Les raisins de la colère

John Steinbeck · Chapitre 22 sur 30 · partie 1/2

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Les raisins de la colère

Chapitre XXII

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

 

Il était tard quand Tom Joad s’engagea dans un chemin de traverse à la recherche du camp de Weedpatch. Quelques lumières brillaient çà et là dans la campagne. Derrière eux, une tache lumineuse au ciel indiquait seule la direction de Bakersfield. Le camion poursuivait sa route cahin-caha, effarouchant les chats dans leur chasse nocturne. À un carrefour, se dressait un petit groupe de bâtiments de bois peints en blanc.

Man dormait sur la banquette et Pa gardait le silence depuis longtemps déjà.

Tom dit :

— J’sais pas où c’est. Peut-êt’ qu’il faudra attendre le petit jour pour demander à quelqu’un.

Au croisement d’une avenue, il obéit au signal lumineux et stoppa. Une autre voiture vint s’arrêter à côté du camion. Tom se pencha par la portière.

— Siou plaît… Vous savez où qu’est le grand camp ?

— Tout droit.

Tom traversa l’avenue et fit quelques centaines de mètres de l’autre côté, puis il s’arrêta. La route était bordée par une haute clôture en fil de fer au milieu de laquelle s’ouvrait une large grille. À quelque distance, se dressait une petite maison dont la fenêtre était éclairée. Tom s’engagea dans l’entrée. Le camion tout entier se souleva et retomba avec fracas.

— Nom de Dieu ! fit Tom. J’avais pas même vu ce dos d’âne.

Un veilleur de nuit se leva de la véranda et s’approcha de la voiture. Il s’accouda à la portière.

— Vous l’avez pris trop vite, dit-il. La prochaine fois, vous irez plus doucement.

— Mais qu’est-ce que c’est, bon Dieu ?

Le veilleur de nuit se mit à rire.

— Eh ben ! y a toujours un tas de gosses qui jouent ici. On a beau dire aux gars de faire attention, des fois ils oublient. Mais qu’ils rentrent un bon coup là-dedans et ils n’oublieront pas de sitôt…

— Ah bon ! j’espère que j’ai rien cassé. Dites donc, vous n’auriez pas de place pour nous ?

— Y a un campement de libre. Combien vous êtes ?

Tom compta sur ses doigts.

— Il y a moi, Pa et Man, Al et Rosasharn, l’oncle John, et puis Ruthie et Winfield. Les deux derniers, c’est des gosses.

— Eh bien ! j’crois qu’on va pouvoir vous loger. Vous avez du matériel de campement ?

— Une grande bâche et des lits.

Le veilleur de nuit grimpa sur le marchepied.

— Suivez cette allée jusqu’au bout et tournez à droite. Vous serez au pavillon sanitaire numéro quatre.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Cabinets, douches et lavabos.

Man demanda :

— Y a des lavabos… avec l’eau courante ?

— Je comprends.

— Oh ! Dieu soit loué, fit Man.

Tom longea l’allée sombre entre deux rangées de tentes. Le pavillon sanitaire était faiblement éclairé.

— Arrêtez-vous là, dit le veilleur de nuit. Vous y serez bien. Les gens qui l’avaient viennent juste de partir.

Tom arrêta la voiture.

— Là ?

— Oui. Et maintenant, laissez les autres décharger pendant que je vous inscris. Qu’on aille se coucher. Le Comité du camp passera vous voir demain matin et vous mettra au courant.

Les yeux de Tom se rapetissèrent.

— Des flics ? interrogea-t-il.

— Pas de danger, répondit l’homme en riant. Nous avons nos flics à nous. Ici, la police est élue par les gens eux-mêmes. Venez.

Al sauta à bas du camion et s’approcha.

— On reste ici ?

— Ouais, répondit Tom. Pa et moi, vous allez décharger pendant que je vais au bureau.

— Tâchez de ne pas faire trop de bruit. Y a un tas de gens qui dorment.

Tom le suivit dans l’obscurité, monta les marches et pénétra dans une petite pièce garnie d’un vieux bureau et d’une chaise. Le veilleur de nuit s’installa au bureau et prit un formulaire.

— Noms et prénoms ?

— Tom Joad.

— Votre père, qu’était là ?

— Oui.

— Son nom ?

— Tom Joad aussi.

L’interrogatoire continua.

— Venant d’où ?

— De l’État de Californie.

— Depuis quand ? Travaillé à quoi ?

Le veilleur de nuit leva les yeux.

— C’est pas pour êt’ curieux. Mais il faut que nous ayons ces renseignements.

— J’comprends, dit Tom.

— Autre chose… Vous avez de l’argent ?

— Petit peu.

— Vous n’êtes pas indigents ?

— Nous reste un petit quèq’chose. Pourquoi ?

— Ben, nous faisons payer un dollar par semaine le droit de camper, mais vous pouvez payer votre loyer en travaillant, en transportant les poubelles, en nettoyant le camp, enfin des choses de ce genre.

— On travaillera, décida Tom.

— Vous verrez le Comité du camp demain. Ils vous diront comment ça se pratique ici et vous mettront au courant du règlement.

— Hé ! mais dites-moi donc…, fit Tom, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Et d’abord, qu’est-ce que c’est que ce Comité ?

Le veilleur de nuit s’installa confortablement sur sa chaise.

— Ça marche pas mal. Il y a cinq pavillons sanitaires. Chaque pavillon élit son délégué au Comité Central. Et c’est le Comité qui fait la loi. Quand le Comité décide quelque chose, il faut s’incliner.

— Et s’ils devenaient vaches ?

— Eh ben, vous pouvez les renverser aussi facilement que vous les avez élus. Ils ont fait du bon travail. J’vais vous dire ce qu’ils ont fait. Vous connaissez les prédicateurs de la Sainte-Roulotte, qui sont toujours après les gens avec leurs prêchi prêchas et leurs quêtes ? Eh bien ! ils voulaient prêcher ici, dans le camp. Et les vieux étaient pour eux. Alors, c’est le Comité Central qui a pris l’affaire en main. Ils se sont réunis et voilà ce qu’ils ont décidé. Ils ont dit : « Tous les prédicateurs ont le droit de prêcher dans le camp. Personne n’a le droit de faire la quête dans le camp. » Et pour les vieux, c’était un peu triste, parce que depuis ce jour-là, on n’a plus revu un seul prédicateur.

Tom se mit à rire et demanda :

— Alors, comme ça, les gars qui dirigent le camp, c’est simplement des gars qui campent ici ?

— Bien sûr. Et ça marche. Le Comité Central assure l’ordre et fait les règlements. Et puis il y a le Comité des dames. Elles viendront voir vot’ mère. Elles s’occupent des gosses et de la question sanitaire. Si vot’ mère ne travaille pas, elle s’occupera des gosses de celles qu’ont du travail. Elles s’occupent de couture et il y a une infirmière qui vient faire la classe. Un tas de trucs de ce genre-là.

— Et il y a vraiment pas de flics ?

— Ça, je vous le garantis. Les flics n’ont pas le droit d’entrer ici sans un mandat d’arrestation.

— Mais enfin… mettons qu’un type aille faire du chambard ou qu’il soit un peu bu et qu’il ait envie de se bagarrer… Qu’est-ce qui arrive ?

Le veilleur de nuit enfonça son crayon dans le sous-main.

— Eh ben, la première fois, le Comité Central le rappelle à l’ordre. La deuxième fois, il reçoit un avertissement sérieux. Et la troisième fois, on le fout dehors.

