Les Portes de l'Enfer

Maurice Level · Chapitre 1 sur 1 · partie 3/5

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Les Portes de l'Enfer

Les Portes de L'enfer

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

La bonne nuit tranquille et calme, au bord de qui meurent les haines, s'était couchée sur lui, comme ces vagues fatiguées à la croupe alourdie qui, le soir, meurent à marée basse, sur le sable doré des grèves…

 

Le Disparu

Depuis huit jours, Gaspard, homme de peine, avait disparu. Son signalement avait été fourni à tous les Parquets. Vainement on avait exploré les berges de la Seine, les terrains vagues où, la nuit, passent sinistres et stridents les coups de sifflet des rôdeurs, les bouges où les escarpes et les filles se réunissent pour préparer leurs crimes… Tout ce qu'on avait pu savoir, c'est que Gaspard était resté deux mois en traitement à l'hôpital, qu'il en était sorti le lundi vers midi, qu'on l'avait vu quelques heures plus tard avec un inconnu, dans un cabaret du quartier. Mais, à partir de ce moment, on perdait sa trace et celle de son compagnon. Comme il n'avait sur lui ni argent, ni bijoux, comme il était brave ouvrier, bon époux et bon père de famille, les recherches devenaient presque impossibles et l'affaire allait être classée, quand, un matin, un homme se présenta dans un bureau de police et demanda à parler au commissaire.

—Monsieur, déclara-t-il, vous cherchez un nommé Gaspard qui, depuis huit jours, n'a pas reparu à son domicile. Je puis vous dire, si vous voulez bien m'accorder quelques minutes d'attention, ce qu'il est devenu. Il me faudra d'abord vous exposer certaines choses qui vous sembleront inutiles, mais que j'estime, moi, indispensables.

Tel que vous me voyez, mal habillé, le linge maculé, la barbe inculte, je ne suis ni un inventeur famélique, ni un ouvrier sans travail qui désire, pour s'abriter durant l'hiver, se faire mettre en prison.

Je suis tout simplement un étudiant en médecine que le parti pris, la méchanceté, ou la sottise d'un examinateur malveillant ont réduit à la misère.

Lorsque j'ai commencé mes études, mes parents étaient, sinon riches, du moins assez à leur aise pour subvenir à mes besoins. Coup sur coup, je perdis mon père et ma mère. Tous mes comptes réglés, je me trouvai seul, sans un ami, à la tête de quelques billets de banque qui, en calculant au plus juste, me permettaient de prendre mon diplôme à la condition, toutefois, de faire vite, et de ne pas manquer un seul examen. Une fois en possession de mon titre de docteur, j'aurais trouvé dans quelque coin perdu, un poste qui m'eût assuré la vie provisoirement. Tout était donc bien et sagement calculé.

Il y a un mois, je me présentai à mon dernier examen. C'est un examen clinique, un de ceux que l'on considère comme une simple formalité. Lorsqu'on a passé des années à l'hôpital, il faut être bien maladroit pour ne pas s'en tirer. Contre toutes les prévisions, je fus refusé. D'après mon examinateur, j'avais fait une erreur grave de diagnostic. J'eus beau discuter, essayer en faisant appel à mes souvenirs, en mettant en valeur tous les symptômes, tous les signes, de défendre mon opinion: ce fut inutile, je fus refusé. Pour tout autre, pour moi-même, quelques mois auparavant, un échec n'eût été qu'un petit froissement d'amour-propre, qu'un retard de quelques semaines. Dans ma situation, il prenait les proportions d'un désastre. Il me restait quinze francs en poche: toute ma fortune. A moins de compter sur une pluie d'or, je ne pouvais plus rien attendre. Les amis de tous les jours m'avaient depuis longtemps quitté: c'était la détresse absolue, complète, irrémissible.

Or, je quittai la salle d'examen avec la conviction que mon malade avait bien ce que j'avais dit, que le professeur se trompait lourdement, que moi, le refusé, j'avais raison! Je m'enfermai dans ma chambre. Toute la nuit, je compulsai mes notes, mes traités de médecine, et ma certitude se précisa encore.

Le lendemain, je retournai à l'hôpital. Salle Ambroise-Paré, lit 27, je vis mon homme. Il était étendu, maigre, hâve, décharné. Sa tête où les pommettes saillaient, s'enfonçait sur l'oreiller blanc. Sur son front moite, les cheveux pendaient rares, ternes, humides. Les lèvres entr'ouvertes laissaient voir les gencives blêmes et les dents qui s'entre-choquaient dans un tremblement continu, tandis que les narines aux ailes dilatées battaient à petits coups pressés, pour aspirer l'air qui fuyait.

Le malade me reconnut et sourit. Pour la seconde fois, je l'interrogeai. Il me répondit de la même voix entrecoupée que j'avais entendue la veille. Pour la seconde fois, je l'examinai: je trouvai les mêmes symptômes et ma conviction se raffermit encore.

Je songeai: c'est l'autre qui se trompe. Cependant, je suis refusé. Réclamer? A quoi bon! Depuis quand donne-t-on raison à un candidat contre son juge?…

Deux, trois jours de suite je revins, et, chaque fois, je sortis avec une conviction plus absolue. En admettant que les symptômes observés pussent être interprétés de différentes manières, la marche même de l'affection venait donner à mon diagnostic une valeur plus probante encore. Si j'avais dit vrai, il était dans la nécessité des événements que mon malade mourût. Un miracle seul pouvait—je ne dis pas même le guérir, mais le prolonger. Et, visiblement, mon malade déclinait, perdait ses forces: ce n'était plus qu'une question de jours.

Je ne suis pas méchant, je vous l'assure. J'ai pleuré mes parents, je ne me suis jamais consolé de leur mort. Mais là, en vérité, je puis dire que j'ai guetté avec une joie sauvage les progrès du mal, que je me suis penché sur cette agonie avec une jouissance véritable.

Pourquoi?… Ce n'était même plus dans le but de faire revenir sur une sentence qui arrêtait mes études, sentence désormais sans appel. J'étais sollicité, poussé par une curiosité affreuse, par une curiosité féroce. Il n'y a qu'un enfant, un assassin ou un savant pour avoir de ces curiosités-là: et j'étais devenu les trois choses à la fois.

Depuis deux jours, l'homme râlait. Des sons rauques sortaient de sa bouche; dans sa poitrine, l'air passait en ronflant; ses doigts, d'un geste lent, tiraient les draps jusqu'au menton—on dit dans les campagnes que c'est signe de mort. On lui avait donné les derniers sacrements. Ses voisins courbés sur leur lit épiaient son hoquet: je triomphais!…

Or, un matin, comme je demandais ainsi que chaque jour à la surveillante:

—Eh bien! notre 27?

Elle me répondit:

—Mais on dirait qu'il remonte!

Je haussai les épaules. Dans son lit, la face moins creuse, le regard plus précis, la respiration moins oppressée, l'homme me sourit presque. Pour la première fois, j'eus une hésitation.

—Est-ce que, par hasard, l'autre aurait dit vrai?… Mais non! C'était impossible!… Pourtant, le lendemain, les jours suivants, le mieux s'accentua. La fièvre tomba, l'appétit revint, le miracle s'accomplit: et ce fut la résurrection.

