L'Evangile selon Pilate

Eric-Emmanuel Schmitt · Chapitre 23 sur 26

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L'Evangile selon Pilate

De Pilate à son cher Titus

 

 

À je ne sais quel frémissement dans l’air, je sentais que j’approchais du but.

Depuis le matin, nous suivions les nuages qui avaient commencé à déposer un filet d’encre délavé au firmament, puis avaient noirci, s’étaient gonflés, amoncelés, et se dirigeaient vers le mont Tabor. La foule, en longue file brune, serpentait à travers les escarpements.

En passant le premier col, nous avons appris que les onze disciples nous précédaient. Nous devions faire vite.

Les nuages se bousculaient dans le ciel, pleins à crever, fumant d’une lumière noire. L’orage allait éclater.

Puis une grande clarté, une épée d’acier étincelante creva les nuées et vint frapper le mont. La foudre venait de tomber là-haut. Je pensai en moi-même : trop tard.

Des gouttes épaisses s’écrasèrent sur nous, longues, drues, serrées. Certains s’abritèrent sous des rochers et quelques-uns, dont moi, continuèrent d’avancer.

Quand nous fumes au pied de l’ultime raidillon, nous vîmes la montagne dégorger les apôtres.

Je faillis ne pas les reconnaître. Au lieu des lâches apeurés, couraient désormais des hommes forts, vigoureux, au visage brillant de santé et de joie. Ils vinrent au-devant de nous et nous embrassèrent. Ils parlaient tous en même temps, véloces, enthousiastes, et les mots coulaient facilement de leur bouche :

— Yéchoua nous a rejoints à l’abri d’une bergerie, alors que nous partagions le pain et le vin ainsi qu’il nous l’avait appris. Il nous a demandé plusieurs fois si nous l’aimions ; il y avait quelque chose d’angoissé dans sa question, comme si toute sa mission s’écroulerait si nous répondions mal. Il semblait moins paisible qu’auparavant, passait de la tendresse à la violence, avec cette voix tremblante qu’ont les amis qui partent pour un très long voyage. Quand Syméon l’eut rassuré, lui eut répété deux fois que nous l’aimions, il montra les moutons autour de nous sur la montagne. « Prenez soin de mes brebis. Je vous le dis en vérité : quand vous étiez jeunes, vous enrouliez vous-même votre ceinture et vous alliez où vous vouliez ; mais quand vous serez vieux, vous étendrez les bras, un autre enroulera votre ceinture et vous conduira où vous voudrez. »

« Nous n’avons pas compris ses mots. Nous les comprendrons sans doute un jour, comme tout ce qu’il nous a dit, quand nous aurons progressé en sagesse.

« Puis il fit venir à lui trois d’entre nous, Syméon, André et Yohanân, les trois qui se tenaient auprès de lui, la nuit de son arrestation, au mont des Oliviers, lorsqu’il attendait la mort. Il voulait que ceux qui l’avaient connu au plus bas l’aident à gravir la pente.

« Nous sommes montés au sommet.

« Il était faible, notre Yéchoua, maigre, efflanqué, tel qu’on l’avait cloué sur la croix, ses plaies ouvertes. Un corps si frêle, si léger qu’on avait du mal à concevoir qu’il tînt encore debout. Où allait-il chercher sa force ? Pas dans ses muscles déchirés. Pas dans sa chair vidée de toute eau. Pas dans ses os saillants. De cette carcasse au bord d’un ravin, une force émanait encore, celle de ses yeux ; c’était là que s’était réfugiée la vie, une vie forte, têtue, violente, presque en colère.

« À la cime, Yéchoua glissa et demeura à genoux. Il priait. Ensuite, il nous bénit. “Allez dans le monde entier, auprès de toutes les nations, et annoncez la Bonne Nouvelle à tous les hommes. Baptisez-les au nom de mon Père. Enseignez-leur ce que je vous ai dit. Vous parlerez toutes les langues, même les langues nouvelles. Si vous imposez vos mains sur les malades, ils seront guéris. Si vous prenez des serpents dans vos mains, ils ne mordront pas. Et sachez-le, je vais être avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde. ”

« Et pendant qu’il nous bénissait de nouveau, il se sépara de nous. Il fut transfiguré.

« Ses vêtements aussi blanchirent.

« Après quoi, nous avons senti des présences tout autour de son souvenir. Et les présences parlaient. Et Yéchoua leur répondait. Et Yéchoua souriait comme s’il retrouvait de vieux amis.

« Nous avions beau fermer nos paupières pour apprivoiser la trop vive lumière, nous ne parvenions à rien distinguer. Mais ceux d’entre nous qui ont l’oreille la plus fine entendirent Moïse et Élie qui discutaient avec Yéchoua. Nous ne comprenions pas, nous pouvions juste saisir des mots : ils évoquaient Jérusalem, la nouvelle alliance, son départ.

« Mais cette scène ne devait pas être pour nous car un sommeil puissant, comme une grêle de printemps, s’abattit sur nous et nous coucha dans l’herbe.

« Combien de temps nous terrassa cette torpeur ? Le temps d’un froissement d’ailes ? Le temps d’une longue sieste estivale ? Quand nous avons rouvert les yeux, Yéchoua n’était plus là. »

Les onze cessèrent soudain de témoigner.

Le silence vibrait de la vision magnifique. Une émotion nous liait et prolongeait notre exaltation. C’était une de ces heures ouvertes, ces heures où l’on pourrait croire, ces heures où l’on se sent le courage de changer, de recommencer. Le ciel paraissait proche. La pluie avait cessé.

Chacun gardait, au fond de lui-même, la chaleur de ce récit, une flamme qu’il protégeait, une flamme qu’il faisait sienne.

Nous redescendîmes en silence. Il n’y avait que le silence pour exprimer ce plein que nous ressentions tous. Sinon, il aurait fallu crier, hurler sans fin.

Je sais maintenant que Claudia est proche. Que je l’embrasserai très bientôt. Pour l’heure, je ne peux pas t’en dire plus. Je t’aime, mon cher frère, et souhaite que tu te portes bien.

 

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