— C’est pas Dieu possible ! J’peux pas l’croire ! Ce soir y a cette bande de shérifs adjoints et les aut’ types avec leurs bérets qu’ont brûlé le camp du bord de la rivière.

— Ils ne mettent pas le nez ici, dit le veilleur de nuit. Certains soirs, les gars prennent la garde le long de la clôture, surtout les soirs où il y a bal.

— Des bals ? C’est pas Dieu possible !

— On a le plus beau bal du pays, tous les samedis soirs.

— Eh bien merde, alors ! Comment ça se fait qu’il y en a pas plus, des camps comme celui-ci ?

Le visage du gardien de nuit se rembrunit.

— Ça, faudra le découvrir vous-même. Allez dormir.

— Bonne nuit, dit Tom. C’est Man qui va êt’ contente. Il y a tellement longtemps qu’elle mène cette vie de chien…

— Bonne nuit, fit le veilleur de nuit. Tâchez de dormir. On se lève tôt chez nous.

Tom descendit la rue entre les rangées de tentes. Ses yeux s’habituaient à la clarté des étoiles. Il vit que les tentes étaient bien alignées et que nul détritus ne traînait alentour. L’allée centrale avait été balayée et arrosée. Les tentes étaient pleines de ronflements. Tout le camp bourdonnait et ronflait avec ensemble. Tom marchait lentement. Arrivé à proximité du pavillon sanitaire numéro quatre, il le considéra avec curiosité. C’était un bâtiment de bois brut, bas sur pattes et grossièrement construit. Sous un hangar ouvert aux deux extrémités, les rangées de lavabos. Il aperçut non loin de là le camion des Joad. La bâche avait été tendue et le campement était silencieux. Une silhouette se détacha de l’ombre du camion et vint à sa rencontre.

Man dit à voix basse :

— C’est toi, Tom ?

— Oui.

— Chut ! tout le monde dort. Ils étaient rompus.

— Toi aussi tu devrais être en train de dormir, dit Tom.

— Je voulais te voir. Ça ira, tu crois ?

— C’est épatant, répondit Tom. Je ne veux rien te dire. Tu le sauras demain matin. Ça te plaira.

Elle chuchota :

— Paraît qu’il y a de l’eau chaude ?

— Ouais. Et maintenant, va te coucher. Ça fait une éternité que tu n’as pas dormi.

Elle implora :

— Qu’est-ce que c’est qu’tu ne veux pas me dire ?

— Rien à faire, va dormir.

Subitement, elle se fit câline et redevint comme une toute jeune fille.

— Comment veux-tu que je dorme, si je dois penser à c’que tu ne veux pas me dire ?

— Rien à faire. Demain, à la première heure, tu mettras ton autre robe et alors… tu verras.

— J’pourrai pas dormir avec ce secret suspendu sur ma tête.

— Il le faudra bien. » Tom riait, tout joyeux. « J’peux pas t’en dire plus. »

— Bonne nuit, dit-elle à voix basse.

Puis elle se courba et se glissa sous la masse noire de la tente.

Tom enjamba la planche arrière du camion. Il se coucha sur le plancher, la tête reposant sur ses mains entrelacées, ses avant-bras pressés contre ses oreilles. La nuit devenait plus fraîche. Tom boutonna sa veste et se recoucha. Là-haut, les étoiles brillaient d’un éclat vif et pur.

Il faisait encore nuit lorsqu’il s’éveilla. Un léger bruit métallique l’avait tiré de son sommeil. Tom tendit l’oreille, et de nouveau il entendit la résonance du fer contre le fer. Il remua ses membres engourdis et frissonna dans la fraîcheur matinale. Le camp était encore endormi. Tom se leva et regarda par-dessus le rebord du camion. À l’est, les montagnes baignaient dans une lumière bleue noire, et pendant qu’il regardait, la faible clarté du petit jour se leva derrière elles, auréolant les crêtes d’un rouge délavé, plus froide, plus grise et plus sombre à mesure qu’elle montait vers l’ouest, pour finalement se confondre avec la nuit totale. En bas, dans la vallée, la terre avait la couleur gris lavande de l’aube.

Le cliquetis de métal retentit de nouveau. Tom porta son regard vers la longue file de tentes d’un gris à peine plus clair que le sol. Près d’une tente, il vit une lueur orangée filtrer à travers les fentes d’un vieux poêle de fonte. Une fumée grise s’échappait d’un bout de tuyau. Tom sauta à bas du camion et se dirigea lentement vers le poêle. Il vit une jeune femme s’affairer autour du feu, vit qu’elle portait un bébé dans le creux de son bras et qu’elle lui donnait le sein, la tête du bébé enfouie sous le corsage. Et la jeune femme s’occupait, attisant le feu, écartant les ronds rouillés pour activer le tirage, ouvrant la porte du four ; et durant tout ce temps, le bébé tétait et la mère le faisait adroitement passer d’un bras sur l’autre. Le bébé ne gênait en rien son travail, non plus que la grâce légère et vive de ses mouvements. Des langues de flammes orangées jaillissaient des fentes du poêle et projetaient sur la tente des reflets dansants.

Tom s’approcha. Il sentit l’odeur de lard grillé et de pain cuit. À l’est, la lumière grandissait rapidement. Tom s’avança tout près du poêle et se réchauffa les mains. La jeune femme le regarda et eut un signe d’approbation qui fit tressauter ses deux nattes.

— Bonjour, fit-elle en retournant le lard dans la poêle.

Le pan de la tente s’écarta et un jeune homme en sortit, suivi d’un plus vieux. Ils étaient vêtus de vestes et de pantalons de treillis bleus, encore raidis par l’apprêt, avec des boutons de cuivre reluisants. C’étaient des hommes au visage anguleux, qui se ressemblaient beaucoup. Le plus jeune avait un brin de barbe brune et le plus vieux un brin de barbe grise. Leur tête et leur visage étaient mouillés, de l’eau perlait de leurs cheveux et de leur barbe et leurs joues étaient luisantes d’eau. Ensemble, ils s’arrêtèrent en regardant tranquillement vers l’ouest illuminé ; ils bâillèrent ensemble et regardèrent la lumière sur les crêtes. Ensuite, ils se retournèrent et aperçurent Tom.

— Jour, dit le plus vieux.

Son visage n’était ni amical ni hostile.

— Jour, dit Tom.

— Jour, dit le jeune.

L’eau séchait rapidement sur leurs figures. Ils s’avancèrent vers le poêle et se réchauffèrent les mains.

La jeune femme continua son ouvrage. À un moment donné, elle posa le bébé par terre et lia ses cheveux avec une ficelle, et les deux tresses pendaient dans son dos et flottaient quand elle remuait. Elle disposa sur une grande caisse d’emballage des gobelets et des assiettes en fer-blanc, des cuillers et des fourchettes. Puis elle ôta le lard frit de la graisse où il baignait et le déposa sur un grand plat d’étain, et le lard grésilla en se recroquevillant. Elle ouvrit la porte rouillée du four et en sortit un plat carré de gros biscuits gonflés.

Quand l’odeur de ce pain brûlant se répandit, les deux hommes aspirèrent profondément. Le jeune homme dit à mi-voix :

— Nom de Dieu !

Le plus vieux se tourna vers Tom.

— Z’avez déjeuné ?

— Ben… non, j’ai pas déjeuné. Mais ma famille est là, plus loin. Ils ne sont pas encore levés. Du sommeil en retard.

— Eh bien asseyez-vous avec nous, alors. Nous avons de quoi, Dieu merci !

