les yeux de l-innoncence

Anna Adams · Chapitre 5 sur 16

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les yeux de l-innoncence

Chapitre 4

 

 

Les yeux fixés sur la poubelle, Van pliait le sac de chez Posh avec un soin maniaque pour ce qui n’était après tout qu’un bout de papier. Le soulagement qu’il avait lu dans les yeux de Cassie l’embarrassait au plus haut point.

Il fallait qu’elle aime sa fille plus qu’il n’avait imaginé pour croire qu’il pouvait oublier le passé si facilement. Mais alors, pourquoi avait-il la gorge serrée à ce point ?

— Monsieur Van, tu veux en faire quoi du sac ? demanda la petite. Tu veux le garder ?

Visiblement, elle sortait d’une douche et portait maintenant un petit pyjama rose à l’effigie de « Dora l’exploratrice ».

— Non, non..., répondit-il en le jetant dans la poubelle.

C’était ridicule ! Comment cette petite fille adorable pouvait-elle réveiller ces images infernales qui dormaient au fond de sa mémoire ?

Il se retourna. Cassie attendait, visiblement encore sur ses gardes.

— Qu’est-ce que tu nous as apporté ? demanda-t-elle en désignant les boîtes sur la table.

— Crudités, spaghettis, tiramisu et crème brûlée.

— Là, c’est les spaghettis, devina Hope qui flairait les cartons comme un chaton. Et regarde la salade, maman ! s’exclama-t-elle en montrant un paquet qui avait un côté transparent. Est-ce que tu me donnes tes coûtons ?

— Croûtons, corrigea Cassie machinalement. Les spaghettis, c’est son plat préféré.

Van sentait bien, à son air absent, que la banalité de ses propos cachait un avertissement qui lui était destiné. Elle couvait littéralement sa fille des yeux et il devait se rendre à l’évidence que, jamais, elle n’avait autrefois montré autant d’amour pour lui. Mais Hope le méritait bien. On voyait bien que Cassie mettrait ses dernières forces à protéger sa petite fille, y compris de lui, s’il le fallait. Comme s’il pouvait être capable de faire du mal à un enfant !

Cassie s’activait à disposer sur la table les assiettes et les saladiers qu’elle avait pris dans le buffet. Puis elle aida Hope à ouvrir les boîtes.

— Tu avais encore quelque chose à me dire ? demanda-t-elle brusquement, lui signifiant ainsi qu’il devait en finir au plus vite et partir sans tarder.

— C’est vrai. Je ne suis pas revenu seulement pour te parler de ton père.

— Il n’y a pourtant rien à dire en dehors de ce sujet, Van. Fais-toi une raison ! affirma-t-elle, sans lever les yeux de l’assiette de Hope qu’elle remplissait de salade.

— Je ne suis pas d’accord, répliqua-t-il, conscient de ne pas pouvoir argumenter plus précisément en présence de l’enfant.

Cassie le regarda sans mot dire. Puis elle entreprit d’ouvrir l’autre boîte et de servir la petite. Mais il avança la main pour arrêter son geste.

— Laisse-moi ! Qu’est-ce que tu veux ? dit-elle en repoussant la main de Van.

— Simplement réchauffer les spaghettis.

— C’est bon ! déclara-t-elle en haussant les épaules. Je vais téléphoner à l’hôpital et, pendant ce temps, commence à manger ta salade, ma chérie.

— Chouette !

— Tu veux bien rester avec M. Van et lui faire la conversation ?

— Bien sûr ! répondit la petite en dévorant de baisers la main de sa maman qui versait la vinaigrette sur la salade disposée dans son assiette.

— Je vais téléphoner dans le bureau de papa, prévint-elle en sortant de la cuisine.

Ainsi, il était en tête à tête avec la fillette. Il n’avait jamais eu l’occasion de parler à des enfants, sinon à son neveu qui avait au moins huit ans de plus que Hope, et cela ne lui avait pas laissé un souvenir exceptionnel.

— C’était la première fois que tu prenais l’avion, demanda-t-il en battant l’air de ses bras écartés.

— Oui, et ça me faisait drôle dans les oreilles, répondit-elle en secouant la tête.

— A moi aussi, ça me le fait, affirma-t-il en repoussant les mèches de cheveux de la petite qui trempaient dans son assiette.

Puis il alla vers la gazinière pour rallumer le feu sous la casserole d’eau.

