L’étrange Défaite

Marc Bloch · Chapitre 9 sur 15

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L’étrange Défaite

II – Les résolutions de la conférence

Aussi longtemps qu’il ne s’agit que des relations entre pays industriels et pays agricoles riches, le problème est d’une impor-tance secondaire. Dans les deux séries de pays les populations ont déjà atteint un niveau de vie élevé, qui leur permet le plus souvent de jouir d’un régime alimentaire sensiblement supé-rieur au régime défini par les physiologistes comme le régime minimal. Mais il est clair que l’extension du système de mono-pole de l’industrie à l’agriculture aurait pour les pays agricoles pauvres des conséquences catastrophiques. Monopole signifie, en effet, restriction de la production et, par conséquent, dispari-tion de tout espoir en une économie d’abondance qui permet-trait d’améliorer les conditions d’existence de masses humaines les plus défavorisées. Le monde tendrait vers une économie sta-tique ou à développement extrêmement lent, supportable pour les pays industriels et les pays agricoles riches, mais qui perpé-tuerait la situation misérable des pays agricoles pauvres. Il est donc essentiel en examinant les résultats de la Conférence de Hot Springs, d’avoir toujours présent à l’esprit cette question : Est-ce que les solutions proposées tendent vers une économie de restriction ou vers une économie d’abondance ?

II – Les résolutions de la conférence

 

Les pays industriels, importateurs de denrées alimentaires, et les pays agricoles riches, exportateurs des mêmes denrées, se sont affrontés sur le problème des stocks régulateurs. Un accord unanime existait au sein de la conférence sur la nécessité de constituer pour les principaux produits agricoles des orga-nismes chargés d’en régulariser le marché et les prix. Personne ne désire revenir à l’anarchie caractéristique de l’entre-deux-guerres. Mais le désaccord a surgi au moment où il s’est agi de déterminer les attributions de ces organismes. Les pays impor-tateurs de produits agricoles ont accepté de leur donner les pouvoirs nécessaires pour empêcher les cours de s’effondrer à la suite d’une bonne récolte ou de s’élever verticalement en cas de

 

– 187 – mauvaise récolte, en un mot pour soustraire les cours aux in-fluences des variations atmosphériques. C’est le principe même sur lequel fonctionne en France l’Office du Blé. Théoriquement, cet Office n’a pas pour tâche de porter les cours à un niveau su-périeur à celui qui s’établirait par le libre jeu de l’offre et de la demande. Il a essentiellement pour objet de constituer des stocks au cours des bonnes années et de les garder jusqu’au moment où de mauvaises récoltes rendent la consommation supérieure à la production courante. Les stocks régulateurs ain-si constitués ne porteraient en rien préjudice aux intérêts des pays consommateurs, puisque le niveau moyen des prix reste-rait inchangé. Ils augmenteraient la sécurité des pays produc-teurs en les mettant à l’abri des fluctuations violentes. Les pays importateurs ont également donné leur accord en ce qui con-cerne l’intervention éventuelle des stocks régulateurs au mo-ment des crises. Il est tout à fait essentiel en effet lorsque, pour une raison ou pour une autre, une dépression économique s’amorce en un point quelconque du globe, d’en empêcher les effets de se propager. Si des organismes comme ceux envisagés ici sont en mesure de soutenir les cours des produits agricoles, pendant le temps nécessaire pour que les mesures prises contre la dépression produisent leur effet, le pouvoir d’achat des pays exportateurs de produits agricoles se trouvera maintenu, et la chute du niveau général des prix amortie.

Mais les pays exportateurs voulaient davantage. Ils vou-laient que les organismes qui géreront les stocks régulateurs aient également le pouvoir de procéder à des achats en temps normal, lorsque les cours des produits agricoles apparaîtront trop bas par rapport à ceux des produits industriels. Quel de-vrait être le rapport entre prix industriels et prix agricoles, c’est ce que personne n’a été capable de définir. Mais il est apparu que les producteurs agricoles considèrent le rapport qui existait avant la guerre comme leur étant trop défavorable. En outre, l’expérience des années d’avant-guerre ayant montré que pour faire monter les prix des produits agricoles, il fallait en limiter la

 

– 188 – production, les représentants des pays agricoles exportateurs ont insisté pour que des pouvoirs soient donnés aux nouveaux organismes agricoles, leur permettant de fixer des contingents de production ou d’exportation pour les différents pays.

