les yeux de l-innoncence
Chapitre 3
— Maman, qui c’est le monsieur ? demanda Hope, interloquée.
Cassie enfouit son visage dans les cheveux de son enfant, respirant la douce tiédeur et le parfum de bébé qui se dégageait d’elle. L’air sombre, la moue de mépris et les poings serrés de Van avaient peut-être de quoi l’effrayer mais elle était sûre d’une chose : Hope et elle formaient une famille, une vraie ! Et qu’il ne s’avise pas de dire quoi que ce soit de blessant pour sa fille.
— Van, voici Hope, l’amour de ma vie. Chérie, c’est M. Van Hadden. Il est...
Elle s’interrompit. Dieu, que c’était difficile ! Elle avait déjà eu tant de mal à expliquer le grand-père perdu et retrouvé !
— ... un ami de mon père, acheva-t-elle.
— Bonjour, monsieur Van, dit la petite en lui tendant sa main minuscule.
Cinq petits doigts et autant d’années de bonheur. Merci, mon Dieu. Et puis les deux petites mains lui rappelaient aussi celles de Victoria Warne. Tout se bousculait dans sa tête. Hope venait-elle de l’appeler « monsieur Van » ? Avait-elle bien entendu ? Cassie ne savait plus...
Quant à Van, il la fixait, l’air sidéré, comme s’il avait lui aussi perdu la tête.
— Qu’est-ce qu’il a le monsieur ? chuchota Hope à l’oreille de sa maman.
Au grand soulagement de Cassie, Van ébaucha un sourire et fourra la petite main dans la sienne pour répondre à son salut. Prise d’un fou rire, Hope enfouit sa tête dans la poitrine de sa maman.
— Je rentre pour la faire dîner et la coucher, dit Cassie en passant devant lui.
— Il n’y a rien à manger et les chambres sont...
— Eh bien ? Qu’est-ce qu’elles ont les chambres ?
Cassie ne s’était pas retournée, attendant une réponse qui tardait à venir.
Van les avait suivies, faisant ployer les marches de la cuisine sous son poids.
— Ton père... Enfin... Il faisait des drôles de collections.
— Des collections ?
— Des serviettes en papier. Des éponges à vaisselle. Par centaines.
— Quoi ? s’exclama-t-elle, laissant libre cours à son incrédulité.
— Il y en avait partout, dans toutes les pièces. J’ai nettoyé ta chambre, la sienne et ton ancienne salle de jeux. J’ai tout débarrassé et j’ai refait les lits. Mais pour les autres... j’ai appelé les dames du foyer municipal pour qu’elles viennent chercher ce qui peut leur être utile.
Il baissa les yeux. Sans doute avait-il pensé à cette institution à cause de ce qui était arrivé autrefois à Cassie. Quelle ironie du sort ! Le foyer avait été approvisionné en serviettes en papier et en éponges grâce à la négligence de Cassie, ce fameux soir où elle avait oublié de fermer la fenêtre de la salle de bains.
— Ne t’inquiète pas, Van. J’ai ce qu’il faut.
— Vraiment ?
Cette simple question raviva sa rancœur.
— Je n’ai pas besoin de toi. Nous nous en sortons très bien toutes les deux, dit-elle en regardant Hope.
— Je ne sais pas comment te parler, fît-il en passant une main embarrassée sur sa bouche, comme pour effacer sa maladresse.
— C’est une chance que nous n’ayons rien à nous dire, répondit-elle en essayant d’atténuer la brusquerie de ses propos, car elle ne voulait pas qu’il croie qu’elle lui en voulait. Comprends-moi bien. Je te remercie pour ce que tu as fait. Nous avons toutes les deux un lit pour dormir et je peux faire un saut chez l’épicier du coin.
— Laisse-moi t’aider.
— Ne t’occupe pas de nous, s’il te plaît. Bonne nuit.
— Je t’en prie, Cass.
Elle connaissait Van depuis si longtemps qu’elle pouvait se targuer de tout savoir de lui. Mais jamais encore elle n’avait décelé chez lui cette espèce de rage qu’il s’acharnait à étouffer et c’était d’autant plus inquiétant qu’il était habituellement parfaitement maître de lui.
