Les Sans-gloire

Laure Gombault · Chapitre 3 sur 3

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Les Sans-gloire

La Munitionnette

 

Depuis qu’ils ont créé un Comité du travail féminin, le chef s’affole. Il a même dû nous aménager une salle de repos, alors, nous les filles, nous sommes aux anges !

Avant la guerre, je piquais dans la confection comme midinette, j’usais mon pied sur une pédale. À présent, je dirige un levier, et je préfère encore ça, mener mon pont roulant pendant dix heures, au moins je me sens utile. Ici, désormais, on fabrique toutes des obus. En dehors des six cents ouvrières anciennes de l’usine, on est ménagères, domestiques, employées, sténodactylos ou sans profession. Ça n’a pas été compliqué, on a imité nos voisines dans l’atelier. Moi, ma voisine, c’est Louise. Elle était là avant la mobilisation, une femme d’une trentaine d’années, une belle rousse au tempérament de feu. Dans mon allée, on n’entend qu’elle, c’est normal, c’est notre chef. Elle nous crie dessus gentiment, il faut que ça avance bien sûr, on comprend. On est plutôt bien traitées ici. J’ai appris par ma cousine du Creusot que, là-bas, elles lavent l’intérieur des obus au pétrole pour y enlever les matières grasses. Elles ne sont pas dans leur cuisine, faudrait pas croire. À respirer cet air vicié, elles toussent et crachent, mais, ça, personne n’en parle ! Dans Le Miroir, on voit de belles photos avec les ouvrières le sourire aux lèvres devant d’énormes machines. On croirait qu’elles tournent les obus ou les portent sans aucun effort. Ça nous fait bien rigoler, on en discute pendant la pause, même Louise rit avec nous. Elle n’est pas bégueule, elle sait de quoi on parle, même si c’est le chef. J’espère qu’ils ne vont pas la remplacer cette fois sur notre ligne, car Aimée, la dernière, elle, c’était une sacrée garce, toujours à nous traiter de fainéantes et à surveiller nos faits et gestes. Seulement, le mois dernier, un essieu lui a broyé le bras. Je ne suis pas méchante, mais je ne suis pas fâchée qu’elle ait débarrassé le plancher. Depuis, avec Louise, l’ambiance est plus légère. Il nous arrive même de chanter. Pourtant, peu d’entre nous avons le cœur en liesse. Moi, mon Jean, je ne l’ai pas vu depuis dix mois, mais je n’ose pas me plaindre, combien ici ont déjà perdu leur homme ? Louise, il paraît que c’était dès les premiers jours au front. On lui a rapporté sa plaque militaire, pour le reste, elle attend encore sa dépouille. Elle nous l’a dit comme ça, en mâchant son casse-croûte, l’air de rien, mais j’ai bien vu à sa veine qui se gonflait à la tempe qu’elle ravalait sa peine. Elle fait la forte, mais au fond elle est comme nous toutes, les sanglots rentrés dans la gorge. L’angoisse nous serre les tripes, mais au moins ce labeur, tout éreintant qu’il est, il nous empêche de trop gamberger.

Quand je ne pense pas à Jean, l’imaginant comme un ver dans son sillon terreux, je pense à notre petit Léon. Ma mère me le garde à la campagne. Je ne l’ai pas vu depuis un mois. Mais, dimanche, pour mes deux jours de repos réglementaires, je prendrai le train pour le retrouver. En attendant, je compte les heures qui me séparent de lui. Et, même si je dois voyager dans la classe à bestiaux à cause des trois francs qu’il me manque, tant pis, je me raccroche au sourire de mon petit. Il vient de prendre deux ans, et je trépigne à l’idée de le serrer dans mes bras. Quand son père reviendra – s’il revient –, Léon ne se souviendra pas de lui. Je revois son petit corps langé, grand comme un avant-bras entre les mains robustes de son père, et surtout, les tremblements de mon gaillard à l’idée de devoir nous quitter, le bébé et moi.

Avec Jean, on s’est rencontrés à la fête des moissons en août 1912. Quand j’ai remarqué ce paysan aux yeux de renard et à la tignasse rousse, j’ai su que je l’inviterai à la première danse. Ma mère m’a regardée d’un sale œil, ça ne se fait pas d’inviter un garçon, mais moi j’ai toujours fait ce que j’ai voulu. Et puis, mon père était mort à mes douze ans, nous laissant orphelins avec mes trois frères, alors, ma mère, il a bien fallu qu’elle lâche du lest. Et mon caractère a suivi son chemin, buté, mais vif ; libre, mais responsable. À quinze ans, je travaillais déjà en ville. Je cousais des broderies sur des robes, des mouchoirs ou des draps pour M. de Fermages, un couturier lyonnais dont le Tout-Paris s’arrachait les modèles. Chez lui, j’ai caressé les étoffes, piqué des tissus aussi soyeux que délicats, des mousselines, du coton, de la soie, et j’ai appris à broder, d’abord à la main, puis à la machine. J’ai même participé à un grand défilé de mode, moi, fille de paysans ; ma mère n’était pas peu fière. Seulement, quand j’ai rencontré mon rouquin, plus rien d’autre que lui n’a compté. Et j’ai troqué la machine à coudre contre la fourche pour le rejoindre à la ferme de ses parents. Les soieries, il disait que c’étaient mes hanches, mon ventre duveteux et mes seins tout doux. Alors, moi, je me suis laissé caresser et aimer et ça valait bien le coup de laisser fils et dés, machine à pied et boutons nacrés. Quand on s’est mariés, M. de Fermages m’a fait livrer la plus belle robe de mariée de sa collection 1913, et le père de Jean avait le torse bombé pour me conduire à l’autel. La nuit qui a suivi, dans son empressement, Jean a arraché quelques boutons dorés, mais je ne lui en ai pas voulu. J’avais déjà compris que le temps des apparats était bel et bien fini et que, désormais, le cœur bourru, mais sincère de mon mari, me vêtirait. Léon est né en mars de l’année suivante pour notre plus grand bonheur.

Très vite, le bonheur, il a filé à l’anglaise, à cause d’enjeux slaves dont nous ignorions tout. Et Jean est monté dans ce train vers le nord en ce beau jour d’août 1914, tout harnaché de vert-de-gris, avec son casque trop grand et ses godillots trop chauds pour la saison. Au début, on ne s’est pas trop inquiétés, lui et moi. On entendait que ça ne durerait que quelques jours. Alors, sur le quai de la gare, on s’est embrassés, un peu empruntés, comme un homme et une femme se quittent pour un voyage d’agrément.

D’agrément, le voyage a tourné à l’attente, puis à l’enlisement, et bientôt à l’horreur.

Aujourd’hui, l’attente, la peur et la fatigue ponctuent les jours à l’usine. L’effort de guerre est tout ce qu’ils nous ont offert pour traverser notre jeunesse.

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Ce matin, Jeanne, Léonie, Paulette et moi sommes les premières arrivées aux vestiaires. On aime se retrouver pour boire notre café, une infâme pisse de chat, mais on s’en fiche bien. On apprécie ce temps à papoter ensemble avant de nous jeter dans le feu, la fumée, le métal en fusion, dans cette atmosphère brûlante et brumeuse, mêlées à ces femmes et ces quelques hommes aux narines noires et aux vêtements de cuir. La cadence est infernale. Nous, nous sommes encore jeunes, mais que dire d’Hortense, Paule ou Lucienne qui ont dépassé quarante ans et sont déjà usées par leurs nombreuses grossesses ? Certaines mères allaitent ici depuis qu’elles ont droit de confier leurs petiots à la pouponnière spécialement affectée pour elles dans l’aile droite du bâtiment. Chaque femme compte. L’intendant militaire les recrute à tour de bras. Cette année, la France est devenue un immense chantier. Comme je l’ai compris, il fait meilleur travailler pour la Défense nationale, on gagne plus que les trois ou quatre centimes des usines privées. Bien sûr, on perçoit moins que les hommes. Les chefs d’entreprise, ils n’ont pas eu le choix, il a bien fallu qu’ils acceptent ces hordes de femmes ignorantes. Il paraît qu’il a fallu au moins dix circulaires du ministre de la Guerre pour les obliger à recruter davantage de femmes. Ces chiens nous surveillent à la cantine, des fois qu’on emporterait des plats pour nourrir nos familles. Heureusement, parfois, on échappe à la vigilance des cuisinières, et même Louise ferme les yeux.