Une fureur s'empara de moi. Malgré la clarté apparente des faits, mes doutes du début s'étaient évanouis. Contre l'évidence même, je demeurais certain d'avoir raison: il allait mourir, il était impossible qu'il ne mourût pas!

Je me débattais comme un furieux entre les faits et ma conviction. Je sentais, par instants, ma tête s'égarer. A ma fenêtre, je croyais voir les faces grimaçantes, ironiques, de l'examinateur et du moribond, collées aux vitres pour me narguer. Le jour venu, je courais à l'hôpital.

—Le no 27?

—Sortant, ce matin.

Je faillis tomber à la renverse.

Debout dans ses vêtements fripés, encore maigre et débile, mais vivant, enfin, l'homme était devant moi! Il me dit:

—Ah! je reviens de loin! N'est-ce pas, monsieur? Je n'oublierai pas les soins que vous avez eus pour moi pendant ces dernières semaines.

Je dus me faire violence pour ne pas laisser voir l'éclair de mes yeux.

Cet être ressuscité était pour moi une sorte de problème insoluble, l'énigme vivante qui hanterait désormais mes nuits et mes jours. Depuis une semaine, je n'avais presque rien mangé. L'excitation cérébrale seule me soutenait, me faisait avancer.

Devant la porte de l'hospice, je l'attendis:

—Allons, mon brave, venez prendre un verre avec moi, lui dis-je.

Il me suivit, mais ne voulut point me laisser payer; du reste, cela m'eût été impossible, je n'avais plus un sou.

—Venez chez moi, lui dis-je encore, voulez-vous? Je vous examinerai à loisir.

—Certainement, monsieur!

A peine fus-je dans ma chambre, qu'une pensée horrible s'empara de moi. Là, sous l'épaisseur de quelques millimètres de peau, d'os et de muscle, dans les poumons de cet être, était cachée la clé du mystère qui me hantait. Savoir! Je voulais savoir! Je le pouvais!…

Tandis que j'appuyais l'oreille contre lui, j'entendais les battements de son coeur, les crépitements de sa respiration courte, et tout en haut des épaules, un souffle dur comme celui que fait la bouche sur les larges coquilles marines. Derrière mes paupières closes, je devinais par le regard, ce que percevaient mes oreilles: le poumon affaissé, d'un gris bleuté, troué comme une ruche, tacheté par endroits de points nacrés ou blancs, et, par endroits, rugueux comme une nappe sous laquelle traînent des miettes de pain durci…

Je me redressai. D'un bond, je fus près de l'homme. Sur ma table, je saisis un scalpel, et d'un seul coup, je lui coupai la gorge.

Il tomba, sans un cri.

Alors, je l'étendis sur le plancher, et je fis l'autopsie sur le corps pantelant.

… Eh bien! monsieur, j'avais raison! Cet homme était tuberculeux! Par quel miracle avait-il survécu?… Je l'ignore. Mais, en fin de compte, ce n'était point cela qu'on me demandait. Je ne m'étais pas trompé.

Je travaillai tout le jour, toute la nuit, et ainsi, pendant une semaine. Ce matin, j'ai mis le corps dans une malle. Je l'ai descendu avec l'aide de mon concierge, et je l'ai fait charger sur la voiture qui m'attend devant la porte. Vous le trouverez, proprement recousu. Il ne lui manque que les poumons: je les garde.

Quant à l'homme, c'est Gaspard, le disparu que vous cherchez. Voici, monsieur, son histoire et la mienne.

 

Le Baiser

—Oui, ma Soeur, c'est pour une femme qu'il s'est fait ça, mon pauvre petit! Depuis qu'il l'avait connue, il n'était plus le même. Lui d'habitude doux, poli, il était devenu méchant et brusque. Il me contait des histoires pour ne pas me donner sa paye, le samedi. Des fois, je l'attendais jusqu'à des deux heures du matin, et, lorsque je l'avais entendu fermer la porte, et que, tout doucement, pour qu'il ne se doute pas que je le guettais, j'entrais à pas de loup dans sa chambre, je voyais qu'il avait les yeux gonflés et qu'il pleurait, tout en dormant.

D'abord, j'ai cru qu'il avait des ennuis à l'atelier. J'allai chez son patron, et son patron me dit: «Mais non. Seulement, nous remarquons aussi qu'il se dérange, qu'il n'est plus à son travail comme avant. Il doit avoir de mauvaises fréquentations.» Alors, en prenant bien garde qu'il ne s'aperçoive de rien, je l'ai surveillé, et j'ai appris qu'il était avec une fille du quartier, une drôlesse, une fille des rues—excusez-moi—qui, le soir, se promenait sur le trottoir pour chercher des hommes.

Ç'aurait été une ouvrière comme lui, malgré que je sois vieille et que j'aie besoin de ce qu'il gagnait pour vivre, je les aurais mariés. Mais ça!… Pourtant, j'allai la trouver. Je lui dis de me le laisser, que je n'avais que lui. Elle m'a mise à la porte, avec des mots… et, dans l'escalier, je l'entendais qui me criait:

—Te le prendre? Eh bien! tu vas voir si je vais te le renvoyer…

Le lendemain, on me rapporta mon petit sur une civière. Il avait une balle dans la poitrine. A ce que j'ai compris ou deviné, il avait dû se disputer avec elle, rapport à moi, et puis à cause qu'il ne lui donnait pas assez d'argent. Quand il a senti qu'elle s'était assez amusée, qu'elle ne voulait plus de lui, sans penser ni à son mal, ni à moi, ni à rien, perdant la tête, quoi, il a tenté de se suicider. Ah! c'est bien de la peine, à mon âge!

Debout près du lit du blessé, la Religieuse avait écouté sans mot dire. Le malade, dans le coma, happait l'air par petits appels saccadés. La mère continua, toute tremblante:

—Et, qu'est-ce qu'a dit le médecin?… Y a-t-il de l'espoir?

—C'est bien grave, ma pauvre femme, mais il ne faut pas désespérer. Il est jeune… Maintenant, rentrez chez vous. Il ne faut pas, lorsqu'il ouvrira les yeux, qu'il ait l'émotion de vous voir. Soyez sans crainte, il sera bien soigné. Vous pourrez venir un moment demain, tous les jours.

Pleurant plus fort, mais se mordant les lèvres pour que, des autres lits, on n'entendît pas ses sanglots, la vieille s'en alla, se retournant à chaque pas vers la rangée des lits blancs tous pareils.

Un grand silence planait sur la salle. Le soir tombait très doucement. Le bruit, les chuchotements qu'avait fait naître l'arrivée d'un entrant s'étaient tus peu à peu. C'était l'heure où les malades fatigués s'assoupissent. La Soeur s'assit au chevet du blessé.

Elle était toute jeune. Ses yeux étaient clairs, et son regard avait l'étonnement des regards d'enfant. Sa bouche n'avait pas encore pris ce pli que donnent aux lèvres les prières chuchotées sans cesse. Son visage était rose et doux; les cheveux qui, parfois, glissaient de la cornette sur son front, y mettaient un reflet d'or. Cependant, malgré son rire de petite fille, elle savait les mots qui calment les douleurs. Sa voix avait, pour parler aux malades, ces inflexions de tendresse qu'a la voix d'une maman ou d'une soeur aînée.

