Les Sans-gloire
La Gardienne
Février 1915. Les journées sont lentes et froides. Les terres beauceronnes dorment sous une épaisse couche de glace. Elles attendent la saison des semailles, comme moi qui dois dès à présent anticiper la main-d’œuvre nécessaire aux prochaines récoltes. On me dit que les travailleurs seront plus nombreux cette fois. Je m’en réjouis, car, l’année dernière, les moissons ont été un calvaire. Mi-août, la mobilisation nous a arraché nos hommes, et depuis, nous, les paysannes, nous nous sommes improvisées exploitantes. Je suis l’une d’entre elles et désormais c’est moi qui gère la ferme depuis le départ d’Henri au front. Elle appartient à sa famille depuis quatre générations. Un beau domaine de vingt hectares, et, avant la guerre, avec Georges et Firmin, métayer et vacher, on travaillait tous à demeure. Aujourd’hui, il ne reste plus que Sidonie, notre employée de maison, pour m’aider. Léon, le père d’Henri, est vieux, il fait ce qu’il peut, mais, la plupart du temps, je le retrouve assoupi au coin du feu, un journal sur les genoux. Sinon, quand la saison s’y prête, il mène les vaches et leurs veaux aux prés, tue les poules et les canards et épluche les pommes de terre. Pour le reste, au plus gros du labeur, il me regarde tirer la charrue avec Sidonie ou soigner les bêtes. Demain, comme chaque jeudi, j’irai au marché vendre les œufs, le lait, les volailles et les produits de notre potager. Je n’aime pas m’y rendre. Chaque fois, une paysanne m’y annonce la disparition d’un mari ou d’un fils. Alors, on damne les cieux, elle parce que c’est trop tard, et moi parce que l’angoisse m’étreint à l’idée que, la semaine suivante, je serai peut-être à sa place.
Henri devait revenir à Noël, on nous l’avait promis ; les hommes étaient attendus en nombre en permission. Mais voilà, Henri n’est pas encore rentré, et lui comme moi désespérons de nous revoir. Nous nous écrivons de longues lettres dans lesquelles il me conseille pour la ferme. Il est inquiet pour moi, pour toute cette charge de travail. Mais j’apprends vite. Déjà, avant son départ, je l’assistais, mais jamais il ne m’aurait laissée tenir le livre des comptes. Maintenant, je m’y emploie. La guerre nous oblige à subir les réquisitions de céréales de l’intendant militaire, mais il m’arrive de vendre directement la farine au marché noir tant nous sommes pris à la gorge. Sidonie s’est même improvisée boulangère ; malheureusement, ses « rôties de campagne » sont infâmes, et nos clients s’y cassent les dents. Je dois avouer que je ne déclare pas non plus toutes les volailles. Il ne faut pas croire que je suis antipatriotique, non, subvenir aux besoins de nos soldats est un devoir et une fierté, seulement nous devons bien nous nourrir aussi et faire provision de denrées pour les ouvriers agricoles ou les saisonniers venus de partout pour nous porter main-forte. Il y a aussi des soldats au dépôt qui, en attendant leur incorporation, sont sommés de venir chez nous en renfort. Ils trichent sur leurs compétences pour gagner des jours loin des combats, et, nous, ça nous ralentit. Henri s’inquiète, il voit d’un mauvais œil ces soldats, retraités, étudiants, territoriaux non employés ou immigrés peu expérimentés envahir nos fermes. Moi, je comprends surtout que nos maris se préoccupent de nous savoir entourées d’hommes pour les moissons. Henri est trop fier pour l’avouer. Je le rassure, tant que ce sera possible je choisirai des bras travailleurs, et non ces convalescents qui tirent au flanc pour éviter le front. L’été dernier, beaucoup peinaient et s’enfuyaient malgré les quatre francs par jour qu’ils recevaient. Le pire, ce sont ces travailleurs maghrébins qui ne savent même pas tenir les mancherons de la charrue. Nos chevaux ont été réquisitionnés et le travail de force rend la vie dure, surtout à nous, les femmes. Il a bien fallu nous y faire. On nous appelle « les gardiennes », c’est vrai, nous veillons sur les terres et nous les cultivons, et il faut croire aussi bien que les hommes. Nous manions la faux, remplissons les granges, façonnons les meules et bien d’autres choses encore, mais nos ventres sont vides, nos hommes désespèrent de revenir nous faire des enfants. Moi, Henri ne m’a pas donné d’enfant, ça n’a pas pris malgré nos cinq ans de mariage. C’est plus triste pour lui que pour moi, et grand bien m’en fasse, car comment pourrais-je assumer tout ce labeur avec des marmots accrochés aux jupons ? Et puis, ce seront toujours des bouches en moins à nourrir.
Il m’arrive de me souvenir des soirées qui s’étiraient quand, Henri et moi, nous nous installions au coin du feu. Les derniers temps, quand le père se retirait dans sa chambre après le souper, Henri me lisait les nouvelles, la guerre qui menaçait en Europe, et je restais silencieuse à l’écouter, inquiète, le regard perdu dans les flammes. Quelquefois, il se levait, il caressait mon ventre, c’était la promesse d’un lit froissé et ma toilette devant le bidet de faïence blanche au réveil. Henri ne s’embarrassait pas de préliminaires, et jamais il n’avait réussi à m’arracher le moindre soupir que j’aurais aimé étouffer dans l’oreiller. Souvent bourru, Henri râlait beaucoup, mais jamais avec méchanceté. Avec lui, je me sentais en sécurité, et bien des voisines m’enviaient cet homme travailleur et sobre dont les chansons réjouissaient les anciens à la fête de Saint-Paul. Et surtout, il savait se faire aimer des enfants. Chacun avait le droit à un sourire et à un ébouriffage en règle malgré sa tête pouilleuse. Je pestais, et ça le faisait rire, et je me forçais à rester sérieuse devant sa face hilare. Je crois qu’Henri m’en voulait de ne pas lui donner un fils, mais il ne s’en est jamais plaint. Henri s’évertuait à ne pas me blesser. Célestine, sa mère, était morte en couches lors de la naissance de son frère cadet, et il se rassurait qu’au moins je n’aie pas à succomber aux douleurs de l’enfantement. L’enfant absent était la seule ombre qui planait entre nous. Même Léon, son père, n’en parlait plus, lui qui s’en désolait ouvertement quand il avait trop bu. Parfois, les pis pleins des vaches me rappelaient mes seins secs, mais ces pensées furtives se substituaient à celles plus sérieuses des soucis du domaine, le manque d’outils, d’engrais ou de machines-outils. On nous en demandait de plus en plus, mais comment même maintenir les rendements d’avant-guerre ? Alors, dans ces moments, je reprenais les facturiers, comptais et recomptais, provisionnais les futures récoltes en priant que le ciel soit clément. Je devais me concentrer surtout sur celles du blé, celles que l’État a commencé à contrôler avec tant de sévérité. Déjà que le cheptel a disparu, les comités agricoles vont finir par nous affamer tous. Je n’ai que faire de leurs grands tableaux qu’ils m’obligent à remplir des chiffres de mes productions vivrières et d’élevages, mais plus les rendements seront bons et plus je pourrai espérer une distribution correcte de main-d’œuvre au printemps. On m’a même priée de planter des pommiers pour lutter contre l’alcoolisme des soldats, mais si on leur prend leur vin, ils ne se battront plus, assurément !
