Leurs Excellences

Brada · Chapitre 10 sur 36

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Leurs Excellences

Pauvre Théodore!

 

Le vicomte de Raffinay s'ennuyait prodigieusement. Il avait beau, grâce à un intérim prolongé, jouir, lui, simple deuxième secrétaire, de toutes les grandeurs de la position de chargé d'affaires, il s'ennuyait. Déjà plusieurs fois il avait pesé sérieusement s'il ne conviendrait pas de mettre la clef sur la porte et de laisser la boutique se tirer d'affaire toute seule. La simple pensée de laisser la «Légation» seule faisait frémir d'horreur l'excellent chancelier, qui craignait sans doute que la «Légation» ne fût prise de mélancolie. Raffinay avait déjà écrit trois magnifiques dépêches au sujet de la peste bovine qui s'était déclarée à X..., et son gouvernement se trouvait parfaitement informé sur ce sujet; il avait aussi médité une quatrième dépêche sur les relations du grand-duché de X... avec la France, mais il avait conclu de s'en tenir à l'intention; heureusement que la chancellerie était ornée de fauteuils fort confortables; on y dormait à ravir, on y jouissait du calme le plus favorable pour fumer poétiquement un nombre illimité de cigarettes. La cire rouge, d'ailleurs, est une source de loisirs très-innocents: aussi Raffinay s'exerçait à l'étude des grands cachets, et était arrivé à une perfection remarquable; il espérait devoir à cette spécialité un avancement rapide.

Un matin qu'il bâillait avec plus d'entrain que d'habitude,—il venait de passer une heure à la fenêtre dans l'espoir d'apercevoir quelque collègue errant qui serait venu partager sa solitude,—il fut tiré de sa torpeur par la perception très-distincte d'une voix féminine discutant avec le cerbère de la légation, et d'un frou-frou de jupes des plus harmonieux. Le chargé d'affaires sonna violemment, mais au même instant le frou-frou et la voix firent une invasion violente dans le sanctuaire de la diplomatie française à X...

—Monsieur, oh! monsieur!

Et l'aimable personne qui apparaissait d'une façon si inattendue tomba sur une chaise et se mit à sangloter.

Raffinay la regardait avec une sorte de terreur respectueuse: les larmes d'une femme avaient le don de le rendre parfaitement stupide; cependant il répondit au Monsieur si expressif par un Madame bien senti; puis, observant mieux l'extrême jeunesse de sa visiteuse: Mademoiselle.

—Non, non, madame, oh! monsieur!... seulement depuis quatre jours...

Et un nouveau déluge de larmes.

Quand on est nourri des mystérieuses traditions de la diplomatie, on sait que, pour arriver à se bien comprendre, rien n'égale une attitude conciliante; et comme Raffinay ne comprenait rien à la présence inopinée, mais agréable, de la dame inconnue, il répéta après elle et avec la même conviction:

—Seulement depuis quatre jours?...

Mais au lieu de la calmer comme il l'espérait par cette concession, elle parut saisie d'un nouveau paroxysme, et s'emparant des mains de Raffinay, sur lesquelles elle courbait sa jolie tête, elle se mit à répéter presque avec des cris:

—Vous me le rendrez, monsieur, n'est-ce pas, vous me le rendrez?... Ah! Théodore!...

Puis, comme suffoquée par le même souvenir:

—Depuis quatre jours, quatre jours, ah! mon Dieu!...

Raffinay sentit la nécessité d'éclaircir la situation, qui devenait ridicule; il fit rasseoir la belle éplorée, car elle était positivement très-jolie et mise comme un ange qu'aurait habillé le bon faiseur; puis, prenant son attitude la plus officielle, il se mit en devoir de l'interroger:

—Pardon, madame, mais je n'ai pas parfaitement compris la situation. A quoi dois-je l'honneur de votre présence ici?

—Mais on l'a arrêté, monsieur, oui, les monstres l'ont arrêté! Et elle se leva comme prête à saisir à la gorge les monstres évoqués; le visage impassible du jeune secrétaire la fit retomber anéantie à sa place.

—Maintenant, madame, je continue et vous prie de me dire qui a été arrêté?