Louise, d’ailleurs, qui a l’air si fatiguée ce matin. Léonie m’a appris qu’un de ses mômes était malade, la coqueluche, paraît-il. Pourvu qu’il s’en sorte. J’ai de la peine pour mon chef. Je vois ses yeux rouges et ses cernes qui lui mangent le visage. On a décidé de se cotiser avec les filles pour le docteur. Par chance, on s’entraide. Bien sûr, c’est pas tout le monde. Ce milieu de femmes, parfois je le déteste, beaucoup se tirent dans les pattes pour un oui ou pour un non, la jalousie la plupart du temps. Et on a intérêt à ne rien emporter de précieux ici, surtout pas de bijoux ; les vestiaires sont constamment fouillés. Mais, sur notre ligne, ça va, à part une ou deux pestes, on s’entend bien et on s’épaule. Ça fait chaud au cœur. Alors oui, Louise, on va l’aider. À midi, j’ai déjà récolté de quoi faire déplacer le docteur au moins deux fois. Quand, le soir, Louise a tourné les pièces entre ses doigts, son pauvre sourire, comme un baume sur sa douleur, nous a émues plus que n’importe quel merci. Et le lendemain, quand on a su que son petit était sorti d’affaires, alors, dans la cour, en débrayant, on a ouvert une bouteille de vin. Excitées comme des gamines, on se l’est passée du goulot aux lèvres, toutes affairées autour de Louise et de sa joie.

Nos jours passent ainsi, entre rires et larmes, même si les larmes gagnent la course le plus souvent, mais on s’accroche à tout ce qui peut nous enduire le cœur de petits bonheurs quotidiens.

Chacune a son rôle. Jeanne nous raconte les potins de l’usine ; Léonie, ses conquêtes amoureuses ; et moi, je leur récite des poèmes. Car, la poésie, je l’ai attrapée comme un virus à l’école, et dès lors, je m’emploie à le refiler aux filles pour agrandir leur vie.

J’ai embrassé l’aube d’été.

Rien ne bougeait encore au front des palais… C’est mon extrait du matin, l’Aube d’Arthur Rimbaud. Ses poèmes, mes préférés, roulent leurs mélodies du fond de ma gorge pendant qu’en cadence j’effectue ces gestes mécaniques. Leurs répétitions nous blessent les poignets, mais plus c’est douloureux, plus je me réfugie dans la beauté des mots. Alors, suit la Comédie en trois baisers, que je connais par cœur, et mes compagnes d’infortune me sourient sous l’effort pendant ma longue déclamation. Beaucoup sont illettrées, mais il n’est pas besoin de savoir lire pour éprouver la mélodie sensible des mots. Chacune prend ce dont elle a besoin. Parfois, rien. D’autres fois le ciel et ses constellations tout entières.

Jusqu’à la mort de mon père, j’ai eu la chance de fréquenter l’école communale. Ces années ont été une porte ouverte sur le monde, et la lecture, la cabane que je me suis construite à l’intérieur de moi. On ne vous dit jamais que la vie, ça s’apprend, ça s’éprouve, que ça ne sera jamais facile. Eh bien, moi, très jeune, j’ai eu l’intuition du combat qui m’attendait, et j’ai su aussi que, parfois, un sourire, un beau texte, une fleur, apaisent comme personne. C’est une chance, et Léon, je le lui apprendrai, je n’ai que cela à lui offrir en héritage. C’est déjà beaucoup.

C’est à lui que je pense encore dans ce train alors que ma destination approche. Je vais retrouver aussi ma mère, mes oncles et tantes, mes cousins, les voisins et amis, ce village qui m’a vu naître, ces gens rustres aux cœurs qui débordent.

Ça y est, j’y suis. Sur le quai, je l’attrape des bras de ma mère et je couvre Léon de baisers mouillés. J’écrase mon nez contre ses joues rondes, je le serre contre moi à l’étouffer et des larmes inondent mon visage. Comme il a changé en un mois, c’est un bel enfant vigoureux. Il a les yeux de son père, mais je ne veux pas convoquer la tristesse. Non, aujourd’hui, c’est le retour à la joie, je vais profiter de mon fils et de ma mère, me laisser remplir de leur tendresse. Plus tard, le soir, je raconterai l’usine, les filles, mon lit sous les toits dans ce bâtiment en tôle aux murs lézardés qui avale chaque soir une horde de travailleuses fatiguées dans ce dortoir de fortune. Je raconterai aussi ces repas partagés dans la cuisine collective, ces éclats de voix, ces bruits de casseroles et de gorges quand celles-ci ne sont pas nouées. Et les lettres que nous nous lisons parfois, tard le soir, ces lettres de nos hommes, sans une plainte, alors qu’entre chaque mot nous devinons la béance de leur solitude et la peur qui nouent leurs poitrines. Bien sûr, on garde pour nous les mots doux et coquins, nos secrets les plus intimes, comme des bijoux précieux dans un écrin de velours. Pour le reste, on comprend que cette guerre s’enlise. On se console comme on peut. Parfois, c’est trop dur, alors l’une ou l’autre éclate en sanglots, et on tapote un bras ou l’on étreint une épaule. Certaines prient, elles n’ont pas trouvé mieux que Dieu pour sécher leurs larmes.

Jean m’a dit dans sa dernière lettre qu’il a changé de tranchée et troqué son premier abri contre un autre où parfois le soleil s’invite. La nuit, les fusées éclairantes illuminent l’horizon, il veut croire une seconde à un feu d’artifice. Il me raconte aussi les marmites, ces obus de cent cinquante millimètres qui libèrent leur fumée noire et puante dans leur direction, mais aussi à plusieurs centaines de mètres à l’arrière. Le pire, c’est l’ennui, le jour et la nuit, assis ou allongé contre un sac, à part une promenade de vingt mètres de temps en temps le long d’une demi-section. Les hommes se font l’effet d’un « rempart de poitrines vivantes », comme ils disent dans les journaux. Il ajoute qu’il n’a pas froid aux pieds grâce à sa couverture ni aux mains grâce aux gants qu’il conserve même pour écrire. Je sais aussi qu’il mange bien avec les boîtes de galantine au poulet que j’arrive à lui faire parvenir. Ça me console, mais je sais qu’il se nourrit surtout de mes lettres, il les attend avec autant d’impatience que j’attends les siennes. Et il n’omet jamais de me rappeler qu’il se languit de moi et de notre petit Léon. Dans sa dernière lettre, il m’a dessiné sa tranchée, un fossé assez profond pour y installer des hommes debout, avec la terre enlevée mise en parapet. Des abris pour trois ou quatre hommes y sont construits avec des poutres ou des rondins, voire des plaques de tôle ondulée qu’ils rapportent des usines. Ils recouvrent les toits de terre pour les protéger des obus. Jean se trouve près de Bâle. Il finit par me confier qu’il ne serait rien sans moi à cette heure, et que c’est là, dans ce trou, qu’il réalise combien il m’aime.

On me pose beaucoup de questions sur l’usine et j’y réponds en détail, le pays réclame cent mille obus par jour et la cadence devient effroyable. Certaines d’entre nous portent des centaines, voire des milliers de kilos par jour. Nous sommes éreintées et nous condamnons le bénéfice que réalisent certains patrons sur la vente de ces armes au prix de notre santé, car de plus en plus d’ouvrières s’empoisonnent avec de la mélinite. Sinon, je leur expose les étapes de la fabrication, l’emboutissage, le dégrossissage, l’ogivage, la trempe, le finissage, le contrôle et enfin le ceinturage auquel je suis affectée. Alors, oui, nous sommes plutôt bien payées, mais notre usine, comme toutes les fabriques d’armements, demeure la cible des Allemands. Les miens m’écoutent les bouches ouvertes, et je lis la fierté dans leurs yeux. Pourtant, la campagne n’a rien à envier à la ville, ici, les femmes ont repris la terre avec courage, et elles cultivent et récoltent à mains nues. Malgré son âge, ma mère aussi aide aux champs, et entre le labeur de la terre et l’éducation de Léon, elle ne ménage pas ses forces. Je lui suis reconnaissante d’avoir accepté de me garder Léon pour que je puisse gagner ma vie à la ville, et j’espère pouvoir mettre un peu d’argent de côté pour le retour de Jean. Avant la mobilisation, nous rêvions de nous acheter notre petit lopin de terre et de nous affranchir du joug de ses parents. Bien sûr, le père de Jean voit d’un mauvais œil notre désir d’émancipation ; chez eux, la terre se donne. Seulement, nous n’avons pas la patience d’attendre, nous voulons dégoter notre maison, et tant pis si c’est une masure, nous la retaperons et nous défricherons le terrain pour y construire et y agrandir notre nid. Parce que, Jean et moi, nous voulons plusieurs enfants, nous voulons entendre des rires résonner dans la cour et former une belle équipe tous ensemble. Un jour, la guerre cessera, et je m’accroche à cet espoir pour tenir à l’usine, comme toutes les autres femmes. Nos rêves nous aident à rester debout de longues heures devant notre poste à relever, à tour de bras, la cloche dans laquelle nous déposerons encore des milliers d’obus.