— Vous êtes bien aimable, dit Tom. Ça sent tellement bon, que j’me sens pas le courage de refuser.

— C’est vrai que ça sent bon, hein ? fit le jeune homme. Z’avez déjà senti quèq’chose d’aussi bon ?

Ils s’approchèrent de la caisse et s’accroupirent tout autour.

— Vous travaillez par ici ? demanda le jeune homme.

— On en a l’intention, répondit Tom. On n’est arrivés que d’hier au soir. Pas encore eu le temps de chercher.

— Nous, nous venons de travailler douze jours, dit le jeune homme.

Tout en s’affairant autour du feu, la jeune femme dit :

— Même qu’ils se sont acheté des affaires neuves.

Les deux hommes regardèrent leurs treillis neufs et sourirent, un peu confus. La jeune femme apporta le plat de lard, les gros biscuits bruns, un bol de jus de lard et un pot de café, puis elle s’accroupit à son tour près de la caisse. Le bébé tétait toujours, la tête sous le corsage.

Chacun emplit son assiette, versa du jus de lard sur ses biscuits et sucra son café.

Le vieux se remplit la bouche, mâcha, remâcha et avala goulûment.

— Dieu tout-puissant, que c’est bon ! dit-il.

Puis il remplit de nouveau sa bouche.

Le jeune homme dit :

— Ça fait douze jours qu’on mange bien. Douze jours que nous n’avons pas manqué un repas, ni les uns ni les autres. On travaille, on touche notre paie et on mange à not’ faim.

Il redevint silencieux et remplit de nouveau son assiette avec une ardeur presque frénétique. Ils buvaient le café bouillant, jetaient le marc par terre et remplissaient leurs tasses.

Il y avait maintenant de la couleur dans la lumière, une lueur rougeâtre. Le père et le fils s’arrêtèrent de manger. Ils faisaient face à l’est et leurs figures étaient éclairées par l’aurore. L’image de la montagne et la lumière au-dessus d’elle se reflétaient dans leurs yeux. Puis les deux hommes jetèrent sur le sol le marc de leur tasse et se levèrent d’un même mouvement.

— Il est temps de partir, dit le vieux.

Le jeune se tourna vers Tom :

— Écoutez donc, fit-il, si vous voulez faire le chemin avec nous, p’têt’ qu’on pourra vous faire embaucher.

— Ben ! c’est rudement gentil à vous. Et je vous remercie bien pour ce qui est du déjeuner.

— Tout le plaisir était pour nous, dit le vieux. On tâchera de vous faire embaucher, si vous voulez.

— Et comment que j’veux, bon Dieu ! dit Tom. Attendez-moi juste une seconde. Que j’prévienne la famille.

Il courut à la tente des Joad et se pencha pour regarder à l’intérieur. Dans l’obscurité, sous la bâche, il vit par terre les contours noirs de dormeurs. Mais quelque chose remua légèrement parmi les couvertures. Ruthie sortit en se tortillant comme un serpent, les cheveux dans les yeux, sa robe toute chiffonnée. Elle s’avança prudemment à quatre pattes et se redressa. Son regard était clair et reposé après la nuit de sommeil et nulle malice ne se lisait dans ses yeux gris. Tom s’écarta de la tente et lui fit signe de le suivre. Lorsqu’il se retourna, elle leva les yeux vers lui.

— Dieu de Dieu, c’que tu pousses, dit-il.

Elle se détourna, subitement gênée.

— Écoute-moi, dit Tom. Surtout ne réveille personne, mais quand ils se lèveront, dis-leur que j’ai p’têt’ une chance de trouver du travail et que j’ai été voir. Dis à Man que j’ai mangé avec des voisins. T’as bien compris ?

Ruthie fit un signe d’assentiment et se détourna, et ses yeux étaient des yeux de petite fille.

— Surtout ne les réveille pas, recommanda Tom.

Il se hâta d’aller retrouver ses nouveaux amis. À pas de loup, Ruthie s’approcha du pavillon sanitaire et passa la tête par la porte entrouverte.

Quand Tom les rejoignit, les deux hommes l’attendaient. La jeune femme avait tiré un matelas dehors et y avait couché le bébé tandis qu’elle faisait la vaisselle.

Tom dit :

— J’voulais dire à la famille où que j’étais parti. Ils n’étaient pas réveillés.

Les trois hommes s’acheminèrent le long de l’allée centrale, entre les rangées de tentes.

Le camp commençait à s’animer. Les femmes allumaient les feux, découpaient de la viande, pétrissaient la pâte pour le pain de la journée. Et les hommes s’affairaient autour des tentes et des automobiles. Le ciel devenait rose. Devant le bureau, un vieillard maigre ratissait soigneusement le sol. Il tirait un râteau de façon à faire des sillons droits et profonds.

— Bien matinal, Grand-père, lui dit le jeune homme en passant.

— Ouais, ouais. Faut que je gagne mon loyer.

— Tu parles ! dit le jeune homme. Il s’est saoulé l’aut’ samedi soir. Chanté toute la nuit dans sa tente. Le Comité l’a mis de corvée.

Ils suivaient maintenant la route goudronnée bordée de noyers. Le soleil se montra au-dessus des montagnes.

Tom dit :

— Ça fait drôle. J’ai mangé votre déjeuner et j’vous ai pas dit mon nom et vous ne m’avez pas dit le vôtre non plus. Je m’appelle Tom Joad.

Le vieux le regarda et sourit légèrement.

— Vous n’êtes pas en Californie depuis longtemps ?

— Depuis trois jours.

— Je m’en doutais. Bizarre, on perd l’habitude de dire son nom. C’est qu’on est une sacrée quantité. Plus rien que des gars, quoi. Enfin… Je m’appelle Timothy Wallace, et voilà mon fils Wilkie.

— Bien content de faire votre connaissance, dit Tom. Y a longtemps que vous êtes là ?

— Dix mois, répondit Wilkie. On s’est amenés juste après les inondations de l’année dernière. Bon Dieu ! Vous pouvez pas savoir par quoi on a passé. On en a vu de dures. Qu’est-ce qu’on a pris ! Bien failli crever de faim, sacré bon Dieu ! » Leurs semelles claquaient sur l’asphalte. Un camion chargé d’hommes passa, chacun d’eux perdu dans une rêverie intérieure ; tous se cramponnaient aux parois du camion et fronçaient les sourcils, l’air songeur.

— L’équipe de la Compagnie du Gaz, dit Timothy. Ils ont le bon filon.

— J’aurais pu prendre not’ camion, proposa Tom.

— Non.

Timothy se baissa et ramassa une noix verte. Il la tâta du bout de son pouce, puis la lança sur un oiseau noir perché sur une clôture en fil de fer. L’oiseau s’envola, laissa filer la noix sous lui, puis revint se poser sur la clôture et lissa tranquillement ses plumes noires et luisantes.

Tom demanda :

— Vous n’avez donc pas d’auto ?

Les deux Wallace restaient silencieux et Tom, regardant leurs visages, y lut de la gêne.

Wilkie dit :

— Là où qu’on travaille, c’est qu’à un mille d’ici.

Timothy répondit aigrement :

— Non, on n’a pas d’auto. On l’a vendue. On n’avait plus de quoi manger, on manquait de tout. Pas moyen de trouver de travail. Toutes les semaines, il passait des types qu’achetaient les autos. Ils passent, comme ça, et si vous avez faim, eh ben… ils vous achètent votre voiture. Et si y a assez longtemps que vous n’avez rien bouffé, elle ne leur coûte pas cher. Et nous… y avait longtemps qu’on n’avait rien bouffé. Nous l’ont payée dix dollars. » Il cracha sur la route.

