Les Sans-gloire

Laure Gombault · Chapitre 1 sur 3

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Les Sans-gloire

La Boiteuse

 

Les feuilles du grand chêne viennent mourir à mes pieds. L’hiver s’annonce précoce. Je ramasse les bûches en prévision de la flambée du soir et me réjouis par avance de tendre mon visage au-dessus des flammes. J’aime leur morsure, moins douloureuse que l’absence.

Même si, depuis son départ, certaines scènes se brouillent dans ma mémoire, je me souviens encore avec précision des dernières heures passées avec lui dans cette maison. Il s’appelle Pierre. Un matin d’août 1914, les gendarmes sont venus le chercher. Un vacarme, des cris, des bruits de bottes et de cliquetis de fusils. La porte a cédé sous la violence des coups. Ils nous ont tirés du lit, les cheveux en broussaille, nos chemises ouvertes sur nos peaux encore un peu rougies du feu de nos caresses.

Au terme de sa première permission, Pierre avait refusé de rejoindre sa garnison implantée dans le nord de la France. De fait, il était devenu déserteur. Cette fois-ci, c’est aux travaux forcés que la République l’a condamné.

On sait que la guerre finira un jour et que, dans les rues des villages de France, le vent balayera les derniers confettis, vestiges de journées d’allégresse. Que des bals et des repas de fête s’improviseront partout. Que nous aurons le cœur en joie après des années de privation, que les femmes troqueront leur blouse et leur fourche contre des robes taillées dans des draps colorés. Que les hommes, eux, perdront leurs regards vagues et qu’ils éprouveront le coupable soulagement d’avoir échappé aux honneurs militaires rendus devant une plaque commémorative.

Moi, j’enfilerai ma robe noire, celle que je porte chaque jour depuis qu’on m’a arraché Pierre. Personne ne m’attendra à la fête, mais je me fondrai malgré tout dans la foule pour goûter un peu au bonheur de ces femmes encore sonnées par le retour des hommes. Malheureusement, elles seront plus nombreuses à pleurer leur perte ; et même celles qui les retrouveront ne les reconnaîtront pas. La fanfare, le vin et les drapeaux tricolores raviveront les cœurs endoloris. Seul le mien restera froid. On m’ignorera. Pire, quelques regards hostiles m’accuseront d’avoir aimé un lâche. Un soldat indigne, dont nul ne souhaitera jamais le retour.

Pourtant, il fut un temps où les paysannes d’ici rêvaient que cet instituteur fraîchement débarqué leur fasse l’honneur de demander une de leurs filles en mariage. Mais voilà, être étranger ne fut pas le seul crime de Pierre, l’autre fut de me choisir, moi, la fille unique de Martin. Et cela, personne ne le lui a jamais pardonné. Alors, on se dit que je l’ai bien mérité, ce fils perdu de la France. Dieu rend parfois sa justice ici-bas ; et ce n’est pas l’abbé qui les contredira. Même au plus fort de la guerre, alors qu’il ne restait pas un seul homme valide pour les travaux des champs et que les femmes quittaient fours et lavoirs pour cultiver la terre, mues par le même élan patriotique, je suis restée leur mouton noir, tout juste autorisée à sarcler l’herbe des mauvais prés. Quand l’angélus annonçait la fin de la journée de labeur, elles se dirigeaient vers la charrette du vieux Clément. Elles s’y hissaient prestement, riant devant les efforts qu’il me fallait fournir pour y grimper à mon tour, à cause de ma sale jambe. Parfois, dans ma manœuvre maladroite, mon jupon se soulevait, découvrant la hideuse boursouflure brune qui déformait et mon genou et ma cheville. Elles se moquaient de ma guibolle : « une bestiole écorchée », elles disaient. Aucune ne m’aurait tendu la main. Mais ce qui les rendait encore plus folles, c’était de me voir passer la pause déjeuner, adossée à une botte de foin, plongée dans la lecture. Grâce à Pierre, je sais lire et écrire comme personne au village. Malgré tout, après son départ, le maire a refusé de me confier la classe. Il a préféré demander au maître du village voisin d’accueillir les élèves de la commune, les obligeant à marcher dès l’aube sous la pluie, la neige, ou sous un soleil de plomb, à travers bois inhospitaliers et chemins caillouteux. J’en avais le cœur brisé, mais qu’aurais-je pu y faire ? C’est alors que j’ai rendu les faux et que j’ai décidé de m’initier aux gestes infirmiers enseignés par la comtesse de Malfort, dont une partie du château a été réquisitionnée pour y installer un hôpital de campagne.

Désormais, je soigne les corps et les cœurs mutilés des soldats revenus de ce front dont on reproche à mon homme d’avoir fui les tourments. Chaque fois que j’assiste à une amputation réalisée à l’aide d’une anesthésie de fortune, je rends grâce à Dieu que Pierre n’ait pas à subir de tels supplices. Mais que vit-il d’autre au-delà des mers, réduit à vivre dans un cachot, à casser les cailloux d’une terre de volcans ? Je serre alors les dents, et j’éponge ces fronts fiévreux, et je prie pour que ces hommes survivent à la colère de cette armée allemande qui ne cesse d’étendre son hégémonie.

Dans les moments où mes forces me trahissent, je pense à d’autres corps. Des corps non mutilés, les nôtres, celui de Pierre, le mien, au bord de la rivière ; nos deux corps offerts aux rayons du soleil. Là, au bord de l’eau, nous nous livrions à une autre bataille, qui s’éternisait jusqu’à ce que l’un de nous capitule en roulant sur le flanc. Il me semblait alors que le sang de ma mauvaise jambe papillonnait dans mes artères. Parfois, nous nous retenions, empruntés comme des gosses, mais, le plus souvent, nous convoquions notre fougue de guerriers. Au premier regard, je l’avais désiré, ce garçon au corps long et à la démarche assurée, dès qu’il avait franchi le seuil de l’école. Je l’avais voulu comme une évidence. Comme la feuille s’accroche à l’arbre ; les cailloux à la terre ; les bêtes à leurs mangeoires ; moi, je m’attacherai à Pierre. C’était ainsi. Pierre serait mien. Et c’est ce qu’il était advenu. Je travaillais à l’école, je nettoyais les classes et le réfectoire, et ça s’était fait ainsi. Un soir, après l’étude, j’avais demandé à Pierre de m’apprendre à lire. Ma volonté et ma joie de vivre avaient eu raison du reste. Avant la fin du printemps, Pierre était amoureux de moi. L’hiver suivant, nous remontions l’allée de l’église, moi avec mon bouquet de feuillages, lui avec, au fond de sa poche, deux alliances en or incrustées du même cœur. Aucune famille n’avait escorté cet homme venu de la capitale ; seules quelques âmes rustres du village et Martin, mon père, veuf depuis ma naissance, avaient suivi ma traîne jusqu’à l’autel. Le curé nous avait unis pour le meilleur et pour le pire, mais quand on s’aime, à vingt ans, le pire est invité à garder ses distances. Ce qu’il avait fait durant deux années. Deux années seulement. Deux années de bonheur, avant que François-Ferdinand d’Autriche ne se fasse assassiner lors d’une visite dans la ville de Sarajevo.

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Ce matin, je ne me sens ni plus experte, ni plus vaillante que les autres jours, mais, avec le temps, j’ai installé une routine qui offre plus de confort aux malades. D’abord, distribuer le lait chaud avec un peu de cacao, puis faire ma tournée pour changer les pansements ; inviter les plus valides à aller à l’infirmerie si les plaies restent humides ; préparer les portions de ceux qui sont au régime pour dysenterie ou douleurs d’estomac. À midi, je me rends au réfectoire, au fond de la cour, là où une cuisinière improvisée compte sur moi pour surveiller la cuisson des œufs ou des bouillons, et, grâce à un feu de bois de fortune, je réussis parfois à griller quelques morceaux de lard apportés la veille par un boucher militaire. De jour en jour, le château se vide ; de nouveaux hôpitaux se déploient dans la Somme. Restent ici des convalescents qui seront bientôt sommés de retourner au front. Les combats se déplacent, et avec eux ces centaines de jeunes hommes suturés, dont les jambes encore valides promettent de futures avancées avant de finir en chair à canon. La plupart sont des enfants, contingent du premier rang, ces classes de 1914 sacrifiées à la grandeur de la nation. Certains, tard dans la nuit, veillent encore. Je les entends psalmodier leurs prières ; ces fichues prières que les curés de France, du haut de leurs chaires, les exhortent à réciter pour la paix de leur âme et celle de leur patrie. Ils osent prétendre, ces prélats, que le malheur qui accable cette jeunesse est une punition de Dieu ; le châtiment destiné aux athées qui pullulent ici-bas. Je ne les supporte plus, ces dévots en soutane invités de jour comme de nuit à distribuer les derniers sacrements. Toute cette bigoterie me révolte, et elles m’écœurent, ces dames patronnesses qui cousent avec dévotion sur les chemises des blessés des Sacré-Cœur ou ces immondes images pieuses. Même Poincaré est dorénavant contraint d’assister officiellement à la messe. Ce retour au catholicisme m’effraye. Il est loin le temps où je me réfugiais dans la fraîcheur d’une nef, le temps où Pierre et moi, progressistes, mais respectueux des rites, nous nous étions résolus à remonter l’allée de la chapelle afin d’être unis devant Dieu et sous le regard de Jésus en croix. Nous n’avions pas eu le choix d’ailleurs. Il nous fallait exaucer le vœu de mon père, et surtout contenir les foudres du village.