Pour l’instant, je n’y pense plus. Léon court et babille autour de moi, il sait dire quelques mots maintenant, il me montre du doigt les animaux de la basse-cour et les oiseaux qui prennent leur envol. Il s’accroche à mon cou, et je ne me lasse pas d’admirer ses cuisses et ses bras potelés. Mon petit d’homme, j’use mes yeux à l’admirer et mes lèvres à l’embrasser. Je ne veux pas penser que, demain déjà, le train m’aspirera durant de longues semaines éloignées de lui pour me recracher dans les feux des forges.

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Je n’ai pas reçu de lettres de Jean depuis quinze jours, alors que Léonie ou Paulette en reçoivent parfois plusieurs dans la même journée. Mon ventre se tord, et Louise me force à boire ma soupe chaque soir entre mes sanglots. Les filles me réconfortent comme elles peuvent et chantent sur la ligne de production pour m’aider à me détendre. « T’inquiètes pas, Fernande, elles me disent, ton homme il est en opération en ce moment, dès qu’il pourra, il va te donner des nouvelles ! » Seulement, ma gorge est lourde comme du plomb et, par moments, ma respiration s’y bloque, et les odeurs d’éther n’y sont pour rien. Dans sa dernière lettre, Jean se trouvait à Villers-Brûlin et me confiait qu’il devait bientôt changer de place et succéder aux chasseurs à pied à la caserne d’Hersin. C’était plutôt une bonne nouvelle, il allait réintégrer pour un moment la vie de caserne, et donc profiter d’une mise au repos. Alors, je dis aux filles qu’il devrait avoir plus de temps pour m’écrire malgré les exercices du matin et du soir. Seulement, je ne suis pas dupe, cela augure un entraînement pour la prochaine offensive. Est-ce à dire que cette offensive est arrivée plus vite que prévu ? Je rumine du matin au soir, et parfois la colère détrône la tristesse. Quelle absurdité, cette guerre, rien n’en sortira de bon ! Notre pays condamne sa génération sans plus d’espoir d’unité nationale ; la mort de Jean ne servira aucune cause, et surtout pas celle qu’il aurait choisie librement. Au front, la situation semble tellement fouillis. Jean m’a écrit qu’un Alsacien expatrié de Colmar se bat pour la Belgique, et ses frères, pour l’Allemagne, et donc qu’il combat sa propre fratrie, c’est à n’y rien comprendre ! Mais je garde mes idées pour moi, il ne fait pas bon colporter des thèses antipatriotiques en ce moment, et je tiens à mon poste. Je sais que Louise aussi en est revenue de la gloriole nationale. Depuis la mort de son mari, elle nous épargne ses discours patriotes, et je lui en suis reconnaissante. Pourtant, elle sait défendre des causes, elle a intégré le comité de surveillance des droits des ouvrières et œuvre pour de meilleures conditions de travail. Depuis, le chef, il ne l’a plus à la bonne, j’ai peur qu’il s’en débarrasse. Et moi, Louise, j’ai besoin d’elle, c’est la seule qui m’aide à tenir depuis que je me morfonds sur le sort de Jean. L’autre soir, elle m’a trouvée dans un état tellement piteux qu’elle a voulu dormir auprès de moi. Je l’ai laissée faire, et elle a caressé mes cheveux jusqu’à ce que je m’endorme. Quand nous nous sommes réveillées, j’étais un peu gênée, mais elle, non, elle m’a adressé un grand sourire et s’est levée pour nous préparer un café. Je sais que certaines filles ont jasé, je l’ai vu à leur façon de nous regarder de travers. Qu’elles ne croient pas que j’en suis, ah non ! Moi, j’aime pas les femmes, enfin pas comme ça, et puis seul Jean prend toute la place dans mon cœur, même si, je l’avoue, j’ai un petit faible pour Louise. Je la trouve jolie avec ses yeux gris-vert et sa chevelure auburn, et puis, contrairement à moi, elle est grande et sa blouse bien cintrée lui dessine de beaux seins. Elle ne passe pas inaperçue aux yeux des hommes, et même à ceux des femmes, et surtout elle dégage une autorité naturelle qui invite au respect. Depuis un moment, un certain Félix lui fait du gringue, mais, elle, elle s’en fiche royalement ; l’autre jour, elle l’a envoyé paître, avec tact ; mais quand même, c’était net et précis. Je l’envie, j’ai jamais réussi à m’imposer comme elle. Même si je défends mes idées, j’ai tendance à me laisser manipuler. Ça me vient de ma place dans la fratrie, il n’est jamais bon d’avoir grandi entourée de grands frères qui vous ont grignoté tout l’espace. Par contre, malgré mon caractère docile, je combats l’injustice, et il est hors de question de cautionner le patron s’il lui vient l’idée de se débarrasser de Louise. C’est un chef de ligne tout de même ! Et malgré ses responsabilités, elle a toujours été juste avec nous. Je leur ai dit, aux camarades : « Attention, il faut pas laisser faire ça, les filles, hein, il faut l’avoir à l’œil, le patron ! » À part attendre des nouvelles de Jean, c’est tout ce qu’il me reste en ce moment, veiller à ce que tout tourne droit dans cette usine. Loin des sifflements d’obus, ceux-là mêmes qu’on s’évertue à produire par millions pour le malheur de notre santé et, on l’espère, de ces bâtards de Boches.

Les Boches justement. Combien Jean a-t-il été obligé d’en tuer ? Je frissonne à cette pensée.

Quoi de plus absurde qu’un homme qui tire sur un autre ? Ne sommes-nous pas tous identiques ? Pourquoi donc faut-il toujours qu’on nous oblige à nous différencier ? Pour défendre quoi  ? J’entends souvent Louise parler ainsi, lors de nos longues conversations le dimanche, quand la plupart des filles se rendent à la messe. Nous, nous préférons rester allongées l’une à côté de l’autre sur mon lit en ferraille, à refaire le monde. En effet, Louise ne peut pas rentrer chez elle aussi souvent qu’elle le voudrait, elle aussi confie ses enfants à sa famille – la plupart d’entre nous habitent à des kilomètres de l’usine – et, comme moi, elle arrive de la campagne. Elle, c’est la Beauce ; elle aime me raconter les champs de céréales à perte de vue, elle dit que c’est le grenier de la France, et que sa famille se saigne là-bas plus qu’ailleurs pour nourrir les soldats. Enfin, on parle de beaucoup de choses, mais jamais de la mort d’Auguste. Auguste, c’était son mari. Elle sait comme personne la peur que j’éprouve depuis que les lettres de Jean n’arrivent plus. Elle me rassure, je le saurais désormais si Jean était mort au combat. Un de ses camarades m’aurait rapporté la nouvelle ou l’officier payeur du régiment m’aurait retourné ses effets. Louise pense qu’il doit être blessé et sécurisé à l’arrière, dans un hôpital de campagne.

Alors, moi, depuis, je ne pense qu’à ça, à l’idée qu’il est vivant, qu’il souffre d’une blessure, mais qu’il s’en remettra. Seulement, si cette blessure l’empêche de m’écrire, c’est qu’elle doit être suffisamment grave, non ? Alors, je rêve d’enfiler le voile blanc et d’aller secourir mon mari, quel que soit l’endroit où il se trouve. La nuit, dans mes cauchemars, Jean a le visage défiguré, le corps souillé de sang et de terre, et j’entends sa poitrine siffler sous l’effet dévastateur des gaz qu’il a inhalés dans son trou à rats. Parfois, je me réveille en hurlant, et Louise doit longtemps caresser mon front d’un linge sec pour m’aider à me rendormir.

