Les Portes de l'Enfer
Les Portes de L'enfer
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Le long de la chaussée, de petites voitures de fleurs étaient arrêtées. Des chrysanthèmes aux pétales fléchis se penchaient, en bottes, sur des roses: de-ci, de-là, des mimosas laissaient tomber sur des violettes leur poudre d'or. Plus près du cimetière, devant les marbriers, des pots de fleurs s'étageaient, tristes, pareils, fusains au feuillage assombri, pensées à la face inquiétante; plus loin, des immortelles et de larges couronnes perlées…
Elle regardait tout cela d'un oeil d'envie, songeant:
—Si je pouvais lui en porter, à Lui!… dans le fond du cimetière, dans ce pauvre carré triste et désert, où il dort sans une croix, sans un mot!
—Assassin!
Elle n'y pensait guère! C'était l'homme adoré, l'amant, qui était là, l'amant qui avait eu son corps, toute son âme… Dans un moment de folie, il avait tué… N'avait-il pas payé sa dette horrible?…
Du jour où on le lui avait enlevé, elle s'était juré de n'être plus à un autre, jamais, d'abandonner sa vie de fille perdue, de travailler, de redevenir honnête et de se laisser oublier… N'était-ce pas assez qu'elle se souvînt!…
Elle regardait toujours les fleurs. Le marchand lui dit:
—Un bouquet? Des chrysanthèmes? Des roses?…
Elle s'en alla sans répondre, car elle n'avait pas un sou.
Alors, une idée se planta en elle: «Des fleurs. Il me faut des fleurs…
Il faut que je lui en donne… J'ai juré.»
Elle tombait de fatigue et de faim, mais n'y songeait guère. Elle ne songeait plus qu'à la terre si nue, là-bas, à la terre qu'un pauvre bouquet égaierait quelques heures… Oui, mais de l'argent!… Tout naturellement, une idée lui vint qui n'effleura même pas sa pudeur revenue depuis son voeu d'honnêteté.
Comme un bon ouvrier qui s'en retourne à l'atelier reprendre ses outils et sa tâche, ayant, d'un geste machinal, rehaussé son chignon et tendu son corsage, elle se mit en marche par les rues où, tant de fois, tandis que son homme jouait au cabaret, elle avait rôdé le soir, faisant, sans tristesse ni joie, son métier…
Elle marchait, l'oeil aux aguets, cambrant la taille, provocante, sifflant aux hommes, entre les dents:
—Psstt!… Ecoute un peu…
Mais tous, en la voyant si hâve, pressaient le pas. Car son visage n'était plus fait, vraiment, pour le plaisir, son visage ravagé, ni son corps efflanqué, ni son buste dont les épaules saillaient, sous la toile trop claire.
Autrefois, quand elle était jolie, quand elle était «Mes Yeux», elle ne restait pas longtemps inactive; mais à présent!…
—Psstt!… Ecoute un peu!… Psstt! joli blond…
Tous passaient, sans même détourner la tête. Le jour diminuait plus vite. Tout en arpentant le trottoir, elle pensait:
—Ça va fermer avant que j'aie pu acheter des fleurs…
Un petit brouillard tombait, impalpable, silencieux, et les formes, déjà, se noyaient d'ombre. Dans sa figure émaciée, on ne voyait presque plus que les yeux, ses deux grands yeux douloureux et ardents.
Au coin d'une rue déserte, un homme allait, le col du pardessus levé, les mains aux poches. Elle le frôla, et, dans sa voix voilée, mettant toute la force de son désir, murmura:
—Ecoute… Viens chez moi…
Il la regarda un instant. Elle s'était approchée de lui, enfonçant son regard dans le sien, son regard infini qui n'était plus son regard prometteur de fille.
Il lui prit le bras. Alors, elle l'entraîna vers l'hôtel borgne où elle était entrée tout à l'heure. Vite, elle demanda, entr'ouvrant la porte:
—Ma clef… Une bougie…
La patronne lui glissa, à mi-voix:
—Au 23, deuxième étage, troisième porte.
Elle dit, de même:
—Je sais…
Les hommes et les filles s'étaient penchés, et, tout en montant l'escalier, elle entendit des exclamations et des rires.
… Quand elle descendit, la nuit arrivait presque. Elle jeta un rapide «Au revoir» à son compagnon d'un instant, et se mit à courir. Elle s'arrêta devant le marchand de fleurs, prit un bouquet au hasard, et jeta les deux pièces blanches qui sonnaient dans sa main.
Vite, vite, elle marcha vers le cimetière. Des gens en sortaient par groupes. Elle tremblait:
—Pourvu que j'arrive à temps!…
Sous la porte, un gardien lui dit:
—Trop tard. On ferme!
Elle supplia:
—Oh! monsieur! Le temps d'entrer et de sortir… deux secondes…
—Allez, alors, mais vite.
A travers les allées, elle courut, butant aux pierres. Le chemin était long. Elle respirait à peine, avec une sensation de braise dans la poitrine. Au Mur des Suppliciés, elle s'arrêta, tomba sur les genoux, et ses fleurs se répandirent sur le sol. De grandes larmes coulaient sur ses joues, sur les paumes de ses mains dont elle cachait sa figure. Elle essaya de prier: mais elle ne savait plus de prières, et les lèvres sur la terre, elle sanglota:
—Oh! mon petit! mon petit!…
Puis, lasse, si lasse qu'elle ne sentait plus ses jambes, pourtant, avec un peu de joie dans le coeur, elle se releva, et s'en alla.
Elle sourit au gardien:
—Vous voyez, je n'ai pas été longue.
Maintenant qu'elle avait visité son homme, elle se rendait compte de la fatigue et du froid. Elle se traîna pour tousser, s'appuyant contre les murs.
Arrivée à l'hôtel, elle ouvrit. Dans la salle, trop chaude, enfumée, les filles et les souteneurs jouaient toujours. Elle se tint immobile sur le seuil et fit: «Bonjour.»
Les conversations s'étaient tues. Elle s'efforça de rire.
Dans le fond, une femme se renversa sur sa chaise, et cria:
—Dis donc, «Mes Yeux»! T'as fait un joli chopin pour ta rentrée!…
Elle haussa les épaules. L'autre continua:
—Tu sais pas qui c'est?
—Non…
—Eh bien! c'est le Bingue!
«Mes Yeux» balbutia:
—Qu'est-ce que tu dis? Le…
Et la fille, avalant une lampée et reprenant sa partie, lui jeta:
—Le Bingue… Le bourreau, quoi!…
L'Encaisseur
Ravenot, encaisseur depuis dix ans dans la même banque, était un employé modèle. Jamais on n'avait eu la moindre observation à lui adresser, jamais on n'avait relevé la plus petite erreur dans ses comptes.
Vivant seul, évitant avec soin les relations nouvelles, n'allant pas au café, n'ayant pas de maîtresse, il semblait heureux, sans désirs. Si parfois quelqu'un disait devant lui:
—Ce doit être tentant de manier de si grosses sommes!