— J’ai été à Bakersfield la semaine passée, dit calmement Wilkie. Je l’ai vue… plantée là en plein milieu d’un parc d’autos d’occasion… en plein milieu, et c’était marqué soixante-quinze dollars sur la pancarte.

— Nous n’avons pas pu faire autrement, dit Timothy. Ou bien on les laissait nous voler notre auto ou bien c’était nous qu’on leur volait quèq’chose. On n’a pas encore eu à voler, mais, nom de Dieu, s’en est pas fallu de beaucoup.

Tom dit :

— Avant de s’en aller de chez nous, on nous avait dit qu’il y avait beaucoup de travail, par ici. J’avais vu des prospectus qui demandaient de la main-d’œuvre.

— Ouais, dit Timothy. Nous aussi, on les a vus. Et du travail, y en a pas beaucoup. Avec ça que les salaires diminuent tout le temps. J’en ai marre de me casser la tête pour tâcher de trouver de quoi manger, bon sang !

— Mais vous avez du travail, en ce moment, remarqua Tom.

— Oui, mais ça ne durera pas longtemps. On travaille pour un brave type. Il a une petite ferme. Travaille avec nous. Seulement voilà… ça ne durera pas longtemps.

— Et pourquoi qu’vous me faites embaucher, bon Dieu ? demanda Tom. Ça durera encore moins longtemps. J’vois pas pourquoi vous vous coupez la gorge pour moi.

Timothy dodelina de la tête :

— J’sais pas. Par bêtise, peut-êt’ bien. On avait dans l’idée de s’acheter chacun un chapeau. Y aura probablement pas moyen. Tenez, c’est là un peu plus loin à droite. C’est bien payé, en plus. On touche trente cents de l’heure. Brave type, agréable à travailler avec.

Quittant la chaussée, ils prirent un chemin de gravier qui traversait un petit verger ; et derrière les arbres ils arrivèrent devant une petite ferme blanche abritée par de grands arbres. Derrière le bâtiment de la grange, il y avait un carré de vigne et un champ de coton. Au moment où les trois hommes passaient devant la ferme, une porte grillagée claqua et un homme trapu, au visage tanné, descendit les marches de la cuisine. Il portait un casque de carton-pâte et retroussa ses manches en traversant la cour. Ses sourcils épais et brûlés par le soleil étaient froncés et ses joues hâlées étaient rouge sang de bœuf.

— Bonjour, M. Thomas, dit Timothy.

— Bonjour, répondit l’homme d’une voix irritée.

Timothy dit :

— Voilà Tom Joad. On s’était demandé si des fois vous ne pourriez pas l’embaucher avec nous.

Thomas regarda Timothy et fronça les sourcils. Puis il se mit à rire, mais ses sourcils étaient toujours froncés.

— Pour sûr que j’vais l’embaucher. J’embauche tout le monde, j’en embauche cent, s’il le faut.

— On avait pensé… commença Timothy pour s’excuser.

Thomas l’interrompit :

— Oui, moi aussi j’ai pensé. » Il se retourna brusquement et leur fit face. « J’ai des choses à vous dire. Je vous ai toujours payé trente cents de l’heure… pas vrai ? »

— Ben… oui, M’sieu Thomas… mais.

— Et vous m’en avez donné pour mes trente cents.

Il joignit ses mains puissantes et les serra violemment.

— On tâche d’en mettre un bon coup, hasarda Timothy.

— Oui, eh ben, à partir de maintenant vous aurez vingt-cinq cents de l’heure, bon Dieu… c’est à prendre ou à laisser.

Le rouge de son visage se fonça sous la colère.

Timothy dit :

— On a toujours eu le cœur à l’ouvrage. Vous l’avez dit vous-même.

— Je le sais. Mais, c’est à croire que c’est plus moi qui embauche mes propres ouvriers.

Il avala sa salive :

— Écoutez… fit-il. Vous savez que j’ai soixante arpents de terre. Avez-vous déjà entendu parler de l’Association des Fermiers ?

— Je comprends.

— Eh bien ! j’en fais partie. Y avait réunion, hier soir. Et maintenant, savez-vous qui est à la tête de l’Association des Fermiers ? J’vais vous le dire : la Banque de l’Ouest. C’est elle qui est propriétaire de presque toute la vallée, et elle a des créances sur tout ce qui ne lui appartient pas. Alors, hier soir, le délégué de la banque, il m’dit comme ça : « Vous payez trente cents de l’heure. Vous feriez bien de ne plus payer que vingt-cinq cents. » « J’ai de bons ouvriers », que j’lui réponds. Alors, il m’fait : « À partir de maintenant, les salaires sont de vingt-cinq cents. Si vous payez trente cents, vous provoquez du désordre. Et à propos, il me fait, est-ce que vous aurez besoin du prêt habituel pour la moisson de l’année prochaine ? »

Thomas s’interrompit. Il était haletant.

— Vous comprenez ? Le tarif, c’est vingt-cinq cents, que ça vous plaise ou non.

— Nous avons travaillé dur, dit Timothy, désemparé.

— Vous n’avez pas encore compris ? Madame la Grosse Banque embauche trois mille ouvriers et moi j’en embauche trois. J’ai des échéances à payer. Maintenant, si vous voyez un autre moyen de nous en sortir, je demande pas mieux, bon Dieu ! Je suis coincé.

Timothy branla la tête :

— Je ne sais pas quoi vous dire.

— Attendez-moi une seconde.

Thomas courut vers la maison. La porte claqua derrière lui L’instant d’après il était de retour, un journal à la main :

— Vous avez vu ça ? Attendez, je vais vous le lire : « Indignés par les menées d’agitateurs rouges, des citadins incendient un camp de saisonniers. La nuit dernière, un groupe de jeunes gens exaspérés par les menées des semeurs de désordre, brûlèrent les tentes d’un camp de saisonniers de la région et intimèrent l’ordre aux agitateurs extrémistes d’avoir à quitter le comté. »

— Mais je… commença Tom ; puis il ferma la bouche et se tut.

Thomas plia soigneusement le journal et le mit dans sa poche. Il avait réussi à se dominer. Il dit calmement :

— C’est l’Association qui a envoyé ces hommes. Maintenant, vous le savez. Et si jamais ils apprennent que je vous l’ai dit, je n’aurai plus de ferme l’année prochaine.

— Je ne sais vraiment quoi dire, fit Timothy. Si y avait des agitateurs, j’comprends qu’ça les ait mis en colère.

Thomas dit :

— Il y a longtemps que je vois ce qui se passe, mine de rien. C’est toujours avant une baisse de salaire qu’on parle d’agitateurs rouges. Toujours. Qu’est-ce que vous voulez, ils me tiennent. Je suis coincé. Nom de Dieu ! Alors, qu’est-ce que vous décidez ? Vingt-cinq cents ?

Timothy regarda le sol :

— Je travaille, dit-il.

— Moi aussi, fit Wilkie.

Tom dit :

— … l’impression d’êt’ tombé pile. Moi aussi, je travaille. J’ai besoin de travailler.

Thomas tira de sa poche de derrière un grand mouchoir à carreaux et s’essuya la bouche et le menton :

— Je ne sais pas combien de temps ça pourra durer, cet état de choses. Je ne vois pas comment vous pouvez nourrir toute une famille avec ce que vous gagnez en ce moment.