— Donne-moi une chance, supplia-t-il. Qu’est-ce que tu aurais voulu que je fasse ?
— Exactement ce que tu as fait, rétorqua-t-elle après s’être assurée que Hope s’était rendormie.
En fait, la petite était si fatiguée que son besoin de sommeil l’avait emporté sur sa curiosité.
— Et c’est aussi pour cela qu’autrefois j’ai quitté la ville.
— Pas parce que tu ne m’aimais plus ?
Elle s’immobilisa, aussi désemparée que si elle s’était retrouvée toute nue, livrée aux yeux de tous sur la place publique.
— C’est toi qui ne m’aimais plus.
— Je t’ai toujours dit que c’était moi le problème, reprit-il en se rapprochant d’elle, poussé par l’émotion qui le submergeait.
Cette proximité raviva en Cassie le souvenir de la douceur des bras de Van avec une telle intensité qu’elle éprouva malgré elle un frisson de désir.
— Je sais. Mais ce n’était pas ta faute non plus. C’était la mienne. Rentre chez toi, Van. Moi, j’ai à faire, réussit-elle à dire pour couper court à tout, malgré sa frustration.
— Laisse-moi t’aider à débarrasser ta voiture, au moins.
— Inutile, répliqua-t-elle en ouvrant la porte de la maison.
Une odeur affreuse la saisit à la gorge et la cuisine lui parut plus petite que dans son souvenir.
Van était entré à sa suite.
— Méchant monsieur, grommela Hope dans un demi-sommeil.
— Non, il n’est pas méchant, murmura Cassie pour rassurer l’enfant.
Elle essaya de contourner Van mais il s’entêtait à lui barrer le passage.
— J’ai l’air de m’imposer chez toi, mais tu vas avoir un tel choc quand tu vas voir que j’hésite à te laisser entrer seule.
En remontant à la surface, le passé et les souvenirs que Cassie avait cru perdus à jamais creusaient un gouffre insondable entre eux.
— Ça ira.
— Maman, de quoi tu parles ? demanda Hope en ouvrant les yeux.
— De choses d’autrefois, répondit Cassie. Et de ce qu’on va manger toutes les deux. Est-ce que tu vas pouvoir rester assez longtemps réveillée pour avaler quelque chose?
— J’ai très faim.
— Moi aussi.
— Ça sent pas bon, ici, ajouta la petite en tordant le nez et en se couvrant le visage de ses deux mains. C’est la maison de ton papa ? Ça sent l’eau de Javel et on dirait aussi... les ordures, ajouta-t-elle.
Van confirma d’un signe de tête, un peu embarrassé.
Cassie contempla les peintures et le mobilier défraîchis. Dans quel état était-ce donc, avant que Van n’ait commencé à nettoyer ?
— Est-ce que je peux voir papa ce soir ? Est-ce que les visites tardives sont autorisées ? demanda-t-elle.
— Et elle ?..., fit-il en désignant Hope du regard.
Elle ? Cassie s’était bien doutée qu’on les regarderait comme des extraterrestres, sa fille et elle, si jamais elles revenaient à Honesty. Mais elle n’avait pas imaginé que Van serait le premier à le faire.
— Je vais me débrouiller. Merci pour ton aide, dit-elle en le poussant vers la sortie. Et merci pour t’être occupé de papa.
Van voulut dire quelque chose mais, sans plus de manières, Cassie lui ferma la porte au nez, la verrouillant à double tour.
Sous la lumière blafarde de la lune qui perçait à travers les frondaisons épaisses des arbres, Van se dirigea à pas comptés vers sa voiture.
Il était si bouleversé qu’il l’atteignit avec difficulté. Il se tourna vers la maison, regrettant de n’avoir pas gardé les volets ouverts. Quoi qu’il arrive, Cassie ne laisserait filtrer ni lumière ni regard indiscret. Or, il aurait tant voulu savoir. Que faisait-elle ? Sans doute cherchait-elle de quoi nourrir sa fille.