—Mais lui, mais Théodore, mon mari; ah! mon cher mari!

—Ainsi, madame, votre mari a été arrêté; à cela, il y a certainement une raison.

Raffinay arriva peu à peu à la faire s'expliquer; elle le fit avec une éloquence, une fougue, une abondance de paroles qui lui plurent singulièrement, car elles le transportaient bien loin des us et coutumes de X...

—Oui, monsieur, ils l'ont arrêté, un ange... notre voyage de noces. Ah! si ma pauvre maman savait... lui, lui... des faux billets; ah! ce changeur à Strasbourg! ce voleur! ce tigre! Lui, monsieur, c'est un homme qui lui a donné les billets. Est-ce que nous connaissons les billets de ce vilain pays? Et il en avait pris pour quatre mille francs. En pleine gare, oui, monsieur, en pleine gare, on a emmené mon mari, mon cher Théodore. Je suis sûre qu'ils l'ont jeté dans un cachot. Est-ce que vous croyez qu'ils vont le fusiller? Ah! ah! ah! ah! je me tuerai. C'est Théodore qui m'a dit de venir ici, car il a montré un sang-froid... Ah! mon Théodore... et seulement depuis quatre jours... rendez-le-moi, mon mari... oh! je vous aimerai tant!...

Cette péroraison parut douce au jeune diplomate. Il garda pendant quelques secondes un silence olympien; elle le regardait la lèvre émue, l'œil brillant, oppressée par sa vive émotion, tout son être suspendu à la réponse qu'elle attendait.

—Vraiment charmante, pensa-t-il; comme elle vous a une drôle de petite mine! Il prit une feuille de son grand papier officiel, caressa sa moustache de la main gauche, de la droite sa plume, puis, de sa voix la plus mesurée: Le nom de M. votre mari, madame?

—Théodore Jacob...

Le lorgnon du vicomte de Raffinay tomba avec un petit bruit sec sur la table, et il regarda madame Jacob avec un sourire aimable.

—D'après ce que j'ai cru comprendre, marié depuis quatre jours?

Elle fit un signe affirmatif.

—Cette catastrophe me semble évidemment désolante.

—Ah! monsieur, je le connais, il va mourir dans cette prison,—et bien naïvement,—séparé de moi.

—Je le conçois parfaitement.

Comme la jeune femme était encore très-petite fille, elle se crut forcée d'ajouter, tout en baissant les yeux:

—C'est qu'il m'aime beaucoup!

Une seconde fois, le monocle, qui avait repris sa place, retomba sur la table, et le vicomte de Raffinay prononça, avec un sourire qui sembla impitoyable à madame Jacob:

—Le cas est très-grave!

—Très-grave, ah! ah! ah!... Elle hésita un instant entre une attaque de nerfs et un évanouissement, et finit par sangloter.

Raffinay ne broncha pas.

—Oui, madame, car, enfin, M. votre mari avait en sa possession et essayait de mettre en circulation des billets faux.

—Mais on les lui avait donnés. Nous... nous sommes riches, monsieur.

Elle comprenait que, dans ce cas-là, c'était une bien meilleure défense que de dire: Nous sommes honnêtes.

—Mais, madame, quant à moi, je ne doute point de l'innocence de M. Théodore Jacob, mais il faudra la prouver, il faudra télégraphier en France, prendre des renseignements; cela peut durer trois... quatre jours... une semaine...

—Une semaine, monsieur! une semaine sans voir Théodore! jamais! Je veux partager sa prison, je le veux!

—Ceci est impossible, madame; vous resterez sous la protection de votre légation.—Et Raffinay releva noblement la tête, en pensant qu'il était lui-même cette légation.—M. votre mari sera rendu à la liberté.

Madame Théodore Jacob ne paraissait point parfaitement satisfaite et rassurée par la perspective d'être protégée par la légation; cependant elle avait séché ses larmes, ce qui la rendait infiniment plus jolie.

Le vicomte de Raffinay constata mentalement qu'il ne s'ennuyait plus.

—Madame, il y aura des démarches à faire.

—Oui, monsieur.

—Votre présence sera indispensable.