— Tant qu’on a du travail, on y arrive, dit Wilkie. C’est quand on n’a pas de travail…

Thomas consulta sa montre :

— Eh ben, allez-y ! Il est temps de vous remettre à creuser. Oh ! tant pis, bon Dieu ! fit-il. J’vais tout vous dire. Vous habitez un camp du gouvernement, tous les trois ?

Timothy se hérissa :

— Oui, M’sieu.

— Et vous dansez, le samedi soir ?

Wilkie sourit :

— Ça oui.

— Eh ben, ouvrez l’œil samedi prochain.

Brusquement Timothy se redressa. Il s’approcha de Thomas :

— Qu’est-ce que vous voulez dire ? Je fais partie du Comité Central. Je dois savoir.

Thomas hésita :

— Surtout, que personne ne sache que je vous l’ai dit.

— De quoi s’agit-il ? demanda Timothy d’un ton péremptoire.

— Eh ben, les camps du gouvernement, ça ne plaît pas beaucoup à l’Association. Les shérifs adjoints n’ont pas le droit d’y entrer. Les gens y assurent l’ordre eux-mêmes, à ce qu’on m’a dit, et on ne peut pas arrêter quelqu’un sans un mandat d’arrestation. Mais supposez qu’il y ait vraiment une bonne bagarre avec… disons… des coups de revolver… À ce moment-là, on ne pourrait pas empêcher une équipe de shérifs adjoints d’intervenir et d’expulser tout le monde.

Timothy s’était métamorphosé. Ses épaules s’étaient redressées et ses yeux étaient durs et froids :

— Comment ça ?

— N’allez surtout pas raconter ce que je vous ai dit, fit Thomas, mal à l’aise. Il va y avoir une bagarre dans le camp, samedi soir. Et les shérifs adjoints seront là, prêts à intervenir.

Tom s’indigna :

— Mais enfin, pourquoi, bon Dieu ? Ces gens-là ne font de mal à personne.

— J’vais vous le dire, pourquoi, répondit Thomas. Ces gens qui sont au camp, eh bien, ils commencent à s’habituer à être traités comme des êtres humains. Quand ils retourneront dans les autres camps, ils ne se laisseront plus faire.

De nouveau, il s’épongea la figure :

— Et maintenant allons travailler. Vingt dieux, pourvu que je n’aille pas y perdre ma ferme, à débloquer comme je le fais. Mais qu’est-ce que vous voulez, vous me plaisez, et c’est comme ça.

Timothy fit un pas en avant et tendit une main osseuse et robuste, et Thomas la serra :

— Personne ne saura jamais qui nous a prévenus. On vous remercie. Il n’y aura pas de bagarre.

— Au travail, dit Thomas. Et c’est vingt-cinq cents de l’heure.

— On les accepte, dit Wilkie, venant de vous.

Thomas s’éloigna en direction de la maison.

— Je reviens dans un petit moment, dit-il. Commencez sans moi.

La porte grillagée claqua sur lui.

Les trois hommes passèrent devant la petite grange peinte à la chaux et suivirent le bord d’un champ. Ils arrivèrent devant une longue tranchée très étroite au bord de laquelle gisaient les tronçons d’une conduite en ciment.

— Not’ chantier, dit Wilkie.

Son père ouvrit la porte du fournil et leur passa deux pioches et une pelle. Et il dit à Tom :

— Voilà vot’ bien-aimée.

Tom souleva la pioche :

— Tonnerre de nom de Dieu ! C’que ça semble bon d’avoir ça en main !

— Attendez qu’il soit onze heures, insinua Wilkie. À ce moment-là, vous me direz si ça semble toujours aussi bon.

Ils gagnèrent l’extrémité de la tranchée. Tom ôta sa veste et la jeta sur le remblai. Il releva sa casquette et descendit dans le fossé. Puis il cracha dans ses mains. La pioche s’éleva et retomba dans un éclair d’acier. Tom grogna légèrement. La pioche s’élevait et retombait et Tom grognait chaque fois que l’outil s’enfonçait dans le sol et désagrégeait la terre.

— Dis donc, Pa, fit Wilkie. Tu parles d’un terrassier qu’on a dégotté là. Il doit êt’ marié avec sa petite pioche, c’est pas possible autrement.

Tom dit :

— J’y ai mis du temps (han !). Des années, qu’ça m’a demandé (han !). Mais je l’ai bien en main (han !).

Le sol s’effritait devant lui. Le soleil brillait à travers les arbres fruitiers et mettait de l’or sur le vert des feuilles de vigne. Six pieds de long. Tom s’écarta et s’épongea le front. Wilkie le relaya. La pelle s’élevait et retombait et la terre volait et venait grossir le tas qui s’élevait au bord de la tranchée et s’allongeait de plus en plus.

— J’ai entendu parler de vot’ Comité Central, dit Tom. Alors comme ça, vous en êtes ?

— Parfaitement, répondit Wilkie. Et c’est une drôle de responsabilité. Tous ces gens, pensez donc. Nous faisons not’ possible. Et tous les gens du camp font leur possible. Si seulement tous ces gros fermiers cessaient de nous empoisonner l’existence, ça serait pain bénit.

Tom redescendit dans la tranchée et Wilkie lui laissa la place.

Tom dit :

— Et pour ce qui est d’la bagarre (han !) au bal, qu’il nous a parlé tout à l’heure (han !), qu’est-ce qu’ils cherchent donc ?

Timothy relaya Wilkie et la pelle de Timothy nivela le fond du fossé et l’aplanit de façon à faciliter la pose du tuyau.

— M’ont tout l’air d’être décidés à nous vider, répondit Timothy. À mon idée, ils ont la trouille qu’on s’organise. Et p’têt’ bien qu’ils ont raison. Not’ camp, c’est ni plus ni moins qu’une organisation. Les gens se gouvernent eux-mêmes. Ils sont contents. Nous avons le meilleur orchestre à cordes de toute la région. Et un petit compte en magasin pour ceux qu’ont pas de quoi. Cinq dollars ; ils ont le droit de s’acheter jusqu’à cinq dollars de provisions. Le camp les garantit. Jamais nous n’avons eu d’histoires avec la police. J’ai idée que c’est ça qui doit fout’ la frousse aux gros fermiers. Ils se disent que si on est de taille à se gouverner nous-mêmes, peut-êt’qu’on serait de taille à faire aut’ chose.

Tom sauta hors de la tranchée et essuya la sueur qui coulait dans ses yeux :

— Vous avez vu ce qu’il y avait dans le journal à propos de ces agitateurs, là-haut, à Bakersfield ?

— Oui, répondit Wilkie. Ils disent, tout le temps ça.

— Eh bien ! j’y étais. Y avait pas d’agitateurs. Des rouges comme ils les appellent. Et d’abord, qu’est-ce que c’est que ces rouges, bon Dieu ?