Il s’installa derrière son volant et s’y agrippa, luttant contre l’envie de donner des coups de poing pour évacuer son dépit. Sa femme avait donné le jour à l’enfant de ce violeur ! Sa femme aimait plus que tout l’enfant de ce monstre ! Elle l’aimait de tout son être. Il l’avait vu au premier coup d’œil, dès que la petite avait surgi en appelant sa mère.
Qu’elles aillent au diable, elle et cette bâtarde qui lui avait tout volé !
Non.
Il ne pouvait pas raisonner comme ça. Cassie n’était pas responsable de son viol. D’ailleurs, il ne l’avait jamais pensé, ne lui en avait jamais fait reproche. Simplement, il aurait voulu que rien ne soit arrivé et qu’elle soit toujours à ses côtés.
Cinq années étaient passées depuis cette fameuse nuit où il n’avait pas pu lui faire l’amour. A l’époque, sa tête était encore pleine des images de ce type en train de violenter Cassie. Il avait tout essayé pour oublier, mais rien n’y faisait.
De son côté, Cassie n’avait pas dû comprendre.
Ou bien cela l’avait-elle arrangée de croire qu’elle le dégoûtait ?
Ce soir... elle l’avait confronté à Hope juste pour le mettre à l’épreuve et, d’accord, il ne s’était pas montré à la hauteur. Mais comment pouvait-elle imaginer que les gens qui l’aimaient acceptent sans souffrir qu’elle leur rappelle si brutalement les pires moments de leur vie ?
Après tout, il n’avait rien dit qui puisse les blesser, ni elle ni son enfant.
Il regarda encore ces fenêtres closes et la porte dont le cliquetis des serrures continuait de résonner à ses oreilles.
Cinq années... mais il n’avait pas senti le temps passer. Demain, il reviendrait... Du moins, c’est ce qu’il voulait croire.
Qu’est-ce qui avait changé ? se demanda-t-il alors. Il éprouvait toujours la même peur, la même colère, le même dégoût. Mais pas seulement. Caché au plus profond de lui, l’amour que rien n’avait pu détruire, ni même émousser, vivait encore. Aucune femme n’avait pu lui faire oublier Cassie.
Le temps s’était arrêté pour lui quand elle l’avait quitté, à la porte du bureau de l’avocat. Alors qu’il lui jurait qu’ils se retrouveraient bientôt aussi unis qu’avant dans le secret de leur lit, qu’ils referaient l’amour... elle le regardait si tristement... déjà hors d’atteinte.
A partir de ce moment, chaque fois qu’il lui avait proposé un rendez-vous à Washington, elle avait refusé. Puis elle avait fini par lui signifier que la vie serait plus facile pour elle si elle oubliait vraiment le passé et rompait tous les liens. Particulièrement avec lui.
Il jeta un dernier coup d’œil aux volets clos sur le monde. Cassie avait décidé de tout, cinq ans plus tôt, pour elle, pour lui, pour Léo. Elle avait choisi de faire une croix sur l’amour ; lui, il avait repris sa vie en mains. Et voilà à quel désastre cela avait mené.
Van lança le moteur et sortit son téléphone de sa poche.
Cassie décrocha dès la troisième sonnerie.
— Allô !
Elle avait répondu si vite qu’il fut un peu désarçonné.
S’il avait reconnu dans sa voix plus de fermeté et d’assurance, il aurait peut-être battu en retraite. Mais, au contraire, ce fut une intonation de frayeur qu’il crut y déceler. Cela suffit pour lui donner bonne conscience : elle avait encore besoin de lui.
— Ne prépare rien pour le dîner. Je vais apporter ce qu’il faut.
— Je ne veux pas que tu reviennes ici.
— Je comprends que tu sois fâchée. J’ai mal réagi quand j’ai vu ta fille. Je te demande pardon.
— Elle mérite mieux et moi aussi.
Avant, il l’aurait ménagée. Elle était blessée, au plus profond d’elle, alors pourquoi la faire souffrir davantage ? D’un autre côté, s’il la laissait le repousser, jamais ils ne pourraient se donner une seconde chance ensemble.