— Est-ce que ta maman t’autorise à manger du chewing-gum ?

— J’adore ! Tu en as ?

— Oui. Si ta maman veut bien, je t’en donnerai pour le retour en avion. Cela empêche d’avoir mal aux oreilles.

— Pourquoi ?

— Je crois bien que, quand tu mastiques, ça ouvre des petits orifices dans les oreilles. Ou quelque chose comme ça, ajouta-t-il, bien embêté d’être mis en échec par une si petite fille.

— Ma maman m’a dit de bâiller. Mais je n’y arrive pas toujours. Même qu’une fois ça m’a fait baver !

Van ne put s’empêcher de rire. La petite était vraiment trop drôle !

— Cela m’est aussi arrivé. Essaie le chewing-gum la prochaine fois.

— Oui. Quand on va rentrer, parce que, tu sais, je vais à l’école.

— Au jardin d’enfants, tu veux dire.

Elle gloussa en enfournant dans sa petite bouche une fourchette généreusement garnie de salade.

— J’ai quel âge à ton avis ? demanda-t-elle en triant les crudités au bord de son assiette. Je ne suis pas encore une grande fille.

— Moi je trouve que si !

Il est vrai qu’elle avait l’air grande pour son âge, mais, pour Van, elle paraissait si fragile qu’il ne savait comment s’y prendre avec elle. Heureusement, l’eau qui bouillait dans la casserole et les pâtes qu’il fallait faire réchauffer lui offrirent une heureuse diversion.

— Dans deux secondes, ce sera prêt !

— La sauce est froide aussi, constata la petite qui venait d’y tremper son doigt.

— On va la réchauffer au micro-ondes, proposa-t-il en jetant un coup d’œil inquiet vers la porte.

Si jamais Cassie avait surpris sa fille en train de chipoter la nourriture et de mettre le doigt dans le plat, elle n’aurait sûrement pas apprécié.

— Ne dis pas à maman que j’y ai touché. Avec elle, il faut tout le temps que je me lave les mains.

— Ah ! les mamans !

— Qu’est-ce qu’elles ont les mamans ? interrogea Cassie qui venait d’entrer dans la cuisine sans faire de bruit.

— Elles ne sont jamais contentes, répondit-il du tac au tac.

Hope pouffa de rire, la main sur la bouche.

Elle avait beau être une adorable petite fille, et une certaine connivence pouvait bien s’être établie entre eux deux, il y avait encore de la marge pour que Van se voie en père de substitution pour la petite.

— Comment va Léo ?

— Il dort. D’après les infirmières, il a tant de mal à se reposer la nuit, qu’il vaut mieux le laisser seul jusqu’à demain matin. Veux-tu me dire exactement ce qui lui est arrivé ?

Certes, il voulait bien le lui dire. Il répondrait à toutes ses questions, trop heureux d’entendre cette voix si chaleureuse qui lui rappelait la douceur du passé.

Il allait lui répondre quand elle lui coupa la parole.

— Plus tard, dit-elle en caressant les cheveux de Hope.

Le silence qui s’installa entre eux était si lourd que Van retenait sa respiration.

Ce fut Hope qui le rompit.

—J’ai pris une douche, annonça-t-elle en tirant sur le bas de son pyjama. Il y avait une drôle d’odeur, ajouta-t-elle en reniflant. Dans la cuisine aussi. Chez nous ça sent comment, maman ?

— On brûle souvent des bougies à la cannelle, répondit Cassie en servant une portion de pâtes à sa fille. Mais on utilise aussi quelquefois de l’eau de Javel, reconnut-elle en regardant Van.

A ce coup d’œil, Van sut qu’elle avait compris dans quel état il avait trouvé la maison. Il se félicita qu’elle n’ait pas vu la saleté dans laquelle son père avait vécu.

Il passa derrière elle pour servir de la sauce à Hope.

— Maintenant, mange ma chérie, dit-elle en saupoudrant ses pâtes de parmesan. On a dépassé l’heure d’aller se coucher.

— Est-ce que demain je verrai mon grand-père ?

— Je ne suis pas sûre, répondit-elle après avoir consulté Van du regard.

Non, Léo ne lui semblait pas encore prêt à affronter le choc de la rencontre avec Hope, comprit Cassie. D’un autre côté, il ne faisait aucun doute pour Van que Cassie devait rester à Honesty jusqu’à ce que son père aille bien. Et là, compte tenu des craintes qu’elle avait pour Hope, c’était peut-être trop demander.