Ce soir, mes mains me font mal, j’ai préparé les plants de pommes de terre toute la journée tandis que Sidonie taillait les arbres fruitiers. Après la soupe, alors que je me masse les doigts avec du vinaigre de cidre, j’observe cette jeune femme d’à peine vingt ans, aux hanches robustes et à la chevelure flamboyante. Elle est courageuse, une orpheline que le notaire nous a recommandée il y a deux ans, alors que Félicie venait de nous quitter. Félicie avait rencontré un ouvrier au bal du Quatorze Juillet et l’avait rejoint à Paris pour travailler dans une chocolaterie. Je la regrette tant qu’il m’est encore difficile de m’attacher à Sidonie, mais, dans ces moments où je l’observe, paisible, tricoter une écharpe pour une de ces bonnes œuvres de la paroisse, je m’en veux de ne lui prodiguer aucune tendresse. Tout en séchant mes mains crevassées, je remarque les siennes, lisses, dévider la pelote, puis mes yeux se cognent à son visage poupin. Elle a quinze ans de moins que moi. Dans ces temps où chaque année supplémentaire nous vieillit de dix, et malgré ma petite trentaine, je me fais l’effet d’une vieille. Pourtant, on dit de moi que je suis jolie, qu’Henri a de la chance d’être marié à une femme travailleuse et instruite. Mon père était l’instituteur de la commune voisine, il est mort de la coqueluche peu avant ma vingt-cinquième année, et ma mère s’est empressée de me marier. J’aurais pu plus mal tomber, non seulement Henri m’aimait bien – nous nous connaissions depuis l’enfance –, mais sa famille, de gros propriétaires terriens, garantirait mon avenir. Ma mère s’en est allée l’année dernière. Elle a succombé à une angine de poitrine. Sur son lit de mort, elle m’a confié qu’elle partait en paix puisqu’elle me savait sortie d’affaire. Nous l’avons pleurée, avec Henri, c’était une brave femme. Elle me manque davantage maintenant qu’Henri est parti. Parfois, en épluchant les carottes ou en dépiautant un lapin, je me surprends à lui parler, à lui demander des conseils ou à me plaindre de cette vie de solitude. Quelquefois, Sidonie me prend en flagrant délit de marmonnement, et je lui en veux d’interrompre cet instant de communion entre ma mère et moi. Léon me reproche de la décrier sans cesse, et c’est vrai, sa présence m’insupporte. Pour profiter d’un peu de paix, il m’arrive de l’envoyer au village quérir des nouvelles d’une parente ou livrer des volailles à la châtelaine.
Pendant ce temps, j’arpente nos terres avec le chien, dans l’idée de surveiller l’état des plantules ou de veiller à l’état des bêtes. Je respire l’air et la terre comme une chienne renifle ses petits. Mais, d’autres fois, il m’arrive de puiser l’eau et de la chauffer pour en remplir la grande bassine en cuivre remisée au cellier. Coupable de ce temps volé au labeur, je plonge mon corps dans ce bain de vapeur et observe ma peau rougir et soupirer d’aise. Je n’ai rien trouvé de mieux pour détendre mes muscles endoloris. Ici, quand mon corps glisse dans l’eau, je ressens d’abord sa densité, puis, une fois immergée, une légèreté souveraine m’envahit tout entière. J’entre alors dans une bulle de bien-être, une vie parallèle loin des affres du quotidien. Je laisse mon esprit divaguer, parfois même je caresse la soie de mon pubis qui, sous mes doigts, me fait l’effet d’un tapis d’herbe, aussi doux que lorsque, enfant, je caressais les cailloux mousseux de la rivière. Je renverse alors la tête, et il m’arrive de fouiller les plis de mon intimité pour m’arracher un spasme qui me laisse béate, jusqu’à ce que l’eau refroidisse et m’oblige à sortir avec regret de ce temps suspendu. Je regrette chaque fois de ne pas ressentir cette ivresse entre les mains d’Henri. Quand je retourne en cuisine, les cheveux encore humides, je m’octroie quelques minutes supplémentaires devant les flammes de la cheminée et je m’efforce de fuir le regard de Léon, comme s’il pouvait déceler quelques derniers éclats fondus au fond de mes pupilles. Et puis Sidonie rentre, avec cet air satisfait d’avoir rempli sa mission. Je vois bien qu’elle cherche à me plaire, qu’elle aimerait que je me comporte avec elle comme une sœur ou, mieux, une mère, mais, une fois de plus, elle se frotte à mon indifférence. Sans même un sourire de remerciement, je couvre mes épaules d’un châle et je m’installe à la table pour remplir mes livres de comptes. Heureusement que Léon la couve d’un regard attendri, ça me donne l’occasion de moins m’en vouloir. Mais je n’y peux rien, cette jeune oie m’agace avec sa soif de reconnaissance. Qui m’en prodigue à moi ? Je dois tout gérer ici, les semences, les récoltes, l’intendance et la vente, je n’ai pas le temps pour les minauderies et les états d’âme d’une gamine.
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Des réfugiés sont arrivés en nombre au village. Des Belges surtout, ou ces Alsaciens ou Lorrains qui veulent nous faire croire qu’ils n’aiment pas les Boches. On nous dit là-haut qu’il faut bien les accueillir, que ça fera de la main-d’œuvre. Tu parles, encore des profiteurs qui vont nous voler nos allocations. C’est le sujet de conversation du moment, ils cherchent des logements, parfois juste une grange. Ce qui me fait mal, ce sont les enfants, ils nous regardent avec leurs grands yeux affamés. Je ne suis pas chienne tout de même ; à la fin du marché, je distribue à leurs mères quelques pommes de terre, des œufs ou un litre de lait. Mais toutes ne le font pas. Aujourd’hui, on m’a réclamé un abri, un homme seul, une chambre tout de même, alors que même louer la grange, Henri me l’a interdit. Tu n’accueilles personne à demeure, m’a-t-il ordonné dans sa dernière lettre, pour les moissons, on verra, tu laisseras l’État réquisitionner une parcelle en jachère pour les y installer la nuit. Qu’ils restent entre eux, il faut se méfier, certains disent au front qu’ils finiront par nous voler nos terres, déjà qu’il faut se battre pour se maintenir. Tout de même, ce pauvre bougre m’a fait pitié, et j’ai entendu Fernand, à l’étal d’à côté, lui louer une chambre pour vingt francs ; il abuse, mais en ces temps de vaches maigres tout est bon pour se faire de l’argent sur le dos des expatriés. Enfin, sur ceux qui ont encore quelques sous, car la plupart ont les poches vides. Le maire nous rassure, ça garantira de la main-d’œuvre pour juin, il dit que c’est une bonne nouvelle. Il parle aussi de ces « Sammies », ces Américains qui vont venir grossir les rangs des journaliers aux champs. Nous, nous tiquons, ça ne promet rien de bon tous ces étrangers avec leur langue inconnue, et Dieu sait quelles coutumes ils vont nous imposer, sans compter celles des travailleurs coloniaux.
Sidonie est tout excitée par cette agitation sur la place du village ; la bécasse, elle ne loupe pas une occasion pour se divertir. Elle distribue bonnets et écharpes le dimanche après la messe, et papillonne entre ces pauvres hères pour répandre la bonne parole. Je garde un œil sur elle, il ne manquerait plus qu’elle nous vole une volaille ou des couvertures pour ses bonnes œuvres. Léon me dit de me calmer, que cette gamine est digne de confiance. Pourtant, l’excès de bonté attire les profiteurs ; sa naïveté finira par nous causer du tort. L’autre jour, elle a offert un pain entier à une famille, et depuis ces gens viennent mendier jusqu’à nos grilles. Je l’ai tant réprimandée qu’elle est partie pleurer dans la cour. Si elle s’y amuse à nouveau, je lui ai dit tout bonnement que je la renverrai. Mais en aurai-je le loisir avec tout ce travail à la ferme ?
Le printemps est enfin là. Pourtant, les terres sont essorées par les pluies diluviennes qui s’abattent sur nous depuis quinze jours. Je les préfère au froid, qui pourrait mettre à sac les prochaines récoltes. La boue a envahi la cour, et je pense à Henri, embourbé dans la Somme, j’ai honte de me plaindre. Il a enfin l’espoir d’une permission en avril. Elle sera de treize jours seulement, mais c’est une grande nouvelle. Quand j’ai vu arriver chez nous les premiers permissionnaires avec leurs yeux hagards et leurs corps décharnés, depuis je crains de retrouver une moitié de mari. L’homme de Firmine ressemble à un aliéné, boit, alors qu’il était sobre, et hurle la nuit dans son sommeil. Il s’interdit de parler du front, mais son attitude en dit plus que n’importe quel aveu. Quand il est reparti en première ligne, il a dit adieu à Firmine et ses enfants, persuadé qu’il ne reviendrait plus. Les combats font rage dans le nord, les mauvaises nouvelles sont légion, et quand, sur un chemin de terre, nous croisons le vaguemestre avec le maire, nous nous signons, car nous savons qu’ils se rendent chez une mère ou une épouse porter la nouvelle que nous redoutons toutes.