Heureusement, les lettres de ma mère m’apportent des nouvelles consolatrices, car mon Léon pousse comme une belle plante. Là-bas, chez les miens, il respire le bon air, mange des produits de la ferme et galope dans les pâturages. Il me réclame parfois, paraît-il. Il sait dire maman désormais, et j’ai hâte d’entendre ce mot magique sortir de ses lèvres rondes et charnues, les mêmes que son père. Dans dix jours, je pourrai le rejoindre et m’enivrer de son odeur de paille et de lait. Que pourrais-je lui dire d’autre sur son père, si ce n’est qu’il se bat héroïquement pour notre pays ? Que son papa pense à lui et l’aime, et qu’il va bientôt revenir ? À ces pensées, ma poitrine se soulève et des sanglots s’étouffent dans ma gorge, alors que je ceinture sans relâche, à la chaîne, ces foutus obus. Tout à l’heure, l’équipe de nuit nous remplacera, car désormais l’usine tourne à plein régime vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et il n’est plus question d’interdire le travail de nuit pour les femmes. La guerre oblige à abandonner tous nos droits, dont ceux relatifs à l’insalubrité, alors que nous travaillons dans les gaz et les fumées toxiques, au contact de produits corrosifs. Sans compter que nous sommes mises à la consigne si nous parlons à nos camarades. Heureusement, Louise nous protège tant qu’elle peut, mais je vois bien que le chef la harcèle de plus en plus, et qu’il lui faut user de mille stratagèmes pour nous rendre la vie plus douce. Il la convoque dans son bureau, et chaque fois qu’elle en sort, son visage nous apparaît grave, je n’imagine même pas ce que ce sale type lui a balancé comme ordures à la figure. Mais j’évite de croiser son regard quand elle réintègre son poste, je respecte sa fierté. Je replonge dans mes ruminations, Jean, son silence, cette angoisse qui me laboure le ventre. Je laisse couler mes larmes, personne ne peut savoir si elles me viennent des fumées ou du cœur, sauf mes tendres Léonie, Paulette, et Louise, oui, toujours Louise, comme un baume à l’âme. Avant c’était la poésie, mais je crois bien que j’ai tout oublié.

Les parents de Jean n’ont pas eu davantage de nouvelles de lui. Son père a tenté de se renseigner auprès du ministère de la Guerre et du service de la santé, mais sans succès. Il m’a assuré qu’il allait faire intervenir le maire du village, et, de mon côté, j’ai envoyé un courrier au caporal Maurice Lenglais. C’est le camarade de tranchée de Jean dont celui-ci m’a souvent loué les qualités. Seulement, voilà plus de quinze jours que cette lettre est partie, et je n’ai toujours aucune réponse à ce jour. Je désespère de revoir mon Jean, mais je m’interdis d’imaginer l’impensable.

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La Croix-Rouge française pas plus que l’armée n’ont retrouvé Jean. Pourtant, il y a dix jours, j’ai enfin reçu la réponse de Maurice, son

compagnon d’armes du 46e régiment d’infanterie, 25e compagnie. Celui-ci m’a certifié que, blessé à la jambe, Jean avait été évacué il y a quatre semaines de cela dans l’un des hôpitaux militaires à l’arrière dont il ignore la position exacte. Jean a été touché par une balle ennemie en opération de rase campagne, et non dans les feux des tranchées. Sa vie n’est pas en danger, m’a-t-il certifié, et depuis, l’étau qui écrase ma poitrine s’est un peu desserré. Mais alors, comment se fait-il qu’aucune trace de Jean n’ait été retrouvée dans les registres des services hospitaliers ? Peut-être se trouve-t-il au poste de secours d’une église de village ou accueilli par une de ces associations catholiques qui suppléent aux dispositifs sanitaires de l’armée. Pourquoi Jean ne donne-t-il plus de ses nouvelles, serait-il retenu en otage par le camp ennemi ? Dès lors, ces questions tournent sans cesse dans ma tête. Ces présumées disparitions se multiplient, paraît-il, et une grande confusion règne. Léonie m’a rapporté que son beau-frère avait été enterré avec les honneurs de la guerre au cimetière de Trèves, alors qu’en réalité, prisonnier, sa plaque avait été trouvée sur le corps d’un autre. Sans compter tous ces pauvres bougres qui deviennent amnésiques à force de subir autant d’horreurs. Louise veut croire au meilleur et m’exhorte à rester confiante, elle se persuade qu’une explication m’arrivera sous peu. Seulement, les semaines passent, et je ne vois rien venir.

Heureusement, je n’ai perdu aucun de mes frères, et je reçois régulièrement de leurs nouvelles. S’ils savaient qu’à chacune de leur lettre mon cœur s’emballe, espérant reconnaître sur l’enveloppe l’écriture de Jean, et qu’alors une profonde déception m’envahit. Bien sûr, je leur réponds, mais chaque ligne écrite fait trembler mes mains. Jamais je ne leur livre le poids de mon cœur, ils ont bien assez de tourments là où ils se trouvent. Non, pour pleurer, je me réfugie dans les bras de Louise, et ils doivent être bien fatigués de me supporter, mais, maintenant que j’en ai pris l’habitude, je ne peux plus m’en passer. De ses bras, mais aussi de sa voix qui me berce, de ses attentions quotidiennes et de ses sourires d’encouragement quand je plie sous le poids de mon pont, à force de me cambrer les reins. Il y a quelques semaines, j’étais encore fraîche, mais, à force de m’inquiéter, j’ai perdu mes couleurs ; je suis aussi fragile qu’une coque vide. Même le chef me voit dépérir, mais, lui, il s’inquiète pour son rendement ; si je continue à flancher, je parie une pièce qu’il va me licencier avant la fin du mois. Alors, je bombe la poitrine, je redresse la tête et me concentre sur mes gestes. Il faut que j’arrête de me plaindre, de ruminer ma peine, et que je revienne au visage lumineux de Léon, au souvenir frais de son petit corps contre le mien. Je l’ai revu il y a quelques jours, et même si j’avais le cœur gros, il a réussi à m’arracher un sourire quand, tout affolé à courser une poule, je l’ai retrouvé à quatre pattes dans une flaque de boue. Car les orages du printemps ont rincé le pays. Les miens se préparent aux moissons. Je ne pourrai pas les aider cette année encore. Je m’en veux, mais j’ai trop besoin de l’argent de l’usine, même si avec le temps je doute de plus en plus que mon rêve de propriété se réalise un jour. Louise me dit de continuer à espérer, oui, assurément, Jean est retenu dans un camp de prisonniers. Cette guerre finira bien par cesser. Que Dieu l’entende ! Seulement, pour l’instant, il semble nous avoir tous abandonnés. Et puis, les curetons et les bigotes m’écœurent. Ils sont partout. L’autre jour, un abbé a même béni l’usine, car on n’oublie pas qu’à la moindre étincelle, celle-ci pourrait sauter, et nous avec. En Angleterre, c’est arrivé à cause du TNT, cet explosif qui rend la peau et les cheveux jaunes, sans compter les rhumes, les maux de tête et les toux qu’il occasionne. Pendant ce temps-là, on nous dit qu’on est héroïques. Le général Joffre a déclaré que « si les femmes qui travaillent dans les usines s’arrêtaient vingt minutes, les alliés perdraient la guerre », ce n’est pas rien quand même ! Si le chef n’a pas encore renvoyé Louise, c’est parce que chaque femme compte, et ça, on l’a bien compris. Sauf qu’il s’agirait de nous protéger un peu mieux. J’ai donc fini par la rejoindre au syndicat, et nous sommes de plus en plus nombreuses à le faire, car beaucoup de nos camarades tombent malades. Bientôt, nous mourrons autant que les hommes sur les champs de bataille, et que dire des usines privées qui sont moins contrôlées que les nôtres ; les femmes ont de la chance si elles tiennent dans cette folie d’engrenages et de courroies qui tournent et leur giclent produits toxiques et eaux savonneuses dans les yeux. Les machines ressemblent à un monstre qui s’ébroue. D’ailleurs, des mouvements de grève commencent à se manifester dans tout le pays, des cousettes, mais aussi des munitionnettes comme nous, alors que les ouvriers ne bougent pas. Tu parles, ils gagnent bien assez, et on leur pique pas leurs jours de congé ! Il paraît qu’à Paris il y a eu du grabuge à la gare de l’Est et qu’elles criaient toutes : « Rendez-nous nos maris, à bas la guerre ! »

Et moi, qui me rendra mon Jean ?