N’essayait-il pas tout simplement de faire revivre le passé avec la femme qu’elle était autrefois et qui n’existait plus aujourd’hui ? Il avait la nostalgie d’une vie qu’elle-même s’efforçait d’oublier...

Hope commença à dodeliner de la tête, emportée par le sommeil, avant même d’avoir fini son dessert. Et Cassie n’eut que le temps de retirer l’assiette de tiramisu, avant qu’elle ne pique du nez dans la crème.

— Monte-la dans son lit pendant que je fais la vaisselle et que je range les restes au frigo, conseilla Van.

Cassie n’avait qu’une envie : l’envoyer sur les roses et le mettre dehors. Elle détestait avoir besoin d’aide. Si Van cherchait encore à renouer, il allait en être pour ses frais. Se remettre avec lui ne lui effleurait même pas l’esprit. Une autre femme qu’elle se serait peut-être laissé tenter. Pas elle. D’ailleurs, quand on lui parlait de son mariage, elle avait désormais l’impression qu’il ne s’agissait pas du sien. Tout ce passé lui était devenu comme étranger.

— Tu n’as pas besoin de ranger. Va prendre ton café dans le salon, dit-elle, sachant que la pièce était impeccable. Nous pourrons discuter quand je redescendrai.

Il acquiesça d’un signe de tête, mais, de l’étage, elle entendit les assiettes qui s’entrechoquaient dans l’évier.

Elle aida Hope à se brosser les dents, puis elle la mit au lit. Comme sa fille était attendrissante ! songea-t-elle en contemplant les boucles brunes et soyeuses étalées sur la belle taie d’oreiller brodée par sa mère... Alors, elle essaya de croire qu’elles étaient de retour dans la maison de son enfance. La maison du bonheur. En vain.

Quand elle redescendit après avoir laissé la porte entrebâillée, Van l’attendait au pied de l’escalier, une tasse de café dans chaque main.

Dès la première gorgée, elle sut qu’il n’avait rien oublié d’elle. Même pas ses goûts. Un sucre et beaucoup de crème.

— On dirait que le temps ne s’est pas écoulé, ici, fit-elle remarquer.

— Pourtant, moi, j’ai compté les jours.

Embarrassée par l’allusion, elle fit mine de ne pas avoir entendu et se dirigea vers le canapé. En s’asseyant, elle sentit quelque chose de volumineux sous elle et eut la surprise d’extirper de dessous le coussin un paquet de chaussettes. Propres, Dieu merci !

— Voilà où il en est. Il marche sur la tête, soupira Van.

— Après notre discussion d’hier soir, je me suis renseignée sur la maladie d’Alzheimer. Il semble que ces actes incompréhensibles pour l’entourage rassurent les malades. Tout de même, je ne reconnais pas mon père, dit-elle en soulevant une chaussette.

— C’est Lang Baxter, son médecin. D’après lui, ton père n’aurait pas la maladie d’Alzheimer. Son comportement aurait d’autres origines : malnutrition, dépression ou même démence.

— Peu importe le nom qu’on plaque sur sa souffrance ! Son état a l’air de te préoccuper, dit-elle en scrutant Van.

Elle le guettait, cherchant à retrouver l’homme qu’elle avait connu. Avant le viol, elle savait lui parler, il était son époux. Ne l’avait-elle pas trop aimé pour qu’il puisse, maintenant, devenir son ami ?

— Et toi ? Qu’en penses-tu ?

— Je ne sais pas, répondit-elle.

En tout cas, elle était sûre d’une chose : elle se sentait mieux à Honesty quand Hope était en sécurité dans son lit.

Elle posa son café sur la table à côté du canapé, puis poursuivit sa réflexion à voix haute.

— J’avais vraiment besoin de lui après ce qui m’était arrivé, mais je suis partie pour assumer seule ce viol, expliqua-t-elle. A mes yeux, c’était la seule façon possible d’apprendre à aimer Hope.

— Et de moi ? Tu n’avais pas besoin de moi ?

— Je ne regrette pas l’amour que j’ai eu pour toi. Seulement, c’est fini, maintenant.

— Moi aussi, j’ai cru que c’était fini. Jusqu’au moment où j’ai trouvé ton père sur le pont, dit-il en tirant son fauteuil devant le canapé, face à Cassie.