Il est question d’ériger une stèle dans le village pour nos morts quand la guerre sera finie, alors on espère qu’elle verra le jour rapidement, et que la liste de nos morts cesse de charrier nos larmes comme une rivière en crue. Le plus cruel, c’est quand les corps ne reviennent pas et qu’on imagine nos gaillards ensevelis sous une tonne de glaise et de gravats, avec la peur qu’on ne nous rende pas leurs dépouilles. Chaque dimanche, on se retrouve à la messe pour prier pour ces âmes disparues, mais conquérantes au royaume des cieux, comme nous le promet le curé dans ses homélies. Il ne nous reste plus que ça, la prière. Avant de quitter l’église, Sidonie s’agenouille devant la Sainte Vierge avec ferveur, et, moi, je sors soulagée, un peu écœurée par les vapeurs d’encens. Ensuite, nous remontons par la route des carrières, puis prenons le chemin de halage près du lavoir, et il ne nous reste plus que un kilomètre pour rejoindre la ferme. Sur la route, Sidonie, muette, est encore tout empruntée de dévotion et scrute le ciel, alors que, Léon et moi, nous nous concentrons sur chaque caillou pour que l’un d’entre eux ne lui torde pas la cheville. Léon ne se rend plus qu’à la messe, il n’a plus la force de nous accompagner au marché depuis que la charrette est immobilisée. Je vois bien qu’il fatigue, que la peur de perdre son fils lui grignote chaque jour davantage les os. Je redoute qu’il parte et de me retrouver seule avec la gobe-mouches ; c’est sûr, Dieu ne me porte pas dans son cœur. Parfois, nous croisons des étrangers près du calvaire, à côté du domaine de la Tour. Nous déplorons que la châtelaine ait réquisitionné une partie de ses écuries pour accueillir des immigrés. Sidonie la prend pour une sainte, alors qu’elle se refuse à nous céder ses terres pour agrandir nos récoltes. Bientôt, elle n’aura plus le choix, il faudra bien qu’elle participe à l’effort collectif. C’est une vieille folle, veuve depuis le début du siècle, qui organise des soirées champêtres avec un phonographe, et, quand les vents tournent, des notes de musique nous parviennent jusque dans la cour, je l’imagine alors danser avec ses Bédouins. Comment peut-elle organiser ces ripailles avec ces tire-au-flanc pendant que nos hommes meurent au combat ? Chaque lundi, Sidonie la ravitaille, elle nous commande nos volailles, les meilleures de la région, comme chacun le sait. Quand je la vois partir guillerette, le panier sous le bras, je me demande ce qu’elle va encore imaginer pour traîner là-bas, parmi cette faune de malfrats. Le maire m’a demandé d’embaucher trois Tunisiens pour les moissons. Ai-je le choix de refuser ? Il faut que je l’écrive à Henri, ou alors j’attendrai de le lui dire de vive voix, car il sera parmi nous le 15 de ce mois. Mon cœur s’emballe quand j’y pense.
Je vais organiser un grand repas pour son retour. J’ai pensé à tout. Les tréteaux et les planches sous la grange, avec nos plus belles nappes. Le cochon grillera dès l’aube, et Sidonie préparera des bouquets de primevères pour agrémenter la ronde des plats. Nous boirons du vin, tant pis, Henri me grondera, mais je sortirai l’un des meilleurs du chai. Bien sûr, j’inviterai les paysans, ceux qu’Henri considère comme ses frères, avec leurs femmes et leurs enfants. Le maire et le curé aussi, et même si d’autres viennent en curieux se mêler à la liesse, nous les laisserons boire et danser. Je veux qu’Henri soit accueilli en roi, nous sommes tout de même les plus gros propriétaires du canton après ceux du domaine de la Pommeraie. Je suis sûre que mon mari saura apprécier mon attention, même si j’ai hâte que nous nous retrouvions seuls tous les deux pour le réconforter après ces mois d’enfer. Mais d’abord, honorons son courage, et par la même occasion un peu le mien. Je veux qu’il soit fier de moi, fier que j’aie tenu notre propriété d’une main de maître pendant son absence. Ce soir-là, nous éviterons de parler de labours et de semences, il sera bien assez temps, mais aussi nous oublierons les combats, à moins qu’Henri ne se résigne à répondre aux questions qui ne manqueront pas de lui être posées, notamment par ces femmes avides de nouvelles d’un frère, d’un mari ou d’un enfant, comme si Henri avait la moindre chance d’avoir croisé un des leurs dans ces charniers. Ils sont tous disséminés sur sept cents kilomètres de lignes de combat, entre la côte belge, sur la mer du Nord, jusqu’à la Suisse. Pour l’heure, je ne veux plus y penser. Je vais raccommoder ma plus belle robe, à la mode parisienne, comme Jeanne l’a fait le mois dernier, laquelle s’est fait envoyer par sa cousine un magazine de couture. Nous étions toutes autour d’elle quand elle l’a essayée avant l’arrivée de son homme le mois dernier. Elle rêvait qu’il lui dégrafe un à un les petits boutons de nacre le long de son buste, seulement Raymond n’a même pas eu l’idée de dégrafer le premier. Tout désir l’avait quitté, même celui de la gaudriole. On verra bien pour Henri ; moi, ça ne m’obsède pas, je m’en accommode. Mes joues s’empourprent à convoquer les images interdites de la bassine. Mais qui pourrait percer mes secrets les plus intimes ? Dieu peut-être, seulement je refuse de m’en faire un allié.
La lettre dépassait de la poche du vieil Anselme, le vaguemestre. Je ne l’ai pas vu arriver puisque j’étais penchée au-dessus de l’auge des cochons pour y verser de l’eau, enfoncée jusqu’à mi-cuisse dans la soue. Il a toussé et j’ai sursauté. Près de lui, le maire avait déjà enlevé son chapeau. Un vertige m’a saisie tandis que mon cœur s’est emballé. Plus tard, on m’a dit que j’étais tombée toute droite, sans même me raccrocher à la barrière. Qui m’avait relevée, qui m’avait lavée ? Je n’en avais pas la moindre idée, enfin si, peut-être, mais je préférais ne pas le savoir. Il paraît que j’étais restée sonnée deux jours, sans même verser une larme, au fond de mon lit, avec Léon et Sidonie à mon chevet. Puis j’ai fini par accepter de boire la soupe, et j’ai eu la force de demander : « Comment… comment cela est-ce arrivé ? » Léon n’était plus que l’ombre de lui-même. Il avait vieilli de dix ans ; tout ratatiné, comme les pommes qu’on jette aux cochons. Pourtant c’est lui qui a parlé : « Ma pauvre petite, Henri s’est défenestré avant d’atteindre la gare d’Orgères-en-Beauce. Son corps nous a été rendu hier matin. T’en rends-tu compte, on ne peut même pas lui dire une messe. » Abasourdi, mon regard s’est posé sur Sidonie, qui pleurait en silence.
Aujourd’hui, je me suis levée. J’ai sommé Sidonie d’arrêter de pleurnicher et de venir me demander sans arrêt ce dont j’avais besoin. J’ai besoin de silence, d’essayer de comprendre ce qu’il m’arrive, cette honte qui me ronge et m’empêche d’avoir de la peine pour Henri. Il s’avère en effet que ses dernières lettres étaient moroses, comme écrites machinalement, sans plus d’effusions tendres. J’avais mis cette tiédeur sur le compte du manque de temps, de la fatigue, des combats redoublés, c’est vrai, mais je n’imaginais pas à quel point cette fatigue l’avait avalé tout entier. Je n’admettais pas qu’il flanche, alors qu’il rentrait enfin au bercail, sur ses terres qu’il aimait tant, alors qu’il m’avouait dans chacune de ses missives cette impatience de me retrouver qui l’animait. Mais Henri n’a pas choisi de mourir au combat, il ne sera pas décoré et son nom ne rejoindra pas les héros de notre monument. Henri m’abandonne sans gloire ni pension de guerre. Pire que sa mort, il m’a légué l’opprobre, je ne parle pas de son père ou de Sidonie, mais de celui dont m’accableront les paysans d’ici, et aussi nos acheteurs, ou même les notables du canton, le maire et le curé en première ligne. Comment pourrai-je les croiser sans baisser la tête ? Par égard pour Léon, certains braves sont venus se recueillir tôt ce matin dans notre chambre, devant sa dépouille, mais j’ai bien vu qu’ils se sont hâtés, prétextant l’urgence du travail. Il n’a laissé aucune lettre sur lui pour expliquer son geste. Comme si un coup de folie l’avait frappé à quelques kilomètres de la délivrance. Je ne peux pas l’accepter, je ne peux pas ! Quand ils ont quitté la pièce tout à l’heure, je n’ai pas pu me retenir, mes poings se sont écrasés contre la poitrine froide d’Henri, et j’ai frappé, frappé en l’insultant, jusqu’à ce que Sidonie accoure et m’arrache à ma colère en me jetant un seau d’eau sur le visage. Toute cette colère me terrifie, mais, pour une fois, je me suis abandonnée aux bras de Sidonie et, tremblante et gémissante, je me suis laissé entraîner jusqu’à sa chambre pour qu’elle me sèche et m’allonge sur son lit. Léon est venu nous rejoindre, il a posé sa main sur mon épaule, les yeux rougis. Avant de sombrer dans le sommeil, j’ai entendu Sidonie dire à Léon : « Je vais aller voir le curé, il faut qu’il accepte au moins que Monsieur Henri soit accueilli en terre consacrée dans le caveau familial. »
C’est ainsi que le printemps s’achève, et que, chaque dimanche après la messe, Léon, Sidonie et moi allons saluer Henri au cimetière. Léon reste recueilli plus longtemps que nous, avec son petit bouquet de fleurs à la main. Quelle tristesse de voir ce vieil homme accroché à sa canne, la tête baissée et les mains tremblantes devant les noms de sa femme et de son fils gravés en lettres d’or sur la pierre tombale. Sans doute en ces instants prie-t-il pour que Dieu lui accorde enfin, magnanime, l’occasion de pouvoir les rejoindre. Je m’inquiète pour lui, je redoute qu’il ne survive pas longtemps à son fils. Lui a connu les combats contre les Prussiens et sait à quels maux les hommes peuvent succomber ; perdre un bras ou une jambe ne suffit pas pour donner son dû à la guerre, parfois, les têtes aussi peuvent être irrémédiablement perdues.