Toute à mes pensées, je me rends à l’infirmerie afin de préparer les flacons pour les rhumatisants. Ensuite, je les frictionnerai, invitant la douceur dans mes mains malgré la sécheresse de mon cœur. Masser ces peaux muettes de douleur ravive en moi le souvenir des mains de Pierre caressant mon corps avec un appétit dévorant.

Une chose m’obsède en ce moment. Il y a quelques jours de cela, j’ai surpris, à la cantine, la conversation d’un médecin colonial revenu de Guyane, où il avait soigné les bagnards de Cayenne. Depuis, je rêve de lui poser la question qui me hante. Est-il possible qu’il y ait connu Pierre ? Il s’en souviendrait forcément : un homme d’un mètre quatre-vingt-dix, ce n’est pas banal. Hier, je me suis proposée d’accompagner le médecin dans sa tournée. Il semblait flatté. Il doit me prendre pour une de ces jeunes femmes avides de se frotter au prestige d’une blouse blanche, une de ces auxiliaires improvisées, la plupart citadines, friandes de nouveautés. La guerre est dure pour tout le monde, pour les soldats en première ligne, mais aussi pour tous ceux qui restent, attendent, organisent, travaillent, soignent ou enterrent… principalement des femmes. Bientôt, les cimetières seront pleins. Il paraît même qu’on raccourcit les cercueils pour pouvoir en enfouir davantage. Un frisson me parcourt quand j’imagine mon Pierre, si grand, réduit à une portion congrue au fond d’une boîte. Mes nuits sont traversées d’un cauchemar récurrent. Tout commence avec l’arrivée des gendarmes, qui me présentent une lettre, cette fameuse lettre que tout le monde redoute, et je suis convaincue à ce moment-là qu’en plus du chagrin je vais devoir subir l’opprobre des villageois et supporter leurs commentaires : « Pensez, il n’est même pas mort au combat ! » Et puis, on descend son cercueil de la charrette… Pierre, mon Pierre, impropre à rejoindre les sépultures des héros, tout juste bon pour la fosse commune.

Mais à ce jour, ni lettre ni cercueil n’ont fait de moi une veuve officielle. Alors, entendre parler du bagne m’offre une lueur d’espoir. Et tout en massant ces pauvres bougres, je me repasse au mot près les explications données par le médecin militaire. Les condamnés sont classés en trois catégories. Les droits communs, les relégués ou multirécidivistes condamnés à perpétuité et les déportés ou condamnés politiques. Leur répartition est faite en différents camps, suivant la catégorie à laquelle ils appartiennent. Puis leur classement par profession, car le fonctionnement du bagne repose essentiellement sur le travail des détenus. À part le travail de « fatigue », le pire de tous, on y trouve des cuisiniers, des boulangers, des jardiniers, des maçons, des menuisiers, des tailleurs, des infirmiers… tous les corps de métier sont représentés. Mais que peut bien faire Pierre là-bas ? Lui qui ne sait rien faire d’autre qu’enseigner. Lui dont les mains n’excellaient qu’à caresser mon corps ou les feuilles de vélin des cahiers d’écoliers. Le père avait tant de mal à lui faire retaper la grange ou fendre le bois pour l’hiver. « Un sacré bougre de mauviette, ton mari », me disait-il, avec son air bourru et ses yeux tendres. Il lui manque, à lui aussi, je le sais bien. Ces deux-là se taquinaient, mais l’un et l’autre se respectaient. Un pacte tacite les liait : me rendre heureuse.

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Une fois la dernière botte de foin tombée des griffes de la fourche, je me couche dans le fourrage. Mes mains douloureuses sont couvertes d’ampoules. Je ne les sens plus d’ailleurs, pas plus que je ne sens le reste de mon corps. Ce corps que je ne parviens plus à aimer depuis que Pierre ne le touche plus. Je ne l’aime plus, au point de le malmener. Chaque jour, je m’oublie ainsi dans le labeur malgré les remontrances de mon père, témoin de mon épuisement. Il m’ordonne de rentrer, de cuire plutôt la soupe ou de tricoter des écharpes aux soldats. Comment peut-il me demander de m’occuper à nouveau des soldats ? Pour me punir de la désertion de Pierre ? Les soldats, j’ai encore leur odeur de charogne dans les narines, un parfum tenace, et je revois leurs tripes en lambeaux, comme celles qui dégoulinaient des mains de Gustave, le boucher de la place de Grève.

Mes nuits sont peuplées de corps mutilés et de cadavres ; rêves renforcés par les mauvaises nouvelles qui arrivent chaque jour au village.

Qui d’entre nous n’a pas pleuré un des siens ? Eh bien, toi, me rétorquerait-on. Toi, la femme du traître, tu n’as aucun mort à pleurer. Puisque, selon eux, Pierre se planque en prison, je peux m’estimer chanceuse. Ils doivent l’imaginer passant quotidiennement du linge propre ; interrompu dans ses parties de cartes pour de bons repas servis trois fois par jour. Ce qu’il devient ? Je n’en ai pas la moindre idée, aucune lettre ne m’est parvenue depuis onze mois, malgré le courrier quotidien que je lui adresse depuis que je sais dans quel camp il se trouve. Ces renseignements soutirés au médecin pour le compte d’une cousine imaginaire m’ont coûté ses soupirs dans mon cou, le poids de son ventre contre mon bassin. Voilà comment j’ai appris que Pierre a vu sa peine commuée en refus d’obéissance, et qu’il ne risque plus le peloton d’exécution. C’est une grande nouvelle. Si je continue d’être bien gentille avec le docteur, bientôt ses lettres me parviendront. Ça, c’est ce que j’espère. Mais le temps passe, et je désespère de voir venir le facteur.

Je ne me suis pas présentée au dispensaire depuis quinze jours. Mon père me croit atteinte de la maladie de ses vaches, qui meuglent faiblement, le pis asséché à force de ne manger que du mauvais fourrage. Comprendrait-il, pauvre homme, que mes crampes me viennent de la honte ?

J’en viens à souhaiter que Pierre soit rapatrié en métropole et traduit par le gouvernement devant un tribunal militaire. La mer est comme une immense prison qui a englouti nos rêves. Depuis hier, je rêve de rejoindre l’île de Ré pour embarquer vers Cayenne. Je m’imagine dans la fragilité de l’aube, cachée à fond de cale, comme une aventurière, coincée entre des tonneaux de vin et des sacs de farine, survivant à la houle, nauséeuse, mais de l’or plein les yeux.

 

Quand le soleil brûle les herbes et que, fourche en main, je ruisselle de sueur, il m’arrive d’imaginer que le vent insuffle au blé le mouvement des vagues, et sous mes yeux, alors, tout ce jaune se transforme en une immensité vert et bleu. Prise de tournis, je tangue, les jambes ployées, les mains agrippées à ma fourche. C’est alors que des papillons remplissent mes yeux et que m’apparaît le visage de Pierre souriant dans un rai de lumière. C’est à ce sourire que je m’accroche chaque fois que le médecin m’allonge sur la civière de l’infirmerie remisée derrière un rideau, et qui, dès notre affaire terminée, accueillera un nouveau mort qu’on recouvrira d’un drap blanc avant de le rapatrier chez une femme ou une mère esseulée. Je suis seule moi aussi, mais d’une solitude qu’on tait, de celle qu’on enterre définitivement sans cérémonie ni pleurs. Je remets ma blouse blanche, j’arrange mes cheveux sous ma coiffe et je pars rejoindre mes sœurs de la Croix-Rouge. J’enfouis et ma peur et mon dégoût.

L’été prend fin, mais pas les combats, au nord. Là-bas, ce ne sont que marches dans les champs défoncés par le passage incessant des troupes, de l’artillerie, de la cavalerie et des fantassins. Et quand ce n’est pas la marche forcée, ce sont des mois terrés dans les tranchées. Les pauvres bougres dorment dans la glaise et se protègent des grêles d’obus comme ils peuvent. J’ai lu dans une revue que chaque cadavre coûte trois mille francs, peu importe qu’il soit frais ou à demi enseveli. Je comprends Pierre et sa haine viscérale de la guerre, car à coup sûr chaque mort se négociera en francs. C’est ainsi que se finissent toutes les guerres. Et malgré cela, la fierté du combat est présente dans le cœur de tous, du simple fermier au plus nanti, de l’illettré au cerveau le plus instruit. Le docteur m’a dit que même les bagnards de Cayenne veulent s’enrôler. Cette nouvelle m’a crevé le cœur, elle laisse deviner qu’à côté des conditions du bagne, celles des tranchées peuvent sembler douces. Et je pleure pour mon Pierre. Alors, soigner est ce que j’ai de mieux à faire dans cette attente insupportable. La guerre finie, sans doute le rapatrieront-ils. Et même à penser que sa peine se prolonge, j’espère pouvoir le visiter, où qu’il soit dans une de nos geôles. Plus les mois passent et plus l’espoir de le revoir s’amenuise. Je le sais bien à présent, les conditions de vie au bagne se traduisent par un taux de mortalité inégalé. Le bagne est pire que tout. Et Pierre est si fragile. Comment peut-on être rebelle et si doux ? Un tempérament de feu dans des mains de velours. J’ai tant besoin de retrouver la douceur de ses mains sur mon ventre et sur mon visage. Malgré le dégoût de mon corps que me provoquent les étreintes du docteur, il m’arrive encore de rêver à nos lents effeuillages ou à nos ardeurs cannibales.