— Qu’est-ce que ça a changé ?

— Nous formions une famille, Léo, toi et moi. Nous avons renoncé trop vite.

— Ta famille, c’est ta sœur, Beth, et son fils, Eli. Hope et moi, c’est une autre famille et je trouverai le moyen d’y inclure mon père. Mais pour toi et moi, Van, c’est trop tard.

Quand elle vit les yeux de Van s’embuer de larmes — ces yeux verts qu’elle aimait tant —, Cassie eut soudain l’impression que son cœur allait gagner. Mais elle se ressaisit. Elle allait réussir à masquer ses sentiments cette fois encore.

— Van ! Ne m’oblige pas à être désagréable. Je n’ai pas imaginé une seule seconde revenir avec toi.

— Moi non plus ! N’empêche que je ne me fais toujours pas à l’idée de ne plus jamais vivre à tes côtés.

— Tu n’as pas le choix. C’est ma volonté.

Mais surtout il y avait Hope, songea-t-elle. Comment expliquer ? Il était temps de changer de sujet.

— Je t’en prie, parle-moi de papa, dit-elle d’un ton suffisamment détaché pour donner le change.

— D’accord, parlons de ton père, dit Van en fuyant son regard. Il ne sait plus où il en est. Il a perdu la notion du temps. Parfois, il croit que ta mère est en vie. D’autres fois, il sait qu’elle est morte.

— Et qu’est-ce qu’il dit de moi ?

— Pas grand-chose. Je ne sais pas trop comment il va réagir en te voyant, Cass.

Encore ce diminutif! Ce n’était sans doute qu’une façon comme une autre de s’adresser à elle, admit-elle malgré tout. Rien de plus.

— Il sait que nous sommes divorcés.

— A cause de lui! Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ? Est-ce que je devais risquer de...

Elle se tut. Passa la main dans ses cheveux.

— Il faut que j’arrête de me croire persécutée... Et toi ? poursuivit-elle. Qu’est-ce que tu penses ? Qu’il ne peut plus vivre seul chez lui ?

— Je ne suis pas médecin, répondit Van. Je l’ai vu cet après-midi. Il était moins confus mais on ne peut pas dire qu’il allait mieux. Il s’était mis dans la tête que le personnel de l’hôpital essayait de lui voler ses clés pour cambrioler sa maison. Franchement, je ne vois pas comment il pourrait s’en sortir tout seul pour l’instant.

Cassie était atterrée. Son père. Lui qui était la fierté et la dignité mêmes !

— Il n’y peut rien, reprit Van.

— Je sais. Il était un bon père, avant. Le viol l’a changé. Et, d’ailleurs, je ne dis pas que je ne m’occuperai pas de lui. Simplement, je veux tenir Hope à l’écart. La seule solution pour moi, c’est d’emmener Léo avec moi à Washington.

— Il ne voudra pas partir d’ici. Imagine ce que cela serait pour lui ? Plus de repères. Plus d’amis.

— Et moi ? Il m’aurait, moi, répliqua-t-elle. Cela dit, je comprends ton point de vue. Mais je dois penser avant tout à Hope.

— Elle pourrait être heureuse, ici. Allez ! Donnons-nous encore une chance. Les gens sont peut-être curieux, mais ils ne sont pas méchants. La preuve : quand je suis arrivé ici pour voir l’état des lieux, j’ai trouvé Trey Lockwood en train de réparer le porche. Ici, les gens sont tes amis. Tu es chez toi à Honesty.

J’étais chez moi.

— Qu’est-ce que tu fais à Washington, Cass ? Je ne sais rien de ta vie depuis que tu es partie.

— Je dirige un foyer pour femmes battues avec deux amies. Un foyer privé.

— Privé ? releva-t-il avec surprise. Je croyais que c’était toujours des établissements publics.

— La plupart du temps. Mais, en tant qu’entreprise privée, nous sommes moins tributaires de l’Etat et plus à même d’aider les femmes qui ont besoin de nous.

— Cela ne te bouleverse pas de voir toutes ces femmes dans la même situation dramatique que toi autrefois ?

— Si, justement ! Je veux les aider. Les voir en sécurité, cela me...

Elle ne finit pas sa phrase. Jamais elle n’avouerait à Van qu’elle continuait de trembler quand elle pensait au viol. Alors, elle ne pouvait pas non plus lui expliquer que son job la rassurait.