Vers le milieu de la nuit, le blessé reprit connaissance. La Soeur ne l'avait pas quitté. Il voulait questionner. Elle le fit taire. Il obéit, docile, et s'assoupit encore.

Durant les premiers jours, il la vit ainsi, presque sans cesse, assise près de lui. Il parlait peu, craintif, presque honteux, et demeurait des heures entières immobile, les yeux clos, soulevant seulement les paupières, quand la porte s'ouvrait, puis les refermant aussitôt pour retomber dans sa torpeur.

Dans ces très courts instants, une ou deux fois il avait dit, timidement:

—Ma Soeur…

Et quand la Soeur, penchée vers lui, avait répondu:

—Quoi donc, petit?

Soudain replié sur lui-même, il avait murmuré:

—Rien… Rien…

Un matin, il s'enhardit:

—Dites-moi, ma Soeur, depuis que je suis là, personne n'est venu demander de mes nouvelles?

—Mais si, votre maman, vous savez bien?

—Oui… Mais, en dehors d'elle?

—Non, personne.

Il hocha la tête, et ses cils se mouillèrent.

—Allons, petit, il ne faut pas pleurer.

Mais lui, pris à présent, après son long mutisme, d'un grand besoin de confier sa peine à quelqu'un:

—Ce n'est pas bien… Je peux vous dire tout, vous êtes bonne avec moi… et ça me soulagera de vous causer… Maman ne sait pas, elle croit que j'ai été blessé par accident… Eh bien! ce n'est pas vrai. J'ai voulu me tuer…

La Soeur l'arrêta d'un geste:

—Elle sait…

—Ah!…

Il se tut, puis, hochant la tête:

—Ma pauvre vieille!… Je lui ai fait bien de la peine! Il faut me pardonner… ce n'est pas de ma faute… J'étais si malheureux. Quand cette femme m'a quitté, j'ai cru que je ne pourrais plus vivre. Je l'aimais tant!… Elle aurait fait de moi ce qu'elle aurait voulu… Et vous voyez, elle me sait malade, bien malade à cause d'elle… Elle ne vient pas même me voir. Quand j'épiais, en entendant grincer la porte, c'est elle que j'attendais… je l'espérais. A présent, je suis bien sûr qu'elle ne viendra pas… Je préfère ça… Je ne penserai plus à elle… Je ne l'aimerai plus… Non, je ne l'aime plus…

Des larmes, coulant sur ses joues, démentaient ses paroles.

Il réfléchit, et reprit:

—C'est un grand péché, n'est-ce pas, ma Soeur, que de vouloir se suicider?

—Un très grand péché. Le plus grand.

—Quand on est trop malheureux, cependant… Vous qui avez toujours prié le bon Dieu, vous ne connaissez pas ça…

Elle baissa la tête, joignit les mains, ses épaules parurent frissonner, les ailes de sa coiffe battirent, et d'une voix si basse qu'on ne pouvait savoir si des larmes n'y tremblaient pas:

—Chut… chut… Ne vous fatiguez pas… Reposez-vous, petit…

Le début de la nuit fut bon. Vers deux heures, le malade s'agita.

—Eh bien! dit la Soeur qu'on avait éveillée, qu'est-ce que c'est?… On n'est pas sage?

Il répondit des mots incohérents, la parole dure, saccadée.

Elle avait pris une de ses mains dans la sienne, et de l'autre épongeait son visage couvert de sueur, essayant de le calmer.

Lui, à ce contact, sous cette lente caresse, s'apaisait. Sa voix se faisait moins tranchante, ses paroles moins heurtées, et leur sens devenait plus clair. Il parlait avec, parfois, une intonation de colère.

—Ah! te voilà?… Mais oui. Une autre fois, j'arriverai plus tôt. Je suis allé un peu loin pour t'apporter des fleurs… Pas jolies?… Dimanche, si tu veux, nous sortirons ensemble. On ira déjeuner au bord de l'eau, et le soir, on se couchera de bonne heure. On aura toute la nuit pour s'aimer… Si tu savais comme je t'aime! J'aime tes yeux, tes cheveux, ta peau qui sent bon.

Il disait tout cela d'une voix suppliante, comme une prière passionnée.

Ensuite, il se remit à parler vite, brouillant les mots.

La Soeur, le regard perdu, laissait passer sans les interrompre toutes ces phrases, et c'était comme une musique d'amour, sur qui chantait la prière que ses lèvres machinalement, murmuraient.

Le malade geignait. Tout à coup, comme il semblait près de s'assoupir, il se dressa, d'un brusque coup de reins.

—Qu'est-ce que tu dis?… M'en aller?… Ne plus revenir?…

Il haletait, le souffle court, pénible, rauque, et cette sorte de râle fit tressaillir la religieuse.

Elle prit une lumière, et l'approcha de lui.

Il était blême, avec des yeux troubles et fous. De grandes ombres descendaient de ses joues aux commissures de ses lèvres. Ses tempes semblaient s'être aplaties. Ses cheveux, luisants de sueur, collaient par mèches à son front, et les ailes de son nez aminci battaient à coups précipités, tirant vers elles tout le visage.

Ah! qu'elle les connaissait, ces faces d'agonie tourmentées et terribles, comme si l'âme voulait en une seconde y revivre toute sa vie…

A mi-voix, pour ne pas troubler le repos des autres malades, elle dit à une infirmière:

—Vite… vite… allez chercher l'interne de garde, l'aumônier… le 6 est bien mal…

Elle s'était agenouillée près du lit:

—Mon Dieu! que votre volonté soit faite, mais pardonnez à cet enfant.

L'agonisant avait pris ses mains dans les siennes, et délirait encore, mais d'une voix lointaine, lointaine…

—Reste… Je te donnerai tout ce que tu voudras… Pourvu que tu ne me quittes pas… Si tu me laisses, je mourrai… Viens…

D'un geste lent, il attirait la Soeur vers lui.

—Viens…

Arc-bouté sur ses coudes, il se souleva:

—Viens… viens…

Sa tête effleurait le front de la religieuse. Le cou tendu, il se pencha vers elle.

—Viens… Je t'adore…

Il frôlait ses yeux et ses joues… Il descendit jusqu'à ses lèvres:

Elle eut un tressaillement, se raidit et voulut l'écarter.

Mais lui, la saisit aux épaules, et, traînant son rêve jusqu'au seuil de l'éternité, implora:

—Oh! reste… je t'aime…

… Elle ferma les yeux, et inclina la tête. Le mourant prit sa bouche et la meurtrit d'un baiser silencieux, profond, un de ces grands baisers où les êtres se mêlent, un baiser pareil à ceux qu'il avait appris entre les bras de la prostituée.

Sous la caresse, les lèvres de la Soeur s'étaient disjointes et tremblaient… d'une dernière prière ou d'un premier frisson?… ayant, en souvenir peut-être d'un amour défunt, prêté sa chair de vierge à cette illusion d'adieu.

 

Le Rapide de 10 h. 50

—Comment ça, vous nous quittez? me dit l'infirme…

—Il le faut. Je dois être à Marseille lundi matin. Je prends ce soir, à la gare de Lyon, le rapide de 10 heures 50. C'est un bon train… Mais, vous devez le connaître, puisque, si je ne me trompe, avant votre maladie, vous étiez employé au P.L.M.?