Je m’accroche aux souvenirs de ces plaisirs si futiles en ces temps si durs, mais la vie se niche dans la chair vive, et je veux vivre et me souvenir du corps de Pierre, sentir à nouveau nos souffles confondus, ranimer notre désir et panser nos blessures après toutes ces années de sacrifices. Je me console de mes peines avec la pensée qu’il m’a été donné d’être sienne. Pierre aurait très bien pu ne jamais venir se perdre dans notre village. Il aurait pu être affecté ailleurs par l’Instruction Publique. Mais voilà, c’est ici qu’il était venu, et il s’était échoué dans mes bras brûlants de le tenir plaqué contre mon ventre de peur qu’il ne s’échappe en réalisant que s’unir à moi revenait à aliéner sa liberté pour une jeune femme inculte et sans expérience. Car avant Pierre, il faut bien le dire, je ne connaissais pas grand-chose de la vie, et surtout rien de la chose. C’est lui qui m’a tout appris. Il m’a possédée tout entière, m’a initiée aux plaisirs de la chair. D’où lui venait cette science de mon corps ? Il connaissait de moi tout ce que j’ignorais moi-même. Il avait sorti de leur torpeur les zones les plus anodines ; il avait su magnifier mes défauts, jusqu’à cette jambe qui me fait claudiquer depuis l’enfance. Cette jambe qui était l’assurance de finir vieille fille avait capitulé devant le plus bel homme du canton. Elle n’avait rien pu empêcher. Ses mains et sa langue faisaient vibrer chaque centimètre carré de ma peau, et je m’abandonnais avec extase à ses caresses expertes. Je n’aurais jamais imaginé qu’un anus puisse procurer une pareille jouissance ni qu’un orgasme déchire un ventre au point de se vider d’urine. L’obsession que j’avais de Pierre et de son sexe me déconcentrait au point que j’en avais perdu jusqu’à l’habileté à traire les vaches ou à manier la faux. J’étais totalement sous son emprise. J’avais besoin de lui pour calmer mon corps en fusion ; mon envie de lui ne connaissait plus de trêve ; je quémandais son sexe, je le suppliais à tout instant de se soustraire à ses obligations pour éteindre le feu qui me consumait. Il me saisissait alors par la taille, m’allongeait sur la paille. Mais, très vite, c’est moi qui le renversais pour venir m’asseoir sur son ventre. Je me cambrais avec tant de fureur que mes seins s’arrachaient à mon corsage. Il les attrapait, les pétrissait dans ses doigts mouillés de salive, alors que j’ondulais de plaisir, empalée sur sa verge ; le mont de Vénus déjà secoué de spasmes humides. Même aujourd’hui, alors qu’il ne m’a plus touchée depuis de longs mois, il revient dans mes rêves, et je sens mes reins se raidir sous le poids de ses hanches, mes lèvres aspirées par les siennes, ma vulve se gonfler de sang. Il m’arrive de me demander si c’est bien Pierre qui me manque, ou seulement ses mains, son sexe et sa langue. Je donnerais tout pour que ses doigts viennent encore se glisser dans mes replis les plus intimes et m’arracher ce cri. Ce cri de bête, souillée de la honte d’avoir joui, qu’avec toute l’énergie du désespoir j’ai cherché mille fois à convoquer moi-même, en vain. Je donnerais tout pour revivre cette extase, cette jouissance interdite.

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Aujourd’hui, un chirurgien militaire est venu inspecter notre dispensaire, suivi de sa cohorte de petits médecins. Ils marchent en rang, et aucun ne brise cette esthétique de parade. Le plus gradé projette les statistiques des prochains départs pour le front. Il se méfie des faux malades, voire de ceux qui se sont mutilés pour éviter la première ligne. Son regard soupçonneux balaye les lits et aucune compassion ne se lit sur son visage. Il annonce qu’il n’y a plus que deux jours de tranchées par semaine, dont un en front de bataille à cinquante mètres des Boches, et qu’ils peuvent s’estimer heureux. Il parle de la grande offensive générale. Et ces hommes muets, peuvent-ils imaginer autre chose que leur cadavre venant gonfler ces funestes statistiques ? Mais ce médecin ignore ou feint d’ignorer que les soldats ont perdu le sens du devoir héroïque, qu’ils n’adhèrent plus à l’école de vertu civique, dans les camps noyés dans le chaos. Les officiers et autres médaillés ne s’y trompent pas, la majorité des hommes rêve d’échapper à son funeste destin en envisageant tous les moyens possibles pour se faire évacuer : recettes pour attraper la fièvre, simulation d’enflures rhumatisantes ou provocation de plaies gangreneuses. Seuls les discours officiels relayés par les journaux encensent l’entrain valeureux qui anime les troupes. Je vois bien que le docteur est ennuyé. La plupart de ses patients font traîner leur convalescence, et sa responsabilité s’en trouve engagée. En passant devant la pièce qui lui sert de bureau, je le vois se faire réprimander par son supérieur et la petite bande obséquieuse. Alors, d’un coup, l’orgueil démesuré de cet homme m’offre la perspective d’un espoir. De toute évidence, il redoute un déclassement. Les grandes lignes d’un plan commencent à se dessiner : je pense avoir les moyens de sortir cet homme de sa mauvaise passe tout en œuvrant à ma propre cause. Pour réussir, je dois apprendre à tirer profit de son amour immodéré pour les honneurs. Faire en sorte qu’il bénéficie d’une promotion plutôt qu’il subisse les foudres de sa hiérarchie. Je l’entends souvent appeler de ses vœux un retour aux colonies où les maladies pullulent, rendant les conditions de travail de l’administration sur place et des indigènes quasi impossibles. Il pourrait s’y illustrer en apportant des soins plus appropriés aux autochtones ; la production agricole en serait automatiquement améliorée. Quel beau service serait rendu à la nation ! Ou alors, il pourrait soigner les bagnards, forces vives non négligeables par temps de guerre. Cet homme assoiffé de reconnaissance m’apparaît de plus en plus comme le levier de mon plan pour rejoindre Pierre. C’est sur son arrivisme que je dois m’appuyer, car, de toute évidence, son humanisme ne l’étouffe pas. Depuis des mois que je l’accompagne comme auxiliaire principale, je ne l’ai pas vu une seule fois se réjouir d’une guérison. J’en arrive même à imaginer qu’il prend plaisir à exercer un pouvoir de vie et de mort sur ces pauvres soldats blessés. Souvent, je dois revoir ses dosages, pallier ses diagnostics à la louche et sa facilité à négliger les produits anesthésiants. Malgré ce qu’il m’inspire, je dois le flatter, aller dans le sens de ses ambitions et surtout trouver le moyen d’entrer dans ses bonnes grâces, au point qu’il ne puisse rien me refuser. Je dois devenir assez proche de lui pour le convaincre de retourner en Guyane… et de m’y emmener en qualité d’infirmière et auxiliaire.

Pierre pourrait-il m’imaginer endossant le costume de manipulatrice ? Moi-même, j’ai du mal parfois. Pourtant, c’est bien le cas : je me donne à ce docteur pour mieux accomplir mes plans. Chaque fois qu’il me pénètre, ce sont les yeux de Pierre que je vois ; ses yeux bleus comme une mer qui s’ouvre pour me mener à lui. Je ne sens plus alors mon corps malmené sous les assauts de cette brute, non, dans ces moments, je me vois arracher Pierre à ce cachot où il se morfond. L’espérance jaillit alors en moi en même temps que cette semence diabolique gicle dans mon ventre. Je m’accroche aux souvenirs de nos baignades d’été, de fin de moissons, nos doigts entrelacés sur le chemin du retour après l’école ; et moi, insouciante et joyeuse, attendant l’arrivée de la nuit qui me le ramenait sous nos draps. Voilà ce que sont mes rêves, et je supplie le destin de me rendre Pierre. Chaque jour, ces pensées me hantent, et surtout la nuit, dans le silence.