Depuis que Sidonie s’est battue pour obtenir une place à Henri au cimetière, je m’efforce de tolérer ses bondieuseries et ses lubies de marraine de guerre. Elle écrit à un jeune soldat orphelin de son âge, lui fait parvenir des colis, et je ferme les yeux sur les denrées qu’elle subtilise en cuisine pour les stocker dans sa chambre, des biscuits, quelques pommes, des noix ou encore un peu de tabac que lui concède Léon. Par contre, je ne suis toujours pas en mesure de l’écouter lire les lettres de son poilu, et la première fois qu’elle en a lu un passage à Léon, je suis partie furieuse en claquant la porte. Elle n’a pas su que je m’étais élancée jusqu’au bois du Pendu pour m’asseoir sur une souche et laisser mes larmes se répandre sur la terre mousseuse. Quand je suis rentrée, une tisane de thym fumante m’attendait sur la table, avec ce petit mot : pardon, Lucienne, je comprends votre peine, je n’aurais pas dû. Bien sûr que tu aurais dû, pensais-je, tu aurais dû me cracher au visage : il n’y a pas que vous au monde, ni votre douleur, votre Henri, que pourtant vous n’avez jamais vraiment aimé, ni votre travail acharné à maintenir une terre qui vous déteste comme vous pouvez me détester depuis toujours, alors que je me tue à me rendre gracieuse pour vous plaire ! Mais voilà, Sidonie, gentille, dévouée, innocente, ne me dira jamais ce qu’il faudrait que j’entende, néanmoins, je pourrais sans doute me donner la peine de l’apprécier un peu.
Je ne sais pas si c’est parce que ma fierté en avait pris un coup, mais peu à peu, j’ai lâché du lest dans la gérance de la ferme et dans mon caractère. Léon me le disait : « Eh bien, on t’entend plus râler, Lucienne, qu’est-ce qui t’arrive ? Et l’intendant militaire, tu l’as pas insulté cette fois, il t’a pourtant proposé d’être rachetée par la coopérative, t’as rien dit, tu vas pas lâcher, Lucienne, hein ? Pense à Henri, il aurait pas aimé ça ! » Le pauvre bougre, il n’a plus qu’Henri à la bouche et, depuis sa mort, il porte même un de ces gris-gris ridicules qui pullulent en ville, comme si la superstition laïque ou religieuse pouvait secourir qui que ce soit. Chacun prie pour sa cause, pour que la guerre cesse surtout, mais aussi pour qu’un homme revienne, qu’une femme accouche d’un bébé vigoureux, qu’une vieille fille se marie ; et moi, j’implore le ciel pour sa clémence, qu’il ne soit ni trop chaud ni trop froid ou venteux, que les moissons s’annoncent sous les meilleurs auspices. Car il est temps de se préparer.
Cette année encore, j’ai gardé l’ensemble de nos terres, malgré le travail harassant que ça nous demande. Depuis plus d’un an et demi, je me tue à la tâche, non seulement pour maintenir nos récoltes et les vendre, mais, ce qui me coûte le plus, pour administrer les journaliers ou les ouvriers agricoles durant les moissons. L’année dernière, il m’a fallu superviser tout ce petit monde d’hommes, de femmes ou d’adolescents, distribuer leurs tâches, leurs horaires, leurs gîtes, et gérer l’intendance des repas de fortune pris aux champs à la pause du midi, et le soir dans la cour en fin de journée, quand chacun, épuisé, n’avait même plus la force de se parler. Les hommes rechignaient parfois à se soumettre à mon autorité, mais je ne cédais en rien, et surtout pas au montant des salaires, chaque jour redoublant ma surveillance sur le rendement de chacun. Et dire qu’il me faudra en plus, cette année, accueillir ces migrants du Nord ou même des colonies. Il paraît que des troupes maghrébines, ces démons en djellaba, sont acclamées et promettent la contre-attaque tant attendue ! Toute la presse en parle, certains tirailleurs tunisiens en convalescence chez la châtelaine ou accueillis par un foyer musulman se sont déjà présentés à la ferme. Depuis qu’Henri est mort, une langueur m’a prise aux jambes et aux bras, et avec tout ce travail, Sidonie et moi avons grand besoin d’aide, même avant l’heure. Aussi, j’ai fini par accepter que l’un d’eux nous rejoigne dès maintenant, celui dont l’état physique et mental nous garantira un travail sérieux, car je ne veux pas engraisser un tire-au-flanc ou, pire, un de ces querelleurs de couteau.
Il s’appelle Hassan et se présente chaque matin à six heures. Pour l’instant, il a la charge de retaper les étables et le poulailler, de fendre le bois pour l’hiver prochain et de réparer les clôtures. Chaque midi, Sidonie lui apporte un panier. De loin, je la vois faire de grands gestes pour essayer de se faire comprendre de ce zoulou, on dirait qu’elle s’en est déjà fait un ami, il faudra encore que je la mette en garde, pas de rapprochements avec ces hommes-là, c’est la règle. Il faut se méfier des étrangers, surtout de ces indigènes aux coutumes de sauvages. Mais Sidonie n’en fait toujours qu’à sa tête ; elle me fatigue. Elle, elle aime tout le monde, que ce soient des enfants, des vieillards, tout un chacun, et surtout les plus miséreux, c’est dans ses gênes, et pourtant on ne sait pas d’où ils viennent. Cette enfant déposée à l’orphelinat n’a pas hérité d’une vie heureuse, elle a dû s’élever comme elle a pu, de familles d’accueil en institutions, mais elle a appris à lire et à écrire, et elle vit chaque instant comme si c’était le dernier, comme elle dit toujours. Je ne comprends pas qu’elle ne m’ait pas quittée, surtout après la mort d’Henri ; cette situation nous fragilise tous. Bientôt, Léon ne sera plus, et qui sait si je pourrai continuer à tenir cette exploitation. Eh bien, au contraire, Sidonie s’accroche à moi comme un chien fidèle à son maître. Je vois bien qu’avec le temps je commence à la regarder autrement, mais tout de même, qui sait ce qu’elle traficote ? Qu’elle ne croie pas que je vais la garder à demeure ma vie entière ! Je n’ai besoin de personne, ici, la terre vous apprend la solidarité des bras, mais aussi la solitude des cœurs, c’est ainsi, le travail rend dur. Je l’ai appris depuis longtemps, et d’Henri encore davantage. Quand on gère des terres, on n’a plus le temps pour le badinage, encore moins pour toutes ces bonnes actions auxquelles Sidonie s’adonne. Sans doute le soir au creux de ses draps rêve-t-elle à un stupide prince charmant qui viendrait l’enlever sur son destrier blanc, pétri d’amour et de rêves d’enfants. Ce n’est pas en fréquentant ces grenouilles de bénitier à la paroisse ni ces miséreux qu’elle s’en sortira un jour. Encore moins ce demi-noir aux allures de gourou. Moi, les hommes, de toute façon, peu importe d’où ils viennent, je m’en suis toujours méfiée. Depuis que le frère de mon père m’a emmenée à la pêche avec lui alors que je n’avais qu’à peine dix ans. Bien sûr, je n’ai jamais rien dit, qui m’aurait cru ? Ma mère n’a même jamais remarqué mes robes tachées d’herbe ni mes yeux rougis quand je rentrais. On n’avait d’yeux que pour ces magnifiques brochets que mon oncle soulevait fièrement. En quelque sorte, Henri m’a sauvée de ses griffes, car, la veille de mon mariage, j’ai réussi à lui cracher au visage que s’il s’avisait de m’approcher encore une fois, je balancerais tout à mon mari. Personne ne m’a demandé pourquoi je refusais de manger le moindre poisson. C’est une lubie comme une autre, pensaient-ils tous. De toute manière, chez nous, on entretient le culte du silence, c’est tellement plus pratique. Et Henri ne dérogeait pas à la règle ; ça m’allait bien.
