Les Pionniers

James Fenimore Cooper · Chapitre 23 sur 44

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Les Pionniers

Chapitre XXI.

 

 

Hâte-toi, Malise, hâte-toi ! Jamais cause plus pressante ne réclama la vitesse et la vi-gueur de tes membres.

SIR WALTER SCOTT. La Dame du Lac.

Les chemins d’Otsego, si l’on en excepte les principales grandes routes, n’étaient guère, à l’époque dont nous parlons, que de larges sentiers. Les grands arbres croissant jusqu’à côté des ornières creusées par les roues des voitures interceptaient le passage des rayons du soleil, qui ne pouvaient y pénétrer qu’en plein midi. L’évaporation de l’humidité ne s’y opérait donc que très-lentement, et le sol étant formé jusqu’à une profondeur de plusieurs pouces par la décomposition de matières végétales qui s’y étaient accumulées pendant des siècles, il en résultait que le terrain n’offrait pas un appui bien solide aux pieds des chevaux. D’ailleurs la superficie en était inégale ; de grosses racines s’élevaient souvent à plusieurs pouces au-dessus de la terre, et des souches de pin restant çà et là rendaient le chemin non seu-lement difficile, mais même dangereux. Ces obstacles, qui au-raient effrayé des yeux moins exercés, ne donnaient pourtant aucune inquiétude aux habitants du pays qui y étaient accoutu-més, et les chevaux également habitués à ce genre de chemin trottaient d’un assez bon pas sur un terrain que les Européens auraient jugé impraticable. En bien des endroits, des marques faites par la hache sur l’écorce des arbres voisins étaient la seule chose qui pût faire reconnaître la route, et de temps en temps une souche de pin dont les racines s’étendaient à vingt pieds en tous sens en indiquaient le milieu.

 

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Telle était la route dans laquelle Richard conduisit ses amis, après avoir quitté la fabrique de sucre. Bientôt ils eurent à passer un pont jeté sur un petit ruisseau, et qui n’était formé que de deux rangées de pins placés transversalement les uns sur les autres, et avec tant de négligence qu’on apercevait l’eau à travers. En arrivant à cette barrière, le cheval de Richard baissa le cou, et traversa le pont au petit pas avec une sagacité surpre-nante. La jument de miss Temple, qui le suivait, s’arrêta sur le bord ; mais Élisabeth l’animant de la voix, lui faisant sentir le fouet, et lui lâchant la bride, lui fit sauter d’un seul bond ce pas-sage dangereux.

– Doucement, ma fille, doucement, dit Marmaduke, ce n’est pas dans ce pays qu’on peut se permettre des prouesses d’équitation. Il faut beaucoup de prudence pour voyager avec sûreté sur nos mauvais chemins. Vous pouvez vous amuser àde pareils tours d’adresse dans les plaines de New-Jersey, mais il faut y renoncer sur les montagnes de l’Otsego, du moins d’ici à quelque temps.

– Autant vaut donc que je renonce à monter à cheval, mon père ; car, si j’attends qu’il se forme de bonnes routes dans ce pays sauvage, la vieillesse viendra mettre un terme à ce que vous appelez mes prouesses d’équitation.

– Ne parlez pas ainsi, ma fille, et songez que si vous vous hasardez souvent comme vous venez de le faire, vous n’arriverez jamais à la vieillesse, mais vous forcerez votre vieux père à pleu-rer sur son Élisabeth. Si vous aviez vu, comme moi, ce pays, tel qu’il était sorti des mains de la nature, et que vous eussiez été témoin des changements rapides qu’y a opérés la main de l’homme, à mesure que ses besoins l’ont exigé, vous ne pense-riez pas qu’il fallût un si long espace de temps pour qu’on y voie de meilleures routes.

 

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– Je crois me rappeler, mon père, que je vous ai entendu parler de votre première visite dans ces bois, mais c’est un sou-venir confus qui se mêle aux idées de ma première enfance. Voudriez-vous me répéter ce que vous pensâtes alors de votre entreprise, et quels sentiments vous éprouvâtes ?