 

Je n’ai plus le temps pour inviter la morale et obéir à ces injonctions que sont la patrie, la famille, les honneurs d’une vie juste et travailleuse ; tout cela n’a plus aucun sens sans Pierre. Et cette guerre qui ne répand que la désolation autour de nous… Déjà, à peine née, il m’avait fallu vivre sans mère, avec un père qui avait pallié comme il avait pu son absence. Bourru, mais toujours tendre ; sévère, mais juste, avec ce qu’il fallait d’affection pour me transmettre la force d’aimer. Et cet amour, c’est Pierre qui est venu me l’arracher du cœur en venant se perdre au village. Alors, c’est décidé : mon seul héritage, et ma bataille, est de le préserver, même si pour cela je dois traverser vents et marées, et risquer le naufrage.

Grâce à mes adroites manœuvres, la comtesse de Malfort a fini par admettre le docteur dans une de ses soirées mondaines afin de le présenter aux gens du monde, dont un colonel d’infanterie. Un service qu’elle ne pouvait me refuser. Notre famille lui a toujours été fidèle et, depuis des générations, elle nourrit les Malfort en cultivant leurs terres. Si bien que moi, la petite Jeanne, par mon esprit vif et ma frimousse de poupée, et malgré ma jambe folle, je suis devenue sa petite protégée. C’est ainsi que le docteur me raconte, non sans complaisance, sa première soirée au château. Il y a rencontré des gens délicieux ; l’intelligence et la grâce de son hôtesse, la comtesse de Malfort, l’ont ébloui. Mais son bavardage ne m’intéresse que lorsqu’il me relate sa conversation avec le lieutenant-

colonel Fayard, du 130e régiment d’infanterie. Une interminable description de batailles, menées de main de maître par le chef d’une troupe d’élite prestigieuse. Le lieutenant-colonel a pris plaisir à lui dépeindre avec emphase son talent de guerrier pris sous les feux de bombardements d’artillerie d’une violence inouïe. Attaqué sans répit par un ennemi résolu à percer le front, il a fait montre d’un acharnement héroïque à travers une brillante défense et de furieuses contre-attaques. Ainsi, il a maintenu les positions qu’il avait reçu l’ordre de conserver dans leur intégralité. J’imagine, à l’entendre, que mon docteur a su de son côté le flatter et marquer des points dans sa propre partie. Car je crois bien que mon poisson a mordu à l’hameçon. Harcelé par sa hiérarchie en raison de sa mauvaise gestion sanitaire, menacé de reclassement dans un hôpital de première ligne, il a bien compris que sa seule chance d’en sortir est d’entrer dans les bonnes grâces de ce lieutenant-colonel. Un simple mot de lui, et mon docteur pourra retourner se planquer en Guyane jusqu’à la fin de la guerre. Et en imaginant qu’il parvienne à y endiguer le choléra, il obtiendra même une solde et des galons en prime, car ce fléau, dit-on, secoue les escadrons indigènes réservistes. Grâce à ma collaboration active, le docteur commence à se laisser séduire par l’éventualité de ce repli ; d’autant que les combats meurtriers font rage au front et que l’héroïsme ne l’anime pas outre mesure. Il ne me reste plus à présent qu’à convaincre la comtesse, ma protectrice, d’être attachée, par l’entremise de notre lieutenant-colonel, aux ordres de mon docteur que je tiens à accompagner en qualité d’infirmière. Je plaide ma cause, arguant que mes compétences acquises, associées à la fiabilité de ma collaboration, seront une aide précieuse pour les équipes sanitaires guyanaises si peu expérimentées.

Et ce que j’ai tant appelé de mes vœux se réalise enfin. Au bout de six mois d’attente anxieuse, après une formation militaire de base et l’examen médical de rigueur, j’embarque avec mon docteur, en juin, sur un des navires du port du Havre. Destination les bases militaires de Guyane pour une expédition de six mois.

Bientôt, je reverrai Pierre.

La première nuit est glaciale malgré l’été qui approche. Le bateau tangue. Je n’arrive pas à dormir. Je ne sais pas si c’est l’excitation ou la peur qui agite ma poitrine, une tachycardie doublée d’un bourdonnement d’oreilles. Avant mon départ au Havre, j’ai embrassé mon père. Ce départ l’a secoué, il a tout fait pour me retenir. Mais il connaît trop bien mon caractère buté, et au fond, je pense qu’il a compris. Il sait que j’entretiens le stupide espoir de retrouver Pierre. Lui, bien sûr, n’y croit pas un instant. D’ailleurs, comment lui donner tort ? Pierre n’est plus à sa position initiale. Il paraît que les prisonniers changent de cachots selon l’avancée de l’épidémie. Comment pourrais-je, parmi tous ces îlots, deviner dans lequel il est retenu prisonnier ? Peut-être est-ce une île si petite que ses barreaux sont l’horizon et la mer à perte de vue, et qu’il n’a pas été nécessaire de construire des murs pour ces bâtards de la République. Devrais-je solliciter tous les gradés de Guyane, je mènerai mon enquête. Je devrai toutefois me méfier du docteur ; éviter d’éveiller ses soupçons, rester à ma place et lui obéir. J’espère juste le convaincre d’explorer le plus de bases possibles ; l’encourager à se faire connaître de différents bataillons et colonies en poste, pour qu’il prenne une place importante, peut-être même devenir le médecin militaire le plus en vue de la région. Et j’attendrai un signe de Pierre. Il doit bien en aller là-bas comme partout ailleurs du bouche-à-oreille. Il finira par apprendre que je suis là ; mais si le docteur évente mon stratagème, fini, envolé mon bel espoir.

Je rumine ces pensées alors que l’aube éclate en couleurs chatoyantes. Je suis restée sur le pont toute la nuit. Déjà, il n’y a plus que la mer à portée de vue ; les côtes ont disparu en quelques heures. Ce voyage durera plusieurs semaines, et ce repos forcé n’est pas de bon augure : détendu, le docteur va m’entreprendre à loisir ; peut-être même plusieurs fois par jour. Et je n’ai qu’une seule hantise, tomber enceinte. Dès que je le peux, je me lave à grandes eaux. C’est idiot, je sais, ça ne changera rien à l’affaire, si cela doit arriver, cela arrivera. À cette pensée, la nausée me reprend. Elle ne me vient pas de la houle, mais de ce jeu de dupes qui dure maintenant depuis des mois, de ce que j’endure, de ce dégoût de moi qui m’envahit. Je voulais n’appartenir qu’à Pierre. Je m’étais juré que seules ses mains me toucheraient, et même si je suis un bout de bois mort sous celles du docteur, seul mon aveuglement pour retrouver Pierre me permet de ne pas flancher. Sans doute Pierre préférerait-il être mort plutôt que d’imaginer mon ventre livré à cette vermine. Car cet homme me rebute autant que Pierre attisait mon désir. Je retiens mes larmes devant sa brutalité et son désir manifeste de m’humilier en m’obligeant à prendre certaines postures. Au moment de sa jouissance, il me frappe, comme on frappe une chienne, et, quand il a fini d’éjaculer, il se reculotte aussitôt, sans un regard vers moi. Des pulsions de meurtre me traversent alors l’esprit. J’aimerais l’étriper, lui arracher les testicules avec mes dents ; le vider de son sang, comme on saigne le cochon. Mais ma force réside dans l’abandon de toute fierté, de toute convention, toute morale. Par moments, je me sens plus forte que tous les maux de la terre, les maladies, la misère, les deuils, les emprisonnements, les famines, toutes les bombes ennemies du monde, et je sens que mon cœur fait sauter à lui seul tous les barreaux qui emprisonnent Pierre. À l’inverse, dans les moments de doute, ma peur et mon dégoût retiennent seulement la médiocrité des hommes, celle du docteur, d’abord, et la mienne, la pire de toutes.

Alors, il ne me reste qu’à scruter l’horizon dans l’attente du jour de l’accostage, qui me verra fouler la terre de nos retrouvailles.

J’ai appris par le docteur que les prisonniers sont dispersés sur de nombreux îlots. Même sur l’île du Diable, qui avait accueilli le capitaine Dreyfus. Sans doute y mènerons-nous notre inspection, car la syphilis, la tuberculose, le paludisme et le choléra mettent à mal les condamnés aussi bien que l’Administration en place. Et il faut ajouter à ces fléaux la malnutrition, qui attise tous les maux, condamnant les prisonniers à une espérance de vie qui excède rarement cinq ans. Je frissonne en entendant ces récits effroyables.

Malgré toutes les histoires plus inquiétantes les unes que les autres dont m’abreuve le docteur, je continue à croire que Pierre est encore sur place. Car il ne serait pas accusé de simple désertion. Un bruit m’a été rapporté juste avant mon départ par la comtesse, laquelle tenait l’information de son ami, le lieutenant-colonel Fayard. En compagnie de deux anciens camarades de son École normale, Pierre aurait tenté de saboter un quartier général du département de l’Aube, le 16 août 1914. Sur le coup, j’ai nié en bloc ; je me suis même insurgée contre une telle aberration. Ce n’est qu’un peu plus tard que je me suis souvenue que Pierre avait pris le train pour Paris, le week-end de l’Assomption, et cela au motif de régler la succession de sa grand-tante. Bien sûr, cela ne prouvait rien, mais, la mobilisation décrétée, j’avais bien remarqué que Pierre avait perdu sa bonne humeur ; contrairement à la plupart des hommes, il défendait la paix mordicus. Il cherchait des arguments : comment aurait-il pu laisser mon père gérer la ferme tout seul ? Il se rebiffait, s’énervait contre les villageois qui invoquaient la grandeur de la France, et rabâchait qu’il fallait se battre et mourir pour la patrie. Il faut bien dire que l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine était en travers de toutes les gorges. Et puis, on se disait que, de toute façon, cette guerre n’allait pas durer ; en quelques semaines, elle aurait été pliée ; les hommes auraient été de retour pour Noël. Tous ces discours dégoûtaient Pierre. Déjà qu’on ne l’aimait pas beaucoup au village, ses attitudes en firent une bête noire désormais, le maire lui refusait son salut. Moi-même, j’étais déçue par l’attitude de Pierre, je me refusais à croire à sa lâcheté.