— Je suis installée là-bas depuis cinq ans, poursuivit-elle. Ma vie est à Washington. Pourquoi la quitterais-je ?

Van voulut saisir sa tasse mais la fit basculer. En essayant de la rattraper, Cassie fut aspergée de café à son tour.

— Excuse-moi ! Tu t’es brûlée ?

— Le café est tiède.

Van se précipita dans la cuisine pour aller chercher un torchon tandis que Cassie débarrassait.

Quand ils se croisèrent dans le hall, ils ne se parlèrent pas mais elle ressentit le magnétisme mystérieux qui l’attirait inexorablement vers lui et, en arrivant dans la cuisine, elle dut s’appuyer contre le comptoir pour résister à cette attirance. Van était un peu plus maigre qu’avant, des mèches argentées se glissaient maintenant dans la masse de ses cheveux blonds, mais il lui apparaissait toujours aussi grand, aussi rassurant, aussi séduisant. Oui, elle le désirait. Mais elle ne voulait pas céder à cette attirance. C’était trop de souffrance.

— Quelque chose ne va pas ? demanda-t-il, inquiet de son air absent.

Cette sollicitude la toucha et elle le regarda, affichant pour lui son sourire le plus charmant, celui dont 0n ne savait s’il était sincère ou simplement de circonstance.

— Est-ce que cela t’ennuierait de demander à Beth si elle pourrait garder Hope demain, pendant que j’irai voir papa ?

Il acquiesça d’un signe de tête.

— Les visites commencent à 8 heures, le matin. A quelle heure veux-tu que je vienne te chercher ?

Elle frissonna. Elle se sentait si vulnérable.

— Va pour 8 heures.

Van s’en alla sans ajouter un mot, laissant derrière lui planer son chagrin. Cassie resta de marbre.

Un an auparavant, quand leur maison avait brûlé, Van avait hébergé sa sœur et son petit garçon en attendant la fin des travaux de reconstruction. C’était également lui qui avait présenté à Beth son futur mari, Aidan Nikolas, qui habitait provisoirement chez lui à cette époque.

Aidan avait transplanté les bureaux de l’entreprise Nikolas dans un petit bâtiment en contrebas de la colline où se situait la maison de Beth et ils s’étaient mariés après le jour de l’an.

Fidèle à sa réputation d’extrême serviabilité à l’égard de tout le monde, Van s’occupait de sa petite sœur. Et cela ne lui plaisait guère de devoir, ce soir, inverser les rôles et quémander un conseil auprès d’elle.

Livré à ses pensées moroses, il remontait, frigorifié par ce vif début d’hiver, l’allée gravillonnée qui menait à la porte d’entrée.

Il sonna mais personne ne répondit. Il sonna de nouveau. En vain. Alors, il sortit son téléphone et composa le numéro de Beth.

— Salut, Van. Que se passe-t-il ?

— Tu es où ?

— Je suis en train de regarder Eli faire son entraînement au hockey. Et toi ?

— Je suis devant ta porte. Quand rentres-tu ?

— Tu as besoin de moi ? J’arrive tout de suite. Ou plutôt, non. Si on a Aidan et Eli dans les pattes, on ne pourra pas parler. Ils rentreront tous seuls après l’entraînement ; toi, viens me retrouver à la patinoire, pour prendre un café.

— Je te ramènerai chez toi plus tard.

— Je rentrerai bien à pied. Il faut que je marche, fit-elle remarquer. A tout à l’heure à la patinoire.

Sa sœur était vraiment une chic fille, songea-t-il avec mauvaise conscience. Il ne l’appréciait pas toujours comme elle le méritait. Pourtant, elle l’avait toujours soutenu — notamment après le départ de Cassie, quand elle sentait mieux que lui combien il tenait encore à sa femme sans vouloir se l’avouer.

Quelques minutes plus tard, il garait sa voiture. De l’autre côté de la patinoire, il aperçut Aidan, Beth et Eli qui se disaient au revoir près du 4x4 familial. Aidan la serrait dans ses bras. Elle serra affectueusement le bras de son fils avant qu’il ne s’éloigne et Aidan se détacha d’elle en riant.