– Vous étiez encore bien jeune, mon enfant, quand je vous laissai avec votre mère pour faire ma première excursion dans ces montagnes inhabitées ; mais vous ne pouvez connaître les secrets motifs qui peuvent déterminer un homme à s’imposer des privations pour acquérir des richesses. Les miens étaient aussi puissants qu’ils étaient purs, et il a plu à Dieu de favoriser mes efforts. Si j’ai été exposé aux fatigues, aux obstacles, à la famine, en cherchant à peupler ce désert, je n’ai pas eu du moins le chagrin d’échouer dans mon entreprise.

– La famine ! s’écria Élisabeth ; je regardais ce pays comme une terre promise. Avez-vous réellement souffert de la famine ?

– Que trop, ma fille. Ceux qui voient aujourd’hui la terre se charger de riches moissons dans ces environs ont peine à se persuader que ceux qui s’établirent les premiers dans ce canton, il n’y a encore que bien peu d’années, n’avaient d’autre res-source pour pourvoir aux besoins de leurs familles que le peu de fruits qu’ils trouvaient dans les forêts, et le gibier que leurs mains peu exercées ne se procuraient pas sans peine.

– Oui, oui, cousine Bess, dit Richard, qui arriva pour en-tendre ces derniers mots ainsi que la fin de la chanson du bû-

cheron, c’était vraiment un temps de disette 96. J’étais devenu

 

96 L’auteur ne peut mieux s’excuser d’interrompre l’intérêt d’une fiction par ces dialogues passagers, qu’en disant qu’ils ont rapport aux faits. En relisant son livre, bien des années après l’avoir écrit, il est forcé d’avouer que cet ouvrage est chargé de trop d’allusions à des faits qui ne peuvent avoir beaucoup d’intérêt pour le lecteur en général. Il fait légè-

 

– 274 – maigre comme une belette, et pâle comme si j’avais eu la fièvre pendant six mois. Benjamin fut celui de nous qui eut le plus de peine à la supporter, et il jura cent fois qu’il aurait mieux aimé être réduit à demi-ration à bord d’un navire ; car Benjamin ne se fait pas tirer l’oreille pour jurer, quand il est obligé de jeûner. J’eus même un instant envie de vous quitter, cousin ’Duke, et d’aller m’engraisser en Pennsylvanie. Mais du diable, dis-je ; nous sommes enfants des deux sœurs, et je veux vivre et mourir avec lui.

– Je n’ai pas oublié ton amitié, Dick, s’écria Marmaduke, ni que nous sommes du même sang.

– Mais, mon père, dit Élisabeth, où étaient donc les belles et fertiles vallées arrosées par le Mohawk ? Ne pouvaient-elles fournir à vos besoins ?

– C’était une année de disette, ma fille. Les grains néces-saires à la vie se vendaient en Europe à très-haut prix, et des spéculateurs les accaparaient. Les émigrants qui allaient de l’est à l’ouest passaient d’ailleurs invariablement par les vallées de la Mohawk, et y dévoraient les subsistances comme une nuée de sauterelles. Les habitants des plaines allemandes n’étaient guère plus heureux que nous, et cependant tout ce que la nature n’exigeait pas d’eux impérieusement, ils l’épargnaient pour nous ; car, à cette époque, ils ne savaient pas ce que c’est qu’un spéculateur. Oui, ma fille, j’ai vu alors des hommes rapporter sur leurs épaules un sac de farine qu’ils avaient été chercher

rement allusion à un de ces accidents dans le commencement de ce cha-pitre.

Il y a plus de trente ans, une parente bien proche et bien chère de l’auteur, une sœur aînée et en même temps une seconde mère, fut tuée par une chute de cheval dans une promenade parmi les mêmes mon-tagnes dont il est fait mention dans ce roman. Peu de personnes de son sexe et de son âge avaient une réputation plus-étendue, et étaient plus universellement chéries que la femme admirable qui devint ainsi la vic-time des hasards du désert.