— Cassie, je ne veux pas de mal à cette enfant, mais elle me rappelle... ce qui est arrivé.
Il aurait voulu dire « son père » mais il n’avait pas pu.
— Donne-moi le temps, ajouta-t-il.
— Le temps ? Tu es fou ? Il est hors de question que je reste ici.
— Ton père est très malade. Tu ne vas tout de même pas te débarrasser de lui dans une maison de santé et t’en aller ?
— Bien sûr que si.
Je te connais. Tu ne le feras pas.
— Tu te berces d’illusions, alors. Il faut te faire soigner, toi aussi.
— Tu as peut-être raison, mais... Cassie, je n’ai jamais renoncé à toi.
— A quoi renoncerais-tu ? A rien. Il n’y a plus rien depuis la nuit où je suis partie d’ici.
— Tu crois que je suis fier de moi ? Et tu crois que je courrais après une femme qui ne voudrait plus de moi ? Non. Je suis certain que, depuis cinq ans, tu te mens à toi-même, parce que tu as peur pour ton enfant. Je veux savoir si nous pouvons encore compter l’un sur l’autre.
Le silence qui suivit s’éternisa. Avait-elle raccroché ? Une petite voix lointaine lui montra que non.
— Maman, j’ai vraiment faim maintenant !
— J’arrive tout de suite, dit Van. J’apporte de quoi dîner.
— Pour tout le monde ? demanda Cassie.
Il se raidit.
— C’est une invitation ?
L’un et l’autre retenaient leur souffle.
— Si on veut.
— C’est un préalable encourageant. Je viens tout de suite, s’empressa-t-il d’annoncer en raccrochant vite pour qu’elle n’ait pas le temps de changer d’avis.
Sans doute avait-elle raison de se méfier, songea-t-il. Car, enfin, quel homme pouvait-il encore montrer un tel attachement à une femme qui l’avait quitté et dont il était divorcé depuis cinq ans ?
Il y avait une réponse : un homme secret. Comme elle. Elle qui avait aussi gardé son secret, lui cachant qu’elle était enceinte de ce violeur. Elle avait été son épouse et, pourtant, elle était devenue mère sans qu’il le sache. Lui qui l’avait aimée, il aurait tout de même eu le droit de savoir, ou au moins de choisir d’assumer ou pas ce bébé !
Aujourd’hui, était-il encore capable de faire face ?
Il se mit en route et décida de ne pas laisser sa colère se rallumer. Hope n’était qu’une enfant et on ne blâmait pas une enfant d’être l’enfant d’un viol ni d’avoir désuni un couple.
Finalement, il en arrivait à se demander si tout cela valait bien la peine. L’essentiel de l’histoire, c’est que Cassie ne lui avait pas fait confiance. Il devait en tirer les conséquences et, en toute conscience, choisir de prendre ou pas ses responsabilités.
Il allait les prendre, décida-t-il. Et, pour la première fois depuis longtemps, il se prit à espérer.
Arrivé au centre-ville, Van chercha longuement une place pour se garer près du centre commercial qui regroupait les épiceries fines et les commerces de luxe. On aurait dit que tout Honesty s’était donné rendez-vous là.
Dès qu’il franchit le seuil de chez Posh, le traiteur, il se sentit revivre rien qu’en humant les odeurs exquises qui montaient des plats proposés. Les émotions de ces dernières heures lui avaient fait oublier qu’il mourait de faim !
Il patienta devant le comptoir des pâtes, derrière trois autres personnes.
— Qu’est-ce que je peux vous proposer, monsieur ? s’enquit finalement une vendeuse.
— Je voudrais quelque chose qui plaise à une petite fille de quatre ans.
La jolie serveuse sembla un peu surprise.
— J’ai une amie qui vient juste d’arriver ici avec sa petite fille. Elles n’ont pas mangé, précisa Van.