—J'irai au bout du monde pour mon cher Théodore!...

—Nous allons d'abord nous rendre chez le directeur de la police.

Pour la première fois, madame Théodore Jacob envisagea franchement le vicomte de Raffinay: il lui fit un peu peur; elle se demanda si Théodore trouverait bon qu'elle sortît seule avec ce jeune homme. Puis, la pensée de son mari étendu sur la paille humide d'un cachot lui rendit tout son courage, et s'armant de sa dignité la plus sérieuse:

—Je suis prête, monsieur...

—Vous me permettrez, madame, d'envoyer chercher une voiture, car il s'agit de ne pas perdre un instant.

—J'en ai une en bas...

—Alors, madame, je suis à vos ordres.

Dans la voiture, la jeune femme eut de nouveau recours aux sanglots; Raffinay sentit qu'il y allait de son honneur d'apaiser un peu son chagrin.

—Mon Dieu, madame, permettez-moi de vous dire que vous vous affligez trop; cette aventure est désagréable, pénible, ennuyeuse, et voilà tout; un jour ou deux de patience, et M. votre mari sera rendu à la liberté; je me mets jusque-là tout à votre disposition, et si je puis vous être bon à quelque chose, j'en serai charmé, croyez-le bien.

—Ah! monsieur, je vous remercie; mais songez qu'il y a seulement quatre jours que nous sommes mariés... Ah! si l'on m'avait prédit une chose pareille!

—Croyez-en ma vieille expérience, madame: quand vous aurez dix ans de mariage, une séparation de deux ou trois jours vous semblera moins effrayante.

Madame Théodore Jacob leva une seconde fois vers le vicomte de Raffinay son joli visage attristé: cela lui semblait drôle, ce jeune homme qui parlait de vieille expérience; elle ne savait point que MM. les diplomates se piquent d'en être pétris, après deux ans de chancellerie; elle demanda tout bonnement:

—Quel âge avez-vous, monsieur?

—Madame, j'avoue vingt-neuf ans.

—Tiens! c'est l'âge de Théodore; seulement, il est blond.

Cela fit plaisir au diplomate, qui était brun.

—Madame, vous voici chez M. le directeur de la police...

—Ah! j'ai peur!

—Pensez à M. votre mari, madame; n'ayez aucune crainte, je suis là...

—Qu'est-ce qu'on va me demander?...

—Soyez sûre, madame, qu'on vous ménagera infiniment...

Je ne vous quitterai pas, poursuivit-il. Veuillez vous appuyer sur mon bras...

Elle était tremblante comme la feuille, pâlissait et rougissait sous son voile. L'abord imposant du directeur de la police la terrifia; ses grandes lunettes, sa barbe en broussaille, tout, jusqu'à la poussière qui couvrait son bureau chargé de paperasses, lui sembla indiquer une horrible sévérité. Elle admira l'aisance de son introducteur:

—Mon cher directeur, comment traitez-vous mes nationaux? on les empoigne dans les gares; nous venons vous demander justice.

—Monsieur le chargé d'affaires, je suis plus désolé que vous; c'est un cas très-difficile, très-difficile; je pense que madame va nous expliquer; mais les billets étaient faux, monsieur le chargé d'affaires, et alors, vous comprenez...

—Non, mon cher directeur, je ne comprends rien du tout; on n'a jamais vu arrêter les gens pendant leur voyage de noces.

—Je suis désolé, vraiment désolé, madame!...

—Il y a là une erreur étonnante...

La jeune femme se jeta à la rescousse.

—Monsieur le commissaire de police, c'est le changeur à Strasbourg, je vous le jure. Ah! rendez-moi mon mari.

—Je veux bien... je veux bien... madame.

Ici, Raffinay reprit son rôle.

—Permettez, madame, que j'explique la chose à M. le directeur de la police...