Timothy aplanit un petit monticule dans le fond de la tranchée. Les poils hérissés de sa barbe blanche luisaient au soleil :

— Y a un tas de gens qui aimeraient bien savoir ce que c’est que ces rouges. » Il se mit à rire. « Un gars de chez nous l’a découvert, ce que c’était. » À petits coups de pelle, il aplanit soigneusement le tas de terre. « Un nommé Hines, l’a quèq’chose comme trente mille arpents de pêches et de la vigne, une usine de conserves et un pressoir. Toujours est-il qu’il n’arrêtait pas de parler de ces salauds de rouges. “Ces salauds de rouges, ils mènent le pays à sa perte”, qu’il disait ; et aussi : “Faut les foutre dehors, ces cochons de rouges.” Et il y avait un jeune gars qui venait juste d’arriver dans l’Ouest et qu’était là à l’écouter et un beau jour il fait : “M’sieu Hines, y a pas longtemps que j’suis là ; j’suis pas bien au courant, qu’est-ce que c’est au juste que ces salauds de rouges ?” Alors Hines lui dit comme ça : “Un rouge, c’est n’importe quel enfant de garce qui demande trente cents de l’heure quand on en paie vingt-cinq !” Alors, voilà le petit gars qui réfléchit un bout, qui se gratte la tête et qui dit : “Mais nom d’un chien, M’sieu Hines, j’suis pas un enfant de garce, mais si c’est ça un rouge, eh ben moi, je veux avoir trente cents de l’heure. Tout le monde le veut. Eh bon Dieu alors on est tous des rouges, m’sieu Hines. »

Timothy poussait sa pelle sur le sol de la tranchée, et la terre dure luisait là où l’acier l’avait entamée. Tom s’esclaffa :

— Moi aussi, dans ce cas-là.

Sa pioche décrivit un arc en l’air et s’abattit, fendant la terre. La sueur ruisselait sur son front, le long de son nez et scintillait sur sa nuque.

— Bon Dieu ! fit-il, une pioche est un fameux outil (han !) quand on ne se bagarre pas avec (han !). Suffit de s’entendre (han !) et de travailler la main dans la main (han !).

L’un derrière l’autre, les trois hommes travaillaient sans relâche, et la tranchée s’allongeait pouce par pouce sous le soleil qui chauffait de plus en plus, à mesure que la matinée s’avançait.

Après que Tom l’eut quittée, Ruthie resta un moment à regarder dans le pavillon sanitaire. N’ayant pas là Winfield à épater, le courage lui manquait. Elle posa son pied nu sur le sol en ciment, puis le retira. Non loin de là, une femme sortit d’une tente de l’allée centrale et prépara un petit feu dans un poêle de campagne. Ruthie fit quelques pas dans cette direction, mais elle ne pouvait pas s’arracher au pavillon. À quatre pattes, elle regagna la tente des Joad et jeta un coup d’œil à l’intérieur. D’un côté, l’oncle John était allongé par terre, la bouche ouverte, la gorge pleine de ronflements et de gargouillis. Al était étendu dans le coin opposé, le bras replié sur les yeux. Man et Pa s’étaient fourrés sous une couverture, la tête à l’abri de la lumière. Rose de Saron et Winfield étaient couchés tout près de l’entrée, puis venait la place vide de Ruthie, derrière Winfield. Elle s’accroupit et ses yeux se fixèrent sur la tignasse ébouriffée de Winfield, et, sous son regard, le petit garçon s’éveilla. Il ouvrit de grands yeux et la regarda d’un air tragique. Ruthie mit un doigt sur ses lèvres et de l’autre main lui fit signe de la suivre. Winfield lorgna du côté de Rose de Saron qui dormait près de lui, la bouche entrouverte, ses grosses joues roses toutes proches du visage du petit. Doucement, Winfield souleva la couverture et, brûlant de curiosité, il se coula au-dehors et rejoignit Ruthie.

— Y a combien de temps que t’es levée ? chuchota-t-il.

Avec des précautions exagérées, Ruthie l’entraîna à l’écart, et lorsqu’ils furent hors de portée, elle répondit :

— Je m’ai pas couchée du tout. J’suis restée levée toute la nuit.

— Pas vrai, dit Winfield. T’es qu’une sale menteuse.

— Bon, fit-elle. Si je suis une menteuse, alors j’te raconterai rien de c’qui est arrivé. J’te dirai pas comment que le bonhomme a été tué avec un grand couteau pointu et puis l’ours qu’est venu et qu’a emporté un petit enfant.

— Y a jamais eu d’ours », dit Winfield, d’une voix mal assurée. Il se peigna sommairement en passant les doigts dans ses cheveux et tira sur l’entrejambes de son pantalon pour rajuster sa salopette.

— Bon… bon… y a pas eu d’ours, riposta Ruthie d’un air sarcastique. Et il y a pas non plus de ces machins blancs en truc comme on fait les assiettes, qu’il y a dans les catalogues.

Winfield la considéra avec gravité. Il désigna du doigt le pavillon sanitaire :

— Là n’dans ? demanda-t-il.

— J’suis une sale menteuse, dit Ruthie. C’est pas la peine que j’te raconte des choses.

— Allons voir, proposa Winfield.

— J’y ai déjà été, dit Ruthie. Je m’ai déjà assise dessus. Même que j’ai pissé dedans.

— C’est pas vrai qu’t’y as été, dit Winfield.

Ils se dirigèrent vers le pavillon ; maintenant Ruthie n’avait plus peur. Crânement, elle prit les devants et le mena à l’intérieur. Les W.-C. s’alignaient contre le mur d’une grande salle, chaque cabinet formant compartiment séparé muni d’une porte. La porcelaine était d’une blancheur étincelante. Une rangée de lavabos garnissait le mur opposé et quatre cabines de douches étaient aménagées dans le fond.

— Là, tu vois, fit Ruthie. Ça c’est les cabinets. J’en ai vu dans le catalogue.

Les deux enfants se rapprochèrent d’un des compartiments. Dans un accès de folle témérité, Ruthie releva sa jupe et s’assit.

— Pisque j’te dis que j’étais venue.

Comme pour confirmer ses dires, un léger glouglou se fit entendre dans l’appareil.

Winfield avait l’air gêné. Machinalement, sa main poussa le bouton de la chasse d’eau. L’eau jaillit dans un fracas de tonnerre. Ruthie fit un bond de carpe et s’enfuit. Les deux enfants s’arrêtèrent au milieu de la salle et se retournèrent. L’eau continuait à siffler dans la cuvette.

— C’est toi, dit Ruthie. C’est toi qui l’as démoli, je t’ai vu.

— C’est pas moi, j’te jure, c’est pas moi.

— Je t’ai vu, dit Ruthie. Suffit qu’on te montre quelque chose de joli pour que t’ailles l’abîmer.

Le menton de Winfield s’affaissa. Il leva sur Ruthie des yeux remplis de larmes. Sa mâchoire tremblait. Ruthie fut instantanément prise de remords.

— N’aie pas peur, dit-elle, j’cafarderai pas. On dira qu’il était déjà démoli. On dira qu’on est même pas venus ici. » Elle l’emmena hors du pavillon.

Le soleil commençait à poindre au-dessus des montagnes et rayonnait sur les toits de tôle ondulée des cinq pavillons sanitaires, sur les tentes grises et sur le sol ratissé des allées séparant les rangées de tentes. Le camp s’éveillait. Les feux brûlaient dans les foyers de campagne, les foyers faits de vieux bidons à essence et de feuilles de tôle. L’air sentait la fumée. Les pans de toile des entrées de tentes étaient écartés et les gens circulaient dans les allées. Plantée devant la tente des Joad, Man inspectait les environs. Elle aperçut les enfants et s’avança vers eux.

— Je me faisais du mauvais sang, dit-elle. Je ne savais pas où vous étiez.

— On regardait seulement, dit Ruthie.

— Mais où est Tom ? Vous l’avez vu ?

Ruthie se gonfla :

— Oui, Man. Tom s’est levé et il m’a dit c’qu’il fallait que j’te dise.

Elle prit son temps pour bien faire apprécier l’importance de son personnage.

— Et alors… quoi ? s’impatienta Man.