Mais maintenant, avec ce que nous vivons, je rejette cette pensée aussi loin que porte mon regard à l’horizon, car la seule chose qui compte, c’est que nous nous retrouvions.

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Voilà des jours et des nuits que la houle nous rend malades. Le docteur s’est arrangé pour m’avoir sous la main. À bord, nous partageons deux cabines communicantes. Je suis résolue à dormir sur le pont tant que le climat le permettra. Je ne supporte plus de donner mon corps à cet homme, comme on jette de la viande avariée à un chien. Son plaisir est de me faire accroupir devant lui et de me faire cambrer, alors qu’il sait parfaitement que ma jambe tordue n’est pas faite pour ça. Je crois que ça l’amuse de me voir me contorsionner comme un pantin désarticulé pendant qu’il me sodomise.

J’ai l’impression cependant que le commandant a décelé la nature de cet homme. Sa mission est de veiller à la sécurité de tous les passagers de son navire, à celle des femmes en priorité. À voir comment le médecin nous traite, ses mains baladeuses toujours après nos fesses, il a fini l’autre jour par le remettre à sa place. Le soir même, j’ai fait les frais de sa rage ; le lendemain, je boitais davantage. Je retiens la grandeur d’âme de ce commandant qui a pris l’habitude de discuter avec moi à l’occasion de ses rares pauses, quand il vient sur le pont, le temps de fumer une cigarette. Il me semble comprendre à travers sa sollicitude qu’il cherche à me redonner un peu de ma dignité perdue. J’évite, bien entendu, de m’étendre sur le cas du docteur et sur ses méfaits, je le questionne plutôt sur l’organisation à bord, le travail des matelots, leurs grades, la vie dangereuse des marins en ces temps troublés. C’est son bâtiment qui veillera à la sécurité des côtes et à celle de notre mission après que nous serons débarqués. Il aime par-dessus tout son bateau, laisser dériver son regard au large, lire les humeurs de l’eau, retenir les couleurs changeantes et les mouvements de la mer.

Cette nuit, deux soldats sont restés contre le bastingage à discuter et à boire du rhum. Ils étaient un peu ivres et me lançaient des regards du coin de l’œil, alors que j’étais sur mon transat, emmitouflée dans une couverture. Nous sommes peu de femmes sur ce bateau, et je crains qu’en plus du docteur, bientôt, ces messieurs ne nous abordent frontalement avec leurs haleines avinées. Seulement, je suis sous la protection du médecin en chef, et cela me donne des privilèges que d’autres n’ont pas. Pour l’heure, les deux marins expriment leurs regrets de ne pas rejoindre la Nouvelle-Calédonie. Là-bas, au moins, ils pourraient reprendre les colonies allemandes, car notre destination est vouée à l’ennui. À part administrer quelques centaines de bagnards venus de tous horizons, les opérations militaires concernent peu ce territoire abandonné des dieux et des hommes. Bien sûr, quelques soldats guyanais, créoles pour l’essentiel, sont venus rejoindre le rang des indigènes sur le front, mais les autres se résument à une population d’individus sous-développés et malades qui attendent le ravitaillement apporté par notre navire. Peu à peu, leurs voix s’estompent, je n’entends plus que le roulement des vagues et les battements de mon cœur, alors que doucement le sommeil et les rêves me gagnent.

C’est le printemps. Dans les trous d’obus, la végétation ressuscite, offrant aux regards des vallées pigmentées de jaune, de rouge et de bleu à perte de vue. L’herbe est verte et tendre sous nos pieds nus. Des animaux s’abreuvent au loin, et des arbustes ont repoussé, laissant le vent rire dans leurs branches. Mes cheveux sont piquetés de marguerites et ma robe de coton laisse respirer mon corps. Pierre tient fermement ma taille et porte un canotier. Son torse se gonfle sous l’effort, nous marchons depuis l’aube. Quand enfin nous atteignons la rivière, sans un mot, nous retirons nos vêtements. Nous ne nous regardons pas. Nos yeux fixent les rigoles d’eau entre les pierres plates et nos corps s’impatientent à l’idée de se rafraîchir. Alors seulement, saisis par l’eau glacée, nous nous enlaçons longuement, tendrement, puis un premier mouvement de bras ouvre les hostilités sous le feu des éclaboussures. Maintenant, des rires timides puis de plus en plus sonores s’emparent de nos gorges. Bientôt, nos cris éclatent et nous chahutons, laissant répercuter l’écho de nos voix par chaque arbre, chaque nid, chaque bête venue s’abriter dans ce coin de paradis. Longtemps, cette faune se souviendra des hommes venus repeupler cette terre. La vie a repris ses droits dans cette partie de la vallée. Le linceul glisse à nos pieds, nous le saisissons et nous l’utilisons pour sécher nos corps, avant de le jeter haut dans le ciel et de le regarder s’envoler en traçant de blanches arabesques dans ses volutes blanches. Alors seulement, je m’allonge sous l’arbre et sur un lit de mousse, et j’offre à Pierre mon ventre duveteux, sous le regard complice d’une cigogne.

Aux premières lueurs, mes yeux s’ouvrent sur un oiseau de mer, et je sais que la terre est proche.

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Le criaillement des oiseaux et une odeur de poisson pourri m’étreignent la gorge. Des centaines d’hommes s’affairent sur le quai, déchargeant des tonneaux, des sacs énormes, des bêtes et même des meubles. Le vent souffle, l’écume s’accroche au quai, et je claque des dents. Pourtant, il fait chaud. En file indienne, des hommes noirs aux mains immenses se lancent des caisses. Les cris et les ordres viennent de toutes parts à la fois et me vrillent la tête. Le gouverneur, petit homme rougeaud, nous attend sous une ombrelle portée par une jeune métisse à peine pubère. Ses jambes sont fines comme deux baguettes et des bracelets colorés tintent à ses chevilles. Deux immenses anneaux pendent à ses oreilles. Elle n’ose pas me regarder quand son patron nous salue d’un mouvement de casque colonial. Nous sommes invités au bureau de l’armateur pour nous rafraîchir d’un jus de fruits. L’équipe médicale au complet. Ensuite, nous sommes transportés en véhicules militaires jusqu’au camp, au centre de l’île. Notre mission sur celle-ci doit durer deux semaines.

C’est un bagne à ciel ouvert. Aucune barrière, aucun barbelés. Quelques baraquements grillent sous le soleil. Nous seuls avons droit au dispensaire en dur, avec ses commodités. Je me retrouve dans un dortoir avec les autres infirmières. Nous sommes cinq dans un espace de vingt mètres carrés. Les médecins militaires se partagent, quant à eux, l’autre dortoir. Seul le docteur jouit d’une pièce à lui. Le subalterne du gouverneur nous fait visiter les lieux, un mouchoir sur le nez. L’odeur nous fait suffoquer et la moiteur ramollit nos os. Chaque pas est douloureux. Je me demande comment nous allons survivre à ce climat tropical, et puis tout de suite j’ai honte, honte devant ces hommes, certains portant des fers aux pieds, qui ne ressemblent plus à des hommes, mais à des bêtes affamées, avec leur maigreur et leurs regards hallucinés. Pour lors, ils suivent un contremaître qui leur crie d’avancer plus vite. Ils portent des pioches au bout de leurs bras décharnés. Les larmes me montent aux yeux et j’ai envie de hurler, j’enfonce mes ongles dans mes paumes jusqu’à me faire mal. Même au dispensaire, aux heures les plus sombres, face à ces poilus en charpie, jamais je n’avais ressenti un tel dégoût. Alors, je me concentre sur mon souffle, lentement j’inspire puis j’expire l’air en scrutant le ciel, je vais m’asseoir sur une pierre, loin de notre groupe, et j’attends que mes jambes cessent de trembler. Je dois me montrer forte, supporter le regard de ces esclaves, tenter de les approcher, de les soigner même. Je suis venue pour Pierre, mais je découvre d’autres Pierre qui me supplient du regard. Des hommes qui ont été fiers avant d’être plongés dans cet enfer, et à qui l’on fait payer au centuple le prix de leurs forfaitures. Ces îles sont là non pas pour les juger, mais pour les anéantir. Tous. Je dois en sauver ne serait-ce qu’un, au moins un. J’étais venue pour sauver Pierre de cet enfer, et voilà que les larmes roulent sur mes joues à l’idée de devoir abandonner tous les autres.

