Les raisins de la colère
Chapitre XX
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Juchés en haut du chargement, Connie, Rose de Saron, les deux enfants et le pasteur, étaient moulus et engourdis. Ils étaient restés assis en pleine chaleur devant le bureau du coroner à attendre Pa et l’oncle John. À un moment donné on avait apporté une sorte de grand panier et on avait descendu le long ballot du camion. Alors ils étaient restés assis en plein soleil, tandis que l’enquête suivait son cours, le temps de déterminer la cause de la mort et de signer le certificat de décès.
Al et Tom déambulaient dans la rue, s’arrêtant devant les étalages et dévisageant tous ces inconnus qu’ils croisaient sur le trottoir.
Et finalement Pa, Man et l’oncle John étaient ressortis, silencieux, accablés. L’oncle John était remonté au sommet du chargement, tandis que Pa et Man reprenaient leur place à l’avant. Tom et Al s’amenèrent à leur tour et Tom s’assit au volant. Il resta là, sans mot dire, attendant une décision quelconque. Pa regardait au loin, l’air absent, son chapeau noir baissé sur ses yeux. Man se frottait les coins de la bouche, le regard perdu, vide à force de fatigue.
Pa soupira profondément :
— Y avait rien d’autre à faire, dit-il.
— Je sais, dit Man. Et pourtant, elle aurait tant aimé avoir un bel enterrement. Elle en parlait toujours.
Tom les regarda de biais :
— Le terrain du comté ? interrogea-t-il.
— Ouais.
Pa secoua vivement la tête, comme pour chasser un cauchemar :
— On n’avait pas assez. On n’aurait pas pu.
Il se tourna vers Man :
— Faut pas prendre ça trop à cœur. On a tout essayé, mais on a eu beau faire, c’était pas possible. On n’avait pas de quoi, alors que veux-tu ? L’embaumement, le cercueil, le pasteur, et puis une concession au cimetière, ça nous aurait demandé au moins dix fois ce que nous avons. On a fait tout ce qu’on a pu.
— J’sais bien, dit Man. Mais elle y tenait tant à son bel enterrement que je n’arrive pas à me l’ôter de l’idée. Maintenant, faudra bien.
Elle eut un profond soupir et se frotta machinalement le coin de la bouche.
— Il était bien brave, cet homme qu’était là. Terriblement autoritaire, mais bien brave.
— Oui, dit Pa. Il n’y a pas été par quatre chemins, ça faut l’dire.
Man repoussa en arrière une mèche de cheveux. Sa mâchoire se contracta.
— Il est temps de repartir, fit-elle. Il nous faut trouver un coin où nous installer. Et du travail. C’est pas le moment de laisser les gosses avoir faim. Grand-mère ne l’aurait pas permis. Elle mangeait toujours de bon appétit aux enterrements.
— Où est-ce qu’on va ? demanda Tom.
Pa souleva son chapeau et se gratta la tête.
— Camper, répondit-il. Pas question de dépenser ce qui nous reste tant que nous n’aurons pas de travail. Conduis-nous dans la campagne.
Tom démarra, et à travers les rues de la ville, ils se dirigèrent vers la campagne. Et près du pont, ils aperçurent un amas de tentes et de bicoques. Tom dit :
— On peut s’arrêter là. Voir ce qui se passe et où il y a du travail.
Il descendit un petit chemin en pente raide et se rangea au bord du camp.
Le camp était aménagé sans ordre. Tentes, baraques, autos, étaient disséminées au hasard. La première demeure avait un aspect invraisemblable. Trois plaques de tôle rouillée en constituaient la façade sud, un carré de tapis moisi tendu entre deux planches la façade est, un bout de papier goudron et un lambeau de toile déchiquetée la façade nord, et six vieux sacs la façade ouest. Au-dessus de cette armature carrée, sur des branches de saule non élaguées, on avait empilé de l’herbe, non pas du chaume, mais des mottes de gazon en forme de pyramide. L’entrée, côté sacs, était encombrée d’ustensiles divers. Un bidon de pétrole de cinq gallons servait de poêle. Il était posé sur le flanc et était muni à une extrémité d’un bout de tuyau rouillé. Une vieille lessiveuse traînait à côté, en équilibre instable, et toute une série de caisses gisaient çà et là, caisses pour s’asseoir, caisses pour manger. Une antique Ford conduite intérieure série T et une remorque à deux roues étaient garées près de la bicoque ; l’ensemble avait un air minable et désolé.
Un peu plus loin se dressait une petite tente grise, délavée par les intempéries, mais montée avec beaucoup de soin. Les caisses étaient bien alignées devant la tente ; un bout de tuyau de poêle émergeait de l’entrée et sur le devant, la poussière avait été balayée et arrosée. Un plein baquet de lessive humide était posé sur une caisse. Le campement avait une allure soignée et rude. Un roadster Ford série A et une petite remorque improvisée pour le transport de la literie stationnaient contre la tente.