— Il a dit de te dire…

Elle fit une nouvelle pause, histoire d’en imposer à Winfield. Man leva le bras, le dos de sa main tourné vers Ruthie.

— Quoi ?

— Il a du travail, lâcha précipitamment Ruthie. Il est parti travailler.

Elle regarda craintivement la main de sa mère. La main retomba puis se tendit vers Ruthie. D’un geste instinctif Man étreignit violemment les épaules de sa fille. Ensuite elle la relâcha.

Ruthie regardait le bout de ses pieds d’un air confus. Elle changea de conversation :

— Y a des cabinets là-bas, dit-elle. Des cabinets tout blancs.

— T’y as été voir ? demanda Man.

— Moi et Winfield on y a été, répondit-elle.

Puis traîtreusement :

— Winfield en a cassé un.

Winfield devint écarlate ; il lança un regard haineux à Ruthie :

— Elle a pissé dedans, dit-il méchamment.

Man s’inquiéta :

— Qu’est-ce que vous avez encore été fabriquer ? Vous allez me montrer ça.

Elle les fit entrer de force.

— Alors, qu’est-ce que vous avez fait ?

Ruthie montra du doigt la chose :

— Ça faisait pshh… pshh…, comme ça. Maintenant c’est arrêté.

— Montrez voir c’que vous avez fait.

À regret, Winfield s’approcha de l’appareil.

— J’l’ai pas poussé fort, dit-il. J’tenais juste le machin comme ça, et pis…

L’eau rugit de nouveau. Il s’écarta d’un bond.

Man rejeta la tête en arrière et partit d’un gros rire, tandis que Ruthie et Winfield la considéraient d’un air vexé.

— C’est comme ça que ça marche, dit Man. J’en ai déjà vu. Quand on a fini, on pousse le bouton.

Incapables de supporter la honte de leur ignorance, les deux enfants prirent la porte et allèrent se planter devant une nombreuse famille en train de déjeuner au bord de la grande allée. Man les suivit des yeux. Puis elle jeta un regard circulaire. Elle inspecta les douches. Devant les lavabos, elle passa un doigt sur la porcelaine blanche. Timidement, elle ouvrit le robinet et tint son doigt sous le jet, puis le retira précipitamment quand l’eau arriva bouillante. Elle resta un moment à considérer la cuvette puis elle ferma la vidange et fit couler d’abord l’eau chaude puis l’eau froide. Ensuite elle se lava les mains et le visage dans l’eau tiède. Elle se passait de l’eau dans les cheveux quand tout à coup elle entendit un bruit de pas derrière elle. Man se retourna vivement. Un homme âgé la regardait d’un air outré.

L’homme dit d’un ton bourru :

— Qu’est-ce que vous faites là ?

Man avala sa salive et sentit l’eau dégoutter de son menton dans le creux de sa robe :

— J’savais pas, dit-elle humblement. J’croyais qu’on avait le droit de s’en servir.

L’homme âgé fronça les sourcils :

— C’est pour les hommes, dit-il sévèrement.

Il fit quelques pas vers la porte et lui montra un écriteau portant le mot : « Hommes. »

— Là, dit-il, c’est marqué. Vous ne l’aviez pas vu ?

— Non, dit Man, consternée. J’l’avais pas vu. Y a pas quéqu’part où j’puisse aller ?

L’homme s’adoucit.

— Vous venez d’arriver ? interrogea-t-il avec bonté.

— Au milieu de la nuit, répondit Man.

— Alors, le Comité vous a pas causé ?

— Quel Comité ?

— Ben… le Comité des dames.

— Non, il ne m’a pas causé.

— Le Comité ne va pas tarder à s’amener. Il vous mettra au courant, dit-il avec fierté. Nous prenons soin des nouveaux arrivés. Et maintenant, si vous cherchez les toilettes des dames, c’est de l’autre côté du bâtiment. Là-bas vous êtes chez vous.

— Un Comité de dames, vous dites ? demanda Man, pas très rassurée. Elles vont venir dans ma tente ?

Il fit un signe affirmatif.

— J’ai idée qu’elles ne vont pas tarder.

— Merci, dit Man.

Elle sortit précipitamment et regagna la tente au petit trot.

— Pa ! cria-t-elle. John, levez-vous ! Et toi Al. Levez-vous et dépêchez-vous de vous laver.

Des yeux s’ouvraient, gonflés de sommeil, et la regardaient d’un air hébété.

— Levez-vous ! tout le monde. Et dépêchez-vous de vous débarbouiller et de vous peigner.

L’oncle John était pâle et paraissait malade. Il avait un bleu au coin de la mâchoire.

Pa demanda :

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Le Comité, s’écria Man. Y a un Comité de dames qui vient nous rend’ visite. Allons, dépêchez-vous de vous lever et de faire votre toilette. Pendant qu’on était tous à ronfler comme des bienheureux, Tom a trouvé du travail, lui. Allons, debout, vite !

Encore à moitié endormis, ils sortirent de la tente. L’oncle John vacillait légèrement et son visage était crispé par la souffrance.

— Allez vous laver dans la maison qui est là-bas, ordonna Man. Faut qu’on ait déjeuné et qu’on soit prêts avant que le Comité arrive.

Elle alla prendre un peu de bois au petit tas de fagots qui constituait la réserve du campement. Puis elle alluma le feu et disposa le trépied.

— De la bouillie de maïs avec un peu de jus de lard. C’est vite fait. Faut se presser.

Elle continuait son monologue devant Ruthie et Winfield ; les deux enfants la regardaient, intrigués.

La fumée des feux de cuisine montait de partout et le bourdonnement des conversations emplissait le camp.

Rose de Saron, dépeignée, chiffonnée, ahurie de sommeil, sortit à quatre pattes de la tente. Man était occupée à doser les poignées de farine de maïs dans la casserole. Elle se détourna et, voyant la robe crasseuse et chiffonnée de sa fille et ses cheveux emmêlés, elle lui dit d’un ton énergique :

— Tu vas me faire le plaisir d’aller te nettoyer. Cours te laver, là-bas. T’as une robe propre. Je te l’ai lavée. Et coiffe-toi. Allons, récure un peu tes yeux.

Man était très agitée.

Rose de Saron dit d’un ton morne :

— J’me sens pas bien. J’voudrais bien que Connie vienne. J’ai de goût à rien quand Connie n’est pas là.

Man se planta carrément devant elle. La farine jaune collait à ses mains et à ses poignets.

— Rosasharn, dit-elle sévèrement, tu vas me faire le plaisir de te secouer. J’en ai assez de tes giries. Y a un Comité de dames qui va s’amener ; j’tiens à c’que la famille fasse bonne impression.

— Mais j’me sens pas bien.

Man s’avança sur elle en écartant ses mains saupoudrées de jaune.

— Allons, fit-elle. Y a des moments où ce qu’on ressent, il faut le garder pour soi.

— Je sens que j’vais rendre, gémit Rose de Saron.

— Eh ben, rends ! Bien sûr que tu vas rendre. Ça arrive à tout le monde. Soulage-toi et après tu te nettoieras… Et lave-toi les jambes et puis mets tes souliers.

Elle se détourna et se remit à son ouvrage.

— Et arrange tes cheveux, ajouta-t-elle.

Le saindoux grésillait dans la poêle et lorsque Man y versa la bouillie de maïs, la graisse pétilla furieusement. Dans une casserole à part, elle fit un mélange de graisse et de farine, y ajouta de l’eau et du sel, et touilla la sauce. Le café commençait à bouillir dans le bidon de tôle, répandant une fumée odorante.