Van observait la scène, bouleversé par ce spectacle d’une vraie famille. Il vit encore Eli faire le clown en sautant sur le siège du 4x4, puis Beth et Aidan s’étreindre une dernière fois avant de se séparer.

Alors, il leva les yeux vers la voûte étoilée, comme pour y chercher réconfort et consolation. La nuit glacée de décembre était noire, juste balafrée par les fumées de la ville. Le parfum familier des forêts de résineux envahissait l’air.

Il aurait pu aller travailler ailleurs, refaire sa vie loin de sa Virginie natale et des souvenirs qui le maintenaient dans le passé, mais il n’avait pas voulu, attaché qu’il était à son monde.

Il contourna la clôture qui séparait le terrain de jeux de la patinoire et retrouva Beth près du stand de rafraîchissements.

— Je meurs de faim, s’exclama-t-elle en lui sautant au cou. Je crois que je vais prendre un hot dog et un café.

— Tu ne veux pas aller patiner ?

Elle ne répondit pas mais ses yeux pétillaient de malice et la façon qu’elle eut de passer la main sur son ventre en dit plus que les mots.

— Beth, tu es enceinte ! s’écria-t-il.

— Ne dis rien à personne, d’accord ? supplia-t-elle.

— A qui veux-tu que j’en parle ?

— Tu sais... les petites villes..., dit-elle en faisant le geste d’enfermer dans ses deux mains réunies la ville entière et ses habitants.

Puis elle lui adressa un sourire radieux et lui expliqua pourquoi il ne fallait pas ébruiter son bonheur.

— Nous ne l’avons encore dit à personne. C’est tout récent et ça ne se manifeste encore que par des nausées.

— Tu verras ! Cette fois-ci, ce ne sera pas pareil, affirma-t-il, faisant allusion aux temps difficiles où, lycéenne et mal mariée, elle était enceinte d’Eli. Tu as un mari qui t’aime. Je suis heureux pour toi, petite sœur.

— C’est vrai que tu as l’air plus gai qu’en arrivant.

Sans plus de façons, elle le tira par la manche et le conduisit vers la buvette.

— Va t’occuper des commandes pendant que je cherche une table. Quand je me serai un peu restaurée, tu pourras me raconter ce qui te tracasse.

C’était bien la première fois de sa vie qu’il obéissait ainsi aux ordres de sa sœur. Mais voilà ! Elle, au moins, avait un projet... et pas n’importe lequel : un enfant ! Alors que lui, il ne savait même pas de quoi demain serait fait...

Il commanda des hot dogs et du café. Il n’avait pas pu avaler grand-chose, en compagnie de Cassie et Hope. Il apporta le tout sur la table où Beth l’attendait.

— Voilà ! Mais tu crois vraiment que tu vas pouvoir tout manger ?

— Bien sûr ! Et méfie-toi ! Je pourrais bien manger ta part aussi, s’exclama-t-elle en mordant à pleines dents dans le pain et la saucisse qu’elle venait de dégager du papier tout enduit de moutarde.

Elle soupira d’aise dès la première bouchée.

— Cassie est rentrée.

— Ah..., fit-elle en se redressant sur son siège.

— Son père a besoin d’elle, ajouta-t-il, un peu surpris de n’avoir pas provoqué l’enthousiasme chez Beth.

N’avait-elle pas toujours considéré Cassie comme sa propre sœur ? N’avait-elle pas été inconsolable lorsqu’elle était partie ? Et maintenant elle ne réagissait pas plus que s’il lui avait annoncé le retour d’une inconnue.

— Tu n’es pas contente qu’elle soit revenue ?

— Arrête ! Tu veux me fâcher ? protesta-t-elle en continuant à manger son hot dog à pleines dents. C’est juste que je suis un peu surprise. En partant, elle n’a pas laissé en plan que toi et Léo. Nous l’avons tous perdue. A cause de son père, soit dit en passant.

— Et par ma faute ?

— Je n’ai jamais compris son attitude. Moi, à sa place, je me serais tournée vers mon homme. Au lieu de quoi, elle nous a tous fuis. Je ne sais pas du tout ce qui s’est passé dans sa tête.

— Moi non plus. Il aurait au moins fallu qu’elle me tende la main, pour que je puisse comprendre son désarroi.

— D’autant que je ne t’ai jamais entendu dire le moindre mal d’elle.

— Comment accabler une femme qui a subi une telle horreur !..., déclara-t-il en sirotant son café brûlant. N’empêche que je ne comprends pas pourquoi notre mariage n’a pas résisté.