Voilà maintenant deux mois que nous visitons les bagnes. Bien sûr, officiellement, le docteur et moi sommes chargés de nous assurer que les traitements sur place sont appliqués correctement et nous avons ordre de distribuer le matériel sanitaire susceptible de faire chuter le taux de mortalité des prisonniers. En France, l’opinion publique alimentée et dirigée par les avocats des familles commence à dénoncer les conditions de détention des bagnards. Même les administrateurs qui maintiennent l’ordre dans les colonies françaises s’en sont plaints au ministère dans de nombreux rapports. Sous couvert d’enquête sanitaire, que j’accomplis d’ailleurs avec le plus grand sérieux, je réclame la liste des prisonniers de chaque île où nous débarquons. Bien sûr, je m’arrange pour que le docteur n’en sache rien, et il m’arrive de devoir m’acquitter de dessous de table pour convaincre les fonctionnaires les plus réfractaires. Je risque gros. Je vole de l’argent au docteur. J’ai repéré sa planque de billets dans ses volumes de Mallarmé, et je sais qu’il les utilise principalement pour inviter de jeunes métisses à venir partager sa couche. J’en prends peu à chaque fois, il ne devrait pas s’en apercevoir. Cet homme se fiche de l’argent, il court uniquement après les flatteries et les honneurs, et accessoirement après les fesses des infirmières et des indigènes. D’ailleurs, il s’est lassé de moi. Désormais, il m’attire moins souvent dans un coin. Nous sommes devenus davantage des collaborateurs, et il me délègue la plupart des tâches administratives. Cela lui laisse tout loisir de s’adonner à ses joutes sexuelles et à ses jeux de cartes en compagnie des geôliers et des médecins des camps. Pendant ce temps, je joue les Mata Hari, laquelle, paraît-il, aurait séduit le gouverneur, qui se vante de l’avoir rencontrée dans un cabaret parisien. Mais, la plupart du temps, je n’en mène pas large, et la sanction plane au-dessus de ma tête, car, un jour ou l’autre, un mouchard finira bien par me balancer au docteur.

Nous accostons demain à l’île du Diable. Enfin.

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Tout n’est que désolation. Les vagues se fracassent contre cet îlot rocheux dépourvu de toute végétation. Nous y avons accosté un jour de grand vent, après une lutte acharnée de notre embarcation pour éviter les récifs. Les côtes sont infestées de requins, et le souvenir de notre débarquement restera longtemps dans nos mémoires. J’ai bien cru que tout s’arrêterait avant même de poser mes premiers pas sur cette terre où Pierre croupissait. Il doit se trouver dans une de ces cases que nous apercevons dans le nord de l’île. Notre campement nous y attend, des cabanons rehaussés de drapeaux tricolores, image grotesque du prestige français.

Mais un immense espoir m’anime. Cette nuit, je m’échapperai de notre camp pour fouiller chaque parcelle de cette île du Diable. Car nous sommes ici pour une mission de dix jours seulement, en raison des lamentables conditions d’accueil. Chaque heure compte. J’attendrai que tout le monde dorme et j’irai arpenter les lieux. La lumière de la lune gibbeuse me guidera. Les gardiens sont partout, mais je mise sur leur consommation de rhum pour déjouer leur vigilance.

L’air lourd sature mes poumons, ma jambe se dérobe parfois et mes pieds dérapent sur les cailloux. Mon cœur tambourine, la sueur colle mes cheveux contre mes tempes. La première case semble grandir à mesure que je m’approche. Une brise salutaire parcourt ma peau frissonnante. Je m’immobilise devant le simple voile qui fait office de porte. Le soulève. Derrière des semblants de moustiquaires, deux hommes dorment sur des paillasses en vis-à-vis, repoussées contre les murs faits de terre et de paille. Je ne distingue que leurs formes, mais leur évidente maigreur me soulève le cœur. Je dois m’approcher, scruter leurs visages. Les os de leurs joues saillent sous leur peau ridée, et je devine malgré leurs paupières closes des yeux profondément enfoncés dans les orbites. Aucun ne ressemble à Pierre. À l’instant même où je me recule pour quitter la case, l’homme de droite ouvre les yeux. Nous nous dévisageons. Aucune surprise ne traverse son regard éteint. Il tend sa main dans ma direction. Je le rassure, lui parle doucement. Il a soif. Je sors la gourde de mon sac et lui tiens la tête pour l’aider à boire. Au bout de quelques secondes, devant son regard inexpressif, je me rapproche davantage et lui demande s’il connaît Pierre. Je décline son nom, je le décris en quelques mots. Il hoche la tête et pointe son menton vers son camarade, il n’a pas la force de parler. Alors, je remarque son compagnon, qui désormais tente péniblement de se soulever. Je m’approche et, sans hésiter, lui tends ma gourde. Fébrile, j’attends sa réponse. « Le ponton, marmotte-t-il. Nous sommes vingt-cinq prisonniers, et Pierre est enfermé dans la case près du ponton, il est au mitard depuis deux mois pour rébellion. » Mon cœur s’affole. Pierre est donc bien ici, il est bien ici ! Vivant ! Un pauvre sourire barre le visage de l’homme. Mon émotion doit éveiller en lui un lointain souvenir d’humanité. Je lui souris à mon tour, mais très vite je baisse la tête : je suis là pour Pierre et je ne pourrai rien faire ni pour lui ni pour son camarade d’infortune. D’ailleurs ai-je seulement l’assurance de pouvoir délivrer Pierre ? Alors, ne supportant plus leurs regards tristes, je vide les lieux avec le sentiment de ne plus appartenir totalement au genre humain.

Le lendemain matin, aux premières heures, nous nous affairons. Nous sortons du camion les malles de bandes de gaze, de pansements, de flacons de glycérine, d’éther, d’aspirine, d’antiseptiques et autres sérums contre la diphtérie. Une de nos tâches consistera à séparer les hommes les plus contagieux des plus sains. Ensuite, il faudra former et soutenir les quelques soignants dépassés par l’épidémie. Mais nous ne pourrons pas faire de miracles, ces mesures préventives ne suffiront pas. Notre mission n’a d’autre but que de rassurer quelques fonctionnaires parisiens embarrassés par des rapports désastreux. Ce constat me donne la nausée. Que vaut une vie humaine en ces temps troublés, et d’autant plus une vie de bagnard ? Faire partie de cette parodie d’expédition commence à me désespérer. Je repense à Pierre quand il dénonçait un État qui ne faisait qu’utiliser le peuple pour mieux asseoir son pouvoir. À sa fureur contre cette guerre, à toutes ces thèses antipatriotiques qu’il m’assénait. Durant ces soirées au coin du feu, alors qu’il me confiait ses inquiétudes, je m’en voulais de ne pas partager son enthousiasme, j’espérais seulement qu’il se tairait enfin, qu’il me reviendrait, qu’il reviendrait à mon corps, à nos baisers. Moi, je n’avais rien trouvé mieux à faire de ma vie que de l’aimer. C’était lui ma grande cause, ma raison de vivre. Ces souvenirs me mettent mal à l’aise depuis que je suis ici. Je réalise enfin que Pierre rêvait d’un idéal au service du collectif, tandis que moi, pauvre égoïste, je m’enfonçais dans mon rôle d’amoureuse transie. Mais ai-je tellement changé, malgré toutes les souffrances dont je suis témoin depuis le début de cette guerre ? Pourrais-je moi-même dénoncer l’injustice, alors que quelques heures plus tôt j’ai abandonné ces deux prisonniers à leur sort ? Je n’ai certes rien d’une femme héroïque, mais maintenant, je sais… le front, la guerre, les maladies, ces prisonniers traités comme des chiens, je sais, et je ne pourrai plus jamais faire semblant, faire comme si tout ça allait passer, et penser que Pierre et moi reprendrons notre vie d’avant, une fois l’armistice signé.

D’où était venu à Pierre son esprit de rébellion ? En réalité, je l’avais peu questionné sur sa vie d’avant, comme si sa vie n’avait commencé qu’à son arrivée au village et à la faveur de notre rencontre. De son côté, avait-il deviné que son passé ne m’intéressait pas ? Plus j’y pensais, plus je me demandais comment c’était possible qu’un homme comme lui, lettré, venant de la ville, soit venu se perdre chez nous. Au détour des regards et des sous-entendus de certains villageois, j’avais pourtant compris que cette question les taraudait tous, mais je l’avais refoulée, car, au fond, il était là, c’est moi qu’il avait choisie. Et cela seulement m’importait.