Il répondait simplement:
—Pourquoi? L'argent qui ne vous appartient pas n'est pas de l'argent.
Il était l'homme intègre de son quartier, l'arbitre des questions délicates.
Un soir d'échéances, il ne rentra pas chez lui. L'idée d'un acte délictueux de sa part n'effleura même pas ceux qui le connaissaient. L'hypothèse d'un crime était seule possible. La police vérifia sa tournée. Il avait ponctuellement présenté ses billets, encaissé sa dernière valeur près de la porte de Montrouge, vers sept heures. Sa recette se montait alors à plus de deux cent mille francs. Depuis, on pendait sa trace. On fit des rafles, des battues dans les terrains vagues qui bordent les fortifications. On fouilla les cahutes sordides qui, de loin en loin, se dressent dans la zone militaire: rien. Par acquit de conscience, on télégraphia dans toutes les directions, dans toutes les gares-frontières. Mais pour les directeurs de la banque aussi bien que pour la Sûreté, il était hors de doute que des rôdeurs l'avaient suivi, dévalisé et jeté à l'eau. D'après certains indices même, on crut pouvoir affirmer que le coup était préparé de longue date par des professionnels du crime.
Un seul homme dans Paris haussait les épaules en lisant cela dans les journaux: cet homme, c'était Ravenot.
A l'heure où les plus fins limiers de la préfecture perdaient sa piste, il avait rejoint la Seine par les boulevards extérieurs. Sous l'arche d'un pont, il avait pris des vêtements bourgeois déposés par lui en cet endroit depuis la veille, mis dans ses poches les deux cent mille francs encaissés, fait de son uniforme et de sa sacoche un ballot lesté d'une énorme pierre, jeté le tout dans le fleuve, et, tranquillement, était rentré dans Paris. Il coucha à l'hôtel, et dormit d'un sommeil paisible. En quelques heures, il était devenu un voleur émérite.
Il aurait pu, profitant de son avance, prendre le train et passer la frontière. Mais il était trop avisé pour croire que quelques centaines de kilomètres vous mettent à l'abri des gendarmes, et ne se faisait pas d'illusion sur le sort qui l'attendait. Il serait pris, il n'y avait aucun doute à cet égard. Aussi bien, son raisonnement était-il tout autre.
Le jour venu, il glissa les deux cent mille francs dans une enveloppe qu'il scella de cinq cachets, et se rendit chez un notaire.
—Monsieur, dit-il, voici ce dont il s'agit. J'ai dans cette enveloppe des valeurs, des papiers que je désire mettre en sûreté. Je pars pour un lointain voyage, et je ne sais quand je reviendrai. Je vais vous confier ce pli. Rien ne s'oppose, je pense, à ce que j'effectue ce dépôt entre vos mains?
—Rien. Je vous établis un reçu…
Il acquiesça, puis réfléchit. Un reçu? Où le mettre? A qui le confier?
Si je le conserve sur moi, je perds tout le bénéfice de mon dépôt… Il hésita, n'ayant pas prévu cette complication, puis, d'un air très naturel:
—Mon Dieu, je suis seul au monde, sans parents, sans amis. Le voyage que j'entreprends est très… hasardeux. Mon reçu courrait le risque d'être perdu… détruit… Pour la régularité des choses—on ne sait ni qui vit, ni qui meurt—ne pourriez-vous conserver ce papier par devers vous, dans vos archives? Ainsi, lors de mon retour, il me suffirait de dire mon nom soit à vous, soit à votre successeur….
—C'est que….
—Notez sur le reçu qu'il ne peut être réclamé que sous cette forme. En somme, si risque il y a, je suis seul à le courir.
—Soit! Veuillez me dire votre nom. Il répondit sans hésiter:
—Duverger, Henri Duverger.
Quand il fut dans la rue, il poussa un soupir de soulagement. La première partie de son programme était achevée. On pouvait lui mettre la main au collet: le produit de son vol était hors d'atteinte.
Il avait froidement calculé: A l'expiration de ma peine, je délivre mon dépôt. Nul ne saurait m'en contester la propriété. Quatre ou cinq mauvaises années à passer, et me voilà riche. C'est moins bête que de trimer toute sa vie! J'irai vivre à la campagne. Pour tous, je serai M. Duverger. Je vieillirai tranquille, en brave homme, faisant le bien, sans remords.
Il attendit encore vingt-quatre heures pour être certain qu'on ne possédait pas les numéros des billets de banque, et, rassuré sur ce point, délibérément, la cigarette aux lèvres, alla se constituer prisonnier.
Un autre, à sa place, eût imaginé quelque histoire. Il préféra dire la vérité, avouer son vol. A quoi bon perdre du temps? Mais à l'instruction, pas plus qu'aux assises, on ne put lui arracher un mot concernant l'usage qu'il avait fait des 200.000 francs. Il se borna a dire:
—Je ne sais plus. Je me suis endormi sur un banc…. J'ai été dévalisé à mon tour.
Grâce à ses antécédents irréprochables, il ne fut condamné qu'à cinq ans de prison. Il accueillit l'arrêt sans sourciller. Il avait trente-cinq ans. A quarante, il serait libre et riche. Il considérait cela comme un petit sacrifice nécessaire.
A la maison centrale où il purgea sa peine, il fut le modèle des détenus, comme il avait été le modèle des employés. Il regardait passer les jours sans impatience ni émoi, soucieux seulement de sa santé…. Enfin, le jour de sa libération arriva! On lui avait remis son petit pécule, mais il voulut aller de suite chez le notaire. L'avait-il assez rêvée, cette heure! Dans sa tête, il voyait la scène telle qu'elle allait se passer:
Il arrivait. On le faisait entrer dans le grand bureau solennel. Le notaire le reconnaîtrait-il?
Il se regarda dans une glace. Vraiment, il était bien vieilli, ravagé…. Non, certes, le notaire ne le reconnaîtrait pas. Ha! Ha! Ce ne serait que plus drôle!
—Vous désirez, monsieur?
—Je viens pour un dépôt effectué entre vos mains il y a cinq ans.
—Quel dépôt…? A quel nom?
—Au nom de Monsieur….
Il s'arrêta brusquement, et murmura:
—Ça, c'est un peu fort…! Je ne me souviens plus du nom que j'ai donné!
Il chercha, chercha…. Rien! Il s'assit sur un banc et, sentant l'énervement le gagner, se dit à lui-même:
—Voyons… du calme…! Monsieur…. Monsieur…. Ça commençait par… quelle lettre…?
Pendant une heure, il tourna, retourna sa mémoire, essayant de trouver un point de repère, un indice…. Peine perdue. Le nom dansait devant lui, autour de lui; il voyait ses lettres sauter, ses syllabes fuir…. A chaque seconde il avait la sensation de le tenir, de l'avoir sous les yeux, sur la langue…. Non! D'abord, cela n'avait été qu'un agacement; puis, n'était devenu irritant, lancinant… précis, douloureux, presque physiquement …! Des bouffées de chaleur montaient de ses reins à sa nuque. Ses muscles se crispaient; il ne pouvait plus demeurer en place. Des tics agitaient ses mains. Il mordait ses lèvres sèches. Il avait à la fois envie de pleurer et de battre. Mais, plus il forçait son attention, plus le nom semblait s'éloigner. Il frappa du pied, se leva et dit:
—A quoi bon chercher…? Je ne trouverai pas. Je n'ai qu'à ne pas y penser, il viendra tout seul!