Un dilemme s’est donc trouvé posé, qui consiste essentiel-lement en ceci : l’organisation de la production mondiale repré-sente incontestablement un régime économique supérieur à la liberté pure et simple lorsque la réglementation tend à une ex-pansion de la production. S’il s’agissait simplement de choisir entre la liberté pure et simple d’une part, et, d’autre part, un plan de production mondial tendant à l’accroissement de la production, la préférence devrait être accordée au plan. Mais, à Hot Springs, le choix était entre la liberté, mitigée de mesures destinées à apporter un certain ordre sur les marchés, et un sys-tème d’organisation à tendance restrictionniste. Le choix dans ces conditions ne saurait faire de doute. Il importe en premier lieu d’écarter le danger d’un système de monopoles agricoles qui compromettrait pour de longues années une expansion écono-mique mondiale.

Certes, toutes les résolutions proposées accordaient aux consommateurs une représentation dans les organismes char-gés de gérer les stocks régulateurs. Les pays producteurs ne ver-raient probablement aucune objection à ce que cette représenta-tion soit égale à la leur. Il nous est apparu cependant que la re-présentation des consommateurs serait absolument impuis-sante à empêcher les tendances restrictionnistes de triompher, et cela essentiellement pour la raison suivante : il n’y a à peu près aucun pays dans le monde qui n’ait en matière de restric-tions à la production une attitude ambivalente, aucun pays qui n’ait à défendre à la fois les intérêts de ses consommateurs et les intérêts de ses producteurs. Tel pays, par exemple, qui est im-portateur de certaines catégories de produits alimentaires est exportateur d’autres catégories. Ou bien, s’il importe tous les produits alimentaires dont il a besoin, il exporte d’autres mar-

 

– 189 – chandises, des matières premières notamment, dont le régime sera très vraisemblablement le même que celui des produits alimentaires. C’est dire qu’à l’intérieur de chaque pays, il existe un conflit d’intérêts entre consommateurs et producteurs. Or, si l’expérience économique des vingt dernières années est positive sur un point quelconque, c’est sur celui de la suprématie poli-tique des producteurs. Plus puissants, mieux organisés que les consommateurs, ils font presque toujours triompher leurs thèses. En un mot, il n’est nullement certain que les délégués des pays importateurs de denrées alimentaires dans les orga-nismes chargés de la gestion des stocks régulateurs, défendent avec énergie le point de vue des consommateurs. Soumis eux-mêmes à l’influence de certaines catégories de producteurs, il est plus que vraisemblable qu’ils seront amenés à traiter avec les représentants des pays producteurs de denrées alimentaires. Ils accorderont à ceux-ci des majorations de prix pour les produits alimentaires, en échange de majorations de prix pour les pro-duits dont eux-mêmes sont exportateurs.

Bien que la résolution finale concernant les stocks régula-teurs comporte des phrases à sens multiples, dans l’ensemble le danger d’une organisation agricole mondiale à tendances res-trictionnistes a été provisoirement écarté. C’est surtout grâce à l’action des Anglais que ce résultat a pu être obtenu.

Ce qui eût dû être l’objet essentiel de la Conférence, à sa-voir : « Comment donner aux pays agricoles pauvres le pouvoir d’achat dont ils ont besoin pour améliorer le régime alimentaire de leur population ? », cette question n’a été examinée que très superficiellement. La délégation française a proposé un plan comportant la modernisation de l’agriculture de ces pays, leur industrialisation, des migrations suffisantes pour réduire la pression démographique dans les régions les plus pauvres en ressources naturelles, des mesures pour mettre fin aux pra-tiques de monopole dans les pays industriels. Ces propositions ont été insérées dans les résolutions finales, mais à aucun mo-

 

– 190 – ment discutées à fond. On peut peut-être dire qu’elles sortaient du cadre de la Conférence de Hot Springs, et qu’il appartiendra à d’autres assemblées internationales de les discuter. Il reste vrai qu’elles constituent l’essentiel du problème à l’ordre du jour de cette première conférence.