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Bientôt deux ans et demi que je n’ai pas revu mon mari. Les saisons défilent et avec elles, s’estompent les souvenirs des traits de son visage. Je m’en veux de commencer à l’oublier un peu, d’attendre le retour de Louise chaque soir au dortoir. Comme si rien d’autre qu’elle ne comptait aujourd’hui. Elle et Léon. Elle est d’accord pour m’accompagner avec ses deux plus jeunes fils à la ferme pour Noël. Ma mère ne voit pas son arrivée d’un bon œil, elle dont on vante d’habitude l’hospitalité. Elle me dit que je m’attache trop à cette fille, que ce n’est pas bon cette amitié, que ça va jaser au village. Je me fiche bien du qu’en-dira-t-on, comme si on ne souffrait pas assez, il faudrait se priver du peu de consolation qu’on a ? Qu’ils aillent au diable, tous ! Avec Louise, ce sera la joie assurée, les rires, les chansons, les promenades dans les sentiers à lui réciter mes plus beaux vers, la course dans les champs avec les enfants, et puis la messe de Noël, avec ses prières mêlées aux miennes pour le retour de Jean. Car bien sûr, même si je m’habitue à son absence, je ne l’oublie pas, et les traits du visage de Léon me rappellent à lui chaque jour davantage. Je le devine aussi dans le regard du père de Jean et à travers l’ovale du visage de sa mère, quand il m’arrive de leur emmener Léon. Mais j’évite autant que possible mes beaux-parents parce que leur peine me déchire le cœur. Surtout sa mère, qui pleure dans mes bras chaque fois que nous évoquons son souvenir. Je crois qu’elle ne se fait plus aucune illusion sur le sort de son fils, et cette évidence que je lis dans ses yeux m’est insupportable. Alors, oui, je n’aime plus aller les voir. Si Jean le savait, il en serait contrarié, car il leur est très attaché. Ils se raccrochent à Léon, le gâtent beaucoup, ils lui parlent de son père, et mon petit commence à bien comprendre maintenant. L’autre jour, il m’a demandé de voir une photo, mais une autre que celle de notre mariage sur le buffet de la salle à manger. Alors, je lui ai sorti celle où, son père et moi, nous pêchons au bord de la rivière, avec les éclats du soleil qui donnent des reflets blancs à l’eau et de l’éclat à mes cheveux. Celle où Jean m’entoure l’épaule de son bras avec son amour qui traverse son sourire, et moi, exhibant mon ventre rond, radieuse. Une femme d’un autre temps. Du temps de l’insouciance, de la vie qui nous déroulait son tapis rouge. Mais un autre rouge s’est répandu dans les sillons des plaines du Nord, un rouge sang vif qui n’a cessé de couler depuis.

Par manque de place, ma mère s’est résolue à nous faire dormir dans la même chambre avec Louise, et les enfants dans celle d’à côté, l’ancienne chambre de ma grand-mère Léone. Celle-ci n’aurait jamais accepté d’accueillir une étrangère, les temps changent et je suis reconnaissante envers ma mère d’avoir su combattre ses préjugés. Mon bien-être et celui de Léon lui sont essentiels, au fond, son cœur est le plus gros d’entre nous. Surtout, elle comprend qu’en ces temps de douleurs il faut laisser place à la joie. Les rires des enfants égayent toute la maison, du sous-sol au grenier, enfin la vie tourbillonne, et Léon saute dans les airs avec ses nouveaux compagnons. Elle leur cuisine ses tartes et les gave de confiture, les emmène traire les vaches et les autorise à boire le lait à même le pis. Pendant ce temps, avec Louise, nous battons la campagne, les jupons relevés, on marche des heures sur les sentiers et dans les bois, et on étanche notre soif à la rivière. Parfois, trop fatiguées par notre marche, on s’allonge sous un saule, et on regarde la lumière filtrer entre les branches. On écoute les chants des oiseaux, le bruissement des feuilles, le clapotis de l’eau, et, dans ce temps suspendu, on oublie le rugissement des forges, le brasier des machines, les claquements métalliques. Nos cœurs battent à l’arrêt, nos souffles vibrent d’un calme inconnu qui régénère nos muscles. Et c’est dans un de ces instants immobiles qu’un jour Louise pose ma main sur sa poitrine. J’y décèle d’abord des battements paresseux, puis de plus en plus vifs à mesure que ses doigts glissent le long de mon ventre. Nous ne convoquons pas les mots, juste ces gestes lents et doux, hésitants d’abord, puis dirigés, fouillant les surfaces sensibles de nos peaux. Quand elle caresse ma joue, puis attire mon visage vers le sien, alors je lui offre mes lèvres, qu’elle avale goulûment. La douceur laisse place à la tempête qui soulève nos corps, comme deux affamées qui ont attendu trop longtemps d’être enfin rassasiées.

Nous rentrons étourdies et encore tout hébétées de ce que nous venons de vivre. Et quand, sur le chemin du retour, le clocher au loin nous apparaît entouré de ses premières habitations, nous lâchons nos mains avec regret. Je jurerais, au regard prolongé de ma mère sur le mien, qu’elle a deviné. Mais, chassant d’un coup son malaise, elle nous invite autour de la table pour nous servir la soupe. Comme si de rien n’était, l’ambiance reste joyeuse et les enfants, turbulents. Cette nuit-là, je préfère dormir sur un lit de paille dans la grange et, de la porte ouverte, je scrute longtemps les étoiles pour leur confier mon trouble. Puis je m’endors, emportant avec moi les visages solaires de Louise et de Jean.

La nuit suivante, avec Louise, nous finissons par sombrer dans le sommeil tandis qu’il faut nous rendre dès l’aube à la gare et quitter déjà ma mère et Léon. Louise descend à la gare suivante pour transiter vers Paris et y déposer ses fils, alors que je rentre seule à Lyon. Pendant que le paysage défile sous mes yeux, d’autres images se superposent dans mon esprit. La photo de mon mariage, les yeux soupçonneux de ma mère, le visage innocent de Léon, le corps abandonné de Louise. Et, tandis qu’en face de moi un poilu dort, son paquetage à ses pieds, d’un coup je n’arrive plus à contenir mes larmes, les laissant charrier leur flux de trahison et de culpabilité. Puis le soldat, réveillé par mes sanglots, m’observe d’un œil navré et pose délicatement sa main sur mon genou en signe de compassion. Lui comme moi n’avons plus les mots pour consoler nos peines. Ce silence de connivence dans le roulis du train nous berce jusqu’à l’entrée en gare. Et comme il faut bien continuer, quoi qu’il en coûte, il part rejoindre sa compagnie pour se battre quelque part vers le nord, alors que je réintègre l’usine pour lui fournir de quoi éradiquer l’ennemi.

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Ce matin, en reprenant notre poste, une certaine gêne filtre à travers nos sourires timides. Comme si notre parenthèse enchantée ne pouvait survivre au chaos des presses et au feu incandescent des obus. Comme si seules l’haleine du vent dans les arbres et la douceur de notre lit de terre mousseux pouvaient retenir notre histoire. Alors, Louise et moi, nous essayons de nous concentrer sur notre tapis roulant ; nous le suivons du regard jusqu’à l’atelier suivant, nous observons les différentes étapes de l’ogivage, puis le filetage de pas de vis, le ceinturage ; ces gestes sans fin, adroits et rapides réalisés par ces centaines de monteuses dans ces travées électriques.

Que sommes-nous d’autre que des bras agiles et douloureux, des corps épuisés sans plus d’espoir d’ivresse ? Qui d’entre nous pourrait oser se consumer d’une passion dévorante dans ce climat où l’absence et la perte sont omniprésentes ? En jetant des regards à la dérobée à mes camarades, j’ai l’impression qu’elles ont toutes deviné ce que je ressens et qu’elles lisent en moi ce chapitre interdit. Mais, même à Léonie et Jeanne, je n’oserai jamais en parler. Non, décidément, notre secret restera scellé, nous le savons parfaitement, Louise et moi. Outre ce qu’il contient, ce qui me contrarie le plus, c’est l’emprise que pourrait avoir Louise sur moi si un jour Jean revenait. Oui, je l’attends encore. Il ne se passe pas un mois sans qu’un poilu ne rentre chez lui alors qu’on le croyait mort et enterré sous des tonnes de glaise. Cependant, certains ont perdu la tête, d’autres sont repartis aussitôt au front ou d’autres encore ont retrouvé leur femme dans le lit d’un autre. Moi, il me faudra porter mon secret comme on soulève une enclume, le traîner derrière moi sans répit, et en aurai-je le courage ? Aurai-je le courage d’oublier Louise, elle pour qui mon attachement grandit de jour en jour ? Et, de la même façon, pourrai-je me passer de Jean ? Car mon cœur balance entre les deux, et je n’y peux rien. Je n’arrive pas à me résoudre à la disparition de mon mari, mais s’il est encore vivant, qu’est-ce qui l’empêche de me faire un signe ? Il paraît que les prisonniers ont le droit d’écrire deux lettres par mois à leur famille. Je vois bien que Louise supporte de moins en moins de m’entendre parler de lui ; chaque fois, elle m’attire vers elle et pose ses lèvres sur les miennes pour ne plus avoir à écouter mon cœur se déverser pour lui. Mais je n’en démords pas, non, tant que l’espoir m’habitera, je ne cesserai de convoquer la mémoire de Jean et d’implorer le ciel pour qu’il me revienne. Il faut que Louise se fasse à cette idée.