Mais, on n'arrache pas ainsi de sa tête une idée obsédante. Il avait beau dévisager les passants, s'arrêter aux étalages, écouter les bruits de la rue, derrière ce qu'il écoutait sans entendre et ce qu'il regardait sans voir, une seule question persistait:
—Monsieur…? Monsieur…?
La nuit vint. Les trottoirs se firent déserts. Harassé de fatigue, il entra dans un hôtel, demanda une chambre et se jeta tout habilla sur son lit. Il cherchait toujours. A l'aube, il s'endormit. Quand il s'éveilla, il faisait grand jour. Il s'étira longuement, satisfait, et, tout à coup, l'obsession, un instant envolée, lui revint:
—Monsieur…? Monsieur…?
Un sentiment nouveau s'ajoutait a son angoisse: la peur! La peur de ne plus trouver ce nom, jamais. Il se leva, sortit, marcha des heures, à l'aventure, rôdant autour de la maison du notaire. Pour la deuxième fois, la nuit tomba. Il enfonçait ses ongles dans son crâne, gémissant:
—C'est à devenir fou!
Une effrayante idée s'étalait devant lui. Il avait 200.000 francs en billets de banque, 200.000 francs—mal acquis, entendu—mais, à lui, et il ne pourrait pas les tenir en sa possession! Pour les prendre, il avait fait cinq ans de bagne, et ils lui échappaient! Il les voyait, à portée de sa main, et un mot, un simple mot qui ne voulait pas venir, lui faisait perdre tout cela! Il se frappait la tête à grands coups, sentant sa raison chavirer, se heurtant aux becs de gaz, battant la rue comme un nomme ivre, butant aux rebords des trottoirs. Ce n'était plus de l'obsession, de la douleur, c'était une frénésie de tout son être, de son cerveau et de sa chair! La certitude était en lui qu'il ne trouverait plus. Il lui semblait qu'une voix ricanait à ses oreilles, que tes passants le montraient du doigt. Il se mit à courir, droit devant lui, bousculant les gens, n'évitant plus les voitures. Il aurait voulu que quelqu'un levât la main sur lui, afln de pouvoir frapper à son tour; qu'un cheval le roulât sur le sol, piétinât sa peau….
—Monsieur…? Monsieur…?
A ses pieds, la Seine coulait glauque, scintillant sous les étoiles. Il sanglota:
—Monsieur…? Oh! ce nom…! Ce nom…!
Il descendit les marches qui menaient à la rive et, à plat ventre, s'allongea vers le fleuve, pour y rafraîchir ses mains et son visage. Il haletait…; l'eau l'attira… prit ses yeux… ses oreilles… tout son corps…. Il se sentit glisser, n'eut même pas un geste pour se cramponner à la berge… et tomba…. Le froid le cingla. Il se débattit… tendit les bras… dressa la tête… disparut… revint à la surface, et, soudain, dans un effort désespéré, les yeux effrayants, hurla:
—J'ai trouvé…! Au secours! Duverger! Du….
… Le quai était désert. L'eau clapotait contre les piles du pont; l'écho de l'arche sombra redit le nom dans le silence…. Le fleuve ondulait, paresseux; des lueurs y dansaient, blanches et rouges…. Une vague un peu plus forte lécha la berge près des anneaux…. Tout se tut….
Les Corbeaux
Quand il eut fini sa soupe, le père Camus repoussa son assiette, et, les coudes sur la table, les poings au menton, se mit à regarder l'âtre fixement, suivant les lueurs et les ombres que la flamme étalait sur les cendres.
Dans le fond de la salle, sa femme allait et venait, remuant les plats, rangeant les assiettes. Une nappe de lumière descendue de la petite lampe coiffée de son abat-jour vert flottait entre le plancher et te plafond rayé de poutres sombres, éclairant seulement ses jupes et ses hanches. Elle ferma le buffet, repoussa les tiroirs et demanda:
—Tu ne veux pas autre chose?
—Non, fit Camus.
Et il se mit à siffloter un air entra ses dents. La femme écarta un rideau, colla son front à la vitre, revint auprès de la table et s'assit:
—Tu ne dis rien…. A quoi penses-tu?
Il laissa tomber sur elle un regard trouble et dit lentement:
—A quoi je pense…?
Puis, sa voix changea et il acheva d'un ton détaché:
—Je pense qu'il ferait bon rester ici, au chaud, mais qu'il n'est pas loin de neuf heures, et qu'il me faut partir si je ne veux pas manquer mon train.
Il passa un manteau, enfonça sa casquette sur sa tête, prit sa trique dans un coin, et s'arrêta une seconde sur le pas de la porte.
—Tu n'auras pas peur toute seule?
Elle se mit à rire. Il releva d'un coup d'épaule son caban qui glissait.
—Alors je m'en vais. Ne m'attends pas avant demain soir.
… La nuit était profonde et calme. Le chemin, blanc de neige, se confondait avec les champs. Au lieu de descendre droit devant lui, vers le village dont les feux brillaient au fond de la vallée, il prit par un sentier, se retournant de temps en temps vers sa maison qui semblait s'enfoncer à mesure qu'il descendait la côte. Le perron disparut d'abord, puis les fenêtres; le toit de chaume toucha le sol; la fumée qui montait toute droite devint moins épaisse, fut un nuage, une ombre, et il ne distingua plus rien que la campagne, blanche a perte de vue, hérissée par endroits de monticules et d'arbres dont les branches ployaient sous les flocons, comme sous des fruits lourds et savoureux.
Alors, il s'arrêta, pour reconnaître le sentier, tâtant le sol du bout de son gourdin, avançant les pieds avec précautions. Des pierres roulèrent sous son sabot. Il recula d'un pas, et prêta l'oreille. Un petit bruit sec de caillou crevant la glace vint jusqu'à lui; il murmura: «Je suis dans la bonne route.» Et, s'étant assis sur un tas de fagots, le manteau ramené sur les genoux, il réfléchit.
Depuis trois jours, la même pensée le tenait si fort que son cerveau s'ouvrait au point exact où il l'avait laissée, ainsi qu'un livre de chevet s'ouvre à la page cent fois relue.