 

– 275 – dans les moulins situés sur la Mohawk, pour nourrir leurs fa-milles affamées, et qui, en arrivant, ne songeaient plus aux trente milles qu’ils avaient faits sous ce fardeau. Il ne faut pas oublier que c’était l’enfance de notre établissement. Nous n’avions ni moulins, ni grains, ni routes ; nos défrichements commençaient à peine ; nous n’avions que des bouches à nour-rir, et le nombre de ces bouches augmentait tous les jours, car l’esprit d’émigration était répandu partout, et la disette qui ré-gnait dans tous les cantons de l’est tendait à en faire partir bien du monde.

– Et comment avez-vous remédié à de pareils maux, mon père ? Vous étiez celui qui deviez souffrir le plus au moral, sinon au physique.

– C’est la vérité, Élisabeth. À cette époque cruelle, tous ceux qui m’avaient accompagné tournaient les yeux vers moi, comme vers celui dont ils devaient attendre du pain. Les be-soins et les souffrances de leurs familles, la sombre perspective qui s’ouvrait devant eux, avaient paralysé leur courage et leur esprit entreprenant. La faim les poussait le matin dans les bois pour y chercher quelque nourriture, et le soir les voyait rentrer chez eux plus affaiblis, plus découragés que jamais. L’inaction alors ne m’était pas possible : j’achetai une cargaison de grains dans les greniers de la Pennsylvanie ; je les fis embarquer à Al-bany ; ils remontèrent la Mohawk, arrivèrent ici sur des che-vaux, et furent distribués en proportion des besoins de chaque famille. On fit des filets pour dérober aux lacs et aux rivières leurs poissons. Le ciel fit presque un miracle en notre faveur ; une troupe immense de harengs, s’écartant de leur course ordi-naire, remontèrent la Susquehanna, et arrivèrent dans le lac en si grande quantité qu’il en semblait rempli. Nous les prîmes, nous les salâmes, et ce fut dès ce moment que commença notre

prospérité 97.

 

97 Tout cela est littéralement vrai.

 

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– Oui, dit Richard, ce fut moi qui présidai à leur salaison, et qui en fis ensuite la distribution. Je fus même obligé alors de faire établir par Benjamin une enceinte de cordes autour de moi ; car ces pauvres diables, qui venaient chercher leur ration, ne vivant depuis longtemps que d’ognons sauvages, sentaient l’ail à m’empester. Vous étiez bien jeune alors, Bess, mais vous ne connaissiez pas toutes nos misères, car nous avions soin de vous empêcher, vous et votre mère, de les partager. Cette année me mit bien en arrière pour la multiplication de mes cochons et de mes dindons.

– Celui qui ne connaît que par ouï-dire les travaux d’un nouvel établissement, dit Marmaduke, ne s’imagine guère de combien de peines et de souffrances cette entreprise est accom-pagnée. Ce canton est encore sauvage à vos yeux, Élisabeth ; mais quelle différence de ce qu’il était quand j’arrivai pour la première fois dans ces montagnes ! Le matin même de mon ar-rivée je laissai mes compagnons dans ce que nous appelons au-jourd’hui la vallée du Cerisier, et, suivant un sentier tracé par les animaux sauvages, je gravis jusqu’au sommet de la montagne que j’ai nommée depuis la montagne de la Vision. Là, je montai sur un arbre, et assis sur une des branches de sa cime, je restai plus d’une heure à contempler ce désert silencieux. Partout où se portaient mes regards, ils n’apercevaient que d’immenses forêts. Le seul espace découvert était la surface du lac, qui bril-lait comme une glace ; il était couvert de myriades de ces oi-seaux aquatiques qui arrivent et qui partent à certaines époques de l’année. Pendant que j’étais dans cette situation, je vis une ourse, accompagnée de ses petits, s’approcher du lac pour y boire ; j’aperçus des daims parcourir les forets ; mais pas une trace annonçant la présence de l’homme ne frappa mes yeux. Pas une hutte, pas un chemin, pas une verge de terrain cultivé ne se présentaient à mes regards. Ce n’était partout que bois et montagnes, et les divers ruisseaux qui donnent naissance à la Susquehanna étaient même cachés dans l’épaisseur des forêts.