Pendant que mon esprit s’égare, je n’ai pas vu Sidonie s’approcher avec Hassan. Je suis accroupie sur le seuil de la cuisine, en train de plumer une poule. Leur présence si près de moi m’agresse, mais je ne dis rien. Mon regard n’ose pas s’attarder sur cet homme robuste aux épaules larges et aux cheveux crépus. Son odeur de sueur et d’herbe brutalise mes narines. Sidonie m’apostrophe, Hassan voudrait apprendre notre langue et serait prêt à prolonger sa journée une heure de plus pour que celle-là lui dispense des cours. Mon visage se crispe. J’hésite à répondre tant cette demande incongrue m’inquiète. Cette fois, mon regard sévère fouille chacun de leurs visages, et surtout celui de l’homme, dont le sourire semble aussi doux que celui d’un enfant. Alors, je ne sais pas ce qui m’a pris, mais j’ai dit : « Ben, du moment que le travail est bien fait, moi, ça m’est égal. »
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Chaque soir à six heures, Hassan épelle les lettres de l’alphabet ou répète les phrases de Sidonie. Le chat est un animal, la fleur est un végétal, la pierre est un minéral. Aujourd’hui, je l’entends lui lire Le Dormeur du val d’Arthur Rimbaud. Ce poème sonne tristement dans cette nouvelle guerre. Que peut en comprendre un Africain sur ces terres beauceronnes ? Au début, quand ils se sont installés tous les deux sur la table de la cuisine, j’évitais de les croiser et sortais vérifier si le travail de cet homme avait été bien fait. Et puis, les jours passants, je me suis surprise à traîner en cuisine devant le poêle sous le prétexte de chauffer la soupe, alors que j’étais curieuse d’écouter Sidonie déclamer ses poèmes, chaque jour un nouveau, dont je m’étonnais de l’effet sensible qu’ils me procuraient. Léon aussi s’arrangeait pour rester. Lui comme moi savourions ce temps à mille lieues de nos préoccupations habituelles. Le maître et l’élève semblaient aussi appliqués l’un que l’autre, et je m’inquiétais de cette complicité qui ne manquerait pas de s’installer entre eux. Car, peu à peu, Sidonie nous racontait le désert, le minaret et les prières, les gâteaux au miel et les chants des femmes. Hassan devait se marier quand il a été sommé de rejoindre l’effort de guerre français. On lui promettait des primes et des gloires. Il n’a que dix-neuf ans. Et tout ce qu’il a gagné, ce sont ces jours de terreur dans les tranchées à respirer les morts et les poussières, les gaz ou les poudres. Et puis ce froid qui lui gelait les os, au point qu’il urinait sur ses mains pour se réchauffer. Alors, cette blessure à la jambe, il l’a bénite, car on l’a déplacé à l’arrière, puis comme la gangrène le menaçait, vers l’hôpital de Chartres, avec la promesse d’une convalescence étendue s’il s’engageait à travailler aux champs. Il commence à dire quelques mots, enfin, on le comprend, mais jamais il n’ose lever ses yeux sur moi. C’est comme si je n’existais pas. Tant mieux, je ne désire partager avec lui aucune intimité. Seulement, quand les moissons ont commencé, je l’ai affecté aux terres les plus proches. Je n’ai pas vraiment réfléchi, ça s’est passé ainsi, et Sidonie y a vu l’expression d’une gentillesse. Ainsi, il peut continuer son apprentissage avec elle sans avoir à marcher des kilomètres après ces journées harassantes. Malgré la fatigue, il ne rate aucune occasion de lire et d’écrire, et Sidonie, même éreintée, ne manquera pas à sa parole, sous peine de se mortifier devant Dieu et ses saints.
Nous sommes aux premiers jours du mois d’août. Les battages nous occupent tous désormais. L’année dernière déjà, face à la pénurie de main-d’œuvre, alors que nous pensions que la guerre serait pliée l’année suivante, tous les civils avaient été sollicités : femmes, réformés, vieillards, adolescents, et même les enfants. L’appel du président du Conseil à achever les moissons avait galvanisé notre goût du sacrifice et du patriotisme. Cette nouvelle année suscite moins d’enthousiasme, pourtant quatre cent mille hommes ont été retirés du front et affectés aux usines, aux mines ou aux récoltes. Des prisonniers grossissent les rangs en plus des coloniaux. Aussi, nous sommes un seul corps, plié, meurtri, les mains écorchées par les premiers coups de faux. Sueur, chaleur et fatigue sont devenues notre lot quotidien. Comme il nous semble loin encore ce jour de la fête de la moisson quand, tous, nous festoierons la fin du labeur. Pour l’heure, nous manions les faux en cadence à des kilomètres à la ronde. Le déjeuner, rapide, interrompt ce ballet autour d’un casse-croûte fait de graisse tartinée sur du pain, d’œufs durs et parfois d’une soupe au lard. La solidarité donne du cœur à l’ouvrage, mais, moi, je rêve qu’à l’avenir nous soyons moins nombreux une fois dotés d’une batteuse mécanique, et pourquoi pas d’un tracteur. Seulement, aucun profit ne nous a permis ces dépenses cette année encore. Et puis, je pense à toutes ces bouches à nourrir, aux copieux dîners que je dois organiser pour tous mes batteurs. Ce soir, aurai-je assez de soupe aux choux, de pot-au-feu, de pommes de terre ou de viandes rôties, le tout largement arrosé de vin ? Sidonie est sur la brèche en cuisine. Je me rassure, comme d’habitude elle veillera à ce qu’il ne manque de rien, et ce soir, repus, ils entonneront leurs airs préférés et les rires résonneront dans la cour.
En général, je ne traîne pas aux banquets, les femmes aident Sidonie à finir de ranger la vaisselle alors que je rejoins mon lit. Seulement, aujourd’hui, la chaleur nous accable et la nuit promet un repos difficile. Aussi, j’ai décidé de me rafraîchir à la rivière, de longer sa rive et de m’asseoir sur le ponton près du lavoir. Alors que mon esprit vagabonde loin des préoccupations agraires, enfin délestée de mes responsabilités, j’entends un craquement sous mes pieds. Une ombre glisse dans l’eau. Des palpitations cognent ma poitrine, je me raidis puis me penche en silence pour ne pas me faire remarquer. Après quelques secondes, mes yeux s’accommodent à la silhouette qui s’ébat dans l’eau. Le spectacle qui s’invite me subjugue. Hassan, nu, saute et danse, la moitié du corps immergé. Mon cœur ralentit, mais je n’ose pas bouger, il suffirait qu’il lève la tête pour m’apercevoir. Mais il semble comme envoûté, les yeux au ciel, chantant au rythme de ses jambes et de ses bras, comme désarticulé. Je pense à un rite vaudou. Quelques minutes s’écoulent ainsi sans que j’arrive à m’arracher à ma contemplation. Ses sauts me révèlent ses fesses musclées, son dos et ses épaules larges, un corps puissant, on dirait un cheval fou, et il se dégage de sa chorégraphie une sensualité qui m’était jusqu’alors inconnue. Il se retourne, et je distingue ses cuisses fuselées, brillantes et sombres, et surtout, juste au-dessus, sa verge pâle sous le reflet de la lune, une verge en érection dont je n’arrive pas à détacher mes yeux, comme hypnotisée. Il contemple la lune un long moment, puis remonte sur la berge et enfile son sarouel et sa longue chemise sans même s’essuyer. Je suis toujours pétrifiée, quand j’entends au loin le chien aboyer. Ce sale cabot me cherche, il a reniflé la terre pour me retrouver. En général, je l’emmène avec moi, mais là j’avais besoin d’être seule, de cette solitude nécessaire qui vous aspire de l’intérieur. J’aimerais lui hurler de se taire, mais je ne peux pas ; seulement, Hassan lève les yeux, et je me précipite vers le chien, qui arrive vers moi de l’autre côté du ponton. Il couine sous mon coup de pied et s’enfuit derrière un bosquet. Je tremble de colère, mais je ne sais pas si c’est à cause de l’humiliation d’avoir été démasquée ou de celle d’admettre qu’un trouble violent m’a secouée tout entière. Est-ce possible qu’il l’ait compris ? C’est sûr, il a dû me reconnaître, la présence de la lune le permet. Il sait désormais que je suis restée à le fixer du regard. Comment pourrais-je le croiser au champ désormais ?