Sa femme le trompait, sa femme qu'il avait prise sans un sou; elle le trompait avec Pierre le bouvier! D'abord, il avait cru que c'étaient médisances de jaloux, et puis à force de relire la lettre sans signature qui dénonçait les coupables, il avait fini par douter… puis par croire. Bien sûr, il avait eu tort de la prendre, si belle fille, si solide et si jeune, lui qui avait vingt-cinq ans de plus qu'elle. Il ne l'avait pas rendue malheureuse, pourtant, satisfaisant tous ses caprices, attentif à ses moindres désirs. Elle était la plus riche et la mieux habillée du village, et, pour le récompenser de tout cela!… Dans sa mémoire, mille souvenirs se bousculaient: des silences, des mauvaises humeurs sans raison, des petites choses, inexplicables d'abord, et qui deviennent si claires quand on sait!… Malgré tout, il hésitait encore, et, voulant en avoir le coeur net, prétextant un voyage, il avait pris pour quitter sa maison le sentier par où le galant ne manquerait pas de passer afin de n'être pas rencontré sur la route.
Au loin, il lui sembla entendre un bruit de pas étouffés par la neige. Il courba l'échine et se ramassa sur lui-même. Le bruit devint plus proche; une ombre se haussa en travers du sentier, grandit, et quand elle fut devant lui, il se dressa brusquement.
—Halte-là!
L'ombre s'arrêta. Camus distingua un homme, reconnut ses traits, l'empoigna au collet et lui cria dans la figure:
—Ah! ce coup-ci, je te tiens, crapule!
—Vous vous trompez, bégaya l'homme, vous….
Camus se mit à rire d'un rire terrible:
—Ah! ah! Je me trompe! Tu n'es pas Pierre le bouvier, peut-être…? Dis-moi un peu ce que tu viens faire par ici, à cette heure…. Tu ne réponds pas…? Je vais te te dire, moi: tu vas chez ma femme, dans ma maison!
—Mais pas du tout….
Le vieux grinça des dents:
—Tais-toi, menteur! Tu y vas…! Tu voulais la voir? Eh bien! je vais t'y amener! Allez! Marche!
Et il le poussa de toutes ses forces, hurfant comme pour faire partir un cheval rétif:
—Allez! Avance! Hue!
—Puisque je vous dis, répétait l'autre à demi étranglé, que je n'y vais pas….
—Avance!
—Puisque je vous répète….
En se débattant, d'homme glissa et tomba à la renverse. Pris d'une rage folle, Camus le voyant à terre, se mit à lui taper sur ta figure à coups de pied, à coups de poing. Le gars se releva d'un coup de reins, essuya d'un revers de main sa face éclaboussée de sang et lui cria:
—Eh bien! oui! J'y vais, chez ta femme! Tu es content! Et j'y retournerai, parce qu'elle ne veut plus de toi, elle ne veut plus….
Mais, comme il ouvrait encore la bouche pour cracher des injures, le vieux lui abattit sa trique sur la tête. Il poussa un grand cri, recula de deux pas… s'effondra… disparut….
Il y eut une demi-seconde de silence effrayant, quelques cailloux roulèrent en claquant… un bruit se fit entendre, large, profond….
Camus, le bâton à la main, les yeux dilatés; écouta…. Rien ne remuait…. Rien ne vivait autour de lui…. Il bégaya:
—Je l'ai jeté dans le ravin!
Et, tout d'un coup, la terreur aux flancs, suant l'horreur et l'épouvante, il se mit à courir.
En apercevant sa maison, un peu de calme lui revint, avec une sorte d'orgueil. Il se sentait plus grand d'avoir frappé si fort. Il levait le poing pour heurter aux voleta quand la porte s'ouvrit. Sur le seuil, il aperçut sa femme qui, la lampe à la main, le corps penché, disait d'une voix tendre:
—C'est toi, mon chéri?
Il fut sur le point de lui sauter à la gorge et de crier, avec une joie sauvage:
—Ton chéri! Va le rejoindre dans le trou! Mais il se ressaisit:
—C'est moi, Camus!
Le rond de clarté que la lampe étendait sur la neige se mit à danser, et la femme recula. Il entra. Sans rien dire, il défit son manteau, jeta sa casquette sur la table, retira ses sabots, et s'assit. Il grelottait près du foyer ardent et parlait bas.
—J'ai manqué mon train…. La route est si mauvaise….
Il se leva:
—Si on allait se coucher?
Dans le lit, il se remit à trembler. Il sentait sa femme près de lui, il écoutait son souffle, épiait ses mouvements et songeait avec une joie sauvage:
—Elle ne dort pas! Elle se demande pourquoi il n'est pas venu, s'il m'a vu… si je me doute… et elle a peur…! Et nul ne connaîtra jamais la vérité. Si quelque jour on retrouve le corps, on se dira: le bouvier s'est trompé de chemin et il est allé se jeter dans la carrière.
Mais, peu à peu, une terreur l'envahit:
—Si je ne l'avais pas tué, pourtant! S'il aillait sortir mutilé, sanglant, et m'accuser, et dire: c'est Camus qui m'a poussé.
A cette pensée, une vision de gendarmes, de juges passa devant ses yeux, et il enfouit sa tête dans l'oreiller.
Au matin, il se leva, brisé de fatigue. La neige tombait sans arrêt. Tout le jour, il resta, assis auprès de la fenêtre, les yeux perdus entre le ciel épais et la campagne blanche, regardant parfois sa femme aller et venir. Elle avait les joues pâles, les yeux battus, et tressaillait au craquement d'une branche, à l'aboiement sonore et lointain d'un chien de ferme. Elle se sait à coudra, sans rien dire, puis laissa tomber l'ouvrage sur ses genoux…. Le crépuscule descendit. La nuit vint. Camus, pour la première fois, rompit le silence.
—A quoi penses-tu? Tu ne peux plus coudre, il fait noir….
Elle murmura: «C'est vrai» et alluma la lampe. Il s'aperçut que de grandes larmes avaient laissé une traînée luisante sur ses joues; il détourna la tête.
Il ne ferma pas l'oil de la nuit, et, au soleil levant, reprit sa place de la veille, près de la fenêtre, le regard invinciblement attiré vers ce même coin d'horizon, devinant sous le tapis plus épais et plus blanc le trou dans lequel l'autre avait roulé.
Ce fut ainsi pendant cinq jours; puis, un après-midi, la neige ayant cessé de tomber et le soleil jaunissant les nuages, il vit tournoyer un vol de corbeaux. Cela faisait sur le ciel morne une tache très noire et mouvante. De temps en temps, un des oiseaux se laissait choir, puis remontait, et d'autres descendaient, d'autres encore….
D'abord, il suivit machinalement leur manège, et, soudain, leurs cris traversant le silence, une réflexion lui vint:
—Mais ils sont au-dessus du trou…! Alors…? Ils viennent là, attirés par quelque chose… par une proie… par le corps de l'autre…!
Il repoussa sa chaise d'un geste si violent que sa femme leva les yeux vers lui, et, suivant son regard, aperçut, elle aussi, les corbeaux noirs dans te ciel pâle. Il pencha la tête de son côté, l'oeil allumé de haine. Une grimace tira sa figure ridée, il ramassa sa chaise, se frotta les mains, alluma sa pipe, se rassit, et se mit à fumer, les mains aux poches, les jambes allongées.