 

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– Et passâtes-vous la nuit seul, de cette manière ? deman-da Élisabeth.

– Non, ma fille ; après avoir, pendant une heure, contem-plé ce spectacle plein d’une sombre beauté, je descendis de l’arbre sur lequel j’étais monté, et j’allai reconnaître les bords du lac, et l’endroit sur lequel se trouve aujourd’hui Templeton. J’avais pris quelques provisions avec moi, et je fis mon dîner solitaire sous les branches touffues d’un pin majestueux qui, depuis ce temps, a fait place à ma maison. Je venais de finir mon repas frugal, quand je vis une légère fumée s’élever sur les bords du lac du côté de l’orient, seul indice de la présence de l’homme que j’eusse encore aperçu. Je me dirigeai vers le lieu d’où elle partait, et y étant arrivé, après avoir surmonté les obs-tacles que les broussailles apportaient à ma marche, je vis une cabane grossièrement construite en troncs d’arbres, et appuyée contre le bas d’un rocher ; quoiqu’il ne s’y trouvât personne, je ne pus douter qu’elle ne fût habitée.

– C’était la hutte de Natty ! s’écria Edwards avec vivacité.

– Précisément. J’avais d’abord supposé qu’elle servait d’habitation à quelque Indien, mais comme je me promenais dans les environs, Natty arriva, chargé d’un daim qu’il venait de tuer. Notre connaissance commença à cette époque, car je n’avais jamais entendu dire qu’il existât un Européen dans ces bois.

Miss Temple fut si frappée de l’attention qu’Edwards don-nait à cette partie de la narration de M. Temple, qu’elle ne son-gea plus à faire de questions à son père, mais ce fut alors le jeune homme qui lui en adressa.

– Et comment Bas-de-Cuir vous reçut-il, Monsieur ?

 

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– Fort bien d’abord, mais quand il apprit mon nom et le motif de mon arrivée, sa cordialité diminua, ou, pour mieux dire, elle disparut tout à fait. Je crois qu’il regarda mon établis-sement dans les environs comme un empiétement sur ses droits, car il en montra beaucoup de mécontentement, quoique d’une manière si confuse et si ambiguë, que tout ce que j’en pus conclure fut qu’il craignait de se trouver gêné dans sa chasse.

– Aviez-vous acheté ces bois à cette époque, ou veniez-vous les visiter dans le dessein d’en faire l’acquisition ?

– Ils m’appartenaient depuis longtemps, et j’y venais dans l’intention d’y former un établissement. Natty me traita avec hospitalité, mais froidement. Je passai pourtant la nuit dans sa cabane, sur une peau d’ours ; et le lendemain matin je rejoignis mes compagnons.

– Ne vous parla-t-il pas des droits des Indiens ? Je sais que Natty est très-porté à contester aux Européens leurs titres à la propriété de ce pays.

– Il meparla des droits des anciens propriétaires, mais d’une manière si obscure que je n’y compris presque rien ; car les droits des Indiens n’existaient plus depuis la fin de la der-nière guerre, et ces domaines m’appartenaient en vertu d’une

patente 98délivrée par le gouvernement du roi et confirmée par le congrès.

– Nul doute, Monsieur, que votre titre ne soit légal et équi-table, dit Edwards d’un ton froid ; puis, ralentissant le pas de son cheval, il laissa Marmaduke prendre l’avance, et ne lui fit plus aucune question.