Il ferma les yeux, et, devenu soudain très pâle, murmura:

—Oui… je le connais… oh! oui!…

De grosses larmes coulaient sur ses joues. Il se tut un instant, et reprit:

—Personne ne le connaît mieux que moi!…

Croyant que le seul souvenir de son ancienne profession l'avait attendri, je lui dis:

—Ah! c'est un beau métier! Un métier intelligent!

Il tressaillit, et, son corps paralysé tendu dans un effort violent, les yeux secs, mais remplis d'angoisse, protesta:

—Oh! monsieur! Ne dites pas cela! Un beau métier?… Vous voulez dire un métier de terreur et de mort… Un métier d'épouvante et de cauchemars… Tenez… Je ne vous suis rien, pourtant, faites-moi un plaisir… Prenez le train que vous voudrez, mais pas celui de 10 heures 50…

—Pourquoi? fis-je en souriant. Seriez-vous superstitieux?

—Je ne suis pas superstitieux… Je suis simplement le mécanicien qui conduisait le rapide 17 le jour de la catastrophe du 24 juillet 1894. Et, c'est un tel souvenir dans ma vie, que rien ne pourra jamais l'effacer de ma mémoire…

Nous étions partis de la gare de Lyon à l'heure réglementaire, et nous roulions depuis deux heures environ.—Il avait fait une journée étouffante.—Sur la plate-forme de la machine, malgré la vitesse considérable à laquelle nous marchions, l'air nous arrivait dans la figure, lourd, écoeurant. Un vrai temps d'orage, quoi…

Tout d'un coup, comme si l'on avait tourné le bouton d'une lampe électrique, tout s'éteignit dans le ciel. Plus une étoile. Plus de lune, et de grands éclairs qui rayaient la nuit d'une clarté si violente et si blanche, qu'après eux l'obscurité semblait aussi épaisse que de l'encre.

Je dis à mon chauffeur:

—Ça y est! Il va pleuvoir!

—Il ne sera que temps! C'est à n'y plus tenir dans cette fournaise. Par exemple, il faudra faire attention aux signaux.

—Pas peur! J'ouvre l'oeil!

Cela tonnait si fort que je n'entendais plus ni le fracas des roues, ni le souffle de la locomotive.

La pluie ne venait toujours pas, et l'orage se rapprochait. Nous filions dans sa direction. On aurait dit que nous courions après.

On a beau n'être pas poltron, cela fait tout de même quelque chose de se sentir lancé dans la tourmente sur cette bête d'acier qui fonce comme une folle.

Devant nous—oh! pas à cent mètres—un éclair piqua droit au sol, et il flambait encore devant moi, qu'une détonation terrible retentit, puis une autre, si déchirante, que je fermai les yeux, et m'abattis sur les genoux.

Je demeurai ainsi quelques secondes, ahuri, assommé, dans cette espèce de torpeur où doivent se trouver les gens après un formidable coup de poing sur la nuque.

Enfin, je revins à moi. J'étais toujours sur les genoux, le dos appuyé à la paroi de la plate-forme. Il me semblait que je revenais de centaines de lieues. J'essayai de me relever. Impossible. Mes jambes restaient sous moi, molles, impuissantes. Je crus m'être cassé quelque chose dans ma chute. Pourtant, je n'éprouvais aucune douleur, si légère fût-elle. Je voulus, m'aidant de mes mains, me redresser… Mes bras pendaient inertes à mes côtés!

J'étais là, affolé, avec cette sensation vraiment extraordinaire que mes bras ni mes jambes n'étaient plus à moi; que je ne leur commandais plus… ou qu'ils ne voulaient plus m'obéir… que c'étaient des choses sans vie, tout comme mes vêtements que le vent soulevait… Je ne sais quel sentiment ou quelle force m'empêchaient d'ouvrir les yeux.

Nous roulions à toute vitesse. L'orage grondait encore, mais moins rude, plus éloigné. La pluie tombait. Je l'entendais crépiter sur l'acier, et je sentais des gouttes tièdes sur ma figure.

Une grande détente s'était faite en moi. Je me sentais vraiment bien, tout à fait bien, un peu las seulement. Le souvenir de mon métier, de mon travail, m'arracha cependant à ma somnolence, et, ne comprenant pas encore par quel étrange phénomène j'étais comme paralysé, j'appelai mon chauffeur pour qu'il m'aidât à me relever:

Pas de réponse!

Il y a un bruit étourdissant sur une machine en vitesse. Je le hélai plus fort.

—François! Hé! François! Un coup de main!…

Rien! Alors, une angoisse me prit. J'eus peur. Peur de qui? de quoi?… Je ne savais pas… J'ouvris les yeux et je poussai un hurlement: oui, je dus hurler d'épouvante.

La plate-forme était vide. Mon chauffeur avait disparu!

Dans cette seconde, avec une rapidité, une clarté surprenantes, tout ce qui s'était passé depuis le coup de tonnerre m'apparut.

La foudre avait éclaté sur nous, tuant mon chauffeur qui avait roulé sur la voie. Moi, j'étais paralysé!…

Non, monsieur, quand je serais savant et que je chercherais des mots et des mots, nulle parole au monde ne saurait vous donner une idée de la terreur qui s'empara de moi.

Au feu, les soldats voient tomber leurs camarades autour d'eux, et n'en demeurent pas moins à leur poste, l'arme à la main. Mais ils savent d'où vient le coup qui les frappe. Ils regardent les corps effondrés. Ils redoutent la balle, et l'attendent pourtant. Mon compagnon à moi m'avait été enlevé comme par magie, arraché!… volatilisé!…

Ceci n'est rien encore. A peine cette première vision se fût-elle précisée, qu'une autre monta, et celle-là si terrible que je ne puis l'évoquer sans frémir.

Derrière moi, dans leurs wagons, deux cents voyageurs dormaient ou conversaient paisiblement; deux cents êtres humains emportés dans une course vertigineuse; deux cents, qui galopaient vers la mort, car ils n'avaient pour les conduire qu'une chose inerte et sans force, incapable même d'étendre un bras, un paralytique… un infirme… Moi!…

Et plus mon corps était incapable d'agir, plus ma pensée jonglait avec les visions, les souvenirs.