— Moi, j’avais toujours cru que vous étiez indestructibles.

— Seulement, Cassie, elle, n’a pas voulu y croire.

— Tu le lui as dit ? demanda-t-elle.

Ils furent interrompus par l’explosion d’un pétard suivie des éclats de rire d’un groupe d’ados qui s’égaillait au bord de la patinoire.

— L’année dernière encore, j’aurais parié qu’Eli était dans le coup, constata Beth sur le ton de la plaisanterie.

— Mais maintenant c’est un charmant garçon, qui a un bon père et bientôt un petit frère ou une petite sœur.

— Espérons qu’il ne soit pas déçu de ne pas rester enfant unique, soupira-t-elle.

— Il va adorer le bébé. Et puis il y aura toujours le « docteur Maria » pour faire passer la pilule, dit-il en lui prenant la main pour la rassurer.

— C’est vrai. D’ailleurs, tu devrais, toi aussi, la consulter.

Elle est jeune, mais c’est une très bonne psychologue. Je ne suis pas sûre que ce soit bien bon pour toi de te raccrocher comme cela à un mariage brisé depuis cinq ans.

— Ne te torture pas l’esprit pour moi, Beth.

— Admets tout de même que tu aurais dû refaire ta vie.

— D’accord. Mais ce n’est pas pour entendre tes conseils que je suis venu ici. En fait, j’ai une faveur à te demander.

Elle lui tapota affectueusement l’épaule en se penchant vers lui.

— Puisque tu boudes ton hot dog, je le mange, dit-elle en s’emparant du pain. Tu es à cran. Viens donc dîner à la maison. J’ai préparé une salade de tomates et de concombre, le rôti est dans le four et je vais ouvrir un bocal de haricots du jardin. Je t’invite !

— Je n’arrive pas à croire qu’il te restera encore assez d’appétit après avoir avalé ces « en-cas » !

— Je ne vais peut-être pas finir celui-là, reconnut-elle en le savourant, les yeux clos de plaisir. Dis, il faut que tu m’expliques quelque chose. Tu as l’air surpris de constater comme tu tiens encore à Cassie. Pourquoi ?

— Et toi ? Tu n’éprouves plus rien pour Campbell ?

Rien que d’entendre le nom de son premier mari, Beth frémit.

— Non ! Ce minable n’avait vraiment rien pour qu’on le regrette. En revanche, je suis sûre que je ne survivrais pas si je devais perdre Aidan. Van, nous savons tous que ce n’est pas toi qui as demandé le divorce, mais tu ne t’es pas vraiment battu non plus. Pourquoi ?

— Je crois que Cassie attendait que je lui montre que rien n’avait changé entre nous. Sauf que plus rien n’était comme avant — à part mon amour pour elle. Et le fait que j’étais toujours son mari. J’aurais dû la protéger, je sais, Beth ! J’aimais ma femme, seulement, quand je la regardais, je ne pouvais m’empêcher de voir ce monstre qui la...

— C’est bien pour cela que tu as besoin d’un « docteur Maria »..., dit-elle en lui prenant la main.

— Je ne plaisante pas, répliqua-t-il.

— Fais ce que tu penses être juste, reprit Beth. Mais, par pitié, si tu aimes encore Cassie, dis-le-lui ! Bats-toi pour la reconquérir !

— Elle a un enfant... Une petite fille de quatre ans, dit-il en buvant une gorgée de café.

Beth resta bouche bée, comme si elle avait du mal à donner du sens aux propos qu’elle venait d’entendre. Les larmes lui montèrent aux yeux.

— Elle a eu un enfant de toi sans te le dire ? Je ne peux pas y croire ! Non ! Pas Cassie !

— Si...

— Tu es sûr de son âge ? demanda Beth.

— C’est Cassie elle-même qui me l’a dit. Hope est née du viol. Cassie a pensé qu’elle ne pourrait pas vivre ici avec cette enfant.

— Si je pouvais, je tuerais le salaud qui lui a fait ça !

— C’est ce que j’aurais dû faire.

— La prison est un châtiment trop doux pour un tel monstre !

Le vent soufflait autour d’eux, portant les rires des patineurs. Van et Beth se regardèrent, surpris de l’intensité de la haine qui les habitait. Et Van reconnut au fond de son cœur que c’était surtout lui-même qu’il haïssait.