Elle se pencha vers lui par-dessus le comptoir et chuchota sur le ton de la confidence :
— Normalement, je devrais vous engager à prendre ce qu’il y a de plus cher, mais je vous conseille les spaghettis. Les enfants adorent cela. Quand il vient ici, mon petit frère n’en a jamais assez !
— Parfait. Va pour les spaghettis. Pour trois.
— Très bien, monsieur. De la sauce ?
— Pour deux personnes. Végétarienne.
Cassie ne mangeait plus de viande depuis des années quand ils vivaient ensemble. Elle avait peut-être inculqué ce goût à sa petite fille.
Il observa avec quelle dextérité la jeune fille emballait sa commande dans les cartons. Les pâtes, la sauce bolognaise, la sauce végétarienne, un pain à l’ail qui sentait diablement bon. La vendeuse ajouta des crudités, des fruits au sirop et deux parts de tiramisu. Il prit au dernier moment une crème brûlée pour Cassie.
— Il suffira de réchauffer un peu les pâtes. Deux minutes d’ébullition et vous verrez... ce sera encore meilleur. Moi, j’ajoute de l’huile d’olive dans l’eau, lui confia-t-elle en se penchant vers lui comme tout à l’heure. Une merveille !
— Merci... Rita, dit-il après avoir lu son nom sur son badge.
— De rien, monsieur. J’espère que vos amies apprécieront.
De retour chez Léo, Van s’arrêta dans l’allée derrière la voiture de Cassie puis, des sacs plein les bras, se dirigea vers la porte d’entrée. En passant le porche, il effleura du doigt les montants pour vérifier si la peinture était sèche, et sonna.
Décidément, la nourriture de chez Posh libérait des effluves alléchants, songea-t-il avec le sourire. Il ne fréquentait pas souvent ce genre de traiteur, mais il fallait admettre qu’on y vendait de bien bonnes choses.
Il sonna de nouveau. Surpris de n’avoir pour toute réponse qu’un silence persistant, il recula et essaya de voir quelque chose à l’intérieur. Mais les volets ne laissaient rien filtrer de ce qui se passait dans la maison.
Cassie avait-elle changé d’avis ? Etait-elle en train de l’écarter de sa vie pour la deuxième fois ?
La porte s’ouvrit enfin. Cassie se tenait dans l’embrasure, visiblement partagée : la colère le disputait à l’embarras.
— Tu en as mis du temps avant de te décider à ouvrir la porte, constata-t-il en retenant un petit sourire.
Une expression de rancœur se peignit sur son visage et elle répondit :
— Tu peux entrer mais ne te fais pas d’illusions, dit-elle avec dureté. Cela ne veut rien dire sur nous.
Van faillit prendre mal ces propos. Mais à la tristesse qu’il lut dans les yeux de Cassie, il se sentit coupable de tous les maux qu’elle endurait.
— Tout ce que je veux, c’est que tu te sentes bien ici, Cassie. Où est... Hope ?
Il lui avait fallu trois petites secondes pour prononcer le nom de la petite, et il se maudit pour cette malheureuse hésitation.
— Et bien, nous y voilà ! déclara Cassie, à qui l’hésitation n’avait pas échappé. C’est exactement pour ça que je ne veux pas de toi ici. Tu es plein de bonne volonté et visiblement tu fais des efforts. Mais chaque fois que tu regarderas ma petite fille, c’est le violeur que tu verras. Ce sera toujours comme cela, affirma-t-elle en baissant la voix. Un jour viendra où tu te demanderas même pourquoi j’ai gardé ce bébé.
Elle s’empara des deux sacs, tandis que Van tenait la porte, de crainte qu’elle ne la referme.
— Je ne vous veux aucun mal, ni à toi ni à Hope, protesta-t-il en lui reprenant des mains le sac le plus lourd.
Quand elle l’entendit prononcer le nom de sa fille, elle se figea.
— Je ne fais pas exprès, poursuivit-il.
Alors, elle le bouscula avec le sac qu’elle tenait et, elle qu’il avait connue si douce, se mit à le pousser dehors de toutes ses forces.
— Peut-être. Mais c’est plus fort que toi et ce que tu ressens me blesse encore plus que tout ce que l’autre m’a fait subir !