Ensuite venait une immense tente complètement en lambeaux, bâillant de partout, aux déchirures réparées tant bien que mal avec du fil de fer. Les pans de l’entrée étaient relevés et du dehors, on apercevait à l’intérieur quatre matelas étendus par terre. Sur une corde à linge tendue contre la tente, des robes de coton rose et plusieurs salopettes étaient mises à sécher. Il y avait en tout quarante tentes ou baraques et à proximité de chacune, un quelconque véhicule automobile. Tout au bout du camp, quelques enfants immobiles regardaient avec de grands yeux l’arrivée du nouveau camion. Ils s’approchèrent, gamins en salopette, nu-pieds, les cheveux gris de poussière.
Tom stoppa et se tourna vers son père :
— Pas très joli, fit-il. Tu veux qu’on aille voir ailleurs ?
— On ne peut pas aller ailleurs tant qu’on ne sait pas ce qui nous attend, répondit Pa. Faut d’abord se renseigner pour ce qui est du travail.
Tom ouvrit la portière et descendit. La famille se laissa dégringoler à bas du chargement, mit pied à terre et considéra le camp avec curiosité. Ruthie et Winfield, mus par l’habitude, descendirent le seau et se dirigèrent vers les roseaux où ils savaient trouver de l’eau ; la file des enfants s’ouvrit pour les laisser passer et se referma derrière eux.
Les pans de l’entrée de la première hutte s’écartèrent et une femme apparut. Elle avait des cheveux gris arrangés en une seule tresse et portait une volumineuse robe d’indienne à fleurs, très crasseuse. Son visage ratatiné reflétait l’abrutissement, avec des poches de chair grises et bouffies sous les yeux et une bouche veule et molle.
Pa demanda :
— Est-ce qu’on peut se ranger n’importe où et camper ?
La tête disparut à l’intérieur de la tente. Rien ne bougea pendant un moment, puis un homme barbu, en manches de chemise, sortit à son tour. La femme le suivit des yeux mais ne s’aventura pas au-dehors.
L’homme barbu fit :
— Jour m’sieu dames.
Et ses yeux sombres allèrent de l’un à l’autre et s’arrêtèrent finalement sur le camion chargé de matériel.
Pa dit :
— J’demandais juste à vot’ femme s’il y avait moyen de nous installer quèq’part.
L’homme barbu le regarda avec une gravité solennelle, comme si Pa avait dit une chose particulièrement intelligente qui demandait réflexion.
— Vous installer quèq’part ici ? fit-il.
— C’est ça. Y a-t-il quelqu’un à qui ça appartient et à qui faut demander la permission de camper ?
L’homme barbu ferma un œil à demi et considéra attentivement Pa.
— Vous voulez camper ici ?
Pa sentit la moutarde lui monter au nez. La femme aux cheveux gris vint lorgner par l’ouverture rapiécée de la tente.
— Vous ne m’avez pas entendu ? fit Pa.
— Eh ben si vous voulez camper ici, pourquoi que vous ne le faites pas ? C’est pas moi qui vous empêcherai.
Tom se mit à rire.
— Il a saisi, fit-il.
Pa se maîtrisa :
— Je voulais simplement savoir si ça appartient à quelqu’un. S’il faut payer.
Le barbu avança le menton.
— À qui ça appartient ? jeta-t-il.
Pa se détourna :
— Qu’il aille au diable, fit-il.
La tête de la femme disparut de nouveau à l’intérieur de la tente. L’homme barbu s’avança, l’air menaçant :
— À qui que ça appartient ? vociféra-t-il. Qui c’est qui va nous foutre à la porte d’ici ? Venez un peu me le dire, à moi !
Tom se plaça devant Pa.
— Vous feriez bien d’aller dormir un bon coup, dit-il.
L’homme ouvrit la bouche d’un air hébété et fourra un doigt sale contre sa gencive inférieure. Il resta un moment à considérer Tom d’un air profond et méditatif, après quoi il fit demi-tour et disparut dans la cabane à la suite de la femme aux cheveux gris.
Tom se tourna vers Pa :
— Qu’est-ce que c’est que ce coco-là ? fit-il.
Pa haussa les épaules. Il regardait quelque chose. Devant une tente, un peu plus loin, stationnait une vieille Buick dont la culasse était démontée. Un jeune homme était occupé à roder les soupapes et, tout en tordant et tordant sans arrêt son corps sur l’outil, il regardait du coin de l’œil le camion des Joad. Ils le voyaient rire à part lui. Quand le barbu eut disparu, le jeune homme abandonna son travail et s’avança nonchalamment vers Pa et Tom.
— Ça va ? dit-il.
Et ses yeux bleus pétillaient de malice.
— Je vous ai vu faire connaissance avec le maire.
— Qu’est-ce qu’il a qui le démange ?
Le jeune homme eut un petit rire :
— Il est simplement un peu dingo, comme vous et moi. Peut-être un peu plus dingue que moi, mais j’sais même pas.
Pa dit :
— Je lui demandais seulement s’il y avait moyen de camper ici.
Le jeune homme essuya ses mains huileuses à son pantalon.