Quand je rentre, je rejoins ma chambre en retirant mes sabots. Léon et Sidonie dorment du sommeil du juste, alors que je tourne et me retourne dans mon lit. Le sommeil ne m’offre aucun répit, il laissera mon esprit me torturer, je reverrai cette peau noire et luisante, ces fesses fermes et ce sexe dur dans cette chorégraphie tribale. Je sais désormais que, chaque jour, ces images ne me quitteront plus. Elles viendront sans cesse me hanter. Oui, je le sais, et il faut que, dès à présent, je m’applique à déjouer ce sortilège, que cet « homme-poisson » sorte de ma tête. Au petit matin, quand enfin je sombre dans les bras de Morphée, Henri me regarde avec son air triste. Deux heures plus tard, je m’attable, silencieuse, devant un bol de café, et je ne peux pas m’empêcher de prononcer caoua, terme qui se répand au front par les tirailleurs algériens, dont Henri déplorait la présence. Face à moi, Sidonie lape son lait comme un chaton. J’ai envie de l’écraser entre mes doigts. C’est de sa faute si ce Tunisien traîne chez nous au-delà des horaires légaux. Ses leçons de français m’apparaissent dès lors sous un mauvais présage, celui qu’elle succombe à son désir d’Hassan. Elle s’est bien moquée de moi. Comment peut-elle, en pleine période de moissons, s’astreindre sans rechigner à prolonger sa journée de labeur et endosser ce rôle de maîtresse d’école, si ce n’est parce qu’elle le désire ? Et plus je la comprends, plus j’ai envie de lui jeter mon café brûlant à la figure. J’observe son visage lisse et sa poitrine ferme lovée dans son corsage, ouvert plus que de raison à cause de cette chaleur qui nous accable dès l’aube. Comment ce sauvage pourrait-il résister à ce corps gonflé de sève ? Alors, je leur dis : « Je ne veux plus voir ce bicot chez nous ! » Ils me regardent avec deux paires d’yeux ronds. Sidonie et Léon, avec leurs bouches ouvertes. Sidonie tente de riposter, je ne lui en laisse pas le temps, lui clouant le bec avec un « ce n’est pas négociable, il travaille mal, qu’il retourne chez la châtelaine ! ».
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Désormais, nous lions les gerbes de blé. Nous nous y prenons tôt le matin, car, avec l’humidité de la nuit, c’est plus facile. Nous prenons une poignée de paille à terre, il suffit de bien l’égaliser et de la passer sous la gerbe en un tortillon par-dessus puis de la passer en dessous, comme pour fermer une boucle de ceinture. Pour les nouveaux, c’est un coup à prendre. Les gestes sont lents mais sûrs, les femmes ont remonté leurs jupes, et je note les regards des hommes sur leurs cuisses. Sidonie est l’une d’entre elles. Depuis le renvoi d’Hassan, elle ne m’adresse plus la parole. Elle pouvait tout accepter de moi, mais cela, elle ne l’a pas pu. Depuis qu’elle me toise avec son regard noir, je ressens un regain d’intérêt pour elle. Je crois qu’elle a compris. Nous sommes à égalité désormais, du moins convoitons-nous le même homme. Je tente d’oublier cette folie, de me concentrer sur mon labeur et la gestion de ces ouvriers dont j’ai la charge, mais tout mon être se languit de ces instants interdits, quand le corps de cet homme est venu torpiller mes certitudes. Sidonie et moi, nous nous défions désormais. Je le vois dans cette façon nouvelle qu’elle a de marcher la tête haute, de bomber la poitrine quand elle me croise. Toute son allure crache sa haine de moi. Je ne vais pas m’en plaindre, je l’ai bien mérité et, si je suis honnête, je l’ai même espéré. Pourtant, maintenant que nous y sommes, je m’étonne d’en être contrariée. Je n’oublie pas que, sans elle, Henri aurait été définitivement excommunié, et moi avec par la même occasion. Alors, pourquoi m’être toujours méfiée d’elle ? Et aujourd’hui encore, pourquoi ne pas lui laisser la primeur de cet homme ? Au lieu de cela, je tremble à l’idée qu’ils se voient en cachette, je surveille ses faits et gestes avec plus d’acharnement qu’avant. Hier au soir, j’ai même traîné autour du domaine de la châtelaine, avec la crainte de les surprendre allongés dans l’herbe. Je ne lui laisse plus une minute de répit à la ferme, et elle travaille les dents serrées sans rechigner. Seulement, le soir, quand les batteurs sont attablés, elle sert les plats de viande en se laissant pincer les fesses par ces hommes rustres, en riant et en me jetant sa morgue au nez. Elle dégage une sensualité que je ne lui connaissais pas, et ça décuple ma jalousie. Même Léon s’inquiète de nos relations. Il nous surveille comme le lait sur le feu, il perçoit cette ambiance électrique entre nous et il m’a entreprise récemment sur le sujet. Que puis-je lui avouer de cette guerre animale que nous nous livrons, aussi fières l’une que l’autre ? Je n’ose plus croiser le regard de mon beau-père dont les traits chaque jour me rappellent le visage d’Henri. S’il savait, le pauvre homme, de quelle nature ma conduite les outrage, son fils et lui. La honte ne me quitte pas, mais j’apprends à vivre avec, c’est ainsi, elle me vient de loin, de ce temps de l’enfance bafouée, et aujourd’hui encore de cette même rivière, de sa berge et de ses eaux troubles. De cette vision d’un indigène d’une beauté renversante qui m’a fait chavirer.
Les champs de blé brillent sous le soleil. Le fauchage poursuit sa cadence ; à la suite des rabatteurs, les lieurs s’activent, chacun s’avançant vers une gerbe. Je me courbe et essuie mon front ruisselant. Sidonie s’interdit de suivre ma rangée, elle préfère se positionner à la lisière du champ, et nous nous surveillons du coin de l’œil. Quelque chose en moi se réjouit qu’elle se nourrisse de colère. J’apprécie chez elle cette mue soudaine qui fait écho à la mienne. Car même si le jour je tente d’étouffer ce feu intérieur qui m’anime, la nuit je laisse libre cours à mes fantasmes. J’imagine cet homme en train de me chevaucher, son sexe fier m’arracher des cris de plaisir et ses grands bras sombres me serrer contre lui. Je me sens coupée en deux, oui, deux femmes en moi s’affrontent, celle du jour et celle de la nuit. Chacune méprisant l’autre, comme Sidonie et moi. Et je commence à comprendre ce qu’elle défie chez moi, cet élan dont j’ai peur, ce qu’elle possède et dont je suis privée, cette faculté de s’émouvoir, de vouloir jouir de la vie. Après tout ne suis-je pas encore jeune et dorénavant veuve ? Avant elle, Félicie ne pouvait pas me faire de l’ombre, car aucun charme n’émanait de sa personne, aucun désir ne l’animait comme Sidonie. Pourquoi suis-je si méchante, alors qu’il suffirait que j’apprenne à ouvrir les yeux et à goûter à ce qui m’entoure ? Car, même en temps de guerre, et surtout en temps de guerre, la vie est précieuse, et chaque jour Sidonie tente de me l’instruire à ses dépens. Alors, oui, il est temps que je change mon fusil d’épaule, comme dit Léon, que je cesse de la malmener. Tout en fauchant les longues tiges de blé, je me promets de me radoucir à l’avenir. Seulement, le soir, en l’imaginant aux bras d’Hassan, mes mauvais penchants me reprennent.