D'abord, ce fut le profil même de la ligne qui m'apparut. Devant moi, je voyais les rails luire sous le reflet de la lune. Nous filions! Nous filions!… Ah! je la retrouvais cette sensation de vitesse que l'habitude vous fait oublier! Le train passa comme un éclair dans une petite gare. Si vertigineuse que fût sa course, j'eus cependant le temps de distinguer dans un bureau, sur le quai, un employé qui sommeillait près de l'appareil télégraphique. Une ou deux trépidations sur la plaque tournante; le claquement des disques; la voie rayée par les rails entrecroisés, soudain plus large puis plus rétrécie… la tranchée profonde, et, de nouveau, la course dans la nuit…

Après, ce fut le tunnel où nous nous engouffrâmes dans un galop d'ouragan… Encore une fois la route libre. Maintenant, car je savais où nous étions, je songeais:

—Cette fois, nous déraillons. Dans deux minutes, nous arrivons à une courbe si accentuée qu'à l'allure où je roule, nos roues vont chasser hors du rail…

Le bon Dieu, sans doute, ne voulait pas que ce fut là encore. La machine, tout le train pencha… les rails grincèrent sous les roues affolées… et nous passâmes!…

Cette rampe avait été ma grande terreur. Je respirai. Les feux n'étant plus alimentés allaient s'éteindre… La machine s'arrêterait… Le garde-freins accourrait en tête du train… Je lui dirais ce qui avait eu lieu… Il poserait des pétards à l'avant et à l'arrière… Nous étions sauvés!…

Mais mon calme ne dura pas longtemps! Nous venions de brûler une gare, quand je vis une chose qui fit se dresser mes cheveux: le disque était fermé. La voie sur laquelle je m'engageais n'était pas libre…

Dès cet instant, comment je ne suis pas devenu fou, je ne sais pas. Imaginez ce qui peut se passer dans le cerveau d'un homme qui, lancé sur une locomotive à plus de cent à l'heure, est averti qu'un obstacle lui barre la route!…

Rien n'existait plus en moi que cette pensée:

—Si tu n'arrêtes pas, tu vas aller t'écraser avec tout ton train!— Pour éviter cette effrayante chose, il faudrait un geste! le simple geste de saisir les leviers qui sont à cinquante centimètres de toi… Mais ce geste, tu ne le feras pas. Tu ne peux pas le faire… et tu verras tout… tu assisteras au drame… tu vivras cette agonie cent fois plus effroyable que toutes les morts, d'apercevoir devant toi la chose sur laquelle tu iras te broyer… de la regarder grandir… de courir sur elle!…

Je voulais fermer les yeux… Je ne pouvais pas. C'était plus fort que moi, plus fort que tout. Il fallait… Et j'ai vu, oui, monsieur, j'ai vu! Je devinai l'obstacle avant même qu'il apparût. Bientôt, je n'eus plus de doute… C'était un train en détresse qui obstruait la voie. Je distinguai son ombre et ses feux d'arrière! Ça approchait… Ça approchait. Est-ce que je sais pourquoi je hurlai: «Au secours! Arrêtez!…» Qui pouvait m'entendre? Ça approchait. Tout était mort en moi, sauf la tête. Et celle-là vivait de l'effroyable vie de mes yeux qui voyaient dans la nuit, de mes oreilles qui percevaient tous les bruits par-dessus le ronflement des roues; de ma volonté qui me lançait des ordres affolés, telle un chef qui essaie de ramener ses soldats en déroute.

Ça approchait!… Plus que cinq cents mètres… Plus que trois cents… Des ombres couraient sur la voie… plus que cent… Cent mètres, autant dire un éclair!… C'était la fin!… La rencontre… Le charnier… l'écrasement!…

Ah! monsieur! celui qui n'a pas vu ça!…

… Je suis revenu à moi sous un amas de décombres. Des appels affreux passaient dans la nuit. Je distinguai dans les champs des gens qui couraient en portant des lanternes, d'autres qui, dans leurs bras, soulevaient des blessés… et des cris… des pleurs…

Je voyais, j'entendais tout cela. Je ne souffrais pas. Je ne pensais pas… Je n'appelais pas à mon secours…

Entre deux poutres qui se croisaient au-dessus de ma tête, si près que mes lèvres les effleuraient, je regardais seulement un coin de ciel très doux, très pur, où une toute petite étoile tremblait, claire, jolie… et qui m'amusait…

 

Illusion…

Blême de froid, serrant au fond des poches les quelques sous qu'il avait récoltés depuis le matin à ouvrir et fermer les portières, la tête inclinée sur l'épaule, pour tenter d'échapper à la bise, le mendiant rôdait parmi la foule, trop las pour implorer les passants, trop glacé pour oser tendre sa main nue.

La neige descendait en tout petits flocons obliques, qui s'accrochaient dans sa barbe, ou fondaient dans son cou. Il ne s'en apercevait point et songeait:

—Si j'étais riche, une heure…—Je voudrais une voiture!…

Il s'arrêta, réfléchit un peu, hocha la tête, et se répondit à lui-même:

—Et puis après?…

Il reprit son rêve. Et toujours, à peine l'avait-il formulé, il haussait les épaules.

—Ce n'est pas cela! Est-il donc si difficile de trouver une minute de vrai bonheur…

… Comme il allait ainsi, il vit, sous le porche d'une maison, un autre mendiant qui grelottait, les traits tirés, la main tendue, demandant d'une voix si triste et si faible, qu'elle se perdait dans le murmure de la rue:

—La charité, s'il vous plaît… La charité…

Auprès du mendiant, un chien était assis, un pauvre chien au poil mouillé qui, transi, tremblant sur ses pattes, jappait très doucement en agitant la queue. Il s'arrêta. Le chien, devant cet autre compagnon de misère, jappa plus fort et le frôla de son museau.

Lui, regardait le mendiant, ses haillons, ses souliers éculés, ses pauvres mains bleuies de froid, sa face impassible, sa face livide aux yeux clos, et la pancarte grise qui s'étalait sur sa poitrine avec ce mot: «Aveugle.»

L'aveugle, sentant un homme arrêté près de lui, redit son refrain lamentable:

—Ayez pitié, monsieur… La charité…

Le mendiant demeurait immobile. Les passants pressaient le pas et détournaient la tête. Une femme emmitouflée de fourrures, suivie d'un valet en livrée qui l'abritait d'un parapluie, traversa la voûte, marchant vite, sur la pointe des pieds, garantissant sa bouche avec son manchon, et s'engouffra dans sa voiture.

L'aveugle murmurait toujours de sa voix monotone:

—Charité… S'il vous plaît…

Mais nul n'y faisait attention. Alors, le mendiant prit dans sa poche quelques sous, et les lui tendit. Le chien, voyant son geste, aboya de plaisir. L'aveugle referma ses doigts tremblants et dit:

—Merci, monsieur… Le bon Dieu vous le rende…

En s'entendant nommer «monsieur», le mendiant fut sur le point de s'écrier:

—Non! Pas monsieur, mon pauvre vieux! C'est un miséreux comme toi qui t'a écouté…

Mais il se tut, et sachant, lui, parler aux pauvres, répondit:

—Il n'y a pas de quoi, mon brave homme…

—Vous êtes bien bon, monsieur…, il fait si froid, d'avoir sorti la main de votre poche pour me donner. La saison n'est pas tendre aux infirmes!… Si vous saviez!…

Une immense pitié descendit dans le coeur du mendiant qui balbutia:

—Je sais… je sais…

Puis, oubliant devant cette infortune son infortune à lui, il ajouta:

—Vous êtes aveugle de naissance?

—Non… c'est avec l'âge, que c'est venu… Aux Quinze-Vingts, on m'a dit que c'était une maladie de vieillesse… la cataracte, qu'ils appellent, je crois… Mais je sais bien, moi, que ce n'est pas la vieillesse seulement qui m'a mis là!… C'est à force de souffrir, de pleurer… J'ai trop pleuré…

—Vous avez donc été bien malheureux?…

L'aveugle joignit les mains:

—Oh! monsieur!… Dans l'espace d'une année, j'ai perdu ma femme, ma fille, mes deux fils… tout ce que j'aimais… tout ce qui m'aimait… J'ai failli mourir moi-même, puis, j'ai guéri… Mais, je ne pouvais plus travailler… Alors, la misère est venue… la grande misère… Je ne mange pas tous tes jours, allez!… Je n'ai rien pris depuis hier qu'un bout de pain dont j'ai donné la moitié à mon chien… Avec ce que vous m'avez donné, je m'en achèterai un peu pour ce soir et demain.