— Nature. Pourquoi pas ? Vous venez juste de traverser ? Vous n’avez encore jamais été à Hooverville ?
— Hooverville ? Où c’est ?
— Vous y êtes.
— Ah ! fit Tom. On n’est là que d’ce matin.
Winfield et Ruthie rappliquèrent, portant à eux deux un plein seau d’eau.
— Montons le campement, dit Man. Je suis vannée. On va peut-êt’ pouvoir tous se reposer.
Pa et l’oncle John grimpèrent en haut du camion pour décharger la bâche et les lits.
Tom s’avança vers le jeune homme et le raccompagna jusqu’à la voiture qu’il était en train de réparer. Le vilebrequin à main reposait sur le bloc moteur découvert et une petite boîte jaune de pâte émeri était perchée en haut de l’exhausteur. Tom demanda :
— Qu’est-ce qui lui a pris à ce sacré vieux barbu ?
Le jeune homme s’empara du vilebrequin et se remit au travail, tordant son corps à droite et à gauche, à droite, à gauche, meulant la soupape contre le siège de soupape.
— Le maire ? Dieu sait… fit-il. Vous venez d’arriver. Peut-êt’ que c’est vous qui pourrez nous le dire. Y en a qui disent une chose, d’autres une autre. Mais installez-vous seulement dans un coin un petit bout de temps, et vous verrez comment vous vous ferez virer par les shérifs et les shérifs adjoints.
Il prit une soupape et enduisit le siège de pâte émeri.
— Mais pourquoi foutre ?
— Eh bien ! j’en sais rien. Y en a qui disent qu’ils ont peur qu’on vote, qu’ils nous pourchassent d’un coin à l’autre pour nous empêcher de voter. Et y en a d’autres qui disent que c’est pour qu’on ne puisse pas toucher le chômage. Et pis d’autres que c’est pour nous empêcher de nous organiser. J’sais pas pourquoi. Tout ce que je sais, c’est qu’on les a tout le temps aux fesses. Attends seulement, et tu verras.
— Nous ne sommes pas des clochards, s’entêta Tom. Nous cherchons du travail. N’importe quel genre de travail.
Le jeune homme s’arrêta de roder sa soupape. Il considéra Tom avec stupéfaction.
— Chercher du travail ? fit-il… Alors, comme ça, tu cherches du travail ? Et qu’est-ce que tu t’imagines que nous cherchons, nous aut’, tous autant que nous sommes ? Des diamants, p’têt’ ? Et si je me suis crevé le cul comme un malheureux depuis que j’suis là, c’est à chercher quoi, selon toi ?
Il se remit à son rodage.
Tom laissa son regard errer sur les tentes crasseuses, le misérable bric-à-brac, les antiques tacots, les paillasses bosselées étalées au soleil et les bidons noircis posés au-dessus des trous tapissés de cendres qui servaient de foyers. Il demanda calmement :
— Y a donc pas de travail ?
— J’sais pas. Doit bien y en avoir. Pour l’instant, y a pas de moissons par ici. La vendange, c’est pour plus tard, et le coton pour plus tard. Mais on va pousser plus loin dès que j’aurai fini de roder mes soupapes. Avec ma femme et mes gosses. Paraît qu’on trouve de l’embauche là-haut, dans le Nord. On va pousser jusque là-haut, du côté de Salinas.
Tom vit l’oncle John, aidé de Pa et du pasteur, en train de hisser la bâche sur des piquets de tente, tandis que Man, à genoux à l’intérieur, époussetait les matelas. Un groupe d’enfants s’était rassemblé sans bruit autour des nouveaux arrivants et les regardait s’installer, enfants silencieux aux pieds nus et aux visages sales.
Tom dit :
— Chez nous, au pays, l’était venu des types avec des prospectus-réclame… de ces papiers jaunes. Ça disait qu’on avait besoin de main-d’œuvre pour les récoltes.
Le jeune homme se mit à rire :
— Paraîtrait qu’on est quèq’chose comme trois cent mille, ici, et je donnerais ma tête à couper que tous ces gens-là ont vu ces foutus prospectus.
— Peut-être, mais s’ils n’avaient pas besoin de monde, pourquoi qu’ils ont pris la peine de faire imprimer ces machins-là ?
— Fais un peu marcher tes méninges… qu’est-ce que t’attends ?
— Oui, mais je voudrais savoir.
— Écoute, fit le jeune homme. Mettons que t’aies du travail juste pour un type, et qu’il y en ait qu’un qui se présente. T’es forcé de lui payer ce qu’il demande. Mais suppose qu’il s’en présente un cent.
Il posa son outil. Son regard durcit et sa voix se fit incisive :
— Mettons qu’il s’en présente un cent pour ce travail. Mettons que tous ces gars-là, ils aient des gosses, et que ces gosses aient faim. Mettons qu’une pièce de dix cents suffise à leur payer une boîte de bouillie de maïs,
à ces gosses. Mettons qu’un nickel [24] suffise à leur payer ne serait-ce qu’un truc quelconque, à ces gosses. Et ils sont là un cent. Propose-leur seulement un nickel, et je te promets qu’ils vont s’entretuer pour l’avoir, ce nickel. Tu sais combien on payait, à la dernière place que j’ai faite ? Quinze cents de l’heure. Dix heures pour un dollar et demi et encore t’as pas le droit de loger sur place. Faut consommer de l’essence pour y aller.