La femme demeurait immobile, regardant les oiseaux. L'un d'eux s'enleva plus haut que les autres, tenant une loque dans son bec. Le vieux se mit à ricaner; et la femme, tes yeux grands ouverts, joignit les mains et se cacha la tête dans son tablier.
Le jour baissait. L'ombre glissait des poutres au plancher. Les corbeaux innombrables montaient et descendaient d'un vol plus lourd, avec des appels moins stridents, et, peu à peu, mystérieuse et calme, la nuit se ferma sur le ciel morne.
Un Piquet?
Lorsque Ranaille s'entendit condamner à la peine de mort, on le vit d'un geste brusque rentrer la tête dans les épaules, serrer les mâchoires et considérer d'un regard indéfinissable ses énormes mains, inutiles à présent. Son émoi, d'ailleurs, dura peu, et comme dans le fond de la salle, d'où montait une buée poussiéreuse et chaude, éclataient des bravos, il se mit à hurler:
—Tas de feignants! Tas de lâches!!!
Avec une telle rage et d'un élan si furieux qu'on dut le traîner hors de son banc, mordant, tapant, à demi fou.
Le soir, il refusa toute nourriture, et, jusqu'au matin, ses gardiens l'entendirent se tordre dans la camisole de force, essayant de rompre ses liens. Il s'endormit enfin, maté par la fatigue, et le lendemain, son avocat le trouva calme, narquois et crâneur. Comme il était redevenu tranquille et semblait ne plus même se souvenir de sa crise, on lui retira, le jour, ses entraves. Libre, il s'étira, tendit ses bras puissants, passa la main sur son cou de taureau, où les cheveux déjà coupés à la tondeuse laissaient une petite route froide, frissonna comme un homme qui s'éveille dans un train au soleil levant, et dit à son gardien:
—Un petit piquet…?
Dehors, il faisait beau, et, bien que retardés par les hauts murs de la prison, des rayons de soleil, coulant entre les barreaux, mettaient dans la cellule des taches dorées, des traînées rousses, mobiles et changeantes, qui donnaient aux murs gris et à la grosse table, avec ses gobelets, sa bouteille et ses cartes, un air vague de guinguette un jour d'été.
Ayant gagné, il se renversa un peu sur son escabeau et dit en riant:
—Eh bien, mon vieux? une autre?
—Une autre, fit le gardien.
Ranaille battit les cartes lentement, et, le pouce levé pour la donne, demanda:
—Cela ne dure guère plus de quarante jours? Sans attendre la réponse, il ajouta:
—Moi. d'abord, je m'en fous. Ici ou à la Nouvelle….
Il ne songeait pas un instant que sa grâce pût être refusée. Durant de si longs mois il avait, par ses muscles de colosse, ses fureurs, son audace, si bien terrorisé tout un quartier, qu'il se demandait comment on avait osé l'arrêter, et qu'il s'imaginait maintenant qu'«on y regarderait à deux fois» avant de l'envoyer à l'échafaud. Parfois, cependant, traversé d'un doute, il contemplait ses bras, serrait les poings, faisant saillir ses biceps et se tendre sa chemise, puis haussait les épaules, rassuré au spectacle de sa force. Faisant des projets, rêvant de sa case sous les tropiques, de bonnes siestes à l'ombre des palmiers, d'une existence calme, un peu monotone peut-être, mais égayée par la possibilité de l'évasion, il oublia sa condamnation, l'arrêt menaçant, et franchit sans angoisse le cap de la troisième semaine, fumant, chantant et dormant bien.
Mais, au milieu de la vingt-deuxième nuit, il eut un cauchemar et s'éveilla trempé de sueur, livide, en appelant: «Au secours!»— Quand on lui demanda ce qu'il avait eu, il hocha la tête, répondit: «Rien…. Rien….» d'une voix étranglée, jeta sur les murs, sur son gardien et sur son propre corps des regards farouches. Il ne se rendormit qu'au grand jour, ayant gardé les yeux constamment fixés sur la porte qui, dans l'aube pâle, s'éclaira la dernière.
A partir de cette nuit, il devint nerveux, irritable. Toujours entre ses gardiens et lui, une chose dont il ne parlait pas se dressait, une chose terrible sans doute, dont l'apparition te faisait brusquement se taire au milieu d'une phrase et le laissait ensuite, pendant des heures, grelottant, la gorge sèche. Il ne chantait plus et, pris de soudaines colères, menaçait avec des cris furieux de tout casser, de tuer quelqu'un, levant les poings, hurlant «qu'il était un homme, qu'on n'avait pas le droit!» Et cette phrase «on n'a pas le droit!» devait répondre à une pensée obstinément accrochée dans son cerveau, car il la répétait sans cesse, à propos de tout, à propos de rien, dans la rage ou dans l'affaissement, interrompant un mot, arrêtant un geste pour la redire avec le même accent têtu:
—On n'a pas le droit. On n'a pas te droit…! Un jour, comme il était plus sombre encore que de coutume, son gardien lui proposa une partie de piquet. Il fit «Oui» sans enthousiasme et joua distraitement. Peu à peu, la partie sembla l'intéresser. Quand elle fut achevée, il discuta un coup, montra à son partenaire comment, pourquoi il avait mal joué, et proposa:
—Une autre?
Il gagna encore. Sa belle insouciance des premiers jours l'avait repris. Il riait, sifflotait, toute sa pensée concentrée sur les douze cartes qu'il tenait dans sa main gauche, tout le mystère de l'avenir enfermé dans son écart qu'il balançait en l'air de la main droite, avec une dernière réflexion, puis d'un geste décidé:—«Allons-y!»—Mais la veine qui l'avait favorisé au début le quitta.—Il avait de mauvais jeux, les cartes rentraient mal. Il sifflotait encore, mais avec rage. Sur un soixante que compta son gardien, il jeta ses cartes, s'emporta:
—Qu'est-ce que tu veux faire avec des jeux pareils?
Il perdit et déclara:
—Je ne joue plus.
Le voyant avec sa tête des mauvais jours, son gardien risqua:
—Allons…? Encore une petite?
Il se rassit en maugréant et perdit de nouveau. Alors, il entra dans une terrible colère:
—On ne doit pas compter comme ça! Ce n'est pas loyal!
Il vérifia l'addition; sa fureur s'exaspéra encore. Il cracha sa cigarette, hurla, les yeux injectés, les veines des tempes gonflées à éclater. Il fallut lui passer la camisole de force, comme le premier jour, et comme le premier jour encore, il bondit dans ses liens ainsi qu'une bête prise au piège, jusqu'à ce que, passant à la prière, il suppliât:
—On n'a pas le droit… Enlevez-moi ça…
Le lendemain, il demanda timidement:
—Un piquet?…
Devant les cartes, il reprit un peu de gaieté. Mais hargneux, mauvais joueur, quand la partie ne s'annonçait pas bonne pour lui, ses dents se serraient, il crispait les poings. Seule la menace de la camisole le calmait et il se remettait à jouer en griffant la table, grondant des injures et des jurons entrecoupés. Il avait pris son gardien en haine, suivait du regard le moindre de ses gestes, avec des yeux incendiés de tigre qui guette l'instant propice pour sauter sur sa proie, si bien que, pour éviter un drame, on lui en donna un nouveau.