Tout en l'écoutant, le mendiant remuait les sous au fond de sa poche. Il les tâtait, les palpait, distinguant au toucher les gros des petits. Il en compta vingt-trois. Alors, il dit:

—Venez avec moi. Il fait trop froid ici. Je vais vous emmener manger quelque chose.

L'aveugle rougit de plaisir, et balbutia:

—Oh! monsieur… vous êtes trop bon…

—Venez…

Il le prit par le bras, évitant de le frôler de ses bandes, pour que l'autre ne sentit point l'étoffe humide et trop légère: et ils se mirent en route. Le chien, le nez au vent, l'oreille vive, attentif, se faufilait entre les passants, tirant brusquement sur sa chaîne pour traverser au milieu des voitures. Ils marchèrent ainsi longtemps, puis s'arrêtèrent devant un petit restaurant, dans une rue obscure.

Le mendiant ouvrit la porte, et dit à l'aveugle:

—Entrez…

Ensuite, ayant cherché une table près du poêle, il le fit asseoir, et s'assit près de lui.

Des ouvriers, silencieux, mangeaient dans de petites assiettes lourdes. L'aveugle ayant détaché la laisse de son chien tendit les mains au feu, et soupira:

—Il fait bon, ici…

Le mendiant appela la fille qui servait et lui dit:

—Une soupe et du bouilli.

La bonne demanda:

—Et pour vous?…

—Rien.

Quand la soupe qui sentait bon les légumes et la viande fut devant lui, l'aveugle se mit à manger, lentement, sans parler. Le mendiant le contemplait, coupant de petits bouts de pain qu'il tendait au chien, sous la table. La soupe et la viande finies, il dit:

—Buvez un verre, ça vous donnera des jambes!

Ensuite, il héla la servante:

—Combien?

—Un franc cinq.

Il paya, laissa deux sous de pourboire, et fit lever son compagnon. Quand ils furent de nouveau dans la rue, il demanda:

—Est-ce loin, là où vous logez?

—Où sommes-nous?

—Près de la gare Saint-Lazare.

—Encore assez… Je couche dans un hangar, de l'autre côté de l'eau.

—Eh bien! je vais vous faire un bout de conduite.

L'aveugle remerciait toujours. Lui répliquait:

—Non… non… ça ne vaut pas la peine…

Sans qu'il s'expliquât pourquoi, il se sentait heureux, profondément heureux, plus heureux qu'il ne se souvenait d'avoir jamais été. Il marchait, perdu dans un rêve, ne songeant même pas que, lui non plus, n'avait pas mangé depuis la veille, qu'il n'avait pas un abri où coucher, oubliant sa misère, ses loques, et qu'il était un mendiant. De temps en temps, il disait doucement à l'aveugle:

—Je ne vais pas trop vite?… Vous n'êtes pas fatigué?…

L'aveugle, humble et reconnaissant, répondait:

—Non… oh! non, monsieur!…

Et lui, souriait de s'entendre appeler ainsi, bercé par cette illusion qu'il donnait à l'autre, et que l'autre lui rendait, d'être un heureux, un riche charitable…

Sur les quais, l'aveugle, sentant la fraîcheur de l'eau voisine, lui dit:

—Maintenant, je trouverai bien mon chemin tout seul. J'ai mon chien.

—Oui, je vais vous laisser, fit le mendiant, d'une voix grave.

Car une étrange pensée venait de naître en lui: ce mirage qu'il avait tant et si souvent souhaité, ne venait-il pas de se produire? N'avait-il pas eu quelques instants l'illusion du bonheur?… Ce que, dans son imagination, ni le luxe entrevu, ni la bonne chère, ni l'amour, n'avaient pu lui procurer, la route faite auprès de ce très humble ne venait-elle pas de le lui offrir?… Cet aveugle se douterait-il qu'il s'était appuyé au bras d'un mendiant pareil à lui? Lui-même n'avait-il pas pu se croire riche, et retrouverait-il jamais la joie profonde, sans mélange, de ce soir?…

Tandis qu'il songeait, son rêve semblait se troubler. La réalité revenait. Il dit une seconde fois:

—Oui… je vais vous laisser.

Ils étaient parvenus au milieu du pont. Il s'arrêta, fouillant encore dans ses poches, pour voir s'il n'y retrouverait pas quelques sous… Plus rien…

Alors, il prit la main de l'aveugle, la serra longuement, et, comme l'autre lui disait:

—Merci, monsieur… Dites-moi votre nom, pour que je le répète dans mes prières…

Il lui murmura, presque bas:

—Ce n'est pas la peine… Rentrez maintenant… C'est moi qui suis très heureux… Au revoir…

Il fit quelques pas, s'arrêta, regardant fixement l'eau qui frissonnait devant lui, dit encore d'une voix plus forte:

—Au revoir…

Et, brusquement, enjamba le parapet…

… Un grand bruit d'eau… des appels: «Au secours!… Courez sur la berge!»

L'aveugle, immobile, bousculé par les gens qui galopaient, cria:

—Qu'est-ce que c'est?… Qu'est-ce qu'il y a?…

Un gamin qui l'avait presque renversé en le heurtant, répondit sans s'arrêter:

—Un mendigot qui vient de piquer une tête!

Alors, d'un geste las, il haussa les épaules, et murmura:

—Il a eu au moins le courage, celui-là!…

Puis, du bout du pied, il toucha les flancs de son chien, et se remit en route, tâtant le sol de son bâton, la face tendue vers le ciel, les reins cambrés… sans savoir…

 

Un Savant

Nadal, le grand Nadal, professeur à la Faculté de médecine, membre de l'Institut, grand-officier de la Légion d'honneur, allait mourir.

Depuis quarante ans, il avait été la gloire et l'orgueil de sa profession. Fils d'ouvriers, il s'était élevé, par la seule puissance de son travail, aux plus hautes dignités. Les plus sévères s'inclinaient devant sa probité scientifique, les plus pauvres devant son inépuisable bonté. Il aurait pu être millionnaire, et vivait à peine à son aise dans un appartement modeste de la rive gauche. Par tous les temps, été, hiver, il s'en allait à pied dans les quartiers populeux, s'asseyant au chevet des plus humbles.

Avec lui, disparaissait une belle figure, un de ces rares échantillons d'humanité qui, à eux seuls, consolent de toutes les laideurs de la vie. Son existence avait été celle d'un savant et d'un sage. Sa fin avait l'harmonie calme d'un beau soir.

Quand il sentit que la mort était là, il manda auprès de lui ses élèves préférés.

Lorsqu'ils furent tous rassemblés autour de son lit, il leur fit signe d'approcher, et, le corps plié en deux, les bras ramenés en avant, les doigts un peu crispés à la couverture, il demeura quelques instants silencieux.