Il haletait de fureur et la haine brillait dans ses yeux.
— C’est pour ça qu’ils ont fait imprimer les prospectus. Avec ce qu’ils économisent en payant les gens quinze cents de l’heure pour travailler aux champs, ils ont de quoi en faire imprimer un foutu paquet, tu peux êt’ tranquille.
— Ça tient pas debout, dit Tom.
Le jeune homme eut un rire sarcastique :
— Reste seulement ici un petit bout de temps, et si t’as la belle vie, fais-moi signe, que je vienne voir ça de près.
— Mais il y a du travail, insista Tom. Nom de Dieu de bon Dieu, avec tout ce qui pousse, c’est pas possible : des vergers, de la vigne, des légumes… Je l’ai vu. Faut bien qu’ils embauchent du monde. Je l’ai vu, de mes propres yeux.
Dans la tente dressée à côté de la voiture, un bébé se mit à pleurer. Le jeune homme rentra dans la tente et, de l’intérieur, sa voix arrivait assourdie par l’épaisseur de la toile.
Tom s’empara du vilebrequin, l’adapta à la fente de la soupape et commença à roder, tout son corps suivant le va-et-vient de sa main. Les cris du bébé cessèrent. Le jeune homme ressortit et observa le travail de Tom.
— Tu sais y faire, dit-il. C’est une bonne chose, bon sang, ça te servira.
— Et pour ce que je te disais, t’à l’heure, reprit Tom, j’ai vu tout ce qui pousse par ici.
Le jeune homme s’accroupit sur ses talons.
— J’vais te dire, fit-il calmement. Il y a c’te saloperie de verger où j’ai travaillé. Il faut neuf hommes d’un bout de l’année à l’autre.
Il s’interrompit pour donner plus de poids à ce qui allait suivre :
— Mais quand les pêches sont mûres, il faut trois mille hommes quinze jours durant. Il les leur faut, sans ça toutes leurs pêches pourrissent. Alors, qu’est-ce qu’ils font ? Ils t’expédient des prospectus en veux-tu en voilà. Il leur en faut trois mille et il s’en amène six mille. Ils les embauchent au tarif qui leur plaît. Et si tu trouves que c’est pas suffisant, y en a mille derrière toi qui attendent la place, bon Dieu ! Alors tu cueilles, tu cueilles, et en un rien de temps c’est fini. Presque tout le pays, c’est que des pêches. Elles mûrissent toutes en même temps. Quand t’en as cueilli une, elles sont toutes cueillies. Y a plus rien d’autre à foutre dans le pays. Et après ça, les patrons ne veulent plus te voir, tu penses. Trois mille que vous êtes ! Le travail est fini. Tu pourrais voler, te saouler, faire les quatre cents coups. Et d’ailleurs, tu ne fais pas bien dans le paysage, à force de vivre sous une vieille tente. La campagne est jolie, mais toi t’as une sale allure. Ils ne veulent plus te voir dans les parages. Alors ils te foutent à la porte, ils t’expédient. Et voilà.
Tom, jetant un regard du côté de la tente des Joad, vit sa mère, alourdie par la fatigue, pesamment courbée sur ses casseroles que léchaient les flammes d’un petit feu de détritus et de brindilles.
Le cercle des enfants se resserra, et les grands yeux calmes des petits suivirent avidement tous les gestes de Man. Un vieux, très vieux bonhomme tout cassé, se coula comme un furet hors d’une tente et s’approcha furtivement, humant l’air autour de lui. Il croisa les mains derrière son dos et se joignit au groupe des enfants pour observer Man. Ruthie et Winfield montaient la garde près d’elle, regardant les intrus d’un air belliqueux.
Tom dit avec colère :
— Faut que ces pêches soient cueillies tout de suite, pas vrai ? Juste quand elles sont à point ?
— Naturellement.
— Alors, admettons que tous ces gens s’entendent ensemble et disent : « Qu’elles pourrissent ! » Les prix ne tarderaient pas à monter, bon Dieu, quoi !
Le jeune homme leva les yeux de son travail et considéra Tom d’un air goguenard :
— Tiens ! tiens ! T’as trouvé ça tout seul, hein ?
— J’suis fatigué, dit Tom. Tenu le volant toute la nuit. J’ai pas envie de discuter. J’suis crevé. J’suis tellement crevé que j’me foutrais en rogne pour un rien. Ne fais pas le malin avec moi. Je te l’demande.
