Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé / accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger

Lettre III.

M. S -E à mademoiselle 'E .

M Turretin m'a une grande obligation de lui avoir donné votre connoissance. Je ne lui en ai pas une médiocre d'avoir servi de sujet à la belle lettre que je viens de recevoir. Je ne doute point qu'il ne vous ait trouvée avec les mêmes yeux que je vous ai vue: ces yeux, par qui je connoissois toujours la nouvelle conquête d'un amant, quand ils brilloient un peu plus que de coutume, et qui nous faisoient dire:

Telle n'est point la Cythérée[159], Quand d'un nouveau feu s'allumant,

Elle soit pompeuse et parée

Pour la conquête d'un amant;

Telle ne luit en sa carrière

Des mois l'inégale courrière;

Et telle dessus l'horizon,

L'Aurore au matin ne s'étale,

Quand les yeux même de Céphalo

En feroient la comparaison.

Vous êtes encore la même pour moi; et quand la nature, qui n'a jamais pardonné à personne, auroit épuisé son pouvoir à produire une petite altération aux traits de votre visage, mon imagination sera toujours pour vous cette gloire de Niquée, où vous savez qu'on ne changeoit point. Vous n'en avez pas affaire pour vos yeux et pour vos dents, j'en suis assuré. Le plus grand besoin que vous ayez, c'est de mon jugement, pour bien connoître les avantages de votre esprit, qui se perfectionne tous les jours. Vous êtes plus spirituelle que n'étoit la jeune et vive Ninon.

Telle n'étoit point Ninon,

Quand le gagneur[160] de batailles, Après l'expédition

Opposée aux funérailles,

Attendoit avec vous en conversation

Le mérite nouveau d'une autre impulsion.