Justement, ce soir, une intuition me guide à la rivière, alors que je me suis interdit d’y retourner. Assise sur la terre meuble, j’écoute les stridulations des insectes et le clapotis de l’eau. Je ne sais pas combien de temps je suis restée ainsi, fébrile, espérant qu’il reviendra s’ébattre devant mes yeux. Je revois ses hanches onduler, il s’avance et recule par petits sauts sur une jambe, puis remue l’autre jambe, la soulève et la replie avec la même grâce. On dirait qu’avec ses mains il soulève quelque chose qu’il agite au-dessus de sa tête. Tout son être dégage virilité et noblesse, bien loin de ce que m’évoquait son peuple jusque-là. L’imaginer danser me donne le tournis. Je me recule pour m’adosser à un arbre. Je m’assoupis, quand un craquement de branches me fait sursauter. Mon cœur s’emballe. Puis j’entends des rires étouffés par le vent qui s’est levé, oui, je perçois bien deux voix, celles d’un homme et d’une femme. Elles proviennent de ma droite. Je me lève et je me rapproche de ces voix en me courbant, les pieds nus pour ne pas faire de bruit. Cette fois, la lune absente ne me permet pas de bien distinguer les deux silhouettes assises, deux ombres qui remuent doucement. Il faut que je m’approche encore, mais des tremblements saisissent mes jambes, j’ai peur de découvrir ce que je redoute. Et pourtant, ces quelques pas de plus me plongent tout à coup dans le plus profond malaise. Hassan et Sidonie, enlacés, commencent à se déshabiller. Alors, c’est bien vrai, mais depuis combien de temps ces deux-là sont-ils amants ? Est-ce arrivé dès le premier jour de leur rencontre, avec ce désir urgent des corps affamés qui se reconnaissent, ou l’un et l’autre se sont-ils retenus jusqu’à ce qu’un jeu de séduction les fasse basculer jusqu’ici ? Quelle importance, dorénavant ils se jettent l’un sur l’autre à quelques mètres de moi qui suis cachée derrière un arbuste ; j’entends mes pulsations cardiaques résonner dans ma tête, prise de vertiges et de nausées. Mon ventre se tord sous l’effet des spasmes, je dois m’accroupir dans l’herbe humide, les pieds gelés. Des larmes ruissellent sur mes joues. Un hoquet me surprend, je l’étouffe de mes deux mains sur la bouche. Je ne sais pas pourquoi, c’est mon propre corps qui me revient en mémoire, mon corps étouffant sous son poids, mes deux mains arrachant l’herbe avec mes ongles noirs de terre. Cette douleur au bas-ventre me faisait grimacer, comme celle que je ressens maintenant, et je me sens écrasée comme lorsque son torse secoué de convulsions s’enfonçait dans ma cage thoracique. Alors, je revois le visage de mon oncle, ses traits tordus, et j’inhale son souffle court, son haleine avinée. Et puis, autour de moi, comme aujourd’hui, j’entends le clapotis de l’eau, je vois les feuillages danser au-dessus de ma tête. Après, j’éprouve la sensation d’un poids qui se déleste, je reprends mon souffle. À présent, je suis assise sur les genoux et je me penche pour vomir une bile noire sur l’herbe tendre. À ce moment, je me rappelle qu’il s’agit d’Hassan et Sidonie, qu’ils sont consentants, qu’ils succombent à l’attraction des corps qui exultent, ce mystère dont j’ignore tout, cet élan réciproque, ce désir véritable. Alors, même si un instant j’ai eu envie d’interrompre la magie de leur corps à corps, je n’en fais rien, je recule, cette fois avec la gêne d’être en trop, et je rentre vacillante, les sabots en main, rejoindre les derniers batteurs qui quittent la ferme.
Étrangement, ma nuit fut calme. C’est comme si ce poids avait continué à se délester pendant mon sommeil. Je sais désormais que ni l’envie ni le dégoût ne vont me tourmenter. Un apaisement s’est emparé de moi, comme sous l’effet d’une soif qu’on étanche. Après la vision d’Hassan et Sidonie, de leurs corps nus abandonnés à la rive, face à cette réalité crue, mes fantasmes se sont comme dissous d’un seul coup, dans l’enchevêtrement du passé et du présent. J’ai compris qu’un corps d’homme ne rêve pas toujours d’en soumettre un autre. Et moi non plus, je n’ai pas besoin de me défendre de tout ; la vie n’est pas toujours hostile. Cette guerre cessera, les exactions que promettent les derniers jours de l’ennemi aussi, et l’armistice sera bientôt signé. C’est dans cet état d’esprit que je donne les premiers coups de faux ce matin, et mes yeux cherchent ceux de Sidonie, pliée elle aussi un peu plus loin sous le joug de la herse, mais sûrement aussi à cause des courbatures consécutives à sa nuit torride.
Dimanche, j’irai le chercher. J’irai au domaine de la Tour, je demanderai à la châtelaine qu’elle me redonne Hassan, mais aussi ses autres compatriotes, ces hommes fiers, fils du Soleil et du désert, venus combattre auprès des nôtres. Le mois dernier, Poincaré a reconnu leur travail et a honoré ensemble soldats et travailleurs des colonies. Tout récemment, la division marocaine s’est couverte de gloire au nord d’Arras. « Ils devront avoir une part dans la gratitude du pays », a-t-il prononcé dans son discours d’ouverture d’un hôpital musulman. Et puis, je vois bien que ces hommes n’agressent pas les femmes, ni aux champs ni au village, ils fréquentent nos cantines, nos institutrices pour apprendre notre langue et sont doux avec les enfants. Ils ne méritent pas notre haine, et heureusement que nos marraines de guerre et nos infirmières en ville expriment davantage de compassion pour eux que nous dans le pays. Sans doute devrais-je les laisser en repos pour leur fête de l’Aïd el-Kebir. Je me surprends même à envisager de leur donner les quatre francs de l’heure réglementaires, plutôt que ces trois francs sous le prétexte qu’ils demandent un jour de repos pour leurs prières.
Malgré le retour d’Hassan chez nous depuis un mois, Sidonie fait toujours mauvaise figure. Elle ne comprend pas mon soudain revirement et craint mon désir d’entreprendre son bel éphèbe. Si elle savait que cette folie m’a quittée, mais comment pourrais-je le lui dire ? Bien sûr, je ne peux pas le nier, cet homme, je l’ai désiré comme une possédée, et cela m’est bien égal qu’elle couche avec lui, elle doit bien s’être aperçue que je la laisse tranquille désormais. Je la trouve ingrate. Mais je ne lui en veux pas, j’ai conscience de lui avoir causé beaucoup de torts. Seulement, maintenant qu’elle ne m’en dispense plus, ses prévenances me manquent : mon café servi chaque matin avec une fleur, ses prières pour Henri et moi à la messe, sa brosse qui démêle mes cheveux quand le foin les agresse trop, et que sais-je, toutes ces attentions qu’elle s’évertuait à m’offrir pour me rendre la vie plus douce. « Tu l’as bien mérité », tonne Léon quand il voit ma mine renfrognée, « tu n’as pas arrêté de la brutaliser, cette pauvre petite, tu t’en souviens ? » Alors, je tourne la tête pour éviter de lui montrer mon visage désolé, car je suis toujours fière et têtue comme une mule, il le sait bien, Léon. Il sait aussi bien d’autres choses, mais une pudeur tacite nous empêche d’en parler. Il a bien vu qu’Hassan et Sidonie se couvaient des yeux, mais il laisse faire, que pourrait-il d’ailleurs empêcher, lui qui faiblit de jour en jour ? Désormais, même se rendre à l’église ne lui est plus possible. Il a tout juste la force de jeter quelques grains aux poules. Je m’inquiète pour lui. J’ai fait chercher le docteur la semaine passée parce qu’il ne se levait plus. Le docteur m’a dit que son cœur fatiguait, il m’a recommandé de le nourrir de poisson gras et de mûres. Les mûres, on en a à foison, mais pour le poisson, c’est autre chose, comment pourrais-je lui en rapporter ? Ah ça oui, au bord de la mer, les maquereaux, ce n’est pas ce qui manque, mais ici… Une nausée me prend à la seule idée de cuisiner cette bestiole de malheur. Heureusement, Sidonie lui lit toujours les nouvelles qu’elle reçoit de son orphelin du front. Elle ne mélange pas tout, son amoureux, ici, et son filleul, là-bas. Depuis l’électrochoc de la rivière, j’apprends à la considérer autrement, elle ne le sait pas bien sûr, mais elle n’est pas sotte, elle doit quand même bien remarquer que mes paroles se radoucissent et qu’il m’arrive même de lui sourire. Je vois alors ses sourcils se lever, avec cet air de dire, qu’est-ce qui lui arrive, à Lucienne ?
Dès lors, les foins nous occupent. Nous assemblons les tiges en bottes par centaines puis les égalisons. Nous n’avons qu’une ou deux charrettes que la Pommeraie nous prête depuis la réquisition des chevaux, et les hommes les plus forts les tirent. Parmi eux, Hassan fait figure de chef, et jamais il ne rechigne à l’effort, malgré sa jambe encore fragile. Pour le reste, ses compagnons et lui devront retourner au front dans quelques semaines, leurs convalescences arrivent à leur terme, et je vois bien au regard lointain de Sidonie, à table, que cette pensée ne la quitte plus. J’ai de la peine pour elle. Qui l’aurait cru ? Hier, elle a enfin daigné m’offrir un pauvre sourire à force de me voir lui être agréable. Ça m’a fait chaud au cœur. Mais à l’heure où nos relations s’apaisent, une angoisse nous étreint, celle de la santé de Léon. Il ne mange presque plus et il n’a pas quitté son lit depuis deux jours. Nous le veillons à tour de rôle, et chacune, sans se le dire, en devine l’issue.