Elle n’aurait pas pu lui faire plus de mal. Il resta muet sous le coup et dut se ressaisir avant de recouvrer la parole.
— Ne redis jamais cela ! articula-t-il difficilement. Ne me compare pas à ce monstre.
Il tourna les talons mais Cassie le rattrapa.
— Je te demande pardon, dit-elle. C’est sorti tout seul. Ce n’était pas ce que je voulais dire...
Il voulut bien la croire, à la vue de ses yeux pleins de larmes et de sa bouche tremblante.
— C’est bon. Il y a des choses dont ni toi ni moi ne pouvons parler pour l’instant.
Comment trouverait-il les mots pour lui dire que, après son départ, la vie s’était arrêtée pour lui, et qu’il avait été plongé dans une espèce d’état second ?
—J’ai été surpris de voir Hope. Quand on a été mari et femme, on n’imagine pas que..., dit-il en cherchant ses mots. Enfin, je n’ai jamais pensé que tu pourrais avoir un bébé sans que je le sache. Mais je sais que tout cela n’est pas sa faute. Je veux qu’elle se sente à l’aise avec moi, et toi tu devrais faire en sorte que ce soit le cas. Il va tout de même bien falloir que quelqu’un s’occupe d’elle pendant que tu vas rendre visite à ton père. Ces derniers jours, il n’avait que moi pour toute famille. Et toi, tu as besoin de moi pour lui rappeler qui tu es.
Le silence qui suivit s’éternisa. Les excuses et les suppositions de Van planaient au-dessus d’eux.
— Pour lui rappeler qui je suis ? releva-t-elle enfin, s’agrippant au sac qui avait failli lui échapper des mains. Tu crois vraiment qu’il ne va pas me reconnaître ?
— Tu as parfaitement entendu ce que je viens de te dire, Cassie, confirma-t-il.
— Je n’avais pas compris qu’on en était là, dit-elle, désemparée. Je voudrais être sûre que personne ne lui parle de... Cela m’est égal s’il me déteste, mais je ne veux surtout pas qu’il lui fasse du mal.
La réaction de Van à l’égard de Hope ne pouvait que la conforter dans sa décision de cacher sa fille aux gens d’ici — même à son propre père.
— En plus, je ne veux pas risquer d’aggraver l’état de Léo en le mettant en colère.
— En colère ? Tu ne crois tout de même pas qu’il te déteste ?
— Il a toujours pensé que j’étais responsable de ce qui m’était arrivé. Quant à toi, ajouta-t-elle en le toisant d’un air de défi, j’aimais mieux quand tu ne cachais pas tes véritables sentiments.
— Léo était paniqué. Il l’est encore. Mais il ne te déteste pas.
Fallait-il qu’elle fasse confiance à Van pour protéger son père ? se demanda Cassie. Qu’elle aille main dans la main à l’hôpital avec le seul homme qu’elle aimait plus que Léo ?
— Son amour pour moi n’a pas résisté à l’épreuve de ce viol. Il m’en veut et je ne veux pas que Hope ait à en souffrir.
En prononçant ces mots, elle ne pouvait s’empêcher de penser aussi à la réaction de Van. Elle revoyait comment il l’avait rejetée autrefois, comment il lui avait tourné le dos, dans leur lit, comment il s’était écarté d’elle. Tous ces instants qu’elle ne pouvait oublier et qui la faisaient tant souffrir.
A présent, Van était à bout d’arguments. Quant à elle, tout ce qu’elle ajoutait ne faisait qu’exaspérer son impatience.
— Ton père ne va pas bien, c’est tout ce qui compte, maintenant.
— Je n’allais pas bien, moi, il y a cinq ans, s’exclama-t-elle, emportée par la rancœur, et il n’en a pas tenu compte !
Elle se ressaisit en passant la main sur son front.
— Je suis désolée. De te revoir et d’être ici, cela ravive en moi tant de souvenirs douloureux !
— N’empêche que je ne suis pas du tout d’accord avec ta manière de toujours résoudre nos problèmes en repoussant ceux qui t’aiment.