Les mois ont passé et, avec eux, une certaine tension s’est cristallisée entre nous. Maintenant, je sais qu’elle rêve que Jean ne revienne jamais, car l’autre jour nous nous sommes disputées à ce sujet. Elle m’a demandé de choisir entre un homme mort et elle, ça a été ses mots, les mots de trop, et la gifle est partie, spontanée et cinglante. Je ne me suis pas reconnue, Louise a reculé, stupéfaite, et je suis restée bouche bée. Louise va trop loin. Seulement, ces deux jours qu’elle a passés à me fuir ont été effroyables. La peur de la perdre m’a dévorée tout entière, je ne pouvais plus ni dormir ni manger, j’étais devenue une pauvre chose dégoulinante. Alors, Louise a fini par reconnaître que j’avais suffisamment payé pour ma gifle et, satisfaite de cette preuve incontestable de mon amour pour elle, elle m’a reprise auprès d’elle. Seulement, depuis, nous sommes un peu empruntées, chacune évitant de froisser l’autre, avec ce je-ne-sais-quoi de fêlure à l’âme.

C’est dans ce trouble dans lequel nous vivons depuis quelques semaines que la première nouvelle est tombée, suivie d’une autre qui s’est avérée pour moi fracassante. Le père de Jean est mort d’une embolie pulmonaire. Durant l’enterrement, mon beau-frère Clément nous a appris qu’un de ses amis caporaux avait retrouvé la trace de Jean dans le registre d’un hôpital auxiliaire géré par l’Association des dames françaises. Il s’agit d’un ancien hôtel qui se trouve à une dizaine de kilomètres de la dernière base connue de Jean. Un établissement qui n’accueille que quelques lits, et il est curieux que Jean n’ait pas été affecté à l’hôpital militaire de son rattachement. Seulement, Jean n’y est plus, alors a-t-il rejoint un établissement de rééducation, et lequel ? Rien n’a été spécifié sur son transfert. Cet ami caporal jouit d’une prochaine permission et a proposé de s’arrêter chez ma belle-mère pour lui exposer la situation. Malgré la tristesse que j’éprouve pour la mort de mon beau-père, seule la disparition de Jean m’obsède, au grand dam de Louise qui n’ose plus étouffer mon espoir de le revoir vivant. J’attends des nouvelles de ce caporal. Hélas, ma belle-mère n’a obtenu de sa visite que peu d’éléments probants pour notre enquête. Jean a été opéré de sa jambe droite et hospitalisé durant sept semaines à la suite des effets d’une gangrène. Les synthèses de ses soins journaliers ont été tenues par une certaine Antoinette Volière. À défaut de retrouver Jean, serait-ce possible de retrouver cette infirmière par le biais de la Croix-Rouge ? Le caporal nous a promis qu’il se renseignerait auprès d’un chirurgien de sa connaissance.

Il a fallu attendre encore trois semaines avant que l’adresse de cet ange blanc ne nous parvienne. N’y tenant plus, j’avise Louise que je me rendrai à Béthune pour y rencontrer cette Antoinette. Dorénavant, elle est affectée à

l’hôpital auxiliaire no 47 de la compagnie des mines, et à coup sûr elle doit se souvenir de Jean ; elle a consigné pas moins d’une cinquantaine de rapports à son sujet. Alors, oui, c’est décidé, je me rendrai là-bas lors de mes deux prochains jours de repos. Cette femme pourra sans doute m’aider, c’est ce que je répète sans cesse à Louise malgré son air renfrogné, mais je bous d’impatience, et rien ne pourra me faire changer d’avis.

Demain, c’est le dimanche des Rameaux, et aujourd’hui, je devrais être en chemin pour la ferme afin d’y retrouver Léon et ma mère. Au lieu de cela, je voyage dans ce train qui traverse des plaines à perte de vue et je m’accroche à une autre femme que Louise. Je pense à cette Antoinette Volière qui a soigné mon mari durant de longues semaines. Je lui suis reconnaissante d’avoir suppléé aux gestes que j’aurais aimé prodiguer à Jean, lui laver ses plaies, les désinfecter, lui administrer un calmant et veiller à son confort. Le soulever pour mieux l’installer sur l’oreiller, lui sourire et lui apporter un bol de soupe. Bien sûr, moi, j’y aurais ajouté des baisers et des caresses, je l’aurais bercé comme un enfant pour le calmer et l’endormir. J’aurais séché ses larmes et exorcisé ses angoisses. Nous aurions convoqué les images de notre ferme, nos champs de blé sous le soleil couchant, et celles de nos enfants s’ébattant entre les épis de blé avant la moisson. Mais voilà, à ce jour, Jean n’est qu’un fantôme. Il ne fait qu’errer dans mes pensées, et je doute de serrer un jour encore contre moi son corps robuste de fermier. Et puis si par bonheur je le retrouve, retrouverai-je le Jean que je connais, ou les dégâts de la guerre me le rendront-ils en demi-portion, cul-de-jatte et à moitié fou ? Tant d’hommes reviennent ainsi, devenus des ombres d’eux-mêmes, faibles et muets, plus capables de rien si ce n’est de vider les tonneaux de vin de leur cave. Paraît-il, certains agneaux d’avant-guerre sont devenus des loups, battant femme et enfants, recrachant haine et frustration à la suite de tant de violence éprouvée au milieu du chaos. Serait-ce possible que Jean soit devenu l’un des leurs ? Qu’il serait préférable qu’il soit mort ? Non, je ne veux pas y croire. Je veux croire à la vie. Je veux danser sous la pluie avec lui, caresser sa peau, avaler sa bouche, ouvrir mon cœur en grand, pour lui, mais aussi pour Louise, pour Léon, rire et réciter des poèmes sous la lune ; m’endormir entre mes trois amours.

Je m’aperçois que je divague dans les balancements de ferraille, dans ce wagon en bois au siège dur comme la pierre. Il faut revenir à la sagesse, à plus de gravité, à tout ce que cette fichue époque nous oblige à vivre. Accepter et se taire. Alors, j’inspire une grande bouffée d’air pour calmer l’angoisse qui m’étreint et me fait trembler tout entière. L’arrêt approche. Antoinette m’a dit qu’elle m’attendrait à la descente du train. Je l’imagine vêtue d’une robe taillée dans un drap blanc avec son voile, mais je ne peux me figurer tout ce que ses yeux ont vu de corps mutilés, ses oreilles entendu de cris d’agonie ou ses narines reniflé de chairs en putréfaction. Avant de descendre du wagon, alors que j’atteins le cale-pied, ces dernières pensées s’évanouissent dans l’espoir que cette femme saura me guider vers Jean.

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Bien sûr, je la reconnais tout de suite. Le voile blanc, sa chasuble, la croix sur sa poitrine. Je me dirige vers elle, le cœur frappant ma poitrine. Elle me propose de la suivre jusqu’à un poste de secours installé dans un hangar jouxtant la gare. Nous entrons dans un bureau qui fait office d’infirmerie. Elle ne compte pas me conduire plus loin. J’aurais aimé qu’elle m’emmène à l’hôpital dans lequel elle avait soigné Jean, découvrir la chambre dans laquelle il avait dormi et souffert. Oui, j’aurais voulu fouler les sols des couloirs qu’il avait longés et traverser les pelouses du jardin sur lesquelles il s’était reposé. Le visage de cette femme, que j’avais imaginé chaleureux, est froid ; sa voix, revêche ; et ses gestes, brusques. Elle semble avoir dépassé la quarantaine, et ses yeux noirs me jettent des regards d’exaspération. Vraisemblablement, elle n’est pas ici de gaieté de cœur, l’intercession de notre ami caporal et de son chirurgien l’y a obligée. « J’ai tant à faire par ailleurs » me jette-t-elle au visage. Mais tout de même, une fois assises toutes deux de chaque côté du bureau, elle sort d’un cartable un dossier dont elle retire des feuillets pour les étaler devant elle. Ce sont ses fameuses synthèses. Elle lit pendant plusieurs secondes les premières pages, puis parcourt les suivantes plus rapidement. Oui, elle se souvient. Jean Lecrieur. Mon cœur cogne. « Une blessure sévère à la jambe », me dit-elle. « Oui, je sais, mais encore ? » Je trépigne à l’intérieur. « L’opération s’est mal passée, la gangrène a pris, il a fallu amputer jusqu’au genou. » Des larmes roulent sur mes joues. « Il y a eu aussi des complications pulmonaires, mais le traitement a fini par agir. » Elle me récite ses fiches, et j’ai envie de la gifler tant elle parle d’une voix monocorde et sans cœur.