Il le considéra d'abord avec méfiance. Bien qu'il eût souhaité étrangler le premier avec joie, il s'était en quelque manière habitué à ses façons, à sa parole tantôt brusque, tantôt blagueuse; il s'était habitué à le haïr, surtout, et cela lui manquait. Pourtant, le nouveau lui ayant, à son tour, proposé un piquet, il accepta. A ce moment, il en était au trentième jour de cellule, et commençait à s'inquiéter, à se tourner dans son lit jusqu'à l'aube.—Il gagna, fit une seconde partie, la gagna encore, et ainsi jusqu'au soir tombant. Jamais, depuis quatre semaines, la journée n'avait fui pour lui si légère. Il aimait le jeu, moins pour les émotions que pour la victoire, et puis—il osait à peine se l'avouer—chaque partie était pour lui une réussite, et la perte l'irritait et le terrifiait à la fois. Cette nuit-là, il dormit bien. A peine levé, il demanda les cartes et se remit à jouer et à gagner.
Le gardien, auquel on avait fait la leçon, s'appliquait à perdre. Ranaille, apaisé, ne pensait plus à rien. Les heures et les jours passaient tristes et lents. Au bout d'une huitaine, sa veine ne se démentant pas, il conçut quelques soupçons. A différentes reprises, le gardien avait omis de compter un quatorze ou une quatrième et joué en véritable apprenti, lui laissant, comme à plaisir, prendre l'avantage. Il l'observa, fut sur le point de le lui dire; mais à la fin, sa conviction étant faite, songeant non pas: «Il perd exprès», mais: «Il a peur de gagner», et éprouvant quelque orgueil à faire peur, même enchaîné, il se tut, satisfait: car la peur est un hommage pour la brute; c'est son respect.
Ainsi quelques après-midi s'écoulèrent encore, mais l'échéance du quarantième jour approchant, le condamné fut repris par ses frayeurs nocturnes. Le jeu ne suffisait plus à engourdir sa pensée. Au bout de deux ou trois parties, il repoussait les cartes, le regard vague, les traits tirés:
—J'en ai assez.
Et il fallait le prier:
—Allons… voyons… je voudrais ma revanche, une fois…
Il ramassait son jeu, gagnait encore, et, désintéressé, maintenant qu'il était sûr de gagner, pensait à autre chose, regardait tout à coup fixement son gardien avec une angoisse muette, cherchant à deviner dans ses yeux son arrêt, torturé par un soupçon:
—Il sait, lui, peut-être?…
Et la nuit, chassant d'un coup de tête l'horrible vision comme on chasse une mouche acharnée, il roulait dans sa tête cette seule pensée: «Mon gardien saura un jour avant moi, tout un jour… le dernier… et nous serons face à face, et rien ne me dira: C'est fini… ça y est… Il aura ça derrière son front!…»
Il était devenu poli, soumis et doux avec chacun, comme si chacun avait détenu une parcelle du pouvoir décisif, comme si chacun avait pu d'un mot appeler sur lui la grâce présidentielle. Mais sans cesse il dévisageait ceux qui l'approchaient avec une angoisse grandissante, guettant sur leur visage, dans leur attitude un signe capable de le renseigner, souhaitant et redoutant ce signe avec une terreur égale.
Durant la quarante-troisième nuit, il ne dormit pas, épiant les bruits de la rue, claquant des dents si fort que, les bras immobilisés, il appuyait son menton contre sa poitrine pour ne pas se mordre. Il n'eut pas la force de s'assoupir le jour venu et enfila son pantalon en pensant qu'il ferait les mêmes gestes à l'aube du lendemain, peut-être au milieu d'hommes venus le chercher pour mourir. Sitôt qu'il fut debout, il planta ses yeux dans les yeux du gardien. Mais il n'y vit rien que l'expression accoutumée et lui dit, tout en s'habillant:
—C'est long, bon Dieu de bon Dieu! C'est long!
L'autre répondit:
—C'est bon signe… Un piquet?
Il fit «Non» et marcha dans sa cellule jusqu'au déjeuner. Il mangea peu, s'étendit sur son lit, demeura immobile. Vers trois heures, il demanda à jouer et tendit une cigarette à son gardien. Le gardien, les yeux vers le sol, refusa. Il cessa de battre les cartes et bégaya:
—Qu'est-ce que…
Il n'acheva pas la question et se mit à jouer sans desserrer les dents, mais pâle, pâle, et avec des mains qui tremblaient. Le gardien, lui non plus, ne parlait pas; on n'entendait entre eux que le bruit mat des cartes tombant à plat sur le bois, et tous les deux, le front penché, fixaient obstinément leurs jeux sans se regarder. Ils jouaient vite, nerveux, ne ramassant plus leurs levées.
—Tu dois avoir fini? fit tout à coup Ranaille.
—Non, répliqua le gardien comme si brusquement il sortait d'un rêve, non…
Ranaille compta:
—… Je pose 2 et je retiens 3, et 2 cinq, et 4 neuf, et 4 treize, et 5 dix-huit, et 6 vingt-quatre… 242… Tu as gagné. Tu as…
Et soudain, les yeux démesurément ouverts, il balbutia:
—Ça y est… Je suis foutu… Tu le sais… On t'a dit…
—Quoi?… Quoi donc?… Moi?… Mais non, fit le gardien aussi tremblant que lui.
Mais Ranaille, roulé sur son lit, les ongles aux oreilles, sanglotait:
—Ça y est, je te dis… ça y est… ça se voyait sur ta figure… Et puis, t'as oublié de perdre…
Le gardien entre-bâilla la porte et dit à mi-voix à son camarade, dans le couloir:
—Arrive un peu… voilà qu'il sait…
Ranaille hoquetait:
—Ça y est… on n'a pas le droit… pas le droit… pas le droit…
Les gardiens se taisaient, immobiles. Un bruit de sabots traîna dans une cour. De la rue arrivaient assourdis les murmures du soir… Le soleil achevait de descendre doucement dans le ciel calme, laissant un peu de rouge à l'horizon.
Sur la Route
Le chemineau s'était assis au bord du chemin.
Depuis deux jours, il marchait, à l'aventure, sous le lourd soleil, se reposant, la nuit, à l'abri d'une meule, et reprenant dès l'aube, sa course vagabonde. Sur le seuil des maisons, rien qu'à voir sa mine sauvage, sa barbe inculte, et les loques qui le couvraient, les femmes serraient leurs petits blottis contre leurs jupes. Dans les champs, lorsqu'il demandait du travail, prêt à toutes les besognes, on le repoussait durement. La tête un peu basse, et le bâton traînant, il repartait, résigné. Mais, quand, ayant fait quelques pas, il était sûr qu'on ne pouvait le voir, du revers de sa main, il essuyait de grosses larmes qui coulaient sur ses joues.