Pa revenait du pavillon sans se presser. Man l’inspecta d’un œil critique. Pa dit :

— Tom a trouvé du travail, tu disais ?

— Parfaitement. Il est sorti avant qu’on soit réveillés. Et maintenant cherche dans cette caisse et prends un bleu propre et une chemise. Et t’sais, Pa, j’ai terriblement à faire. Vois donc un peu à nettoyer les oreilles de Ruthie et de Winfield. Y a de l’eau chaude. Tu veux faire ça ? Fouille bien au fond, et lave-leur le cou aussi. Que ça brille.

— J’t’ai jamais vue si excitée, dit Pa.

Man s’écria :

— Il est grand temps que la famille reprenne une figure un peu convenable. Pendant le voyage, y avait pas moyen. Mais maintenant, c’est possible. Jette ta salopette sale sous la tente, je te la laverai.

Pa pénétra sous la tente et en ressortit au bout de quelques instants vêtu d’une salopette bleu pâle et d’une chemise propre. Et il conduisit au pavillon sanitaire les deux enfants médusés et contrits.

Man lui cria :

— Récure-leur bien les oreilles.

L’oncle John apparut à la porte, côté hommes, jeta un coup d’œil au-dehors, puis il rentra dans la pièce, s’assit sur le siège des cabinets et resta un long moment prostré, tenant à deux mains son crâne douloureux.

Man avait terminé la cuisson d’une pleine casserole de bouillie de maïs et en apprêtait une autre. Elle était occupée à mélanger les cuillerées de farine à la graisse qui pétillait dans la poêle lorsqu’une ombre se dessina sur le sol à côté d’elle. Jetant un regard par-dessus son épaule, elle vit derrière elle un petit homme entièrement vêtu de blanc… Un homme au visage hâlé et ridé et aux yeux pétillants de gaieté. Sec comme un hareng saur. Ses vêtements blancs, très propres, s’effrangeaient aux coutures. Il adressa un sourire à Man.

— Bonjour ! fit-il.

Man regarda son coutume blanc, et la méfiance durcit son visage.

— Jour…, répondit-elle.

— Vous êtes madame Joad ?

— Oui.

— Eh ben moi, je m’appelle Jim Rawley. Je suis le directeur du camp. Je venais en passant voir si tout allait bien. Vous avez tout ce qu’il vous faut ?

Man le considéra d’un air soupçonneux.

— Oui, répondit-elle.

— Je dormais quand vous êtes arrivés hier soir, reprit Rawley. Encore heureux que vous ayez trouvé de la place.

Le ton était cordial.

Man dit avec simplicité :

— C’est bien, ici. Surtout les lavabos.

— Attendez que les femmes se mettent à leur lessive. Ça ne va pas tarder. Vous n’avez jamais entendu un raffut pareil. On se croirait à un meeting. Savez-vous ce qu’elles ont fait, hier, madame Joad ? Elles ont organisé un chœur. Elles vous chantaient des cantiques tout en frottant leur linge. Ça valait le coup d’entendre ça, j’vous assure.

La méfiance s’effaçait du visage de Man.

— Ça doit êt’ joli. C’est vous le patron ?

— Non, répondit-il. Les gens font tout, ici, alors je n’ai plus de travail. Ils entretiennent le camp. Ils assurent l’ordre, enfin, ils font tout eux-mêmes ! Jamais vu des gens pareils. Ils fabriquent des vêtements dans la salle de réunions. Et des jouets. Jamais vu des gens pareils.

Man jeta un coup d’œil sur sa robe sale :

— Nous n’avons pas encore eu le temps de nous faire propres, dit-elle. Sur la route, c’est pas possible.

— J’en sais quelque chose, fit-il. Il renifla. Dites-moi… c’est votre café qui sent si bon ?

Man sourit.

— C’est vrai qu’il sent bon, n’est-ce pas ? Dehors, ça sent toujours bon.

Elle ajouta fièrement :

— Ça nous ferait bien de l’honneur si vous vouliez déjeuner avec nous.

Il s’approcha du feu et s’accroupit et Man sentit fondre ses dernières velléités de résistance.

— Ça nous ferait bien plaisir, dit-elle. Nous n’avons pas grand-chose à vous offrir, mais c’est de bon cœur.

Le petit homme leva la tête et lui sourit.

— J’ai déjà déjeuné. Mais une tasse de vot’ café ne serait pas de refus. Il sent tellement bon.

— Mais bien sûr, voyons.

— Prenez tout votre temps.

Man remplit une tasse en fer-blanc au bidon de tôle. Elle dit :

— Nous n’avons pas encore de sucre. Nous en aurons peut-être aujourd’hui. Si vous prenez du sucre, il ne vous semblera pas bon.

— Jamais de sucre pour moi, dit-il. Ça gâche le goût du bon café.

— Moi, j’en mets un petit peu, dit Man.

Subitement, elle le regarda avec attention, pour savoir comment il s’était imposé si vite. Elle cherchait sur sa figure un motif quelconque, mais n’y trouva que de la gentillesse. Ensuite, elle regarda les bords effilochés de son veston blanc, et cela contribua à la rassurer.

Il sirotait son café :

— J’ai idée que ces dames vont venir vous rendre visite, ce matin.

— Nous ne sommes pas propres, dit Man. Elles ne devraient pas venir avant que nous ayons eu le temps de nous nettoyer un peu.

— Oh ! elles savent ce que c’est, dit le directeur. Elles ont passé par là aussi, quand elles sont arrivées. Ne vous tracassez donc pas. Les Comités, dans not’ camp, ils ont ça de bon : ils savent vraiment de quoi il retourne.

Il termina son café et se leva :

— Il est temps que je m’en aille. Si vous avez besoin de quèq’chose, n’hésitez pas à vous adresser au bureau. J’suis tout le temps là. Délicieux, votre café ! Merci bien.

Il replaça la tasse dans la caisse parmi les autres, fit au revoir de la main et s’éloigna entre les rangées de tentes. Man l’entendit parler aux gens en passant. Elle baissa la tête et lutta contre une brusque envie de pleurer.

Pa revint, ramenant les enfants. Ils avaient les yeux pleins de larmes – le nettoyage des oreilles avait été douloureux – et le visage luisant de propreté. Ils paraissaient matés. Un frottage énergique avait pelé le nez de Winfield.

— Les voilà, dit Pa. Avec la crasse et deux couches de peau de moins. J’ai presque dû les corriger pour les faire tenir tranquilles.

Man les toisa d’un œil expert.

— Ils sont beaux comme tout, fit-elle. Maintenant, servez-vous. Il y a de la bouillie de maïs et de la sauce. Il faut se dépêcher de débarrasser et de mettre un peu d’ordre.

Pa se servit et servit les enfants.

— Me demande où Tom a trouvé du travail ?

— J’sais pas.

— En tout cas, s’il a pu en trouver j’en trouverai aussi.

Al accourut, très agité.

— Parlez d’un coin ! dit-il.

Il se servit et versa le café.

— Y a un type, là-bas… Vous savez c’qu’il fait ?… Il se construit une roulotte. Là, à côté, juste derrière les tentes. Avec des lits et un poêle et tout. Et il habite dedans. Ça c’est de la vraie vie, bon Dieu ! Partout où on s’arrête… on est chez soi.

— J’aimerais mieux une petite maison, dit Man. Dès qu’on aura les moyens, j’veux avoir une petite maison.

Continuer : partie 2 sur 2