 

98 Voyez une note précédente sur ce mot.

 

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Richard, qui avait accompagné M. Temple dans sa pre-mière excursion, ne laissa pourtant pas tomber la conversation, et entra dans de nouveaux détails sur leur premier établisse-ment dans le pays ; mais comme ils n’offrent pas le même inté-rêt que ceux qu’avait donnés le juge, nous nous dispenserons d’en faire part à nos lecteurs.

Ils arrivèrent bientôt au but de leur promenade, qui offrait un de ces paysages majestueux et pittoresques particuliers aux montagnes de l’Otsego. Mais Richard n’avait pas fait attention que, pour jouir de toute sa beauté, il aurait fallu attendre que la saison fût plus avancée. On se remit donc en route pour retour-ner à la maison, en se promettant d’y revenir quelques semaines plus tard.

– Le printemps en Amérique, et surtout dans ces mon-tagnes, dit M. Temple, est la saison la plus désagréable de l’année. L’hiver semble s’y retirer comme dans une citadelle, et il n’en déloge qu’après un long siège et une victoire bien dispu-tée.

– Figure très-juste et très-belle, juge Temple, observa le

shérif ; et la garnison sous les ordres de Jack-Frost 99 fait de re-doutables sorties. – Vous savez ce que je veux dire par sorties, Monsieur, ce sont des saillies en anglais ; et quelquefois Jack-

Frost repousse encore le général Printemps 100 et ses troupes

dans les Pays-Bas 101.

 

99 Jacques Gelée. Personnification que le shérif improvise pour ri-valiser en métaphores avec son cousin.

100 General Spring.

101 Low-countries, dans les parties basses du pays ; mais ces mots désignent aussi les Pays-Bas, aujourd’hui royaume d’Europe.

 

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– Oui, Monsieur, reprit le Français qui ne perdait pas de vue le pas incertain de sa monture dans le chemin embarrassé. – Je vous entends, les Pays-Bas ; il y gèle la moitié de l’année.

L’erreur de M. Le Quoi ne fut pas remarquée par le shérif, et la cavalcade s’occupa plutôt de l’état de l’atmosphère qui semblait la menacer d’un de ces changements de temps si fré-quents sous le climat des États-Unis. Des nuages commençaient à obscurcir le ciel, et leur marche était assez rapide, quoiqu’on ne sentît pas un souffle d’air, et l’on voyait déjà tomber la neige sur les monts qui bornaient la vue du côté du nord. On fit dou-bler le pas aux chevaux, pour arriver plus promptement au vil-lage ; mais le mauvais état des chemins mettait obstacle à une marche plus accélérée. L’air était devenu d’une accablante pe-

santeur, et tout annonçait l’approche d’un North-wester 102.

Richard marchait toujours en avant. Venaient ensuite M. Le Quoi, puis Élisabeth, ensuite Marmaduke, qui donnait de temps en temps à sa fille de nouvelles leçons de prudence ; et c’était peut-être le besoin d’assistance qu’avait Louise Grant, peu habituée à monter à cheval, qui retenait Edwards près de la fille du ministre.

Ils traversaient alors une foret épaisse, dans laquelle la hache n’avait encore paru que pour y ouvrir un chemin fort étroit, bordé de grands arbres qui avaient vu des siècles s’écouler, et dont les rameaux touffus opposaient aux rayons du soleil un obstacle invincible. Leurs cimes les plus hautes parais-saient à peine agitées par le vent, et l’on éprouvait ce calme pro-fond, quelquefois plus effrayant que l’orage dont il est le précur-seur. Tout à coup la voix d’Edwards se fit entendre avec ce ton d’alarme qui glace le sang dans les veines de celui qui l’entend.

 

102 Espèce d’ouragan particulier au climat. Le mot local de Wester-North ne saurait donc avoir de synonyme en français.

 

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– Un arbre ! un arbre ! s’écria-t-il ; en avant ! vite ! vite ! vite !

– Un arbre ! répéta Richard en tournant la tête ; et donnant un grand coup d’éperon à son cheval, il lui fit faire un saut qui le porta en un instant à douze pieds de l’endroit menacé.