J’imagine Jean abandonné à cette femme froide qui lui prodiguait des soins avec des gestes mécaniques, voire brutaux. Je baisse la tête pour reprendre mon souffle, elle peut me planter là sans plus de cérémonie et me taire des éléments précieux. Alors, docile, je continue à l’écouter, elle parle comme une encyclopédie médicale, « gangrène gazeuse due au bacillus bellonensis. Plaie suintante, œdème, des phlyctènes et autres sphacèles attestant la nécrose tissulaire, puis forte fièvre, délire… », la tête me tourne, je lui dis d’arrêter, je sais que Jean a souffert le martyre. Je demande : « Et après ? » Pour la première fois, elle se radoucit et me répond qu’il s’en est sorti. Mais des mois de convalescence l’attendent. « Où ? » Elle ne sait pas. Sans doute dans un des centres de rééducation de la région. Je souffle d’un coup. Je viens de réaliser que j’ai roulé dans ce train une partie de la nuit pour que cette femme sans cœur n’ait rien d’autre à me confier qu’une longue litanie de symptômes douloureux que mon mari a endurés sans aucun témoignage de compassion. Devant mon visage qui s’empourpre, elle finit par m’annoncer qu’elle n’est alors qu’infirmière de jour. Une autre infirmière s’est occupée de Jean et, selon ses propres mots, celle-ci a fait preuve d’un comportement équivoque, restant plus que de raison dans sa chambre. Cette nouvelle me coupe la respiration je ne sais pas si je dois m’inquiéter ou au contraire me réjouir qu’une femme ait enfin offert à Jean un peu d’attention. Devant mon insistance, elle me décrit une soignante bénévole, comme il en pullule depuis le début de la guerre, une de ces rombières œuvrant comme dames de charité, qui se sont jetées au chevet d’hommes blessés pour pouvoir mieux les tripoter. J’ai de nouveau envie de la gifler. Mais j’insiste, je veux son nom. Elle hésite, puis chausse ses lunettes pour plonger de nouveau son regard dans un des feuillets. « Ah oui, voilà, me dit-elle, Alexandra Rasmanokov, vous voyez, une bourge, une étrangère en plus, attendez, j’ai une adresse. » Je retiens mon souffle. Elle me l’épelle et me l’écrit sur un bout de papier, dédaigneuse. « C’est dans les hauteurs de Béthune, me précise-t-elle, vous pourrez prendre l’autocar. »

Je suis bien heureuse d’être débarrassée de cette méchante femme. J’ai dû la remercier néanmoins, par égard pour l’ami de Jean, qui s’était démené pour la retrouver. Et puis, quand même, je pars avec un indice, une autre piste, une femme encore. À croire que seules les femmes peuplent cette terre désormais. Je pense à ma Louise, qui doit trépigner d’impatience et de jalousie de me savoir ici à la recherche de Jean. Et puis il me reste peu de temps pour poursuivre mon enquête. Alors, je décide d’aller chercher un hôtel pour la nuit avant de me rendre chez cette Alexandra.

Le concierge de l’hôtel me confie une clé une fois la chambre réglée, et je monte trois étages pour y déposer ma valise et souffler quelques minutes. J’ai dépensé une fortune sur mes économies, et je ne pourrai plus me permettre ce genre de folie. Je prie ma bonne étoile, à défaut du bon Dieu ; la matinée a été fructueuse, malgré son lot d’émotions. Il n’y a aucune raison pour que Jean soit mort s’il n’est pas retourné au front. A priori, ses blessures nécessitaient des mois de convalescence, peut-être même des années. S’il a déserté, je ne donne pas cher de sa peau ; toutefois, je n’imagine pas qu’il ait pris un si grand risque. Plus j’y pense, plus j’ai le sentiment que quelque chose cloche. Jean ne semble pas plus se trouver dans le viseur de l’administration sanitaire que dans celui de l’armée. S’il n’a pas choisi de se cacher, qui aurait intérêt à effacer sa trace ? Et pour quelle raison ? Peut-être que cette garde-malade dont Antoinette Volière m’a décrit la nymphomanie pourra me mener vers la bonne voie. Je ne veux pas désespérer, je sens que je touche quelque chose, que ce mystère va bientôt s’éclaircir. Louise me dirait que je suis une idéaliste. Bien sûr, elle n’a aucun intérêt à ce que Jean sorte de sa tanière. Plus j’échafaude des hypothèses et plus celles-ci me paraissent folles. Et plus j’approche de cette demeure, moins j’imagine Jean endosser le rôle d’un espion ni les raisons obscures qui l’auraient obligé à se cacher. Ou alors, ces raisons sont suffisamment graves pour qu’il lui soit impossible de nous contacter sans prendre le risque de nous compromettre. Oui, Jean n’a pas eu le choix, il nous protège. La fin de la guerre, dont on commence à entrevoir l’échéance, apportera son lot d’explications. Je dois rester confiante. Pour me rassurer, j’imagine ce que cette Alexandra me rappellera du doux souvenir de mon mari.

L’autocar crache sa fumée noire et les quelques passagers que nous sommes tanguent sur les chemins caillouteux. Au loin, ce n’est que désolation. Les terres sont labourées par les engins de guerre qui foisonnent dans ce coin de France. La région a été décimée. Une grosse partie de la population s’est réfugiée vers des terres plus clémentes. Les champs sont stérilisés à perte de vue entre Arras et Béthune, et les beffrois sont restés debout par miracle.

Je descends au lieu-dit La-Fourche-du-Diable. Je ne veux pas le voir comme un mauvais présage. Bientôt, une belle demeure isolée se dresse fièrement devant moi. J’y suis donc. Une grille hostile empêche toute intrusion. Je décide de longer le flanc sud de la maison. Au bout de quelques mètres, un portail en bois m’apparaît, enfoncé dans une haie de buis et de ronces. L’entretien laisse à désirer. Cette bâtisse semble abandonnée. Je tire le fermoir, en vain, mais je sens que la porte pourrait céder facilement si j’avais davantage de force. Alors, sans réfléchir, je balance un coup de pied. Je n’ai pas fait tout ça pour céder devant une planche de bois pourri. Une allée de sapins centenaires se prolonge sur plusieurs mètres avant d’exhiber une demeure du dix-huitième siècle décatie aux fenêtres partiellement fermées. Mes pas craquent sur le feuillage et les graviers. Je tremble un peu. Je me demande ce que je fais ici, à m’introduire comme une voleuse dans cet antre du diable. Louise dirait que je suis complètement folle, et je ne peux pas lui donner tort. Mais voilà, je suis là et je veux m’entretenir avec cette femme venue d’un autre monde. Que l’usine me semble loin d’un coup, avec sa horde d’ouvrières plus déguenillées les unes que les autres et dont je suis un pur spécimen. Ici, en foulant cette allée, j’y devine le faste d’antan, les carrosses et les belles dames qui en sortaient pour se rendre à la salle de bal tout auréolée de lustres incandescents. Elles dansaient, déployant leurs volants de mousseline ou de taffetas, des bijoux étincelants au cou et accrochés dans leur chignon. Tout en atteignant enfin les quelques mètres qui me séparent de la grande porte du perron, je me remémore mes rêves de petite fille quand, dans mes livres d’école, je m’évadais dans l’univers des rois et des reines de France. Quand je déclenche le cordon de la sonnette, mon cœur palpite jusque dans mes oreilles, et ma langue sèche se rétracte au fond de ma gorge, m’empêchant de déglutir.

De longues secondes s’écoulent, me laissant le temps de puiser le courage qui me manque dans les souvenirs du sourire de Léon, de la douceur de Louise et de mon amour pour Jean.

Puis la porte s’ouvre.