A cette heure, pourtant, une révolte lui venait, la révolte qui monte des ventres affamés, et des mots, malgré lui, s'échappaient de ses lèvres.
—C'est pas juste!… Il n'y a pas de non Dieu!
Il leva sa trique en mâchant un juron, mais, comme elle heurtait le sol, il vit sauter une chose brillante qui retomba avec un son clair.
Il se leva, cherchant dans la poussière:
—Ça, c'est de la chance!…
Entre ses doigts, il tournait, retournait une pièce d'or qu'il venait de ramasser. Il la faisait sauter, n'osant croire à pareille aubaine.
—Un louis!… un vrai!… Y a-t-il longtemps que je n'en ai pas tenu un! Je vais donc manger à ma faim, boire à ma soif, et dormir dans un lit… Avec ça, en travaillant sur mon chemin, j'arriverai tout doucement jusqu'à la ville… Là, je me débrouillerai toujours.
Il réfléchit: Cet argent-là n'est pas à moi!… Si quelqu'un m'avait vu?… Il regarda de tous côtés. Personne. Il était seul, bien seul sur la route.
Loin, vers la droite, par-dessus l'or des blés, un village semblait faire le gros dos, à l'horizon. Il en apercevait juste les toits de chaume et le clocher pointu.—Gaiement, à travers champs, faisant chanter sur son passage, les longs épis qui le frôlaient, il se mit en marche.
Devant une auberge, il s'arrêta:
—Salut, la compagnie!…
La patronne barrait la porte, et demanda:
—Qu'est-ce que vous voulez?
—Je voudrais manger.
—Nous n'avons point de restes… Passez votre chemin…
Il cligna de l'oeil:
—Oh!… je ne demande point la charité! Je paie!
Il fit sauter le louis dans sa main.—Étonnée de voir de l'or entre les doigts d'un vagabond, la paysanne héla son mari. Celui-ci regarda, méfiant, l'homme et les vingt francs, puis interrogea:
—D'où que vous tenez ça?
—Qu'est-ce que ça peut vous faire, puisque je paie?
—Eh bien! moi, je ne veux pas vous vendre à manger!…
Le chemineau demeura quelques secondes interdit. Puis, il remit sa pièce d'or dans sa poche, haussa l'épaule, et s'en alla.
L'aubergiste et sa femme le suivirent des yeux.
—Encore un qu'aura fait un mauvais coup par là.
—Si on prévenait le garde?
Un client arrivait. On lui conta l'aventure, l'exagérant déjà:
—Un miséreux, avec une mine à faire peur, qui voulut me payer d'un louis.—Ce n'est pas naturel.—Il en faisait sonner d'autres dans ses poches. Ces gueux-là, sait-on jamais d'où ça vient, où ça va?…
En cinq minutes, il fut signalé dans le village. Des gamins le suivaient de loin, hostiles, et lui, tirant son pas fatigué, s'étonnait, sans comprendre, des figures qui le dévisageaient.
Tout autre jour, il en eût pris ombrage, mais, ayant de l'argent, il ne s'en préoccupait guère.
La boulangère, dans sa boutique, rangeait des pains, de gros pains bis, à la croûte croquante et rousse.
—Bonjour, la patronne. Il me faudrait une miche.
—Passez votre chemin.
—Oh! on n'est guère confiant, dans votre pays! Ce n'est pas parce qu'on n'a pas de beaux habits qu'on tend la main. Payez-vous.
Il tendit son louis.
—Puisqu'on vous dit de passer votre chemin!
Il demeura le bras tendu, bouche bée.
—Ah! vous ne voulez pas?… Vous…
Il hocha la tête, murmura: «Imbécile!…» et partit.
Partout, chez l'épicier, chez le boucher, le charcutier, même réponse.
Il se demandait: Pourquoi ne veulent-ils pas me vendre, puisque j'ai de quoi payer? Peut-être que ma pièce n'est pas bonne?…
Il n'osait plus la sortir. Il la tâtait, toute petite, chaude de son contact, luisante et douce, parmi les grumeaux de pain durci, et les miettes de tabac, au fond de sa poche.
Le soir vint. Il n'avait pas encore mangé. Il avait repris la grande route, et, tout en marchant, réfléchissait:
—Je ne vais pourtant pas crever de faim avec vingt francs sur moi!
Peu à peu, cependant, il commençait à comprendre.
—Non, je n'ai pas une tête à avoir un louis. De l'or, entre les mains d'un traîne-misère comme moi, ça semble louche. On se demande d'où je le tiens… On croit peut-être que je l'ai volé… que j'ai attaqué un passant, au coin du bois. Cela vous donne une si drôle de figure, la faim!…
Comme il monologuait ainsi, au tournant du chemin, il vit un homme s'avancer vers lui.—Lui aussi allait, d'un pas traînant, courbant l'échine. Il portait des vêtements usés. Un vieux chapeau couvrait sa tête, et sa barbe inculte, grise de poussière, faisait mieux ressortir le hâle de son visage.
Les deux vagabonds s'arrêtèrent, et comme si tous ceux qui souffrent se connaissaient, se tendirent la main.
—Où vas-tu ainsi, compagnon? dit l'homme au louis.
—Je tâche de gagner le village, là-bas, pour y passer la nuit. Faisons-nous route ensemble?
—Non. Je vais à l'opposé. Et même, si j'ai un conseil à te donner, c'est de rebrousser chemin… On n'est guère accueillant aux chemineaux, là-bas… J'en viens. Tu ne trouveras pas un coin de grange où coucher.
—Baste! avec de l'argent!…
—Même avec de l'argent.
Il allait dire «surtout». Il se tut. L'autre reprit:
—Les paysans sont les mêmes partout. Tant qu'ils croient qu'on leur demande la charité, ils font la sourde oreille. Mais, sitôt qu'on leur montre ça…
Il fit sauter quelques sous dans sa main, et se mit à rire:
—Ce n'est pas beaucoup, pourtant! Dix-sept sous! Mais ça me tiendra bien trois jours!
Tandis qu'il parlait, celui qui n'avait pas mangé se disait:
—Avec dix-sept sous, le voilà plus riche que moi avec vingt francs! Lui, trouvera du pain, une botte de paille pour reposer sa tête…
Une idée lui vint:
—Ecoute, donne-moi quelque chose…
Tout de suite, l'autre ferma la main sur ses sous:
—Je ne peux pas, dame! J'ai juste de quoi gagner la ville… et encore!…
—Tu n'as pas de pain?
L'autre serra sa besace et dit:
—Non… Au revoir.
Il fit un pas. Le chemineau le retint.
—Tu ne vas pas t'en aller comme ça et me laisser crever sur place…
—Je n'ai rien.
—Mais si, tu as des sous!… Voyons… On est des frères de la route…
—Je ne peux pas… Je viens de t'expliquer… Chemin faisant, tu pourras travailler…
La faim, l'horrible faim tenaillait le ventre du vagabond, glissant en lui comme une étrange ivresse.