– Un arbre ! dit M. Le Quoi en se penchant sur le cou de son coursier, et en lui pressant les flancs de manière à lui faire prendre le galop et jetant autour de lui un déluge d’eau et de boue.

– Un arbre ! dit Marmaduke. Que Dieu protège mon en-fant ! et saisissant la bride de la jument d’Élisabeth, qui s’arrêtait pour voir quelle était la cause de ces cris simultanés, il l’entraîna rapidement, et au même instant un bruit semblable à celui du tonnerre annonça la chute d’un des plus grands pins de la forêt, qui venait de tomber à quelques pas derrière eux.

M. Temple se retourna sur-le-champ, pour s’assurer si ceux qui le suivaient étaient en sûreté ; et il vit de l’autre côté de l’arbre Edwards retenant de la main gauche la bride de son che-val, tandis que de la droite il tirait si fortement les rênes de celui de miss Grant, que la tête de l’animal était courbée sur son poi-trail. L’arbre était tombé à environ six pieds devant eux. Les deux animaux tremblaient frappés de terreur, et Louise, pen-chée en arrière sur sa selle, et les mains appuyées sur son vi-sage, semblait l’image du désespoir et de la résignation.

– N’êtes-vous pas blessé ? s’écria Marmaduke.

– Non, grâce au ciel, répondit Edwards. Si l’arbre avait eu des branches, nous étions perdus, et…

Il s’interrompit en voyant miss Grant chanceler sur son cheval, et elle serait tombée s’il ne l’eût soutenue dans ses bras.

 

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On mit pied à terre, on la plaça sur l’arbre qui avait causé cette terreur, et les soins d’Élisabeth lui ayant bientôt rendu la con-naissance, elle se remit en selle ; placée entre M. Temple et Ed-wards, elle se trouva en état de continuer la route.

– Ces chutes d’arbres si subites, dit Marmaduke, sont l’accident le plus dangereux qui puisse arriver dans nos forêts, car elles ne sont occasionnées ni par le vent, ni par aucune cause visible contre laquelle on puisse se mettre en garde.

– La cause de leur chute est évidente, cousin ’Duke, dit le shérif. Un arbre arrive à la décrépitude, ses racines desséchées ne peuvent plus lui transmettre les sucs nourriciers dont il a besoin pour vivre ; sa moelle se change en poussière, l’intérieur de son tronc se consume, et quand une ligne tirée du centre de gravité tombe hors de sa base, la chute devient certaine. C’est une démonstration mathématique, et comme personne dans le pays ne s’entend comme moi en mathém…

– Ce raisonnement peut être fort juste, Richard, dit M. Temple en l’interrompant ; mais comment se précautionner contre ce danger ? Peut-on aller dans les forêts calculer le centre de gravité des pins et des chênes ? Répondez-moi à cela, cousin Jones, et vous rendrez un grand service au pays.

– Un homme instruit peut répondre à tout, répliqua Ri-chard. Il n’y a que les arbres morts qui tombent de cette ma-nière ; n’approchez que de ceux qui sont bien vifs, et vous n’aurez rien à craindre.

– Ce serait nous bannir entièrement des forêts, dit Marma-duke ; heureusement le vent prend soin de les débarrasser de ces hôtes importuns, et il est assez rare qu’on voie un arbre dé-raciné tomber ainsi de lui-même.

 

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Ils doublèrent le pas en ce moment, car la neige commen-çait à tomber avec force, et ils en étaient couverts quand ils arri-vèrent chez M. Temple. Edwards aida miss Temple à descendre de cheval, et Louise, lui serrant la main avec la ferveur de la re-connaissance, lui dit à demi-voix : – Maintenant, monsieur Ed-wards, le père et la fille vous doivent tous deux la vie.

L’orage dura tout le reste de la journée, et avant le coucher du soleil toutes les annonces du printemps étaient évanouies, et tout offrait aux yeux une surface uniforme et brillante de neige.

 

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