Déjà des ombres grises descendaient de son immense front jusqu'aux lignes pâles de son visage.

Dans un coin, un vieillard pleurait en silence. Les autres se taisaient, recueillis.

Il ouvrit les yeux, et, de cette belle voix large et grave que connaissaient si bien les pauvres qu'il avait consolés et ses disciples dont il avait façonné le cerveau, il parla:

—Mes chers amis, je vous remercie profondément d'être venus écouter les dernières recommandations du vieux maître qui s'en va.

Il s'arrêta, cherchant les mots. Sa voix un instant vivante et claire s'assourdissait. Les phrases qui, jadis, venaient en foule sous les lèvres, imagées, fortes, précises, semblaient fuir.

Un de ses élèves lui dit très doucement:

—Maître, il ne faut pas vous fatiguer…

Il releva la tête, passa ses doigts sur ses tempes, et reprit:

—Je ne me fatigue pas… Ce n'est pas encore la mort qui étouffe ma voix et embarrasse ma parole… c'est la peur!…

Tous, à ce mot qu'il n'avait jamais prononcé, se regardèrent, interdits.

Il ajouta:

—Oui… la peur… la peur de ce que je vais vous dire, car c'est une si effrayante chose, que mon poil se hérisse à la seule pensée de vous le révéler, et que vous-mêmes serez glacés d'effroi lorsque vous l'aurez entendu!…

Approchez… c'est toute ma vie que je vous livre… tout mon crime que je vais expier.

J'ai vu des meurtriers… J'ai vu des parricides… Il n'est pas un seul des plus infâmes criminels que je ne tremble de retrouver là-bas…

Écoutez-moi…

Tous ici, vous savez, pour en avoir partagé parfois les travaux, à quelle recherche j'avais consacré ma vie. Vous savez avec quelle opiniâtreté sauvage j'ai voulu découvrir la nature du cancer, son traitement, sa guérison… J'ai passé des jours et des nuits penché sur des cultures, enfermé dans mon laboratoire. J'ai connu toutes les affres des inventeurs… vous les avez ressenties avec moi. Puis, un beau jour, quand, à force de travaux, de calculs, d'essais, nous fûmes arrivés à un résultat… souvenez-vous… J'ai fait la première application de mon sérum.

Je vous demandai sur l'honneur de n'en souffler mot à âme qui vive. Dieu m'est témoin qu'alors, je n'avais aucune intention coupable. Je voulais seulement pouvoir poursuivre mes essais dans le calme et dans le recueillement. Vous-mêmes ignoriez sur quel sujet j'expérimentais, et nul de vous ne chercha à le savoir…

Il prit sa tête entre ses mains, appuyant sur ses yeux comme pour écraser une vision passagère, et reprit d'une voix forte:

—Eh bien! La malade traitée par moi guérit!…

Croyant d'abord à une simple coïncidence, j'hésitai à vous en faire part. Je tentai donc une seconde expérience, une troisième… dix… vingt… trente!… toutes furent concluantes!

N'ayant dit, ni aux malades, ni à leur entourage de quel mal ils étaient atteints, ils ne purent colporter les cures merveilleuses. Et je fus seul au monde, seul, à savoir quelle chose formidable j'avais découverte!…

Pour la seconde fois, il se tut, et soupira:

—C'est épouvantable!

Tout autre, à ma place, aurait exulté de joie. Un orgueil sans limites aurait inondé son coeur… Pas moi! Il se produisit en moi une chose extraordinaire… Il me sembla qu'un vide immense venait de se creuser dans ma vie, que, brusquement, tout ce qui en faisait le but, la raison, avait disparu!

Songez que pendant trente ans, toutes mes journées, toutes mes veilles avaient été hantées par ce seul problème: la guérison du cancer! Et voilà que d'un coup ma pensée ne savait plus où s'accrocher, mon activité sur quel champ se déployer!

J'avais suivi cet effroyable mal ainsi qu'un jardinier patient suit le bourgeon dont les feuilles s'entr'ouvrent insensiblement. Certes, j'avais compati aux douleurs des hommes, mais—je m'en rendais bien compte à présent—la maladie m'intéressait bien plus que le malade.

Chose horrible! J'éprouvais plus de plaisir, de volupté, à étudier le fléau qu'à le combattre!…

Maintenant, c'était fini. Envolées les heures longues et légères durant lesquelles je travaillais comme travaille un poète qui suit son rêve. Au lieu du soin de chaque jour, de l'angoisse de chaque seconde; au lieu de ces sensations du joueur qui, de loin, accompagne des yeux sur un champ de courses le galop du cheval qui porte sa fortune, au lieu de tout cela… quelques centimètres cubes de liquide sous la peau, et la guérison brutale… stupide!…

Vous n'osez plus me regarder! Vous détournez la tête… Pourtant, vous ne savez pas tout, et je veux tout vous dire.

Sa voix faiblissait. Son front se couvrait de sueur. Il demanda: «A boire!» et vida d'un trait le verre d'eau qu'on lui tendit. D'un revers de manche, il essuya ses lèvres, et reprit, parlant vite:

—Je me hâte, car il faut que j'aille jusqu'au bout. Vous tous qui êtes ici, rappelez-vous ce jour où je vous déclarai tristement: Notre expérience n'a rien donné… pas un semblant de résultat… Tout est à refaire.

Vous m'avez cru. Hélas! vous m'avez plaint, et je mentais! Ici se place l'épisode le plus effroyable de mon effroyable forfait.

Il tourna lentement la tête vers le vieillard qui, tout à l'heure, pleurait en silence:

—Ecoute, Dornoy, viens ici… viens tout près… C'est à ce moment que ta femme se mourait du cancer… ta femme, la compagne adorée de toute ta vie… celle qui avait, près de toi, traversé souriante les plus dures épreuves, et que tu chérissais par-dessus tout… Je t'ai vu chez moi, dans cette chambre, un soir, sanglotant, car tu la savais perdue, et tu disais:

—Pourquoi ai-je appris tant de choses, puisque tout ce que j'en retire aujourd'hui, c'est la certitude que nulle puissance au monde ne saurait la sauver!

En t'écoutant, des pensées diaboliques me vinrent. Je l'avais, moi, cette puissance surhumaine, je l'avais!… Mais la voix mauvaise, la hideuse voix de l'implacable curiosité scientifique, hurlait si fort à mes oreilles, que je n'entendais plus celle de ma conscience. Je luttais, cependant. Je fus sur le point de crier: «Tiens! Voilà! Prends! ta femme est sauvée!…» Tu as murmuré: «Donne-moi de ton sérum… qu'il soit dit que j'ai tout essayé…» Et, soudain, je me suis senti de marbre. Plus une fibre de mon coeur n'a tressailli, et je t'ai répondu: «A quoi bon?… Ce serait augmenter ses souffrances!…»

Tu es parti, et, quand la porte se fut fermée sur toi, je courus à mon laboratoire, et, pour être certain de ne pas succomber à la tentation, je brisai mes tubes… j'écrasai mes cultures… je déchirai tous mes papiers, afin que, moi vivant, nul ne pût retrouver la trace de ma découverte… et de mon crime. Sûr enfin que mon secret était à tout jamais enseveli, que désormais je pourrais encore suivre ce mal hideux et guetter son allure, je repris mes recherches, sur d'autres bases… de nouveau séparé du monde par l'ivresse égoïste de la recherche!