— Elle s’appelle Hope, alors ? reprit Beth en avalant la dernière bouchée de son hot dog. Elle est comment ?

— Adorable. Une vraie petite fille.

Comment dire ? Elle était plus que ça. Confiante... mignonne... heureuse de le voir... Elle ne lui avait pas tenu rigueur des réticences qu’il avait eues à son égard.

— Je me demande ce qu’une femme aurait pu faire d’autre, dans la même situation que Cassie.

Van ne voulait pas se poser la question. Il avait déjà souffert plus que sa part.

— Quelle importance ? Ecoute, Beth, moi, ce que je veux, c’est retrouver ma vie d’autrefois. Avec ma femme, ma maison, ma famille. Si on ne s’était pas quittés, on aurait pu avoir des enfants à nous. Léo ne serait pas cloué sur son lit d’hôpital. Cassie se sentirait bien. Elle serait heureuse. Elle se saurait aimée, conclut-il en se cachant le visage dans les mains.

Au bout d’un moment, Beth prit doucement ses mains dans les siennes.

— Est-ce que Cassie est allée voir son père ce soir ?

— Non. Je vais l’accompagner demain matin. J’ai peur qu’il ne la reconnaisse pas, alors, je ne veux pas la laisser seule.

— Elle est d’accord ?

— Arrête toutes ces questions ! Je suis venu te demander si tu voulais bien t’occuper de Hope pendant que nous irons voir Léo.

— Cassie est au courant ?

— Elle dit que c’est une bonne idée.

— Je comprends qu’une maman se fasse du souci à l’idée de montrer à son enfant un grand-père dans l’état où se trouve Léo.

— Evidemment, il faut protéger la petite. Elle ne sait rien de son origine.

— Je ne suis pas stupide, s’indigna Beth qui se cala dans son siège. Jamais je n’éventerai le secret au risque de la blesser.

— Eh bien, je ne suis pas si sûr de moi ! répliqua-t-il.

Les pétards continuaient d’exploser, ponctuant le crissement régulier des patins sur la glace. Des rires d’enfants fusaient.

— C’est une gentille petite, pleine de vie, poursuivit Van. Mais quand je la vois, je le revois lui. J’ai perdu Cassie pour la même raison : quand je voulais la toucher, je la voyais avec lui. Et elle a cru que je ne voulais plus d’elle.

— Tu ne lui as donc pas expliqué ce que tu ressentais ? La vérité ?

La vérité ? Où était-elle ? Il ne savait plus maintenant.

— Elle ne m’a jamais cru.

— Tu peux encore sauver tes relations avec Cassie. Ne serait-ce que l’amitié, le respect. Après tout, vous souffrez tous les deux et cela vous rapproche.

— Je ne sais pas. Excuse-moi, dit-il en se levant soudain. Je n’avais pas l’intention de déballer tout cela. Est-ce que je peux venir te chercher à 7 heures demain matin ?

— On part maintenant ?

— Oui. Je dois y aller.

Beth fit le tour de la table et serra fort son frère dans ses bras.

— Tu ne peux pas t’empêcher d’être un brave type. Je crois en toi.

— Je ne suis pas certain que cela suffise.

— Je parie que si, affirma-t-elle.

Et, débordant d’un amour maternel qui ne demandait qu’à s’épanouir, elle lui caressa la joue pour conforter la foi qu’elle avait en lui.

— Je crois qu’elle n’a pas l’intention de s’installer ici. Je ne sais vraiment pas quel avenir elle imagine pour...

— Il faudra peut-être que tu partes avec elle. Elle doit avoir un métier, et sa fille, des petits camarades. Toi, tu peux exercer ta profession n’importe où.

— Si tu savais... Figure-toi qu’elle dirige un foyer à Washington. Après ce qu’elle a vécu, elle conseille des femmes violées. Je n’aime pas du tout l’idée qu’elle revive quotidiennement ce drame.

— Elle a toujours voulu travailler dans le social. Peut-être que s’occuper d’autres femmes l’aide à surmonter sa propre souffrance.

— C’est exactement ce qu’elle prétend.

Même s’il ne partageait pas la conviction de Beth, Van lui savait gré de sa bienveillance si rassurante.

— Allons-y, Beth, je te ramène chez toi. Toujours d’accord pour 7 heures demain ?

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