Et les deux hommes se reculèrent jusqu'à l'embrasure de la croisée. La pauvre petite femme épiait leurs regards, voyait leurs sourires et pensait:

—Ah! Théodore, qu'est-ce qu'on va lui donner pour son déjeuner? Et lui qui s'ennuie s'il reste une heure sans m'embrasser... Comme ce monsieur est bien! Je savais que les diplomates étaient tous distingués... (et un petit soupir, car Théodore est dans les châles en gros)... Jamais Aglaé ne voudra croire que je me suis promenée toute seule avec un jeune homme; il est vicomte! comme il a été bon pour moi, je le dirai à Théodore.—Qu'est-ce qu'ils disent?—Ah! mon Théodore chéri, je pense à toi, va! (Un nouveau soupir.)

Raffinay revint vers elle.

—Madame, je vais être admis à voir M. votre mari.

—Ah! monsieur, ah! où l'a-t-on mis?... Pas dans un cachot?

L'excellent directeur de la police se sentait déjà plein d'intérêt pour cette pauvre jeune femme, quoiqu'il fût persuadé, jusqu'à preuve du contraire, que M. Théodore Jacob était un filou.

—Un cachot! non, non, madame, n'ayez pas peur!... Je regrette beaucoup, croyez, madame, beaucoup, beaucoup, mais il est impossible d'éviter une détention préventive, n'est-ce pas, monsieur le chargé d'affaires?

—Impossible, en effet, d'éviter une détention préventive... et même de quelque durée... ajouta Raffinay, qui commençait à entrevoir une charmante aubaine.

Le directeur de la police les accompagna jusqu'à la seconde porte, toujours en répétant:

—Croyez, madame, que je regrette beaucoup, beaucoup.

Et comme, malgré sa barbe hérissée, M. le directeur de la police était bonhomme au fond, il ajouta:

—Que M. le secrétaire de la légation veuille bien repasser dans une heure; j'aurai examiné l'affaire d'ici là, et nous aviserons tous les deux aux moyens d'une solution prompte.

Dès qu'ils furent dehors, la première parole de Raffinay étonna étrangement madame Jacob.

—Si j'ose vous le demander, madame, vous ne devez pas avoir déjeuné?

Elle avoua, en pleurant, qu'elle avait très-faim.

—Eh bien! madame, les circonstances sont telles, si particulières et si impérieuses à la fois, que je vais vous proposer de venir déjeuner chez un garçon; à l'hôtel, on ferait attendre; dans un restaurant, cela serait d'un effet fâcheux, tandis que, chez moi, vous déjeunerez tranquillement, et un temps précieux ne sera pas perdu.

Elle restait devant lui, effarouchée et craintive, ne sachant pas s'il fallait dire oui ou non.—Il lui en épargna la peine.

—J'étais persuadé, madame, que votre bon sens vous ferait dire oui, tout simplement, et je vous en remercie.

Comme elle était encore très-sérieuse, il ajouta en souriant:

—Ce sera, sans doute, le premier ménage de garçon avec lequel vous ferez connaissance?

—Ah! non, j'ai été avec maman voir l'appartement de Théodore.

—Vraiment? eh bien, vous constaterez si nous avons les mêmes goûts. M. votre mari aime-t-il le bric-à-brac?

—Lui! Oh! c'est un homme tout à fait sérieux et établi; il n'a pas le temps de s'occuper de ces choses-là.

—C'est toujours regrettable pour une femme.

Nouveau silence rempli de méditation de part et d'autre; car, au bout de quelques secondes, elle dit d'une voix tremblante:

—Comme vous êtes bon pour moi, monsieur!

Raffinay souhaita du fond du cœur que M. Théodore Jacob passât plusieurs jours en prison.

Ce déjeuner fut une surprise et un plaisir tels que le pauvre Théodore, dans son cachot, fut légèrement oublié. Le jeune homme fut respectueux, galant, empressé, et cela fit trouver les bons baisers sonores de M. Jacob un peu vulgaires. Elle qui, toute sa vie, n'avait vécu que dans des intérieurs cossus, il est vrai, mais strictement simples et bourgeois; elle dont le nouvel appartement, qui lui avait paru délicieux avant de quitter Paris, était meublé sans l'ombre d'une prétention au bon goût, se trouva soudain parfaitement à l'aise, au milieu de ce fouillis riche et élégant; les gravures, les tableaux, les livres, les armes, les potiches, les soies diverses, les portières baroques lui parurent les accessoires les plus naturels. Son chez elle lui sembla hideux en souvenir, et elle se jura que son appartement ressemblerait à celui qu'elle voyait; on lui en fit connaître tous les trésors; il remua, bouleversa, lui montra tout ce qui pouvait l'amuser; elle y allait avec la bonne foi d'une pensionnaire, répétant naïvement:—Je n'ai jamais rien vu de si joli. Et elle commença à comprendre qu'il y avait des raffinements d'existence que Théodore ne connaîtrait jamais.—Pauvre Théodore! elle ne l'oubliait cependant pas, car, à chaque pause, elle hasardait:

—Mon mari, monsieur, mon mari, n'oubliez pas que dans une heure.....

—Soyez sans crainte, madame, il faut nécessairement attendre les réponses à nos dépêches; vous êtes moins inquiète, j'espère: vous voyez que rien n'est épargné pour arriver au résultat que vous désirez; mais, en attendant, il faut vous distraire... La tristesse pourrait vous rendre malade, et ce n'est pas ce que désire M. votre mari. Certainement cette séparation est pénible, mais elle ne durera pas, tandis qu'il y en a d'autres qui peuvent être bien douloureuses..., et dont il n'est pas donné de voir la fin...

Cette délicate allusion ne fut pas perdue, mais madame Théodore Jacob n'avait encore lu que les romans du Journal des demoiselles, et elle ne sut comment la relever; elle comprenait seulement très-clairement qu'il fallait être triste et malheureuse quand on a son mari en prison et au secret.

—Une promenade à la campagne vous ferait du bien, madame.

—Oui... mais...

—Ce sera absolument comme vous voudrez.

La jolie créature commençait à se trouver mal à l'aise, et pourtant elle n'eût voulu pour rien offenser ce monsieur si aimable.

—Vous aurez la bonté de demander à mon mari ce qu'il veut... ce qu'il désire: je dois lui obéir.—Et prenant courageusement son parti, elle se leva.—Je crois qu'il faut que vous alliez le trouver maintenant, monsieur... Elle avait ressaisi son courage, et sa gaieté commençait à l'embarrasser. Pourtant, M. de Raffinay était bien charmant!... Et comme il la regardait!... Avec quel feu contenu par le respect!... Décidément, madame Théodore ne savait plus trop où elle en était, et il lui fallut un grand effort pour se diriger vers la porte:

—J'irai vous attendre à l'hôtel, monsieur.

Il vit qu'elle le voulait, et l'y ramena avec toute sorte d'égards.

A quoi bon, d'ailleurs, brusquer un dénoûment? N'avait-il pas tout le temps devant lui?...

Madame Théodore supporta assez bravement la curiosité de son retour, les chuchotements sur son passage; il lui serra la main en la quittant.

—Dans une heure, madame, je suis ici. Courage, courage, je vous en prie; il faut que je dise à M. votre mari que vous n'êtes pas triste.

—Oui, monsieur, oui.

Raffinay sauta en voiture, le cœur léger et l'esprit courant les rêves. Tout en allumant son cigare, il répétait: Pauvre Théodore! pauvre Théodore!...

Comme on pense, il se garda bien de retourner chez M. le directeur de la police.

Ayant bien ruminé son plan, une heure après, il revenait à l'hôtel; il aurait trouvé inutile de pénétrer jusqu'à M. Jacob; il y aurait eu des empêchements... des formalités... mais le soir, il espérait... Et, en attendant, il venait proposer une promenade en voiture...

Le garçon lui ouvrit la porte du nº 33 d'un air allègre... Une jeune femme était assise sur les genoux d'un monsieur quelle embrassait en pleurant; au bruit, elle sauta sur ses pieds.

—Ah! monsieur, merci, merci! Voilà dix minutes que Théodore est là. Ah! nous sommes si heureux! mon mari est si reconnaissant de votre amabilité!

M. de Raffinay fit bonne contenance.

—Je venais vous féliciter, madame... Monsieur, je suis ravi...

Pauvre Théodore, il ne saura jamais tout ce qu'il a dû, ce jour-là, à M. le directeur de la police de X... pour l'avoir mis en liberté sans autre forme de procès.