Mais—et ce fut le début de l'expiation—toujours je revenais à mon point de départ. Toujours je voyais devant moi ce que j'avais cru déchirer, et dont je n'avais rien détruit, car ma pensée ne s'en pouvait plus détacher. La recherche était sans charme pour moi, puisque à peine le problème posé, j'en trouvais la solution….

Pour la première fois de ma vie, je dus cesser tout travail!

Il prit un temps, cherchant à ressaisir sa respiration qui devenait sifflante et courte:

—Tel est mon crime, le plus effroyable des crimes, car c'est un crime contre l'humanité tout entière.

Pour que ma punition soit complète, il faut que vous sachiez ce qu'était le remède. Vous le publierez. Mais, je vous supplie, je vous ordonne de n'y pas mêler mon nom. Je ne mérite pas cette gloire.

Il suffoquait. Quelqu'un voulut le soulever dans son lit. Il le repoussa, et, la face tordue, les yeux fixes, il haleta avec une telle autorité que tous obéirent:

—Écrivez! La fabrication de mon sérum est fondée sur ce fait qu'une solution…

Il se rejeta brusquement en arrière, la bouche grande ouverte, la face terreuse. Insensiblement, il glissa sur ses oreillers; d'un geste lent, ses mains plissèrent le drap, un frisson le secoua…

… Alors, celui qui, tout à l'heure, avait pleuré, celui dont il avait laissé mourir la femme, se pencha vers lui, mit les doigts sur ses yeux éteints, ferma ses paupières, et, doucement, d'une voix sans colère, mais qui tremblait un peu, dit aux autres:

—C'est fini… Allez… Je reste auprès de lui…

 

«Mes Yeux»

Debout dans sa large capote d'hôpital qui la faisait paraître plus maigre encore, la petite malade se tenait immobile au pied de son lit.

Elle avait une figure mince, avec des yeux bleutés si grands que tout son visage en était éclairé: des yeux douloureux, profonds et bistrés. De ses joues pâles, piquées de rouge aux deux pommettes, un sillon descendait, chemin que les pleurs avaient tracé.

Quand l'interne s'arrêta devant elle, elle inclina la tête.

—Eh bien! petite 4, qu'est-ce que l'on me dit? Vous voulez sortir?

Elle répondit, presque bas:

—Oui, monsieur…

—Ce n'est pas raisonnable. A peine si vous vous levez depuis huit jours! Avec le temps qu'il fait, vous allez retomber malade. Attendez. Vous n'êtes pas malheureuse, ici?… Personne ne vous fait de misères?

Du même ton humble et très doux, elle répondit encore:

—Non… Oh! non, monsieur…

—Alors?…

Cette fois, avec un peu plus d'énergie dans la voix, elle dit:

—Il faut que je sorte.

Et, parlant vite, allant au-devant de la question, elle continua:

—C'est aujourd'hui la Toussaint. J'ai promis d'apporter des fleurs sur la tombe de mon ami… J'ai juré… Il n'a plus que moi… Si je n'y allais pas, personne n'y viendrait… J'ai juré…

Une larme glissait sous sa paupière. Elle l'écrasa du doigt.

Un peu ému par cette douleur craintive, peut-être par curiosité, peut-être machinalement, ou bien encore pour ne pas rester coi et s'en aller sans un mot de pitié, l'interne demanda:

—Il y a longtemps qu'il est mort?

—Un an bientôt…

—De quoi? Savez-vous?…

Elle parut soudain plus menue, ses épaules semblèrent plus rentrées, ses mains plus blêmes, et, les yeux mi-clos, les lèvres tremblantes, murmura:

—Il a été exécuté…

L'interne se mordit les lèvres, et dit très bas:

—Oh! pardon, ma pauvre petite. Puisque vous le voulez absolument, sortez… Ne prenez pas froid. Vous rentrerez demain.

… La grille de l'hôpital franchie, elle frissonna.

C'était une matinée chagrine d'automne. De l'eau suintait le long des murs. Tout était gris: le ciel, les maisons, les arbres dénudés et l'horizon brumeux où les gens passaient vite, fuyant la tristesse des rues.

Comme elle était tombée malade en plein été, elle portait une jupe très mince, un pauvre caraco de toile claire. Le ruban froissé qui entourait son cou décharné la faisait encore plus lamentable. Jupe, corsage, ruban que le soleil, peut-être, faisait sourire, et qui semblaient pleurer dans le jour hésitant…

Elle se mit en marche d'un pas indécis, s'arrêtant à chaque minute, essoufflée et la tête lourde. Les gens qui la croisaient se retournaient quelques secondes. Elle semblait hésiter, prête à parler, puis, peureuse, regardant de droite et de gauche, reprenait son chemin… Elle traversa ainsi la moitié de Paris. Sur les quais, elle resta immobile, contemplant le flot lourd et boueux. Un grand froid la secoua, et craignant de ne plus pouvoir avancer, elle se remit en route.

La place Maubert, l'avenue des Gobelins franchies, elle se sentait presque chez elle, dans son quartier. Bientôt, elle rencontra des figures de connaissance, des gens qui, la voyant passer, disaient:

—Mais… est-ce que ce n'est pas la maîtresse de Vandat?… Qu'elle est changée!…

—Quel Vandat?

—Mais Vandat l'assa….

Elle pressait le pas, crispant ses doigts sur sa face pour ne pas entendre la fin du mot…

Le jour commençait à décroître quand elle arriva devant l'hôtel borgne où elle demeurait avant sa maladie. Elle entra. Des souteneurs et des filles jouaient aux cartes dans le petit café d'en bas. Dès qu'ils la virent, ils s'écrièrent:

—Tiens! Voilà «Mes Yeux»! (On l'appelait ainsi, autrefois.) Tu prends quelque chose, «Mes Yeux»? Assieds-toi…

Un peu émue, suffoquée par la fumée qui flottait épaisse et âcre, elle toussa, soudain très rouge, et répondit:

—Non… Je n'ai pas le temps… La patronne est là?

—Oui. La voilà.

Elle sourit, d'un air gêné:

—Madame, ce serait pour avoir quelques vêtements. J'ai un peu froid avec ceux-là…

—On a dû monter vos frusques au grenier, je ne sais pas au juste où elles sont. En attendant qu'on les trouve, restez toujours ici à vous chauffer.

—Non, je n'ai pas le temps… Je reviendrai tout à l'heure.

Elle se dirigea vers la porte. Un homme ricana:

—Déjà au travail? Tu ne perds pas de temps!

Elle sortit, et le froid lui parut encore plus piquant, maintenant qu'elle avait séjourné dans cette atmosphère trop chaude. Sur le trottoir, des gens passaient, des bouquets, des couronnes dans les bras; des gens en deuil à la démarche lente; d'autres endimanchés, portant aussi des bouquets, mais causant et riant, allant au cimetière sans grand émoi, comme on accomplit un devoir où il entre autant d'habitude que de sentiment. Et, rien qu'à voir ces hommes, ces femmes, ces enfants, l'on pouvait deviner ceux dont les deuils étaient proches et la douleur mal assoupie.

Continuer : partie 4 sur 5