—Ecoute un peu. Je te les achète, tes sous, oui, et je te les paie bien… Je t'en donne vingt francs…
L'autre ouvrait de grands yeux. Il continua, très vite:
—Oui, vingt francs. Je les ai trouvés, ce matin, dans la poussière. Mais, partout, on me les refuse, parce que je suis trop déguenillé. Regarde. Ce n'est plus des vêtements que j'ai… C'est des loques. Puis, la faim, ça fait briller les yeux, ça donne une figure mauvaise… alors les gens ont peur. Tandis que toi tu as des habits plus propres. Avec ton grand caban de limousine, tu as l'air d'un berger qui voyage… Vingt francs entre tes mains, ça n'étonnera pas. Et puis, tu n'as peut-être pas tant souffert que moi… tu as mangé, tantôt… et moi, depuis deux jours… j'ai faim…
Il dit ces derniers mots à voix basse, honteux et terrible, le visage sous l'haleine de l'autre.
—Tu vois que le marché est bon… Tu as peur qu'elle soit fausse? Tiens… écoute-la sonner… La voilà… Donne-moi tes sous…
Mais l'homme s'écartait, repoussant la pièce tendue.
—Hé! garde ton argent! Tu es plus riche que moi!
—Tu n'as pas compris. Je ne peux pas m'en servir… Ils n'en veulent pas… Donne…
—Non… Non… Au revoir!…
Une folie passa dans la tête du chemineau. Une rage de vol et de meurtre crispa ses mâchoires, serra ses poings, et, violemment, il saisit l'autre à la gorge:
—Donne-les…
L'homme se débattit, essayant d'échapper à l'étreinte. Il tendit les bras, glissa, les doigts crochus. Sa bouche s'élargit essayant un appel; ses yeux, désorbités, tournèrent, éperdus… Il s'abattit… Les sous roulèrent sur le sol.
A quatre pattes, à tâtons, le meurtrier les ramassa, sans compter, et se mit à courir.
Quand il vit apparaître les premiers feux du village, il s'arrêta, haletant. Il s'aperçut alors qu'il tenait le louis entre ses dents. Dans sa poche, il sentit la monnaie de billon. L'horreur de son crime descendit devant lui… Il eut peur. Mais la faim lui tordait les entrailles. Il prit la pièce d'or et la jeta, à la volée.
Dans les feuilles, ce fut comme un petit frisson, comme la chute d'une branche glissant jusqu'à la mousse… A grandes enjambées, il gagna le village:
—Quatre sous de pain, s'il vous plaît?
La boulangère prit une miche, la lui tendit. Il paya. Le contact des sous tout rugueux de poussière le fit trembler.
Mais la mie était blanche, et la croûte dorée. Il y mordit, glouton, sortit en titubant, et s'enfonça dans la nuit calme que troublait seulement, de temps en temps, la chute d'une branche sur les feuilles séchées… Juste le bruit que, tout à l'heure, sa pièce avait fait en tombant.
Le Coupable
—Votre nom, votre âge, votre profession?
Dans le prétoire, sous la lumière crue tombant des vitres hautes, au banc des accusés, on vit se lever un petit vieillard au visage très doux encadré de favoris blancs.
Tourné vers le président, il répondit d'une voix un peu chevrotante:
—Maindrot, Jacques, quatre-vingts ans, rentier.
—C'est bien, vous pouvez vous asseoir.
La lecture de l'acte d'accusation terminée, le président reprit la parole:
—Vous avez entendu. Vous êtes prévenu d'avoir, dans la nuit du 17 au 18 novembre dernier, assassiné votre femme, âgée de soixante-quinze ans. Vous étiez jusqu'ici un honnête homme. Vous n'avez jamais eu de condamnation. Pouvez-vous dire quelque chose pour votre défense?
—Monsieur le président, j'aurai, si vous le permettez, quelques explications à fournir.
—Parlez. Adressez-vous à messieurs les jurés.
Alors, ayant salué d'une courte inclinaison de son buste, le petit vieux se mit à parler lentement, cherchant ses mots, comme avec un souci de la correction du langage, de sa voix lointaine et perdue, son chapeau dans les mains, poliment, doucement, et, malgré eux, émus par la majesté de son âge, la cour et les jurés écoutèrent, sans l'interrompre, ce vieillard de quatre-vingts ans, qui, devant eux, en termes choisis, venait défendre sa tête.
—Pour m'expliquer, sinon pour me justifier à vos yeux, il me faut remonter très loin dans mes souvenirs. A vingt-cinq ans, n'ayant plus de parents, seul au monde, possesseur d'une petite aisance qui me permettait de vivre sans souci du lendemain, je fis un mariage d'amour. Ces mots résonnent mal dans la bouche d'un vieillard, mais il faut cependant que vous les sachiez.
Pendant dix ans, je fus l'homme le plus heureux du monde. J'adorais ma femme: elle m'aimait. Il y avait bien un nuage: nous n'avions pas d'enfant, mais nous nous aimions tant, que je ne sais quelle place nous aurions pu donner dans notre tendresse à ce petit être s'il était venu, et nous finîmes par n'y plus penser, par ne rien regretter.
Notre vie s'écoulait ainsi, très douce, très légère, sans un heurt et sans un soupçon.
Dès maintenant, messieurs les jurés, je dois vous dire qu'à mon âge on défend moins son avenir que son passé, et que je vous parle dans toute la franchise et la vérité de mon âme, comme à des confesseurs qui serez sans doute les derniers.
Il fit une pause, de ses mains tremblantes prit son mouchoir, et s'épongea le front.
Il reprit:
—Je devais payer cher tout cela? Un jour, le soupçon se glissa dans mon bonheur. Un de mes amis, le plus ancien, le meilleur, devint auprès de ma femme d'une assiduité inquiétante; elle ne repoussait point ses hommages. A quoi je m'en suis aperçu?… A des gestes, à des mots, à des «rien», à toutes ces choses infimes qui suffisent pourtant à chavirer le coeur, à troubler la raison. Dès lors, je connus le doute; les heures que l'on passe à chercher dans la nuit la lueur fugitive qui doit guider vos pas. Je les épiai. Je les suivis. Je ne trouvai rien. Je devins haineux et méchant, mais pouvais-je sur un soupçon, sans un indice, faire un éclat? Cependant, je vous le jure, si je les avais surpris aux bras l'un de l'autre, j'aurais pu, dans un accès de fureur, les tuer tous les deux, mais je n'aurais pas eu une seconde d'étonnement, tant j'étais sûr, tant je sentais la trahison sur moi.
Cette vie dura des années. Des années je cherchai sans trouver; puis te temps passa, mettant sur toutes choses sa couche de pardon et d'oubli. Je finis par croire que je m'étais trompé, et le calme revint, comme par le passé, sans que ni mon ami, ni ma femme se fussent jamais doutés de rien.
Tout cela était même si loin que, lorsque mon ami mourut, il y a quelques années, je le pleurai comme on pleure un frère, et ne m'étonnai point des larmes que ma femme versa sur lui. Nous étions déjà vieux: elle soixante-cinq ans, moi soixante-dix.