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Elle m’observe, inquiète, m’explique qu’elle n’attend personne, me demande assez sèchement ce que je veux. Cet accueil ruine en une seconde l’énergie qu’il m’a fallu puiser pour arriver jusque-là. Sa beauté m’impressionne. Son port de tête, ses yeux de chat, son accent slave. Une distinction naturelle dans la voix. Mais vite je me redresse, elle comme moi sommes les mêmes, infirmière comme ouvrière, nous défendons la même cause, celle de tenir le pays alors que les hommes sont au front. Je le lui dis ainsi, sans préliminaires, je viens pour un homme, mon mari, j’ai appris qu’elle l’avait soigné. Je le cherche. Alors, hésitante, elle ouvre plus grand la porte et m’invite à entrer. Tout dans ce salon suinte la pauvreté, malgré la fierté des murs. Elle-même porte une robe dont elle a recousu par endroits les coutures et raccommodé plusieurs fois les boutons ; mon œil avisé d’ancienne couturière ne me trompe pas. Comme si elle le devinait, elle tire sur les plis du tissu pour en lisser la tenue alors qu’elle me propose de m’asseoir dans un fauteuil en face d’elle. Pour commencer, elle me présente ses origines russes et m’explique qu’à cause de l’enlisement de son pays dans la guerre son mari et elle se sont réfugiés dans cette maison appartenant à un cousin franco-russe, lui-même expatrié en Amérique avec femme et enfants. Son mari, militaire dans l’armée du tsar, est mort d’une urémie deux mois après leur arrivée en France en octobre 1914. Je devine qu’une telle désertion lui a sans doute épargné les représailles bolchéviques. Mais je veux que nous en venions au fait. Je veux qu’on parle de Jean. J’ai l’impression qu’elle tente une diversion pour éviter d’évoquer une situation qui la gêne. Pourquoi ? Alors j’insiste. Je lui explique ma rencontre avec Antoinette Volière. Son visage s’assombrit. Devient cireux. Est-ce parce qu’elle n’aime pas cette femme, ou recule-t-elle le moment de m’annoncer une mauvaise nouvelle ? Mon cœur recommence à tambouriner dans ma poitrine. Elle finit par me demander : « Jean comment ? » Elle retient les tremblements de ses mains, des larmes me montent aux yeux. Elle se lève pour aller nous faire un thé. J’interromps son mouvement d’un geste sec sur son épaule, je lui demande de se rasseoir, de me dire, là tout de suite, ce qui est arrivé à Jean.

Sa voix est blanche. Elle baisse les yeux. L’attente est insupportable. Mon pouls s’accélère, mais j’inspire profondément pour ne pas flancher. Je sais désormais qu’il est mort. Je le sais, j’attends ses mots, j’attends qu’elle me le dise. Je la supplie du regard. Alors, elle lève les yeux, des yeux dévastés, et me dit : « L’article 213. » Quoi, l’article 213 ? Mon regard lui jette des éclairs, elle précise : « Le code de justice militaire. Votre mari a été fusillé pour abandon de poste en présence de l’ennemi. » La gorge me brûle, un cri explose à l’intérieur de moi, mais aucun son n’arrive à en sortir. Pétrifiée, j’attends la suite. Ils ont cru à une mutilation, ils sont venus le chercher dans cette chambre. Elle était présente ; elle n’a rien pu faire. Un camarade l’aurait vu prendre son fusil et se tirer une balle dans la jambe juste avant l’assaut. Je la regarde. Je ne comprends pas. Elle poursuit. Elle soignait Jean déjà depuis plusieurs semaines. Il allait être transféré en maison de repos, l’un de ces centres de rééducation pour convalescents, qui prolifèrent à l’arrière du front. C’était un matin. Un matin ensoleillé de septembre 1915. Les hommes étaient épuisés. Depuis fin août 1914, de plus en plus de soldats désertaient. Il fallait faire des exemples pour le salut du pays. Car aucun repli n’était toléré, les généraux haranguaient leurs subalternes, « il faut tenir jusqu’au dernier, il faut réprimer impitoyablement ces défaillances, pour l’exemple, pour la discipline des combats futurs ». La décision a été exécutoire, sans appel et sans délai.

Et pourtant… Parce qu’il y avait un pourtant. Deux jours après l’exécution de Jean, le caporal Maurice Lenglais a avoué. Une dette de jeu. La division de Jean avait bu plus que de raison en cette veille d’offensive et lancé des enchères sur les différentes tactiques qu’entreprendrait leur commandant en chef. Maurice et Jean avaient parié ensemble ce soir-là, et Maurice, saoul comme un Polonais avait misé sa terre, le lopin qu’il venait d’acquérir quelques semaines plus tôt. Seulement, quand Jean, blessé le lendemain au combat, avait réclamé son dû six semaines plus tard par une lettre envoyée de cet hôpital auxiliaire, Maurice avait compris ce qu’il lui restait à faire. Celui-ci avait contacté une des connaissances de son père, un officier œuvrant pour un de ces conseils de guerre, ces cours martiales expéditives mises en place en septembre 1914 à la demande du général Joffre. Sa haute opinion des valeurs militaires lui intimait de révéler enfin la vérité sur le comportement antipatriotique du soldat Jean Lecrieur. Il en allait de son propre honneur. Au bout de six semaines après ce délit, sa conscience, paraît-il, ne le lâchait plus. Elle lui enjoignait de se soulager auprès de son administration.

Je n’ai pas de mots pour vomir mon dégoût de l’attitude abjecte de ce soi-disant camarade. En réponse à ma lettre inquiète, il avait poussé le cynisme jusqu’à me taire le lieu où Jean avait été hospitalisé. La rage me fait serrer les poings autant que la douleur. Alexandra se tait, mais je vois à son air pitoyable, qu’elle semble souffrir autant que moi. Elle l’a connu un peu, c’est sûr, mais quand même, pas au point de m’offrir ce visage de mater dolorosa. Je tente de l’ignorer pour l’instant. Je comprends surtout que Jean était une victime innocente de cette broyeuse militaire, un homme sacrifié injustement d’une double manière. Il ne méritait pas de mourir non seulement pour l’exemple, mais encore moins à cause des allégations d’un simple troufion. Il m’est alors facile de comprendre pourquoi l’armée et sa complice sanitaire se sont employées à étouffer l’affaire. Tant d’hommes restent ensevelis sous les gravats, ils auraient peut-être poussé le bouchon jusqu’à finir par m’envoyer un jour sa plaque et ses honneurs militaires.

Seulement, un mystère reste entier. Pourquoi Jean n’a-t-il plus répondu à mes lettres dès lors que sa santé pouvait le lui permettre ?

Elle se fige. Sans doute redoute-t-elle davantage cette question plutôt que de devoir m’apprendre sa mort. Je le comprends au moment où ses yeux désolés traversent les miens. Cette culpabilité qu’elle porte en elle depuis le début de notre entrevue me saute désormais au visage.

Elle a aimé Jean. Elle l’a aimé de cette folie qu’il n’est donné à vivre qu’à peu de personnes ici-bas. Et alors que je devrais en être dévastée, je ressens un certain soulagement à l’idée qu’elle ait pu soigner mon Jean et lui offrir un peu de bonheur avant qu’il ne meure.

Alors, les mots suivants sont inutiles. Nous savons toutes les deux désormais. Elle les a toutes interceptées. Les lettres. Une fois écrites, Jean les lui confiait pour qu’elle se charge de me les expédier.

Cette fois, elle se lève et s’absente quelques secondes. Quand elle revient, ses mains tremblantes me remettent un paquet entouré d’un ruban. Elle n’en a décacheté aucune. Quand je prends congé, toute ratatinée, elle n’ose plus relever la tête, enfoncée dans son fauteuil.

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Jean fera partie de ces soldats morts pour la France. De ces soldats dont on n’aura jamais retrouvé la dépouille. Toutes ces années, j’ai tu ce secret. Pour la mère de Jean, pour ma mère, pour Léon. Que pouvais-je faire, simple ouvrière contre ce mastodonte meurtrier ? J’ai appris en 1919 que Maurice Lenglais s’était pendu dans sa grange. Aujourd’hui, j’ai cinquante ans. Nous sommes à l’aube d’une nouvelle guerre. Je suis sur le quai de cette même gare où, vingt-cinq ans plus tôt, Jean rejoignait son régiment. La mobilisation, cette fois, m’arrache mon fils. Mon Léon et son merveilleux sourire. La folie des hommes n’est qu’un éternel recommencement. Cette fois encore, on dit qu’ils reviendront dans quelques jours. Je me doute que cette « drôle de guerre » n’en sera pas une.

Il me reste mes yeux pour pleurer. Et la main de Louise bien accrochée à la mienne.

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