Le jeune homme sourit :
— C’était pas dans mes intentions. T’es pas d’ici. Y en a qu’ont eu cette idée-là. Et les types à qui appartiennent les pêches, ils les ont vus venir. Tu comprends, si les gars s’entendent, c’est qu’il y a un chef – c’est forcé – le type qui tient le crachoir. Eh ben, ils ne lui laissent même pas le temps d’ouvrir le bec ; ils te l’attrapent et te le fourrent en taule. Et si un autre se présente, ils lui en font autant.
Tom dit :
— En tout cas, le gars a toujours de quoi bouffer, en taule.
— Lui, mais pas ses gosses. Ça te plairait d’être enfermé pendant que tes gosses crèvent de faim ?
— Je comprends, fit Tom. Je comprends.
— Et attends, c’est pas tout. Tu as entendu parler de la liste noire ?
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Eh ben, essaie seulement de l’ouvrir à propos de se réunir ou un truc dans ce genre, et tu verras. On te prend la photo et on l’envoie partout. Après ça, tu ne peux plus trouver de travail nulle part. Et si t’as des gosses…
Tom ôta sa casquette et la tortilla entre ses mains.
— Alors, faut prendre ce qu’on veut bien vous donner, hein ? ou crever de faim, et, si on rouspète, on crève de faim ?
Le jeune homme balaya l’espace d’un geste de la main, embrassant les tentes en loques et les voitures rouillées.
Tom abaissa de nouveau les yeux vers sa mère qui était assise en train de gratter des pommes de terre. Et les enfants s’étaient encore rapprochés. Il dit :
— Je ne marche pas. Nom de Dieu de bon Dieu, on n’est pas des moutons, moi et les miens. J’m’en vas foutre ma main sur la gueule à quelqu’un.
— Un flic, par exemple ?
— N’importe qui, je m’en fous.
— T’es cinglé, dit le jeune homme. Tu te feras ramasser tout de suite. T’es pas connu. T’as pas de bien. On te trouvera dans un fossé, le nez et la bouche pleins de sang caillé. Et t’auras juste une petite note dans le journal. Tu sais c’que ça dira ? « Mort d’un vagabond. » C’est tout. T’en verras des tas de petites notes comme ça : « Mort d’un vagabond. »
Tom dit :
— Oui, ben y aura quelqu’un d’autre qu’on trouvera mort à côté du vagabond en question.
— T’es cinglé, dit le jeune homme. Ça n’avancera à rien.
— Et toi, alors, qu’est-ce que tu fais contre cet état de choses ?
Il considéra le visage strié de graisse et d’huile. Les yeux du jeune homme se voilèrent.
— Rien. D’où vous venez ?
— Nous aut’ ? De tout près de Sallisaw, dans l’Oklahoma.
— Vous arrivez ?
— Juste aujourd’hui.
— Vous allez rester longtemps ici ?
— J’sais pas. On restera où qu’on trouvera du travail. Pourquoi ?
— Rien.
Et de nouveau les yeux se voilèrent.
— J’vais aller dormir un coup, dit Tom. Demain, on va chercher du travail.
— Tu peux toujours essayer.
Tom se détourna et s’en alla vers la tente des Joad. Le jeune homme se saisit de la boîte de pâte émeri et y plongea le doigt :
— Hé ! J’voulais te dire…
Il agita un doigt auquel adhérait une boule de pâte :
— J’voulais juste te dire : Ne va pas chercher d’histoires. Tu te rappelles la gueule d’abruti du type de tout à l’heure ?
— Le type de la tente, là, plus haut ?
— Ouais, l’air idiot, complètement braque.
— Et alors ?
— Ben, quand les flics s’amèneront, et ils sont là tout le temps, tâche de lui ressembler. Prends l’air crétin. Tu ne sais rien, tu ne comprends rien. C’est comme ça que les flics aiment qu’on soit. Ne t’avise pas de taper sur un flic. Autant te suicider. Fais l’abruti.
— Me laisser chahuter par ces nom de Dieu de flics, et ne rien faire ?
— C’est ça… mais écoute. Je viendrai te chercher ce soir. J’ai peut-êt’ tort, c’est plein de mouchards dans tous les coins ici ; je risque gros, et j’ai un gosse, en plus. Mais je viendrai te chercher. Et si tu vois un flic, eh ben quoi… t’es pas aut’ chose qu’un foutu Okie, t’as compris ?
— Je veux bien, du moment qu’on fait quèq’chose, dit Tom.
— T’en fais pas. On fait quèq’chose, seulement on ne va pas le crier sur les toits. Un gosse, ça ne met pas longtemps à crever de faim. Deux ou trois jours… un gosse.
Il se remit à son ouvrage, étala la pâte sur un siège de soupape et dans un rapide mouvement de va-et-vient, sa main actionna le vilebrequin. Et son visage était morne et indifférent.
Tom regagna lentement son camp.
— Faire l’abruti, marmonnait-il. Faire l’abruti.
Pa et l’oncle John s’amenèrent, les bras chargés de bois mort, ils le jetèrent à côté du feu et s’accroupirent.
— Plus grand-chose à glaner par ici, déclara Pa. L’a fallu aller plus loin pour trouver du bois.
Il leva les yeux sur le cercle des enfants.