Je ne parviens pas à admettre que le rêve de Pierre aurait été d’endosser la vie d’un personnage romanesque. Il est vrai qu’il lisait beaucoup de romans. Il m’en faisait volontiers la lecture, aimant par-dessus tout me lire de longs passages du Comte de Monte-Cristo. Comme le destin est étrange… Le voilà à présent incarcéré sur une île, comme Edmond Dantès. Et, comme lui, abandonné de tous. Pierre aurait-il l’étoffe d’un héros ? Incarcéré pour rébellion, si j’en crois ce prisonnier. Se rebeller relève d’une faille dans le caractère ou d’un grand courage. Quant à savoir ce qui l’emporte chez Pierre, je n’en ai pas la moindre idée. Pierre n’est peut-être pas l’homme que je croyais connaître. Que j’avais voulu connaître. Mais, de la même façon, peut-on encore dire que je suis toujours la femme qu’il a connue ?

Depuis quelque temps, je vois bien que le docteur me regarde différemment. Je ne parle pas de sa façon de reluquer mes fesses ni mes seins, non. Je me demande parfois s’il ne remarquerait pas cette subtile métamorphose en moi. Je crains qu’en ces temps de haute trahison il ne s’inquiète de perdre mon soutien inconditionnel. Il ne manquerait plus qu’il commence à surveiller mes faits et gestes. Je dois redoubler d’attention. Ce soir, je ne sortirai pas de la case, j’approcherai la geôle de Pierre en journée, lorsque le docteur sera occupé à entreprendre une de mes camarades de chambrée. Malheureusement, il me semble avoir noté que le climat tropical calme ses ardeurs. Après le repas copieusement arrosé, pris à l’office avec les surveillants pénitentiaires, il s’écroule sur sa natte, et je dois souvent le tirer par la manche pour qu’il daigne sortir de sa torpeur. L’idée me vient alors de le laisser cuver et de déserter la tournée de l’après-midi. Je ne peux plus attendre. La case du ponton m’obsède tant que j’en frissonne. Je vérifie qu’il dort et, malgré le soleil qui incendie tout à cette heure, j’enfile mon chapeau de paille par-dessus mon voile, j’attrape ma canne et mon sac de secours, et remplis d’eau fraîche une gourde avant de me rendre au débarcadère.

Ce qu’on appelle « ponton », ici, est un amas de mauvaises planches retenues par de grossières cordes et qui craquent à chaque pas. Je me demande comment il est possible à l’unique automobile de l’île de traverser ce dispositif installé entre deux roches bordées de précipices. L’air est plus frais au ras de l’eau, et je descends cette passerelle secouée par la pression des vagues qui éclaboussent les lattes disjointes. Je saute enfin sur la grève. La case n’est plus qu’à une cinquantaine de mètres. Je scrute ce bâtiment comme un eldorado. Je tremble et claque des dents. Mes mollets, durcis par la marche, me font mal et ma jambe me ralentit, mais tout cela n’est rien en comparaison de la brûlure qui irradie ma poitrine, tant mon rythme cardiaque s’affole. Je sais que Pierre est à quelques mètres de moi ; s’il n’y avait pas ces deux gardiens au seuil de cette masure, je me précipiterais dans ses bras.

Les plantons, protégés par un bout de tôle, cuisent sous leurs casques. D’autres surveillants les relayeront avant qu’ils ne fondent. De tous les ennemis présents sur cette terre qui déteste les hommes, la chaleur est le pire. Personne d’autre en vue. Je dois faire vite. Avant qu’ils ne se méfient, je repousse mon chapeau afin de dégager ma coiffe d’infirmière et je referme ma blouse pour mettre bien en évidence la croix rouge qui en orne le rabat. Le sac qui pend à mon épaule contient des fioles qui tintent à chacun de mes pas. Je bombe la poitrine et avance vers eux d’un air assuré. Ils clignent des yeux, comme s’ils voyaient un mirage, puis, dans un même mouvement, se raidissent dans une espèce de garde-à-vous, réflexe que je trouverais drôle si la situation ne me paniquait pas autant. Je suis presque à deux pas d’eux, et ils baissent la garde en découvrant cette infirmière les saluant de la tête tout en leur tendant un laissez-passer tamponné du médecin militaire. Rien dans ce document ne leur permet de me laisser passer, mais la lumière aveuglante du soleil ne les invite pas à une inspection en règle. Le tampon au coin du feuillet suffit à les rassurer, d’autant qu’ils se doutent qu’avec cette armada de soignants arrivée la veille une visite s’imposerait tôt ou tard, même au pire de leurs prisonniers. Je fais descendre mon index au long de la longue liste de noms des détenus et l’arrête, comme sous l’effet du hasard. « Le dénommé Pierre Loiseau », dis-je en tentant de maîtriser les tremblements de ma mâchoire. « Matricule 67, Lisoux Pierre », me répond un des gardiens tout en observant la trousse de soins qui dépasse de mon sac. J’hésite, puis rétorque : « Oui, Lisoux ». D’un hochement de tête, il me confirme sa présence. J’enfonce mes plantes de pieds dans la terre meuble pour ne pas tomber, et je crois rêver quand le gardien m’ouvre la porte en me recommandant de faire vite. Je m’empresse alors de leur tendre ma gourde et je vois leurs yeux briller à l’idée d’imaginer cette eau souveraine couler dans leurs gosiers secs. L’opiacé que j’y ai introduit les aidera à atteindre l’éden de leurs rêves, mais pour combien de temps ? Je dois être folle. Oui, je suis complètement folle de Pierre. Où irons-nous nous cacher sur cette île-prison infestée d’insectes et peuplée d’administrateurs ? J’ai l’impression que le temps s’est arrêté. Un temps suspendu, irréel et effrayant. Puis, résolue, je pénètre dans le cachot. Pierre est là, je vais le revoir, le toucher et l’emporter avec moi. Tout me semble trop facile, et je ne peux m’empêcher de me demander ce qu’il nous arrivera ensuite. Plus temps de se poser cette question. J’entre dans un nouveau monde.

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Ses yeux d’abord. Ils m’ont percutée. Des iris bleu cendré, fondus dans des cernes noirs. Malgré la saleté du visage, sa maigreur et sa barbe fournie, Pierre m’apparaît comme un soleil dans cette pièce sombre. L’ourlet de ses lèvres s’est fendu d’un rictus de surprise. Ni lui ni moi n’arrivons à émettre le moindre son. Au bout d’un instant qui me paraît infini, il se rapproche. Des larmes inondent mes yeux, je n’en reviens pas, je n’y crois pas, ce n’est pas nous, non, c’est impossible. Et pourtant, ses mains glissent sur mon visage ; il en caresse la moindre sinuosité, s’assurant ainsi qu’il ne souffre pas d’hallucinations. Je goûte le contact de ses doigts sur mon nez, mes paupières, mes joues, mon menton, et seulement après qu’il en a longuement suivi les contours, il ouvre ses bras décharnés, et nous nous enlaçons. Plus rien n’existe en cet instant que cette longue étreinte qui n’a pas d’autres justifications qu’une tendresse animale, un instinct vital, un éblouissement. Ensuite, chacun de nous recule, et sans qu’un seul mot traverse nos gorges, nous comprenons qu’il faut fuir tout de suite. L’heure n’est pas aux explications. D’ailleurs, rien n’est réel encore, juste ma main qui le tire avec une force inconnue en direction de la grève, en contrebas, pour nous cacher à l’abri des rochers. Nous sommes passés devant les surveillants endormis, gisant sur le seuil de la case. Pierre n’a pas le temps de réaliser par quel mystère tout cela est possible ; comme le mien, son cerveau reptilien lui donne un seul et unique ordre : courir. Nous sommes devenus deux fuyards, la peur au ventre. Deux fous. Mais nous sommes ensemble.

Il titube, tombe, se relève. La lumière l’aveugle après ces semaines passées dans une demi-obscurité. Il refuse que je le soutienne ; moi aussi je peine à courir, ma jambe raide me ralentit. Il veut se montrer fort, se montrer digne de cet incroyable sauvetage, n’en revenant encore pas que j’aie traversé les mers pour l’arracher à sa geôle.

Haletants, nous nous figeons quelques secondes devant l’abîme avant de nous élancer dans l’éboulis, vers la mer qui nous attire dans sa houle. Arrivée sur la dernière pierre plate, je lance mon sac dans l’écume ; nous nous débarrassons de nos chaussures et, d’un même élan, nous nous jetons à l’eau.

Enfant, j’avais appris à nager dans les rivières à proximité des berges. Mon père était fier de cet exploit que je réussissais malgré ma seule jambe valide, la force de mes bras compensant sa faiblesse. Mais ici, dans cette étendue hostile, la peur paralyse mes mouvements. Malgré nos efforts désespérés, le bouillonnement des eaux nous rabat vers la côte. Pierre, excellent nageur, m’encourage, m’oblige à faire la planche afin de récupérer un peu de forces et de surmonter ma panique. Entre ces pauses salutaires, nous fendons l’eau, en direction du bateau qui m’a débarquée sur l’île, craignant à tout moment la rencontre d’un requin. Arrivés à quelques mètres du bâtiment, nous continuons notre nage en apnée, sous la surface de l’eau, espérant ainsi ne pas être repérés par l’équipage.

