert. Rien ne lui eût été plus facile que de la prendre avec les doigts ; mais, par égard pour les principes de l’art, il voulut se servir de ses pinces, et pendant qu’il les prenait sur la table, un mouvement du jeune chasseur, fit tomber la balle par terre. Les longs bras d’Elnathan lui furent d’une grande utilité en cette occasion ; car, tandis que l’un s’étendait avec promptitude pour ramasser la balle, l’autre fit un mouvement si adroit, qu’il laissa les specta-teurs incertains. Ils n’auraient pu dire s’il venait de l’extraire.

– Admirable ! s’écria Richard ; jamais je n’ai vu extraire une balle avec autant d’adresse, et j’ose dire que Benjamin en dira autant.

– En vrai chirurgien de marine, dit Benjamin ; maintenant le docteur n’a plus qu’à boucher le trou avec un tampon, et le navire peut mettre à la voile sans danger.

Le docteur s’approcha avec la charpie, mais le jeune homme le repoussant, lui dit : – Je vous remercie des peines que vous avez prises ; mais j’aperçois quelqu’un qui vous en évi-tera de nouvelles.

Chacun tourna la tête, et l’on vit à la porte du salon l’individu connu sous le nom de John l’Indien.

 

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