— Miséricorde divine ! s’exclama-t-il. D’où c’est-il qu’vous sortez, vous tous ?
D’un même mouvement, les enfants baissèrent la tête et contemplèrent leurs orteils d’un air confus.
— J’ai idée qu’ils ont senti l’odeur de cuisine, dit Man. Winfield, cesse de tourner autour de mes jupes.
Elle l’écarta de son chemin.
— … Tâcher de faire un peu de fricassée, dit-elle. Nous n’avons pas mangé un plat cuisiné depuis que nous avons quitté la maison. Pa, va jusqu’au magasin me chercher un peu de viande. Prends les plates-côtes.
Pa se redressa et partit dare-dare.
Al avait soulevé le capot et contemplait le moteur luisant de graisse. Lorsqu’il vit Tom s’avancer, il leva les yeux :
— T’as l’air gai comme une porte de prison, dit Al.
— Je suis heureux comme une grenouille sous une averse de printemps, fit Tom.
— Regarde-moi ce moteur, dit Al en le montrant du doigt. C’est quèq’chose, hein ?
Tom plongea son regard sous le capot :
— M’a l’air pas mal.
— Pas mal ? Formidable, tu veux dire ! Pas une goutte d’huile qu’a fui, ni rien.
Il dévissa une bougie et plongea son doigt dans l’orifice :
— Un peu calaminé, mais c’est sec.
Tom dit :
— T’as eu l’œil quand tu l’as choisi. C’est ça que tu voulais que je te dise ?
— Ben, j’peux t’avouer que j’étais pas fier, tout au long de la route ; j’avais la frousse qu’il ne nous lâche, et ç’aurait été de ma faute.
— Non, t’as eu l’œil. Tu ferais bien de lui donner un coup de fion, parce demain on va chercher du travail.
— Oh ! il gazera, dit Al. Ne t’inquiète pas.
Il prit son couteau de poche et gratta le culot de la bougie.
Tom contourna la tente et trouva Casy assis par terre, contemplant son pied nu d’un air profondément absorbé. Tom s’assit lourdement près de lui :
— Croyez qu’ils tiendront le coup ?
— Quoi ? demanda Casy.
— Vos doigts de pied.
— Oh ! j’étais juste assis là à réfléchir.
— Vous vous installez toujours confortablement pour réfléchir, à ce que je vois, dit Tom.
Casy agita le gros orteil, puis le second, et sourit doucement :
— Déjà assez dur de se concentrer sans qu’on soit encore obligé de se démancher les jointures pour y arriver.
— Ça fait des jours que vous n’avez pas soufflé mot, dit Tom. Vous passez vot’ temps à réfléchir.
— Ouais, je passe tout mon temps à réfléchir.
Tom ôta sa casquette, à présent crasseuse et minable, à la visière pointue comme un bec d’oiseau. Il retourna la bande de cuir intérieure et changea le ruban de papier.
— J’ai tellement sué qu’il n’en reste plus, dit-il.
Il regarda frétiller les orteils de Casy.
— Pourriez pas vous arrêter de réfléchir et m’écouter une minute ?
Casy tourna une tête emmanchée sur un cou long comme une tige :
— J’écoute tout le temps. C’est pour ça que je réfléchis. J’écoute les gens parler et bientôt je sais tout ce qui se passe en eux. Comme ça, tout le temps… je les entends et je les sens. Ils battent des ailes comme un oiseau perdu dans un grenier. Et ils vont se les casser contre un carreau sale en essayant de sortir.
Tom le regarda en écarquillant les yeux, puis il détourna la tête et considéra une tente grise, dressée à une dizaine de mètres de là. Un pantalon de coutil, des chemises et une robe séchaient sur les cordes de la tente. Il dit à mi-voix :
— C’était à peu près ce que j’allais vous dire. Et vous avez déjà remarqué.
— Oui, j’ai remarqué, convint Casy. Nous sommes toute une armée qu’est lâchée sans bride ni harnais.
Il baissa la tête et se passa lentement la main dans les cheveux.
— J’ai remarqué depuis le début, ajouta-t-il. Partout où on s’est arrêté, j’ai remarqué des gens qu’avaient faim d’un peu de lard, et quand ils réussissaient à en avoir, ça ne leur tenait pas au ventre. Et quand ils avaient faim à n’en plus pouvoir, eh ben, ils me demandaient de leur dire une prière, et des fois je le faisais.
Il croisa les mains autour de ses genoux et ramena ses jambes contre lui.
— Autrefois, je croyais que ça suffisait à faire passer la faim, dit-il. J’arrachais un bout de prière de ma tête et tous les soucis venaient se coller après comme sur du papier à mouches, et la prière s’en allait au vent, emportant tous les soucis avec. Mais maintenant, ça ne marche plus.
Tom dit :
— Une prière n’a jamais procuré de lard. Faut un cochon pour avoir du lard.