Nous approchons du bateau. Encore quelques mètres. Cette fois, nous touchons la coque, mais sans aucun moyen de nous y accrocher. La panique me saisit de nouveau, et Pierre me conseille une fois de plus de flotter sur le dos, jambes et bras écartés. Il m’explique alors qu’il restera contre la coque pour ne pas se faire remarquer, tandis que je devrai au contraire m’en éloigner et appeler au secours. Mes cris finiraient bien par éveiller l’attention d’un matelot sur le pont. C’est alors que je me souviens de ce commandant pour qui j’ai éprouvé une profonde sympathie lors de la traversée. Il me reconnaîtra, c’est certain. Une fois à bord, je lui expliquerai que, profitant de ma visite, le prisonnier du mitard s’est échappé et, de peur que je ne donne l’alerte, il m’a plaquée au sol pour tenter d’étouffer mes cris. Heureusement, j’ai réussi à me dégager. Cette fois, craignant l’arrivée imminente des gardiens, il a saisi ma canne pour les frapper par surprise. Ensuite, je ne savais plus ; dans la panique, les cris de lutte, je me suis sauvée et jetée à la baille du haut du ponton. J’ai alors décidé de nager avec l’idée de me réfugier sur un autre versant de l’île. Mais, avec les courants, je risquais à tout moment de me fracasser contre les rochers. Aussi, j’ai jugé bon de nager sans relâche pour tenter de dépasser la barrière de rouleaux et atteindre le bateau qui mouillait au large. Je devrai bien sûr lui taire mon secret, mais, une fois que je serai installée dans une cabine, le commandant ne se méfiera pas de moi. Il me faudra alors attendre le moment opportun pour lancer l’échelle de corde à Pierre. Pour l’heure, je claque des dents et mes forces m’abandonnent. Pierre me rassure comme il le peut, lui aussi tremble de froid et sans doute de peur. Avons-nous la moindre chance de nous en sortir ? Mais avons-nous encore quelque chose à perdre ?

 

Au signal de Pierre, j’entre en action. Je crie aussi fort que je peux, jusqu’à ce qu’un matelot me lance une bouée. Et ensuite, tout se passe exactement comme Pierre l’a prévu. Quand la nuit est plus avancée, je quitte ma cabine et, avec mille précautions, me dirige vers l’échelle de corde que j’ai utilisée plus tôt. Je la lance à Pierre, qui se hisse jusqu’au bastingage. D’un geste vif, je l’attrape par le bras et l’attire sur le pont. Sans encombre, nous atteignons un des escaliers qui conduisent aux parties réservées aux marchandises. À la moindre alerte, Pierre aura la possibilité de se cacher derrière des tonneaux ou des sacs de jute gros comme des matelas. Je ne peux m’empêcher de repenser à mon rêve d’aventurière, quand je m’imaginais passagère clandestine d’un navire… Je n’en reviens pas que Pierre et moi soyons pour de bon sur cette embarcation qui nous ramènera à quai. Là, en cet instant, je crois que, si tout s’arrêtait, j’aurais mon content.

Pierre me serre contre lui. Me revient alors un souvenir d’enfance : la sensation d’abandon que j’éprouvais quand il arrivait – si rarement – à mon père, peu expansif, de me prendre dans ses bras. J’aurais alors aimé souffrir de fièvre des jours entiers, si cela avait pu être l’occasion de cette marque d’affection.

Puis nous glissons contre une caisse, fébriles, encore incrédules de la réussite de notre exploit. Je fouille du regard les lieux. Rassurée, sur la droite, je remarque la partie réservée au ravitaillement, dans laquelle Pierre pourra puiser pour étancher sa soif et apaiser sa faim dans les jours à venir. Il semble exténué, mais son visage dégage un calme étrange. Son regard est lointain. Un malaise m’étreint. Je tremble à nouveau. Nous n’avons toujours pas convoqué les mots, lesquels auraient été incongrus dans les moments que nous venons de traverser, et c’est à se demander s’ils reviendront un jour. Pire, les gestes nous manquent, nous sommes impuissants à réveiller nos corps malgré ces mois d’absence, comme si nous avions perdu l’appétit l’un de l’autre. Pourtant, cette quête impossible, ce désir désespéré de le retrouver, c’était une obsession d’affamée, des convulsions qui tordaient mon ventre à l’idée de retrouver sa bouche, sa peau, son sexe ; moi, la petite paysanne prude et illettrée, moi, l’excommuniée qui refusait de confesser à un prêtre sa chute dans l’éblouissement de la sensualité, toute mariée que je fusse. Non, en cet instant, l’un face à l’autre, nous sommes cet homme et cette femme, ce couple certes attendri, ému, mais qui n’a plus rien à voir avec celui que nous formions avant le départ de Pierre. Comme si, désormais, nous étions constitués d’une autre histoire, comme si nos épreuves, puis le succès de sa libération avaient définitivement effacé notre histoire ancienne. Je ne trouve pas d’autres mots ni d’autres explications pour exprimer ce que je ressens. Tout cela me semble être une évidence, et je devine que nous la partageons. Le regard de Pierre que j’ai saisi à l’instant, cette impression, ce malaise, ne signifiaient pas autre chose. Depuis toujours Pierre a un autre destin.

S’il était venu au village, c’était pour une autre raison que celle de s’abandonner à ma vie. Peut-être même que mon corps n’avait exercé sur lui aucune attraction. Je me suis simplement leurrée. Je ne voulais pas les entendre, ces mots : planque, nécessité de se fondre dans une vie simple pour dissiper les soupçons sur sa personne. Je ne voulais pas les entendre, ces mots, pourtant, il me les a dits, et maintenant, je sais.

Pierre s’était d’abord engagé dans la Fédération communiste anarchiste contre l’aventure coloniale au Maroc, contre la militarisation de la société et pour dénoncer les rivalités impérialistes qui faisaient de l’Europe une poudrière. Son père, ouvrier syndicaliste, l’avait élevé dès l’enfance dans la mouvance libertaire. Devenu un adolescent intelligent, exalté et antimilitariste convaincu, Pierre avait intégré l’Internationale de la jeunesse socialiste vers 1910. Puis, avec trois de ses amis, il s’était radicalisé dans un syndicat révolutionnaire proche des idées d’Émile Pouget. Syndicat dont ils étaient restés les électrons libres après la dissolution du mouvement. Tous trois avaient décidé de rejoindre la capitale avec l’idée d’intégrer les grandes institutions de la nation pour mieux les combattre de l’intérieur, en commençant par la plus grande d’entre elles : l’armée. Dès 1911, ils avaient participé à des sabotages de voies ferrées. Quand la guerre avait été déclarée, le moment était venu pour eux de fomenter des actes de sabotage de plus grande ampleur, comme en août 1914, quand ils avaient fait exploser une caserne militaire.

Ainsi, tout ce que j’avais pressenti me saute au visage, mais j’étais loin d’imaginer de tels aveux. M’avait-il au moins aimée ?

Je me détourne. Je ne veux pas le savoir. Je ne veux pas l’entendre de sa bouche.

Bien qu’il me regarde avec douceur, un froid polaire me glace les os, et mes vêtements encore humides n’y sont pour rien. Je regarde mon mari. Cet inconnu. Et je comprends que je n’arriverai jamais à aimer cette partie de lui, pas plus que ce silence de plomb qu’il a fait couler entre nous. Cette trahison.

Je rejoins ma cabine alors que les premiers rayons de soleil incendient la mer. Le cœur en miettes, je sais que je ne descendrai plus en cale. Nous attendrons le retour de l’expédition. Dès que le bateau lèvera l’ancre pour Saint-Laurent-du-Maroni, Pierre saura se cacher dans la partie des machines.

C’est sur le pont que le docteur me retrouve. On m’a cherchée partout sur l’île, avant que le commandant ne déclenche l’alerte. On m’a crue morte. Je plaide la folie. Je veux rester ici, sur le navire, jusqu’à la fin de la mission. Je ne veux plus rejoindre l’expédition. Je ne peux plus faire face à toute cette violence, à toute cette détresse humaine. Je n’en peux plus, c’est au-delà de mes forces. Le commandant prend ma défense et le docteur doit céder. Il me regarde avec dégoût, je sais à cet instant qu’il me préférerait morte.

Voilà. Même si l’histoire est énorme, elle passe. Personne ne fait le rapprochement entre mon nom et celui de Pierre. Jusqu’au bout, il aura brouillé les pistes en changeant son nom de Lisoux en Loiseau. Il avait été jusqu’à tromper l’officier d’état civil de la mairie de notre village. Pierre avait toujours menti. Notre mariage ne vaut rien. J’ai épousé un terroriste.

Ma vie avec lui n’aura été qu’un mirage.

Pourtant, à quai, je le regarde maintenant se mêler aux hommes d’équipage auxquels il a subtilisé une tenue. Je le vois se fondre parmi la foule des dockers qui déferle pour procéder au déchargement des conteneurs sanitaires. C’est bien lui, mon Pierre. Il s’élance vers sa nouvelle vie. Et pendant quelques secondes, je veux encore croire qu’il emporte mon souvenir.

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« Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme

Sourirait un enfant malade, il fait un somme :

Nature, berce-le chaudement : il a froid. »

Le dormeur du val, Arthur Rimbaud.

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