Quand nous rentrons des champs, Maurice, l’enfant de chœur qui le veille, accourt vers nous avant que nous ne rentrions dans la chambre. Il dit : « Faut appeler le curé. » Sidonie et moi nous dévisageons, nos yeux commencent à rougir, et Sidonie crie au gamin : « Allez, qu’est-ce que t’attends, vas-y, file, va le chercher, nous, on prend le relais. » Chacune de nous tient la main de Léon, de chaque côté du lit. Je m’assieds sur une chaise et Sidonie s’agenouille. Léon peine à respirer. De temps en temps, un pauvre râle sort de sa gorge. Mais ses yeux sont bien ouverts, et il nous regarde chacune à notre tour en inclinant la tête avec difficulté. Il essaye de nous sourire, mais déjà le masque de la mort commence à rigidifier ses traits. Alors, dans nos respirations retenues, Sidonie et moi tendons l’oreille pour le laisser nous souffler dans un effort surhumain : « Mes chères petites, je vous le demande, soyez bonnes l’une envers l’autre, vous aurez besoin de vous serrer les coudes. » Puis, dans un dernier râle, l’ultime souffle de Léon s’en va alors que nos deux fronts se touchent contre sa poitrine. Quand le curé arrive, nous n’avons toujours pas relevé nos têtes, et le drap qui recouvre le cœur de Léon s’étanche de nos larmes.
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Les moissons touchent à leur fin. Nous avons fêté la dernière gerbe. C’est une bonne année, malgré une main-d’œuvre capricieuse. L’intendant militaire et la coopérative peuvent être satisfaits, et nous, fiers de nous. Beaucoup nous ont quittées par manque de courage ou d’expérience, mais nous avons tenu et, ce soir, nous fêterons la délivrance, en dépit de la mort de Léon. Sidonie et moi nous sommes rendues encore tôt ce matin sur sa tombe pour lui déposer les derniers épis. Nous nous sommes recueillies plusieurs minutes, même si de nombreux préparatifs nous attendent à la ferme. Sidonie retient ses larmes, mais malgré sa peine pour Léon, je crois savoir que le départ prochain d’Hassan au front en est le motif principal. Ils se sont promis de s’écrire, seulement Sidonie craint que, la guerre finie, il ne retourne dans son pays. Sa jeune fiancée doit l’attendre, et que peut espérer Sidonie d’une liaison avec un musulman ici ? Personne alentour ne l’acceptera. Déjà qu’une rumeur gronde et que des paysans l’ont battu l’autre jour, alors qu’il revenait des champs sur la route de la Tour. Ils l’ont frappé avec les manches de leurs faux, les lâches ; la châtelaine a dû le garder deux jours entiers pour soigner ses blessures. Les moissons terminées, je pense qu’il est plus prudent que ces immigrés nous quittent ; maintenant qu’on n’a plus besoin d’eux, la population risque de recommencer à les malmener. Pourtant, je ne cautionne plus leurs idées, je n’oublierai pas leur soutien ni leur gentillesse, et bien sûr, ceux d’Hassan en particulier, et surtout parce que, grâce à lui, mon cœur sec s’est irrigué d’une force nouvelle, d’un désir qui me faisait défaut depuis toujours. C’est venu de son corps d’abord, mais cet éveil des sens a porté ses fruits bien au-delà, je le sais désormais. Comme si un souffle vital avait balayé mes peurs et mes humeurs noires. Comme si je pouvais désormais m’autoriser à aimer et à être aimée. Et que m’importe en réalité que cela augure la fin de mon veuvage, non, ce qui compte, c’est l’espoir de vivre mieux chaque jour, et même que, ces jours meilleurs, je les partage en compagnie de Sidonie. Je veux veiller sur elle à l’avenir, lui offrir ce que je lui ai toujours refusé.
Mais pour l’heure, elle traverse les affres de la séparation. Ils se sont dit adieu à la fête de la moisson. Pourtant, nous avons mangé et bu copieusement, chanté et ri, malgré cette guerre qui semble s’installer durablement. Nous avons oublié pour quelques heures nos blessés et nos morts, nos tranchées et nos champs, nos peurs et nos pleurs. Et puis la douleur de nos corps endoloris après toutes ces semaines de labeur. Hommes, femmes, enfants de la terre, tous, d’un même élan, nous avons fait corps sans penser à demain. Quand la dernière flamme du feu a vacillé au milieu de la cour, Hassan nous a fait l’honneur de sa danse, celle dont j’avais profité seule à la rivière, la danse de la vie et du renouveau, de l’espoir d’une paix durable retrouvée. Ses compagnons ont emboîté leurs pas dans les siens dans ce ballet solaire, puis ces hommes fiers et beaux sont repartis vers leur destin en semant dans mon cœur et dans celui de Sidonie les graines de nos futures moissons, celles de notre fraternité.
Quand tout le monde est parti, ils se sont longuement enlacés. Puis Sidonie l’a regardé s’éloigner sur le chemin de terre, aussi loin que ses yeux pouvaient le suivre. Et encore longtemps après, quand les dernières étoiles ont fait place aux premiers rayons de l’aube.
Avril 1916
Les semailles du printemps ont congédié l’hiver. La lumière se tamise en fin d’après-midi, et nous goûtons aux derniers rayons du soleil, assises sur le seuil de la cuisine, les poules déplumées entre nos jambes nues. L’hiver a été rude et le bois nous a manqué. Mais, pour l’heure, Sidonie chantonne, et moi je renifle les odeurs de la terre, avec cette joie non feinte d’une enfant qui aura bientôt le droit de courir aux champs. Malgré les taxations et l’augmentation des réquisitions, cette année encore, j’ai maintenu à flot l’exploitation. Sidonie dit que j’aurai droit à une médaille, ça me fait sourire ; après la veuve bafouée et privée de pension annuelle, il ne manquerait plus que l’État me décore comme gardienne du patrimoine ! Je me fiche bien de ces honneurs, je me doute que personne ne sera là quand il me faudra céder mes terres à des étrangers si la guerre se poursuit. Car, désormais, depuis que Sidonie et moi sommes seules, le comité agricole lorgne de plus belle mes parcelles. Ah, les chiens ! Mais je ne me laisserai pas faire, cette année encore je convoquerai la main-d’œuvre de partout. Quand j’y pense, le souvenir d’Hassan me fend le cœur, Sidonie n’a plus reçu de ses nouvelles depuis la fin de l’automne. Elle a tenté de contacter les associations caritatives de l’armée d’Afrique par l’intercession de la châtelaine, mais rien n’y a fait, déjà qu’il est rare d’obtenir des nouvelles de nos troupes, alors des indigènes ! Malgré sa peine, Sidonie reste confiante, fidèle à son esprit joyeux. Depuis la mort de Léon et la fin des moissons, notre relation s’est renforcée, au point qu’aujourd’hui nous vivons en sœurs. Qui l’aurait cru ? Seulement, nous n’oublions pas la participation de Léon dans cette union sacrée, et de cela, nous lui vouons une immense gratitude.
Nous nous rendons au cimetière chaque dimanche, et il m’arrive même de tenir le cierge de Sidonie pendant sa prière à la Vierge. Cela dit, nous ne tenons plus compagnie à nos morts avec la même ferveur depuis que Sidonie a ressenti ses premiers vertiges avant Noël. Au début, on a mis ça sur le compte de l’anémie, de la fatigue, mais il a bien fallu se rendre à l’évidence quand son ventre s’est arrondi. Après l’hébétude des premiers moments, la joie ne nous a plus quittées. Cet enfant ne connaîtra vraisemblablement jamais son père, mais comme j’en avais fait la promesse à la terre, j’ai prêté serment à Sidonie. À ses côtés, je serai la gardienne de son fils.
Le 11 novembre 1918, à Paris, devant l’Opéra, deux coups de clairon sonnent l’armistice, avant qu’une femme drapée dans les trois couleurs et coiffée du nœud alsacien n’entonne La Marseillaise. Le soir même, mes bras bercent le petit Hassan et il me plaît, comme chaque soir, de lui fredonner le chant du désert, de lui conter les étoiles au-dessus des dunes, mais aussi les champs, les arbres, la rivière, et la danse si belle de son père dans le bruissement de l’eau.
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« Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. »
Le dormeur du val, Arthur Rimbaud.
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