« Résoudre nos problèmes » ? disait-il. Comme s’il ne s’agissait que de simples « problèmes ». Van imaginait-il ce qu’il lui en avait coûté de s’arracher à Honesty ?
— Peu importe que tu sois d’accord ou pas, conclut-elle.
Elle n’avait pas l’intention d’être désagréable mais elle voulait lui signifier que, de toute façon, il était trop tard pour changer les choses.
— Quand il est fatigué, reprit Van, Léo va moins bien. Pour ce qui est de Hope, je serai très content de la garder lorsque tu devras t’absenter, mais il faudra tout de même qu’elle vienne avec nous voir ton père.
— S’il ne me reconnaît pas, la présence de Hope ne pose pas de problème.
Cassie n’aimait pas du tout l’idée d’accepter l’aide de Van. Depuis qu’ils s’étaient retrouvés, elle avait la désagréable impression d’être tombée sous sa coupe. D’un autre côté, elle était bien tentée de s’en remettre à lui, comme autrefois.
— Hope ne te connaît pas et je n’aime pas la confier à d’autres personnes, dit-elle pourtant.
— Je ne suis pas n’importe qui.
— Tu n’es pas de la famille.
Il la fusilla du regard.
— Si tu veux, je peux demander à ma sœur de venir te relayer de temps en temps à l’hôpital.
— Beth... Encore un être cher dont j’ai dû me séparer et qui m’a manqué !
— Tu aurais bien pu rester en contact avec elle.
— Explique-moi comment ! Il aurait fallu que je la mette dans le secret, pour Hope.
— C’est vrai, admit-il en s’emparant du deuxième sac de nourriture. Le dîner va être complètement froid.
— Maman, j’ai faim, s’écria Hope qui apparut soudain à la porte de la cuisine. Je veux manger.
— J’arrive, chérie. Va t’installer. Je vais juste passer un coup de fil à l’hôpital pour savoir si mon père est encore réveillé.
Hope alla s’asseoir en attendant sa mère.
A son retour, Cassie vit que l’eau qu’elle avait mise dans une casserole ne chauffait pas et que le gaz était éteint. Elle vérifia le bouton et vit qu’il était en position fermée.
— C’est moi qui l’ai fermé, avoua Hope.
C’était la même cuisinière que chez elles et la petite fille n’avait qu’une hâte, c’était d’être grande. Mais tout de même, il fallait prendre garde aux queues des casseroles.
— Je t’ai déjà demandé de ne pas toucher à cela quand tu es toute seule.
— Mais je ne me suis pas fait mal.
— Hope...
— Pardon, maman.
— Est-ce que tu aimes aider à faire la cuisine, Hope ? demanda Van en commençant à sortir les cartons des sacs.
Il n’y avait plus trace du moindre ressentiment dans sa voix et Hope jugea qu’il avait l’air très gentil.
— On allait faire du porridge, dit-elle en montrant la boîte de flocons de maïs sur le comptoir.
— Grâce à moi, tu as échappé au pire, s’exclama-t-il en faisant la grimace.
— Maman aime bien le porridge, rétorqua-t-elle en descendant de sa chaise pour se rapprocher de lui.
— Et toi, pas trop ?
Elle était tout près de lui. Il n’osa pas regarder son joli petit visage en lui parlant.
— Bof ! ça m’est égal ! répondit-elle en masquant son petit mensonge d’un sourire affectueux à sa maman.
— Eh bien, je suis sûr que tu vas préférer mes pâtes, dit-il en posant le dernier emballage sur la table.
Et il la regarda enfin, lui adressant un large sourire. Un vrai. Un de ceux qui font chaud au cœur.
— Tu sais, monsieur Van, j’avais un petit peu peur de venir ici, avant. Mais tu as l’air gentil. J’aime bien ta figure, conclut-elle dans un grand éclat de rire.
Il rit aussi et, lentement, il avança la main pour déposer une caresse furtive sur la joue de Hope. L’espace d’une seconde. Puis, vite, il s’affaira.
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