— Ouais, admit Casy. Et le Tout-Puissant n’a encore jamais augmenté les salaires. Tous ces gens qui sont là ne demandent qu’à vivre convenablement et à élever leurs gosses convenablement. Et quand ils seront vieux, ils veulent pouvoir s’asseoir sur le pas de leur porte et regarder le soleil se coucher. Et quand ils sont jeunes, ils ont envie de danser, de chanter, et de coucher ensemble. Ils veulent manger, se saouler, et travailler. Eh oui ! c’est ça, ils ont simplement besoin de se servir de leurs muscles, de se démener, de gigoter, de se fatiguer, quoi. Cré bon Dieu !… Qu’est-ce que je radote là ?
— J’sais pas, fît Tom. C’était pas désagréable à entendre. Quand c’est que vous croyez pouvoir cesser de réfléchir un petit bout de temps et commencer à travailler ? Faut qu’on s’y mette. On est presque à sec. Pa vient de payer cinq dollars pour faire planter sur la tombe de Grand-mère un bout de latte avec un coup de peinture dessus. Il ne nous reste plus grand-chose.
Un maigre roquet à poil roux contourna la tente en reniflant. Il était inquiet et sur le qui-vive. Il s’approchait sans avoir décelé la présence des deux hommes ; soudain, en levant la tête il les aperçut ; il fit un bond de côté et détala, les oreilles couchées, sa queue osseuse craintivement rétractée. Casy le suivit des yeux et le vit qui filait derrière une tente pour se dérober à la vue des deux hommes. Casy soupira :
— Je n’amène rien de bon à personne, dit-il. Pas plus moi qu’un autre. J’avais dans l’idée de m’en aller tout seul. Je mange vos provisions et je prends de la place. Et j’vous ai rien apporté. P’têt’ que j’pourrais trouver un travail fixe et vous rendre un peu de ce que j’vous dois.
Tom ouvrit la bouche, avança la mâchoire inférieure et se tapota les dents avec une tige d’herbe sèche. Il regardait d’un ait absent par-delà les huttes de roseaux, de tôle et de carton :
— Qu’est-ce que je donnerais pour avoir un paquet de Durham, fit-il. Ça fait un temps fou que j’ai pas fumé. À Mac-Alester, j’avais du tabac. C’est tout juste si je ne regrette pas de ne plus y être.
Il recommença à se tapoter les dents et, brusquement, se tourna vers le pasteur :
— Déjà été en prison ?
— Non, répondit Casy. Jamais.
— Ne partez pas encore, dit Tom. Pas tout de suite.
— Plus vite je serai à chercher du travail, plus vite j’en trouverai.
Tom le regarda entre ses paupières mi-closes et remit sa casquette :
— Écoutez, fit-il, ici c’est pas le pays où coulent le lait et le miel comme les pasteurs vous le racontent. Il se passe du vilain ici. Les gens ont peur de nous, peur de tout ce monde qu’ils voient s’amener dans l’Ouest. Alors ils s’arrangent pour que les flics nous foutent la frousse, de façon à nous faire repartir.
— Oui, dit Casy. Je sais. Pourquoi que vous m’avez demandé si j’avais été en prison ?
Tom répondit lentement :
— En prison… on finit par… avoir du flair pour certaines choses. On ne laisse pas souvent les types se parler entre eux, pouvez être sûr… à deux, des fois, mais jamais en groupe. Alors on finit par flairer les choses. Quand ça s’apprête à barder… quand par exemple un type va piquer sa crise et tomber sur un gardien à coups de manche de pelle… eh ben ! on le sent avant que ça arrive. Et quand une évasion s’prépare, ou qu’une émeute va éclater, personne n’a besoin de vous prévenir. On le sait.
— Ah oui ?
— Restez dans les parages, dit Tom. Restez dans les parages jusqu’à demain, en tout cas. Il va se passer quèq’chose. Je parlais à un petit gars, là-haut. Et le gars, il était plus matois et plus finaud qu’un coyote, seulement il l’était un peu trop. Le genre coyote qui se mêle de ce qui le regarde, bien innocent et bien aimable, qui prend la vie du bon côté et s’amuse sans penser à mal… Eh ben ! y a un poulailler pas loin.
Casy l’observa avec attention, voulut formuler une question, puis se ravisa et serra les lèvres. Il fit lentement remuer ses orteils, relâcha l’étreinte de ses genoux et allongea la jambe pour voir son pied.
— Ouais, fit-il. Je ne pars pas tout de suite.
Tom dit :
— Et demain on prendra le camion et on ira chercher du travail.
— Oui, dit Casy, en contemplant avec gravité ses orteils qui frétillaient.
Tom s’accouda en arrière et ferma les yeux. À l’intérieur de la tente, il entendit le murmure de la voix de Rose de Saron et celle de Connie qui lui répondait.
La bâche projetait une ombre épaisse. Le cône de lumière à chaque bout en était plus vif et plus cru. Rose de Saron était allongée sur un matelas, Connie accroupi à côté d’elle.
— J’devrais aller aider Man, dit Rose de Saron. J’ai essayé, mais chaque fois que j’ai remué, j’ai vomi.
Connie avait un regard morose.
— Si j’avais su que ça serait comme ça, j’serais pas venu. Je serais resté chez nous et j’aurais étudié les tracteurs, la nuit, et j’m’aurais fait mes trois dollars par jour. On peut vivre rudement bien avec trois dollars par jour, et aller au cinéma tous les soirs, encore.
Rose de Saron paraissait inquiète.
— Tu vas étudier la nuit pour ce qui est de la T. S. F. ? s’enquit-elle.
Il fut long à répondre.
— Tu ne veux plus ? insista-t-elle.
— Si, bien sûr. Dès que j’aurai repris pied ; le temps de me faire un peu d’argent.
Elle se dressa sur ses coudes :
— Tu ne vas pas abandonner !
— Non, non… bien sûr que non. Mais… j’me doutais pas qu’on allait êt’ forcés de mener une vie pareille.
Le regard de la jeune femme durcit :
— Tu dois le faire, dit-elle calmement.
— Oui, bien sûr, je sais. Dès que j’aurai repris pied. Le temps de me faire un peu d’argent. J’aurais mieux fait de rester à la maison à étudier pour êt’ dans les tracteurs. Trois dollars par jour ils se font, sans compter les suppléments.
Le doute s’éveilla dans les yeux de Rose de Saron. Quand il la regarda, il vit qu’elle le jaugeait.
— Mais j’vais étudier, fit-il. Sitôt que j’aurai repris pied.
Elle dit avec véhémence :
— Faut qu’on ait une maison pour quand l’enfant viendra. Je ne veux pas le mettre au monde dans une tente.
— D’accord, dit-il. Sitôt que j’aurai repris pied.
Il sortit de la tente et vit Man penchée au-dessus du feu. Rose de Saron se rallongea sur le dos et resta les yeux grands ouverts à contempler le toit de la tente. Puis elle enfonça son pouce dans sa bouche pour étouffer ses sanglots et se mit à pleurer silencieusement.
Man s’agenouilla près du feu d’herbes sèches, cassant de petites brindilles pour nourrir la flamme sous la marmite. Le feu s’avivait, retombait, s’avivait et retombait. Les enfants – ils étaient quinze – l’observaient en silence. Et quand l’odeur de fricassée leur passait sous le nez, ils plissaient légèrement les narines.
Leurs cheveux roussis par la poussière luisaient au soleil. Ils se sentaient confus de se trouver là, mais ne faisaient pas mine de s’en aller. Man parlait à voix basse à une petite fille, qui se retenait au milieu du cercle avide.
Elle était plus âgée que les autres. Elle se tenait sur une jambe et de son pied nu se caressait le mollet. Les bras noués derrière le dos, elle regardait Man de ses petits yeux gris et réfléchis.
— J’peux vous casser un peu de bois, si vous voulez, M’dame, proposa-t-elle.
Man leva les yeux de son travail.
— T’as envie de te faire inviter à manger, hein ?
— Oui, M’dame, répondit-elle sans se démonter.
Man glissa les brindilles sous la marmite et les flammes crépitèrent.
— T’as donc pas déjeuné, c’matin ?
— Non, M’dame. Y a pas de travail par ici. Pa essaie de vendre des trucs pour acheter de l’essence, qu’on puisse continuer not’ route.
Man leva les yeux.
— Et eux, ils n’ont pas déjeuné non plus ?
Un remous agita le cercle des enfants. Mal à l’aise, ils se détournèrent de la marmite bouillante. Un petit garçon voulut crâner :
— Moi, j’ai déjeuné, moi et pis mon frère, et ces deux-là aussi ; je les ai vus. On a bien mangé. On s’en va dans le Sud ce soir.
Man sourit :
— Alors, tu n’as pas faim. Je n’en ai pas assez pour tout le monde là-dedans.
La lèvre du petit garçon esquissa une moue.
— On a bien mangé, dit-il.
Et sur ce, il fit demi-tour, détala et plongea sous une tente. Man le suivit des yeux et resta si longtemps figée après qu’il eut disparu, que la petite lui fit observer :
— Le feu baisse, M’dame. J’peux remettre du bois, si vous voulez.
Ruthie et Winfield se tenaient à l’intérieur du cercle et se montraient froids et distants comme il convenait. Ils jouaient l’indifférence, mais l’instinct de propriété avait le dessus. Ruthie tourna vers la petite fille un regard furibond. Elle s’accroupit et se mit à casser du bois pour sa mère.
Man souleva le couvercle de la marmite et touilla la fricassée avec un bout de bois.
— Ça m’arrange bien qu’il y en ait parmi vous qu’aient mangé. Le petit de tout à l’heure n’a pas faim, lui, en tout cas.
La petite ricana :
— Peuh ! lui, avec ses grands airs, il se vantait. Quand il n’a rien eu à souper… Savez ce qu’il a fait ? Hier soir, l’est sorti et l’a dit qu’ils avaient mangé du poulet. Ben, moi, j’avais regardé pendant qu’ils étaient à table, et ils avaient juste des beignets de gruau, comme tout le monde.